UNE AMBASSADE A LA COUR ROMAINE. EXHIBITION DE LA
CHARTE DU ROI JeAN , QU INNOCENT III AVAIT CONFIRMÉE.
— Manque de confiance des prélats dans la justice du
*■ Les astrologues appelaient Saturne la grande infortune ; sa nature était froide et sèche et on l'accusait d'être la cause de tous les maux qui arrivaient sur la terre. Ses deux maisons étaient dans le Capricorne et le Verseur d'eau, et son exaltation dans les Balances. ( Diet, de Trévoux.) Deux prédictions des astrologues de 'iolède , rapportées par Wendover et qui se trouvent à l'auct. Additam. ad ann. 1229, prouvent les propriétés funestes qu'on attribuait à Saturne ainsi qu'à Mars. « Mense septembre^ sole existenie in LibrUy convenient omiies planetœ simul, et sol erit in caudâ Draconis et fiet signijicaiio rcrum tnirubilinm et horrendarum : et fiet diluvium ventorum per Saturnum etMartem; crescetque .nare ultra solitum^ etc. Desiruentvr loca consueta perditionis per Sulurnum et Martem : waneniesin signis atris et mortalHas et infirmiias^ etc.. > De même dans le langage des alchimistes, Saturne désignait le plomb et la ujaticre noire ( nigredo ) où se faisait l'éclipsc du soleil et de la lune, ( To?/. Diet, de Trévoux .^ même article, )
PAPE. — Mort de l'archidiacre de I^chemont et de l'évéqde de Salisbury. — L'an du Seigneur >I256, qui est la quarantième année du règne du seigneur roi Henri, le même roi, à la naissance du Seigneur, se trouva à Winchester, où son frère Télu, outre des présents précieux, lui fournit tout ce qui était nécessaire , le traitant magnifiquement à sa table. Comme ils s'entretenaient ensemble, le roi entreprit de parler pour les moines du couvent de Winchester, qui avaient été dispersés, lui disant de ne pas encourir le reproche d'ingratitude , en persécutant ceux qui l'avaient élevé à une si haute dignité, et cela par les prières du roi lui-même. Mais l'élu répondit : « Est-ce « que votre innocence ne connaît pas la soif hydro- <« pique des Romains qu'elle a tant de fois éprou- « vée? — Oui, je sais bien qu'elle ne sera jamais « apaisée. — Alors, reprit l'élu, jusqu'à ce que j'aie « abattu au gré de mes désirs ces moines qui me « résistent, mon trésor ne cessera point d'être une A source intarissable pour remplir suffisamment les « entrailles spongieuses des Romains, et leurs gueu- « les , qui s'entrouvrent comme des soufflets de « forge. » A la même époque, une discussion s'éleva entre les exacteurs royaux et les marchands gascons, c'est-à-dire les récolteurs de vins , qui avaient souffert , selon l'usage , de grands dommages et des injustices de la part des pourvoyeurs royaux. Les marchands de vin répondirent aux gens du roi : « Nous « avons un nouveau seigneur qui sera pour nous ^ u comme nous l'espérons, d'une très-grande utilité:
« aussi croyons-nous qu'il vous faudra changer en « lois bonnes, ou du moins lolérables, vos mauvaises « rapines, que vous appelez coutumes ; car notre sei- « Joueur est nouveau, et il lui convient de s'en rap- « porter à des conseils utiles et de nous traiter, dans « le commencement de son gouvernement, en toute « mansuétude et justice, de telle façon qu'il croisse « heureusement et se développe, lui qui est comme « une plante tendre et nouvelle, et qu'il fructifie après « avoir pris des forces. » Conmie les officiers royaux ne voulaient pas les entendre, et pillaient de force leurs vins sans payer, ainsi qu'ils avaient coutume de le faire, les marchands gascons allèrent trouver leur seigneur, c'est-à-dire Edouard, et se plaignirent amèrement à Inides violences susdites, ajoutant qu'ils pouvaient plus facilement et plus librement se rendre parmi les Sarrasins , à titre de n^archands , y mettre leurs vins en vente et en rapporter un prix convenable, sans aucun empêchement. Cependant les baillis du roi, en entendant cela, vinrent trouver le roi avec colère et lui dirent : « Seigneur, est-ce qu'il « ya en Angleterre un autre roi que vous qui ait pou- «t voir de faire justice? Les marchands de vin de « Gascogne se sont plaints à un autre qu'à vous d'une « injustice qu'ils prétendent faussenient leur avoir " été faite. Or il est constant que cela tourne à votre « préjudice et à celui du royaume. » Comme le roi venait de recevoir celle nouvelle avec peine , voici (fu'Edouard, survenant, se plaignit fortement de ces injustices, exercées au détriment de ses hommes,
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et déclara qu'il ne voulait nullement tolérer de pareils abus. Lorsque le roi eut compris ces reproches, il en gémit du fond du cœur, et s'écria : « Voici « que mon sang et mes entrailles combattent contre (( moi , ainsi que déjà mon frère , le comte Richard , « s'est soulevé et s'est mis en opposition avec moi : « c'est maintenant le tour de mon lils aîné. Aujour- « d'hui vont donc renaître les temps de mon aïeul « Henri second, contre lequel ses fils, jadis si cliers, « regimbaient avec tant d'opiniâtreté. » C'est pourquoi [beaucoup, interprétant d'une manière sinistre cette dissension , redoutaient des événements futurs plus tristes encore. Cependant le roi, s'arrêtant à de plus sages résolutions, dissimula tout cela sous silence, et ordonna avec modération que les injustices commises fussent corrigées. Quant à Edouard , il augmenta désormais sa maison particulière, comme s'il voulait prendre des précautions, et se montra escorté par deux cents chevaux.
Tandis que les fêtes joyeuses de Noël duraient encore, le sixième jour après la naissance du Seigneur, et le troisième avant les calendes de janvier, c'est-àdire la veille de la Saint-Silvestre, le soleil subit une éclipse partielle, qui fut universelle à Tolède. Le troisième jour suivant, c'est-à-dire le jour de la Circoncision, le chiffre de la lune se trouvai, d'après le calendrier.
A la fête de saint Hilaire, les évoques d'Angleterre et les archidiacres, plongés de tous côtés dans de terribles angoisses , se rassemblèrent à Londres pour
donner une réponse à maître Rustand, clerc du pape et du roi , nonce du pape , procurateur du roi. Maître Léonard , dont nous avons fait mention plus haut, prit en sa présence la parole, au nom des évéques , comme avocat du clergé et comme parlant pour l'universalité des prélats. Maître Rustaud , qui tenait tète à maître Léonard, ayant répondu que toutes les églises appartenaient au seigneur pape^ maître Léonard reprit avec modération , et dit entre autres choses : « Cela est vrai, si c'est pour les dé- H fendre; mais cela n'est pas vrai, si c'est pour en <( jouir ou pour se les approprier. De même quand u nous disons : Tout appartient au prince, on en- « tend par là pour la protection, mais non pour la « dispersion. Or, telle est l'intention des fondateurs. » A cela maître Rustand répondit avec colère : « Qu'à « l'avenir chacun parle pour soi , afin que le pape « aussi bien que le roi sache ce que chacun a à reft pondre dans l'affaire qui les concerne tous deux. » A ces mots tous furent tellement stupéfaits, qu'ils n'osaient pas murmurer, ou ne savaient comment le faire. En effet, il devenait évident et plus clair que le jour que le pape et le roi s'étaient confédérés pour la vexation de l'église et du clergé. On en appela donc au pape contre de telles exigences; car maître Rustand ne voulait pas changer un iota de l'écrit qu'il avait rédigé, et dans lequel il était déclaré que les prélats avouaient avoir emprunté aux marchands transalpins une forlequantité de l'argent susdit, et avoir appliqué cet argent à l'avantage de leurs églises; ce qui certes était manifestement et notoi-
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remeiit laux aux yeux de tous. Aussi assuraient-ils, et non sans raison, qu'on irait plus direclemenl encore au martyre en mourant dans cette occasion, que le bienheureux Thomas, martyr, ne Tavait lait en défendant sa cause. Cependant, lorsque maître Rustaud vit que tous étaient attristés jusqu'à amertume de cœur, il se radoucit un peu et dissimula, disant qu'il voulait conférer de cette affaire avec le seigneur pape. Sur ces entrefaites, le doyen de Londres , c'est-à-dire de Saint-Paul , et quelques autres , furent envoyés à Rome, au nom de Tuniversalilé de Téglise anglicane. Or, on craignait par-dessus tout que les prélats ne succombassent dans cette cause, sous le double choc de deux adversaires aussi puissants que le pape et que le roi , et que cette servitude détestable et cette oppression de l'église et du clergé ne tirassent à conséquence, ce qui serait déplorable dans tous les siècles.
Il fut salutairement convenu que les grandes chartes du roi Jean, qu'il avait pronnses de son plein gvé au baronage d'Angleterre , et que le présent roi , maintes et maintes fois, et tout récemment encore , dans la grande cour de Westminster, avait de son plein gré et liliéralement octroyées, pour être maintenues sous peine d'un horrible anathème , seraient présentées aux regards du pape, aussi bien qu une autre cbarte accordée au royaume par le susdit roi Jean, et qu'on voulut montrer, à cause de la tyrannie du roi, laquelle ne cessait des'exercer contre les églises vacantes. Comme cette charte serait fort utile, si elle était observée inviolablement, nousavonsjugé à pro-
})os de l'insérer dans le passade qui nous occupe. * « Innocent III, etc., à ses vénérables irères et chers fils les prélats d'églises, tous tant qu ils sont, établis en An^]leterre, salut et bénédiction apostolique. Nous exaltons par de justes louanges la magnificence du Créateur, lui qui, admirable et terrible dans ses desseins sur les eni'a nts des hoin mes, a souffert quelque temps que le soutfle de sa tempête se déchaînât comme en se jouant sur le monde , alin de nous montrer ainsi notre infirmité et notre insuffisance; lui (jui, aussitôtqu'il Ta voulu, a dit au vent du nord: Nouffie, et au vent du midi : Ne t y oppose pas, et qui commandant aux vents et à la mer, a apaisé la tempête dans les airs, afin que les matelots arrivassent au port tant souhaité. En effet, une grave querelle s'agitait depuis longtemps entre la royauté et le sacerdoce en Angleterre, non sans grand péril et grand dommage, relativement aux élections des prélats; mais celui à qui rien n'est impossible, et qui souffle où il lui plaît, a fait sentir sa coopération adorable, et notre très cher fils en Jésus-Christ, Jean, l'illustre roi d'Angleterre, libéralement, de sa pure et spontanée volonté, d'après le consentement commun de ses barons, pourfe salut de son âme et pour celui de ses prédécesseurs et successeurs, a faitet a confirmé par ses lettres cette concession , à savoir , que désormais dans chaque et dans toute église et abbaye, cathédrale
* Nous transcrivons ici la traduction déjà faKc au règne de J«an. ( Voy. le troisième volume, pag. 56 et suiv. )
OU conventuelle, de tout le royaume d'Angleterre, les élections des prélats quels qu'ilssoient, grandseonime petits, seraient libres à perpétuité. Ayant donc cela pour bon et pour valable, nous confirmons, en vertu de Tautorité apostolique, cette concession faite à vous et par vous à vos églises el à vos successeurs , selon le contenu des mêmes lettres du roi qui ont été sous nos yeux, et nous la fortifions par l'approbation du présent écrit. Cependant, pour la rendre plus stable et pour en perpétuer la mémoire , nous avons fait insérer dans les présentes les susdites lettres du roi rédigées à ce sujet, et dont voici la teneur :
« Jean, par la grâce de Dieu , roi d'Angleterre, seigneur d'Irlande, duc de Normandie et d'Aquitaine, comte d'Anjou, aux archevêques, évêques, comtes , barons , chevaliers , baillis , et à tous ceux qui ces lettres verront, salut. Puisque entre nous et nos vénérables pères Etienne, archevêque deCantorbéry, primat de toute l'Angleterre , et cardinal de la sainte église romaine; Guillaume, évêque de Londres; Eustache, évêque d'Ely ; Gilles, évêque de Fléreford ; Jocelin , évêque de Bath et de Glaston ; Hubert , évêque de Lincoln, pleine paix a été faite, par la grâce de Dieu et par pure et libre volonté des deux côtés , sur les torts et dommages qu'ils avaient soufferts au temps de Finterdit, nous voulons non-seulement leur donner satisfaction , autant que nous pouvons le faire selon Dieu , mais encore pourvoir salutairement et utilement à perpétuité à Téglise anglicane tout entière. D'où il suit que, quelles qu'aient
ANNÉE i2:>(;. nii
élé les coutumes observées jusqu'ici dans Téglise anglicane, sous notre règne et sous le règnede nos prédécesseurs , et quelques droits que nous nous soyons arrogés jusqu'ici dans les élections des prélats quels qu'ils soient, nous, sur la demande d'iceux, pour le salut de notre âme et pour celui de nos prédécesseurs elsuccesseursau royaume d'Angleterre, libéralement, de notre volonté pure et spontanée, sur le commun consentement de nos barons , avons octroyé et établissons et confirmons, par notre présente charte , qu'àTavenir, dans toute et dans chaque église et abbaye cathédrale et conventuelle de tout le royaume crAngleterre , les élections des prélats quels qu'ils soient, grands comme petits , seront libres à perpétuité ; sauf pour nous et pour nos héritiers la garde des églises et monastères vacants, qui sont de notre ressort. Nous promettons en outre, que nous n'empêcherons, ni ne permettrons, ni ne ferons en sorte que les nôtres empêchent que dans toute et dans chaque église et abbaye, lorsqu'il y aura vacance de prélats, les électeurs ne se choisissent librement qui ils voudront pour pasteur, après nous avoir toutefois précédemment demandé, à nous et à nos héritiers, la permission d'élire que nous ne refuserons ni ne différerons de leur accorder. Et s'il arrive par hasard (ce qu'à Dieu ne plaise) que nous refusions ou que nous différions, que les électeurs n'en procèdent pas moins à une élection canonique ; que semblablement après l'élection faite, notre consentement soit requis ; et nous ne le refuserons pas, à moins que nousn'ayons
à avancer contre ladite élection et à prouver légitimement quelque motif raisonnable qui nous empêche de consentir. C'est pourquoi nous voulons et ordonnons formellement que, dans la vacance des églises ou des monastères , personne ne vienne ou n'ose venir en quelque façon à Tencontre de la présente concession et constitution. El si quelqu'un vient à rencontre d'icelle en quelque temps, qu'il encoure la malédiction du Dieu tout-puissant et la nôtre. Fait en présence de Pierre, évêque de Winchester ; de Guillaume Maréchal, comte de Pembroke; de (juillaume, comie de Warenne; de Ranulf, comte de Chester; de Saër, comte de Winchester; deGeoffroi de Mandeville, comte de Glocester et d'Essex; de Guillaume, comte de Ferrières; de Guillaume Bruer, de Guarin, fils de Gérold ; de Guillaume de Canteloup, de Hugues de Nevil , de Robert de Ver et de Guillaume de Huntinfeld. Donné par la main de maître Richard du Marais, notre chancelier, le quinzièmejour de janvier, au Temple-Neuf à Londres, Tan seizième de notre règne (à savoir l'an du Seigneur
« Qu'aucun homme absolument ne se permette donc de violer celte ordonnance à laquelle nous donnons confirmation, et n'ait la hardiesse téméraire d'y contrevenir; car si quelqu'un ose attenter pareille chose , qu'il sache qu'il encourra l'indignation de Dieu et celle des bienheureux Pierre et Paul , ses apôtres. DoiinéàLatran, le troisième jour avantles calendes d'avril, Tan dix-huitième de notre pontificat. »
Telle futia charteet d'autres écrits encore que Ton prépara pour les soumettre salutairement à Texamen du souverain pontife; nnais à quoi bon? celte exécrable addition [du nonobstant] rend tout inutile. Les prévaricateurs, les conseillers mauvais, les flatteurs des grands pervertissent toutes choses et interprètent toutd'une manière fâcheuse. Ceuxquivontse plaindre rapportent fréquemment de la cour romaine, c'est-àdire du seigneur pape et de ses frères , la réponse suivante : (( Nous ne voulons pas pour le moment « offenser les princes. » Et Ton ajoute : « Il faut dis- « simuler beaucoup de choses et voir sans voir par « les yeux de la connivence ; » comme si cette connivence n'était point blessante. C'est ainsi, ô douleur l que les gens pusillanimes font vaciller évidemment, surtout dans cette cour, la rigueur de la justice.
A la ménie époque mourut Jean le Romain, archidiacre de Richemont , le plus avare des hommes , rassasié de riches revenus et de trésors. Le susdit Jean, qui était Tundes principaux chanoinesdeTéglise d'York, ne s'était occupé pendant près de cinquante ans qu'à amasser des trésors , et il fut le premier ou un des premiers à révéler, comme un espion détestable, les secrets de l'Angleterre et à exciter les Romains pour qu'ils engloutissent par des moyens 1 icites ou non, les revenus et les trésors de l'Angleterre, avec plus d'avidité que par le passé. Lui mort, le roi, se fondant sur la vacance de l'archevêché, conféra selon son bon plaisir la prébende dudit Jean et les autres biens dont il pouvait se saisir.