‹ Grande chronique; (volume 2)Chapitre 3 sur 16 · RUSTAND ENVOYÉ PAR LE PAPE SE REND EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

RUSTAND ENVOYÉ PAR LE PAPE SE REND EN ANGLETERRE

PARLEME^T TENU A WESTMINSTER AU SUJET DE LA MIS- SION DE RuSTAND. — RuSTAND FAIT PRECHER LA CROISADE

CONTRE Manfred. — Trêve conclue en Terre-Sainte.

— A la même époque, le seigneur pape Alexandre envoya dans les pays d'Angleterre maître Rustand, légiste, son sous-diacre, lequel était Gascon de naissance, en donnant au seigneur archevêque de Cantorbéry, à Tévêque d'Héreford et au même Rustand pouvoir de lever le dixième sur l'Angleterre, TÉcosse et rirlande, pour le compte du seigneur pape ou du roi indifféremment, nonobstant certaines lettres et indulgences octroyées précédemment, dans quelques termes qu'elles fussent conçues, ou pour quelque prétexte qu'elles eussent été obtenues, et nonobstant tout obstacle qu'on pourrait imaginer. Le seigneur pape donna aussi pouvoir aux mêmes hommes d'absoudre de son vœu le seigneur roi qui s'était croisé, de façon qu'il n'allât pas dans la terre de Jérusalem, mais qu'il vînt dans l Apulie avec une armée pour soumettre Manfred, fils de l'ancien empereur Fré-

déric, et ennemi déclaré de l'église romaine. Le seigneur roi devait prêter serment entre les mains de Tévéque de Bologne, envoyé spécialement à cet effet par le seigneur pape, et aussi pour investir Edmond du royaume de Sicile, comme nous l'avons dit.

Dans cette même année, à la fête de saint Edouard, presque tous les seigneurs d'Angleterre se trouvèrent à Westminster. Le roi s'adressa entre autres à son frère, le comte de Cornouailles Ricliard, et lui demanda très-instamment un secours pécuniaire. Le seigneur pape avait envoyé seniblablement des lettres d'intercession au même comte , le suppliant de secourir son frère de quarante mille [marcs], sauf qu'il les lui prêterait , et de faire semblant de les lui donner pour fournir aux autres un pieux exemple et les engager à le secourir. Mais le comte ne voulut écouter ni les prières du roi ni celles du pape, et cela d'autant plus que le roi, ensorcelé par les instigations des Transalpins , s'était décidé à entreprendre cette expédition dans l'Apulie, sans prendre son avis et sans demander l'assentiment du baronage. Or, les autres furent interpellés au sujet de la subvention à fournir; mais ils répondirent que pour le moment ils n'avaient pas été tous convoqués comme ils auraient dû l'être , aux termes de leur grande charte; que par conséquent ils ne voulaient maintenant ni donner réponse ni octroyer ou fournir aide , sans l'aveu de leurs pairs, alors absents. Aussi le roi, recourant à ses détours ordinaires , différa pendant plusieurs jours les affaires du parlement commencé

afin d'amener les grands à consentir; de telle sorte qu'il traîna les choses en longueur sous des prétextes fictifs jusqu'à ce qu'un mois se fût écoulé ; puis quand ils eurent vidé leurs escarcelles dans la ville de Londres, il les provoqua plutôt qu'il ne les convoqua à se rassembler dans un autre lieu. Or, le comie Richard, homme prudent et circonspect, réprimanda sévèrement et justement Tévêque d'Héreford et Robert Waleran, son compagnon, de ce qu'ils avaient infatué le roi aussi énormément à la subversion du royaume. Ainsi tous les seigneurs irrités retournèrent chez eux sans avoir rien fait. 11 faut savoir que quand le seigneur roi revint de Gascogne, il était endetté de trois cent cinquante mille [?] marcs \ Toutefois il ne cessa point pour cela de distribuer chaque jour aussi inconsidérément que prodigalement et prodigieusement aux étrangers le trésor qu'il avait et celui même qu'il comptait tirer de l'Angleterre, la regardant comme un puits intarissable. En elTet, il conféra un revenu et une somme d'argent non petite h l'élu à Tolède; il en octroya autant à l'évêquede Bologne, et donna à Rustaud, entre autres présents précieux, une riche prébende dans l'église d'York.

Ala mêmeépoque aussi, maître Rustaud ordonna des prédications publiques, d'abord à Londres et en-

' Trecentarum millium marcarum et quinquaginta, dit le texte : ce qui peut signifier aussi trois cent mille cinquante marcs. Mais dous peosous que les paroles de Henri III, rapportées à la page 96, autorisent l'interprétation que nous adoptons. Cette somme énorme égalait presque le revenu du roi pendant six années. On a vu en effet que ce revenu ne s'élevait pas à plus de 60,000 marcs.

vm. ^0

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suite dans les autres lieux pour que la croix fût prise par tous les défenseurs de la sainte église , contre Manfred , fils de Frédéric, ancien empereur des Romains, qui était Tennemi de Dieu, de Téglise romaine et du seigneur roi d'Angleterre , qui était le protecteur des Sarrasins , les accueillait et les favori-^ sait, qui enfin détenait injustement le royaume d'autrui. Quiconque prendrait part à celte expédition , devait obtenir rémission pleine et entière de ses péchés, aussi bien que s'il était allé en pèlerinage à la Terre-Sainte. En apprenant cette nouvelle , les fidèles s'étonnaient de ce qu'on leur promît, pour verser le sang des chrétiens, autant qu'on leur avait promis pour faire la guerre aux infidèles *. Aussi la versatilité des prédicateurs exci(a-t-elle les risées et les moqueries. Dans tous les lieux où prêchait maître Rustaud, il ajoutait à la fin de son discours : « Soyez des fils d'obédience , obligez-vous « envers tel ou tel marchand pour telle ou telle quan- <c tité d'argent. » Or, il adressait ces paroles aux religieux dans leurs chapitres , sans qu'aucun bruit préalable eût éveillé leur sollicitude à cet égard ^.

Cependant les habitants de la Terre-Sainte, voyant que le pape s'inquiétait peu de la délivrance de la Terre-Sainte, que Notre-Seigneur lui-même avait

* Cette réflexion , comme le remarque Gibbon, indique que le siècle commençait à s^éclairer et à séparer les intérêts particuliers du pape des vrais intérêts de la religion.

* C'est-à-dire : Sans qu'ils eussent eu con>iaissance de la fraude de Vèvéque d' Hereford.

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consacrée par sa présence , et enfin par son propre sang, conclurent une trêve avec le Soudan deBabylone, qui avait guerre avec le Soudan de Damas ; et ils prorogèrent cette trêve jusqu'à dix années.

Le nouvel archevêque d'York est repoussé par le ROI. — Jean de Gray se retire de la cour. — Mandat inique du pape obtenu par l'évêque de Hereford. — Assemblée tenue a Londres par les prélats d'Angleterre. — L'ÉvÊQUE de Hereford et ses partisans s'efforcent de faire naître le schisme entre les prélats. — A la même époque, maître SewaI, doyen d'York , élu régulièrement comme archevêque de cette même église, voyant que les possessions de son église étaient pillées , détruites et dissipées, s'affligea inconsolablement. De plus, le seigneur roi, s'appuyant sur ce que ledit doyen n'avait point été procréé en légitime mariage, s'eflbrçaitd'empêclier la postulation faite en sa faveur, en mettant en avant quelques exceptions frivoles.

Vers le même temps , le seigneur Jean de Gray , recommandable par ses mœurs et par sa vaillance, ne se sentant point peut-être la conscience tranquille à cause des soucis de cour auxquels il était fréquemment en proie, et sans doute aussi réfléchissant à la vieillesse qui avait déjà blanchi sa tête, se retira de la cour, après avoir été le principal conseiller du seigneur roi, prenant ses précautions, à ce qu'on croit, contre les événements futurs. En effet, il redoutait que les conseillers du roi ne devinssent par la suite

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les objets de graves imputations , à cause des abus fréquents auxquels ils Tentraînaient.

L'évêque d'Héreford, avec son ami Rustaud , commença à se déchaîner contre les prélats d'Angleterre, surtout contre les religieux , fortifié qu'il était par Tautorité apostolique et par la lettre qui suit : « Alexandre , évêque , serviteur des serviteurs de

Dieu, à Tévêque d'Héreford , etc Comme nous

savons qu'il te faut subir de grandes charges de dépenses pour les intérêts de l'abbé * et du couvent

de Saint et du monastère de Saint ^, au sujet

desquels lu es venu trouver le saint-siége apostolique, et afin qu'il n'arrive pas que ces affaires restent inexpédiées , faute desdites dépenses , nous concédons à ta fraternité, par l'autorité des présentes, plein pouvoir de contracter un emprunt à cet égard jusqu'à la somme de cinq cents, six cents, sept cents marcs, sterlings ou plus, au nom des susdits abbé, couvent et monastère, d'obliger envers les créanciers lesdils abbé et couvent et leurs successeurs, ainsi que les biens du même monastère, de renoncer à la constitution sur les deux journées de marche, promulguée dans le concile général , au bénéfice de restitution intégrale, à toutes les lettres et indulgences apostoliques obtenues ou a obtenir , aussi bien qu'à la con-

* Utilitatibiis et ccntentus. C'est évidemment [ ahhatis ] et conventm.

' Les mots manquent dans le texte. Nous pensons que cette lacune est volontaire et indique un de ces blanc-seings que les papes remettaient si •ouvert à leurs agents.

veiition des juges, s'il arrive qu'à Tavenir des lettres apostoliques conçues en quelques ternies que ce soil soient obtenues à cet égard au nom des mêmes créanciers ; en sorte toutefois qu'eux et leurs successeurs soient tenus de payer ledit argent auxdits créanciers, et s'ils n'ont point payé ledit argent au terme que tu auras fixé, de payer aussi les dommages, les dépenses et les intérêts , sur lesquels nous voulons qu'on en croie le serment de ceux qui auront prêté ledit argent ou de l'un d'eux sans autre preuve; [et Ton ne pourra prétexter] contre lesdits créancier» d'aucune constitution canonique ou civile, ni d'aucun privilège ou indulgence, dont il faut que niention pleine et expresse soit faite dans nos lettres. Et pour que ni eux ni leurs successeurs ne puissent désormais s'en défendreen aucune façon^ il ne sera pas nécessaire de prouver que ledit argent ait été affecté au protil desdits abbé, couvent et monastère. Donné à... » Vers le même temps , le pape demanda que le comte Richard lui prêtât de l'argent, c'est-à-dire cinq mille marcs pour contribuer à la promotion de son neveu Edmond : « Je ne veux pas, répondit le comte, « prêter de l'argent à un supérieur que je ne pour- « rais contraindre à me le rendre. » Tels sont , et d'autres encore, les excès odieux qui, ô honte ou plutôt ô douleur î découlèrent à celte époque de cette source empoisonnée qu'on appelle l'église romaine. A cette époque, Rustand convoqua à Londres, en vertu de l'autorité papale, les prélats d'Angleterre, tous tant qu'ils étaient, pour la quinzaine de saint

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Michel, afin qu'ils y entendissent en esprit d'obédience les commandements du seigneur pape; qu'ils s'occupassent des affaires difficiles, tant du seigneur roi que du pape, et répondissent avec discrétion et favorablement, comme des fils d'obédience, aux demandesquileuravaientétéfaitesou quiétaientàfaire. Quand ils se furent rassemblés auxdits lieu et temps, Rustaud, après avoir donné lecture et connaissance de ses pouvoirs, fit prononcer un sermon dans lequel il exigea de tous les prélats en général une somme d'argent considérable, au moyen d'écrits remplis d'injustices et d'iniquités, et capables de faire saigner cruellement le cœur de l'homme le plus patient. Il est a^sé de voir que, si cet argent eût été levé, l'église anglicane ou plutôt le royaume entier aurait été soumis à la plus vile servitude, et blessé par une pauvreté irréparable. Or, c'était un fardeau intolérable que Rustaud imposait aux autres à porter, sans vouloir même le soulever du doigt. En effet, pour passer le reste sous silence, il enjoignit à la maison de Saint- Albans de payer six cents mares au seigneur pape, sans compter les usures et les lourdes conditions dont les marchands usuriers grèveraient ladite maison, eux à qui on avait accordé pouvoir d'opprimer les églises, selon le caprice de leur volonté. En outre, Rustaud, l'évêque d'Héreford et leurs complices cherchaient à hâter et à abréger le terme du paiement, sous peine de suspension et d'excommunication ; terme que les obligés ne pouvaient observer en aucune façon. Mais cela était fait pour que les pré-

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lats fussent forcés d'emprunter cet argent aux marchands, et de se soumettre sur-le-champ à se lier par des usures; ce qui paraissait non-seulement difOcile, mais encore impossible à tous en général et à chacun en particulier. Après que les prélats eurent délibéré très-étroitement à ceté^>ard pendant plusieurs jours, Tévêque de Londres, Foulques, s'écria, en tirant de sa poitrine de profonds soupirs : « Avant que je con- « sente à une servitude et à une injustice si odieuses « pour l'église, on me coupera la tête, sans nul * doute, pour me délivrer de cette oppression into- « lérable. »> En entendant ces paroles, qui annonçaient une résolution ferme, l'évêque de Worcester, Gaultier, dit publiquement : « Et moi, avant que la^^ ti sainte église soit exposée à une pareille ruine, je « serai condamné à être pendu. » Tous les autres, animés fermement par ces excitations salutaires, promirent expressément de suivre pas à pas les traces du bienheureux Thomas, martyr, qui s'était laissé fendre le crâne pour la liberté de Téglise. Cependant ils étaient serrés de tous côtés ; le roi était leur adversaire; le pape, avide d'argent, se déclarait contre eux; les seigneurs n'avaient point de compassion pour leur mère l'église; Rustaud, homme lettré et habile, mettait tout en œuvre pour leur nuire-, l archevêque de Cantorbéry, lequel était tenu d'être le nocher de l'église de Pierre qui vacillait, et de sa barque qui était à la merci des flots, se trouvait occupé d'affaires terrestres dans des pays d'outre-mer fort éloignés, et gouvernait son troupeau avec moins

(le soin qu'il ne convenait; l'archevêque d York, homme d'un grand conseil et d'un sens profond, avait payé tribut à la nature; l'élu à Winchester, parce qu'il était Poitevin , parce qu'il était frère du roi, persécuteur de l'église, parce qu'enfin il n'étaitpas évêque, était regardé comme suspect et évité à cause de cela; quant à l'évêque d'Héreford, c'était un adversaire non-seulement suspect, mais encore manifeste. Ayant donc invoqué la consolation de l'Esprit- Saint, ils en appelèrent à la présence du pape, qui doit ouvrir à tout opprimé le sein du refuge, d'une exaction si intolérable et si inouïe, et résistèrent aux menaces etaux oppressions arbitraires et impétueuses de maître Rustaud. Sur-le-champ on fît crier à Londres par la voix du héraut, en vertu de l'autorité de l'évêque de Londres, que personne pendant un certain laps de temps n'osât invoquer l'autorité des lettres de maître Rustaud pour intenter ou poursuivre un procès. Quand cette nouvelle fut rapportée à Rustaud, il s'en plaignit très-amèrement au roi, assurant que Tévêque de Londres animait tous les autres prélats à résister à la volonté royale et papale. Aussi le roi, fort irrité, se répandit en invectives contre l'évêque, assurant que ni cet évêque ni aucune personne de sa famille ne chérissait le roi, et promettant de mettre efficacement tout en œuvre pour que le pape sévît contre lui et le punît. L'évêque répondit à cela : « Que le pape et que le roi, qui sont plus puissants «que moi, m'enlèvent mon évêché, ce qu'ils ne » peuvent cependant, sans violer la justice; qu'ils

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0 m'enlèvent ma milre^ il me restera le casque. » Vers ce même temps aussi, on insinua aux oreilles de plusieurs quelque chose d'incroyable ( car il serait absurde et impie de le croire), à savoir, que certains faussaires abusaient méchamment de la bulle, et opposaient la bulle du pape à des cédules vides^ pour y inscrire ensuite ce qui leur plairait. Or, les hommes se disaient en eux : « Qu au Christ « ne plaise que le seigneur pape, qui sans nul doute « est un très-saint homme, consente à de pareilles « enormités, lui qui a été notoirement élevé par « Dieu même à une si haute dignité ; lui qui a iait « ce que nous ne nous souvenons pas qu'aucun pape « ait jamais (ait, en demandant à Téglise de lui oc- « troyer la dévotion de ses prières. Or, comment « peut-on croire qu'un pareil honnne agisse d'une « njanière encore plus odieuse que ses prédécesseurs? (« N'ayons point cette pensée. » C'est ainsi qu'ils cherchaient des consolations dans leur ignorance et dans leur angoisse, et se servaient de cette échappatoire pouratlribueràdesfaussairesundélire aussi criminel. Sur ces entrefaites l'évêque d'Héreford, Rustaud et les autres transalpins cherchaient, de tous leurs efforts, a faire naître un schisme et une division entre les prélats d'Angleterre, de peur qu'en s'unissant dans un esprit de concorde, ils ne dirigeassent le seigneur pape dans la voie de la vérité, et qu'ainsi leur avidité pour l'argent ne se trouvât frustrée dans son projet. Or, ils agissaient d'après ce que dit l'Évangile : « Tout royaunïe divisé en soi sera désolé.»

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Edouard revient de Gascogne. — Uétablissement

DE LA PAIX ENTRE l'ÉVÉQDE DE DURHAM ET JeAN DE BaIL-

LECL. —Prospérité du collège des Cisterciens a Paris. — Mort du cardinal Gilles l'Espagnol. — Fausses nouvelles répandues parRustand. — Colère du comte Maréchal contre le roi. — Mort de l'archevêque de Dublin. — Vers le même temps, c est-à-dire la veille de saint André, le seigneur Edouard revint de Gascogne. Ce jour-là il fut reçu par une foule de seigneurs d'Angleterre, et par les citoyens de Londres, dans la ville de Londres qui avait été magnifiquement ornée, et il fut conduit en grande pompe, et avec acclamations, jusqu'au palais de Westminster. Cette même année^ la concorde fut rétablie entre l'évêque de Durham Gaultier, et Jean de Bailleul, chevalier, sur plusieurs sujets de discussion soulevés entre eux. Semblablement la paix fut rétablie entre le prieur de Thynemouth et ledit Jean. En effet ledit Jean était avare, rapace et tenace au delà de ce qui convenait et de ce qui était avantageux an salut de son âme; il avait vexé injustement^ longtemps et beaucoup, et endommagé énormément tant l'église de Thynemouth que l'église de Durham. Il avait aussi tourmenté et fatigué ses voisins, c'est-àdire d'autres églises, des hommes ecclésiastiques et des chevaliers, sous des prétextes nouveaux et spécieux, selon cette maxime d'un poëte :

Tout orgueilleux ne pourra souffrir de partage.

Semblablement l'avare qui n'a pas assez de ses

propres biens enviera ceux d autrui. Or, le seigneur roi, sachant que le même Jean abondait en beaucoup de deniers, intenta contre lui un procès rigoureux, comme il a été dit, espérant qu'il diminuerait le monceau de ses trésors pour racheter la paix. Or Robert de ilos, circonvenu de la même façon, fut grandement abaissé et appauvri.

A la rnéme époque fut rappelée et réformée TUniversilé de Paris, qui avait suspendu ses lectures et disputations, dont un grand nombre d'écoliers s'étaient dispersés, et qui était exposée à la ruine, troublée qu'elle était par les frères Prêcheurs qui avaient voulu changer Tantique coutume de TUniversité. Toutefois, comme les Prêcheurs ne vivaient que d'aumônes, leur condition ne fut pas médiocrement détériorée ; tandis qu'au contraire d'heureux accroissements agrandissaient chaque jour la maison des moines de Tordre de Gîteaux enseignant à Paris, laquelle avait été fondée par l'abbé de Clairvaux, Anglais de nation, qui était unLexinton,à cause des reproches outrageants des Prêcheurs et des Mineurs, La manière d'agir, honnête et régulière, des Cisterciens, plaisait à Dieu, aux prélats et au peuple ; car ils ne vagabondaient pas par les villes et les bourgs, et n'avaient point l'Océan pour enceinte claustrale. Mais ils demeuraient enfermés et stables dans Tintérieur de leurs murs, et obéissaient à leur supérieur selon la règle de saint Benoît, ce qui paraîtra louable à qui voudra examiner la règle de saint Benoît; car au commencement de la règle, quand il distin-

gue les diverses espèces de moines, il réprimande les serrabaites et les gyrovagues'. Or, ces Prêcheurs, en remplissant avec zèle leur ollice de prédication, et en énervant Tautorilé des prêtres ordinaires, avaient gagné à la fois les éloges des uns et les reproches des autres. En effet, de ce qu'il n'était plus nécessaire de confesser ses péchés à son prêtre, beaucoup avaient conçu une audace mauvaise et n'hésitaient pas à commettre des fautes. Voilà le tort. Mais quelques-uns aussi, refusant de se confesser à leur propre prêtre, parce que c'était peut-être un ivrogne, ou pour quelques autres causes cachées, recouraient avec confiance dans leur confession, aux ailes de la consolation et du conseil des Prêcheurs et Mineurs qui venaient à passer. Voilà le remède et Futilité qui en résultait.

Vers le même temps, mourut maître Gilles TEspagnol, cardinal, qui était presque centenaire. Cet homme remarquable, qui n'avait pas son pareil , avait été dans la cour romaine une colonne de vérité et de justice, et savait mépriser les présents qui ont coutume de fléchir la rigueur de l'équité.

Or, dans l'assemblée susdite, qui se prolongea

* Nous renvoyons à Ducange pour ces deux mots, qui n'offrent du reste aucune difficulté. Serrabaite était encore en usage au temps de Rabelais, comme le prouve ce passage : « Vous, tas de serrabaites, cagots, escargotz, hipocrytes, caphartz, frapartz, botiueurs, romipète» et autres telles gens qui sont déguisez comme masques pour tromper le monde. » M. de Chateaubriand se sert de gyrovagues dans les Études historiques.

inulilemeut pendant plusieurs jours, l»usland iit naître et répandre des bruits entièrement faux et dénués de fondement, à savoir que l'année de Manfred avait été dispersée, et que lui-même, ayant été empoisonné, se trouvait déjà aux portes de la mort; que par conséquent s'étant humilié, et connaissant sa misère, il demandait très instamment au pape des conditions de paix; qu'aussi toute la cour romaine, transportée d^une allégresse njerveiileuse, était certaine que tout ce qu'on souhaitait, au sujet de l'affaire de l'Ap'ilie, s'accomplirait heureusement. C'est pourquoi le roi se réjouit tellement, et son cœur fut si rempli d'une fausse consolation, qu'il appelait publiquement son fils roi. 11 s'avança avec empressement vers l'autel qui était proche, et jura, sur cet autel, qu'il se rendrait djms l'Apulie, pour la reconquérir au nom de son fils Edmond. Dans ce même parlement, le comte Maréchal ayant prononcé des paroles de justification en faveur de Robert de Ros, qui était inculpé grièvement au point d'être cité pour crime, et de courir risque de la vie, le seigneur roi accabla d'invectives honteuses, tant ledit comte que Robert, appelant publiquement le comte un traître. Alors le comte, enflammé de colère, répondit d'un air irrité : « Tu mens. Jamais a certes je n'ai été traître ni ne le serai. » Puis il ajouta : k Que pourras-tu me faire, en quoi pouri< ras-tu me nuire, si tu agis selon la justice? — Je « puis faire battre* tes récoltes, reprit le roi, et les

' Tuam flageUare annonam { texte hic ). Pline se sert âe ces mots

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w mettre en vente à mon profit : par ainsi tu serai « dompté et tu t'humilieras. » Mais le comte : « Si « tu fais cela, je te renverrai coupées les têtes des w batteurs de blé. » Cependant comme on craignait que les choses n'allassent plus loin, des amis communs s'interposèrent et les séparèrent Tun de l'autre. Mais quoiqu'on eut interrompu ces paroles menaçantes, la paix ne fut pas entièrement rétablie ; et ces paroles laissèrent après elles la colère et la haine. Aussi dans cette assemblée mutilée, où rien ne se termina relativement à la principale affaire, les barons finirent par répondre, le dernier jour, qu'ils ne voulaient plus s'appauvrir eux-mêou's désormais, comme ils l'avaient fait jusqu'alors, pour enrichir les autres, et ils refusèrent de s'occuper des importantes affaires secrètes du royaume ; car on redoutait de toutes parts et partout des pièges de renard. La ville de Londres fourmillait déjà, non-seulement de Poitevins, de Romains et de Provençaux, mais encore d'Espagnols, qui tous causaient de grands maux aux Anglais, el surtout aux habitants de Londres, en commettant des adultères et des fornications, en suscitant des rixes, en blessant et même tuant les habitants, sans que le roi, qui plutôt les défendait, songeât aucunement à les réprimer. Alors le parlement, si l'on peut appeler cela un parlement, fut rompu au milieu des gémissements de plusieurs. A

pour dire : Tenir les magasins fermés afin de faire renchérir les vivres. Nous ne croyons pas que ce soit le sens ici.

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