‹ Grande chronique; (volume 3)Chapitre 3 sur 59 · A^NEE · texte numérisé non relu

A^NEE

curateur, et, pour ainsi dire, sénéchal de la dame reine, qui, s'écartant énormément de la règle desaint Benoît et entraîné par une avarice insatiable, s'était occupé de vendre ou d'engager, pour le compte de la reine, toutes terres et tous manoirs. Aussi avait-il augmenté non médiocrement les possessions de ladite reine , mais en même temps avait noirci irréparablement sa réputation^ en multipliant [pour autrui] les dommages et les périls. Comme les religieux, et surtout ceux de son ordre, murmuraient de cette conduite, parce que le péché dudit frère Guillaume engendrait scandale en retombant sur tous les religieux tant qu'ils étaient, la reine excusa et pallia habilement les actions du même frère, et permit que ses erreurs prissent de Taccroissemenl pendant plusieurs années.

DÉPOTÉS ENVOYÉS AU PAPE PAR l'aSSEMBLÉE GENERALE

d'Angleterre. — Trahison des Anglais envers les Gallois. —Faits divers. — Déposition de Philippe Luvel.— Répression des vicomtes. — Députés nommés a l'assemblée de Cambray. — Jeanne de Valence réclame son douaire auprès des barons. — Des députés solennels furent envoyés au seigneur pape de la part de l'universalité du royaume et de toute TAngleterre, pour intimer pleinement au seigneur pape le sujet de leur message, etpourrevenir le plus vite qu'ils pourraient, sans attendre aucune dispute ou discussion. Or Tun d'eux mourut à Paris, à savoir, le très-éloquent et très-pieux Pierre Branche. Aussi les autres restèrent comme stupéfaits, se lamentant et se désolant ; cependant ils IX. 3

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continuèrent le voyage commencé , pour accomplir leur mission avec persévérance. Celui qui désirera connaître la cause de leur voyage et l'écrit rédigé par le baronnage, pourra les trouver au livre des Additamenta * .

Un jour que les Anglais étaient en pourparler pacifique avec les Gallois, ils reconnurent qu'ils étaient plus nombreux et plus forts que les Gallois, et un chevalier anglais dit au seigneur Patrice, qui était le plus eminent entre eux tous : « Seigneur Patrice, <( tu es grand baron du roi; tu es aussi notre illustre <( chef et patron. Voici que le Seigneur Dieu des ar- « mées et des vengeances livre nos ennemis entre « nos mains. Nous sommes plus nombreux et plus « forts que les Gallois ; assaillons-les donc soudainece ment sans qu'ils s'y attendent; présentons les pri- « sonniers au roi notre sire, et notre victoire lui « sera très- agréable. Si tu n'acquiesces pas à mon « conseil , je te citerai pour crime en présence du « roi. » En entendant ces paroles, les Anglais, à savoir ceux de la frontière, que nous appelons gens de la Marche, se jetèrent tout à coup sur les Gallois par un choc véhément et soudain, et en tuèrent un grand nombre par cette trahison. Mais le poids de la bataille ayant fini par retomber sur les gens de la Marche, une foule de ces traîtres succombèrent à leur tour, et parmi eux un baron, le susdit Patrice. Quant au couard qui avait donné le conseil de commettre

* Voy. i^addition XLVl à la fin du volume.

cette trahison , il s'enfuit furtivement du champ de bataille , et s'échappa tandis que les autres combattaient vigoureusement. Celui qui commandait les Gallois dans cette bataille fort sanglante, était David, le plus jeune des trois frères , c'est-à-dire des trois fils du grand Léolin, prince de Nortwalles, dont les triomphes innombrables exigeraient des traités spéciaux; mais il a été parlé maintes fois de lui dans ce livre en temps et lieu. Un autre des frères, à savoir le second, nommé aussi Léolin, n'était point présent au susdit combat; mais il se comportait vaillamment dans cette guerre contre les Anglais , suivant en tout les traces de son père, et montrant qu'il ne dégénérait pas. Le troisième frère, qui était l'aîné * , était retenu très-étroitement dans une prison et bien enchaîné.

Vers la Nativité susdite, maître Godefroi de Kineton fut consacré à Rome, archevêque d'York, après avoir été trouvé digne et recommandable par le seigneur pape et par les examinateurs, tous tant qu'ik étaient. Quand il eut expédié d'une manière

1 Cette généalogie a besoin d'être modifiée et précisée. F^e premier Llewellyn, qualifié dans les actes de prince d'Aberthraw et de lord de Snowdon, avait épousé Jeanne, fille naturelle du roi Jean, par Agathe, fille du comte de Ferrières ; de ce mariage naquit David, dont le frère illégitime Griffith mourut en cherchant à s'échapper de la tour de Londres. Après la mort de David, le fils aîné de Griffith, Owen Griffith, fut reconnu chef par les Gallois; mais il ne tarda pas à être renversé, par ses deux frères Llewellyn et David, qui l'emprisonnèrent. Llewellyn à son tour dépouilla David de son patrimoine, puis se réconcilia avec lui pour résister à ^invasion d'Edouard ier. On connaît le triste sort de ces deux derniers défenseurs de l'indépendance galloise (1282).

louable les affaires de sa sainte église, il revint à propos pour la gouverner.

A cette époque, pendant la vacance de Téglise de Lincoln , Tarcheveque de Cantorbéry ût savoir à Tabbé de Saint-Albans qu'il se proposait de venir à Saint-Albans et d'y conférer les ordres, avec le bon plaisir de Tabbé, dans Téglise conventuelle. A cette nouvelle, Tabbé craignit que par là son église ne fût privée en quelque chose de sa liberté, et après s'être entendu avec ses frères à cet égard, il refusa de la façon suivante. On fît donc répondre à rarchevôque qu'il ne serait reçu en aucune façon pour faire cela, parce qu'il était constant que la communauté de Saint-Albans était exempte de toute antiquité, ce que sa discrétion ne devait pas ignorer, et parce que pour le moment il était à la tête du gouvernement de l'église de Lincoln vacante, qui, à la connaissance de tous, était absolument et à perpétuité exclue de la liberté de Saint-Albans. En entendant cela, l'archevêque y acquiesça volontiers, considérant que tous ses efforts ne pourraient rien dans cette affaire, et il alla conférer ses ordres à Dunstable. Cependant comme il avait demandé, à titre de charité, le logement à Saint-Albans, il fut reçu bénignement et honorablement en allant et en revenant, et on lui fournit, avec magnifîcence, des provisions pour sa table. Aussi il adressa des remercîments aux frères, bénit, d'un visage serein, ses hôtes et leur bon accueil, et laissa libres et sans dommage l'église et tous ses biens.

Le plus piociiain jour de lundi , avant la fête de saint Michel, maître Benoît de Gravesend, doyen de l'église de Lincoln, fut élu évêque de la même église. Cette élection fut faite du consentement de tous, parce que c'était un homme justement recommandable , qui ne paraissait inutile à personne.

Le lendemain de la Saint-Michel, Téglise de Salisbury fut dédiée par Tarchevêque de Cantorbéry Boniface, en présence du roi et d'une nombreuse multitude de prélats. L'illustre évêque de cette ville fournit à l'entretien de tous ceux qu'il avait pu faire venir à la cérémonie.

Dans cette même année, vers la fête de saint Luc évangéliste, Philippe Luvel, trésorier du seigneur roi, fut déposé de son office, par jugement du baronnage, pour la transgression plus haut dite^, et Jean de Crachai, archidiacre de Bedford, fut désigné pour le remplacer. Philippe, ne s' affligeant pas tant de sa déposition en elle-même que de la manière irréparable dont les choses s'étaient passées, et que de se voir renversé d'un poste si élevé, offrit au roi une forte somme d'argent pour que sa renommée fût réhabilitée, et pour qu'il fût ou parût du moins être l'ami du roi. Ainsi par le conseil du baronnage, et principalement du justicier capital, un grand nombre d'officiers de l'échiquier furent déposés avec le même Philippe, et d'autres furent mis à leur place. Alors le seigneur Thomas de Wymund, précenteur de Lichfield, fut institué trésorier à TÉchiquier, où les brefs sont scellés de cire verte.

La rapacité des vicomtes fut réprimée prudemment et justement; car ces officiers à gages avaient jusqu'alors extorqué outre mesure des présents aux habitants, par des moyens licites et non licites, et ils se supplantaient les uns les autres, en augmentant les fermes [qu'ils payaient au roi]. Ils chevauchaient accompagnés d'une nombreuse escorte, et s'efforçaient d'opprimer tous les gens de la province, par leurs exactions multipliées, et sous des prétextes frivohs et de pure invention. Il fut donc statué que si, dès ce temps et désormais, quelqu'un, secrètement ou publiquement, pour obtenir justice ou pour empêcher l'action de la justice, fournissait le vicomte', comme certains le faisaient, de présents autres que de provisions modérées pour manger et pour boire, le corrupteur aussi bien que le corrompu serait grièvement puni*.

Vers la fête de saint Léonard, l'universalité du baronnage, qui se trouvait alors à Londres, décida que des députés solennels seraient envoyés au grand et secret parlement qui avait été convenu entre les royaumes de France, d'Angleterre et d'Allemagne, et qui devait se tenir à Cambray, mais que le roi, sur Tavis de tout le baronnage, resterait en Angleterre.

* Volas impinguare^ engraisser la paume de la main; phrase obscure.

2 Ou ne peut s'empêcher de remarquer l'analogie qui existe entre cette ordonnance et celle de saint Louis , relative aux sénéchaux et aux baillis (rendue en -1254). Les barons anglais qui s'érigeaient en réformateurs, se proposaient peut-être pour modèle le pieux roi dont ils allaient solliciter l'arbitrage.

Oil fit donc choix, pour représenter en ce lieu le roi et le royaume d'Angleterre, des évêques de Worcester et de Lincoln, du comte Roger Bigod, grand maréchal, et du comte de Leicester. Ceux-ci, ayant passé la mer, ne purent aucunement mener les affaires à bonne fin, le roi de France s'étant absenté volontairement à cause de l'absence de laulre roi.

Le dimanche après la fête de la Toussaint, Tévéque de Lincoln fut consacré à Cambridge \ et aussitôt, comme il a été dit, il passa la mer pour les affaires du roi. Après qu'il eut quitté l'église de Lincoln, il ne la visita en aucune façon pendant beaucoup de temps, quoiqu'il fût devenu évêque de cette même église.

A la même époque, comme le roi se trouvait à Londres, la dame Jeanne, épouse du seigneur Guillaume de Valence, se présenta à lui, devant le justicier capital, à savoir le seigneur Hugues Bigod et les barons, demandant instamment qu'on lui rendît justice, et qu'on lui octroyât au moins la dot qui lui revenait. Les barons ayant donc délibéré avec grand soin sur cette demande, on lui accorda une partie des terres qu'elle avait possédées avant son mariage avec ledit Guillaume, c'est-à-dire jusqu'à concurrence de cinq cents marcs de revenu sur son héritage, quoique les susdites terres fussent réputées valoir plus de mille marcs de revenu. En effet, on

* La variante donne seulement Canly qui signifie sans doute Cmii»rbérijj et qui nous parait la bonne lc(;on.

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craignait qu'eu lui accordant davantage, elle ne fît passer la majeure partie de cet argent à son époux, qui était un ennemi public du royaume. Cependant ils ne voulaient pas la priver complètement de ses biens, de peur qu'une innocente ne fût punie trop grièvement pour la faute d'autrui.

Manfred couronné roi d'Apulie. — Mort de Bran- CALÉON. — Son oncle est élu sénateur, au mépbis du PAPE. — FArrs DIVERS. — Retour du nouvel archevêque d'York. — Proscription :de Guy de Rochefort. — Accusations intentées a Gaultier de Scotenny et A Guillaume de Bussy. — Départ de Jeanne de Valence. — De plus, dans le même temps, la cour romaine fut grandement avilie parce que les prélats et les seigneurs d'Apulie, contre la volonté du pape , s'élurent pour roi, et firent couronner* Manfred, fils de l'empereur Frédéric; car le pape et toute la cour romaine avaient en mépris et en haine, non-

' Après avoir vaiucu par lui-même les troupes du pape en Apulie et dans la terre de Labour, après avoir défait par ses lieutenants Pietro Ruffo, qui voulait se rendre indépendant en Galabre et en Sicile , Manfred songea enfin à prendre le titre de roi qui seul manquait à sa puissance. Il passa en Sicile, se rendit à Palerme où il trouva de grands trésors, et s'y lit couronner le A\ août 4258, selon Jamsilla, la chronique de la Gava et celle de Sicile. On roit que la date annuelle de Matthieu Paris est parfaitement exacte. Aucune date n'est plus positive que celle-là, et cependant plusieurs historiens siciliens ont donne l'aDnée 1256 comme celle du couronnement de Manfred. Summontc entre ;»utrcs ( Sior. di JSapol. ) adoptant l'anachronisme prêté à Mattco di 'liovcnazzo, fait couronner Manfred à Monréale en 1255. {Voy. hs Dinm. rcstiiucs. I). de Luynes, comni. para^j. 71 et 88. )

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seulement ledit Manfred, mais encore toute sa race. Eu outre, le roi d'Apulie créa des archevêques et des évêques sans lassentiment du pape, ou plutôt malgré le pape. Tous ces prélats en général obéissaient plus au roi qu'au pape, et témoignaient au roi honneur et déférence au mépris de la prohibition papale. Les seigneurs, de leur côté , sans faire aucune mention d'Edmond, fils du roi d'Angleterre, à qui le pape avait conféré le royaume d'Apulie, et à qui il avait envoyé l'anneau d'investiture par Tévêque de Bologne, jurèrent liommage et allégeance au même Manfred, et le mirent complètement en possession des cités et des châteaux. Aussi le roi d'Angleterre se plaignit-il grandement, et non sans raison, de ce que le pape s'était fait donner, sous tant de prétextes et pour obtenir, mais en vain, ce royaume d'Apulie, une grande partie des trésors de son royaume, et les avait distribués, aux cardinaux avec prodigalité et autrement qu'il ne convenait. Cependant le roi susdit avait reçu honorablement les nonces du pape envoyés en Angleterre, tels que frère Jean de Dive , maître Bernard de Sienne, l'évéque de Bologne , l'archevêque de Messine, et beaucoup d'autres qui étaient venus à titre de procurateurs pour expédier les affaires d'Edmond , fils du roi , au sujet du royaume d'Apulie , et avait permis qu'ils extorquassent aux religieux d'abondantes procurations. De plus, vers le même temps, les citoyens de Florence rasèrent jusqu'au sol un certain chateau que le cardinal

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Octavieii avait construit, et qui leur était suspect*. Sur ces entrefaites, le sénateur Brancaléon étant mort, les citoyens de Rome méprisant le consentement du pape, quoiqu'il eût allégué avec assez dinsistance qu'en ne le considérant que comme simple citoyen romain, il devait être appelé à participer à l'élection du sénateur, élurent communément pour sénateur Tonde du même Brancaléon, pour qui le pape avait une haine semblable, parce qu'il était le parent de Brancaléon. Ils déposèrent la tête de Brancaléon dans un vase précieux, qui fut élevé et placé en grande pompe, et avec autant de religion que s'il eût contenu des reliques, au sommet d'une colonne de marbre, en signe de sa valeur et de sa probité. En effet, il avait été le marteau des orgueilleux et des puissants , Textirpaleur des malfaiteurs , le protecteur et le défenseur du peuple; il avait aimé et suivi dans sa conduite la vérité et la justice. Aussi se rendant aux sages conseils qu'il leur avait transmis comme un héritage, ils se soumirent avec une obéissance entièrement semblable aux ordres du nouveau sénateur, qu'ils avaient élu sur l'avis du susdit Brancaléon. Or le pape considérait sans nul doute tout ce qui s'était fait comme ou-

^ Nous ne retrouvons pas ce fait dans les chronique* italiennes ; mais il peut s'expliquer par une autre que nous empruntons à Biondo. Le parti Guelfe de Florence, après sa victoire sur les Pisans, résolut d'expulser les Gibelins auxquels le couronnement de Manfred pouvait donner une importance menaçante. Ceux-ci se retirèrent à Sienne, et les Guelfes accusèrent le cardinal Octavicn de se montrer favorable aux intérêts de Manfred, par amour pour ses parents les IJbaldini et les Uberti chefs des Gibelins proscrits.

trageant pour lui et pour la cour romaine; car aussitôt après la mort du susdit Brancaléon, il avait envoyé des députés solennels pour défendre aux Romains d'élire qui que ce fût sénateur sans son aveu. Mais ceux-ci, n'en faisant que rire et méprisant le mandat du pape, élurent sur-le-champ Toncle de Brancaléon, et, comme il a été dit, Tinstituèrent solennellement sénateur à sa place.

A la fin d'octobre, le seigneur Philippe, prieur de Westminster, élu abbé de la même église, au moment où il attendait de jour en jour l'arrivée de ses députés, qui devaient revenir de la cour romaine, alla où va toute créature, à la grande perturbation de l'église et du couvent de Westminster, et privé, selon ses souhaits, de cette dignité terrestre, fut adjoint à la milice céleste.

Dans le mois subséquent, à savoir la première nuit de décembre, le tonnerre se fit entendre, et fut accompagné d'éclairs effrayants, d'un vent horrible et d'un torrent de pluie. Ce bruit fut pour plusieurs un triste et lamentable auspice, parce que le tonnerre en hiver a toujours coutume de signifier quelque malheur.

Le jour de sainte Cécile vierge, qui était un vendredi, le seigneur roi se rendit à Saint-Albans où il logea trois jours de suite. Il fit porter solennellement en procession la châsse du martyr autour du cloître, le jour de sainte Catherine; le couvent était revêtu d'habits somptueux, et lui-même avec les siens suivait procession nellement. Il fit aussi avec respect de

pieuses oilraiides. Pendant son séjour à Saint- Al bans, des députés arrivèrent, lui annonçant que Gaultier Cumin, très-puissant comte d'Ecosse, avait payé tribut à la nature, et que son cheval ayant rencontre un obstacle qui l'avait fait broncher, Gaultier était tombé, s'élait brisé les jambes, et étail mort de sa chute. Un nouveau message annonça au même roi que le seigneur Jean , fils de Geoff roi, était allé où va toute créature, non loin de Guilford. Le seigneur roi, avant son départ, fit célébrer une messe solennelle dans le couvent, pour le salut de Tâme dudit Jean. On apporta aussi au roi la nouvelle que le sénateur romain Brancaléon, dont on vient de parler, avait été enlevé de ce monde au grand détriment [de la ville de Rome?] et que son oncle avait été mis à sa place.

Le roi, en quittant Saint-Albans, se dirigea vers Ely et Saint-Edmond. Alors arriva en Angleterre, venant des pays ultramontains, Tarchevêque d'York, xîonsacré par le seigneur pape. Quand il fut parvenu â Londres, il fit porter sa croix publiquement élevée devant lui à travers la ville, puis, s'étant rendu auprès du roi, fut reçu honorablement par lui, et ensuite se dirigeant vers les pays du nord de TAngleteitre, fut accueilli joyeusement et installé dans son archevêché comme pasteur et comme père. Il institua gracieusement peu de temps après, comme doyen ilTork, maître Roger de Hoiderness, clerc de Saint- -Albans, en récompense de ses mérites, et parce quq lui-même était aussi natif de Saint-Albans, et

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s'efforça d octroyer des bienfaits à chacun selon ses mérites.

Vers le même temps, Guy de Rochefort, Poitevin de nation, à qui le seigneur roi avait conféré par charte, deux années auparavant, le château de Colchester avec l'honneur y attenant, encourut le ressentiment terrible du roi et du baronnage, fut condamné à Texil et privé de tous ses biens. En effet, une foule de plaintes s'étaient multipliées contre lui, etonTaccusait d'opprimer énormément les gens de la province, et principalement ceuxqui lui étaient soumis, et de les endommager de toutes manières par les injustices qu'il leur faisait éprouver. Mais ce qui aggravait le ressentiment plus que toute autre faute, c'était cela surtout qu'il était Poitevin.

Sur ces entrefaites, Gaultier deScotenny, sénéchal du comte de Glocester, s'étant soustrait aux yeux du même comte, se cacha et se tint coi avec ses amis dans des lieux secrets. En effet, il était diffamé grandement au sujet du danger qu'avait couru le comte son sefgneur, et de la mort de Guillaume, frère dudit comte, et on disait qu'il les avait empoisonnés méchamment et traîtreusement; or il était d'autant plus fortement accusé, que le susdit Guillaume, sur le point de mourir, avait afBrmé que le même Gaultier de Scotenny était coupable de cette trahison. Il était constant aussi, qu'aussitôt après cette parole, il , avait péri soudainement. Cependant le même Gaultier avait offert maintes fois tie se purger régulièrement en public delà trahison qui lui était reprochée.

A la même époque, fut pris Guillaume de Bussy, sénéchal du seigneur Guillaume de Valence, trèsméchant homme ; il fut enfermé dans la tour de Londres en récompense de ses détestables mérites, et jeté justement dans une prison très-étroite.

Au temps de TAvent du Seigneur, Fépouse de Guillaume de Valence passa la mer pour partager le sort de son mari exilé et vivre exilée comme lui ; soit qu'entraînée par son amour pour son mari elle désirât le visiter en personne, soit qu'elle eût conçu une vive indignation de paraître comme frustrée dans la distribution de ses terres, bien qu'elle eut reçu quatre cents marcs annuels \

Discoude entre les étudiants d'Oxford. — Les Gallois désirent faire leur paix avec le roi. — Coup d'oeil sur l'année 1258. — Vision merveilleuse. — Vers le même temps, une très-grave dispute s'éleva entre les écoliers d'Oxford, natifs de divers pays , à savoir : les Écossais, les Gallois, les septentrionaux et les méridionaux, en sorte que, déployant leurs bannières guerrières en triste pronostic, ils s'assaillirent à main armée, se firent réciproquement du mal, et que même quelques-uns furent tués.

Cette même année aussi, les Gallois, quoiqu'ils eussent triomphé plusieurs fois de leurs adversaires au gré de leurs vœux, pesèrent cependant avec prudence les événements futurs, et dans une conférence

* Matt. Péris dit plus haut cinq rents.

se dirent les uns aux autres : « Nous savons que le « royaume d'Angleterre n'est pas médiocrement « troublé ; mais quand il sera pacifié, comme les « seigneurs d'Angleterre se proposent de le faire sa- « lutairement, nous ne pourrons leur résister, parce « qu'ils se jetteront sur nous tous ensemble. Réflé- « chissons surtout que le frère de Léolin, le fils aîné « de notre seigneur Griffin, qui est mort emprisonné « à Londres, est aussi retenu dans les fers. S'il vient «( à être délivré, il sera enflammé du désir de la ven- « geance. Les autres frères, David et Hédéric, incli- « neront aussi de ce côté, et ainsi nous serons divi- « ses et désolés. Dans cette désolation, si les Anglais « nous attaquent à main armée, ils nous écraseront « en demandant compte à nos mains du sang de « leurs frères, et ils nous feront disparaître de la « face de la terre en nous brisant irréparablement « comme un vase de potier.» Ils offrirent donc, d'un commun accord, quatre mille marcs au seigneur roi d'Angleterre, trois cents marcs à Edouard et deux cents marcs à la reine, pour que toute discorde, tout ressentiment, toute plainte fussent complètement oubliés des deux côtés, et pour qu'ils pussent jouir heureusement de la paix, de la tranquillité et de la liberté accoutumées. Mais le roi, à cette nouvelle, séduit par de mauvais conseils, répondit avec indignation : « Qu'est-ce cela ? La vie d'un seul « homme n'est-elle pas d'un plus grand prix que « tout ce qu'ils offrent pour obtenir la paix? » Ainsi la demande de paix faite par les Gallois resta en

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suspens, à leur grand regret : cependant, bien qu'attendant en paix qu'on leur octroyât la paix, ils déclarèrent constamment qu'ils repousseraient vigoureusement selon leur pouvoir, en se défendant jusqu'à la mort, les injustices de leurs ennemis, comme ils avaient coitbiime de le faire, et soutiendraient leurs droits avec unanimité de cœurs.

Ainsi se passa cette année, tout à fait dissemblable à toutes les années précédentes, année de pestilence, de mortalité, de tempêtes et de grandes pluies. En effet, quoique dans la saison d'été, la ricbesse des moissons et l'abondante puberté des fruits des arbres eussent fait concevoir les meilleures espérances, cependant à la saison d'automne les inondations continuelles de pluies étouffèrent de nouveau les blés, les fruits des arbres et les légumes, au point qu'à FAvent du Seigneur, dans quelques parties de l'Angleterre , les greniers furent vides, comme il a été dit, et que les récoltes restèrent sur pied, mais pourries; car, au moment où le grain commençait à germer, Tenveloppe du grain et le tuyau de paille se pourrissaient, de sorte que si le manque de grain épuisait les hommes, le manque de litière tourmentait les troupeaux. Bien que l'Angleterre, par une foule de causes, fût privée de numéraire, la population, stimulée par la faim , était cependant forcée de se procurer, au prix de seize sols la charge , du blé mouillé et germantencore: ce qui fît que les pauvres, desséchés par le besoin, expiraient à la peine ; une foule de moribonds erraient de côté et d'autre, exhalant lamenta-

bleinent leur dernier souffle. La multitude des cadavres était si grande, que les fossoyeurs, ennuyés d'avoir tant de besogne, jetaient péle-méle dans une seule fosse plusieurs corps morts à la fois. Les hommes du moyen peuple, voyant les vivres leur manquer, vendaient leurs troupeaux, diminuaient le nombre de leurs serviteurs , laissaient leurs terres incultes ; aussi Tespérance de sortir de cet abîme , espérance qui a coutume de consoler les désespérés, s'était-elle complètement évanouie. Si des grains à vendre n'eussent été apportés des pays d'Angleterre , il est hors de doute que l'Angleterre eût dépéri en ellemême.

A cette époque, une certaine vision terrible et trèsvéridique apparut à une sainte femme, qui était recluse àSaint-Albans. Cette vision lui futrévélée, non comme un songe, mais comme un oracle céleste et comme une menace terrible, ainsi (ju'elle le raconta véridiquement à l'archidiacre du lieu. Or, elle avait vu un personnage vénérable, avancé en âge, et à qui sa longue barbe donnait un extérieur sévère, qui se tenait debout dans son parloir; puis ce personnage s'était retiré d'un air indigné, était monté au clocher, avait tourné vers la ville son visage sombre et menaçant , et s'était écrié d'une voix tonnante : <i Malheur, malheur à tous ceux qui habitent la u terre 1 »> 11 avait répété plusieurs fois cet anathème ; puis la vision s'était évanouie.

Le roi d'Allemagne veut vemii visiter l'Angle IX. 4

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TERRE. — Juif convaincc de trahison , sauvé par le BAPTÊME. — Jeanine, épouse de Guillaume de Valence,

FAIT passer EîS PoITOU, PAR RUSE, UN TRÉSOR CONSIDÉRA- BLE. — Mort de Philippe Luvel. — Faits divers. — L'an du Seigneur ^259, qui est la quarante-troisième année du règne du seigneur roi Henri troisième, le roi se trouva à Londres à la Naissance du Seigneur : 15, les nobles du royaume s'occupèrent avec grande sollicitude de voir comment, tout en maintenant leur projet salutaire, ils satisferaient au désir du roi d'Allemagne Richard, qui souhaitait fort ardemment de venir en Angleterre, ainsi qu'il le leur avait fait savoir, pour visiter ses parents, ses amis, ses biens propres, et même sa terre natale. Or, son arrivée leur était fort suspecte ; car ils craignaient qu'il ne se montrât indigné contre les barons, qu'il ne cherchât à tirer vengeance d'eux, et qu'il ne leur reprochât d'avoir persécuté d'une haine funeste son frère,, le présent roi Henri, comme ils avaient fait pour son père, le roi Jean, et d'avoir condamné récemment à l'exil ses frères utérins, comme s'ils eussent été convaincus des plus grands crimes et quoiqu'ils fussent innocents. Us redoutaient aussi qu'il ne fît de ses frères des ennemis publics pour le royaume , ou qu'il ne les ramenât secrètement avec lui, ou qu'il ne les réconciliât plus tard, en les exhortant artificieusement à rentrer en Angleterre pour la refouler aux pieds; ce qui couvrirait les indigènes d'une confusion plus -grande qu'auparavant , et produirait de nouvelles erreurs pires que les premières. On appré-

KmÉE ^259. 51

heudait semblablement que le roi d'Allemagne n'élevât des barrières de contradiction et d'empêchement au salutaire projet des barons, et au très-beureux règlement du royaume, qu'il ne fît rentrer les choses dans leur ancien élat, qu'il ne les punît tous l'un après l'autre, une fois trompés dans leurs espérances, et que par la suite des temps il ne les déshéritât.

Vers ce temps-là, au moment où le Seigneur venait de naître dans la chair, une de ses créatures renaquit dans l'esprit, à savoir Élie , surnommé l'Évéque , Juif de Londres, qui , redoutant pour lui-même une condamnation et des périls de toute espèce , eut recours aux eaux saintes de la protection et du salut. En effet, ayant été purifié par le baptême salutaire, lui et deux autres qu'il s'était adjoints, il fut arraché des mains du diable, et il échappa à la vengeance que méritait le crime odieux qu'il avait jadis commis. Car on assurait que c'était dans sa maison qu'avait été préparé ce breuvage empoisonné qui avait conduit à la mort, ou mis dans le plus grand péril, plusieurs seigneurs d'Angleterre, et l^dit Élie y avait consenti de bon cœur, à ce qu'on prétendait ; mais alors c'était un démon, et maintenant il était transformé en chrétien : aussi ses œuvres devaient changer en jnême temps que sa condition.

De plus, le bruit se répandit dans le royaume que les frères du roi . qu'une renommée contraire avait dénigrés comme il a été dit, avaient été enrichis d'un trésor considérable, grâce à l'hahilelé d'une fenime cl

ni HENRI ni.

peu t-êtresur les instructions des Poitevins, par Jeanne, épouse de Guillaume de Valence , qui avait quitté r Angleterre avec une forte somme d'argent, comme poursuivre son mari , à cause de Tamour qu'elle avait pour lui; ce qui pouvait tourner au grand péril et au grand préjudice du royaume. En effet, par un stratagème digne d'une femme, la susdite Jeanne, à ce qu'on prétend, se procura une grande quantité de laine, et au milieu de cette laine , dont elle remplit des sacs solidement liés, elle cacha une grande quantité d'argent; puis elle fit charger ces sacs sur de foris chariots , comme si c'était purement de la laine, et les Gt passer en Poitou, en temps opportun. Aussi, quoique plusieurs affirmassent que les deniers " du susdit Guillaume avaient été confisqués partout où ils étaient déposés, ce fait prouve évidemment qu'on ne doit pas ajouter une foi très-certaine à de pareilles paroles.

Tandis qu'on céléhrait les fêtes de Noël , afin que les joies de ce monde ne fussent point sans mélange de chagrin pour les mortels, Philippe Luvel , conseiller très-spécial du seigneur roi, et jadis trésorier, mourut le jour de saint Thomas, martyr, à Hamestable, son église, succombant, à ce qu'on prétend, à la douleur et à l'amertume de cœur qu'il ressentait de ne pouvoir se réconcilier avec le roi, qu'il avait si longtemps servi. En effet, le roi exigeait de lui une somme inestimable d'argent, à cause des transgressions qui avaient été commises dans ses forêts, par ledit Philippe, à cequ'on disait. Or, le roi, instruit de

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