‹ Grande chronique;Chapitre 13 sur 18 · HISTORIA MAJOR ANGLORUM · texte numérisé non relu

HISTORIA MAJOR ANGLORUM

Raisons qui déterminent l'historien. — Exemples CITÉS. — Au commencement de cette chronoj^raphie ou description des temps , j'aurai d'abord à répondre à ces détracteurs envieux qui regardent mon travail comme inutile ; puis , pour ceux dont la bienveillance attend ou plutôt sollicite cette histoire , je m'expliquerai dans ce prologue , et je donnerai mes raisons en peu de mots. Les gens de mauvais vouloir disent : « Qu'est-il besoin de confier à Técriture « la vie et la mort des hommes , et les éyénements I. ^

« divers qui se passent dans le monde ? Qu'est-il beu soin de consigner et de rendre durables pour la « postérité tant de choses prodigieuses? » Qu'ils sachent ce que le philosophe leur répond : « La na- « ture a mis dans le cœur de tout homme le désir « de connaître. L'homme sans instruction , sans « souvenir des choses passées , tombe dans la stupi- « dite qui est le partage des animaux. Son existence « ressemble à celle d'un homme enterré tout vivant. « Et si vous oubliez , si vous dédaignez ceux qui sont « morts dans les temps anciens et éloignés de nous, <« qui donc se souviendra de vous-mêmes? N'est-ce pas « là l'imprécation duPsalmiste? — Que son souve- « nir disparaisse de la terre! -— et au contraire sa bé- « nédiction paternelle ? — Le souvenir du juste ne pé- « rira pas ; — et son nom montera éternellement au « ciel avec la bénédiction de tous ; le nom de l'in- « juste , au contraire , sera accompagné de malédic- « tions et d'opprobres. » Vivre en évitant l'exemple des méchants , en suivant pied à pied les traces des bons (dont je me propose surtout d'écrire l'histoire) , voilà l'heureux résultat des livres , voilà l'image fidèle des devoirs de l'homme. Par ce motif (quoiqu'il y en ait d'autres encore) , le législateur Moïse fit ressortir dans TAncien-Testament l'innocence d'Abel , la jalousie de Caïn , l'esprit adroit de Jacob , l'insouciance d'Esau , l'humilité de Job , la méchanceté des onze fils d'Israël , la bonté du douzième , c'est-àdire de Joseph , la punition des cinq villes , la pénitence des Ninivites , et s'efforça d'en éterniser le

souvenir par l'écriture. Il voulait inspirer le désir d'imiter les bons , Thorreur pour l'exemple des méchants. C'est à ce but qu'aspiraient aussi les saints évangélistes , les écrivains sacrés , Josèphe , l'historien des Hébreux ; Cyprien , évêque de Carthage et martyr ; Eusèbe de Césarée, Jérôme , le prêtre Sulpice Sévère , Fortunat, Bède , le vieillard vénérable, et Prosper d'Aquitaine , qui écrivirent sur les faits de Dieu et sur l'histoire profane. Pour en venir maintenant aux modernes, Marianus Scot, moine de Fulde , etSigisbert , moine de Gemblach , et d'autres auteurs d'une vaste intelligence furent des chroniqueurs véridiques. Pour nous , nous commencerons ici cette chronique d'Angleterre , à partir de Guillaume , duc de Normandie ; celui qui , bravé par Harold , ce roi des Anglais perfide et parjure , l'envoya défier, et le chassa du trône. Je raconterai brièvement aux lecteurs ce qui amena cet événement.

Voyage et perfidie d'Harold.— Pendant un voyage sur mer, ce même Harold , jeune encore , mais qui aspirait déjà à la couronne d'Angleterre , avait pris gaiement le large , lorsqu'un vent contraire l'écarta malgré lui de sa route , et le jeta sur les côtes de la province de Ponthieu , tandis qu'il croyait aborder en Flandre. Le comte de Ponthieu s'en empara et le livra à Guillaume , duc de Normandie. Cependant Harold affirmait qu'il avait eu le dessein arrêté de venir secrètement en Normandie pour s'allier au duc et recevoir sa fille en mariage. Il s'engagea même

par un serment prêté sur les reliques * d'un grand nombre de saints à exécuter fidèlement sa promesse dans un temps donné. Il fut donc traité avec d'autant plus d'honneurs que son arrivée avait été plus secrète , et que , jusque-là , Guillaume et Harold avaient été ennemis déclarés. Il jura, en outre ^ qu'après la mort du roi Edouard , déjà vieux et sans enfants , il garderait fidèlement le royaume d'Angleterre au duc Guillaume, qui y avait droit. Après avoir passé quelques jours dans les fêtes , Harold , comblé de riches présents, revint en Angleterre. Mais quand il se vit en sûreté , il se vanta d'avoir échappé par un mensonge habile aux pièges de son ennemi. L'époque arriva où il devait tenir toutes ses promesses : Harold n'en fit rien et laissa passer le terme. Le duc lui envoya alors une ambassade solennelle pour lui demander compte de sa conduite ; mais Harold, arrogant et menteur, nia formellement ce qu'il avait précédemment juré, traita outrageusement les messagers , fit mutiler leurs montures, et les renvoya. Le duc avait donc de justes raisons pour se croire provoqué. Il appela à la vengeance d'un si sanglant affront le roi de France , tous ses voisins , ses parents , ses amis. Bientôt Guillaume , avec l'aide du Seigneur , allait faire la conquête de

* On connaît le stratagème que Guillaume employa pour obtenir de son

hôte un serment qui fût inviolable, surtout dans un temps de superstition

profonde. Harold jura sur une cuve remplie de reliques et recouverte

d'un drap d'or, qui fut levé ensuite à sa grande surprise.

(I Oî'rM. \ug.THIER»V,t. I, p. 285 etsuiv., d';)prèslR roman do Kof)

TAngleterre, après avoir brisé le pouvoir d'Harold , comme on le verra dans la suite de cette histoire.

Mort d'Édodard. — Réclamatioiss de Guillaume. — Refus d'Harold. — L'an degrâcel066, le jeudi, cinquième férié * , veillede TÉpiphaniede Notre-Seigneur , l'honneur de TAngleterre, le roi Edouard-le-Pacifique, fils du roi Éthelred, après vingt-quatre ans de règne, changea son royaume temporel pour le royaume des cieux. Le corps du saint roi défunt fut enterré le lendemain à Londres^ dans Téglise qu'il avait fait bâtir sur un nouveau plan d'architecture , et qui servit de modèle à la plupart de ceux qui , depuis , dépensèrent de grosses sommes à élever des églises rivales de celle-là. Avec Edouard la lignée des rois d'Angleterre s'éteignit. Elle avait commencé à Cerdic P*" , roi des Saxons de l'ouest , et s'était maintenue parmi les Anglais pendant cinq cent soixanteonze ans, sauf quelques rois danois dont lîi courte domination fut imposée à la nation anglaise pour ses péchés. Or, après la mort du très-pieux roi Edouard,

* CV'St aiiisi qu'on nomme les jours de la semaine qui suivent le dimanche. Le lundi est la seconde férié, le mardi la troisième, etc. Les fériés majeures sont les trois derniers jours de la semaine sainte , les deux jours diaprés Pâques et la Pentecôte, et la seconde férié des Rogations.

{Dutioanaiie de Trévoux.)

■ C'est-à-dire à Westminster, dont il se disposait à faire la dédicace. Westminster n'était pas encore renfermé dans l'enceinte de Londres.-- I Voir Camde.\, Brilaiw. MkUHes. Traduct. et edit, anglaises.)

e PROLOGUE.

en qui finit la race des rois , les grands de Tétat ne savaient qui choisir pour souverain et pour chef. Ceux-ci penchaient pour Guillaume, duc de Normandie ; ceux-là pour le comte Harold , fils de Godwin ; d'autres encore pour Edgar , fils d'Edouard : car le le roi Edmund Côte-de-Fer , de naissance illégitime, mais de race royale , fut père d'Edouard ; Edouard d'Edgar , à qui revenait de droit la couronne d'Angleterre ; mais Harold , homme adroit et rusé , convaincu qu'on a toujours tort de différer quand l'occasion se présente , le jour de l'Epiphanie , le jour même des funérailles du roi Edouard , arracha le serment de fidélité aux seigneurs et s'assura du trône en se faisant couronner sans le consentement de l'élise ; ce qui augmenta ses iniquités et y mit le comble. Parla il s'attira l'inimitié du pape Alexandre et de tous les prélats d'Angleterre. Ce même Harold vainquit un autre Harold , roi de Norwége , qui était venu le combattre avec mille vaisseaux , et , enivré de sa victoire , il opprima ses sujets. Bientôt de roi devenu tyran, il ne s'inquiéta plus de la convention jurée par lui au duc de Normandie. Ce qui accrut encore sa sécurité , ce fut la mort de la fille de Guillaume qu'il avait demandée pour fiancée avant l'âge nubile ; il savait , en outre , que Guillaume était occupé à guerroyer contre les ducs ses voisins , et pensait que de sa part l'effet ne suivrait jamais la menace. Quant au serment qu'il avait fait par force, disait-il , c'était un serment nul , puisqu'il ne pouvait pas donner le royaume du vivant même d'É-

Jouard , ni eu disposer sans son aveu en faveur de qui que ce fût. Cependant Harold et Guillaume n'étaient pas du même avis ; en effet , dès que le duc eut appris qu'Harold avait ceint le diadème , il lui envoya un message pour lui reprocher doucement son manque de foi , et ajouta la promesse, ainsi que la menace, de venir réclamer ce qui lui était dû. De son côté , Harold renvoya sa réponse au duc par les mêmes députés : c'était un refus. Après cette tentative inutile, les messagers , de retour dans leur pays, allèrent trouver le duc Guillaume et lui dirent : « Harold , roi des Anglais , vous fait savoir qu'en « réalité il a été poussé , bien malgré lui , sur vos « côtes, alors qu'après avoir fiancé une de vos filles « en Normandie , il vous a juré de vous garder le « royaume d'Angleterre ; mais il assure aussi que per- « sonne n'est tenu à un serment forcé : car , si l'on « regarde comme nulle la promesse ou l'engagement « même volontaire d'une jeune fille qui , dans la « maison paternelle et sans l'aveu de ses parents, « dispose d'elle-même, à plus forte raison (comme « Harold le prétend du moins) se trouve vain et sans « force le serment qu'il a prêté par violence à Tinsu « du roi sous la domination duquel il était. 11 s'ac- « cuse en outre d'avoir trop présumé de lui-même « en vous promettant , sans attendre le consentement «de la nation, l'héritage d'un royaume qui ne lui « appartenait pas. Il est injuste , ajoute-t-il enfin , « d'exiger qu'il se démette d'un pouvoir auquel il « a été appelé par le vœu des grands de Fétat. »

Page 1