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suite dans les autres lieux pour que la croix füt prise par tous les défenseurs de la sainte église, contre Manfred , fils de Frédéric, ancien empereur des Romains, qui était l'ennemi de Dieu, de l’église romaine et du seigneur roi d'Angleterre, qui était le protecteur des Sarrasins , les acçueillait et les favorisait, qui enfin détenait injustement le royaume d'autrui. Quicanque prendrait part à cette expédition, devait obtenir rémission pleine et entière de ses péchés, aussi bien que s’il était allé en pèlerinage à la Terre-Sainte. En spprenant cette nouvelle, Îles fidèles s’étonnaient de ce qu’on leur promit, pour verser Île sang des chrétiens, autant qu’on leur avait promis pour faire la guerre aux infidèles *. Aussi la versatilité des prédicateurs excita-t-elle les risées et les moqueries. Dans tous les lieux où préchait maître Rustand, il ajoutait à la fin de son discours : « Soyez des fils d'obédience ; obligez-vous « envers tel ou tel marchand pour telle ou telle quan- « tité d'argent, » Or, il adressait ces paroles aux religieux dans leurs chapitres , sans qu'aucun bruit préalable eût éveillé leur sollicitude à cèt égard ?. Cependant les habitants de la Terre-Sainte, voyant que le pape s’inquiétait peu de la délivrance de la Terre-Sainte, que Notre-Seigneur lui-même avait
‘ Cette réflexion, comme le remarque Gibbon, indique que le siècle commençait à s'éclairer et à séparer les intéréts ddsss du pape des vrais intéréts de la religion.
? Cest-à-dire : Sans qu'ils eussent eu connaissance de la aude de l'évêque d'Héreforn.
consacrée par sa présence, et enfin par son propre sang, conclurent une trêve avec le soudan de Babylone, qui avait guerre avec le soudan de Damas ; et ils prorogèrent cette trêve jusqu’à dix années.
LE NOUVEL ARCHEVÊQUE D YORK EST REPOUSSÉ PAR LE ROI. — JEAN DE GRAY SE RETIRE DE LA COUR. — ManNDaT INIQUE DU PAPE OBTENU PAR L ÉVÊQUE DE HÉREFORD. — ASSEMBLÉE TENUE À LONDRES PAR LES PRÉLATS D'ANGLE- TERRE. — L’ÉVÈQUE DE HÉREFORD ET SES PARTISANS S'EFFORCENT DE FAIRE NAÎTRE LE SCHISME ENTRE LES PRÉLATS. — À la même époque, maitre Sewal, doyen d'York, élu-régulièrement comme archevèque de cette même église, voyant que les possessions de son église étaient pillées , détruites et dissipées, s’affligea inconsolablement. De plus, le seigneur roi, s'appuyant sur ce que ledit doyen n’avait point été procréé en légitime mariage, s’eflorçaitd empêcher la postulation faite en sa faveur, en mettant en avant quelques exceptions frivoles. |
Vers le même temps, le seigneur Jean de ec recommandable par ses mœurs et par sa vaillance; ne se sentant point peut-être la conscience tranquille à cause des soucis de cour auxquels il était fréquemment en proie, et sans doute aussi réfléchissant à la vieillesse qui avait déjà blanchi sa tête, se retira de la cour, après avoir été le principal conseiller du seigneur roi, prenant ses précautions, à ce qu'on croit, contre les événements futurs. En effet, il redoutait que les conseillers du roi ne devinssent par la suite
les objets de graves imputations , à cause des abus fréquents auxquels ils l'entraînaient. | L'évèque d'Héreford, avec son ami Rustand , commença à se déchaîner contre les prélats d'Angleterre, surtout coutre les religieux , fortifié qu'il était par l'autorité apostolique et par la lettre qui suit : « Alexandre, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à l’évèque d'Héreford , ete... Comme nous savons qu'il te faut subir de grandes charges de dépenses pour les intérêts de l'abbé ‘ et du couvent de Saint... et du monastère de Saint...…..*, au sujet desquels tu es venu trouver le saint-siége apostolique, et afin qu'il n'arrive pas que ces affaires restent inexpédiées , faute desdites dépenses, nous concédons à ta fraternité, par l'autorité des présentes, plein pour voir de contracter un emprunt à cet égard jusqu'à la somme de cinq cents, six cents, sept cents marces sterlings ou plus, au nom des susdits abbé, couvent el monastère, d'obliger envers les créanciers lesdits abbé et couvent et leurs successeurs, ainsi que les biens du même monastère, de renoncer à Ja constilution sur les deux journées de marche, promulguée dans le concile général, au bénéfice de restitution intégrale, à toutes les lettres et indulgences apostoliques obtenues ou a oblenir , aussi bien qu'à la con-
‘ Utilitatibus et cenventus. C'est évidemment [| abbatis ] et con-
venlus. , À nn * Les mots manquent dans le texte. Nous pensans que cette lacune est
volontaire et indique un de ces P'ADE PEUR que Îles papes remettaient si
souvent à leurs agents.
ANNÉE 1255. | 149 vention des juges, s’il arrive qu'à l’avenir des lettres apostoliques.conçues en quelques termes que ce soit soient obtenues à cet égard au nom des mêmes créanciers ; en sorte toutefois qu'eux et leurs successeurs soient tenus de payer ledit argent auxdits créanciers, et s'ils n’ont point payé ledit argent au terme que tu auras fixé, de payer aussi les dommages, les dépenses et les intérêts, sur lesquels nous voulons qu'ou en croie le serment de ceux qui auront prêté ledit argent ou de l’un d'eux sans autre preuve; [et l'on ne pourra prétexter] contre lesdits créanciers d'aucune constitution canonique ou civile, ni d'aucun privilége ou indulgence, dont il faut que mention pleine et expresse soit faite dans nos lettres. Et pour que ni eux ni leurs successeurs ne puissent désormais s’en défendreen aucune façon, il ne sera pas nécessaire de -prouver'que ledit argent ait été affecté au prolit desdits abbé, couvent et monastère. Donné à...» Vers le même temps, le pape demanda que le comte Richard lui prêtât de l'argent, c’est-à-dire cinq mille mares pour contribuer à la promotion de son neveu Edmond : « Je.ne veux pas, répondit le comte, « prêter de l'argent à un supérieur que Je ne pour- « rais contraindre à me le rendre. » Tels sont, et d’autres encore, les excès odieux qui, à honte ou plutôt ô douleur ! découlèrent à cette époque de cette source empoisonnée qu'on appelle l’église romaine.
À celte époque, Rustand convoqua à Londres, en vertu de l’autorité papale, les prélats d'Angleterre, jous tant qu'ils étaient, pour la quinzaine de saint
450 HENRI Ill.
Michel, afin qu'ils y entendissent en esprit d'obédience les commandements du seigneur pape; qu’ils s’occupassent des affaires difficiles, tant du seigneur roi que du pape, et répondissent avec discrétion et favorablement, comme des fils d’obédience, aux demandes qui leur avaient été faites ou quiétaient à faire. Quand ils se furent rassemblés auxdits lieu et temps, Rustand, après avoir donné lecture et connaissance de ses pouvoirs, fit prononcer un sermon dans lequel il exigea detousles prelats en général une somme d'argent considérable, au moyen d'écrits remplis d’injustices et d'iniquités, et capables de faire saigner cruellement le cœur de l’homme le plus patient. Il est aisé de voir que, si cet argent eût été levé, l’église anglicane ou plutôt le royaume entier aurait été soumis à la plus vile servitude, et blessé par une pauvreté irréparable. Or, c'était un fardeau intolérable que Rustand imposait aux atütres à porter, sans vouloir même le soulever du doigt. En effet, pour passer le reste sous silence, 1l enjoignit à la maison de Saint- . Albans de payer six cents marcs au seigneur pape, sans compter les usures et les lourdes conditions dont les marchands usuriers grèveraient ladite maison, EUX à qui on avait accordé pouvoir d'opprimer les églises, selon le caprice de leur volonté. En outre,
Rustand, l'évêque d'Héreford et leurs complices cherchaient à hâter et à abréger le terme du paiement, sous peine de suspension et d’excommunication ; terme que les obligés ne pouvaient observer en aucune façon. Mais cela était fait:pour que les pré-
ns el en te
Jats fussent forcés d'emprunter cet argent aux marchands, et de se soumettre sur-le-champ à se lier par des usures; ce qui paraissait nou-seulement difficile, mais encore impossible à tous en général et à chacun en particulier. Après que les prélats eurent délibéré très-étroitement à cetégard pendant plusieurs jours, l'évêque de Londres, Foulques, s écris, .en tirant de sa poitrine de profonds soupirs : « Avant que je con- « sente à une servitude et à une injustice si odieuses « pour l'église, on me coupera la tête, sans nul « doute, pour me délivrer de cette oppression into- « lérable. » En entendant ces paroles, qui annonçaient une résolution ferme, l’évêque de Worcester, Gaultier, dit publiquement : « Et moi, avant que la « sainte église soit exposée à une pareille ruine, je « serai condamué à être pendu. » Tous les autres, animés fermement par ces excitations salutaires, promirent expressément de suivre pas à pas les traces du bienheureux Thomas, martyr, qui s'était laissé fendre le crâne pour la liberté de l’église. Cependant ils étaient serrés de tous côtés ; le roi était leur adversaire; le pape, avide d'argent, se déclarait cantre eux; les seigneurs n'avaient point de compassion pour leur mère l'église; Rustand, homme lettré et habile, mettait tout en œuvre pour leur nuire: l’archevèque de Cantorbéry, lequel était tenu d’être le nocher de l'église de Pierre qui vacillait, et de sa barque qui était à la merci des flots, se trouvait occupé d'affaires terrestres dans des pays d'outre-mer fort éloignés, et gouvernait son troupeau avec moins
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de soin qu’il ne convenait; l’archevêque d’York, homme d’un grand conseil et d'un sens profond, avait payé tribut à la nature ; l’élu à Winchester, parce qu'il était Poitevin , parce qu'il était frère du roi, perséculeur del'église, parce qu’enfinil n'étaitpas évêque, était regardé comme suspect et évité à cause de cela; quant à l’évêque d'Héreford, c'était un adversaire non-seulement suspect, mais encore manifeste. Ayant donc invoqué la consolation de l’Esprit- Saint, ils en appelèrent à la présence du pape, qui doit ouvrir à tout opprimé le sein du refuge, d’une exaction si intolérable et si inouïe, et résistèrent aux menaces etaux oppressions arbitraires et impétueuses de maître‘ Rustand. Sur-le-champ on fit crier à Londres par la voix du héraut, en vertu de l'autorité de l’évêque de Londres, que personne pendantun certain laps de temps n’osât invoquer l’âutorité des lettres de maître Rustand pour intenter ou poursuivre un procès. Quand cette nouvelle fut rapportée à Rustand, il s’en plaignit très-amèrement au roi, assurant que l'évêque de Londres animait tous les autres prélats à résisier à la volonté royale et papale. Aussi le rot, fort irrité, se répandit en invectives contre l'évêque, assurant que ni cet évêque ni aucune personne de sa famille ne chérissäit le roi, et promettant de mettre efficacement tout en œuvre pour que le pape sévit contre lui et le punît. L'évêque répondit à cela : « Que le pape et que le roi, qui sont plus puissants «que moi, m’enlèvent mon évèêché, ce qu'ils ne « peuvent cependant, sans violer la justice; qu'ils
ER ei dt me
« menlèvent ma mitre, il me restera le casque. »
Vers ce même temps aussi, on insinua aux oreilles
de plusieurs quelque chose d'ineroyable (car il
. serait absurde et impie de le croire), à savoir, que
certains faussoires abusaient méchamment de la
bulle, et apposaïent la bulle du pape à des cédules vides, pour y inscrire ensuite ce qui leur plairait.
Or, les hommes se disaient en eux : « Qu’au Christ « ne plaise que le seigneur pape, qui sans nul doute «est un très-saint homme, consente à de pareilles « énormités, lui qui a été notoirement élevé par « Dieu même à une si haute dignité ; lui qui a fait « Ce QUE nous ne NOUS SOUVENONS pis qu aucun pape « ait jamais fait, en demandant à l’église de lui octroyer la dévotion de ses prières. Or. comment « peut-on croire qu'un pareil homine agisse d’une «manière encore plus odieuse que ses prédécesseurs? « N’ayons point cette pensée. » C'est ainsi qu'ils cherchaient des consolations dans leur ignorance et dans leur angoisse, et se servaient de cette échappatoire pourattribuer à des faussaires un délire aussi criminel.
Sur ces entrefaites l’évêque d'Héreford, Rustand ei les autres transalpins cherchaient, de tous leurs efforts, à faire naître un schisme et une division entre les prélats d'Angleterre, de peur qu’en s’unissant dans un esprit de concorde, ils ne dirigeassent le seigneur pape dans la voie de la vérité, et qu'ainsi leur avidité pour l'argent ne se trouvât frustrée dans son projet. Or, ils agissaient d'après ce que dit PÉvangile : « Tout royaume divisé en soi sera désolé.»
ÉDOUARD REVIENT DE GASCOGNE. — RÉTABLISSEMENT DE LA PAIX ENTRE L'ÉVÈQUE DE DurHaM ET Jean bE Buir- LEUL. — PROSPÉRITÉ DU COLLÉGE DES CISTERCIENS 4 Panis. — Mort pu carniNaz GiiLEs L'EspaGNoL. — Fausses. NOUVELLES RÉPANDUES PAR RUSTAND. — COLÈRE DU COMTE MARÉCHAL CONTRE LE ROI, -—— MORT DE. L'ARCHEVÊQUE DE Dusuin. — Vers le même temps, c'est-à-dire la veille de saint André, le seigneur Édouard revint de Gascogne. Ce jour-là il fut reçu par une foule de seigoeurs d'Angleterre, et par les citoyens de Londres, dans la ville de Londres qui avait été magnifiquement ornée, et il fut conduit en grande pompe, et avec acclamations, jusqu au palais de Westminster.
Cette même année, la concorde fut rétablie entre l'évèque de Durham Gaultier, et Jean de Bailleul, chevalier, sur plusieurs sujets de discussion soule- . vés entre eux. Semblablement la paix fut rétablie entre le prieur de Thynemouth et ledit Jean. En effet ledit Jean était avare , rapace et tenace au delà de ce qui convenait et de ce qui était avantageux au salut de son âme; il avait vexé injustement, longtemps et beaucoup, et endommagé énormément tant l'église de Thynemouth que l’église de Durham. Il avait aussi tourmenté et fatigué ses voisins, c'est-àdire d’autres églises, des hommes ecclésiastiques et des chevaliers, sous des prétextes nouveaux et spécieux, selon cette naxime d’un poëte ;
‘Tout orgueilleux ne pourra souffrir de partage.
Semblahlement l’avare qui n’a pas assez de ses.
propres biens enviera ceux d'autrui. Or, le seigneur roi, sachant que le même Jean abondait en beaucoup de deniers, intenta centre lui un procès rigoureux, comme il a été dit, espérant qu'il diminuerait le monceau de ses-trésors pour racheter la paix. Or Robert de Ros, circonvenu de la même non fut grandement abaissé et appauvri.
À la nème époque fut rappelée et Hformés l'Université de Paris, qui avait suspendu ses lectures et disputations, dont un grand nombre d’écoliers s’étaient dispersés, et qui était exposée à la ruine, trou- : blée qu'elle était par les frères Prêcheurs qui avaient voulu changer l'antique coutume de l'Université. Toutefois, eomme les Prêcheurs ne vivaient que d’aumônes, leur condition ne fut pas médiocrement détériorée ; tandis qu'au contraire d’heureux accroissemenis agrandissaient chaque jour la maison des moines de l’ordre de Cîteaux enseignant à Paris, laquelle avait été fondée par l'abbé de Clairvaux, Anglais de nation, qui était u n Lexinton, à cause des reproches outrageants des Prêcheurs et des Mineurs. La manière d'agir, honnête et régulière, des Cisterciens, plaisait à Dieu, aux prélats et au peuple; car 1ls ne vagabondaient pas par les villes et les bourgs, et n'avaient point l'Océan pour enceinte claustrale. Mais ils demeuraient enfermés et stables dans l’intérieur de leurs murs, et obéissaient à leur supérieur selon Îa règle de saint Benoît, ce qui paraîtra louable à qui voudra examiner la règle de saint Benoît; car au commencement de la règle, quand il distin-
gue les diverses espèces de inoines, il réprimande les serrabaites et les gyrovagues”". Or, ces Précheurs, en remplissant avec zèle leur office de prédication, et en énervant l'autorité’ des prètres ordinaires, avaient gagné à la fois les éloges des uns et les reproches des autres. En effet, de ce qu'il n’était plus nécessaire de confesser ses péchés à son prêtre, beaucoup avaient conçu une audace mauvaise et n'hésitaient pas à commettre des fautes. Voilà le tort. Mais quelques-uns aussi, refusant de se confesser à leur propre prêtre, parce que c'était peut-être un ivrogne, ou pour quelques autres causes cachées, recouraient avec confiance dans leur confession, aux ailes de la consolation et du conseil des Prêcheurs et Mineurs qui venaient à passer. . Voilà le remède et l'utilité qui en résultait.
Vers le même temps, mourut maître Gilles l'Espagnol, cardinal, qui était presque centenaire. Cet homme remarquable, qui n'avait pas son pareil, avait été dans la cour romaine une colonne de vérité et de justice, et savait mépriser les présents qui out coutume de fléchir la rigueur de l'équité.
Or, dans l'assemblée susdite, qui se prolongea
* Nous renvoyons à Ducange pour ces deux mots, qui n’offrent du reste aucune difficulté. Serrabaite était encore en usage au temps de Rabelais, comme le prouve ce passage : « Vous, tas de serrabäites, cagots, escargotz, hipocrytes, caphartz, fraparts, botineurs, romipètes et autres telles gens qui sont déguisez comme masques pour tromper le monde. » M. de Châteaubriand se sert de gyrovagues dans les Due historiques.
ANNÉE 14955. 457 inutilement pendant plusieurs jours, Rustand fit naître et répandre des bruits entièrement faux et dénüés de fondement, à savoir que l’armée de Manfred avait été dispersée, et que lui-même, avant été empoisonné, se trouvait déjà aux portes de la mort: que par conséquent s'étant humilié, et connaissant sa misère, il demandait très instamment au pape des conditions de paix ; qu aussi toute la cour romaine, transportée d’une allégresse merveilleuse, était cerlaine que tout ce qu'on souhaitait, au sujet de l'affaire de l'Apulie, s’accomplirait heureusement. C'est pourquoi le roi se réjouit tellement, et son cœur fut si rempli d'une fausse consolation, qu'il appelait publiquement son fils roi. 1] s'avança avec empressement vers l'autel qui était proche, et jura, sur cet autel, qu'il se rendrait dans l’Apulie, pour la reconquérir au nom de son fils Edmoud. Dans ce même parlement, le comte Maréchal ayant prononcé des paroles de justification en faveur de Robert de Ros, qui était inculpé grièvement au point d’être cité pour crime, et de courir risque de la vie, Île seigneur roi accabla d’invectives honteuses, tant ledit comte que Robert, appelant publiquement le " comte un traître. Alors le comte, enflammé de colère, répondit d’un air irrité: « Tu mens. Jamais « certes je n'ai été traître ni ue Île serai. » Puis il ajouta : « Que pourras-tu me faire, en quoi pour- « ras-tu me nuire, si tu agis selon la justice? — Je « puis faire battre‘ tes récoltes, reprit le roi, et les
* Tuam flagellare annonam ( texte hic ). Pline se sert de ces mots
« mettre en vente à mon profit : par ainsi tu seras « dompté et tu t’humilieras. » Mais le comte : « Si « tu fais cela, je te renverrai coupées les têtes des « batteurs de blé. » Cependant comme on craignait que les choses n’allassent plus loin, des amis communs s’interposèrent et les séparèrent l’un de l’autre. Mais quoiqu'on eùt interrompu ces paroles menaçantes, la paix ne fut pas entièrement rétablie ; et ces paroles laissèrent après elles la colère et la haine. Aussi dans cette assemblée mutilée, où rien ne se termina relativement à la principale affaire, les barons finirent par répondre, le dernier jour, qu'ils ne voulaient plus s'appauvrir eux-mêmes désormais, comme ils l'avaient fait jusqu'alors, pour enrichir les autres. et ils refusèrent de s'occuper des importantes affaires secrètes du royaume ; car on redoutait de toutes parts et partout des piéges de renard. La ville de Londres fourmillait déjà, non-seulement de Poitevins, de Rornains et de Provençaux, mais encore d’Espagnols, qui tous causaient de grands maux aux Anglais, et surtout aux habitants de Londres, en commeltant des adultères et des fornications, en suscitant des rixes, en blessant et même tuant les habitants, sans que le roi, qui plutôt les défendait, songeât aucunement à les réprimer. Alors le parlement, si l’on peut appeler cela un parlement, fut rompu au milieu des gémissements de plusieurs. A
pour dire : T'enir les magasins fermés afin de faire renchérir les vivres. Nous ne croyons pas que ce soit le sens ici.
la fête de la bienheureuse Lucie, Lucas, archevêque de Dublin, alla où va toute créature. 11 avait été promu à l'archevèché de Dublin, grâce aux moyens violents employés par Hubert de Bourg, jadis justicier, dont le même Lucas était le chapelain ; mais Dieu lui impoasa, pour pénitence et pour rédemption, la cécité corporelle, et le flagella miséricordieusement pendant plusieurs années.
DE NOUVEAUX PARTISANS S ATTACHENT 4 MANFRED. — SEGONDE RÉUNION DES PRÉLATS DEVANT RUSTAND. — L'ÉLU A TOLÈDE ET L'ÉVÊQUE DE BOLOGNE QUITTENT L'ANGLE TERRE. — PAROLES INSOLENTES DE RusTAND. — DIssEN- SION ENTRE L'ÉVÈQUE DE BATH ET L’ABBÉ DE GLASTONBURY. — RÉCAPITULATION DES PRINCIPAUX MORTS.—COUP D'OËIL sur L'ANNÉE 1255. — Tandis que ces choses se passaient en Angleterre, la roue de la fortune causait de prodigieuses vicissitudes dans les pays d’au delà des Alpes. En effet, ceux qu’elle avait élevés au faîte peu de temps auparavant, elle les plongea dans un abime de confusion. Quand les armées du pape eurent été dispersées, et que les Apuliens apprirent que le pape avait conféré leur terre, sans leur consentement, à un certain Anglais inconnu et étranger, ils s'indignèrent grandement; et ils furent transportés d'une plus grande fureur encore, de ce que le pape s’efforçait de précipiter les croisés sur les Apuliens, pour les exterminer, comme s’il s'agissait d'infidèles. C'est pourquoi tous les Apuliens se soumirent au seigneur Manfred; et tous, même ceux qui
jadis avaient pris parti pour le pape, tinrent ferme pour Manfred, et lui formèrent, contre le pape, une nombreuse armée. | À la même époque, tandis que one de
tous les prélats d'Angleterre était rassemblée de nouveau à Londres devant. maître Rustaud , et fort tourmentée par des discussions quotidiennes, on wit en avant l'absence de l'archevêque de Cantorbéry qui demeurait dans les pays d'outre-mer, la vacance de l'église d’York, qui est la seconde du royaume, et l'absence de quelques évèques, et l'on obtint un délai jusqu’à la fête de saint Hilaire pour donner une réponse précise sur ce que le seigneur pape demandait par la bouche de maître Rustand, parce qu'alors, rassemblés tous ensemble au même lieu, les prélats répondraient efficacement et formellement. C’est ainsi qu’ils retournèrent sans accord chacun chez eux, après avoir éprouvé des dommages, des dépenses et des ennuis, ignorant même ce qu’ils feraient; car, si ledit maître Rustand suspeudait ou excommuniait quelqu'un, soit justement, soit injustement, le roi, semblable à un lion qui se tient caché cherchant une proie à dévorer, confisquerait et pillerait tous les biens du prélat excommunié, au bout des quarante jours. Le pape et le roi, confédérés comme le pasteur et le loup pour l’extermination des brebis, les menaçaient tous de la ruine. Aussi désormais ils furent divisés, comme des aveugles qui tâtent la muraille . et chacun d’eux s efforçait, selon la coutume des Anglais, de pour-
voir à son propre salut; tandis que s'ils avaient envoyé à la cour romaine, d'après l’avis commun, un syndic qui parlât pour eux tous, ils auraient joui communément d’une heureuse paix.
Cependant l'élu à Tolède et l’évêque de Bologne, ayant appris certainement que Îles forces du pape étaient brisées et énervées, et que le seigneur roi serait précipité dans une très-grande perte et confusion, ne voulurent pas découvrir la vérité; mais quand ils furent enrichis par des présents inappréciables, ils se retirèrent peu à peu et retournèrent dans leur pays ainsi que tous ceux qui avaient infatué le roi par de fausses promesses, à l'exception de maître Rustand qui demeura, soutenu qu'il était encore par la simplicité royale. Or quand cette cruelle déception et la confusion du pape eurent été annoncées authentiquement au roi, il aurait dù se lamenter inconsolablement, s'il eût su se lamenter ; il aurait été confondu jusquà amertume de cœur, s’il avait connu la honte. S'il avait eu un peu de cœur, il aurait recherché une vengeance convenable, après avoir été provoqué par tant d'injures et accablé de tant de dommages. Mais efféminé et fasciné qu'il était, il s'abandonnait encore, après tant de déceptions, aux conseils des étrangers et des ennemis du royaume, et ne daignait pas se rendre aux persuasions salutaires de ses sujets naturels. On pourra s’en convaincre indubitablement par les paroles insolentes et absurdes que le même Rustand adressa à
la fin de l'assemblée susdite, en présence de tous les VIN, | : 44
assistants, à un certain homme qui se plaignait de cette exaction si injuste du pape. Il lui dit : « Si ce « n'était par respect pour les évêques ici présents, « tu ne resterais pas impuni, tant que tu aurais un « poil sur la tête. » Voilà une parole présomptueuse et téméraire, par laquelle on peut juger que la protection du roi lui faisait lever les cornes. Semblablement le même Rustand répondit à maître Léonard, qui était chargé de prendre la parole au nom des évêques : « Sont-ce là les discours d’autrui que « tu es chargé de prononcer ? ou cela vient-il de « toi? » et il ordonna que ces paroles fussent mises en écrit, comme pour les communiquer au seigneur pape. Aussi, quoique maître Léonard n'’eût rien dit qui ne füt conforme à la vérité ou à la raison, il redouta fort de perdre ce qu'il avait, surtout après que les autres se furent refusés à intercéder pour lui. On prétend que les obligations contractées par le roi envers le pape montaient à deux cent mille livres, sans compter les cinquante mille livres sterlings que l'évêque de Héreford avait obligé à leur insu les prélats d'Angleterre à payer aux marchands.
Vers le même temps, une grande discussion s'éleva entre l’évêque de Bath et l'abbé de Glastonbury ; aussi l'évêque se mit en route pour passer les Alpes, afin de terminer ce procès à Rome. Or le roi favorisait les prétentions de l'abbé, sans considérer les fatigues et les dépenses de toute espèce que l'évêque avait souffertes cette même année dans son voyage en Espagne et dans les parties les plus recu-
lées de l'Espagne, ainsi qu’au retour ; tout cela pour complaire au roi qui l'en prisit.
Cette même année-là, ou dans les temps voisins de cette année ‘, moururent l'archevêque d’York , Gaultier de Gray, l’évêque de Saint-David, Thomas le Gallois, l’évêque de Lincoln Robert, maître Guillaume le Boup, archidiacre de Lincoln, Guitlaume, roi d'Allemagne et comte de Hollande, et beaucoup d’autres nobles et vilains qui furent ou passés au fil de l’épée, ou noyés sur les confins de la Flandre et du Brabant ; maître Robert de Tortone {[?], archidiacre en cour romaine, qui y . demeurait faisant fonctions de lecteur en théologie ; Gilles l'Espagnol et Guillaume, neveu du pape Innocent, tous deux cardinaux de la même cour ; Guarin de Muntchensil, baron noble et riche, qui
fit un grand et magnifique testament , comme nous
l'avons dit; Arnauld du Bois, l’un des grands forestiers d'Angleterre, homme de bonnes mœurs et très-vaillant dans les armes; Jean le Romain, chanoine d’York, avare, chicanier, très-riche, et vieux. — Parmi les familiers du roi, moururent l’évêque de Salisbury Guillaume , qui, entre autres actions séculières, en commit une qui amassa sur sa tête une infinité de malédictions ; Guillaume de Haverbulle, trésorier du roi; Pierre Chaceporc, qui mérita de clore sa vie par une fin glorieuse, après avoir fait un magnifique testament; Robert Passelève,
! C'est-à-dire avant et après.
Richard, maître-queux de la maison du roi, qui avait gagné PAR d'argent et quilaissa en mourant, à ce qu'on prétend, environ cinq mille marcs ou plus. Parmi ceux -qui faisaient partie de la maison particulière de la reine, moururent le seigneur Robert
Muscegros ; sénéchal de ladite reines Gaultier de
Bradel, trésorier de la même relie, et maître Alexandre, physicien , trois hommes dignes de tout éloge. De tous ceux que nous venons de citer, le plus méritant fut Gaultier de Gray, archevêque d’York : si quelqu'un doutait de son habileté et de sa fidélité, la manière dont il gouverna le royaume quand le roi se trouvait en outre-mer, suffirait à le prouver. Celte même année moururent dans les pays
de Gascogne quelques seigneurs qui y faisaient la
guerre au service du roi. Jean le Français, clerc et conseiller spécial du roi, grand persécuteur des communautés de Selby et de Sainte-Marie à York, fut aussl Tr Ré d'une maladie peralytique qui le mina jusqu’à la mort. |
Ainsi se passa cette année, très-funeste pour l'é-
* glise romaine et pour la cour papale, si elles font cas
de la dévotion des peuples. En effet, la dévotion que les prélats et les peuples avaient coutume de témoigner à notre mère l'église romaine, et à notre père et pasteur leseigneur pape, était entièrement éteinte. Si celte cour avait déjà fait saigner maintes fois les
fidèles du Christ jusqu’à amertume du cœur, jamais
cependant elle ne blessa si mortellement les serviteurs du Christ lous en général et chacun en parti-
culier, qu'elle ne le fit cette année et l'année suivante. En effet, les innocents sont forcés de sacrifier aux idoles et de renier comme des apostats la vérité qui est Dieu ; et outre cela ils sont dépouillés violemment de leurs biens temporels; ce qui, bien qu'intolérable, est pourtant regordé comme plus tolérable encore. Nous avons jugé à propos d'insérer dans cet endroit de-notre livre les vexations que cette année a amenées pour l'Angleterre. Les priviléges et indulgences des saints sont cassés, et on n’en fait point cas : ce qui n'a pas lieu sans qu'ils en soient offensés; car, selon les paroles de l’évêque de Lincoln Robert, le pape exerce son pouvoir dans ce qui se fait pour l'édification et non dans ce qui se fait pour la ruine. En ce qui touche la promesse du dixième octroyé pour trois ans, on change subitement et secrètement les trois ans en cinq ans. Nouveauté inouïe sur Lerre ; car les faïques ont toujours eu coutume de payer la dîme aux prélats ; et c’est seulement aujourd’hui que les prélats sont forcés de payer la dime aux laïques. Ce dixième avait été accordé pour secourir la Terre-Sainte, et nous summes obligés de l'appliquer à conquérir l'Apulie contre des chrétiens. Ce dixième avait élé accordé pour l'observation de la charte que le susdit roi Henri était tenu de maintenir, et cependant celte charte n’est point observée. Ce dixième avait été accordé pour étredistribué par parties, d'après provision préalable, au roi qui devait partir en Terre-Sainte, et non pas pour que nous soyons forcés maintenant,
par la plus injuste des obligations, de supporter de plus lourds fardeaux , de mentir à plusieurs reprises, et de proférer un faux serment, ce qui est défendu au nom. de Dieu dans les deux Testaments. Nous sommes forcés de fixer des termes de paiement que nous ne pouvons en aucune façon observer, pour que nous tombions dans les filets des usuriers des Romains qui, nous le savons, sont leurs compagnons et partagent avec eux. On donne pouvoir à des personnages tout à fait indignes sur de nobles églises et sur les respectables prélats de ces églises. Les prélals sont vendus comme des bœufs et des ânes ; et c'est là le dernier degré de la servitude. Voilà les vendeurs qu'il faut chasser du temple et flageller. Mais comme 1l est plus ignominieux de commettre violemment une injustice que de la subir, on doit croire, dans un esprit d'innocence, que les clameurs et les plaintes à cet égard monteront jusqu’au Seigueur Dieu des vengeances. Cette année, dis-je,
quoique nos mérites n'en fussent pas dignes, fut abondante en fruits de la terre et des arbres, en sorte que la charge de blé descendit à deux sols et celle d'avoine à douze deniers. Cette même année aussi, la haine invétérée que la comtesse de Flandre, cette autre Médée de malheur, avait suscitée, s’accrut tellement et causa une si grande accumulation de maux, qu’elle fut suivie d’un horrible massacre d'hommes. En effet, peu de temps auparavant, le sang chrétien versé, d'une manière déplorable pour tous les siècles, tant du côté des Francais que du
côté des Allemands, avait excité à la vengeance tous ceux qui avaient quelque perte à pleurer. Aussi Saturne, qui est Ja plus lugubre de toutes les planètes, dominers en tous points dans son domicile ‘. C'est pour cela qu'Ovide a appelé Saturne porte-faux, parce qu'il fait tomber tout ce qui verdoie et donne la mort à ce qui a vie. Cette année fut tolérable pour la Terre-Sainte, à cause de la trêve et de la paix précaire qui avaient été conclues pour dix ans. Quant aux Juifs, elle fut très-sanglante pour eux.
Le ROI CÉLÈBRE A WINCHESTER LES FÊTES DE NOEL. — ÉGLIPSE DE SOLEIL. — LES PRÉLATS ANGLAIS N'OSENT MURMURER CONTRE RUSTAND. — ÎLS SE DÉCIDENT À ENVOYER UNE AMBASSADE À LA COUR ROMAINE. — EXHIBITION DE LA CHARTE DU ROI JEAN , QU INNOCENT JAI AvAIT CONFIRMÉE. —MANQUE DE CONFIANCE DES PRÉLATS DANS LA JUSTICE DU
‘ Les astrologues appelaient Saturne la grande infortune ; sa nature était froide et sèche et on l’acousait d’étre la cause de tous les maux qui arrivaient sur la terre. Ses deux maisons élaient dans le Capricorne et le Verseur d’eau, et son exaltation dans les Balances. ( Dict. de Trévoux.) Deux prédictions des astrologues de Tolède, rapportées par Wendover et qui se trouvent à l’auct. Additam. ad anu. 4229, prouvent les propriétés funestes qu’on attribuait à Saturne ainsi qu’à Mars. « Mense septembre, sole existente in Libra, convenient omnes planetæ simul, et sol erit in caudà Draconis et fiet significatio rerum mirabilium et horrendarum : et fiet diluvium ventorum per Saturuum et Martem ; crescetque inare ultra solitum, etc... Destruentur loca consueta perditionis per Suturnum et Marlem : manentes in signis atris et mortülitas et infirmitas, etc... » De même dans le langage des alchimistes, Saturne désignait le plomb et la matière noire { nigredo ) où se faisait l’éclipse du soleil et de la June. ( Voy. Dict. .de Trévouxr, méine article. |
168 HENRI Ill,
PAPE. — MORT DE L'ARCHIDIACRE DE RICHEMONT ET DE L'ÉVÊQUE DE SaLisBuBy. — L'an du Seigneur 4256, qui est la quarantième année du règne du seigneur roi Henri, le même roi, à la naissance du Seigneur, se trouva à Winchester, où son frère l'élu ; outre des présents précieux, lui fournit tout ce qui était nécessaire, le traitant magnifiquement à sa table. Comme ils s'entretenaient ensemble, le roi entreprit de parler pour les moines du couvent de Winchester, . qui avaient été dispersés, lui disant de ne pasencourir le reproche d'ingratitude, en persécutant ceux qui l'avaient élevé à une si haute dignité, et cela par les prières du roi lui-même. Mais l'élu répondit : « Est-ce « que votre innocence ne connaît pas la soif hydro- « pique des Romains qu’elle a tant de fois énrou- « vée? — Oui, je sais bien qu’elle ne sera jamais « apaisée. — Alors, reprit l'élu, jusqu'à ce que j'aie « abattu au gré de mes désirs ces moines qui me « résistent, mon trésor ne cessera point d’être une « source intarissable pour remplir suffisamment les « entrailles spongieuses des Romains, et leurs gueules, qui s'entr'ouvrent comme des soufflets de « forge. » À la même époque, une discussion s’éleva entre les exacteurs royaux et les marchands gascons, c'est-à-dire les récolteurs de vins, qui avaient souf- Âert , selon l'usage, de grands dommages et des injustices de la part des pourvoyeurs royaux. Les marchands de vin répondirent aux gens du roi : « Nous « avons un nouveau seigñeur qui sera pour nous, « comme nous l'espérons, d’une très-grande utilité :
« aussi croyons-nous qu'il vous faudra changer en « lois bonnes, ou du moins tolérables, vos mauvaises « rapines, que vous appelez coutumes ; car notre seigneur est nouveau, et il lui convient de s’en rap- « porter à des conseils utiles et de nous traiter, dans « le commencement de son gouvernement, en toute « mansuétude et justice, de telle façon qu'il croisse heureusement et se développe, lui qui est comme une plante tendre et nouvelle, et qu'il fructifie après « avoir pris des forces. » Comme.les officiers royaux ne voulaient pas les entendre, et pillaient de force leurs vins sans payer, ainsi qu'ils avaient coutume de le faire, les marchands gascons allèrent trouver leur seigneur, c’est-à-dire Édouard, et se plaignirent amèrement à lui des violences susdites, ajoutant qu’ils pouvaient plus facilement et plus librement se rendre parmi les Sarrasins , à titre de marchands , y mettre leurs vins en vente et en rapporter un prix convenable, sans aucun empêchement. Cependant les baillis du roi, en entendant cela, vinrent trouver le roi avec colère et lui dirent : « Seigneur, est-ce qu'il « ya en Angleterre un autre roi que vous qui ait pou- « voir de faire justice? Les marchands de vin de « Gascogne se sont plaints à un autre qu’à vous d’une « injustice qu’ils prétendent faussement leur avoir « été faite. Or il est constant que cela tourne à votre « préjudice et à celui du royaume. » Comme le rot venait de recevoir cette nouvelle avee peine , voici qu'Edouard, survenant, se plaignit fortement de ces injustices, exercées au détriment de ses hommes,
Cm) mn
470 BENRI II. |
et déclara qu’il ne voulait nullement tolérer de pareils abus. Lorsque le roi eut compris ces reproches, il en gémit du fond du cœur, et s’éeria : « Voici « que mon sang et mes entrailles combattent contre « moi, ainsi que déjà mon frère , le comte Richard, « s’est soulevé et s’est mis en opposition avec moi : « c’est maintenant le tour de mon fils aîné. Aujour- « d’hui vont donc renaître les temps de mon aïeul « Henri second, contre lequel ses fils, jadis si chers, « regimbaient avec tant d'opiniâtreté. » C'est pourquoi beaucoup, interprétant d'une manière sinistre cette dissension , redoutaient des événements futurs plus tristes encore. Cependant le roi, s’arrétant à de plus sages résolutions, dissimula tout cela sous silence, et ordonna avec modération que les injustices commises fussent corrigées. Quant à Edouard, il augmenta désormais sa maison particulière, comme s’il voulait prendre des précautions, et se montra escorté par deux cents chevaux. |
Tandis que les fêtes joyeuses de Noël duraient encore, le sixième jour après la naissance du Seigneur, et le troisième avant les calendes de janvier, c’est-àdire la veille de la Saint-Silvestre, le soleil subit une éclipse partielle, qui fut universelle à Tolède. Le troisième jour suivant, c'est-à-dire le jour de la Circoncision, le chiffre de la June se trouva 1, d’après le calendrier.
A la fête de saint Hilaire, les évêques d'Angleterre et les archidiacres, plongés de tous côtés dans de terribles angoisses, se rassemblèrent à Londres pour
donner une réponse à maître Rustand, clerc du pape et du roi, nonce du pape, procurateur du roi. Maître Léonard, dont nous avons fait mention plus haut, prit en sa présence la parole, au nom des évèques, comme avocat du clergé et comme parlant pour l’universalité des prélats. Maître Rustand, qui tenait tête à maître Léonard, ayant répondu que toutes les églises appartenaient au seigneur pape, maître Léonard reprit avec modération, et dit entre autres choses : « Cela est vrai, si c'est pour les dé- « fendre; mais cela n'est pas vrai, si c’est pour en « jouir ou pour se les approprier. De même quand « nous disons : Tout appartient au prince, on en- « tend par là pour la protection, mais non pour la « dispersion. Or, telleest l'intention des fondateurs. » À cela maître Rustand répondit avec colère : « Qu’à « l’avenir chacun parle pour soi, afin que le pape « aussi bien que le roi sache ce que chacun a à ré- « pondre dans l'affaire qui les concerne tous deux. » A ces mots tous furent tellement stupéfaits, qu'ils n'osaient pas murmurer, ou ne savaient comment le faire. En effet , il devenait évident et plus clair que le jour que le pape et le roi s'étaient confédérés pour la vexation de l’église et du clergé. On en appela donc au pape contre de telles exigences; car maître Rustand ne voulait pas changer un iota de l'écrit qu’il avait rédigé, et dans lequel il était déclaré que les prélats avouaient avoir emprunté aux marchands transalpins une forte quantité de l’argent susdit, etavoir appliqué cet argent à l'avantage de leurs églises; ce qui certes était manifestement et notoi-
472 HENRI Ill.
rement faux aux yeux de tous. Aussi assuruient-ils, et non sans raison, qu'on irait plus directement encore au martyre en mourant dans cette occasion, que le bienheureux Thomas, martyr, ne l'avait fait en défendant sa cause. Cependant, lorsque maître Rustand vit que tous étaient attristés jusqu à amertume de cœur, ilse radoucit un peu et dissimala, disant qu'il voulait conférer de cette affaire avec le seigneur pape: Sur cès entrefaites, le doyen de Londres , c'est-à-dire de Saint-Paul, et quelques autres, furent envoyés à Rome, au nom de l'universalité de l'église anglicane. Or, on craignait par-dessus tout que les’prélats ne succombassent dans cette cause, sous le. double choc de deux adversaires aussi puissants que le pape et que le roi, et que cette servitude détestable et celte oppression de l'église et du clergé ne tirassent à conséquence , ce Li serait déplorable dans tous les sièclés . |
I! fut salutairement convenu que les grandes chartes du roi Jean, qu'il avait promises de son plein gré au baronage d'Angleterre, et que le présent roi, maintes et maintes fois, et tout récemment encore , dans la grande cour de Westminster, avait de son plein gré et libératement octroyées, pour être maintenues sous peine d’un horrible anathème, seraient présentées aux regards du pape, aussi bien qu'une autre charte accordée au royaume par le susdit roi Jean, et qu’on voulut montrer, à cause de la tyrannie du roi, laquelle ne cessait des'exercer contre les églises vacantes. Comme ceite charte serait fort utile, si elleétait observée inviolablement, nous avons jugé à pro-
pos de l’insérer daus le passage qui nous occupe. * « Innocent II}, etc., à ses vénérables frères et chers fils les prélats d'églises, tous tant qu'ils sont, établis en Angleterre, salut et bénédiction apostolique. Nous exaltons par de justes louanges la magnificence du Créateur, lui qui, admirable et terrible dans ses desseins sur les enfanis des hommes,a souffertquelque temps que le souffle de sa tempête se déchaînât comme en se jouant sur le monde, afin de nous mobtrer ainsi notre infirmité et notre insuffisance ; lui qui, aussitôtqu'il l’a voulu, a ditau vent du nord: Souffle, et au vent du midi : Ne t'y oppose pas, et qui commandant aux vents et à la mer, a apaisé la tempête dans les airs, afin que les matelots arrivassent au port tant souhaité. En effet, une grave querelle s’agitait depuis longtemps entire la royauté et le sacerdoce en Angleterre, non saus grand péril et grand dommage , relativement aux élections des prélats ; “mais celui à qui rien. n’est impossible, et qui souffle où il lui plaît, a fait sentir sa coopération adorable, -et notre très-cher fils en Jésus-Christ, Jean, lillustre roi d'Angleterre, libéralement, desa pure et spontanée volonté, d’après le consentement commun de ses barons, pour le salut de son 8me et pour celui de ses prédécesseurs et successeurs, a faitet a confirmé par ses lettres cette concession , à savoir , que désormais dans chaque et dans toute église etabbaye, cathédrale
1 Nous transcrivons ici la traduction déjà faile au règne. de Jean. { Voy. le troisième volume, pag. 36 et suiv.)
ou conventuelle, de tout le royaume d'Angleterre, les élections des prélats quels qu'ilssoient, grandscomme petits, seraient libres à perpétuité. Ayant donc cela pour bon et pour valable, nous confirmons, en vertu de l'autorité apostolique, cette concession faite à vous et par vous à vos églises et à vos successeurs, selon le contenu des mêmes lettres du roi qui ont été sous nos yeux, et nous la fortifions par l'approbation du présent écrit. Cependant, pour la rendre plus stable et pour en perpétuer la mémoire, nous avons fait insérer dans les présentes les susdites lettres du roi rédigées à ce sujet, et dont voici la teneur :
« Jean, par la grâce de Dieu, roi d'Angleterre, seigneur d Irlande, duc de Normandie et d'Aquitaine, comte d'Anjou, aux archevèques, évêques, comtes, barons, chevaliers, baillis, et à tous ceux qui ces | lettres verront, salut. Puisque entre nous et nos vénérables pères Étienne, archevèque de Cantorbéry, primat de toute l'Angleterre, et cardinal de la sainte église romaine; Guillaume, évêque de Londres; Eustache, évêque d'Ely ; Gilles, évêque de Héreford ; Jocelin , évêque de Bath et de Glaston; Hubert, évêque de Lincoln, pleine paix a été faite, par la grâce de Dieu et par pure et libre volonté des deux côtés , sur les torts et dommages qu'ils avaient soufferts au temps de l’interdit, nous voulons non-seulement leur donner satisfaction , autant que nous pouvons le faire selon Dieu, mais encore pourvoir salutairement et utilement à perpétuité à l’église anglicane tout entière. D'où il suit que, quelles qu'aient
été les coutumes observées jusqu ici dans l’église anglicane, sous notre règne et sous le règne de nos prédécesseurs , et quelques droits que nous nous soyons arrogés jusqu'ici dans les élections des prélats quels qu'ils soient, nous, sur la demande d’iceux, pour le salut de notre âme et pour celui de nos prédécesseurs elsuccesseursau royaume d'Angleterre, libéralement, de notre volonté pure et spontanée, sur le commun consentement de nos barons , avons octroyé et établissons et confirmons, par notre présente charte, qu'à l'avenir, dans toute et dans chaque église et abbaye cathédrale et conventuelle de tout le royaume d'Angleterre, les élections des prélats quels qu'ils soient, grands comme petits, seront libres à perpétuité ; sauf pour nous et pour nos héritiers la garde des églises et monastères vacants, qui sont de notre ressort. Nous prometlons en outre, que nous n’empêcherons, ni ne permettrons, ni ne ferons en sorte que les nôtres empêchent que dans toute et dans chaque église et abbaye, lorsqu'il y aura vacance de prélats , les électeurs ne se choisissent librement qui ils voudront pour pasteur, après nous avoir toutefois précédemment demandé, à nous et à nos héritiers, la permission d'élire que nous ne refuserons ni ne différerons de leur accorder. Et s’il arrive par hasard (ce qu'à Dieu ne plaise) que nous refusions ou que nous différions, que les électeurs n’en procèdent pas moins à une élection canonique ; que semblablement après l'élection faite, notre consentement soit requis ; et nous ne le refuserons pas, à moins quenousn’ayons
à avancer contre ladite élection et à prouver légitimement quelque motifraisonnable qui nous empêche de consentir. C’est pourquoi nous voulons et ordonnons formellement que, dans la vacance des églises ou des monastères, personne ne vienne ou n'ose venir en quelque façon à l'encontre de la présente concession et constitution. Et si quelqu'un vient à l'encontre d'’icelle en quelque temps, qu'il encoure la malédiction du Dieu tout-puissant et la nôtre. Faiten présence de Pierre, évêque de Winchester ; de Guillaume Maréchal, comte de Pembroke; de Guillaume, comte de Warenne: de Ranulf, comte de Chester ; de Saër,comte de Winchester ; de Geoffroi de Maudeville, comte de Glocester et d'Essex ; de Guillaume , comte de Ferrières; de Guillaume Bruer, de Guarin, fils de Gérold; de Guillaume de Canteloup, de Hugues de Nevil, de Robert de Ver et de Guillaume de Huntinfeld. Donné par la main de maître Richard du Marais, notre chancelier, le quinzième jour de janvier, au Temple-Neufà Londres, l'an seizième de notre règne (à savoir l'an du Seigneur 4245). »
« Qu'aucun homme absolument ne se permette donc de violer cette ordonnance à laquelle nous donnons confirmation, et n'ait la hardiesse téméraire d'y contrevenir; car si quelqu'un ose attenter pareille chose, qu’il sache qu'il encourra l’indignation de Dieu et celle des bienheureux Pierre et Paul, ses apôtres. Donnéà Latran, letroisième jour avantles calendes d'avril, l’an dix-huitième de notre ponulicat. »
Telle futla charteet d’autres écrits encore que l’on prépara pour les soumettre salutairement à l'examen du’ souverain pontife; mais à quoi bon? cette exécrable addition [du nonobstant] rend tout inutile. Les prévaricateurs, les conseillers mauvais, les flatteurs des grands pervertissent toutes choses et interprètent tout d’une manière fâcheuse. Ceux qui vontse plaindre rapportent fréquemment de la cour romaine, c’est-àdire du seigneur pape et de ses frères , la réponse suivante : « Nous ne voulons pas pour le moment « offenser les princes. » Et l’on ajoute : « Il faut dis. « simuler beaucoup de choses et voir sans voir par « les yeux de la connivence ; » comme si cette connivence n’était point blessante. C’est ainsi, à douleur! que les gens pusillanimes font vaciller évidemment, surtout dans cette cour, la rigueur de la justice.
À la même époque mourut Jean le Romain, archidiacre de Richemont, le plus avare des hommes, rassasié de riches revenus et de trésors. Le susdit Jean, qui était l'un des principaux chanoinesde l’église d’York, ne s'était occupé pendant près de cinquante a ns qu'à amasser des trésors , et il fut le premier ou un des premiers à révéler, comme un espion détestable, les secrets de l'Angleterre et à exciter les Romains pour qu ils engloutissent par des moyens licites ou non, les revenus et les trésors de l'Angleterre, avec plus d'avidité que par le passé. Lui mort, le roi, se fondant sur la vacance de l’archevêché, conféra selon son bon plaisir la prébende dudit Jean et les autres biens dont il pouvait se saisir. |