‹ Grande chronique; (volume 2)Chapitre 7 sur 16 · GAGEMENT PÉCUNIAIRE CONTRACTÉ AU NOM DES PRÉLATS EST · texte numérisé non relu

GAGEMENT PÉCUNIAIRE CONTRACTÉ AU NOM DES PRÉLATS EST

MODIFIÉ. — Grand attiédissement delà dévotion qu'on PORTAIT AU PAPE- — Wer> le même teiDps, maître Rustaud convoqua tous les abbés de Tordre de Citeaux en Angleterre, en vertu de Tautorité apostolique, àcomparaîtredevantlui le quatrième dimanche après Pâques, pour qu il leur donnât connaissance d un niandatdu seigneur pape. Quaîid ils furentréunis au lieu* et au jour fixés dans la sommation, Rustaud commença par un prologue assez prolixe, puis leur demanda, pour le compte du pape et pour le compte du roi, une aide pécuniaire non pelite, c'est-à-dire toute la somme à laquelle s'élève le prix de leurs laines, ou même plus. Or, le monde sait que tous leurs moyens de subsistance et de vie commode consistent dans leurs laines. En entendant cela, les abbés, après avoir tenu conseil en commun, répondirent tous, unanimement et iortenient, qu'il ne leur était pas permis de donner une réponse précise sur une demande de telle nature et si considérable, sans avoir recjuis l'assentiment et le conseil de Tabbé et du chapitre de Cîteaux, dont ils étaient les membres et les ills; puis, malgré la grande colère de maître Rustaud, ils retournèrent dans leurs monastères. Maître Rustaud, semblable à un enfant blessé qui a

• L'iadication margionle donne à Heading.

coutume de se réfugier en pleurant dans le sein de sa n]ère,se hâta d'aller trouver le roi au plus tôt, lui raconta ce qui s'était passé, et se plaignit de ce que les abbés de Tordre de Cîteaux avaient répondu tout d'une voix, dans un esprit de rébellion et d'orgueil, qu'ils ne l'aideraient en aucune façon dans ses nécessités. Aussi, le roi jura avec colère qu'il les persécuterait chacun en particulier, puisqu'il n'avait pu les amener tous ensemble à consentir. Comme les abbés disaient qu'il était plus convenable au roi de leur demander des prières que de l'argent, il jura qu'il voulait en même temps avoir d'eux des prières et un secours d'argent. Or, l'abbé de Bildewas, de Tordre de Cîteaux, se trouvait alors par hasard à la cour : le roi le fit venir, et lui dit d'un ton de reproche : « Qtie veut dire cela, abbé? Tu m'as refusé <( aide pécuniaire quand j'en ai besoin, et que je la « demande humblement; ne suis-je pas votre pa- « tron? » Alors Tabbé : « Plût à Dieu que vous « fussiez notre patron, notre père et notre défenseur. « Toutefois, il n'est pas convenable que vous nous « causiez dommage en nous extorquant de l'argent, « tandis que vous devriez plutôt nous demander « avec dévotion les suffrages de nos prières, et suivre « salutairement en cela l'exemple du pieux roi de « France. — Je veux les deux choses, reprit le roi , , « l'argent et les prières. — Je ne crois pas que cela « puisse se faire, dit Tabbé; il fautvous passer de Tune « ou de l'autre ; car si vous nous extorquez violem- « ment notre pauvre subsistance, comment pour-

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« rons-noiis prier pour vous dévotement et avec des « cœurs sincères? En effet, les prières sans dévotion « n'auraient que peu ou point de succès. » Mais le roi, quoique Tabbé lui eût répondu d'une manière fort sage, n'en prépara pas moins en silence des embûches à tous les abbés Cisterciens.

Or, il y avait à celte époque un riche chevalier, nommé Guillaume de Beauchamp, dont Tépouse, qui s'appelait Idame, était noble de naissance, mais avait des mœurs basses et indignes. Elle était la persécutrice infatigable des religieux et des religieuses du voisinage. Ayant donc trouvé dans la colère du roi une occasion favorable de nuire à l'abbé de Waredon', elle machina, avec la ruse des femmes, un moyen de lui nuire, et intenta audit abbé un grave procès dans la cour du roi, sachant bien que le roi, justement ou injustement, donnerait tortà l'abbé, parce qu'il était irrité. En effet, l'abbé étant tombé dans la merci du roi sous un prétexte frivole ou plutôt nul, et se trouvant cans la nécessité d'implorer humblement la merci du roi lui-même, parce que le roi lui avait fermé toute autre voie, le roi lui répondit, en le regardant de travers et en jurant d'une manière horrible : « De quel front, abbé, deft mandes-tu miséricorde? toi qui récemment, avec « les abbés tes confrères, m'as refusé miséricorde « quand j'avais besoin de ton soutien? » Et le roi

* Le lexte AU Wared ^ qui n'est probablement qu'une abréviation. Foi/, la page 37 ^î du septième volume.)

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l'eiidomma^j^ea en lui faisant verser beaucoup d'argent, au gré et selon la volonté de ses persécuteurs. Semblablement aussi, Tabbé deRufore, de Tordre de Cîteaux, fut forcé, quoique injustement, à payer une très-forte somme, sous prétexte d'une cause qui n'en était pas une, mais qui en servit, et qui avait été intentée et suscitée par deux de ces vils personnages, que Ton appelle garçons. Semblablement, les autres abbés de Tordre de Citeaux étaient obligés de subir des dommages et des injustices multipliées.

Des hommes discrets, de l'ordre de Cîteaux, furent donc envoyés en cour romaine, pour obtenir un remède contre celte vexation. De son côté, le roi fit pdi tir contre eux, et pour lui, le seigneur Guillaume Boncoque, chevalier, homme habile dans le droit, qui se rendait à la cour romaine pour cela et pour d'autres affaires. Or, voici Timpétration des Cisterciens : « Alexandre, évéque, serviteur des serviteurs de Dieu, à ses chers fils les abbés et les couvents de Tordre de Cîteaux, établis dans le royaume d'Angleterre, et dans les lieux qui sont sous la domination du même royaume, salut et bénédiction apostolique. Plus votre ordre s'est élevé, par la grâce divine, à un haut degré de religion éclatante, et plus il a donné de sublimité à l'établissement de sa règle etde sasainteassociation, plus aussi le saiut-siége apostolique, comme un père pieux, Ta toujours augmenté davantage par des accroissements continuels, et Ta fortifié par des faveurs spirituelles. Aussi nous, qui avons voué au même ordre Taffection d une charité

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inlime, considérant que les monastères du môme ordre, dans le royaume de France, ont été exceptés de la prestation du dixième des provenances ecclésiastiques, accordé par le pape Innocent, d'heureuse mémoire, notre prédécesseur, à notre cher fils en Jésus-Christ l'illustre roi de France, pour le secours de la Terre-Sainte, parce que le même roi faisait plus de cas du suffrage des pieuses prières du même ordre que des subsides temporels, voulant aussi pourvoir à votre repos autant que nous le pouvons am^ Dieu, et vous faire une grâce spéciale, vous octroyons, en vertu de l'autorité des présentes, de n'être pas tenus de payer à notre cher fils en Jésus-Christ Tillustre roi d'Angleterre, ou à tout autre, le dixième de vos revenus et de vos provenances, et de ne pouvoir être forcés au paiement de ce dixième, à raison de la concession faite audit roi par le saint-siége apostolique, des dixièmes des provenances ecclésiastiques de son royaume et des lieux soumis à sa domination, contribution qu il doit toucher depuis ce temps , pour le secours de la Terre-Sainte dans la forme déterminée ; décidons de plus que vous êtes entièrement libres et exempts néanmoins de la prestation de ces dixièmes et de tout genre d'exactions quelles qu'elles soient, ou de toute obligation sur vos biens, à l'occasion de cette contribution ; révoquons toutes indulgences et lettres accordées à cet égard parle même saint-siége, et toute instance commencée qui pourrait être à votre détriment ou au détriment de vos monastères; statuons enfin que les indulgences et

lettres qui seraient accordées par la suite, quelle que soit leur teneur, n'obtiendront aucune force contre vous et vos monastères, à nfioins qu'elles ne fassent mot pour mot pleine et spéciale mention de la présente. Qu'il ne soit donc permis absolument à aucun homme d'enfreindre cet écrit, qui contient notre décision et notre révocation, ou d'y contrevenir par une audace téméraire. Si quelqu'un se permet d'attenter pareille chose, qu'il sache qu'il encourra l'indigna^^ du Dieu tout -puissant, et des bienheureux apôtres Pierre et Paul. Donné à Naples le 8 avant les calendes de juin, l'an premier de notre pontificat. »

Vers la fête de saint Dunstan\ le roi, on ne sait par quel motif, interdit l'accès des ports, afin qu'aucun prélat, chevalier, ou clerc, ne passât la mer. Cependant l'évêque de Bath et l'évêque de Rochester venaient de traverser le détroit.

Vers le temps de la Pentecôte , un tournoi Ijénéral eut lieu sans empêchement à Blithe [?], selon la loi et la discipline de chevalerie. Edouard, ills aîné du seif^neur roi, y assista en cottes de lin et en armures légères, pour y être instruit dans les

* Dunstan avait en Angleterre au moyen âge une grande réputartion fondée surtout «ur la tradition mal comprise d'Éthelgivc. ( Foy. LlN- GARDjtom. Pr, note. ) Au reste, cet abbé de Glastonbury, exilé par Edwy et rappelé en 959 par Kdgar le PaciBque, qui lui donna l'arcbe- ▼êché de Cantorbéry, eut la gloire d'être le précurseur de Grégoire VU et de réformer le clergé saxon, dont Matt. Paris parle avec tant de dédain au commencement de son histoire. ( Voy. M. Gaillardin, Hist, du moyen àge^ chap, xil, pag. 482 et suiv. et note. )

lois de chevalerie. Beaucoup de seigneurs, en clierchant à y acquérir les et renommée militaire, furent renversés, bâtonnés, écrasés et foulés aux pieds. Parmi eux se trouva Guillaume Longue-Épée, qui ne s'en rétablit jamais complètement.

Le pape envoya de plus, vers le même temps, au roi ^ des lettres déprécatoires pour Tordre de Cîteaux. En outre, le cardinal Blanc écrivit très-dévotement au roi en faveur de Tordre de Cîteaux, le suppliant, au nom de Dieu, dene pas tourmenter un si saint ordre par de semblables exigences. C'est ainsi que les Cisterciens respirèrent pour le moment, et jouirent d'une paix telle quelle.

Cependant ceux qui avaient été envoyés à la cour romaine, au nom de Tuniversalité des prélats, obtinrent la modification suivante et quelque adoucissement à une rigueur intolérable : « Alexandre, etc., aux prélats, etc. Le secours^ de notre provision doit pourvoir à ce que vous n'éprouviez que le moins de dommage possible là où vous n'avez obtenu aucun avantage. Aussi, comme notre vénérable frère Tévêque d'Héreford, d'après notre permission à lui octroyée par nos lettres , a emprunté à nos fils spéciaux, Olivier Rosa '^ et ses associés, citoyens et marchands de Florence, cinq cents marcs sterlings pour les affaires de notre très-cher fils en Jésus-Christ Tillustre roi d'Angleterre, quoiqu'il soit contenu ex-

• AuxU'io. Nous lisons et traduisons auxUium. ' La variante donne Airmero Cosa. En général les noms de tous li-s baQ<|uier8 italiens sont défigurés par Matt. Paris ou par ses copistes.

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pressément dans les lettres et dans la reconnaissance authentique rédigée au sujet de cet emprunt que ce n'est point pour vos affaires ou pour celles de vos monastères qu'a été emprunté cet argent , à cause duquel le même évêque a obligé, envers les susdits marchands, vous et ledit couvent ainsi queles biens du monastère ; nous qui voulons pourvoir de telle sorte en celte affaire que vous ou ledit monastère vous n'encouriez à cet égard aucune lésion, nous vous accordons, par l'autorité des présentes, dans le cas où le même roi viendrait à cesser dans le paiement du susdit argent et où vous seriez obligés de satisfaire pour cet argent aux marchands plus haut dits, la faculté de retenir librement le dixième de vos provenances ecclésiastiques octroyé audit roi par le saint-siége apostolique pour le subside de la Terre-Sainte, jusqu'à concurrence du susdit argent que vous paierez alors aux mêmes marchands, ainsi que des dommages et dépenses que vous encourrez peut-être en cette affaire , nonobstant toute lettre obtenue ou même à obtenir du saint-siége qui soit relative à la levée du dixième susdit, en quelques termes qu'elle soit conçue, à quelques juges ou collecteurs qu'elle soit adressée. De plus, si quelques sentences d'excommunication, de suspension ou d'interdit étaient promulguées contre vous ou quelqu'un de vous, par qui que ce soit, à Toccasion de la retenue du susdit dixième, nous les déclarons nulles par l'autorité des présentes, vi décidons que vous neserez pas tenus à les observer. »

A la même époque s'attiédit beaucoup la dévotion que Ton avait coutume de porter au pape, notre père, et à Té^jlise romaine, noire mère. On sait en effet qu'au commencement de sa création il avait demandé aux fidèles les suffrages de leurs prières. Or, la plupart pensaient que c'était là un acte d'hypocrisie pour pallier ses attachements séculiers, se trompant sans doute dans leurs soupçons , puisque le saint nous avertit en disant : « Quand vous aurez commencé quelque chose de bien, demantkz à Dieu instamment qu'il l'achève lui-même. » Mais comme des œuvres contraires suivent cet acte de dévotion, des paroles incongrues circulent sur lui. Aussi l'espérance qu'on avait conçue d'abord de la sainteté du pape s'est évanouie comme un souffle. Toutefois ou avait glissé en vérité aux oreilles de plusieurs que l'on trompait le pape, et que des fraudes étaient commises en foule par ceux qui abusaient de la bulle. Mais celte raison , si c'en est une , n'excuse point le pape.

Faits divers. — Paix entre les Français, les Allemands ET les Flamands. — Grande tempête. — Statut décrété a Saint-Albans en mémoire du roi Offa. — Attachement du roi Off a tour le monastère DE Saint-Albans. — Troubles a Rome , au sujet de la captivité de Brancaléon. — Combat qui a lieu a la foire de Saint-Botulph. -— Vers le même temps, les chanoines de Salisbury élurent pour évéque et pour pasteur de leurs âmes, maître Gilles de Brideles-

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lord. Ayant été présenté au roi, comme on ne pouvait trouver en lui le plus léger sujet de réprobation, il fut admis.

De plus, maître Raoul de Norwich, homme libéral et enjoué, mais qui dès ses premières années avait plutôt fait son éducation à la cour du roi qu'à Técole des arts libéraux, fut élu archevêque de Dublin. Toutefois, comme cette élection rencontra plusieurs contradicteurs , sa confirmation fut différée. En effet, les électeurs étaient réprimandés pour avoir choisi un homme complètement séculier et qui siégeait encore dans la clientèle et sous la garde du roi, comme tonloier d'Irlande. Par ainsi la cassation était imminente.

Le seigneur abbé de Westminster , maître Rustaud et Télu à Salisbury passèrent la mer pour les affaires du seigneur roi et par la volonté du même roi. On ignorait ce qui motivait ce départ, et les causes, plût à Dieu qu'elles fussent bonnes, en restaient secrètes. Pour extirper les racines renaissantes et multipliées des discordes séculières, les évéques de Bath el de Rochester passèrent aussi les Alpes secrètement et en toute hâte. Or fabbé et ses com^ pagnons se mirent en route à l'entrée du mois de juin.

Cette même année, fut rendu un édit royal, et il fut enjoint et proclamé par tout le royaume d'Angleterre, que quiconque posséderait quinze livrées de terre et au-dessus, serait considéré comme aspi^ rant et recevrait l'armure de chevalier, afin que

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1 Angleterre, ainsi queTItalie *, fut fortiliée eu chevalerie. Ceux qui ne voudraient pas ou qui ne pourraient pas soutenir honorablement leur état de chevalier devaient se racheter à prix d^argeut.

La paix , mais une paix suspecte, fut rétablie entre les Français , les Allemands et les Flamands. En effet, des deux côtés il y avait eu tant de pertes et de dommages éprouvés, que la cendre agglomérée ne pouvait encore se refroidir complètement sans laisser échapper quelques étincelles de colère. Or les peuples susdits furent pacifiés le jour de la fête de saint Cyriaque et de sa mère ^.

Le troisième jour suivant, une tempête épouvan-^ table de vent pluvial ou de pluie venteuse, accompagnée de la grêle, du tonnerre, des éclairs et de la foudre, effraya les esprits des mortels et causa, eu troublant les airs, des dommages irréparables. En effet ou pouvait voir les roues des moulins arrachées de leurs axes, transportées à de grandes dibtances par la violence des eaux, et brisant dans leur choc les maisons voisines. Ce que Teau avait fait pour les moulins à eau , le vent ne s'abstint pas de le faire pour les moulins qui sont mus [)ar le vent. Les piles

* Il est assez difticile de se rendre compte de ce rapprochement singulier : nous pensons toutefois que c'est une allusion à l'expédition que Henri III avait dessein de faire dans le midi de l'Italie pour y soutenir les prétendus droits de son fils Edmond. Quoi qu'il en soit, cette ordonnance nous semble indiquer parfaitement l'affaiblissement de l'esprit de chevalerie.

^ D-e sanciorvm Cirici et matris ejus. La variante ajoute luliiœ, .Ivlieite. Cette fête dans le nouveau martyrologe est placée au ^6 mars. Nous pensons que cette Juliette est celle que les Grecs appelaient sainte Zoé. ( Voif. TiLLET, Hist. (les Emp., torn, ii, p. 52:». )

des ponts, les monceaux de loin, les cal)anes des pécheurs avec leurs filets et leurs avirons, bien plus, les enfants eux-mêmes étaient emportés tout à coup, eu sorte que le déluge de Deucalion paraissait renouvelé. Pour nous taire sur les autres désastres, Bedford , qui est baigné par le fleuve qu'on appelle rOuse , encourut des dommages inappréciables , comme cette ville en avait déjà éprouvé peu d'années auparavant. En effet, dans un seul lieu six maisons, bâties à la file sur les bords du fleuve, furent entraînées par la rapidité du courant, et ceux qui les habitaient eurent grand'peine à se sauver. Les autres lieux voisins du fleuve eurent à redouter de semblables périls.

Cette même année, le jour de la décollation du bienheureux Albans, premier martyr d'Angleterre, jour auquel tous les prieurs des monastères dépendants de la communauté de Saint-Albans ont coutume de se rassembler à Saint-Albans, il fut statué dans le chapitre de ladite abbaye, en présence de Tabbé, du couvent et de tous les prieurs susdits, d'un consentement unanime, qu'après Tachèvement de chaque heure canonique dans le chœur, qu'après les grâces du dîner, qu'après les prières finies et les psaumes familiers, on répéterait publiquement et d'une seule voix, aussi bien dans l'infirmerie que dans la chambre de Tabbé : « Que l'âme du roi Olfa repose en paix, » et que cela serait observé continuellement et inviolablement à l'avenir. Or on n'a point souvenance que jamais aupaiavant cette commémoralion eût été faite : ce que rien ali-

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solumeut ne peut excuser. Mais pour que le couvent ne pût être accusé plus longtemps d'une si noire ingratitude, on prit alors, quoiqu'un peu tard, cette décision salutaire. En effet, ce magnifique roi, qui était roi de Mercie *, avait été le fondateur généreux de la susdite communauté et le restaurateur très-pieux de la religion. Or ledit roi Offa, quoique très-humble et très-religieux, était tout-puissant dans la guerre et très-vaillant dans les armes. De même que Charlemagne de France, qui était le contemporain et le grand ami du roi Offa, et qui soumit tous les rebelles à sa puissance, le magnanime Offa vainquit tous les petits rois qui jadis se déchaînaient

* Au temps des Aii{{lo-Saxons, le pays compris entre l'Humber et la Tamise était appelé Merk^ à cause de la nature du sol marécageux et humide, peut-être aussi à cause du voisinage des Bretons libres ( Marck, Marche ). Offa, ayant franchi la Sayerne, « construisit un long rempart et une tranchée (encambrien claudh-Offa^ en anglais Offa s dike ) qui s'étendit du sud au nord depuis le cours de la Wye jusqu'aux vallons où coule la Dée. Là fut établie pour toujours la frontière des deux races d^hommes qui, avec des partages inégaux, habitaient conjointement tout le sud de la vieille île de Prydain, depuis la Tweed jusqu'au cap de Cornouailles. »> ( M. AuG. THIERRY, liv. J, pag. 97. ) —Vainqueur du Wessex, du royaume de Kent, des rois bretons de Powis, Offa put s'intituler roi de Mercie et de toutes les nations d'alentour, et faire sonner les trompettes devant lui dans tous les lieux où il passait. Mais Charlemagne, qui méprisait les Anglo-Saxons, n'accorda à Offa qu'une froide, protection, et refusa même de donner sa fille au fils du roi de Mercie. Offa, qui avait reçu dans ses états deux légats du pape Adrien, fonda Saint-AIbans au retour d'un voyage à Rome en 794. Après lui la suprématie allait passer au Wessex sons Egbert, le protégé de Cbarlemagtje. L'empereur, en remettant son épée à Egbert, lui dit : « Elle a vaincu mes ennemis, elle vaincra les tiens. » ( Voy. LllNGARD, torn. I, et particulièrement pour les rapports d'Offa avec Charlemagne, Mati . PauiS, Vicd'Offa.)

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en Angleterre, et les chassa irrévocablement d'Angleterre; en sorte que le même roi posséda seul presque toute la monarchie du pays anglais; car il avait acquis puissamment et gouvernait vingt-deux provinces que les Anglais appellent shires. Je ne regarde pas comme étranger à notre sujet de les insérer dans ce passage, afin que l'étendue de sa domination fasse apprécier plus pleinement sa magnificence et sa sainteté dans la sainte construction de ce noble monastère.

Provinces que gouvernait le roi Offa.

Hereford et Worcester. ... 1. 11.

Glocester et Warwick 111. IV.

Chester et Stafford V. VI.

Shrewsbury et Derby VII. Vlll.

Leicester et Lincoln IX. X.

Northampton et Exeter. ... XI. Xll.

Bukingham et Bedford. . . . Xlll. XIV.

Huntingdon et Cambridge. . . XV. XVI.

Hartford et Essex XVII. XVIII.

Middlesex et Norfoick XIX. XX.

Nottingham 'et Rutland. . . . XXI. XXII.

* Nous avons dû modifier cette énumératioa en deux endroits : nous avons lu d'abord Hertfordensi et Essexiœ au lieu de Hertfordensi in Essexia qui est inadmissible de toutes façons; en second lieu, le texte porte :

Suthamptoniœ et Rotholandiœ XXI. XX U.

Vel Snoiinghamiœ XXIII.

Snoiinghamiœ est évidemment la seule et bonne leçon, et Suthamptoniœ doit disparaître, aussi bien que le chiffre XXIII. Car Matt. Paris ne parle que de vingt-deux shires^ et d'ailleurs on ne peut joindre au Rut-

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De plus Itnlit roi Offa, autant que le fit jamais aucun roi, établit la liberté au temporel du monastère (le Sainl-Albans qu'il avait magnifiquement fondé. Pour le rendre aussi libre au spirituel, il se rendit en personne à Rome, où il institua une école pour les Anglais, et répandit en passant beaucoup de bienfaits. C'est donc à juste litre que Ton octroie à sa mémoire immortelle ce bienfait spirituel, de prononcer désormais à perpétuité, dans le couvent et ailleurs, comme nous Tavonsdit, une formule d'absolution pour 1 âme du môme roi, répétée chaque jour, à la fin de chaque heure canonique, et après les grâces du dîner.

Vers le même temps, le sénateur des Romains Branealéon ayant été pris et incarcéré à cause de la rigueur avec laquelle il observait inviolablement la justice ( car il faisait pendre, mutiler et punir de toutes manières ceux qui étaient convaincus d'homicide, de vol et d'autres crimes), une sédition s'éleva dans Rome, entre les nobles de l;i ville et le peuple. L'épouse dudit sénateur, que l'on appelle sénalrice, s'étant enfuie secrètement et rapidement à Bologne, où étaient retenus trente otages environ des plus nobles jeunes gens de Rome, lesquels répondaient du séuateur Branealéon, raconta aux citoyens de Bologne ce qui s'était passé. Aussi les Bolonais resserrèrent plus étroitement la captivité des otages. Mais quelques cardinaux natifs de Rome même, et qui tiraient leur origine des nobles familles [ qui

land le Hampshire qui, outre son éloignement, n'a jamais fait parlic des possessions d'Offa.

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avaient fourni les otages ], exaspérèrent le seigneur pape contre les Bolonais, et ainsi la perturbation fut augmentée.

Celte même année, à Saint-BotulpL, à l'époque de la foire, une dispute s'éleva entre les hommes de Pierre de Savoie et ceux de Robert de Tateshale : cette dispute dégénéra en querelle, et cetle querelle en bataille sanglante. En effet, Pierre et Robert touchent et partagent quelques émoluments provenant de cetle foire. Comme le nombre des combattants armés s'accroissait énormément, et qu'un grand carnage était imminent, les hommes du comte Richard apaisèrent prudemment le tumulte commencé. En effet, Pierre, au momentde quitter TAngleterre, avait, à force de prières et de présents multipliés, constitué ledit comle défenseur de ses possessions. C'est ainsi que Pierre retira plus d'avantage de son absence que de sa présence; car on fît entendre au parti opposé qu'il était par trop déshonnéte de se déchainer contre un absent qui surtout, mû par un esprit de piété et de noblesse, combattait pour la délivrance de son frère. Ainsi furent apaisés, pour le moment, tous les combals qui avaient commencé à éclater.

Le pape écrit au roi et a la reine d'Angleterre, AU SUJET des affaires deSavoie. — L'abbé d'Abingdon

ÉTANT tombé dans UNE MALADIE DE LANGUEUR, LE COUVENT OBTIENT DU ROI LA PERMISSION DE LUI ÉLIRE UN SUCCES- SEUR. -— IeaN DE DiVE SE REND EN ANGLETERRE, FAR ORDRE DU PAPE. Le PRIEUR DE WINCHESTER EST AFFERMI

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DANS SON lîSTRCsiON. — Cependant Pierre de Savoie , secondé par les seigneurs de sa famille, lels que Tarchevêque de Cautorbéry, Télu à Lyon, et les autres Savoyards, pressait très-activement la ville de Turin, en sorte que les habitants, venant à manquer de vivres,et voyant que le Pô* ne pouvait leur amener aucim renfort, firent sortir de la ville la population qui ne portait point les armes. Mais plus les habitants étaient pressés, plus ils resserraient étroitement les liens du comte Thomas, afin que si les citoyens venaient à être pris pour être punis, le comte fut puni en premier lieu, lui qui le premier et le dernier avait suscité cette cause de perturbation. Or le seigneur pape, pour paraître être utile au seigneur roi d'Angleterre et à la reine, dans cette circonstance, leur adressa de douces et flatteuses consolations, et leur écrivit en ces termes :

« Alexandre, évêque, etc., à sa très-chère fille en Jésus-Christ Tillustre reine d'Angleterre, salut et bénédiction apostolique. Les injures qui sont commises envers les fils dévoués de Téglise sont fort amères et fort pénibles pour nous, et les offenses faites aux fidèles du siège apostolique troublent fortement notre cœur. Mais nous nous affligeons encore plus des tribulations de ceux dont la dévotion, à 1 endroit du siège apostolique, a toujours été allumée, et la sincérité éclatante, parce qu'ils ont mérité, entre tous , d^étre décorés de la louange de pureté, d'être

' Pondus. Nous lisons Padus.

iorliliés par le même siège d'une faveur plus abondante, et d'être exaltés par une illustration plus spéciale ; car nous ressentons sur-le-champ en nous les vexations qu'ils éprouvent, et aussitôt qu'ils sont blessés nous dégustons Famertume de leurs blessures. Or, il est parvenu à notre connaissance, non sans amertume de cœur et sans tribulation d'esprit, que récemment les citoyens d'Asti s'étant avancés à main armée pour détruire le château deMoncallier, notre cher fils le noble comte Thomas de Savoie , ton oncle, qui demeurait à cette époque dans le même château, en sortit et se transporta dans la ville de Turin, espérant, avec le secours des citoyens de la même ville, qui sont tous ses vassaux, secourir et recouvrer le susdit château qui lui appartient évidemment. Mais les citoyens de Turin, méprisant la crainte de Dieu, et négligeant leur propre réputation, violèrent témérairement le serment de fidélité qui les liait et les tenait envers le susdit comte, et osèrent mécliamment le saisir et le retenir, non sans encourir le reproche de trahison, à l'instigation de ceux d'Asti, qui leur fournirent des secours pour cela. Ce bruit sinistre a fait saigner profondément nos entrailles d'une douleur violente , parce qu'il est arrivé à nos oreilles en nous causant d'autant plus de chagrin que la personne du prisonnier nous est plus chère. C'est pourquoi nous nous attristons, et non sans raison, que celui que nous aimons particulièrement entre tous soit détenu de cette façon. Nous nous affligeons, et l'on doit le comprendre, de

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ce que la personne d'un si grand seigneur, dans les services sincères duquel nous mettions notre conliance, soit tombée dans les mains de ses traîtres, et de ce qu'il soit resserré plus étroitement, parce que dans sa dévotion assidue et toujours croissante, il travaillait à l'exaltation du saint-siége, avec une sollicitude infatigable. Aussi, comme nous avons pour le susdit comte et sa famille une bienveillance particulière, comme nous avons toujours préféré, par une certaine affection spéciale, son illustre maison, à cause des mérites de sa dévotion, nous ressentons davantage, à cause de cela, les aiguillons de ses souffrances, et nous goûtons mieux, d'après cela, Tamertume de ses adversités. Bien plus, ses détriments nous touchent de si près que nous compatissons aussitôt à ses douleurs ; semblablement il ne peut jamais être frap[)é par le fléau de l'adversité, sans que nous ne soyons sur-le-champ frappé avec lui-même; car la manière de sentir est commune entre lui et nous, et il nous a communiqué ses propres douleurs comme par une amère transfusion. C'est pour cela que nous jugeons à propos de prier instamment ta sérénité, et de lui donner Texhortation de faire saisir les personnes et les biens des habitants de Turin et d'Asti, qui se trouvent sur les terres soumises à ta domination, et de les faire retenir autant de temps que le susdit comte ne sera point rendu à son ancienne liberté. » Une lettre toute semblable fut également adressée au roi. Cette même année, l'abbé d' Abingdon étant tombé vin. l-î

210 HEiNRl ni.

en paralysie et languissant inutile, n'attendant plus que la mort, les moines de la même maison vinrent trouver le roi, et lui demandèrent humblement que, puisque Tabbé, inutiieàlui et aux autres, se retirait, il leur permît de posséder pacifiquement leur maison, et de pourvoir aux intérêts de la communauté en réglant tout utilement. Pour reconnaître cette laveur, ils payèrent cinq cents marcs au même roi , sur leur superflu. Quinze jours après leur retour au monastère, cet abbé paralytique mourut. Sur-lechamp le couvent pourvut salutairement à ses intérêts en élisant un autre abbé ; car dans la charte qu'ils avaient obtenue du roi, cette faculté leur était octroyée , parce que le roi pensait que Tabbé prolongerait plus longtemps sa vie : en effet les paralytiques ont coutume de traîner encore fort longtemps. Aussi quand le roi fut instruit de cette mort, il s'étonna grandement, et il s'écria d'un ton affligé : « Oh ! par le cap de Dieu ( pour me servir de ses « expressions ordinaires), combien je suis trompé , r séduit et circonvenu î je n'ai pas retiré plus de cinq « cents marcs de cette opulente maison qui devait « sitôt devenir vacante, tandis que si j'avais tenu en « ma main cette même maison pendant peu de « temps, j'en aurais retiré tout autant, seulement « des forêts de cette même maison, sans com[>ter « les autres émoluments, de telle sorte que j'aurais u fait rentrer dans mon trésor mille marcs ou plus. » 11 devint donc plus clair que la lumière, pour tous en général, et pour chacun en particulier, que de

jour en jour l'avarice du roi se changeait en soif plus ardenle, tandis qu'il avait juré de soutenir et de conserver la paix et la liberté de l'église.

Vers le même temps , frère Jean de Dive ou de Die \ de Tordre des Mineurs, homme recommandable à la vérité, arriva en Angleterre pour corriger, en vertu de Tautorité du pape, ce qui avait besoin de réforme.

Cependant le prieur de Winchester, nommé André, qui devait son intrusion à Télu , fut affermi contre l'opinion de tous, grâce au soutien dudit élu, dans le siège dont il s'était emparé; d'où l'on peut juger quel est le pouvoir des présents à Rome. Et [l'ancien prieur (?)] qui avait subi tant de dépenses pour obtenir son droit, revint en Angleterre frustré dans son projet, quoique, sur la promesse formelle qu'il avait obtenue moyennant une abondante rétribution, il eût conçu l'espérance d'être réintégré comme prieur^ dans sa maison, selon que le droit Texigeait. On lui assigna donc quelques manoirs sur la maison de Winchester, pour qu'il eût au moins de quoi traîner le reste de sa vie dans la confusion ; d'où l'on peut juger combien les présents ont de pouvoir dans la cour romaine. Les moines dispersés furent rappelés, mais non sans rougir [de leur abaissement].

' Il y a deux villes de ce nom, la première en Normandie, la seconde en Dauphinc.

^ La variante ajoute mitraiiis : comme prieiirmiiré . Les prieurs de ce rang partageaient avec les évoques cl les abbés le titre de prœlaii.

212 HKNIU III.

Les habitants de Londres sont grevés d'un nouvel IMPOT. — Pillage des biens de Robert de Ros. -— Paix

ENTRE les abbés DE SaINT-AlBANS ET DE WESTMINSTER. SeWAL EST CONSACRÉ ARCHEVEQUE dToRK. RÉCON- CILIATION ENTRE l'ÉVÊqUE d'ÉlY ET l'aBBÉ DE RaMSEY.

— Scandale causé a Londres dans la maison de la Sainte-Trinité. — Les citoyens de Londres furent taillés une seconde fois à cinq cents marcs. Afin de colorer ces exactions de divers prétextes, c'était tantôt pour le compte du roi^ tantôt pour le compte de la reine. Ils s attendaient à être bientôt dépouillés pour le compte d'Edouard, et ils subissaient ainsi le joug de servitude comme des serfs de la dernière condition, selon les caprices du roi et nonobstant toute liberté. Les biens de Robert de Ros, bœufs, brebis, resserres, enfin tout ce qu'il possédait dans le royaume d'Angleterre, furent iiibumainement mis au pillage, et on en fit une vente générale à de bonnes conditions, selon la volonté des aciieteurs. L'humilité de la satisfaction qu'il offrit ne lui servit de rien, pasplusque [la charte] qu'il avait obtenue du roi, et qui l'autorisait à ne pas permettre que le roi et la reine [d Eoosse] couchassent ensemble, à cause de leur jeunesse, jusqu'à un certain terme fixé ; or, il était prouvé que ce terme n'était pas encore arrivé. Robert suivait donc le roi, sollicitant et attendant grâce sans qu'il pût cependant rien obtenir. On fit entendre aux oreilles de plusieurs que cette privation de la faveur royale venait de la haine invétérée que le roi avait pour les seigneurs du nord qui jadis avaient cherché

|à renverser) sou père, et que le roi persécutait Robert ainsi que les autres seigneurs du nord à cause de cela. En effet, il avait privé de leurs anciennes prospérités tous les seigneurs du nord, à Texception dudil Robert et de Jean de Bailleul (encore cberchait-ilde tousses efforts à faire tomber ce dernier dans ses pièges), et avait transféré leurs possessions à des étrangers. 0 roi surprenant! pour qui les services rendus passent comme les nuages du matin, et dans le cœur de qui les offenses sont gardées comme des trésors pendant si longtemps! Or, ce qui avait causé cette réprobation contre le susdit Robert, c'était sa réponse inconsidérée quand il voulut se défendre par son corps et refusa de se purger du crime qu'on lui reprochait, en se soumettant au jugement de ses ennemis ou des amis de fortune lesquels bâtent la chute de celui qui va tomber et appuient celui qui s'élève.

Cette même année, après de longues altercations, la paix fut faite entre Tabbé de Saint-Albans et l'abbé de Westminster, au sujet du procès relatif à Aldenliam. Or, on pourra trouver les conditions de cette paix au livre des Additamenta '.

Maître Sewal, qui avait été pris du sein même de Téglise d'York, c'est-à-dire du doyenné, fut consacré archevêque de cette même église. Saint Edmond, archevêque de Cantorbéry, dans l'école et la société duquel le même Sewal s'était jadis trouvé, avait prédit sur lui beaucoup de biens futurs.

' Ce document ne s'est point retrouvé.

214 FIE^RI Ilf.

Vers le même temps, la paix fut faite entre l'évêque d'ÉIy Guillaume, et Hugues, abbé de Ramsey, sur le procès auquel avait donné lieu la fixation des limites dans le Marshland. Ce qui arriva de surprenant dans les temps présents^ c'est que, dans ce Marshland où, à des années fort éloignées de nous et dont il ne reste plus de souvenir, on ne voyait que des lieux non frayés et inaccessibles, sur lesquels ne s'était jamais empreint le pas des hommes ou des troupeaux, ainsi que des champs de roseaux, des boues profondes et des marécages couverts de joncs ; dans ce Marshland habité par les seuls oiseaux, pour ne pas dire par les démons (ainsi qu'on le lit dans la vie du bienheureux Guthlace, qui commença à y habiter volontairement comme dans un lieu d'horreur et de vaste solitude), s'étendent aujourd'hui des prairies délicieuses, et les marais se sont même changés en terres labourables. Dans les endroits où la terre ne produit pas de moissons ni de foins, elle fournit aux habitants et fait croître des glaïeuls, des touffes de gazon et d'autres matières bonnes à brûler. Aussi des procès et de graves discussions soulevés entre ceux qui habitaient le Marshland depuis le commencement, au sujet des limites dans de tels lieux et dans de si bonnes terres, suscitaient des querelles et des combats.

Le jour de la fête qu'on appelle la fête de Saint- Pierre-aux-liens, dans la maison de la Sainte-Trinité à Londres, la colère ht naître une discussion entre deux chanoines de cette même maison qui se dispu-

AISNÉI' J 256. 215

laient liéquemmeiit pour de la laiue de chèvre. Cetle colère, aigrie et longtemps contenue, engendra une haine inexorable, et la haine chercha à accomplir sa vengeance par l'effusion du sang et même par un meurtre réciproque, grâce aux provocations du diable , qui d'un souffle pervers entretenait cette colère et cette haine. L'un d'eux, ayant donc trouvé une occasion favorable pour commettre un si grand crime, tua l'autre, et le meurtrier, pour paraître avoir été provoqué à cetle action, se blessa volontairement luimême très-grièvement, et s'ensanglanta d'une manière horrible. Un tumulte lamentable s'en étant donc suivi, l'auteur du crime susdit fut saisi et fut puni comme l'exigeait la rigueur de la justice. Aussi, grâce au diable qui avait machiné tout cela, la religion entière, qu'il cherche principalement à dénigrer en la diffamant, subit en cette affaire, ô honte ou plutôt ô douleur ! un reproche, un scandale et une tache de confusion. Ces deux chanoines décanonisés, qui ont encouru le péril de damnation, que pourront-ils répondre devant le tribunal du souverain juge à Taccusateur formidable du genre humain ? Malheur à ceux qui, en suscitant scandale, entachent la religion universelle ! Que les religieux à qui le diable tend des embûches de préférence , prennent donc garde et bien garde d'entretenir dans leurs cœurs la colère et la haine par suite de discordes, parce que :

« La colère engendre la dispute, la dispute les combats, et les combats la nniort. »

216 ^ mm\ III.

Or, une première mort de celle nature en amène une seconde qui est éternelle,

Manfred est reconnu fils LÉcrriME de l'empereur Frédéric. — Brancaléon est mis en liberté. — Arrivée EN Angleterre du roi et de la reine d'Ecosse. — Le ROI d'Angleterre va a leur rencontre. — Kiches présents DU ROI d'Angleterre a Saint- Albans. — Festin magnifique offert par Jean Mansel a Henri III et a son gendre. — Vers le même temps, Manfred, qui avait été longtemps regardé seulement comme tils naturel de Frédéric, fut tenu non plus seulement pour fils naturel, c'est-à-dire illégitime, mais pour tils légitime, quand on eut recherché et appris la vérité des faits ^ Aussi était-il aimé et honoré par tous les Siciliens et Apuliens, et par les habitants des contrées voisines, qui s'étaient attachés à son parti. En effet, il arriva qu'environ vingt années auparavant, la mère duditManfred, étant tombée gravement malade, appela auprès d'elle Tempereur Frédéric pour qu'il eût pitié d'elle au nom de Dieu, et ne dédaignât pas de la visiter; car on croyait qu'elle allait mourir prochainement. Quand l'empereur fut arrivé, cette femme lui dit d'une voix entrecoupée de sanglots en joignant les mains et en versant des larmes : « Seigneur, voici que je vais mourir prochainement. « Ayez pitié de moi et secourez celle qui doit périr. « J'ai grandement à craindre pour le péril de mon

' Voyez la note II à la fin du volume.

« corps; mais je suis beaucoup plus inquiète du péril « qui menace mon âme. En effet, vous avez un fils « naturel nommé Manfred , que j'ai engendré de « vous. Qu'il vous plaise donc de m'épouser, afin que « ledit Manfred soit légitimé, et que mon âme soit « délivrée du péril.» L'empereur, s'étant rendu aux {)rières de la suppliante, s'unit à elle par mariage. Cette affaire resta cachée à plusieurs pendant plusieurs années. Mais, cette année-ci, elle fut révélée clairement à tous les Siciliens et Apuliens ; aussi désormais ils tinrent ferme invariablement pour lui contre le pape et contre tous ceux qui faisaient la guerre à Manfred. Celui-ci commença à prospérer dans sa voie, à être élevé au-dessus de presque tous ses ennemis dans la guerre qu'il avait soutenue contre le pape, et à dominer au gré de ses vœux : ce qui obligea le pape à demander des conditions de paix; car ledit Manfred s'était emparé de Naples, de Barlette et d'autres cités maritimes^ ainsi que de Capoue et de beaucoup d'autres villes et bourgades \ Il s'était aussi concilié et attiré étroitement, ce qui valait encore mieux, les cœurs des seigneurs et des peuples; et il n'y avait aucun des prélats de Féglise qui lut pris de

' Le pape s'étant refusé à ratifier la paix demandée par le légat, Manfred pénétra dans la terre de Labour avec toute son armée, fit son entrée solennelle à Salerne, et reçut à Cancello les députés napolitains qui venaient traiter de la capitulation de leur ville. Les portes de Naples lui furent ouvertes au mois d'octobre -1235 ; il y publia une amnistie, occupa Capoue et le comté de Fondi, et célébra Noël à Chieti. Le 2 février de l'année suivante, il tint une cour générale à Barlctta, où il récompensa ses principaux serviteurs et punit ses ennemis.

compassion pour le seigneur pape ; hélas ! hélas 1 ce que je ne puis écrire ou répéter sans verser un torrent de larmes. Le seigneur pape se comporte tellement à Tendroildes fidèles du Christ,qu'il serait tenu d'élever doucement dans le sein de la charité avec une affection paternelle, que personne ne compatit à ses adversités; bien plus, si quelqu'un Tattaque, ou lui fait tort, serait-ce même un mauvais et un réprouvé, tous se félicitent des succès de ce perturbateur.

Brancaléon, sénateur des Romains, dont la bonne renommée ne cessait de se répandre et qui avait souffert une grande persécution de la part des seigneurs de Rome, à cause de son inflexible justice, fut délivré, par un soulèvement du peuple, de la prison dans laquelle il avait été jeté.

A l'entrée du mois d'août , d'après l'appel bienveillant du seigneur roi d'Angleterre et de la reine, le roi et la reine d'Ecosse vinrent en Angleterre avec une grande et copieuse compagnie et une honorable escorte, au point que l'on croyait qu'ils avaient avec eux environ trois cents chevaux, dans l'intention de visiter le seigneur roi et la reine d'Angleterre , afin que la reine d Ecosse visitât son père et sa mère le roi et la reine, et que le roi d'Ecosse vît le roi , son seigneur et beau-père, qui Pavait même adopté pour fils dans un esprit de dilection, et en même temps la reine. En effet , ils désiraient tous deux considérer et contempler le roi et la reine d'Angleterre, le royaume d'Angleterre , les mœurs et les manières des Anglais, les églises, les cités, les châteaux, les fleuves, les

prairies, les forêtsetleschamps, enfin toutcequifaitde TAngleterre un royaume délicieuxentre les royaumes. Quand le seigneur roi d'Angleterre eut appris leur arrivée, il alla en grande joie à leur rencontre, et s'étant jeté dans leurs bras, il s'entretint avec eux doucement et familièrement. Or, une foule innombrable de seigneurs s'étaient rassemblés au même lieu surTinjonctionduseigneur roi. Quand ils furent tous réunis, ou put complerplusieurs milliers de chevaux et un plus grand nombre encore d'hommes. Or, aucune cité ou le royal manoir de Woodstock , qui était le lieu de réunion, ne pouvait les contenir; mais seigneurs et chevaliers logeaient dans les bois et dans les champs, sous des tentes qu'on avait plantées. De plus, la ville d'Oxford et les bourgs ruraux d'alentour étaient remplis de nouveaux hôtes. De Woodstock, on se mit en marche pour Londres par divers chemins, depeur que les vivres ne manquassent à une si grande multitude. Le roi avait ordonné que la ville fût parée de tentures, de guirlandes et d'ornements de toute espèce, afin que toute la ville et Westminster même prissent partout une apparence de fête à l'arrivée de si nobles hôtes. Ce qui fut fait; et quand la fête de l'Assomption de la bienheureuse Vierge eut été célébrée magnifiquement à Woodstock, tantdans l'église que dans le palais royal , le roi et la reiae d'Ecosse , ainsi que le roi et la reine d'Angleterre, partirent pour Londres par des chemins différents, comme nous venons de le dire , à cause de la multitude des voyageurs.

Le seigneur roi, eu se reudantà Londres, passa par Saint- Albans, sans que Ton put savoir la veille qu'il viendrait à Saint-Albans. Il y adora dévotement, selon sa coutume. Dieu et saint Albans, premier martyr d'Angleterre, et offrit à réglise quatre lapis. 11 destina Tun à être suspendu à Tautel de saint Albans et à orner la muraille, un autre à Tautel de saint Ampbibaie pour être suspendu à la muraille, et un troisième pour être suspendu à Tautel de sainte Marie où Ton chante tous les jours.

Quand le roi fut arrivé à Londres, Edouard , son fils aîné, alla au-devant de lui avec beaucoup d'autres seigneurs, et la ville était tout ornée pour recevoir de si nobles personnages. Eu effet se trouvaient réunis le roi et la reine d'Angleterre , le roi et la reine d'Ecosse , Edouard et une multitude nombreuse de seigneurs et de prélats. Le jour de saint Augustin , docteur, le seigneur Jean Mansel demanda qu'il lui fût permis de restaurer le lendemain tant d'bôtes magnifiques. Ce qui lui fut accordé. Il invita donc à un splendide repas les rois d'Angleterre et d'Ecosse , les comtes, barons et chevaliers, Tévéque de Londres et un grand nombre de bourgeois de Londres , en sorte que ses maisons de Totale * ne pouvaient contenir tous ses hôtes ; mais il fît tendre une foule de pavillons vastes et royaux qui devaient mettre les convives à Tabri, Or la multitude des invités était si grande, que sept cents plats leur suffirent 5 peine

^ Aujourd'hui Toihnil.

ANNÉlil I25r». 221

au premier service. Jamais on n'avait vu en aucun temps qu'aucun clerc eût pu donner un festin aussi somptueux, aussi splendide, aussi abondant et aussi délicat; car tous furent restaurés splendidement, abondamment et honorablement.

Le frère du ro[ d'Espagne, proscrit de son pays, SE REND en Angleterre. — La ville d'Huntingdon est concédée au roi d'Écosse. — Le prieur de Winchester, EXPULSÉ, FAIT DE GRANDS PRÉSENTS AU PAPE. —

Crime affreux commis par le vicomte de Northampton. — Vers le même temps, arriva en Angleterre un grand baron d'Espagne, frère du roi d'Espagne, qui était fugitif et chassé d'Espagne. Après avoir encouru et mérité par ses fautes Tindignation du roi d'Espagne, il aspirait à fargent d'autrui et avait besoin du secours du roi d'Angleterre. En effet , il avait offensé énormément le roi d'Espagne, et, chassé de cette terre, il s'était réfugié dans le sein du roi d'Angleterre et d'Edouard , afin qu'ils s'interposassent pour lui, rétablissent la concorde et le fissent rentrer dans les aiicieimes bonnes grâces du roi son frère; car ledit offenseur se montrait prêt et disposé à corriger les erreurs qu'il avait commises. Le roi lui ouvrit donc le sein de la consolation, comme il avait coutume de le faire pour tous les étrangers, et donna ordre qu'on lui distribuât abondamment tout ce qui lui serait nécessaire. Il commit aussi ces Espagnolsàla gardeduseigneurGuillaumelJoncoque, chevalier, qui connaissait les Espagnols, leurs moeurs

222 HEÎNRI III.

et leurs coutumes : car il avait été chargé de plusieurs messages du roi d'Angleterre au roi d'Espagne.

Or , le seigneur roi d'Angleterre , le lendemain de saint Gilles, concéda au roi d'Ecosse la ville d'Huntingdon, et l'en investit par charte, pour qu'il la tînt et possédât avec l'honneur en dépendant, ainsi que quelques-uns de ses prédécesseurs l'avaient possédée et tenue. C'est ainsi que le roi décroissait et s'appauvrissait de jour en jour.

Cette même année , par la prodigalité du prieur de Winchester qui avait été expulsé, les comptoirs du pape reçurent en revenu perpétuel un marc d'argent chaque jour de l'année. Le seigneur pape engloutit cette redevance dans sa gueule béante. Or, il y a trois cent soixante-cinq jours dans l'année ; ainsi donc le revenu extorqué montait à autant de marcs. Mais le même prieur quitta la cour du pape au milieu des éclats de rire des Romains, sans avoir réussi dans son affaire et frustré tout à fait dans son projet et dans son désir ; car il est avéré que les présents de son adversaire, c'est-à-dire de l'élu à Winchester, montèrent à une plus forte somme.

[Vers ces jours-là mourut le seigneur Bertrand de CrieP , maître d'hôtel du seigneur roi, châtelain et gardien très-fidèle de la ville de Douvres.

A celte époque aussi l'ambition, l'amour de dominer et le pouvoir de nuire, qui pullulent de la

* Le texte dit Criol : nous lisons Criel, village près d'Eu , en Normandie.

ANINÉIi: ^256. 225

vénéneuse racine d^avarice, élendirent si loin leurs branches, que presque chaque viconile en Angleterre était supplanté frauduleusement par quelque nouveau venu, qui se faisait fort d'augmenter l'ancienne ferme*. Ainsi, à la place d'un homme inhumain on mettait un autre plus inhumain encore, afin que le successeur éventrât immiséricordieusement ceux que le prédécesseur avait écorchés ^.J

Or, j'ai dit ces choses parce qu'il y avait à cette époque un certain chevalier , riche et possesseur de beaucoup de biens, dont la terre était estimée à cent cinquante livres [de revenu]. Pour devenir plus riche de riche qu'il était, il intrigua à l'effet de se faire nommer vicomte de Northampton en supplantant l'ancien. Il extorquait donc de l'argent de tous côtés, prétextant des fautes ou des causes entièrement frivoles. Un jour que ce vicomte, qui s'appelait Guillaume de risle, parcourait le pays, il rencontra par hasard en passant une magnifique prairie dans

' The old rent. { Voy.^ pour la nomination du vicomte en Angleterre, DuCANGE, au mot l icecomes. ) La ferme était un revenu soit en nature, soit en argent ; dans le premier cas, ferme noire {blake maile)^ dans le second, ferme blanche, ferme à l'argent ( dealhatio firmœ vicecomitis ). Un édit de Philippe IV en France distingue la ferme de la baillie ou nue administration, et défend aux baillis, vicomtes, prévôts et autres, soit qu'ils exercent en ferme, soit qu'ils exercent en baillie de recevoir giste^ pasl^ etc. On entendait en général par frma le revenu annuel d'une terre louée, et Malt. Paris, in VU. Abbat.^ p. 50, nous apprend que ce nom était donné à un revenu de quarante-six sols.

' Intercalation fournie par le texte du manuscrit des Chronica majora^ et sans laquelle le commencement de Talinéa, tel qu'il est donné dans le texte, n'aurait pas de sens.

22 i HENRI 111.

laquelle paissaient des bœufs de pâturage gras et beaux; il les vit, les envia et les désira en les voyant. Ayant donc inventé sur-le-cban)p un moyen de chicane, il dit au bouvier : « De qui es-tu Thomme? — « Je suis rhomme de votre ami, reprit Tautre en « nommant son seigneur, et ces troupeaux lui ap* « partiennent. » Or, le vicomte le haïssait depuis fort longtemps, et cherchait à le faire tomber dans ses pièges avec d'autant plus d'astuce qu'il désirait s'emparer de ses biens par des moyens licites ou non licites. En effet, le maître des bœufs était riche: c'était un homme illustre, discret et considéré dans toute la contrée. Alors le vicomte regardant le bouvier d'un air furieux : « Tu es un voleur et le serf « d'un voleur, dit-il; s'il en était autrement, corn- « ment posséderait-il tant de si beaux troupeaux? Tu a vas prendre des bœufs pendant la nuit, et lui sans « nul doute est le receleur. » Comme le bouvier niait formellement, affirmant que son seigneur et que lui même étaient honnêtes, le vicomte ajouta :«Tu « mens, tu n'es qu'un larron et le valet d'un larron; « je me saisis de toi ainsi que des troupeaux que « ton seigneur, receleur du vol, élève ici pour les (( vendre quand ils seront engraissés. » Le vicomte étant donc irrité, quoique sans cause, fit saisir ou mettre en garde les bœufs, prit le bouvier, le Ht lier et le conduisit avec lui dans sa maison, affirmant, avec un horrible jurement (pour parler le langage vulgaire et usuel), qu'il le ferait chanter, et qu'en le faisant chanter tant sur son seigneur que sur lui-

AiN'ÎNÉE ^236. 225

même, il le forcerait à avouer hautement la vérité au sujet des vols commis. Il fit donc torturer le bouvier, qui avait été mis en prison, par tant de tourments et des tourments si raffinés, que le malheureux était arrivé aux portes de la mort. Comme le vicomte criait sans relâche : « Avoue, avoue que tu « es un voleur; » le bouvier à demi mort, pour que le bourreau cessât de le tourmenter si immiséricordieusement, confessa qu'il était un voleur, quoiqu'il ne le fût cependant pas. Alors le vicomte le fit amener devant lui, et lui dit.: « Maintenant que lu as con- « fessé hautement que tu es un larron et le serviteur « d'un larron, en présence de plusieurs auditeurs « qui peuvent et veulent porter témoignage sur cet « aveu, tu seras attaché à la potence en vertu d'un « jugement, et le gibet est tout ce qui te reste à espé- « rer. Toutefois, si j'ai le pouvoir de te faire pendre, « j'ai aussi le pouvoir de te mettre en liberté. Fais « maintenant sans hésiter ce que je te conseille, et tu « seras délivré ; accuse ton seigneur de vol, et dé- « clare formellement devant les justiciers que lu es « un voleur et le valet d'un voleurj disque tu as été « l'auteur du vol et lui le complice et le receleur. » Le serf, tremblant et craignant qu'on ne le reconduisît dans le lieu où il avait éprouvé tant de tortures, consentit à tout. Cela fait, le vicomte le fît encore retenir, mais dans une prison moins rigoureuse, jusqu'à l'arrivée des justiciers , qui devaient venir bientôt. Quand cette nouvelle eut été rapportée au seigneur du bouvier, qui était alors malade de fièvres vni. ^^

226 immi uh

aiguës, il envoya comme médiateurs des amis communs bien intentionnés, et demanda miséricordieusement merci au vicomte dans cette circonstance difficile; car il était pressé mortellement par deux angoisses terribles. Enfin, le malade, par Fintervention d'une forte somme d'argent, obtint à grandpeine un délai jusqu'à ce que le jour critique fût passé, afin qu'il pût se refaire quelque peu de son indisposition. Sur ces entrefaites le convalescent ayant consulté avec diligence et soigneusement des hommes habiles dans le droit, et leur ayant demandé comment il pourrait échapper aux pièges qu'on lui préparait, en reçut pleinement des instructions qui le rassurèrent, et recouvra en même temps la santé. Mais le vicomte, persistant invariablement dans le mauvais dessein qu'il avait conçu, continua à persécuter des innocents, quoiqu'on l'eût supplié amicalement par des paroles flatteuses et par de riches présents de se désister de son projet, au moins pour éviter le scandale. Les justicierr» étant donc arrivés, il lit amener le bouvier devant eux, comme étant prêt à accuser méchamment son seigneur de vol. Comme tous s'étonnaient qu'une pareille procédure commençât entre de si illustres personnages, on fit faire silence pour laisser parler le bouvier. Alors, eçlui-ci dit publiquement : « Seigneurs jusli- « ciers, certainement je ne suis ni voleur ni complice « ou serviteur d'un voleur; mais le vicomte que vv voici, pour accabler mon seigneur, m'a fait tor- « turer par des toujrments atroces et prolongés, au

« point que mes cris épouvantaient tout le voisinage, « afln de me forcer à avouer ce qu'il voulait. Quand w j'eus confessé que j'étais un voleur, quoique je ne « le fusse pas, il ajouta de nouveau : « Maintenant « que tu as avoué que tu es un larron, il ne te reste (( plus que la potence; cependant je te mettrai en « liberté, si tu appelles ton seigneur en justice comme « un voleur appelle un voleur. » Mais quelque chose « que j'aie alors promis défaire ayant Tesprit perdu « par la crainte des tourments, je proteste, assure et « affirme aujourd'hui hautement que je suis le serf « féal de mon seigneur, etque les détails que je donne « sont conformes à la vérité. Si quelqu'un opposant « contradiction, m'accuse moi ou lui de vol ou de a tout autre crime, nous nous défendrons régulière- « ment selon les lois et coutumes du royaume.» De plus, le seigneur du bouvier qui était présent, ayant niéformellemenlqu'ilfùtcoupable d'aucun crime, les justiciers examinèrent diligemment et adroitement les détails de ce récit, parce que ces paroles rendaient le vicomte fort suspect. En effet, tout le comté et quelques-uns des justiciers savaient bien que ce vicomte était un chicanier, un avare, et un homme à gages, que le seigneur du bouvier s'était opposé jadis, en pleine assemblée du comté, aux iniques jugements et aux sentences arbitraires de ce vicomte, et lui avait résisté comme devait le faire un homme juste et discret, et que c'était pour cela que le vicomte le haïssait et le persécutait. En outre, le seigneur et le serf avaient une renommée pure et sans tache, au

point que jaiiîais ils n'avaient été soupçonnés ou mal notés pour vol ou autre crime. Les justiciers considéraient toutcela, nonsansen tenir compte. Maiscomme le vicomte était un homme revêtu d'une magistrature, qu'il était de noble race et grand bailli du seigneur roi^ ils ne voulurent pas fulminer précipitamfuent contre lui une sentence de mort, quoiqu'il Teùl méritée à tous égards. Les clameurs plaintives parvinrent donc jusqu'au roi et à la cour du roi, qui s'étonnèrent grandement de l'énormité du crime. Mais, selon qu'il est écrit : « Je descendrai, et je verrai s'ils ont justifié par leurs œuvres la clameur publique, » le seigneur roi envoya des hommes habiles, saga ces et puissants, qui ne seraient corrompus ni par la crainte, ni par les prières, ni à prix d'argent, à savoir le comte de Glocesler, le comte de Leicester, Henri de Bath , et Robert Waleran , chevaliers et versés dans les lois du royaume, pour faire une enquête exacte sur ce point, afin que quand la vérité serait connue, et qu'ils auraient tiré du crime une vengeance convenable, lesautres effrayés craignissent de commettre pareils attentats. Après que les commissaires eurent fait sur cette affaire une enquête très-rigoureuse, par le moyen des chevaliers du comté, etqu'ils eurent découvert des attentats encore plus grands imputables au vicomte , ils en référèrent au roi. Celui-ci surpris, aussi bien que tous les assistants, s'étonnait qu'une pareille iniquité eût pu être tentée. Au moment donc où une mort ignonjiuieuse, celle d'être traîné et pendu à la potence,

kN^EE i25(). 229

était réservée juslemçiit au vicomte, son épouse, inquiète, alla trouver nipidement le roi et la reine (l'Ecosse, leur demandant, avec des cris lamentables et en pleurant, de daigner obvier au grand malheur (jui la menaçait en intercédant pour elle auprès du seigneur roi d'Angleterre. De plus, le seigneur Jean [Mansel], ayant pitié d'une si grande calamité, parla pour cette malheureuse femme. Comme le roi et la reine d'Ecosse intervinrent pour ce vicomte évidemment coupable, le seigneur roi d'Angleterre ne voulut pas attrister d'aussi illustres intercesseurs, et leur accorda la vie et les membres du condamné à regret et malgré lui, parce qu'il se trouvait grièvement offensé et nonsans raison. C'est ainsi, comme dit Tapôtre, que le mari infidèle est sauvé par la femme fidèle. Nous avons jugé à propos d'insérer en détail ce fait dans le présent livre, aiin que le lecteur sache combien Dieu déteste les intentions mauvaises et tyranniques qui entreprennent de nuire : selon cette maxime d'un j)oëte : «Il suffit d'avoir nui pourêtreeapabledenuire encore. » Ne faites rien que vous voudriez plus tard ne pas avoir fait, mais que votre esprit réfléchisse mûrement à ce que vous allez faire.

Lettre inique du pape au sujet de la go.ntiubution

IMPOSÉE AUX PRÉLATS.— LeS DEUX COUVENTS DE Î)URHAM ET

de giseburn refusent de consenthl a cette servitude, — Jean de Gatesdène est envoyé au roi de Castille

QUI MENACE d'eNVAHIR LA GASCOGNE. — Le DOYEN d'YoRK

est remplacé par ruse. — Les moines de Cîteaux sont

OBLIGÉS DE PAYER UN IMPOT. — MoRT DE PLUSIEURS

ÉvÊQOES. •— Pour qu'il soit clairement avéré aux yeux de tous les lecteurs que cette obligation empoisonnée qui émane de Téveque de Hereford a aussi sa source et son principe dans la volonté même du pape, à moins que la bulle n'ait été falsifiée , nous avons jugé à propos d'insérer et de mentionner dans ce livre la lettre suivante , pour perpétuer la mémoire de la servitude des prélats modernes et de l'église.

« Alexandre etc., à son cher fils maître Rustand. Comme jadis nous avions ordonné que deux mille onces d'or fussent payées à Berthold, marquis de Hobenburg % notre procurateur pour les affaires du royaume de Sicile, par nos cbers fils Reinald , Renier, Pervio(?), Scotoro (?) (sic), Christophe Colomb -, et leurs associés, citoyens et marchands de Sienne , et que pour cela certains monastères et églises du royaume d'Angleterre ont été obligés , sur notre mandat, pour deux mille marcs de ster-

* Marchio de Cambrigia : nous lisons Honhrigia. Cette lettre étant de la fin de juin 1253, coïncide avec le moment où l'armée du pape venait d'être battue. L'accusation de trahison que le pape élève contre Bertholde s'accorde mal avec le traitement que Manfred lui fit subir. Au parlement de Barletta, dont nous avons parlé plus haut, le margrave et ses deux frères furent convaincus de conspiration et condamnés à mort. Manfred commua leur peine en une prison perpétuelle, où ils périrent misérablement.

' Ce serait sans doute beaucoup hasarder que de voir dans ce marchand de Sienne un ancêtre du fameux navigateur génois. Mais l'incertitude qui règne encore sur le lieu et même l'époque de la naissance de Colomb, laisse le champ libre aux hypothèses.

ANiNEE I25G. 25»

lings neufs envers les mêmes marchands; conime d'ailleurs le susdit marquis et ses frères, se montrant oublieux des nombreux bienfaits qu ils avaient reçus de nous et de Téglise romaijie , ont commis dans le susdit royaume de Sicile une trahison manifeste contre nous, contre la même é^jlise et contre notre très-cher fils en Jésus-Christ l'illustre roi d'Angleterre, qu'à cause de cette trahison ils doivent être justement privés de tous les bienfaits et faveurs dont nous les avoiis comblés , et que sur cet argent il n'y a eu que trois cents onces seulement dépavées parles mêmes marchands aux susdits marquis et à ses frères; nousenjoi gnons forn)ellement à ta discrétion , par ce rescrit apostolique, en vertu de l'obédience, de lever sur les monastères et églises imposés, ou de faire lever par un autre, et cela par notre cher fils, maître Bernard de Sienne, notre chapelain et notre nonce , ou par tout autre son collègue, les susdits deux mille marcs assignés aux mêmes niarchands plus haut dits , de remettre aux susdits marchands la valeur des trois cents onces d'or déboursées, et de te faire fournir le reste par les détenteurs, en réprimant les contradicteurs et les détenteurs de cet argent par la censure ecclésiastique eten passant outre sur appel, nonobstant toutes lettres apostoliques ou indulgences obtenues ou à obtenir dans l'avenir, en quelques termes qu'elles soient conçues, et qui pourraient empêcher ou différer le paiement de cet argent ; nonobstant aussi que le saint-siégc apostolique ait octroyé à quelques

uns par des letlres apostoliques de ne pouvoir être excommuniés, interdits ou suspendus. Après que tu nuras levé ou reçu ledit argent des mains des détenteurs, quels qu'ils soient, lu absoudras, en vertu de l'autorité apostolique, les églises et les monastères susdits de l'obligation dont ils étaient tenus pour la susdite somme d'argent au sujet du paiement à faire aux susdits marchands, et tu déclareras que les billets publics et les letlres rédigées au sujet de cette obligation n'ont plus aucune force pour l'avenir. Tu auras soin, si notre faveur t'est chère, d'assigner ce que et tout ce que tu auras reçu des monastères et des églises susdites, ou de maître Bernard, ainsi que des marchands plus haut dits et des autres détenteurs quels qu'ils soient , à nos chers fils Carbuco et Jacques d'Asti (?), ou à l'un d'eux, à Jean Reinier, à Gilbert de Crémone et aux marchands florentins qui , pour les fortifications des cités, des châteaux et des autres lieux du même royaume de Sicile, nous ont prêté libéralement deux mille marcs sterlings, en paiement desquels nous nous sommes engagés envers eux , nous et l'église romainC;, pour un terme fixe, nonobstant que nous ayons envoyé des écrits à toi ou à d'autres relativement à certains paiements d'argent, à ces sommes mêmes, et à quelques contributions à fournir en commun ; et tu nous feras connaître par tes lettres patentes la quantité d'argent à laquelle tu auras jugé à propos de les imposer. Car tant que la susdite somme d'argent n'aura pas été payée en notre nom et au nom

de Téglise romaine aux susdits Carbuco et Jacques, ou à l'un d'eux , nous ne nous regarderons pas comme pleinement satisfaits, ni nous ni l'église susdite. Or efforce-toi d'accomplir de telle façon notre mandat, qu'il ne soit pas nécessaire que les susdits Carbuco et Jacques aient ultérieurement recours contre nous à cause de cela. Aie soin d'intimer au même roi que tout cela procède de notre volonté. Quant aux abbés, aux prieurs et aux couvents de& monastères et des églises, qui sont obligés à cause de cela, nous les avons fait désigner dans les pré-, sentes, aussi bien que la quantité d'argent à laquelle chacun de ces monastères et chacune de ces églises est tenu en vertu de l'obligation susdite. Le prieur et le couvent de Durham ont été obligés, par l'autorité du saint-siége apostolique, à cinq cents marcs; le couvent de Bath à quatre cents marcs ; Tabbé et le couvent de Thorney à quatre cents marcs ; l'abbé et le couvent de Croyiand à quatre cents marcs ; le prieur et le couvent de Giseburn , de l'ordre de Saint-Augustin, à trois cents marcs. Donné à Anagni , le 40 avant les calendes de juillet, l'an second de notre pontificat. »

Aussi, quand les prélats d'Angleterre eurent appris, comme nous l'avons dit, que le pape et le roi s'étaient confédérés pour la subversion de l'église anglicane , ce que l'on peut voir par la lettre précédente, ils étaient tournés en sens contraire et comme broyés entre deux meules , en sorte qu'ils allaient à l'aveugle sans savoir ce qu'il fallait faire. Toutefois,

le prieur et le couvent de Durham , ainsi que le prieur et le couvent de Giseburn , ne se laissèrent amener en aucune façon à consentir à cette obligation empoisonnée, et à sounieltre leurs églises à une servitude aussi pesante, quoique presque tous les autres courbassent les genoux devant Baal ; mais ils tinrent ferme, et combattant pour la liberté de leurs églises avec autant d'allégresse que de courage, ils supportèrent une longue suspension, les persécutions de la cour romaine , les outrages, les disputes et les menaces des marchands, c'est-à-dire des usuriers. S'ils se lamentaient de ne pas trouver de compagnons dans une pareille lutte, les gens du pape craignaient par-dessus tout que les autres ne leur servissent de soutiens, en compatissant à leurs tribulations, et en entreprenant de résister comme leurs frères; mais les autres, pusillanimes et méticuleux, se courbaient et se laissaient fouler aux pieds par les ennemis. Ainsi il n'y avait personne qui leur donnât des consolations et leur fournît un appui ; mais les prélats, divisés et comme agités par lèvent, n'étant pas unis non plus par les liens de la charité, défendaient chacun ce qui était à eux, et succombaient en se défendant. Voilà ce qui faisait relever les cornes à leurs ennemis.

Vers le même temps, comme le seigneur roi, devenu nécessiteux, et dont le trésor était vide, se montrait assez avide d'argent pour piller les vins des Gascons sans leur en solder le prix , ce que nous appelons paiement; les commerçants en vins et les

autres marchands retournèrent chez eux, frustrés de l'argent qui leur était dû , et se plaignirent amèrement de cette violence aux seigneurs de leur pays. Mais ils se plaignirent surtout au roi de Caslille, qui avait été médiateur de la paix entre le seigneur roi d'Angleterre et les Gascons, et qui avait rédigé les conditions de paix, dans une charte qui est rapportée dans le livre des Additamenta *, au signe des épées niises en travers (?). Quand le roi de Castille eut appris cela , il fut ému et irrité outre mesure, et se laissa emporter à des paroles outrageantes en disant : « Je me repens de m'étre confédéré avec ce « roi d'Angleterre, qui ne garde inviolablement ni «< ses paroles ni même ses chartes, qui ne rougit pas « de transgresser ses serments, ou d'encourir lesex- « communications prononcées. En el3et,il est permis « et il convient dene pas observer les pactes convenus, « envers celui qui de son côté n'observe pas sa foi. » Il menaçait donc d'un ton effroyable d'entrer à main armée en Gascogne , et de la soumettre à sa domination. De plus, le roi de France annonçait des dispositions non moins menaçantes ; car la trêve venait d'expirer. Aussi le seigneur roi d'Angleterre, effrayé, et non sans raison, parfatlente de semblables maux, envoya au roi de Castille le chevalier Jean de Gatesdène et quelques autres députés solennels, pour apaiser sa colère. On assure qu'entre autres paroles élégantes et modérées, il prononça celles-ci et d'au-

l'oij. Faddition XXXVI II à la (in du volume.

très encore, ainsi qu'il convenait à un homme pru- (kn)t, éloquent et lettré comme il Tétait : « Sércnis- « sime sei^jneur roi, dit-il, quel plus grand bien, « quelle plus g^rande libéralité le Dieu tout-puissant « aurait-il pu faire aux hommes, que de donner son « fils pour la délivrance et la rédemption de chacun? « — Je ne sais, reprit le roi : car c'est le plus grand « de tous. — Eh bien, reprit Jean, c'est là ce que « mon seigneur le roi d'Angleterre a fait certaine- « ment pour vous ; car il vous a donné son fils aîné, « l'héritier de tous ses biens, un jeune homme de « grande mine. Que votre sérénité discrète ne se « mette donc point en colère contre un prince si « noble et si illustre, qui est votre ami, et qui se fie « en vous comme en son frère. » Ainsi s'apaisa l'indignation royale. Cependant Gaston et les autres traîtres envers le seigneur roi d'Angleterre, se fondant sur la protection du roi de Castille, avaient relevé la tète et continué certaines hostilités commencées.

Vers le même temps , certains hommes inconnus vinrent à l'église d'York, à l'heure où tous étaient assis à table et occupés uniquement à manger, entrèrent furtivement, et demandèrent à un homme qui était en prières dans l'églis^e, quelle était la stalle du doyen. Cet homme leur répondit en leur montrant la stalle réservée au doyen . Alors deux de ces hommes dirent à leur troisième compagnon en l'installant : « Frère , nous t'installons en vertu de l'autorité du « pape. » En apprenant cela, l'archevêque Sewal ,

ANNÉE l2oG. 257

nouvellement créé et jadis doyen de celte église, se lamenta inconsolablement de la fraude qui avait été commise et rendit nulle, autant qu'ilétaiten lui, cette installation furtive ; mais ces hommes de fraude étant retournés à la cour romaine, d'où ils venaient, firent interdire cet archevêque, qui était un homme respectable et modéré , et le tourmentèrent par des dommages et des labeurs inestimables. Le saint prélat supporta tous ces maux en patience, pour paraître souffrir évidemment cette tribulation que saint Edmond, jadis son maître, son ami et son compagnon, lui avait prédite. Or , cette présomption frauduleuse rendit les chanoines tellement stupéfaits, qu'ils ignoraient complètement ce qu'il fallait faire. En effet, il leur semblait à juste titre absurde , contraire à toute raison, ou, pour mieux dire, détestable de permettre qu'une si noble prébende, qu'un office si important fut conféré à un homme méprisable, inconnu et intrus de cette façon, pour qu'il occupât un pareil |)oste dans une si noble église, et que dans ce poste il devînt le second après leur archevêque. Cependant ils redoutaient grandement l'autorité tyrannique du seigneur pape, sous laquelle le roi s'était soumis tout à fait ou s'était courbé, pour mieux dire.

Le roi ordonna qu'on n'eût aucun égard pour les Cisterciens, mais que les vicomtes et les a utres officiers royaux les vexassent, et qu'on n'observât à leur égard d'autre droit que le droit commun. Irrité de ce que des intercesseurs s'interposaient pour eux, il permit qu'on exigeât d'eux et qu'on leur extorquât, quand

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ils reviendraient de leur chapitre général, contre leur liberté antique et leur coutume approuvée , le tonloiement qu'on appelle vulgairement péage. Aussi beaucoup d'entre eux, qui ne s'étaient pas prémunis à cet égard, furent obligés de vendre leurs capuchons et leurs tuniques.

Cette mômeannée, l'archevêque de Bordeaux, déjà vieux et décrépit , fut pris d'une maladie mortelle. Le croyant tout à fait mort, quoiqu'il fût encore en vie, révêqued'Héreford, quiaspiraitde tous ses vœux à obtenir cet archevêché , se fit donner à cet égard des lettres par le seigneur roi qu'il trouvait favorable à ses projets, comme étant son tonloier; mais quand ilfutauthentiquement connu que l'archevêque vivait, l'évêque, qui s'était mis en route, perdit son labeur, sa peine et son argent, et n'en recueillit que des moqueries ; selon ce que l'on dit être arrivé à un certain maître Lambin, sur lequel on composa les deux vers que je vais rapporter , quoique je m'écarte quelque peu de mon sujet :

En répandant beaucoup d'argent, Lambin aspire * au pontificat qu'il souhaite, avant même que le pasteur soit enterré.

Vers le même temps mourut Tévêque de Landaff, et un autre le remplaça. Celte même année aussi , l'évêque de Carlisle, maître Thomas, qui, ainsi que Tévêque d'Ely, avait occupé, pendant une année à peine, la dignité pontificale , fut enlevé de ce monde

• Matt. Paris, ou l'auteur inconnu, joue sur Lamb ii et Lambinus.

AISNEK 4236. 25 J

au commencement d'octobre. Leur exemple prouve plus clairement que le jour combien est passagère la gloire douteuse des dignités séculières. Ce fut pendantsoQ voyage en Espagne, tandis qu'il exécutait les volontés d'un roi terrestre, que l'évêque d'Ély Guillaume fut entrainé devant le tribunal du souverain des souverains, et paya tribut à la nature en pays étranger. Son cœur fut rapporté dans son église d'Ely puur y être solennellement déposé. De même l'évêque de Cbester, à savoir maître Roger de Wescham, renonça de son plein ^ré à son évêcbé, le jour de la Toussaint. Vers le même temps aussi mourut le prieur de Newbury, Jean le chanoine, qui, aussi bien que Tévêque d'Ély Guillaume , dont nous venons de parler, avait été le familier et le conseiller spécial du seigneur roi.

Déclaration du roi dans i/échiquier au sujet de

LA PERCEPTION DES IMPOTS. Le PRIEUR d'ÉlY EST

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