‹ Grande chronique;Chapitre 14 sur 18 · PROLOG IK · texte numérisé non relu

PROLOG IK

DÉBARQUEMEN'^ DE GUILLAUME. — Eli entendant le rapport des messagers, Guillaume, duc de Normandie,

. entra dans une violente colère ; mais pour ne pas agir à la légère et compromettre la légitimité de sa cause , il députa vers le pape Alexandre afin de faire ratifier par l'autorité apostolique la conquête qu'il méditait. Le pape , ayant examiné les droits des deux préten-

^ dants, envoya à Guillaume un étendard , comme présage du succès. Après l'avoir reçu , Guillaume réunit à Lillebonne l'assemblée des barons et demanda à ■ chacun d'eux son avis sur l'expédition. Tous l'enga^ gèrent à persévérer, lui firent de grandes promesses, et convinrent^ en se séparant, de se retrouver dans le mois d'août au port de Saint-Valery, avec des chevauxet des armes , pour passer ensuite la mer. Ils arrivèrent en effet à l'époque fixée : mais le vent favorable qui devait les transporter en Angleterre se faisait attendre. Pour l'obtenir , le duc fit exposer au grand jour , et promener dans le camp le corps de saint Valéry. Tout à coup le vent si longtemps souhaité enfla les voiles ;

" tous alors montèrent sur les vaisseaux après le repas du matin , et, poussés rapidement, ils abordèrent à Hastings. En sortant de son navire, Guillaume fit un faux pas ; un chevalier * qui se tenait près de lui changea sa chute en un heureux présage : « Duc, « s'écria-t-il, vous tenez le sol anglais; vous en serez <( roi. » Après le débarquement, Guillaume détourna

* Miles veut presque toujours dire un homme d'armes, un lionnno

4e guerre féodal , un chevalier.

ANNEE ^06C. î>

son armée du pillage, en lui disant : « Ménagez ce qui « bientôt vous appartiendra. » Pendant quinze jours de suite , il resta si tranquille qu'il paraissait ne songer à rien moins qu'à la guerre. Seulement il s'empressa de construire un château * dans ce lieu même.

Bataille d'Hastings. — Détails. — Cependant Harold revenait de combattre les Danois 2, quand il apprit l'arrivée de Guillaume. Aussitôt , accompagné de fort peu de bonnes troupes, il accourut à Hastings ; car , outre quelques troupes à gages et quelques recrues provinciales, il avait autour de lui un si petit nombre de gens de guerre, qu'il devenait facile aux nouveaux venus de l'écraser sans beaucoup de peine. Harold alors envoya des éclaireurs , chargés d'observer le nombre et les forces des ennemis. Ils furent saisis dans le camp de Guillaume, qui leur fit parcourir son armée pour qu'ils l'examinassent à loisir, les régala somptueusement et les renvoya sains et saufs à leur maître. A leur retour, Harold leur demanda quelles nouvelles ils rapportaient. Ceux-ci parlèrent longuement de la noble confiance de Guillaume , puis affirmèrent sérieusement que les soldats de cette armée leur avaient paru des prêtres, parce qu'ils avaient toute la face et les deux lèvres rasées^. Harold sourit

* Un château de bois, dit M. Aug. Thierry.

2 Dans le texte, IVoncortim pour IVorvegioruM , comme plus loin, Dacos pour Danos.

•■' Les Saxons portaient la barbe longue et laissaient croître leurs che-

40 PROLOGIE.

de la naïveté de ce récit : « Ce ne sont pas des prêtres, « dit-il , mais de braves gens de guerre , invincibles « dans les batailles. » A ces mots son frère Gurth , vaillant et sage malgré sa jeunesse, l'interrompit en disant : « Puisque tu vantes toi-même le courage des « Normands, n'est-ce pas témérité de t'engager dans « un combat où tu n'as pour toi ni la valeur des trouai pes ni le bon droit? car tu ne peux nier que , soit « de gré, soit de force, tu n'aies fait un serment au « duc Guillaume : aussi tu agiras sagement si tu évites, « dans des circonstances si périlleuses, de te hasarder « à la fuite ou à la mort, avec un parjure contre toi. « Pour nous qui n'avons rien juré , la guerre est de « toute justice: car nous défendons notre pays. Laisse- « nous donc combattre seuls. Si nous plions, tu pour- « ras réparer notre défaite , et nous venger si nous « mourons. » Mais le téméraire Harold ne put écouter tranquillement cet avis : « Ce serait une honte, « disait-il, ce serait l'opprobre de ma vie passée que « de montrer le dos à un ennemi quel qu'il soit. »

Au milieu de cette conversation entre les deux frères, arriva un moine * envoyé par le duc Guillaume. Il était chargé par celui-ci de faire à Harold les trois propositions suivantes : ou d'accomplir son serment en se démettant de la royauté , ou de tenir son royaume sous le vasselage du duc, ou enfin, en présence des deux armées, de décider la chose par un combat singulier. Le front d'Harold se rembrunit à

* Il «''appelait Doai Hugues Maigrot.

ANNÉE ^066. ^i

ces paroles du messager de Guillaume; H ne put s'empêcher de lui répondre brusquement et de le renvoyer avec colère , se bornant à dire que c'était à Dieu à juger entre lui et Guillaume. Aussitôt le moine reprit avec fermeté que , puisqu'il s'obstinait à nier les droits de Guillaume , Guillaume létait tout prêt à les prouver, soit par le jugement du saint-siége apostolique, soit par le combat, si ce moyen lui plaisait mieux. Malgré toutes les instances du moine, Harold se renferma dans les termes de sa première réponse. Les amis des Normands n'en furent que plus animés à bien combattre.

Enfin , des deux côtés on se dispose à la bataille. Les Anglais avaient passé toute la nuit à chanter et à boire. Encore ivres le matin, ils marchent cependant à l'ennemi sans hésiter ; tous, à pied , armés de leur hache à deux tranchants , défendus par un rempart de boucliers, serrés les uns contre les autres, ils forment un nmr impénétrable. Dans cette journée, cet ordre de bataille les aurait sauvés , si les Normands, selon leur coutume, n'avaient par une fuite simulée disjoint ces masses compactes. Le roi Harold , aussi à pied , se tenait avec ses frères auprès de son étendard , afin que, dans ce péril commun et égal pour tous, personne ne pût penser à fuir. Au contraire, les Normands avaient consacré toute la nuit à se confesser de leurs fautes : le matin ils s'étaient fortifiés en recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils attendirent de pied ferme le choc des ennemis. Guillaume avait armé d'arcs et de traits le premier corps de ba-

(aille composé de fantassins; les cavaliers venaient après, disposés en ailes séparées. Le duc, avec un visage serein , s'écria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa cause comme la plus juste. Comme il demandait ses armes , ses serviteurs , dans leur empressement, lui mirent sa cuirasse de travers; il la replaça en riant : « Ainsi, dit-il, votre valeur red res- « sera mon duché en royaume. » Puis il entonna la chanson de Roland pour enflammer les cœurs des (Guerriers ; et la mêlée commença aux cris de : Dieu aide! On se battait avec acharnement, nul ne cédait des deux côtés , et la journée s'avançait. Guillaume s en aperçut et fit signe aux siens de lâcher pied par une fuite simulée. A la vue de cette feinte déroute, les Anglais rompirent leurs rangs; ils crurent qu'ils égorgeraient aisément ces fuyards, et coururent à leui* perte. Les Normands font volte face, chargent les Anglais et les mettent en fuite à leur tour. Ceux-ci réussissent à s'emparer d'une hauteur, et tandis que les Normands accablés de chaleur gravissent opiniâtrement la colline, ils les rejettent dans le terrain creux, leur relancent sans se fatiguer leurs propres traits, les accablent de pierres, et en font un grand carnage. Un retranchement, poste favorable et vivement souhaité, est emporté par eux, et là ils massacrent tant de Normands, que le fossé, comblé parles cadavres, était de niveau avec la plaine. La victoire hésita à se décider pour l'un ou l'autre parti, tant que l'âme et le corps d'Iïarold ne furent point séparés. Celui-ci, non content d'animer les siens, faisait brave-

ment roffice de chevalier; il frappait les ennemis qui venaientà sa portée, nul ne rapprochait impunément: fantassin ou cavalier, il Tabattait cFun seul coup. Quant à Guillaume, il encourajjeait ses soldats par ses cris, courait au premier rang , et ne cessait * de se jeter au plus épais de la mêlée. Dans cette journée, pendant qu'il se portait partout, furieux et les dents serrées, il eut trois chevaux de choix tués sous lui. Ceux qui veillaient sur sa personne avaient beau l'engager tout bas à se ménager, son courage magnanime fut infatigable , jusqu'à ce qu'Harold, percé à la tête d'un coup de flèche, eut succombé et eut livré par sa mort la victoire aux Normands. 11 gisait étendu à terre , quand un Normand lui mutila la cuisse avec son épée ; acte de lâcheté pour lequel Guillaume nota cet homme d'infamie , et le dégrada du rang de chevalier. La déroute des Anglais dura jusqu'à la nuit. La nuit venue , les Normands , comme nous l'avons montré, purent se dire complètement vainqueurs. Dans ce combat , sans aucun doute la main de Dieu protégea le duc Guillaume; exposé ce jour-là à tant de périls, il ne perdit pas une goutte de sang. Après cet heureux succès, Guillaume eut soin de faire ensevelir ses morts avec honneur , et permit aux ennemis de rendre aux leurs les mêmes devoirs sans être inquiétés. La- mère d'Harold ayant redemandé le corps de son Gis, il le rendit sans rançon, quoiqu'elle lui eut fait offrir une forte somme. Le cadavre fut

* Mon ainrhai est ôvidemment pour non desinehai.

enseveli dans l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur ses propres biens en Thonneur de la Sainte-Croix, et où il avait établi des chanoines séculiers. Cette journée, qui changea la face de TAngleterre, et où tant dé sang fut versé, avait été annoncée par une grande comète d'un rouge sanglant et à longue queue , qui apparut au commencement de cette année-là : fatal présage, comme Ta dit un auteur* :

« L'an millième soixantième et sixième, la terre « des Anglais ressentit les feux d'une comète. »

Cette bataille fut livrée près d'Hastings , le jour de saint Calixte, pape, la veille des ides d'octobre.

* « Les chroniqueurs anglo-saxons nomment le jour de la bataille un « jour amer, un jour de mort, un jour souillé du^sang des braves.... « Longtemps après, on crut voir encore des traces de sang frais sur le « terrain où elle avait eu lieu...., quand un peu de pluie avait humecté « le sol. »

(M. Aug. Thierry, Histoire de la Conquête^ 4«'' vol., à la fin. )

CODRONNEMENT De" GUILLAUME. — ÉMIGRATION DES

Saxons. — L'an du Seigneur >I067, le duc de Normandie, Guillaume, entra à Londres au milieu de l'enthousiasme du clergé et du peuple et des acclamations de la foule qui le saluait roi \ Il fut couronné le jour de la Nativité de Notre-Seigneur , par Eldred, archevêque dTork : car il ne voulut pas être consacré par Tarchevêque de Cantorbéry Stigand , qui ne tenait pas légitimement cette haute dignité. Puis les seigneurs lui prêtèrent hommage , lui jurèrent fidélité ; et après avoir reçu des otages , il se vit bien assuré sur son trône et redouté de tous ceux qui avaient eu des pré-

* {Voir, pour la redd ition de Londres, la note importante placée sous le no 2 parmi les pièces justificatives du 2* volume de VHistoire de la conquête; pour le couronnement de Guillaume, les pages 4 2-^ 7 du même vol., 5* édition ). Afin de tenir la ville en respect, Guillaume fortifia la tour de Londres à l'orient , qu'il nomma tour Palatine. Deux autres tours furent construites à l'occident et confiées, l'une à Baynard, l'autre à Gilbert deMontfichet.

(Maitland. nistoni of London.)

46 '. GUILLÂUME-LE-CONQUÉKANT.

tentions au souverain pouvoir. Il réduisit villes et châteaux , leur imposa des gouverneurs de sa main, et fit voile vers la Normandie avec les otages et d^immenses trésors. Otages et trésors furent renfermés dans des forteresses et sous bonne garde. Puis, il revint promptement en Angleterre , pour récompenser ses compagnons normands , ceux qui l'avaient aidé dans la plaine d'Haslings à conquérir le territoire , et pour leur distribuer largement les terres et les possessions des Anglais dépouillés : le peu qui resterait à ceux-ci devait être frappé d'un servage éternel. Ce partage irrita les nobles du pays. Les uns se réfugièrent auprès du roi d'Ecosse Malcolm , les autres gagnèrent les lieux déserts et les forêts, et dans la vie farouche qu'ils y menaient, troublèrent maintes fois la sécurité des Normands. Les deux frères Edwin et Morkar, comtes, quittèrent TAngleterre, et avec eux Merther^ Wetthers, des nobles , des évêques , des clercs et une foule d'autres qu 'i I seraittroplongd'appelerpar leurs noms. Tous allèrent trouver le roi d'Ecosse Malcolm etfurentbien reçus de lui. Edgar Etheling ', héritier légitime du royaume d'Angleterre, voyant le bouleversement du pays, s'embarqua, avec sa mère Agathe et ses deux sœurs Marguerite et Christine, pour la Hongrie, où il avait pris naissance et où il voulait retourner ; mais une tempête le força d'aborder en Ecosse. Ce contre-temps fut cause que Marguerite épousa le roi Malcolm : la vie exem-

* Ou bien l'Etheling Edgar. Etheling était un titre de haute noblesse chez les Anglo-Saxons.

plarre et la sainte mort de cette princesse sont racontées avec détails dans un livre écrite ce sujet. Sa sœur Christine est honorée com me religieuse et comme fiancée au céleste époux. La reine Marguerite eut sh fils et deux filles. Trois de ses enfants, Edgar, Alexandre et David, devinrent rois d'après les droits de leur naissance; et sous leurs règnes , TEcosse fut le refuge de toute cette noblesse anglaise que les violences des Normands bannissaient du pays; mais n'anticipons pas.

La corruption des Anglais , cause de leur ruine. — Telle fut la fin de la domination anglaise dans notre belle patrie; jadis les premiers conquérants y avaient apporté leurs visages et leurs allures barbares , leur manière de combattre, leurs superstitions païennes; et déclarant la guerre à tous à propos de tout , ils avaient soumis la contrée |)ar les armes et par la ruse. Mais bientôt, ayant embrassé le christianisme, ils se livrèrent aux pratiques religieuses et négligèrent les exercices militaires. Ces rois quittèrent alors leur genre de vie; les uns à Rome, les autres en Angleterre méritèrent la couronne céleste et changèrent Jeur royaume temporel pour le royaume éternel. Beaucoup , faisant retentir le monde du bruit de leur sainte vie, fondaient des églises et des monastères, disposaient de leurs trésors en faveur des pauvres, et, pour tout dire en un mot , s'occupaient d'œuvres de charité. Notre île fut si souvent illustrée par des martyrs, des confesseurs, des vierges pieuses , que vous ne pouvez rencontrer quelque bourgade un peu considé- I. 2

t^ GUILLAUME-LE-CONQIIÉRANT.

rable, sans entendre prononcer le nom illustre de quelque nouveau saint. Cependant il arriva que le zèle de la charité se refroidit, que le siècle d'or fut changé en siècle de boue , que le goût des choses saintes tomba dans l'oubli; et qu'alors, comme précédemment du temps des Danois, les Anglais, chassés par les Normands , éprouvèrent la ruine que leurs iniquités avaient attirée sur eux. Car les grands du royaume, adonnésà la gourmandise età la luxure, n'allaient pas à l'église le matin, comme le doit faire un bon chrétien ; mais restaient dans leurs chambres , dans les bras de leurs femmes , et ne prêtaient qu'une oreille distraite aux messes et aux matines récitées en grande hâte par le prêtre. Les clercs et ceux mêmes qui avaient reçu les ordres étaient tellement ignorants, que celui d'entre eux qui savait la grammaire était pour les autres un objet d'étonnement. Tous buvaient sans honte en public : c'était là le soin qui les occupait le jour et la nuit. A force de manger, ils s'excitaient à boire; à force de boire, ils sollicitaient leurs estomacs gorgés de nourriture : ce n'est pas que je veuille étendre ces reproches à tous indistinctement. Je sais que dans la nation il y avait encore beaucoup de gens de toute condition et tout rang qui avaient gardé la crainte du Seigneur.

Prise d'Oxford et d'York. — -Distributions de TERRES. — Dians ce même temps le roi Guillaume mit le siège devant la ville d'Oxford qui lui résistait. Ce fût là que du haut des murs un des assiégés mettant

à Tail' la partie inférieure de son corps , fit entendre en dérision des Normands un sale bruit *. Cet affront transporta de colère Guillaume, qui s'empara facilement de la ville. De là il marcha sur York qu'il détruisit presque entièrement, après en avoir fait périr les habitants par le fer ou dans les flammes. Ceux qui purent échapper à ce désastre se réfugièrent en Ecosse auprès du roi Malcolm , qui accueillait volontiers tous les Anglais proscrits, à cause de Marguerite, sœur d'Edgar, qu'il avait épousée. U s'autorisait de cette union pour dévaster par le pillage et l'incendie les provinces qui bornent l'Angleterre. C'est pourq^uoi Guillaume rassembla un corps nombreux de gens de guerre et de fantassins , se dirigea vers les comtés du nord, fit raser champs, villes , bourgades , lieux fortifiés, livra au feu toute plantation, et cela surtout dans les provinces maritimes, tant à cause de sa colère, que parce que le bruit courait que le roi danois Knut allait arriver : i! voulait que sur le bord de la mer ce brigand et ce pirate ne pût trouver aucune subsistance. Le roi Malcolm vint alors se mettre sous la main de Guillaume et faire sa soumission. Ensuite Guillaume, ayant réduit les villes et les châteaux, et leur ayant donné des gouverneurs à lui , passa en Normandie emmenant les otages anglais et un immense butin; mais revenu peu de temps après en Angleterre, il distribua largement les possessions et les terres des Anglais à ses compagnons d'armes , à ceui^ qui avaient

' Stans nudato inguine sonitu partis inférions auras turbavit.

se GUILLAUME-LE-CONQUÉRÂNT.

combattu avec lui à la bataille d'Hastings. Le peu qui resta aux nationaux fut soumis à un éternel servage. Alors, Edgar Étheling, fils d'Edouard et légitime héritier du trône, quitta TAnglelerre , et avec lui les deux frères Edwin et Morkar , Merther et Welthers, comtes de Northumb&rland. Il serait trop long d'énumérer pap leur nom les évêques , les clercs et tous les autres gens illustres qui partagèrent cette fuite.

Prétendants a la papauté. — Pèlerins massacrés. — C'est à cette époque qu'à Home s'élèvent deux prétendants à la papauté, Alexandre et Cadèle. Un synode s'assemble à Mantoue , et par la médiation d'Hannon, archevêque de Cologne, Alexandre, s' étant purgé de l'accusation de simonie, est maintenu sur le siège apostolique, et Cadèle en est exclu, comme convaincu de simonie. — Vers le même temps aussi sept mille pèlerins qui se rendaient à Jérusalem pour s'y mettre en prières furent attaqués par les Arabes dans un petit château le jour de la Parascève * ; et il y en eut tant de blessés ou de tués, que deux mille à peine en échappèrent.

Naissance de Henri. — Mort de Robert (Comine.j — L'an du Seigneur ^068, il naquit au roi Guillaume en Angleterre un fils qui fut appelé Henri. Car

• Vendredi saint. C'est la sixième férié de la dernière semaine du Carême, TrapaaKSUY), préparation : parce que ce jour-là les juifs préparaient ce qui était nécessaire pour célébrer le sabbat.

ses premiers fils, Guillaunie-le-Roux et Robert^ étaient nés en Normandie , avant que leur père eût conquis r Angleterre . — La même année le roi Guillaume donna au comte Robert le comté de Northumberland. Mais les gens du pays se révoltèrent aussitôt contre le nouveau chef, et le tuèrent avec neuf cents hommes. Le roi Guillaume accourut , et détruisit jusqu'au dernier les auteurs de ce désastre.

DÉPOSITION DE l'ÉVÊQUE DE DORHAM. INVASION ET

RETRAITE DES Danois. —L'an du Seigneur >I069 vinrent auprès du roi Guillaume des gens qui accusaient de trahison Agelric, évêque de Durham. Celui-ci fut pris par les serviteurs du roi dans un domaine appelé Bourg, aiftené à Westminster et détenu dans une prison. Peu après, au mois d'août, son frère Égelwin, qui avait été fait évêque à sa place, fut relégué en exil. Vers le même temps, dans l'intervalle des deux fêtes de la vierge Marie , saison d'automne , les fils du roi Sroan * et son frère Osbern arrivèrent du royaume des Danois, avec trois cents vaisseaux, pourchasser d'Angleterre le roi Guillaume. A la nouvelle de leur venue, Edgar Étheling , fils d'Edouard, et le comte VValtheof, allèrent les rejoindreavec plusieurs milliers de gens de guerre : ils espéraient, à l'aide des Danois, s'emparer du roi Guillaume , et l'enfermer dans une prison perpétuelle. Ils firent alliance, vinrent avec leurs forces réunies assiéger York, s'emparèrent rapidement

' 11 rappelle plus bas Swen , qai est le véritabiti no4iK

de la viile et de la citadelle , et tuèrent dans ce lieu plusieurs milliers d'hommes. Puis ils jetèrent dans les fers les grands de la ville et de la province , et les torturèrent cruellement jusqu'à ce qu'ils leur eussent arraché tous leurs trésors. Ils prirent leurs quartiers d'hiver entre TOuse et la Irent, et maltraitèrent sans pitié les habitants de ce pays. Mais à la fin de l'hiver Guillaume accourut avec des troupes nombreuses, força * à la retraite les plus braves des ennemis, et extermina jusqu'au dernier les moins vaillants par le tranchant du glaive. Dans ce combat le comte Waltheof, homme d'une illustre naissance, avait seul mis à mort plusieurs Normands ; debout sur la porte de la citadelle , il faisait voler la tête de ceux qui approchaient. Guillaume remporta la victoire par la destruction complète de ses ennemis. Alors Edgar Étheling vint demander au roi Guillaume paix et pardon. 11 les obtint, et lui jura fidélité.

Pillage des églises. ~ L'an du Seigneur 4070, Guillaume, poussé par une mauvaise inspiration, dépouilla tous les monastères d'Angleterre de l'or et de l'argent qui s'y trouvaient : il les appauvrit ^ par son insatiable avidité ; et ne ménageant plus rien envers la sainte église, il. n'épargna pas même les calices et les tombeaux. Les évêchés mêmes et les abbayes, qui

• C'est-à-dire qu'il acheta à deniers comptants la retraite des Danois. ( V'otjez M. Aug. Thierry, vol. ii , page 90. )

^ Appropriaviî. Nous avons adopté la variante apporriavit.

tenaient des baronnies et qui jusque-là n'avaient subi aucune prestation séculière , furent orrevés par Guillaume du service militaire. De sa seule volonté il enrôla chaque évêché , chaque abbaye avec le nombre de soldats qui devaient être fournis en temps de guerre à lui et à ses successeurs. Ces actes d'enrôlement , ces témoignages de la servitude ecclésiastique furent déposés au trésor royal. Tous les gens d'église qui se refusèrent à accepter ce détestable engagement furent chassés du royaume. Pendant cet orage, Stigand , archevêque de Cantorbéry , et Alexandre, évéque de Lincoln * , se réfugièrent en Ecosse et y restèrent quelque temps. De tous les prélats anglais , le seul Egeiwin, évéque de Durham , quoique exilé et proscrit , garda dans son cœur le zèle de Dieu , et excommunia tous ceux qui faisaient invasion dans Téglise, tous ceux qui pillaient les choses saintes.

DÉPOSITION DE StIGAiND. — NOMINATION DE LaNFRANC.

— Deuxième fuite d'Edgar. — Cette année-là fut déposé Tarcheveque apostat Stigand, qui d'abord avait acquis à prix d'argent l'épiscopat de Helmham -, puis celui

• On ne peut admettrece passage. D'abord il n'y avait pas à cette éporjae d'évéque du nom d'Alexandre, et le siège de Lincoln n'esistait pas. 11 se trouvait alors à Dorchester, d'où il fut transféré à Lincoln par IVvêque normand Hemy en 4091 ou tout au plus en 4085.

'Les évêques d'Est-Anglie siégèrent d'abord à Dunwick ou Lunwick sur la côte de Suffolck. 11 y eut ensuite un second siège episcopal à Helmham. Dunwick ayant été dévasté par les Danois, les deux siéj{cs furen^

99^ GUILLAUME-LE-CONQIÉRANT.

rfe Winchester, et enfin la prélature de Cantorbéry ^ comme nous l'avons dit plus haut. Il avait occupé ces honneurs , non pas en vue de la religfion , mais pour satisfaire sa cupidité. On élut à sa place Lanfranc, d'abord moine du Bec, puis abbé de Caën, et qui, dans les hautes fonctions d'archevêque de Cantorbéry, se conduisit pendant dix-huit ans avec tant de sagesse, qu'il laissa à ses successeurs sa vie exemplaire à imiter. — Vers le même temps Edgar Etheling, qui avait fait sa soumission au roi Guillaume , passa de nouveau chez les Ecossais et faussa son serment. Après y être resté quelques années, il voulut encore éprouver la générosité du roi Guillaume , et alla le trouver en Normandie; celui-ci le reçut avec assez de bienveillance, et lui accorda dans sa munificence une livre d'argent pour son entretien journalier.

Soulèvementd'Héreward. — L'andu Seigneur ^ 071, les comtes Edwin , Morkar et Si ward , avec Égelwin , évêque de Durham, et plusieurs milliers de clercs et de laïques émigrèrent dans les forêts et dans les lieux déserts. En haine du roi , ils commirent en divers lieux une foule de désordres, et arrivés enfin à l'ile d'Ely, ils choisirent cet endroit pour demeure et pour asile. De là ils faisaient de fréquentes sorties à main armée, et sous la conduite d'Héreward, Anglais de

réuais à Hciinhain , transférés h Thetford sous le comjuérant, et do là Moijwixîk sous Guiliauino-ie-Roux.

( Ejrir. des adoers. de CmiUaume finals. ).

nation , homme d'une illustre naissance et d'un grand courage, ilscausaientdenombreux dommages au roi et dévastaient le pays. Ils construisirent dans les marais un chateau de bois qui aujourd'hui encore est appelé par les habitants le château d'Héreward. A cette nouvelle, le roi Guillaume, accompagné de tous ceux dont la valeur Tavait aidé dans la conquête, vint à Tîle d'Ely, et la cerna avec ses vaisseaux, ses fantassins et ses cavaliei*s. Puis il construisit dans les marécages mêmes des routes d'une longueur immense et des ponts ma^rnifiques, rendit accessibles aux chevaux et aux hommes ces terrains creux profondément détrempés par Teau , et jeta les fondements d'un château dans le lieu qu'on appelle Wisebert. A la vue de ces préparatifs les insurgés , à l'exception d'Héreward qui réussit à faire avec ses compagnons une fière retraite , vinrent se mettre sous la main du roi Guillaume et se rendre à discrétion. Alors le roi mit en prison Tévêque Egelwin, infligea à quelques-uns le dernier supplice , pardonna à d'autres ; plusieurs enfin furent punis d'une captivité perpétuelle. Quant à Héreward , tant qu'il vécut, il ne cessa de tendre au roi Guillaume les pièges les plus adroits.

Malcolm se soumet. — Moût d'Égelwin. — L'an du Seigneur -1072, le roi Guillaume entra avec une armée en Ecosse , espérant y rencontrer quelques-uns de ses ennemis. Mais après avoir parcouru tout le pays sans en trouver aucun nulle part, il reçut des otages du roi d'Ecosse et son hommage , puis revint en Angle-

26 ' GUILLÂUME-LE-CONQUÉRANÏ.

terre. — Cette même année Egel win, évêquede Dur ham, détenu sous la garde du roi à Westminster, mourut et fut enterré dans ce lieu même, à la chapelle de Saint-Nicolas.

Histoire de deux clercs bretons. — Environ vers la même époque, dans la ville de Nantes en Bretagne, vivaient deux clercs unis depuis leur enfance d'une amitié si tendre, qu'ils étaient déterminés à se dévouer, s'il le fallait , l'un pour l'autre. Us convinrent un jour que celui des deux qui mourrait le premier, apparaîtrait dans l'espace de trente jours, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil , à celui qui survivrait, et annoncerait à son ami ce qui se passe dans l'autre monde, étquelestlesort de l'âme une fois sortie du corps; afin qu'instruitsuffîsamment parce moyen, il pùtconnaître laquelle était bonne à suivre des diverses opinions philosophiques sur l'âme. En effet, lesPlatonicienspenseni que la mort de la matière, loin d'éteindre l'âme, la fait sortir de prison, et lui permet de remonter à Dieu qui est sa source. Les Épicuriens, au contraire, affirment que l'âme dégagée du corps est un souffle qui se dissipe, se perd, et s'évanouit dans les airs. Les théologiens à leur tour sont d'un avis opposé; ils disent que l'âme, après la mort, a trois demeures différentes, l'une dans le ciel , l'autre dans le purgatoire , l'autre dans l'enfer ; et que , si les âmes qui sont dans Tenfer ne doivent pas être sauvées, celles qui sont dans le purgatoire seront admises à miséricorde. Les deux amis se (lonnèienl donc leur foi , la confirmèrent par

serment; et, au bout de quelque temps, Tuii d'eux mourut de mort subite, sans confession et sans avoir reçu les sacrements. L'autre resta au nombre des vivants, et, l'esprit préoccupé de la promesse qu'il a\ait reçue, il attendit, sans résultat, le terme fixé pendant trente jours. Les trente jours révolus, il commençait à désespérer et se laissait distraire par d'autres pensées, quand le mort apparut tout à coup à son compagnon vivant, et lui parla le premier : « Me recon- « nais-tu? dit-il. —,^ te reconnais, répondit l'autre. — « 0 mon ami, reprit-il , ma venue peut être pour toi, « si tu le veux, d'une grande utilité : car moi je ne puis « rien y gagner. La sentence que Dieu a portée contre « moi m'a condamné, malheureux que je suis, à des « peines éternelles. » Et comme celui qui survivait promettait pour délivrer son ami de donner tous ses biens aux monastères et aux pauvres , de passer désormais ses journées et ses nuits en jeûnes et en oraisons : tt La sentence dont je t'ai parlé est irrévocable, reprit « de nouveau l'apparition. Comme j'ai quitté la vie « avant d'avoir fait pénitence, c'est par un juste juge- « ment de Dieu que j'ai été jeté dans les flammes sul- « fureuses de l'enfer où je serai tourmenté pour mes « crimes tant que les astres tourneront dans le ciel, « tant que la mer battra ses rives. Et pour te faire sentir « une des peines innombrables que je souffre , tends « ta main afin que j'y laisse tomber une seule goutte « de la sueur corrompue qui découle de mon corps. » Cette goutte tombée sur la main de l'autre traversa [)cau et chair comme un fer rouge , et y fit un trou

qui aurait pu contenir une noisette. Son ami ayant jeté un cri que lui arrachait la douleur : « Voilà ^ dit « le mort, qui te rappellera toute ta vie les tortures « que j'endure : sinon tu aurais volontairement négligé « le remède qui peut faire ton salut. Aussi , mainte- « nant que tu le peux encore, change ton genre de vie, « change surtout ton cœur, afin de désarmer le cour- « roux de ton créateur. » Comme ces paroles restaient sans réponse , le mort fixa sur son ancien ami un œil sévère et lui dit : « Si tu doutes, malheureux, retour ne- « toi , et lis ces caractères : » et en même temps il étendit sa main sur laquelle étaient inscrites des lettres noires. C'étaient des remercîments adressés par Satan el par la cohorte infernale aux gens d'église ; puisque, adonnés entièrement à leurs plaisirs, ils laissaient descendre dans Fenfer par la tiédeur de leur zèle tant d'âmes qui leur avaient été confiées, et en plus grand nombre que dans tous les siècles précédents. A ces mots l'apparition s'évanouit. Alors le survivant, après avoir distribué tous ses biens aux églises et aux pauvres, se rendit au monastère de Saint-Melaine *, et y prit l'habit de religieux , prodiguant des avertissements à ceux qui l'écoutaient. Et à la vue de sa conversion subite, tous disaient: « Ce changement est dû à ' « la main du Très-Haut. »

L'ÉGLISE DE CaNTORBÉRY EST DÉCLARÉE PRIMATIALE. —

' Abbaye de bénédictins à Rennes, où il y eut, dans le Vl*" siècle, un évéquc de ce nom.

La même année , à Windsor, d'après l'injonction du pape Alexandre et du consentement du roi Guillaume, en présence d'Hubert, légat de l'église romaine^ on agita la question de la primauté de l'église de Cantorbéry sur l'église d'York. Enfin il fut prouvé et évident, d'après l'autorité de certains titres anciens, que Téglise d'York devait se soumettre à celle de Cantorbéry, et obéir fidèlement, en ce qui toucherait la religion chrétienne, à toutes les recommandations de l'archevêque de cette vilîe, comme primat de la Grande-Bretagne : qu'ainsi , par exemple , si l'archevêque de Kantorbéry voulait tenir un concile, en quelque lieu qu'il le jugeât convenable, l'archevêque d'York avec tous ses suffragants et les clercs de sa juridiction, devrait s'y présenter, se conformer aux dispositions canoniques de l'archevêque de Cantorbéry, recevoir de lui la bénédiction episcopate, lui faire sa profession de foi canonique et lui prêter serment. Cette constitution fut ratifiée par ledit roi, par Lanfranc , archevêque de Cantorbéry , par Thomas, archevêque d'York , par ledit cardinal , et par tous les évêques et abbés du royaume.

DÉVASTATION DC MaINE. ■— COMPCT ECCLESIASTIQUE.

— Meurtre de l'archevêque de Rocen. — L'an du Seigneur >! 075, le roi Guillaume passa avec des forces imposantes dans la Normandie *, qui dès cette épo-

' Au lieu de Normanniam^ il faudrait plutôt lire Cœnomanniam {le Maine). En effet, dans Pannée 4073, cette province fut horriblement

que s'était révoltée contre lui, et la subjugua. Dans cette expédition les Anglais dévastèrent villes et bourgades, brûlèrent les vignes avec leurs fruits, et laissèrent pour bien longtemps , la province plus malheureuse et plus pauvre. La sédition étant enfin apaisée, Guillaume revint en Angleterre. — C'est aussi dans cette année, après la révolution de deux grandes

, années , en prenant à la quinzième année du règne de Tibère César, que tout s'accorde, d'après le cours du soleil et de la lune, avec l'année où Jésus-Christ fut baptisé, à savoir le huit avant les ides de janvier, le jour de l'Epiphanie et un dimanche, le commencement de son jeûne se trouvant à la seconde férié,

, et sa tentation à la sixième férié, quinzième jour avant les kalendes de mars. Or la grande année du cycle pascal comprend dix-neuf fois vingt-huit ans' , qui joints ensemble, forment cinq cent trente-deux ans. — Cette même année les moines de Saint-Ouen se jetèrent avec une troupe de gens armés, sur Jean, archevêque de Rouen, qui célébrait la messe, le jour de la fête du saint. Aussi lut-il décidé dans un concile, tenu à Rouen même, et présidé par le roi des Anglais, Guillaume, que les moines coupables de ce crime,

dévastée par une armée de race anglaise que GuilIaume-le-Conquérant avait enrôlée pour servir ses projets ambitieux 5 et l'on peut croire que les Saxons enveloppèrent dans la haine commune qu'ils portaient aux Normands des hommes qui leur semblaient être de la même race par la conformité du langage.

* C'est-à-dire la multiplication du cycle solaire de vingt-huit ans par le cycle lunaire de dix-neuf ans. {Voir la note! à la fin du volume.)

seraient enlerniés dans les prisons abbatiales , et feraient une pénitence perpétuelle , pour une si grande faute.

Élévation et réformes de Grégoire VII. — L'an du Seigneur ^074 , Grégoire, qui jusque-là avait été appelé Hildebrand, fut élevé à la chaire de saint Pierre, qu'il occupa douze ans, un mois et trois jours. Ce pape, dans un synode général, excommunia les simoniaques, interdit les offices divines au prêtres mariés, et défendit aux laïques d'assister à des messes dites par eux. C'était là une chose toute nouvelle et une injonction irréfléchie, du moins d'après l'aveu de beaucoup de gens ; car les saints pères ont écrit, que les sacrements ecclésiastiques , le baptême , l'extrême-onction , le corps et le sang de Jésus-Christ, ont, par l'invisible coopération du Saint-Esprit, le mêmeCTfet, comme sacrements, qu'ils soient conférés aux fidèles, par des bons ou par des mauvais ; parce que l'Esprit-Saint les vivifie mystiquement; et que les mérites des bons , comme les péchés des mauvais n'eu augmentent ni n'en diminuent la grâce. Cette décision de Grégoire fit naître un scandale tel, qu'au temps. des plus grandes hérésies aucun schisme si violent n'avait déchiré l'église ^ Les uns étaient pour

* Il est vrai que les décrets de Grégoire VII contre le mariage des prêtres excitèrent un soulèvement général parmi le clergé. Mais le grand réformateur pouvait-il souffrir que la féodalité envahît aussi l'église. En rompant le lien puissant qui attachait le clergé à l'ordre civil et politique , il préludait à des attaques plus directes contre la toute-puissance

52 GLILLAUME-LE-CONQUÉRANT .

la justice, les autres contre. Un petit nombre observaient leurs vœux de chasteté , quelques-uns en gardaient Tapparence par des vues d'orgueil et d'intérêt : beaucoup ajoutaient à leur luxure le parjure et des adultères multipliés. Pour comble de maux, les laïques, croyant le moment venu de se révolter contre les ordres sacrés , et de se soustraire à toute dépendance ecclésiastique , profanent le ministère sacré et se disputent le soin de le remplir ; ils baptisent euxmêmes les enfants, et se servent au lieu du chrême et des huiles saintes, de je ne sais quelle graisse* dégoûtante, lisse refusent à ce que des prêtres mariés donnent le viatique aux mourants, à ce qu ils remplissent le rite observé par Téglise dans les funérailles. Ils jettent au feu les dîmes dues aux prêtres , foulent souvent aux pieds le corps du Seigneur, s'il est consacré par des prêtres mariés, et se font un jeu de répandre sur la terre le sang de leur Dieu.

, Festin de noces a Norwich — Défaite des conjurés.

— Retraite des Danois. — Mort de la reine Edith.

— Cette année-là le comte Raoul ^, à qui le roi Guil-

fjue les princes s'étaient arrogée dans l'église, et assurait la liberté ecclésiastique qui était celle du monde. Au reste , on peut voir dans la suite du texte que Grégoire VII est traité avec peu de faveur. Doit-on déjà attribuer ce peu de sympathie à l'esprit d'opposition qui se développera si énergique ment plus tard ?

. * Sordido aurium humore , la sale humeur qui suinte des oreilles. 2 Rodulphus Radulphus, (Raoul). M. Aug. Thierry l'appelle Raulf de Oaël, comte de Norfolk. Roger était comte de Hereford, et second fils de Guillaume, fils d'Osbert.

laume avait confié le gouvernement de TEst-Anglie ', s'unit aux comtes Wallheof et Roger, pour chasser de son trône le roi Guillaume. Raoul épousait la sœur dudit comte Roger, et ce fut à ces noces que cette perfide conspiration fut ourdie. Ce Raoul était né d'une mère galloise et d'un père anglais ^. Quand arriva le jour des noces , dont nous avons parlé, les amis des deux comtes se réunirent dans la ville de Norwich. Apr. s un repas somptueux, les convives échauffés par le vin s'offrirent tous à trahir le roi, en l'invectivant à grands cris : « Il n'est nullement juste « et convenable , disaient-ils , que cet homme , né « d'un commerce adultère, commande à un si grand « royaume et à tant de gens d'illustre naissance. » Les chefs de ce complot étaient donc Roger , Waltheof et Raoul , soutenus par plusieurs évêques et abbés, par une foule de barons et de chevaliers. Tous d'un commun accord députèrent vers le roi des Danois , pour solliciter vivement son assistance. Puis chacun des chefs, selon son pouvoir, ayant réuni des Gallois à ses troupes, alla porter le pillage et Fincendie dans les domaines royaux. Mais les troupes en cantonnement, qui gardaient les possessions du roi, marchèrent à leur rencontre avec la population de la province, et s'efforcèrent de s'opposer aux projets des ennemis. Sur ces entrefaites, le roi Guillaume,

' Angliœ ronsuîutum. Nous avons adopté la variante Est Aa^Uœ. ■^ Cétait un seigneur breton , dit M. Aug. Thierry , d'après la chronique de Gibson.

^1 GlII.LAlIMi:-LK-COiVQUKRÂNT.

revenu précipitamment de Normandie, s empara du comte Roger son parent et de Waltheof, les fit charger de chaînes et enfermer dans une prison. A cetle nouvelle, le comte Raoul, saisi de crainte, s'échappa de TAngleterre. Le roi Guillaume vint investir Norwich avec son armée. L'épouse du comte Raoul , se défendit dans la citadelle, avec ses vassaux j et quand la famine la contraignit à capituler, elle ne fut reçue h merci, qu'après avoir promis, par serment, de , quitter T Angleterre pour n'y plus revenir. Quant aux Gallois qui avaient assisté à ces fatales noces, les uns eurent les yeux crevés par ordre de Guillaume, les autres furent exilés, quelques-uns enfin pendus à des gibets. Après cet heureux succès, arrivèrent de Danemark Knut, fils de Swen, et le comte Hacon avec deux cents vaisseaux ; mais quand ils eurent appris ce qui était arrivé à leurs amis, ils changèrent la marche de leurs vaisseaux, et relâchèrent en Flandre, n'osant engager le combat avec les Normands. Cette même année la reine Edith s'endormit dans le Seigneur, le quinzième jour avant les calendes de janvier \ à Winchester, et, par Tordre du roi, fut en-

' C'est-à-dire le ^ 8 décembre . — Matt. Paris, comme tous les écrivains de son temps, se sert des termes romains calendes, ides, nones, et l'on a souvent à regretter Finexactitude des copistes ; mais quand il désigne les jours par les noms des saints, la date est ordinairement précise. On sait qu'on entend par calendes le premier de chaque mois; par nones le 5 de janvier, de février, d'avril, de juin, d'août, de septembre, de novembre, do décembre, le 7 de mars, dé mai, de juillet, d'octobre; par ides le 13 ou le 15, selon les mois que nous venons de nommer. Par conséquent,

ANNEK 1075. 35

sevelie à Westminster auprès de son époux le roi Edouard.

Supplice de Waltheof. — Guerre avec; la France. — L'an du Seigneur 1075, le roi Guillaume ordonna qu'on tranchât la ^^te au comte Waltheof à Winchester et qu on Tenterrât hors de la ville dans une fosse creusée entre deux chemins. Mais quelque temps après, le corps fut déterré et enseveli avec de grands honneurs dans Tabbaye de Croyland. Le roi passa ensuite dans la Bretagne Armoricaine et assiégea le château deDol. Mais le roi de France arriva avec une armée et intercepta toiit moyen de subsistance. Le roi fut obligé de lever siège; dans sa retraite il perdit beaucoup d'hommes et de chevaux , et abandonna de grandes richesses. La paix fut bientôt rétablie entre les deux rois , mais pour peu de temps. Cette même année le même Guillaume , le saint jour de Pâques, dans Téglise de Fecamp*, consacra sa fille Cécile au Seigneur. Vers cette époque aussi , Robert, fils du roi Guillaume , envahit la Normandie à main

selon que les ides seront le 13 ou le ^15, le mois aura dix-neuf ou dix-sept jours avant les calendes du mois suivant. Le mois de février étant composé de vingt-huit jours seulement, n'aura que seize jours avant les calendes ; et dans Tannée bissextile, on désignera le 24 sous le nom de bis sexto calendas mariii^ et le 25 par sexto seulement.

{Voir le Traité d'AuBRioT, et Vart. d^MoRERY, ainsi que sa Table de réduction.)

* Fisthanni^ sans doute jPtScam ni. Elle devint ensuite abbesee de h Trinité à Caen.

se GUILLÂUME-LE-CONQUÉRANt.

armée ; il s'autorisait de ce que Guillaume , avant là conquête de l'Angleterre , la lui avait donnée pardevant le roi de France. Mais comme le père ne voulait plus s'en dessaisir en faveur de son fils , Robert vint en France, et, avec le secours du roi de ce pays, il faisait de fréquentes incursions en Normandie , pillant, brûlant les métairies, tuant les hommes et causant à son père de vives inquiétudes et de grands chagrins. Le roi Guillaume combattant contre son fils Robert près d'un château de France nommé Gerberoy , tomba de cheval. Son second fils , Guillaume, fut blessé; beaucoup de ses vassaux furent tués. Alors le roi maudit son fils, et Robert, jusqu'à sa mort, éprouva les effets trop visibles de la malédiction paternelle!

Mort de l'évêque normand de Durham. — Vers le même temps Gaultier *, évèque de Durham, au mépris de la dignité pontificale , s'était mêlé de soins séculiers et avait acheté de Guillaume le comté de Northumberland. Il exerçait les fonctions de vicomte, intervenait dans les jugements civils, et tourmentait tous les gens de la province, tant nobles que serfs, par des exactions insupportables. La population, réduite à la dernière misère par l'avidité de l'évêque et de ses officiers, s'indignait de se voir forcée sans cesse à payer de si lourdes sommes. Les habitants con-

♦ ff^alieruSy Gaultier; M. Aug. Thierry dit PTaulcher. C'était qd Lorrain. , .

vinrent unanimement de se réunir en conférence secrète, et là décidèrent d'un commun accord qu'ils se rendraient avec des armes cachées à la cour du comté, afin de venger leurs injures s'ils y étaient contraints. D'après celte résolution , les gens du pays arrivèrent mal disposés contre Tévéque , à l'assemblée , qui se tenait comme à l'ordinaire , et demandèrent que justice leur fût faite sur les griefs dont ils se plaignaient. L'évêque leur répondit durement : « Je ne « ferai droit ni aux dommages ni aux affronts dont « vous me parlez, qu'auparavant vous ne me comp- « tiez 400 livres en bonne monnaie. » Celui des réclamants qui portait la parole au nom des autres , demanda à l'évêque la permission de s'entendre avec eux sur le paiement de la somme demandée , afin qu'après en avoir délibéré, il pût lui rendre une réponse plus exacte. La permission accordée, ils s'éloignèrent un peu. Puis tout à coup le chef des conjurés, dont tous attendaient la décision, s'écria précipitamment en langue anglaise : « Courtes paroles, « bonnes paroles: tuez l'évêque M » A ce signal , tous ensemble tirent leurs armes , massacrent sans pitié l'évêque et cent de ses hommes avec lui , sur les bords de la Tyne , à Tendroit où Gaultier tenait ses plaids de haute justice^.

* Shorte red, god red; sle aye the bishoppc. (Texte /lir, avec la correction de M. Aug. Thierry.)

' Ducange, dans son Glossuirv^ à propos de ce p<iss{i{]p inrnie , dit : Placiium leihiferum seu criminale ; plaid criminel, c'est-à-dire de haute

||...v : ;^ (UJILLAUME-LE-CONQIÉRANT.

CoïiRïrcTiON DU CALCUL DE Denys. — L'ail du Sei- ^nenr t076 se trouve être la treizième année du premier cycle de dix-neuf ans, en multipliant la grande année de Denys , deux grandes années s'étant écoulées depuis la passion du Seigneur; et dans cette année 4076 toutes les observations relatives au cours du soleil et de la lune concordent avec Tannée de la passion * du Seigneur. D'où il est clair que Denys n'a point introduit exactement dans son cycle les années du Seigneur. Car dès qu'il règle son cycle sur la cinq cent trente-deuxième année du Seigneur , il prétend que le Christ naquit la deuxième année de la première grande année ; et d'après cela cette année 1076 concordant avec l'année de la passion du Seigneur devrait être non la treizième, mais la trente-troisième année du grand cycle , parce que le Seigneur souffrit la passion à trente-trois ans. Par conséquent , puisque surtout le cours du soleil et de la lune concordent avec la vérité évangélique , Denys a placé la nativité du Christ vingt-un ans plus tard qu'il ne le devait

r'iiVkVL , ABBÉ DE SaiNT-AlBANS. — MoRT d'HeRLUIN.

— Apparition d'un météore.— L'an du Seigneur i077,

justice. Le terme placitum s'employait aussi pour l'action judiciaire et désignait à la fois le tribunal et le procès. Souvent il revient au mot assises : Placitade nova disseisinâ, assises ot novel dissaisin.

' Le texte donne inrarnationia, qui nous parait fautif, d'après le sens général de ce passage et du précédent.

(loir la noie I à la fîn du volume.)

ANNEK ^077. 59

Paul , moine de Caen ', prit , le quatrième jour avant les calendes de juillet , le gouvernement de Téglisc du bienheureux saint Albans , premier martyr d'Angleterre. En peu de temps, par le conseil et Faide de Lanfrauc , archevêque de Cantorbéry , il embellit et augmenta le monastère. 11 fit construire élégamment une nouvelle église avec un mur d enceinte et toutes les dépendances qui convenaient. Il réforma Tordre monastique tout à fait désorganisé ; éleva un couvent en 1 honneur du bienheureux martyr saint Albans, et Fenrichit de livres divins et d'objets de luxe. Cette même année , Herluin , premier abbé du Bec , quitta la vie et rendit à son créateur son âme pieuse. Cette même année aussi, le jour des Rameaux , vers la sixième heure environ , au milieu d'un ciel serein , on vit paraître une grande étoile à côté du soleil.

Démêlés de Grégoire Vil et de Henri IV. — Cette même année , Fempereur Henri ayant réuni à Worms un concile de vingt-quatre évêques et de beaucoup de princes , fit décider que tous les décrets et actes du pape Grégoire (celui qu'on appelait auparavant Hildebrand) seraient annulés. Tous les assistants , à Fexception de quelques-uns , abjurèrent Fautorité d'Hildebrand. Hildebrand, de son côté, excommunia Fempereur; son dessein était de four-

' C'était le parent, d autres disent le iils de Ljuifrauc.

( Voir sa Vie dans celle des vingt-trois al)l)és de Mattli. Paris.)

40 GI)1LLAUME-LE-C0NQU"ÉRANT.

ilir ainsi aux grands un juste motif pour se détacher de Tempereur. Peu après , Hildebrand , ayant dégagé les princes de la sentence d'excommunication , donna l'absolution à l'empereur lui-même en Lombardie*; mais ce n'était qu'une feinte paix, car on vit bientôt tous ceux qui avaient abjuré d'abord l'autorité d'Hildebrand, abjurer celle de l'empereur. Ils élurent pour leur roi Rodolphe, duc de Bourgogne, et le pape lui envoya une couronne où étaient écrits ces mots :

« Une pierre donne le diadème à Pierre. Pierre le donne à Rodolphe '. »

Rodolphe fut sacré roi par Sigifred , archevêque de Mayence ; mais les Mayençois s'étant révoltés contre eux , Rodolphe s'enfuit pendant la nuit avec l'archevêque. Hildebrand donna l'absolution à tous ceux qui s'armeraient contre l'empereur; mais Henri ayant trouvé fermé le passage des Alpes, n'en déjoua pas moins toutes les embûches de ses ennemis , s'avança par Aquilée jusqu'à Ratisbonne ^ , y livra ba-

' Çn conséquence de la décision des états de l'empire rassemblés à ïribnr, l'empereur Henri IV, effrayé, traversa les Alpes au milieu de l'hiver (^077) pour se rapprocher du pape qui s'arrêtait auprès de la fameuse comtesse Mathilde, à son château de Ganossa dans le Modénois. L'absolution ne lui fut accordée que sous les conditions les plus humiliantes. Il fut obligé de faire pénitence pieds nus , dans la cour du château de Ganossa, pendant trois jours consécutifs, et de signer tout ce qu'il plut au pape de lui prescrire.

( KocH. , Tahl . des lUvoL , I «r vol. , p . 1 6^. )

2 Petra dédit Pctro : Petrus diadema Rodolpho. Allusion à ces paroles de Jésus-Ghrist ; o Vous êtes pierre , et sur celte pierre je bâtirai mon église. »

^ D'autres historiens disent VVurtabourg.

ANiMiES 1078-1079. 41

taille à Rodolphe , et le mit en fuite ; dans une seconde expédition il dévasta la Souabe.

DÉDICACE DE l'église DO Bec. — L'an du Seigneur 1078, eut lieu la dédicace de Téglise du Bec, le dixième jour avant les calendes de décembre , en rhonneur de la vierge Marie , et par le ministère de Lanfranc, archevêque de Cantorbéry. Ce fut lui aussi qui , après la mort de Tabbé Herluin , posa la première pierre du nouveau monument.

Emprisonnement d'Eudes. — Violences de Tdrstin. — Faits divers. — L'an du Seigneur 1079, le roi des Anglais , Guillaume , conduisit une armée nombreuse dans le pays de Galles , le subjugua , et reçut des petits rois de cette contrée hommage et serment de fidélité. 11 fit saisir son frère Eudes, accusé» de trahison, et le fit enfermer'. Cette même année, Turstin , abbé de Glaston , commit un crime abominable. 11 fit tuer trois moines qui s'étaient réfugiés à l'ombre de l'autel, et en blessa dix-huit si grièvement que leur sang coula à flots de l'autel sur les marches, et des marches sur le pavé. Cette même année l'empereur Henri , le jour de la Pentecôte , dans un concile tenu à Mayence , désigne pour pape Guibert , ^ évêque de Raven ne. Cette même année la ville d'Antioche , capitale de la Syrie , est prise par les païens

' Voyez M. Aug. Thierry, page 247 et suiv., tome ii.

4^ GLILLAUME-LE-CONQUERAINT.

avec toute la province adjacente et beaucoup d^autres

lieux.

Prédiction de Grégoire Vil. — L an du Seigneur d080, le pape Hildebrand, le même que Grégoire , par une prétendue révélation divine, prédit qu'un faux roi mourrait cette année. Sa prédiction se vérifia; mais elle fut trompée dans son objet : car il entendait désigner ainsi Tempereur Henri ; et ce faux roi fut Rodolphe , tué par ce même empereur Henri avec une foule de seigneurs Saxons, dans une sanglante bataille livrée aux Saxons révoltés.

Concile. — Tremblement de terre. — L'an du Seigneur i081 , Guillaume , archevêque de Rouen , tint un concile à Lillebonne , en présence du roi Guillaume, et d'une foule de princes et d'évêques. Cette même année eut lieu un tremblement de terre qui se manifesta par un sourd mugissement , la première heure de la nuit , le sixième jour avant les calendes d'avril.

Fin de la chronique de Marianus Scot. — C'est jusqu'à l'an du Seigneur 1082 que Marianus Scot a conduit sa chronique , qui commence à la nativité du Christ. Il a fait tous ses efforts pour corriger l'erreur chronologique touchant les années du Sauveur, erreur qui se trouve dans le cycle de Denys, comme nous Favons montré clairement. Contrairernentau cycle de Denys , il a lixé les années du Sau-

veur d'après les véritables dates fournies par rÉvangile.

Mort de Mathilde, femme de Guillaume — Recensement TERRITORIAL. — L'ail du Seigiieur 1083 , mourut la reine Mathilde, fille de Baudouin , comte de Flandre , et épouse du roi Guillaume. Elle fut enterrée avec de grands honneurs à Caen , dans un monastère de religieuses qu'elle-même avait fondé. C'était une princesse incomparablement noble et pieuse , dont la généreuse libéralité fît la joie de la sainte église. Vers le même temps , le roi Guillaume envoya des justiciers dans les comtés d'Angleterre, et les chargea de savoir combien d'acres ^ ou d'arpents de terre dans chaque domaine rural ^ pouvaient être labourés en un an par une charrue , et combien il fallait de bêtes de somme pour suffire à la culture d'une hyde '^. L'enquête devait porter aussi

* Adopt. la variante acrcp, au lieu à'açfri.

^ Villa (teste /lie). Lamanse, d'après Glanvil etBracton, peut être composée d'une seule maison ou de plusieurs , mais sans voisinage. Si elle est jointe à une autre manse, il y a ville (villa) ; car la ville estavoisince de plusieurs manses, et la villata de plusieurs voisins. Or, le manoir peut être composé de plusieurs villœ ou d'une seule. Les villas , ce <|ue nous entendons aujourd'hui par village, petite bourgade, furent divisées sous Richard II en murales et rurales. La villa muralis répondit sdns doute au mot villata qui était plus que villa. — Villa est quelquefois aussi , mais rarement, employé pour désigner ville dans le sens inoderne.

•^ On entendait par hijda l'espace de terre qu'une seule charrue peut cultiver dans un an. Les Ecossais l'appelaient hilda. Ce terme ne paraît point différer de rffrrwra, rarrticnia terra.

44 GLILLAUME-LK-CONQUERANT.

sur le produit annuel des villes, des chateaux, des domaines ruraux , des bourgs , des fleuves , des marais , des bois , et sur le nombre d'hommes d'armes qui se trouvaient dans chaque contrée. La rédaction écrite de cette enquête fut portée à Westminster dans le trésor royal où elle est encore aujourd'hui ^ . Enfin Guillaume exigea dans tout le royaume sans distinction six sols d'argent pour chaque hyde ou journée de terre.

DÉPOSITION DE Grégoire VII. — L'an du Seigneur 1084, les Romains reçurent dans leur ville l'empereur Henri , et déposèrent de leur propre autorité le pape Hildebrand. A sa place on élut Guibert , archevêque de Ravenne , sous le nom de Clément. Tous criaient qu'Hildebrand avait été justement déposé comme coupable de lèse-majesté , lui qui avait élevé un autre empereur à la place du véritable. Ceux qui n'étaient pas du même avis , s'appuyaient dans leurs réclamations sur ce qu'un pape ne pouvait être renversé d'après l'avis de quelques individus qui même n'étaient que des laïques; ils ajoutaient un motif plus sérieux encore : c'est que, du vivant d'un pontife, on n'en pouvait pas élire un autre. Henri , cependant ,

* Matt. Paris ue nomme pas ici le Doomsday book^ le livre du jugement; mais il est évident quMl s'agit de ce recueil fameux oîi la conquête fut enregistrée tout entière , et que les Anglo-Saxons nommèrent ainsi , parce que, semi)lable au jugement dernier, il n'épargnait personne. Ils avaient effacé les Bretons de la terre de Bretagne; ils furent effacés à leur tour de la terre anglaise.

fut rétabli dans la dignité impériale, et reçut du pape Clément la qualité de patrice des Romains. Cette même année on élut pape Didier, abbé du Mont-Cassin \ pour Topposer à Clément, mais il mourut peu après de la dyssenterie.

Serment de fidélité prêté a Guillaume. — Cette même année , à Westminster , le roi des Anglais , Guillaume, dans le saint jour de la Pentecôte, ceignit le baudrier militaire à Henri , le plus jeune de ses fils ; ensuite il exigea hommage et serment de fidélité des hommes de toute TAngleterre, quels que fussent leurs fiefs ou leurs tenements^, et après avoir

* il prit le nom de Victor III, et n'occupa le siège pontifical que quatre mois et sept jours depuis son sacre. Mais il ne fut élu qu'après la mort de Grégoire VII qui arriva le 24 mai 4085. H y a donc erreur de date.

* « Les vassaux normands qui recevaient des terres du roi , avaient le droit d'inféoder une partie de leurs domaines à des vassaux inférieurs ; ce sont les chevaliers tenanciers. C'est dans cette classe qu'il faut ranger les Anglais qui gardèrent quelques propriétés ; mais au lieu que chez les autres nations les arrière-vassaux ne prêtaient serment qu'à celui de qui ils relevaient , en Angleterre, les arrière-vassaux prêtèrent serment au roi ; ils eurent deux suzerains, le roi et celui de qui ils tenaient leurs terres ; par là tous les seigneurs féodaux dépendaient de Guillaume, tous lui devaient des hommes, des chevaux, des armes et surtout fidélité ; les évéques, les abhés, tous les ecclésiastiques furent obligés à ce service. La cérémonie de l'hommage prouvait la force de la royauté. Le vassal, sans armes, la tête nue, à genoux, les mains placées dans celle du roi, lui disait : « Écoutez-moi , mon seigneur, je deviens votre homme-lige pour ma vie, pour mes membres, pour mes dignités terrestres, je vous serai fidèle à la vie et h la mort; ainsi que Dieu me soit en aide. » Le temps

A6 GUlLLAUME-LE-CONQUÉrUNT.

par le droit ou par Finjuslice, extorqué à tous, sans distinction de personne, des sommes énormes, il passa en Normandie.

Misères des vainccs. — Puissance de Guillaume. — L'an du Seigneur 1085 , alors que les Normands avaient accompli sur la nation des Anglais les terribles décrets de Dieu , alors qu'on aurait eu peine à trouver dans tout le royaume un seul homme puissant qui fût de race anglaise; que tous étaient plongés dans Teffroi et courbés sous l'esclavage , et que le nom d'Anglais était devenu un titre humiliant, le royaume eut à souffrir une foule d'impôts injustes et de coutumes exécrables. Plus les principaux | indigènes] s'efforçaient de faire triompher le bon droit, plus la violence s'appesantissait. Ceux qu'on appelait les justiciers étaient les premiers auteurs de toutes les injustices. Celui qui s'emparait d'un cerf ou d'un chevreuil avait les yeux crevés , et on ne trouvait personne qui s'opposât à de pareilles lois ; car ce roi farouche aimait les bêtes sauvages comme un père aime ses enfants. Enfin , par un caprice tyrannique , il exigea qu'on rasât des bourgades où vivaient des familles , des églises où l'on se livrait à la prière , afin de donner libre carrière aux cerfs et au gibier *. La

était loin où ]a féodalité descendrait à tant de respect pour les rois de France. »

( M. C. Gaillardin, Hist, du moyen âge, 5« cahier. ) * En changeant eu forêt le vaste terrain qui s'étend entre Salisbury vl la mer, et en comprenant dans son domaine toutes les grandes forêts

ANNEK ^085. 47

tradition raconte que trente milles et plus de terrain labourable furent réduits en bois pour servir d'asile aux bêtes fauves. Guillaume construisit plus de chateaux que tous ses prédécesseurs. 11 tenait la Normandie par droit héréditaire ; il avait conquis le Maine; la Bretagne armoricaine dépendait de lui ; il régnait seul en Angleterre; il venait de recevoir la soumission de TEcosse et du pays de Galles ; et la paix publique était si bien observée, qu'une jeune fille chargée d'or aurait pu traverser T Angleterre en toute sécurité.

Translation de lVIveché de Dorchester a Lincoln. — Un peu auparavant, le roi Guillaume avait donné

de l'Angleterre , on ne peut croire que le conquérant fût uniquement préoccupé de satisfaire sa passion et celle de ses fils pour la chasse. Des motifs politiques semblent aussi l'avoir guidé. Par la première mesure, il assurait à ses recrues de Normandie un lieu de débarquement à l'abri des Saxons. Par la seconde , il interdisait aux vaincus des asiles redoutables pour les vainqueurs. La sévérité même des lois contre la chasse dut, dans l'origine, être une puissante sauve-garde de la vie des Normands.

( ^o/r M. Aug. Thierry, 2e vol., p. 272 et suivantes. )

— On connaît la longue et populaire célébrité de Robin Hood, le chasseur réel ou fantastique de la forêt de Sherwood, au temps du roi Richard- Cœur- de-Lion.

Quoi qu'il en soit, la forêt neuve parut funeste à la famille du conquérant. Dans l'année 4081, Richard, fils aîné de Guillaume-le-Bâtard, s'y blessa mortellement, froissé contre un arbre par son cheval. Au mois de mai de l'année HOO, Richard, fils du duc Robert et neveu du roi Guillaume-le-Roux, y fut tué d'un coup de flèche tiré par imprudence; et , chose bizarre, ce roi y périt aussi et de la même mort, dans le mois de

uillof de la mémo année.

(M. Aug. Thierry, 2«^ vol., p. 3^2.)

à Remy , moine de Fecamp , l'évêché de Dorchester. L'évêque ne put souffrir que sa résidence se trouvât fixée dans une ville de si peu d'importance , tandis que dans son diocèse était comprise la ville de Lincoln, bien plus digne, à ses yeux, de devenir le siège episcopal. Il acheta donc des domaines sur le haut de la montagne et y fit construire une église. L'archevêque d'York prétendit que le terrain et la ville dépendaient de sa juridiction ; mais Remy fit peu de cas de ces réclamations , poussa vivement Touvrage commencé , acheva Tédifice , y appela des clercs et illustra la nouvelle église par sa science et par l'austérité de ses mœurs. Ce Remy était petit de taille , mais grand de cœur; si son teint était noir , son âme. ne Tétait pas. Quand on lui intenta Taccusation d'avoir trahi le roi, un de ses serviteurs subit pour lui Tépreuve du fer rouge, sauva ainsi son maître , le rendit à Tamitié du roi , et lava la tache imprimée à la dignité pontificale. Tel est Thomme qui fonda, à cette époque et pour les causes dont j'ai parlé , la moderne église de Lincoln.

Inondation. — Fondations de monastères.— Moeurs ET enfants de Guillaume. — Mort de Grégoire VII. — L'an du Seigneur 1086 eut lieu une inondation terrible qui, en beaucoup d'endroits , causa de grands malheurs et de grands dommages. Vers la même époque, le roi Guillaume fonda deux monastères, l'un en Angleterre et sous l'invocation de saint Mar tin, près d'Hastings , au lieu même où, dit-on,

ANNÉE >I086. /i9

fut livrée la bataille entre lui et Harold. On l'appelle Tabbaye de la Bataille. H y établit des moines qui devaient célébrer Toffice divin pour Tâme d'Harold et de tous ceux qui étaient morts dans cette journée ; et il augmenta ce monastère de possessions convenables. L'autre abbaye fut construite en Normandie et dédiée à saint Etienne , premier martyr. Guillaume Tenrichit de beaux domaines et de présents ma^jnifiques. Il eut de la reine Mathilde plusieurs enfans : ïlobert, Richard, Guillaume et Henri. L'aîné , Robert , du vivant même de son père , ne put souffrir d'être frustré de la Normandie , et, plein de colère , il s'en alla en Italie pour épouser la fille du marquis Boniface , s'appuyer sur de puissants alliés, et faire ensuite la guerre à son père. Mais, trompé dans ce dessein , il excita contre son père le roi de France Philippe. Aussi privé de la bénédiction et de l'héritage paternels, il ne put succéder au trône d'Angleterre après la mort de son père, ni garder longtemps le duché de Normandie. Le noble Richard ' , jeune homme de grande espérance, périt d'une triste mort à la fleur de sa première jeunesse. On raconte qu'un accident funeste mit fin à ses jours tandis qu'il chassait le cerf dans la foret neuve , dans ce même lieu où , comme nous l'avons dit , Guillaume avait détruit les manoirs et les églises, afin d'en faire une épaisse forêt et l'asile des bêtes fauves. Les filles de Guillaume étaient au nombre de cinq :

* Adopte la variante Richardus au lieu de rex.

Tune, Cécile, fut abbesse de Caen ; l'autre, Constance, avait été mariée à Alain, comte de Bretagne ; la troisième , nommée Adèle , épouse du comte Etienne de Blois \ prit Thabit de religieuse après la mort de son mari, à Marchiennes ^; la quatrième fut fiancée à Harold , depuis roi des Anglais^; la cinquième fut promise à Alphonse , roi de Galice ; mais je n'ai pu me procurer leurs noms. Dans sa première jeunesse, le roi Guillaume méprisa tellement la chasteté, qu'il avait la réputation publique d'être infatigable auprès des femmes ^ ; mais d'après le rapport des seigneurs de sa cour , lorsqu'il eut été engagé par mariage , il se conduisit de manière à ne pas donner prise pendant longues années au plus léger soupçon d'adultère. Il était doux et facile à l'égard de ses sujets soumis ; il était inexorable envers les rebelles. Tous les jours il entendait la messe ; il assistait exactement aux matines, aux vêpres, et aux heures régulières. Ce que nous ve-

^ Adopté la variante Blesensis au lieu de Beccensis.

' Mercenniacum . Célèbre abbaye de Flandre, au diocèse d'Arras. Il y a , plus loin , Marcenniacum.

3 Nous rétablissons le sens d'après la variante du manuscrit de Cambridge.

-• Voici le texte : CastiUitem adeà respuii^ vt publiée diceretur ipsum in fœminas quidvis posse. La variante donne tout le contraire : Castitatem adeo respeorit^ ut publiée dieereiur ipsum in fœminà nihil posse. Cette dernière leçon est aussi celle du manuscrit de la Bibliothèque Royale. Toutefois nous inclinons vers le premier sens, d'autant plus que ce manuscrit, qui ne va que jusqu'au règne de Jean , et ne date probablement que du quinzième siècle, est incomplet même dans son contenu, et mérite, à notre avis, assez peu de confiance.

lions de dire sur son caractère doit suffire. Cette même année , le pape Grégoire , qu'on appelle aussi Hildebrand , mourut à Salerne. Il réunit autour de lui les cardinaux et s'accusa d'avoir beaucoup péché dans ses devoirs de pasteur , et d'avoir , à la persuasion du diable , appelé sur le genre humain la colère et la haine de Dieu *. Clément lui succéda dans le saint siège de Rome , et après la mort de Clément^, qui arriva peu de jours après , l'abbé du Mont- Cassin , Didier, fut élu sous le nom de Victor.

Faits divers. — Translation de saint Nicolas. -- L'an du Seigneur 4087 , le jour de Noël , le roi des Anglais Guillaume , tenant sa cour à Glocester, donna à ses trois chapelains , Maurice , Guillaume et Robert , les évéchés de Londres , de Norwich et de Chester. Cette même année mourut Guiscard , duc de Fouille : ses deux fils , Roger et Bohémond, lui succédèrent. Cette même année aussi , tandis que les Vénitiens méditaient d'enlever le corps de saint Nicolas ^ de la ville de Myra en Lycie , désolée par les

* Cette assertion paraît contraire à la vérité. Grégoire VII resta ferme et sûr de lui jusqu^à la dernière heure. Au lit de mort , il refusa d^absoudre l'empereur Henri, l'anti-pape Guibert et leurs adhérents. Il expira en disant : « J'ai aimé la justice et haï l'iniquité; voilà pourquoi je meurs en exil. »

* Je ne sais quel est ce Clément. L'histoire donne pour successeur immédiat de Grégoire l'abbé Didier; et si c'est Clément (Guibert), il y a erreur et contradiction évidentes.— Didier, désigné par Grégoire VU luimême , ne consentit à se laisser introniser qu'un an après son élection.

3 On n'a sur l'existence de saint Nicolas, évéque de Myra, que des no

Sr GUILLAUME -LE -CONQUÉRANT.

ïurc&, ils furent prévenus par des habitants de Barî , qui ^ au nombre de quarante-sept , vinrent d'Antioche à Myra. Ils finirent par découvrir quatre moines qu'ils forcèrent de leur indiquer la tombe du saint. Ils la brisèrent , en retirèrent les os de saint Nicolas qui nageaient dans une liqueur huileuse /elles portèrent en grande pompe à Bari. Cette translation eut lieu sept cent quarante-six ans après la mort du saint évêque Nicolas.

Condamnation de Bérenger. —Vers le même temps, Bérenger, archevêque de Tours % tomba dans une

tions fort peu authentiques. {Voyez MORÉRY, Diet., art. saint Nicolas de Myre. ) Même incertitude sur la date et sur le fait mém« de la trans-

, lation.

^ Nous devons signaler ici quelques erreurs. Bérenger ne fut jamais: . archevêque de Tours, mais seulement archidiacre d'Angers, trésorier

. et écolâtre de Saint-Martin de Tours. H fut condamné d'abord à Rome y puis à Brionne en Normandie, puis à Verceil, par le pape Léon IX, prédécesseur et non successeur de Victor II. Ces faits sont de l'année 4050. Bérenger, qui se rétractait toujours et recommençait à dogmatiser, fut poursuivi encore au concile de Paris ( novembre i 050 ) , au concile de Tours (1055) tenu par Hildebrand, alors légat, au concile de Rome tenu par Nicolas II (1059) , au concile de Rouen (^065) , et au concile de Poitiers (4075) où il manqua d'être tué , au concile de Rome tenu . par Grégoire Vil en 4078 , enfin au concile de Bordeaux en 1080. Ce fut son dernier combat. Il passa le reste de sa vie dans Tîle de Saint-Gôme, près de Tours, et y mourut au mois de janvier 1088, converti réellement^ selon les uns , persévérant dans son hérésie , selon les autres. D'après cela , on ne doit accepter qu'avec restriction les éloges qui terminent le paragraphe du texte. Outre ses opinions sur l'eucharistie, on l'accusait d'avoir dit que le baptême était nul , d'avoir parlé contre la sainteté du mariage, etc. Bérenger tient intimement à cette chaîne do libres penseurs

liérésie détestable. Contrairement au dogme de la sainte église universelle , il prétendait que le pain et îe vin placés sur l'autel n'étaient pas, après la consécration faite par le prêtre , le vrai corps et la vraie substance de Dieu. Cette doctrine faisait des progrès surtout en France, et Bérenger la répandait parmi les pauvres écoliers à l'entretien desquels il fournissait journellement. Alors le pape Léon, successeur de Victor, pour maintenir Tunitédans l'église catholique, assembla contre Bérenger un concile à Verceil, et dissipa les ténèbres de ses opinions coupables à la clarté des ténsoignagesévangéliques. Mais si Bérenger, dans le premier entraînement de la jeunesse, s'acquit une funeste célébrité par la défense de quelques hérésies , il répara si bien ses erreurs dans son age mûr, qu'aux yeux de beaucoup de gens il passa sans difficulté pour un saint recommandable par une foule de bonnes œuvres , par une grande humilité et par Tabondancc de ses aumônes.

Découverte d'un tombeau Gallois. -—Vers ce temps, dans la province du pays de Galles qu'on appelle Ilos, on découvrit sur le rivage de la mer le tombeau de Walvven , fils d'une sœur du grand roi des Bretons , Arthur. Le tombeau était long de quatorze pieds. Ce Walvven avait régné dans cette partie de Tîle de Bretagne qu'on appelle de son nom Walvethai. Ce fut un

.<j*ii signalent le rcvei! de Tesprit humain au moyen âge , Roscclin, Gilbert de la Porrée et tant d'autres , et le plus fameux de tous, Abailafd,

homme illustre dans la guerre et dans la paix, comme nous Pavons raconté plus haut et fort au long, quand nous avons traité de l'histoire des Bretons \

Mort de Guill acme-le-Batard . — Cette même année , le roi des Anglais Guillaume séjourna en Normandie, et différa quelque temps la guerre qu'il méditait contre le roi de France. On raconte que ce roi de France Philippe , abusant de la patience de Guillaume , dit un jour en se moquant : « Le roi d'Anglelerre est « couché à Rouen , il garde le lit comme les femmes « en mal d'enfant ; mais quand il ira faire les purifi- « cations de relevailles , je l'accompagnerai à l'église « avec cent mille cierges. » Ce mot et d'autres plaisanteries semblables irritèrent Guillaume , qui réunit une puissante armée à l'entrée du mois d'août, à l'époque où les blés dans les campagnes , les grappes sur les vignes, les fruits sur les arbres promettent d'abondantes récoltes. Alors il entra en France avec les projets les plus hostiles. Tout fut détruit, tout fut dévasté : rien ne pouvait apaiser sa colère ; et d'affreux ravages étaient la seule satisfaction possible à la fureur qu'avait allumée en lui la plaisanterie de Philippe. Enfin il fit mettre le feu à la ville de Mantes , l'incen-

^ Matth. Paris (ou, si l'on veut, Roger de Wendover) fait sans doute allusion à la grande histoire qui précédait celle-ci, et qui, selon l'usage de l'époque, résumait les faits tant bien que mal depuis le commencement dn monde. Il y était naturellement question des Bretons et de la conquête anglo-saxonne. L'histoire des deux Offas prouve que Matth. Paris connaissait bien cette période.

dia, et avec elle Téglise de Sainte-Marie, où furent brûlées deux religieuses qui , dans le sac de la ville , n'avaient pas songé à quitter leurs cellules. Cet incendie mit le roi en gaieté : lui-même encourageait ses soldats à fournir des aliments aux flanmies ; mais la chaleur du feu dont il s'approchait de trop près , et surtout les variations de la température d'automne le firent tomber malade. Cette indisposition s'aggrava encore, parce que son cheval, en franchissant un large fossé, le blessa intérieurement au ventre. Cet accident rendit le mal si grand, qu'on le ramena à Rouen ; et comme sa faiblesse devenait de jour en jour plus alarmante, il se mit au lit dans un état désespéré. Les médecins ayant été consultés, prononcèrent, sur l'inspection des urines, que la mort approchait. Alors Guillaume , dans un moment où il recouvra un peu sa raison , disposa de la Normandie en faveur de son fils Robert, légua l'Angleterre àGuillaume-le-Roux*, et donna à Henri les domaines de sa mère et une forte somme en argent. Il mit aussi en liberté tous ceux qu'il retenait dans ses prisons, se fit apporter des trésors dont il ordonna la distribution aux églises, et consacra une somme suffisante aux réparations à faire dans l'église de Sainte-Marie, qui avait été la proie des flammes. KnHn, après avoir mis ordre à toutes ses affaires, il expira le huitième jour des ides de septembre, après avoir été roi d'Angleterre pendant

* Adopte la variante , pour ce passage , à la place du texte qui est fautif.

vingt-deux ans, duc de Normandie pendant cinquantedeux, à la cinquante-septième année de son âge, l'an >! 088 de Tère de rincarnation. Une barque transporta par la Seine * le corps du roi défunt à Caen, où il fut enseveli au milieu d'une grande foule de prélats. Robert, Taîné des fils de Guillaume, au moment où son père mourut, lui faisait la guerre avec Tappui de la France ; Guillaume-le-Roux n'avait pas attendu que Guillaume eût expiré pour passer en Angleterre , pensant qu'il serait plus utile à ses intérêts futurs de partir aussitôt que d'assister aux funérailles paternelles. Seul des enfants de Guillaume, Henri était présent; et il lui fallut payer cent livres d'argent pour faire taire les prétentions d'un chevalier qui affirmait que le terrain où on ensevelissait le corps lui appartenait de droit patrimonial ^.

* L'exactitude géographique exigerait qu'on ajoutât ; Et par la mer.

2 « L'homme qui prétendait que Guillaume lui avait pris sa terre pour y hâtir une église se nommait Asselin , fils d'Arthur, et tous les assistants confirmèrent la vérité de ce qu'il avait dit. Les évéques le firent approcher, et, d'accord avec-lui, payèrent soixante sous pour le lieu seul de la sépulture, s'engageant à le dédommager équitahlement pour le reste du terrain. Le corps du roi était sans cercueil , revêtu de ses hahits royaux. Lorsqu'on voulut le placer dans la fosse qui avait été hâtie en maçonnerie , elle se trouva trop étroite ; il fallut forcer le cadavre , et il creva. On hrûla de l'encens et des parfums en ahondance, mais ce fut inutilement 5 le peuple se dispersa avec dégoût, et les prêtres eux-mêmes, précipitant la cérémonie , désertèrent bientôt l'église. »

(M. Aug. Thierry, p. 5^8, 2e vol. )

Avènement de Gcillacme-le-Rocx. — Faits divers. — Cependant, en Angleterre, Guillaume-le-Roux s'empressait de semer l'argent d'une main libérale. 11 se faisait apporter le trésor que son père avait amassé à Winchester, donnait de lor aux monastères, aux églises paroissiales cinq sols d'argent, et répandait charitablement dans chaque province cent livres qui devaient être distribuées aux pauvres. Plus tard il fit couvrir la tombe de son père d'ornements précieux où l'éclat des pierreries se mêlait à l'or et à l'argent. Après en avoir agi ainsi, il fut reconnu roi du consentement de toutes les provinces , établit sa domination en Angleterre au gré de ses souhaits, et se fit remettre les clefs de tous les lieux où se gardaient des trésors. 11 trouva pour ses desseins un puissant appui dans l'archevêque Lanfranc, qui l'avait élevé et l'avait armé chevalier, du vivant de son père. Ce fut par lui que Guillaume fut sacré le jour des saints martyrs, Cosme et Damien. Le reste de Thiver se passa tran-

quillement ; mais peu après presque tous les seigneurs du royaume, non sans manquer à leur serment, se révoltèrent contre Guillaume quoiqu'il eût été couronné, choisirent pour roi le duc Robert, son frère aîné, et levèrent, chacun dans leur province, Tétendard de la révolte. Cette même année , les Sarrazins d'Espagne envahissent les terres des chrétiens ; mais ils sont refoulés dans leurs états par Alphonse, roi de Galice, et perdent quelques villes qu'ils occupaient auparavant. Enfin , vers la même époque , le roi des Danois Knut est tué par les siens.

Soulèvement d'Eudes, évêque de Bayecx, et d'autres SEIGNEURS. — L'an du Seigneur i 088, le roi Guillaume tint sa cour à Londres , le jour de Noël ; et, au commencement du printemps, il prit les armes contre son oncle Eudes, évêque deBayeux: ce dernier, après être sorti de prison, avait établi son neveu Robert dans le duclié de Normandie, était revenu en Angleterre, où il avait reçu de la générosité du [feu] roi le comté de Cantorbéry *. Mais voyant qu'il ne pouvait plus agir en maître comme autrefois, il fut saisi d'une colère jalouse, et se révolta contre le roi, entraînant beaucoup de gens dans son parti : « Le trône, disait-il, revient « à Robert; il a expié les folies de sa jeunesse par « beaucoup de fatigues et de travaux ; tandis que « Guillaume, aussi féroce d'esprit que de visage, a été

■ Ou (lu moins deux cents manoirs dans ce comté, au moment du {jrand partage.

AÎVNEE -1088. . 59

« élevé dans la mollesse : c'est un lâche qui ne peut « manquer de violer sans pudeur les lois de Téquité « et de la justice, et qui bientôt dépouillera de leurs « dignités ceux qui les ont acquises au prix de leurs « sueurs. » Tels étaient les discours d'Eudes, de Roger de Montgomery, de Geoffroy, évêque de Coutances, de Robert , comte de Northumberland , et de beaucoup d'autres qui , sourdement d'abord , et puis ouvertement, s'échauffaient par lettres à défendre la cause de Robert selon leurs forces * . L' évêque même de Durham, Guillaume, que le nouveau roi avait nommé justicier, était entré dans leur perfide complot. Eudes, le plus actif de tous , avait pillé les revenus du roi dans la province de Cantorbéry , et avait enfermé un immense butin dans le château de Rochester. Il s'acharnait de préférence sur les domaines de l'archevêque Lanfranc; car il se doutait qu'il devait sa captivité aux conseils que ce prélat avait donnés à Guillaumele-Conquérant. Quand jadis le feu roi s'était plaint à Lanfranc d'être trahi par son propre frère l'évêque Eudes, Lanfranc lui avait dit : « Que ne le mettez-vous « en prison? » Et, sur la réponse du roi que c'était un homme d'église, un prélat, Lanfranc avait ajouté : « Mais ce n'est pas l'évêque de Bayeux que vous en- « fermerez , ce sera le comte de Kent. » Eudes se souvenait donc d'avoir été emprisonné sur l'avis de Lanfranc. Quanta Geoffroy, évêque de Coutances, il ravageait avec son neveu Robert le territoire de Bath

• Eadem pro virilipromovebant. Nous proposons pro viribiis.

etdeBarkley, et venait déposer ses prises dans le bourg de Wilton auprès de Bristol. Roger de Montgomery sortait de Shrewsbury, L^avec une troupe d'hommes d'armes et de Gallois, et dévastait le canton de Worchester. Un jour que ses soldats 'se livraient à leurs déprédations auprès de la ville , les troupes royales , peu nombreuses, il est vrai, mais animées parla bénédiction du bienheureux évéque Ulstan, à qui la défense du château avait été confiée , en prirent ou en tuèrent un grand nombre , et mirent le reste en fuite. De leur côté , Hugues Bigod à Norwich , Hugues de Grauntmenil à Leycester * se livraient, chacun dans leur province, à toutes sortes de rapines.

Adresse de Guillaume-le-roux. — Soumission des REBELLES. — Lc roi Guillaume voyant donc les seigneurs de son royaume enflammés presque tous de la même rage de révolte , tandis que les Anglais se distinguaient par leur fidélité et leur bravoure, s'attacha ces derniers en leur promettant des lois douces, un dégrèvement d'impôts, et la libre chasse dans les forêts. 11 mit la même adresse à circonvenir l\oger de Montgomery, un jour qu'il chevauchait avec lui, en lui disant , qu'il se démettrait volontiers de la royauté , si cela semblait utile à lui Roger, et aux autres, que son père lui avait légués pour défenseurs ; qu'il consentait à leur donner autant d'argent et de terres qu'ils en pouvaient souhaiter, et qu'en outre, il les laisserait

' Deux variantes donnent Lancastrc.

agir comme bon leur semblerait dans le royaume , pourvu qu'ils ne se souillassent pas d'une honteuse trahison ; que , s'ils en agissaient avec lui autrement q«e la justice ne le demandait , il leur en arriverait autant à eux-mêmes : la même volonté qui l'avait fait roi ne les avait-elle pas faits comtes? Ces paroles touchèrent et convainquirent le comte Roger, qui, après Eudes, était le chef le plus influent de la faction. Le premier de tous il vint à résipiscence , et abandonna les révoltés. Ensuite le roi se mit en marche contre ceux qui l'avaient trahi , et réduisit deux châteaux , celui de Tunebrigge et celui de Pevensel, qui appartenaient à son oncle Tévêque Eudes. Dans le second de ces chateaux Eudes fut pris , et mis sous bonne garde. Les troupes royales le conduisirent alors devant le chateau de Rochester, et sommèrent ceux qui l'occupaient d'en ouvrir les portes: « Laissez l'entrée libre, disaient-ils, « au nom d'Eudes, votre seigneur, et au nom du roi « absent. » Parmi les défenseurs du chateau se trouvait presque toute la jeune noblesse d'Angleterre et de Normandie, les trois fils du comte Roger, Eustache le jeune, comte de Boulogne, et beaucoup d'autres dont je ne citerai pas les noms. Les gens de la garnison regardèrent duhautdesmurs, et, s'apercevant que la contenance du prélat ne s'accordait pas avec les paroles des soldats, ils ouvrirent leurs portes , sortirent à Timproviste , délivrèrent l'évéque, et* ramenèrent dans le château les troupes royales prisonnières. Cette nouvelle parvint aux oreilles du roi , qui , enflammé de colère , réunit toutes ses nouvelles recrues d'Anglais, et leur ordonna

de venir au siège sans délai , s'ils ne voulaient être llétris du nom de Nithing *, qui équivaut à celui de vaurien. Les Anglais, pourqui rien n'était plus honteux et plus outrageant que cette dénomination injurieusf, accoururent en foule sous la bannière du roi et lui formèrentune armée nombreuse. Lesassiégés, nepouvant tenir plus longtemps, rendirent la place à Guillaume. L'évêque Eudes, prisonnier pour la seconde fois, fut banni à jamais d'Angleterre; le roi permit à l'évêquede Durham , en considération de leur ancienne^amitié, de se retirer librement : il passa sur-le-champ en Normandie. Les autres prêtèrent serment de fidélité et furent relâchés. Pendant les délais de ce siège, les lieutenants du roi préposés à la garde des côtes anéantirent , soit par le fer, soit dans les eaux , un renfort que le duc Robert envoyait aux révoltés dont je viens de parler. Ceux qui eurent recours à la fuite pour n'être pas pris vivants se confièrent aux flots, et y trouvèrent la mort.

Élévation d'Urbain 11. — Un homme mangé par les RATS. — L'an du Seigneur ^089, Eudes, d'abord moine de Cluny, puis évêque d'Ostie, est opposé au pape Clément et à l'empereur Henri, et est établi pape sous le nom d'Urbain. — A cette époque, un comte

' Nous adoptons la variante niihing ( nothing ) à la place de dithing: en laissant de côté les hypothèses du Glossaire du texte. — Ut quicumqueesset unnithingsiveinburgo sive extra burguni. {Annal. iWaverl. page43(». )

2 Adopte la variante prœieritce au lieu de pretentœ.

allemand, qui avait été rennemi acharné de Tempereur Henri , était un jour assis tristement à sa table, entouré d'une troupe de serviteurs , lorsqu^il se vit cerné par des rats et sans moyen de leur échapper *. Ces animaux étaient accourus en si grand nombre, que je ne crois pas qu'il y en ait une telle multitude en aucun pays. Les serviteurs saisirent des bâtons, et s'efforcèrent, mais en vain, d'exterminer les rats. Ceuxci, qui n'en voulaient qu'au maître, lui portèrent de terribles morsures; et les serviteurs avaient beau frapper de tous côtés à grands coups de bâton, ces animaux semblaient les ménager, et s'esquivaient sans que les coups pussent les atteindre ou les blesser. Le comte alors essaya de se dérober à leur fureur en se faisant transporter sur une barque qui gagna aussitôt la pleine mer; mais ce fut en vain: cette immense quantité de rats se mit aussitôt à nager ; et , à force de ronger, fit tant de trous aux planches de la barque, que l'eau, s'insinuant par les fentes, allait amener un naufrage certain. A cette vue, les serviteurs s'empressèrent de tourner la proue du côté du rivage ; mais les rats devancèrent la barque , arrivèrent avant elle , et quand le malheureux comte eut débarqué sur la grève , ils se jetèrent sur lui : son corps , déchiré et dévoré bientôt par ces bêtes furieuses, apaisa en un moment leur horrible faim.

Mort et éloge de Lanfranc. — Cette année-là mou-

* Usquàm est évidemment pour nusquàm .

rutLaiîfranc, archevêque deKantorbéry : entre autres œuvres pieuses , il réédifia la grande église du Christ à Kantorbéry , éleva un couvent de moines , rétablit la prééminence de son église qui était tombée da«s l'oubli sous les archevêques précédents, recouvra beaucoup de domaines qui en avaient été détachés, remit les mêmes moines en possession de cinq manoirs, fit bâtir hors de la ville deux hôpitaux , et leur assigna sur ses propres biens un revenu annuel suffisant. 11 restaura Téglise de Rochester et en nomma évêque Hernost , moine du Bec. Le jour de sa consécration , on trouva sur Tautel le verset suivant : « Présentez-lui « au plus tôt sa première étole. .. » En lisant ce verset, Tarchevêque prédit qu'Hernost mourrait bientôt. En effet, il expira avant la fin de Tannée , et eut pour successeur Gundulf, moine du Bec, qui vécut jusqu'au temps du roi Henri. Lanfranc rétablit dans son ancienne splendeur Tabbaye du bienheureux Albans, premier martyr d'Angleterre. 11 gouverna TAngleterre pendant Tabsence du roi , il se livra assidûment aux lectures pieuses , mit tous ses soins à épurer le texte du Vieux et du Nouveau-Testament altéré par les fautes des copistes : corrections savantes que Téglise de France, aussi bien que celle d'Angleterre, se plaît encore à admirer. Après la mort du vénérable pasteur Lanfranc , le roi Guillaume ^disposa arbitrairement , dans presque tout le royaume, des églises et des monastères qui avaient perdu leurs chefs, exerçant partout sa cupidité, et louant aux laïques les terres de l'église , comme on loue des fermes.

Traité de paix entre Gcillaume-le-Roux et son FRÈRE RoRERT. — L'an du Seigneur 1090, le roi Guillaume fit la guerre à son frère Robert, duc de Normandie , s'empara des châteaux de Saint-Valéry et d'Albemarle , et envoya ses soldats brûler et piller les possessions de son frère. Mais vers la fin de Tannée , par l'entremise d'amis communs , la paix fut rétablie, à condition que le roi conserverait les châteaux quil avait pris , et que , de son côté , il aiderait le duc à recouvrer tout ce que leur père avait possédé à Texception de l'Angleterre. Us convinrent, en outre, que, si l'un des deux mourait avant Tautre sans héritier , son héritage appartiendrait au survivant. Douze seigneurs au nom du roi , et douze barons au nom du duc, confirmèrent ce traité par serment. Sur ces entrefaites , le roi d'Ecosse Malcolm , redoutant la puissance de Guillaume, lui fit hommage et lui jura fidélité. Quant au duc Robert , après avoir demeuré longtemps en Angleterre , il revint enfin en Normandie.

Grandeur d'ame du roi Malcolm. — Puisque j'ai parlé de ce roi Malcolm , je montrerai en peu de mots quels étaient son courage et sa modération. On lui rapporta qu'un des seigneurs de son royaume s'était uni à ses ennemis et avait promis de le tuer. Le roi ordonna à l'accusateur de garder le silence , et lui-même , sans rien faire paraître , attendit le retour du traître qui alors était absent. Quand ce seigneur fut arrivé en grand appareil à la cour du roi I. 5

66 GUILLAUME-LE-ROLX.

contre lequel il méditait un si noir dessein , Malcolm ordonna que de graiid matin les chasseurs et les chiens fussent réunis. Au lever de 1 aurore , il se hâte de partir pour la chasse , accompagné de tous les seigneurs et de gens armés. Arrivé à une vaste plaine qu'une épaisse forêt entourait comme une couronne , le roi prend à part celui qui le trahissait, et, tandis que les autres chasseurs suivent les chiens lancés à la poursuite des bêtes , il reste seul à seul avec lui. Quand il eut perdu son escorte de vue , le roi s'arrête , et regardant le traître en face , il lui dit : « Nous voici toi et moi , seul contre seul , couverts « des mêmes armes , montés sur des chevaux sem- « blables ; personne n'est là pour nous voir, per- « sonne pour nous entendre , personne pour aider « Tun ou l'autre de nous. Si tu en as le cœur, si tu « le peux , si tu l'oses, accomplis ton projet; fais ce « que tu as promis à mes ennemis^ à tes alliés. Si M tu as toujours le dessein de me tuer, quand pource ras-tu l'exécuter plus aisément , plus secrètement, « plus bravement? Tu veux m'empoisonner? laisse « ce moyen aux femmes. Tu veux me surprendre au « lit ? c'est l'habitude des adultères. Tu veux m'égor- « ger dans l'ombre ? c'est le rôle d'un assassin et non « pas d'un chevalier ; peux-tu le nier? Attaque-moi « donc seul à seul. La trahison sera toujours une « perfidie , mais du moins ne sera pas une lâcheté. » A ces mots , le chevalier reste comme frappé de la foudre; il se jette à bas de son cheval , se dépouille de ses armes, et court se prosterner aux pieds du roi,

en pleurant et en tremblant : « Ne crains rien, reft prend alors le roi , tu n'as aucun mal à redouter « de ma part. » Le coupable promet, en prêtant serment et en donnant des otages, d être à l'avenir un sujet fidèle et dévoué. Puis ils choisissent un moment favorable pour rejoindre leurs compagnons , gardant tous deux le secret le plus absolu sur ce qui avait été dit et fait.

Fondation et dotation de Tynemodth. — Environ vers la même époque , Robert de Molbray , comte de Northumberland , poussé par l'inspiration divine, voulut restaurer l'église depuis longtemps dévastée du bienheureux Osvvin de Tynemouth , et y établir des moines sous l'invocation du saint martyr Oswin. D'après le conseil de ses amis , il alla trouver Paul , abbé de Saint-Albans , et le supplia pieusement de permettre que quelques-uns de ses moines vinssent habiter le nouveau monastère. 11 promettait de leur fournir abondamment tout ce qui est nécessaire à la nourriture et à l'entretien du corps. Ledit abbé accéda à cette demande. 11 envoya à Tynemouth quelques moines de Saint-Albans que ledit comte gratifia de manoirs , d'églises , de revenus , de viviers , de moulins : le tout, d'après les lettres de donation, était exempt et absolument libre d'aucun servage séculier; il fit présent, à perpétuité, audit abbé Paul, à ses successeurs et à l'église du bienheureux saint Albans, premier martyr d'Angleterre , de l'église de Tynemouth avec toutes ses dépendances, pour le salut de

èb * GUILLAUME-LE-ROUX.

son âme à lui Robert , ainsi que pour celui de ses prédécesseurs et successeurs ; donnant aussi pouvoir aux abbés de Saint-Albans qui seraient élus dans la suite , (assistés toutefois d'un conseil tiré de ce dernier monastère), d'agir pleinement, comme bon leur semblerait , tant pour nommer que pour déposer les moines ou prieurs de Tynemouth.

DlSCDSSlON ENTRE L^ÉVEQDE DE LiNCOLN ET l'aRCHE-

vÊQUE dTork. — L'an du Seigneur 1091, Rémi, évêque de Lincoln , voulut faire la dédicace de son église, qui était achevée, en présence du roi et d'une foule de prélats; mais Thomas, archevêque d'York, s'y opposa , prétendant que cette église avait été construite dans son diocèse. Ainsi l'appel interjeté par l'archevêque et la mort de Rémi , qui suivit de près, suspendirent l'inauguration de l'église. Cette même année, on trouva à Metz le corps de saint Clément , premier évêque de cette ville, et il fut déposé dans un tombeau.

Mortalité ad monastère de Fulde. — Vers la même époque, le monastère de Fulde fut ravagé par une peste horrible, qui fit périr d'abord l'abbé, puis beaucoup de moines. Les frères qui avaient survécu, redoutant le fléau , commencèrent à répandre d'abondantes aumônes , et à faire des oraisons pieuses , tant pour les âmes de ceux qui étaient morts que pour le salut des vivants. Mais dans la suite, (comme il arrive

ordinairement) , la dévotion des frères s'attiédit peu à peu. L'intendant, ou plutôt le trésorier, assurait toujours que les moyens de l'église ne suffisaient plus à de si grandes profusions; il ajoutait qu'il était absurde de dépenser pour les morts ce qui était nér cessaire à l'entretien des vivants. Une nuit que le trésorier, occupé à des affaires indispensables, avait différé l'instant du sommeil , et qu'enfin , après avoir terminé ce qui le retenait , il se dirigeait vers son lit, il aperçut, en passant devant la porte du chapitre, l'abbé et les frères qui étaient morts dans l'année assis à leurs places habituelles dans la salle du chapitre. Plein d'effroi à cette vision , il voulut fuir; mais, sur l'ordre de l'abbé , il fut saisi par les frères et amené dans la salle. On lui reprocha d'abord son avarice , puis on lui donna de bons coups de discipline, et l'abbé lui dit enfin d'un œil sévère : « Tu « es bien présomptueux de chercher à faire proie fit de la mort des autres : quand un moine a passé « toute sa vie" dans l'exercice de ses devoirs ecclésias- « tiques , n'est-ce pas mie impiété de ne pas lui con- « sacrer , après sa mort , au moins le revenu d'une « seule année? Va-t'en maintenant, ajouta l'abbé : « tu mourras bientôt. Puisse ton exemple coi*riger « les autres frères à qui tu as donné de pernicieuses « leçons d'avarice. » Le frère trésorier alla donc rejoindre ses compagnons ; mais les marques des coups qu'il avait reçus , et sa mort qui ne tarda pas , prouvèrent que cette apparition n'était pas une vaine chimère.

Maladie du roi. — Simonies nouvelles, — Mort du ROI d'Ecosse. — L'an du Seigneur 1092, le roi Guillaume-le-Jeune tomba malade à Glocester pendant le saint temps du carôme. La crainte de la mort et les souffrances qu^il endurait lui arraéhèrent la promesse d'amender les lois injustes et de rétablir la paix dans la maison du Seigneur. Aussi donna-t-il l'archevêcbé de Cantorbéry au vénérable Anselme , abbé du Bec , et Tevecbe de Lincoln à Robert , surnommé Bloët, son chancelier. Mais le roi , rendu à la santé, se montra pire encore qu'auparavant; il se repentit bien de n'avoir pas vendu l'évéché de Lincoln, surtout parce que Thomas , archevêque d'York, s'opposait à l'évêque Robert, et prétendait que la ville de Lincoln et la province de Lindsey dépendaient entièrement de son diocèse. La discussion ne fut terminée que lorsque Robert eut payé 500 livres au roi pour obtenir l'indépendance de son église. D'abord on accusa le roi de simonie , ensuite on vit que c'était justice \ Cette même année, le roi d'Ecosse Malcolm étant venu ravager les terres des Anglais , fut surpris et tué ^ avec son fils, qui eût été son héritier, s'il lui eût survécu. A cette nouvelle , la reine Marguerite ressentit la plus vive douleur de corps et d'âme. Elle remplit ses devoirs religieux , se con^ ■\n '.-.^ ■■"'..

* Robert Bloet ou Bluet. Cette phrase fait peut-être allusion à la conduite scandaleuse que tint cet évéque. Il se rendit fameux par ses débauches , et Ton crut voir durant plusieurs nuits apparaître des fantômes sur son tombeau.

* La variante ajoute ; par Robert^ comte de Northumberland.

fessa , communia , et rendit le dernier soupir en priant et en se recommandant au Seigneur. Les Écossais élurent alors pour roi Duwnal , frère de Malcolm ; mais Duncan , fils de Malcolm , qui était en otage à la cour du roi Guillaume, accourut au secours de ses amis , chassa son oncle , et succéda à son père. Cette même année, Jean, évêque de Wells, natif de Tours , avec Tagrément du roi , à qui il graissa la main avec de bonne monnaie * , transporta à Bath le siège de son évêché.

Colonie a Carlisle. —Hiver rigoureux. — Guerre entre guillaume-le-roux et rorert. — mort db l'arbé Paul. — L'an du Seigneur d093 , le roi des Anglais, Guillaume, rebâtit la ville de Carlisle qui , depuis deux cents ans> avait été dévastée par les invasions danoises, et il la repeupla d'une colonie quil fit venir du midi de TAngleterre. Cette même année, les pluies tombèrent en si grande quantité, que, de mémoire d'homme , on n'en avait vu autant. Puis, l'hiver venu , les rivières se trouvèrent gelées si fortement que la cavalerie pouvait les traverser; mais dans le dégel les ponts furent brisés par la violence de la débâcle. Cette année aussi le prévôt^ de Beauvais fut investi par le pape Urbain de Tévéché de Chartres. Cette même année, un météore^ enflam-

* Alho unguento manibus ejus delihutis ( teste hic). ' Le prévôt était anciennement et dans quelques chapitres une dignité ecclésiastique.

^ Le texte donne Baculus ignilus.

72 GUILLÂUME-LE-ROUX.

mé parut dans le ciel, se dirigeant du midi au septentrion , aux calendes d'août. Une terrible famine suivit cette apparition, et le résultat de cette famine fut une dépopulation si g^rande , que les vivants pouvaient à peine suffire à ensevelir les morts. Vers le même temps, le roi Guillaume, accusé par son frère Robert, de n'avoir pas observé la promesse qu'il lui avait faite, passa en Normandie. Dans Tentrevue qui eut lieu entre les deux frères, les seigneurs des deux partis, qui avaient juré pour chacun d'eux , donnèrent tous les torts au roi. Guillaume n'en tint nul compte ; il quitta la conférence avec colère et vint assiéger le château de Bure, dont il s'empara. A son tour, le duc se rendit maître du château d'Argentan , y fit prisonnier Roger Poitevin, gouverneur pour le roi, et sept cents chevaliers, puis força le château du Houlme. Le roi alors leva en Angleterre vingt mille fantassins, leur donnant rendez-vous en Normandie ; mais dès qu'ils furent réunis au bord de la mer, le roi se fit remettre par chacun d'eux l'argent qu'ils avaient apporté pour leur entretien, et qui se montait à dix sols, puis les renvoya chez eux. Robert, de son côté avait appelé Philippe, roi de France, avec une armée nombreuse pour assiéger le roi Guillaume dans le château d'Eu. L'argent ferma les yeux du roi de France, qui revint avec ses troupes dans ses états. Robert se vit alors forcé de renoncer à son projet; et le roi Guillaume, de retour en Angleterre, recommença contre les églises et les monastères de tout le royaume, ses exactions insupportables. Cette

même année, Paul,abbédeSaint-Albans, àson retour d'une visite pastorale qu'il avait faite à Tynemouth , tomba gravement malade, dans une métairie qu'on appelle Colevsich. 11 y garda le lit; et, le mal s'aggravant, il expira le troisième jour des ides de novembre. Son corps fut rapporté à Saint-Albans, où il fut enseveli en grande pompe.

Consécration d'Anselme, archevêque de Cantor- BÉRY. — Réclamation DE l'archevêque d'York. — Cette même année, dans une assemblée où assistaient tous les prélats d'Angleterre, Anselme, nommé arcbevêque de Cantorbéry, reçut la consécration épiscopale des mains de Thomas, archevêque d'York , la veille des nones de décembre. Cependant, avant la cérémonie de l'ordination , lorsque Walkelin * , évêque de Winchester, donnait, selon la coutume ecclésiastique, lecture de l'acte écrit , Thomas , archevêque d'York se plaignit, disant qu'il n'était pas régulièrement rédigé ; et à ces mots : « Vous savez , évêques , « mes frères , combien de temps s'est écoulé depuis « que la sainte église de Cantorbéry , métropole de « toute la Bretagne, est sans pasteur; » Thomas se récria : « Si l'église de Cantorbéry, dit-il, est la mé- « tropole de toute la Bretagne, l'église d'York, à qui « personne ne peut contester ce titre, n'est donc plus « l'église métropolitaine. Or^ nous savons bien que

* Les deux variantes donnent WaJkelmuS^ et M. Aug. Tbierry l'appelle Gaulcclme.

« Téglise de Cantorbéry est l'église primatiale ; mais « nous ne savions pas qu'elle fût l'église métropoli- « taine. » Cette réflexion parut s'accorder avec la saine raison ; on changea l'acte. Au lieu de ces mots : église métropolitaine de toute la Bretagne, on mit : église primatiale de toute la Bretagne ; et la discussion cessa. Anselme fut donc consacré comme primat de toute la Bretagne. Pendant sa consécration , selon la coutume de l'église, les évêques tinrent ouvert sur sa tôte le livre de l'évangile; et, à la fin de la cérémonie, en jetant les yeux sur le livre, on trouva ce verset en haut de la page : « 11 en appela plusieurs, et il envoya « son serviteur, et tous commencèrent à s'excuser. »

Translation de l'évêché de Thetford a Norwich. — Expéditions du roi en Northumberland et dans le PAYS DE Galles. -- Étoiles filantes. — L'an du Seigneur 1094, aux ides d'avril , l'évêché de Thetford fut transporté à Norwich par Herbert Losinga *. — Mort d'Elwin, fondateur de Bermundshey. — Herbert, surnommé Losinga, abbé de Ramsey^, avait acquis à prix d'argent l'évêché de Thetford. Bientôt, cependant, saisi d'un pieux repentir, il partit pour Rome et résigna entre les mains du pape son anneau et son bâton pastoral achetés par simonie; mais l'indulgence du Saint-Père les lui rendit. 11 revint en

' Ou le Flatteur. {Voir le Gloss, de DucANGE, ad verb. ) 2 Ramsey, bourg d'Angleterre dans Huntingtonsbire. fameux autrefois parles richesses de son abbaye. (Fot/csLAMARTlNlÈRE, Dici.gcograph.)

Angleterre , transféra le siège episcopal à Norwich et y fonda une congrégation de moines. Cette même année le roi Guillaume envoya son frère Henri, dans le Northumberland, et lui donna beaucoup d'argentetles moyens de dévaster le pays. Lui-même le suivilde près ; car Robert, comte de Northumberland , enor()ueilli de la victoire qu'il avait remportée, comme nous Tavons dit, sur le roi d'Ecosse, refusait de se rendre à la cour du roi. Guillaume mena donc une armée en Northumberland contre Robert, prit dans Newcastle les principaux vassaux du comte, et les emprisonna. De là il marcha contre le château de Tynemouth , où il s'empara du frère de Robert , et, le conduisant avec lui jusqu'au château de Bamborough, il y assiégea ledit comte Robert. Mais ayant trouvé la citadelle inexpugnable , il fit construire vis-à-vis de Bamborough un fort de bois qu'il appela Malvoisin V 11 y laissa en se retirant une partie de son armée. Une nuit, que le comte était sorti secrètement du château, il fut poursuivi, jusqu'à Tynemouth, par les troupes du roi ; et comme il essayait de se défendre , il fut pris sans être blessé et enfermé à Windsor. Le château de Bamborough se rendit alors au roi. Tous les partisans du comte furent maltraités : Guillaume d'Eu eut les yeux crevés; Eudes, comte de Champagne et beaucoup d'autres furent dépouillés de leurs biens. Cette même année, le roi Guillaume fit une

' Deux variantes donnent avec raison Mdlveisin^ qui est le vieu\ mot normand.

76 GlilLLÂUME-LE-ROUX.

expédition dans le pays de Galles, parce que Tannée précédente, les Gallois avaient tué beaucoup de Normands , avaient détruit les forteresses de plusieurs seif]neurs, pillé le chateau de Montgomery et massacré ses habitants, avaient enfin dévasté les contrées voisines par le fer et par le feu. Le roi Guillaume entra à main armée sur les confins du pays de Galles, et ne pouvant les poursuivre à travers les défilés de leurs montagnes et l'épaisseur de leurs forêts, il fit peu de progrès, construisit des forts à Tentrée du pays, et revint dans ses états. Vers le même temps, un si grand nombre d'étoiles parurent tomber du ciel , qu'on ne pouvait les compter. Une des plus grosses d'entre ces étoiles tomba en Gaule, au grand étonnement des gens du pays , qui , ayant versé de Teau à l'endroit qu'ils avaient remarqué, virent sortir de terre de la fumée accompagnée d'un bruit sourd : ce qui redoubla leur surprise.

Dissension entre le roi et l'archevêque de Cantor- BÉRY. — Anselme en appelle au pape. — Ce fut à cette époque, que le roi des Anglais, Guillaume, se mit à inquiéter l'archevêque de Cantorbéry, Anselme, et à exiger de lui mille livres d'argent. Sa demande était très-juste à ce qu'il prétendait, puisqu'il avait consenti gratis à son élection épiscopale. L'archevêque pensa qu il n'y avait aucune différence entre payer avant ou payer après, pour un pareil motif. Cette action, quelle qu'en fût Tépoque, lui paraissait également condamnable. Comme il ne pouvait donc, sans

manquer à sa conscience , remplir les sacs du roi, il aima mieux attirer sur lui la colère de Guillaume, que de compromettre actuellement sa réputation et le salut de son ame, que de semer pour Tavenir la confusion et le scandale dans Téglisc de Dieu. Afin d'accomplir pieusement les devoirs que lui traçait la discipline ecclésiastique, il demanda au roi la permission d'aller recevoir le pallium des mains du pape Urbain. Au nom de ce pape, le roi s emporta violemment : car à cette époque Tégiise de Rome était divisée par un schisme, Tempereur Henri ayant, avec impudence et par force , placé sur le saint-siége , un intrus, Guibert archevêque de Ravenne; et cet empereur prétendait qu'il avait le droit d élire qui il voulait pour pape, et qu'il n'appartenait à nul autre de nommer le successeur des apôtres. Le roi Guillaume avançait les mêmes prétentions. « Aucun archevêque « ou évêque de son royaume, disait-il, ne dépendait « de la cour romaine ou du pape , surtout puisqu'il « avait, comme roi, les mêmes pouvoirs dans son « royaume que l'empereur revendiquait pour lui- « même dans son empire. » Anselme, à cause de sa résistance fut accusé de lèse-majesté par le roi. Cette accusation était secrètement soutenue par presque tousles évêques, à l'exception de Gundulf évêque de Rochester; et ils étaient comme des chiens hargneux qui n'osent aboyer. Le roi ayant donc déclaré la guerre à l'archevêque , lui fit annoncer que le seul moyen de revenir en grâce auprès de lui , était de déclarer par serment qu'il n'embrasserait pas le parti

du pape Urbain. Peu de jours après arriva en Angleterre Gaultier , évêque d'Albano , qui apportait le pallium à Tarchevêque et qui réconcilia le roi Guillaume avec le pape Urbain. Anselme ayant reçu le pallium , n'en demanda pas moins de nouveau au roi la faveur de se rendre auprès du pape Urbain. On assure que Guillaume lui répondit : « Si vous voulez « renoncer à votre projet et jurer sur les saints Évan- « giles de ne pas aller visiter la demeure des apôtres, « et de ne pas former pour quoi que ce soit appel en « cour de Rome, je vous laisserai, vous et les vôtres, « user et jouir tranquillement de vos biens et vous « maintiendrai dans votre prééminence * sur les plus « grands de Fétat; si, au contraire, vous persévérez à « vouloir passer à Rome, vous le pouvez; mais vous « ferez une folie : ne comptez plus dès lors sur au- « cune espérance de revenir en Angleterre. »

DÉPART d'Anselme pour l'Italie. — A ces mots, 1 archevêque quitta l'assemblée et revint à Cantorbéry où il rendit publique la réponse qu'il avait reçue de la cour du roi. Au moment où il allait monter sur un vaisseau à Douvres , un des familiers du roi, Guillaume de Warenast , arriva et fit ouvrir insolemment non-seulement les sacs, mais encore tout le bagage de l'archevêque pour y chercher de l'argent; mais ce méchant homme n'en trouva point. Au milieu de ces vexations, Tarchevêque ne fit pas en-

* Donaiione. — Adopté la variante dominaiione.

tendre une seule parole amère , ne donna pas une seule marque de colère ou d'indignation. Dès qu'il fut parti , des appariteurs publies arrivèrent qui confisquèrent, au profit du trésor , tous ses biens et ceux de son église , sans tenir compte de toutes les dépenses d'utilité et d'embellissement faites par Tarchevéque Anselme. Ce dernier alla donc visiter la demeure des apôtres , et fut reçu par le pape Urbain dans le palais de Latrau avec de grands honneurs. Il raccompagna au concile de Bari, et réfuta les erreurs des Grecs qui s'étaient séparés de la foi catholique. 11 assista aussi à un concile tenu à Rome et présidé par le même pape Urbain. Sur Tavis d'Anselme , les laïques qui continueraient à conférer les investitures ecclésiastiques , ceux qui les recevraient des mains des laïques , ceux aussi qui seraient consacrés par eux après leur nomination aux dignités religieuses , furent déclarés par le synode exclus de la communion des fidèles. A son retour du concile, l'archevêque se rendit à Lyon, où il subit son exil avec fermeté jusqu'à la mort du roi Guillaume.

Histoire d'Ulstan , évêque de Worcester. — Détails.— L'an du Seigneur 1095 , le vénérable Ulstan, évêque de Worcester , fut appelé au royaume éternel. Sa haute piété , la sainteté de sa vie , méritent que, pour l'utilité des lecteurs , je fasse entrer dans cette histoire quelques détails sur la carrière qu'il remplit ici-bas. Ulstan , cet homme cher au Seigneur, naquit dans la province de Warwick, de parents re-

^ GUILLÂIJME-LE-ROUX.

ligieux et pieux. Son père s'appelait Elstan et sa mère Ulgène.llétaitversédansleslettresprofanes et sacrées, qu il avait apprises au fameux monastère du Bourg. Ses parents avaient si fort à cœur les préceptes religieux, que longtemps avant de mourir, ils convinrent, par chasteté , de n'avoir plus aucun rapport intime, et se réjouirent de passer le reste de leur vie dans Texercice des vertus du cloître. A leur exemple, et surtout d'après les sollicitations de sa mère , le jeune homme quitta le monde , et se retira au monastère de Worcester où , peu de temps auparavant, son père s'était consacré à Dieu. Là, il prit Thabit de moine des mains du vénérable Britheg, évéque de cette mêjne église , qui Féleva peu après à la dignité de diacre , puis à celle de prêtre. Tout d'abord il mena une vie austère et remplie d 'œuvres pieuses. Infatigable dans les veilles , dans les jeûnes , dans les oraisons, il devint bientôt un modèle de toutes les vertus. La sévérité de ses mœurs le fit nommer d'abord surveillant des novices ; et ensuite son habileté , trésorier des revenus ecclésiastiques ; puis ayant trouvé l'occasion de servir uniquement Dieu , il se démit des emplois qui lui avaient été confiés , et se livra entièrement à la vie contemplative , passant le jour et la nuit en oraisons et fatiguant son corps amaigri par des jeûnes de deux ou trois jours. Il avait tellement l'amour des saintes veilles, qu'il se passait de sommeil, non-seulement pendant une nuit, nonseulement , et bien souvent , pendant le jour qui suivait cette nuit , mais encore pendant quatre jours

el quatre nuits comme il Taffirmait lui-même. Ces fatigues épuisant son cerveau , il eut infailliblemeul succombé s'il ne s'était hâté de satisfaire la nature en goûtant quelques instants de repos. Enfin, quand il se sentait trop vivement sollicité au sommeil, il n'allait pas dans sa chambre se coucher sur son lit , mais il appuyait sur ses mains sa tète fatiguée par la sainte lecture et reposait quelque peu. Après la mort du prieur Egel win, Ulstan fut nommé à sa place par Tévéque Eldred au rang de prieur et de père de la congrégation. Dans sa piété, pour s'acquitter comme il le devait de son devoir, il ne changea rien à sa vie rigoureuse , mais plutôt , afin de servir d'exemple à tous, il enchérit encore de diverses manières sur ses austérités. Dans la suite des temps, lorsqu'Eldred eut été promu à l'archevêché d'York d'après le consentement unanime du clergé et du peuple , et d'après la permission que le roi avait donnée aux habitants d'élire qui ils voudraient pour chef spirituel et pour pasteur des âmes , Ulstan fut élevé à l'épiscopat de Worcester. A l'époque de son élection , les légats du saint-siége apostolique qui y avaient assisté souhaitèrent vivement de le consacrer; mais ils blessèrent la modestie d'Ulstan qui refusait obstinément sa nouvelle dignité, et affirmait par serment qu'il aimerait mieux marcher à la mort que d'accepter une si haute place et un si grand honneur. Plusieurs fois cet homme tie Dieu fut sollicité par une foule de gens pieux et vénérables qui voulaient connaître la cause de ses refus; mais ils ne purent venir à bout de le déterminer, I. 6

Enfin un reclus , le saint homme Wiff , qui avait passé dans la solitude plus de quarante années , lui reprocha fortement sa désobéissance , l'intimida par un oracle divin , et le força à consentir ; ce qu'il ne fit qu'à grand'peine. Le jour de la décollation de saint Jean-Baptiste , son élection fut confirmée , et le jour de la nativité de la bienheureuse mère de Dieu , cet homme , recommandable par les mérites de sa vie , fut sacré évêque de Worcester par le vénérable Eldred, archevêque d'York*. A cette époque, Stigand , archevêque de Cantorbéry , avait été suspendu de ses fonctions religieuses par le pape pour toutes les infractions dont il s'était rendu coupable , comme nous l'avons dit ailleurs. Cependant Ulstan fit profession d'obéissance à l'église de Cantorbéry et à tous ses archevêques catholiquement institués. Sa consécration eut lieu la vingtième année du règne du saint roi Edouard , dans la quinzième indiction ^, un jour de dimanche.

* L'évêché de Worcester était suffragant du diocèse de Cantorbéry, et il fallait des motifs graves pour que la consécration fût dévolue à un autre prélat.

2 Matt. Paris se sert rarement du calcul par indictions dans sa chronologie habituelle ; mais puisqu'il emploie ici ce terme , nous dirons qu'il faut entendre évidemment l'iodiction romaine , commençant à Fan .51 3 do l'ère vulgaire, et que l'année indiquée ici est par conséquent l'année ^062, qui est en effet la vingtième du règne d'Edouard-le-(iOnfesseur. L'indiction romaine (cycle de quinze ans) commençait au 1®'"janvier ou, selon d'autres, au 25 décembre ; l'indiction constantinopolitainc au 4er septembre; l'indiction césaréenne au 24 du même mois. Comme Tannée commençait chez les Anglais au 25 décembre (jour de Noël) et

Le bienheureux Ulstan occupa treize ans Tépiscopatde Worcester, vivant simplement et pieusement, rendant à chacun son dû, jusqu'au temps où le roi Guillaume , comme nous l'avons dit , après la conquête de l'Angleterre, proscrivit du royaume, ou jeta dans ses prisons ceux qui étaient rebelles à son autorité , et réduisit les habitants à la servitude et à une extrême misère. L'an du Seigneur >I075, le roi Guillaume tint un synode à Westminster, sur les affaires ecclésiastiques. L'assemblée était présidée par Lanfranc, archevêque de Cantorbéry, qui avec ses suffragants entreprit de corriger ce qui devait l'être, et de donner aux clercs et aux moines une règle plus sévère. Là on cita devant l'archevêque le bienheureux Ulstan , l'accusant d'être un homme faible d esprit et ignorant : « c'est un idiot, disait-on; il ne sait pas la langue française , et ne peut tenir sa place aux assemblées du roi. » Le roi trouva que cela était juste, et ordonna sa déposition. Alors Lanfranc, d'après la décision du concile, ordonne au saint homme

que Malt. Paris se sert de l'indiction romaine , il n'y a aucune difficulté 5 mais quand il rapporte des pièces rédigées par des souverains étrangers, il est bon d'observer si les indictions sont césaréennes ou constantinopolitaines; quoiqu'il arrive fréquemment, comme dans les lettres de Frédéric II par exemple, que ces princes se conforment au calcul du pays auquel leurs diplômes sont destinés ; c'est ainsi que Frédéric II, qui suivait l'indiction césaréenne ainsi que l'ère de l'incarnation, postérieure de trois mois à notre ère vulgaire pour les royaumes d'Apulie et de Sicile , suivait également pour les villes soumises au calcul Pisan une autre ère de l'incarnation commençant aussi au 23 mars , mais neuf mois et sept jours avant nous j c'est-à-dire antérieure d'un an plein à la première.

Ulstan de rendre le bâton et l'anneau. Ulstan, sans changer d'esprit ni de visage, se lève * , tenant en niaiu le bâton pastoral , et dit : « Je sais , seigneur arche- « vêque , je sais bien que je ne suis pas digne de cet « honneur, et que je suis trop faible pour un pareil M fardeau et pour tant de fatigues. Mais il n'est pas « juste que vous exigiez que je vous rende le bâton « pastoral , vous qui ne me l'avez pas donné ; je « me conformerai cependant à votre sentence et je « quitterai l'insigne de ma dignité. Seulement je « crois bien faire en rendant ce bâton au saint roi « Edouard , de qui je le tiens. » A ces mots il marche avec ses amis à la tombe de marbre où étaient renfermés les restes du pieux monarque, et, debout devant le monument , il dit : « Tu n'ignores pas , « très-saint roi Edouard , combien j'ai résisté avant « d'entreprendre cette tâche ; tu sais combien de fois « je me suis caché, quand on me cherchait pour me « faire évêque : je ne nierai pas mon indignité , mais « c'est toi qui Tas voulu. En effet, quoique je fusse « appelé par l'élection de mes frères , par les sollici- « tations du peuple , par le désir des évéques , par la « faveur des grands du royaume , je mettais au pre- « mier rang ton pouvoir et ta volonté souveraine ; « mais voici qu'aujourd'hui un autre roi , une autre « loi , un autre pontife prennent d'autres, décisions. « Ils t'accusent d'erreur , toi , qui m'as donné l'épi- « scopat; ils m'accusentd'arroganceetde présomption,

' Adopté radclition erexit se.

« moi qui Tai accepté. Eux , ils ne sont rien pour moi : « ils ne m'ont rien donné. C'est à toi que je veux ren- « dre le bâton que tu m'avais confié; c'est à toi que je « remets le soin des âmes dont tu m'avais chargé. » Après avoir prononcé ces paroles, il éleva un peu le bras , et planta son bâton pastoral dans la pierre dont les saintes reliques étaient couvertes , en disant : « Reçois-le , ô roi mon seigneur , et donne-le à qui « il te plaira, » Alors il descendit de l'autel, se dépouilla de ses ornements pontificaux , et , redevenu simple moine , alla s'asseoir parmi les moines. Mais tous les assistants furent saisis de stupeur , en voyant le bâton pastoral fixé dans la pierre et qui semblait avoir poussé racine dans le marbre ; car il ne penchait ni à droite , ni à gauche. Quelques-uns s'efforcèrent de l'en arracher, nul n'y parvint. On alla annoncer ce prodige dans la salle où se tenait le synode ; mais Lanfranc n'y voulut pas croire, et enjoignit à Gundulf , évêque de Rochester , d'aller au tombeau et de rapporter dans l'assemblée le bâton qu'Ulstan y avait laissé. Gundulf obéit, s'efforce h son tour de Tarracher; mais la volonté d'Ulstan rend le bâton inébranlable. Lanfranc, étonné du miracle, se dirige vers le tombeau, accompagné du roi, fait une oraison, approche la main. Sa tentative ne réussit pas mieux que celle des autres. Le roi se récrie , le pontife se lamente ; tous deux reconnaissent enfin que le bienheureux Edouard ne s'est pas trompé dans son choix. Lanfranc s approche alors de saint Ulstan , et lui dit : « Je le u reconnais : Dieu marche dans les voies des hommes

<« simples , et se repose chez les humbles. Nous nous « sommes moqués, mon frère, de ta sainte simpli- « cité , et nous déplorons notre aveuglement qui nous « a fait croire bon ce qui était mauvais, et mauvais « ce qui était bon. En vertu de l'autorité dont nous H jouissons , et par le jugement de Dieu qui nous a « convaincus , nous te rendons ta dignité , sachant « que la simplicité qui agit par la foi et par l'amour « prévaut sur la science mondaine , dont plusieurs se « servent par esprit de cupidité. Approche mainte- « nant , mon frère ; reprends ton bâton pastoral : « nous pensons que la main du saint roi qui nous « l'a refusé, te le remettra facilenient. » A ces mots le saint pontife Ulstan, dans la simplicité de son cœur, obéit humblement et marchant à la tombe d'Edouard, il dit: «Roi mon seigneur, je m'en « suis remis à ton jugement; je t'ai rendu le bâton « que tu m'avais confié. Montre maintenantta volonté : « tu as maintenu ta dignité , tu as fait voir mon in- « nocence. Si tu as gardé ton ancienne opinion sur « moi , laisse-moi reprendre ce bâton ; si elle est « changée, apprends-nous quel est le plus digne. »> Après avoir prononcé ces paroles , le saint toucha légèrement et attira à lui le bâton pastoral , qui céda et sortit de la pierre aussi aisément que s'il eût été enfoncé dans une terre molle. F.eroi et le pontife accoururent, se prosternèrent aux pieds d'Ulstan, lui demandant pardon el se recommandant à ses prières; mais lui , qui avait appris du Seigneur à être doux et liumblc do cœur , se jeta comme eux à genoux , et vou-

lut recevoir la bénédiction d'un si grand prélat. Alors le roi Guillaume , saisi d'admiration pour son saint parent Edouard, fît décorer avec grand soin le pieux tombeau , déjà couvert d'ornements d'argent et d'or. A une autre époque, ce même Ulstan dans un concile tenu à Winchester par l'ordre du roi Guillaume et de l'aveu du pape Alexandre, réclama vivement plusieurs possessions qui dépendaient de son évêché et que naguère Eldred, archevêque d'York avait retenues par violence. Pendant un voyage qu'il avait fait, de l'église de Worcester à celle d'York, l'archevêque Eldred était mort , et ces terres étaient tombées dans le domaine du roi. Comme il demandait justice sur ce point, on convint que la question resterait indécise jusqu'à ce que l'église d'York eût un évéque pour plaider sa cause. Peu après, Thomas, chapelain du roi, ayant été élevé à la dignité d'archevêque d'York, le vénérable Ulstan, évêque de Worcester, renouvela sa plainte dans un concile tenu à Pedderton \ devant le roi et l'archevêque de Cantorbéry. Elle fut admise par le jugement des premiers de l'état. Les fausses allégations par lesquelles Thomas et ses partisans essayaient d'abaisser l'église de Worcester et de la soumettre à celle d'York, furent réfutées par la juste volonté de Dieu et furent réduites à rien devant des preuves évidentes. Ulstan, non-seulement recouvra les

' Le texte donne Pedreda. Nous nous fondons pour cette traduction sur ce passage de Camden , Britannia , Desvr. chorograph. « Le fleuve l'edred, vulgairement Parret , arrose Pedderton, jadis Pedridan (Sommersot-Shire). »

U' GUILLÂUME-LE-ROLX.

possessions qu'il demandait, mais, du consentement du roi, il reconquit pour son église Tindépendance que ses fondateurs, le roi Alfred, son fils Edouard et les successeurs de ce prince lui avaient jadis accordée. Alors Tarchevêque Thomas ayant rendu au bienheureux Ulstan toutes les possessions et libertés qu'il réclamait, non-seulement le laissa gouverner tranquillement son église, mais encore adressa les plus vives prières à cet homme chéri de Dieu , pour qu'il daignât visiter la paroisse d'York et former aux pieuses mœurs ceux de ce diocèse. Le très-saint évêque Ulstan vécut ensuite dans l'exercice de toutes les vertus, jusqu'à la présente année, c'est-à-dire l'an i095 de la divine incarnation, dans laquelle année, comme nous l'avons dit, le treizième jour avant les calendes de février , il sortit de cette vie , abandonnant ce monde périssable pour le royaume éternel. A l'heure de sa mort il apparut à Robert, évêque de Hereford, dans un bourg qu'on appelle Crikkela, et lui recommanda de venir à ses funérailles à Worcester. 11 ne permit à personne de lui retirer du doigt son a«neau, insigne de sa dignité pontificale , pour ne pas tromper après sa mort ceux à qui il avait dit maintes fois : « C'est un compagnon dont je ne veux me séparer , « ni pendant ma vie, ni le jour de ma sépulture. »

Concile de Clermoint. — Excommunication de Philippe P^ — Cette môme année, c'est-à-dire Tan 1095 de l'Incarnation de Notre-Seigneur , le pape Urbain tint un concile à Clermont, ville d'Auvergne, y arrêta

ANNKE 4005. M9

les dispositions suivantes et en recommanda Tobservation dans toute l'église : « Que Téglise catholique soit chaste dans sa foi , et libre de toute dépendance séculière; qu aucun évêque, qu'aucun abbé, qu'aucun homme de clergé ne reçoive une dignité ecclésiastique quelle qu'elle soit de la main des princes ou de tout autre laïque ; que les clercs ne possèdent pas des prébendes dans deux églises où dans deux cités; que personne ne puisse être à la fois évéque et abbé ; que les dignités ecclésiastiques ne soient achetées ni vendues par personne ; que tout individu appartenant à un ordre sacré s'abstienne d'un commerce charnel ; que ceux qui, ignorant la prohibition canonique , ont acheté des bénéfices , soient tolérés ; que ceux qui occupent des prébendes achetées sciemment par eux-mêmes ou par leurs parents en soient dépossédés ; qu'aucun laïque , depuis le commencement du jeûne , qu'aucun clerc , depuis la Quinquagésime jusqu'à Pâques, ne se nourrisse de chair; que désormais le premier jeûne des Quatre-Temps ait lieu dans la première semaine du carême; que la cérémonie de la collation des ordres soit faite à l'avenir, même le soir du samedi et même le dimanche en continuant le jeûne ; que le samedi de Pâques l'office ne soit pas célébré passé la neuvième heure; que le second jeûne soit célébré dans la semaine de la Pentecôte; que désormais à partir du jour de Noël jusqu'à l'octave de l'Epiphanie , à partir de la Quadragésime jusqu'à l'octave de Pâques, à partir du premier jour des Hogations jusqu'à Foctave de la

î>0 GUILLAUME-LE-ROUX.

Pentecôte, depuis la quatrième férié | mercredi) au coucher du soleil, jusqu'à la deuxième férié | lundi} au lever du soleil, on observe la trêve de Dieu ; que celui qui aura mis la main sur unévêque soit déclaré hors la loi ; que celui qui aura mis la main sur un ecclésiastique ou sur ses serviteurs soit puni de Fanathème; que celui qui aura pillé les biens des évéques ou des clercs mourants, soit puni de Tanathème; que celui qui aura contracté mariage avec sa parente, jusqu'au septième degré, soit puni de Tanathème; que personne ne soit nommé évêque, s'il n'est prêtre, diacre ou sous-diacre , et s'il n'a pour lui une naissance honorable, sauf besoin urgent et dispenses du pape ; que les fils de prêtres ou de concubines, ne puissent arriver à la prêtrise, s'ils n'ont auparavant embrassé l'état religieux ; que ceux qui ont cherché asile dans l'église ou au pied de la croix , aient la vie sauve, mais que du reste ils soient livrés à la justice, ou mis en liberté s'ils sont innocents; que chaque église prélève en propre ses décimes et qu'ils ne soient pas transférés à une autre ; qu'aucun laïque n'achète ou ne vende les décimes; qu'on ne puisse recevoir aucun salaire pour ensevelir les morts * . »

^Matt. Paris "omet de rapporter un statut ainsi conçu : Que personne ne communie à l'autel , s'il ne prend séparément le corps et semblablement le sang , à moins qu'il n'y ail nécessité et cautèle. Ce statut, qui est le vingt-huitième , restreint , comme on voit , l'usage généralement adopté de communier sous les deux espèces, ou du moins par intinction et concomitance , c'est-à-dire avec le pain trempé dans le vin. On >oit cependant, d'après plusieurs pa^sageg de Matt. Paris, que les laïques ,

Dans ce concile le pape Urbain renouvela les décrets d'Hildebrand. Il excommuniaPhilippe, roi doFrance, qui, du vivant de la reine sa femme, avait contracté un nouveau mariage avec Tépouse du comte d'Anjou Foulques, du vivant môme dudit Foulques.

Prédication de la première croisade. — A la fin de ce concile, qui se tint au mois de novembre, ledit pape Urbain s'occupa de la croisade, et tint à ce sujet au peuple des fidèles, un discours digne d'un si grand pontife ; il s'exprima en ces termes : « Mes frères, et « mes fils chéris, rois, princes, ducs, marquis, com- « tes, barons et chevaliers, et vous tous gens du clergé « et gens du peuple, qui avez été rachetés par le sang « que notre Seigneur Jésus-Christ a versé dans sa « passion corporelle , écoutez les plaintes de Dieu , « qui pleure devant vous sur ses injures, et sur les « épouvantables malheurs de son église. Après la <« chute des anges, Dieu divisa la terre en trois par- <« ties, l'Asie, l'Europe et l'Afrique : pour remplacer « les esprits déchus, il y établit les hommes qui pen- « dant leur vie devaient posséder en le servant ces « trois parties du monde et toutes les créatures; qui «< après leur mort devaient monter au ciel et jouir « sans fin du royaume éternel. Mais^ hélas! (pour le « dire en peu de mots) le genre humain oublia les

surtout les princes, et les rois communiaient encore sous les deux espèces. LVglise abolit dans la suite la communion sous l'espèce du vin pour les laïques, et Bossuet n'a pas dédaigné de traiter cette question.

( Ertr. des advers. — Labbe, Hec. des Comités.)

02 GU1LLAUME-LE-R01)X.

<( divins préceptes. Sa désobéissance et la multiplicité « de ses fautes le sépara de Dieu ; et bientôt parmi H les hommes on n'en trouva plus, sauf un seul, qui « pratiquât la vertu. Voici qu'aujourd'hui la face de « la terre est désolée de toutes parts par les païens « infidèles qui blasphèment le nom de Dieu et qui « adorent des idoles de bois ou de pierre ; à la honte « du peu de chrétiens qui subsistent encore, ils se « sont emparés de la Syrie, de l'Arménie, et enfin de « l'Asie Mineure, avec toutes ses provinces, Bithynie, « Phrygie, Galatie, Lydie, Carie, Pamphilie, ïsaurie, « Lycie et Cilicie ; ce n'est pas tout : ces païens sont « postés, comme dans un nid héréditaire , dans cette « autre Asie, dans cette troisième partie du monde « que nos ancêtres égalaient avec raison à l'Europe « et à l'Afrique réunies pour l'étendue qu'elle occupe « en longueur et en largeur ; dans cette contrée où « jadis tous les apôtres, à l'exception de deux, ont « confessé en mourant le nom du Seigneur; où enfin « les chrétiens qui survivent paient à ces impies un « tribut honteux. N'occupent-ils pas aussi à main M armée et depuis plus de deux cents ans l'Afrique, « cette seconde partie du monde, qui fut le berceau « de tant de grands génies, qui dans les lettres sa- « crées se maintint pure de toute erreur et de toute « hérésie , comme cela est constant pour tous ceux <( qui connaissent les lettres latines ? 11 ne nous reste « plus, à nous autres chrétiens, que la troisième par- « tie, l'Europe; et encore, quelques minces qu'y « soient nos possessions, les Turcs et les Sarrasins ne

« cessent de nous harceler ; depuis trois cents ans ils « ont subjugué TEspagne et les îles Baléares; ce qui « reste, ils le dévorent en espérance. Leurs courses « insolentes dévastent Tlllyrie et toutes les côtes, jus- « qu'à ce bras de mer qu'on appelle le golfe de Saint- « George ^ C'est peu : ils gardent les clefs du tombeau u du Sauveur; ils vendent à nos pèlerins Tenlréede « cette ville sainte qui ne devrait être ouverte qu'aux « seuls chrétiens, si quelque étincelle du feu divin « brûlait dans les âmes. Armez-vous donc, hommes « puissants; entreprenez cette expédition mémorable « contre les ennemis de la croix. Vous qui allez pro- « pager le christianisme, attachez une croix à vos <• épaules, comme témoignage de votre foi, comme « signe extérieur de l'enthousiasme qui vous anime. « Cesarmesque vous avez ensanglantées en combattant « contre vos frères dans des guerres injustes ou dans « de vains tournois, servez-vous-en contre les ennemis « de la foi et du nom chrétien. Rachetez par cette « expédition les rapines , les vols , les homicides , les « fornications, les adultères, les incendies qui ont '< attiré sur vous la colère de Dieu : ayez pitié du sort « de vos frères qui sont esclaves à Jérusalem et dans « les pays voisins ; mettez un terme à Tinsolence de « ces barbares qui se sont proposé d'abolir le nom 0 chrétien. Pour nous qui tenons notre autorité d'a- « bord du Dieu tout-puissant et ensuite des bienheu- « reux apôtres, Pierre et Paul, d'après le pouvoir que

* Saurti Grpgi)rii; ;ulopté la variante Georgii,

« Dieu nous a conféré, tout indignes que nous som- « mes, de lier et de délier , nous accorderons indu I- « gence pleinière à ceux qui, de leurs personnes et de « leurs biens, contribueront à cette entreprise, s^ils « se montrent vraiment contrits de cœur et s'ils font « Taveu sincère de leurs fautes ; et nous leur promet- <( trons une part au royaume éternel, quand viendra « le jour de la rétribution des justes. Nous admet- « trons aussi à cette rémission des fautes ceux qui « donneront une part convenable de leurs biens pour « aider aux frais du voyage, ceux aussi qui par leurs « conseils ou autrement fourniront d'utiles secours à « l'expédition projetée. Marchez donc à travers le « monde, gens de cœur, soldats du Christ; écartez « loin de vous toute crainte de la mort ; car les souf- « frances de cette vie ne sauraient être mises en com- « paraison avec la gloire future qui se manifestera « en nous. Voilà ce que nous enjoignons à ceux qui « sont présents , ce que nous recommandons à ceux « qui sont absents : l'époque que nous fixons est le « printemps prochain. Dieu aidera ceux qui parti- « ront; il leur rendra l'année favorable, et leurs « moissons seront abondantes , et les éléments leur « seront propices. Ceux qui mourront entreront dans « le royaume des cieux; ceux qui vaincront verront « le tombeau du Sauveur. Heureux ceux qui sont « appelés à cette entreprise, puisqu'ils iront visiter « les lieux saints , là où le Seigneur , qui règne aux « cieux, a vécu parmi les hommes; là où il est né, où (( il a été crucifié, où il est mort, où il a été enseveli,

« OÙ il est ressuscité , pour sauver les lioninies. » Après avoir prononcé ce discours, le pape ordonna à tous les chefs d'églises qui assistaient au concile de retourner dans leurs diocèses et d'y exhorter à la sainte entreprise , à force de zèle et d'instances , le peuple qui leur était soumis.

Noms des croisés. — En entendant les paroles du pape , le clergé et le peuple les accueillent d'un murmure favorable. Tous , d'un commun accord , assurent à grands cris qu'ils veulent faire partie du pèlerinage. Dans le concile même , une foule de gens illustres se jettent aux pieds du pape et se consacrent eux et leurs biens à la cause du Christ. Aymard', évêque du Puy , reçoit le premier de tous la croix des mains du pape. Son exemple est aussitôt suivi par Guillaume , évêque d'Orange , et par une multitude de fidèles de tout âge et de tout rang. Le concile dissous , chacun se retire chez soi pour se préparer sans retard à la croisade. Le bruit s'en répand dans l'univers, et non-seulement les provinces du continent européen brûlent de prendre part à l'expédition , mais encore tous ceux qui dans les îles les plus reculées ou chez les nations barbares avaient entendu prononcer le nom du Christ. Ceux qui prirent la croix étaient Hugues-le-Grand , frère du roi de France Philippe; Godefroy , duc de Lorraine; Raymond,

* Celui que Tasse appelle Adhémaret dont il trace un portrait si l)rillant.

96 GUILLAUME-LE-ROLX.

comte de Toulouse; Robert, duc de Normandie; Bohémond , prince de TApulie et Normand de nation ; Robert , comte de Flandre ; Etienne , comte de Chartres; le deux frères de Godefroy, Baudouin et Eustache ; un autre Baudouin du Bourg ; Garnier , comte deGrai; Baudouin, comte deHainaut;lsoardduPuy; Guillaume, comte de Forez; Etienne, comte d'Albemarle ; Rotrou , comte du Perche ; le comte Hugues de Saint-Paul , Henri de Hache , Rodolphe de Beaugency , Ebrand ^ de Puyset , Guillaume Amanjeu , Genton de Bar , Gaston de Béarn , Guillaume de Montpellier^ Gérard deRoussillon, Gérauld deCérisy, Roger de Barneville , Guy de Possessa , Garland , Thomas de Sprée , Galon de Chaumont , Etienne , comte de Blois ; tous étaient capitaines et chefs des chevaliers et des autres fidèles ; tous attendaient le moment favorable ; tous étaient préparés avec la foule de leurs soldats à bien combattre pour le Christ; et ils s'étaient dévoués pieusement aux fatigues d'un si long pèlerinage pour la gloire du nom chrétien.

Détails sur Pierre l'Ermite. — Ce qui enflammait encore les cœurs à la croisade et à la délivrance du saint tombeau , c'étaient les prédications de Pierre l'Ermite. 11 ne sera pas inutile , je crois , à la clarté de cette histoire de raconter à ce propos , pour ceux qui l'ignorent, la manière dont Dieu se révéla à lui. Ce saint homme, nommé Pierre, ermite de profes-

' .M. Michaud dit Evnird.

AÎNNÉE 1095. 97

sion , était né en France. Quelque temps avant le concile de Clermont , il avait fait vœu d'aller en pèlerinage à Jérusalem. Là, d'après la loi imposée par les Sarrasins aux chrétiens qui voulaient visiter la cité sainte , il paya tribut , entra dans la ville et fut reçu dans la maison d un chrétien. Alors il apprit pleinement quel était le sort malheureux des vrais croyants sous la domination des infidèles , et ce qu'il entendit sur leurs misères lui fut confirmé par le témoignage de ses yeux. Sachant que Simeon , patriarche de Jérusalem , était un homme religieux et craignant Dieu, il alla le trouver, et ils se plurent à converser ensemble. Le patriarche, jugeant d'après Tentretien de Pierre que c'était un homme circonspect , lui parla à cœur ouvert de toutes les infortunes qui affligeaient le peuple de Dieu dans la cité sainte. A ce tableau des humiliations de ses frères , Pierre fut ému, et ne pouvant retenir ses larmes, il répondit au patriarche : « Vous saurez , saint père, que l'église romaine , les « princes de TOccident et moi-même , qui voulons (( sauver nos âmes et obéir à Dieu , sommes prêts à « tout entreprendre pour remédier à l'immensité de « vos misères ; et que nous avons résolu d'appeler la « chrétienté en masse et chaque chrétien en particu- « lier au soulagement de vos douleurs. » Ces paroles consolèrent le patriarche et tous les fidèles qui étaient présents ; ils se répandirent en actions de grâces , et donnèrent à cet homme de Dieu une supplique en forme de lettre. Un jour que ce serviteur de Dieu était préoccupé plus que de coutume de son prochain I. 7

es GUILLAUME-LE-ROUX.

retour dans sa patrie et de la mission qu'il avait à remplir, il entra dans Téglise de la Résurrection de Notre-Seigneur , et s'adressant avec ferveur au Dieu, source de miséricorde \ il y passa la nuit , veillant et priant. Enfin , épuisé et gagné par le sommeil , il se coucha et s'endormit sur le pavé de l'église. Fendant son sommeil , il vit apparaître notre Seigneur Jésus-Christ qui , confirmant sa mission , lui dit : • Lève-toi , Pierre , et hâte-toi de partir : accomplis « sans crainte ce que je t'ordonne , car je serai avec « toi : les temps sont arrivés où les lieux saints doi- « vent être purgés de leurs souillures , et où mes ser- « viteurs doivent être secourus. » Pierre se réveille , et, animé par cette vision , il se met en devoir d'obéir sans hésiter aux ordres divins. Il part sans délai ; et, après s'être mis en oraison , le voyageur impatient se dirige vers les bords de la mer. Là il monte sur un vaisseau ; après une heureuse traversée , il arrive à Bari , de Bari il se rend à Rome , où il trouve le pape Urbain ; il lui remet les lettres du patriarche et des fidèles de Jérusalem , lui peint avec autant d'énergie que d'exactitude les malheurs des chrétiens et les humiliations de la Terre-Sainte. Le pape l'accueille avec intérêt , et lui promet sa coopération en temps utile. Pierre alors parcourt toute l'Italie , traverse les Alpes , s'adresse à tous les princes de l'Occident , les suppliant avec instance de ne pas permettre plus longtemps que les lieux saints glorifiés par la pré-

!* Adopté l'addition WH5m<*orrfta'. jtjif :'

sence du Sauveur , soient souillés par les profanations des infidèles. Mais ce n'est pas assez pour son zèle ; il va dans les rangs du peuple, chez les hommes de la plus basse condition leur communiquer son enthousiasme par ses exhortations pieuses. Ainsi Pierre TErmite , accompagné d'une multitude de gens armés qu'il avait réunis avec de grandes fatigues tant dans le royaume de France que dans l'empire , vint se joindre à l'expédition , et contribua plus que tout autre à la croisade par son zèle ardent.

Expédition de Gaultier-sains-Avoir. — L'an du Seigneur 4096 , le huitième jour de mars , Gaultier, surnommé Sens Avior [Sans-AvoirJ , homme de noble râceetde grand courage, suivi d'une nombreuse multitude de soldats à pied (car il avait fort peu de cavaliers) , prit les devants et se mit en roule, le premier de tous les croisés. 11 traversa le pays des Allemands et des Hongrois , et arriva jusqu'au fleuve Maroc ' . 11 le passa ^, entra sur le territoire des Bulgares , et s'arrêta dans un lieu qu'on appelle Belgrade. Là , quelques-uns de ses compagnons , qui étaient allés à son insu à Maleville' pour acheter des vivres , furent surpris par les Bulgares , dépouillés de leurs vêtements , frappés de coups, et renvoyés après avoir perdu tout

* Maroc est évidemment pour Maroë, aujourd'hui la Save. (Voyez Katona. )

2 Quihus superatis. Adopté la variante qvo trajecto.

3 Aujourd'hui Zemlin. ( Voyez Katona. ) Les croisés punirent sans doute du nom de mala villah ville où ils avaient été si mal accueillis.

feO GUILLAUME-LE-ROUX.

ce qu'ils possédaient. Gaultier alors demanda au duc des Bulgares la permission d'acheter ce qui était nécessaire à son armée : il ne put l'obtenir, et campa devant Belgrade ; mais ne pouvant retenir ses troupes qui souffraient de la famine , il eut à déplorer la pertedeplusieursdesessoldats. Car ceux-ci voyant que cette nation inhospitalière ne voulait rien leur fournir, même à prix d'argent, se jetèrent sur le bétail et sur les troupeaux des Bulgares, et ramenèrent ces provisions au camp. Les Bulgares l'apprirent, saisirent leurs armes et résolurent de leur arracher leur proie. Ils attaquèrent les pillards, demeurèrent vainqueurs , mirent le feu à une chapelle où cent quatrevingts d'entre eux, séparés de leurs compagnons, s'étaient retirés pour obtenir la paix , les y brûlèrent, et forcèrent le reste à la fuite. Gaultier , avec les troupes qui survivaient, se dirigea vers Silistrie \ capitale de la Dacie méditerranée ; et s'étant plaint au gouverneur de la ville des mauvais traitements que ^ui et les siens avaient reçus des Bulgares , il obtint pleine justice. De là il se rendit à la ville Royale IConstantinople) , où , admis en présence de l'empereur Alexis, il lui demanda que , jusqu'à l'arrivée de Pierre l'Ermite , par l'ordre duquel il s'était mis en route, son armée fût logée dans le voisinage de la ville ; il sollicita aussi la permission d'acheter et de vendre librement : ce que l'empereur lui accorda volontiers. .

* StraUcia , dit le texte ici et plus bas. Nous ne voyons que Silislrie qui convienne à l'ifinëraire.

DeDXIÈME EXPEDITION CONDUITE PAR PlERRE x'ErMITE.

— Après le départ de Gaultier , Pierre l'Ermite avait aussi pris les devants , et après avoir traversé la Lorraine, la Franconie, la Bavière et l'Autriche, il était arrivé avec quarante mille guerriers aux confins de la Hongrie. Ce fut à Maleville qu'ils apprirent le désastre dont les chrétiens qui les avaient précédés sous la conduite de Gaultier avaient été victimes. En voyant les dépouilles et les armes de leurs amis suspendues aux murs de la ville comme des trophées, ils entrèrent dans une juste fureur , coururent aux armes, et, prenant la ville d'assaut, massacrèrent presque tous les habitants par le fer, ou les noyèrent dans le fleuve voisin. Après la prise de la ville, ils y demeurèrent cinq jours. Mais Pierre, apprenant que le roi de Hongrie réunissait des troupes pour venger ses sujets , fit traverser à ses soldats le fleuve voisin en toute hâte, et transporter au delà les troupeaux et les dépouilles de la ville. Au bout de huit jours de marche, il arriva devant Niz^, ville bien défendue par des tours et des remparts ; il passa le fleuve sur le pont qui y était construit, campa quelque temps dans ce lieu , puis continua sa route. Déjà la plus grande partie de l'armée avait passé outre , lorsque quelques Allemands qui étaient restés en arrière du corps principal , poussés par je ne sais quel vertige, mirent le feu à sept moulins placés au bord du fleuve^ dont j'ai parlé. Us étaient une centaine environ qui ,.

* Cesi évidemmeot Nissa ( Naissus) en Servie.

in GUILLAUME-LE-ROUX.

pour satisfaire leur rage insensée , incendièrent aussi des maisons attenantes au faubourg de la ville , et , après avoir commis ces dévastations coupables, se hâtèrent de rejoindre Farmée depuis longtemps en marche. Mais le seigneur de ce pays, indigné de ces ravages, appela les citoyens aux armes, poursuivit les ennemis avec une troupe nombreuse , et , avant qu'ils eussent pu atteindre ceux qui les avaient précédés, les attaqua avec fureur, et les massacra non sans raison. Pierre, à la tête du premier corps d'armée , ignorait ce malheur , quand un des fuyards , porté sur un cheval rapide , vint le lui apprendre. 11 prit conseil de ses troupes , revint aussitôt , et assista en pleurant aux funérailles de ses frères. Cependant il désirait vivement savoir quel avait été le motif d'une pareille violation de la paix. Les députés qu'il avait envoyés à ce sujet aux principaux de la ville revinrent lui dire la cause de l'indignation des habitants et de la mort bien méritée dont ils avaient puni ses soldats : mais quelques-uns des croisés , par une résolution téméraire , s'écrièrent qu'il fallait venger cette injure, et entraînèrent une partie de l'armée. Ils étaient environ mille qui voulurent prendre part à cette attaque imprudente. Les habitants sortirent d'abord en petit nombre , et engagèrent avec les assaillants un sanglant combat; puis ils finirent par ouvrir leurs portes , se précipitèrent en foule hors de la ville , tuèrent sur le pont cinq cents des nôtres : presque tous ceux qui survivaient se noyèrent dans le fleuve dont ils ne connaissaient pas les gués. Alors le

ANiNÉE ^096. lOS

corps d'armée que commandait Pierre , sMndignant de ce nouveau désastre , courut aux armes ; et dans la bataille générale qui s'ensuivit, dix mille hommes du côté des pèlerins restèrent sur la place. Tout Targent de Pierre TErmite tomba entre les mains des Bulgares, ainsi que son chariot et les objets, précieux qu'il renfermait. Au bout de quatre jours , les troupes qui s'étaient enfuies de côté et d'autre , se rallièrent , et , au nombre d environ trente mille , se remirent en route. Le voyage ne s'acheva qu'avec les plus grandes fatigues. Enfin on arriva à Constantinople : là , Pierre eut un entretien avec l'empereur, et après avoir, du consentement d'Alexis , fait reposer ses troupes pendant quelques jours , il passa l'Hellespont, et descendit avec son armée en Bithynie, qui est la première province d'Asie. Les croisés s'arrêtèrent dans un lieu appelé Cinitoth , au bord de la mer, et y posèrent leur camp.

Destruction des croisés a Nicée. — Ce pays, qui touchait aux possessions des Turcs , abondait en biens de toute espèce, et surtout en vivres. Au bout de deux mois de séjour, les Latins commencèrent, au nombre de dix mille, à parcourir le pays, s'emparant du bétail et des troupeaux; ils poussèrent en bon ordre jusqu'aux environs de Nicée, et revinrent avec un immense butin et sans avoir perdu un seul homme. Les Allemands voyant l'heureux succès des Latins , résolurent d'en faire autant. Au nombre de dix mille fantassins et de deux cenls cavaliers , ils se dirigèrent

à leur tour du côté de Nicée. Ils arrivèrent devant un bourg fortifié, qui en était distant de quatre milles ; ils s'y précipitèrent avec impétuosité, et après une vive mais inutile résistance de la part des habitants , ils s'en emparèrent, tirent un massacre général, pillèrent toutes les richesses, fortifièrent le chateau, et, séduits par la fertilité du sol , par la beauté du climat , résolurent d'y demeurer jusqu'à l'arrivée des princes d'Occident. Mais Soliman , maître de cette contrée, apprenant qu^une troupe de gens venus d'Allemagne s'était emparée d'une de ses bourgades , et se proposait d'y rester, accourut en grande hâte, prit d'assaut le château, et passa au fil de Tépée tous ceux qu'il y trouva. Cependant le bruit s'était répandu dans le camp que les Allemands en étaient venus aux mains avec Soliman. Mais quand on apprit le véritablerésultat, tous les croisés coururent aux armes, malgré l'opposition des chefs; et, au nombre de trentecinq mille fantassins et cinq cents cavaliers, ils marchèrent en bon ordre sur Nicée , rencontrèrent dans une plaine Soliman, suivi d'une innombrable multitude de Turcs , et les attaquèrent avec vigueur. Mais ceux-ci , sachant bien qu'il y allait de leurs vies , soutinrent le choc avec intrépidité; et les nôtres, forcés de plier et hors d'état de lutter plus longtemps contre cette masse , prirent la fuite en rompant leurs rangs, Les cavaliers turcs les poursuivirent et en firent un affreux carnage \ L'armée de Pierre l'Ermite perdit

" Lps ossements des croisés blanchirent la plaine : odruv koXuvo;, dil

plusieurs gens de distinction , tels que Gaultier Sans- Avoir, Renaud deBreis, Foulcher d'Orléans ; et des trente mille fantassins et des cinq cents cavaliers qui étaient sortis du camp , à peine en resta-t-il un seul qui échappât à la prison ou à la mort. Tel fut le résultat de celte bataille livrée par une multitude intraitable , qui ne voulait pas obéir à ses chefs, et qui avait dédaigné les sages avis de Tempereur : car il avait conseillé à cette populace ignorante de se tenir en paix auprès de Constantinople, et dV attendre Farrivée prochaine des princes croisés, plus éclairés qu'elle et beaucoup plus habiles dans l'art militaire. Soliman, non content de sa victoire, se jeta dans le camp des chrétiens , y égorgea les vieillards infirmes, les moines, les prêtres, les femmes, les jeunes filles et la plupart des enfants. Ceux à qui leur jeunesse et leur beauté firent trouver grâce auprès des Turcs furent épargnés, et réservés à un esclavage éternel. Près du camp des fidèles, au bord de la mer, il y avait un vieux fort vide d'habitants ; ce fut là que les pèlerins, au nombre de trois mille, se virent forcés de se réfugier , espérant y trouver leur salut. Tandis que Soliman les y assiégeait, et qu'ils se défendaient avec courage, Pierre alla trouver l'empereur, lui adressa d'humbles supplications, et obtint enfin qu il enverrait quelques troupes, pour ramener sains et

Anne Comnène. Les Francs s'en servirent eux-mêmes au siège de Nîcéo pour construire un mur.

( Gibbon, Hist, de la Vècad.y chap. LVIU. \,

saufs les débris du peuple de Dieu. Alexis les délivra , et Pierre, avec Jes restes de son armée, revint à Constantinople, où il attendit l'arrivée des chefs de la croisade.

Troisième expédition conduite par Godescalc. — Cette expédition malheureuse futsuivie d une autre, conduite par un prêtre nommé Godescalc, et Allemand de nation , qui avait fait vœu de pèlerinage, et qui, possédant le don delà parole, entraîna à la croisade quinze mille hommes , du royaume de Germanie aux frontières de la Hongrie. Les Hongrois, avec la permission de leur roi, vendirent à des prix modérés ce qui était nécessaire à l'entretien de ces troupes. Mais bientôt les croisés, usant avec intempérance des vivres abondants qui leur étaient fournis , et s'adonnant à l'ivrognerie , commirent d'affreux désordres, pillèrent et mirent à mort les habitants , et exercèrent même leurs violences brutales sur les femmes et sur les filles des Hongrois. Le roi du pays entra dans une juste colère, appela son peuple aux armes , et résolut de venger tant d'outrages. Les Hongrois rencontrèrent cette multitude de furieux près de Belgrade , et voyant les pèlerins disposés à se bien défendre (car c'étaient des gens de cœur et habitués au métier des armes) , ils essayèrent de les vaincre par la ruse , ne pouvant les dompter par la force. Ils envoyèrent donc à Godescalc et aux principaux de l'armée des ambassadeurs chargés de leur porter insidieusement des paroles pacifiques, et qui lui dirent: «Notre roi

« sait que, parmivous, il y a des gens sages et craignant « Dieu , qui se sont opposés de toutes leurs forces à « ces infamies dont il se montre aujourd'hui juste- « ment irrité. 11 ne veut pas faire rejaillir sur tous le « crime de quelques-uns, et il consente vous épargner « pour cette fois ; seulement , il exige que vous vous « remettiez entre ses mains , et sans condition , vous , « vos personnes , vos richesses, et toutes vos armes : « c'est Tunique moyen d'apaiser son indignation. « Sinon, personne de vous n'échappera à la mort; « car votre armée n'a aucun moyen de sortir d'ici. » Godescalc et les autres chefs, trop confiants dans la clémence du roi, surmontèrent par leurs exhortations la répugnance de leurs troupes, et les déterminèrent à livrer entre les mains du roi leurs armes et leurs biens , pour satisfaire aux griefs dont il se plaignait. Ils le firent; mais , au lieu de pardon, ils trouvèrent la mort : car ces traîtres se jetèrent sur les malheureux désarmés, en firent un horrible massacre sans distinction d'innocent et de coupable , et souillèrent toute la plaine par le sang de tant de morts, par le meurtre de tant de chrétiens. Quelques-uns cependant échappèrent au danger commun , purent regagner leur pays, et racontèrent à ceux qui, comme eux , s'étaient liés par le vœu de pèlerinage , le désastre de leurs compagnons. Ils leur recommandèrent instamment d'avoir toujours devant les yeux la perfidie de ce méchant peuple, d'être plus prudents qu'ils ne l'avaient été eux-mêmes, et de bien se tenir sur leurs gardes pendant la route.

^08 GUILLAUME-LE-ROIJX.

Quatrième expédition. — Massacre des Jdifs. — Dispersion des croisés. ~ Vers le même temps , partirent pour la croisade, des contrées de TOccident, deux cent mille fantassins et environ trois mille cavaliers , parmi lesquels on remarquait Thomas de Férié *, Clérembaut de Vandeuil, le comte Herman, et Guillaume-le-Charron ^. Cette multitude , dans un accès de rage, s^acharna sur tous les Juifs qu'elle rencontra dans les villes et bourgades où elle passait, et les tua par milliers. Ces massacres eurent lieu surtout à Mayence et à Cologne, où un comte nommé Emicon, homme puissant et fameux dans le pays, se joignit aux pèlerins, partageant leurs cruautés , et les encourageant dans leurs désordres. Enfin , après avoir traversé la Franconie et la Bavière , les croisés atteignirent la Hongrie où ils comptaient pénétrer librement; mais ils trouvèrent Tentrée fermée à Mersbourg^, et firent halte à Tentrée du pont. Le roi se gardait bien de leur accorder l'entrée sur ses terres, craignant qu'une fois admis en Hongrie, ils ne se souvinssent du massacre qu'il avait fait des

' M. Michaud l'appelle de Feii. {Hist. des Crois. ^ livre II, p. 452.) '-* Ou Guillaume Charpentier. Gibbon s'exprime ainsi : Guillaume, vicomte de Melun, que les vigoureux, coups de sa hache d'armes avaient fait surnommer le Charron. Carpentarius^ dit le texte.

* Le texte donne Meezehurc j cependant ce ne peut être Mersbourg en Saxe. Nous proposons Altenbourgj car il est probable que cette armée, en quittant la Bavière, suivit le cours du Danube. — Selon Katona {dff Reg. Hung.^ tome ni), il faudrait lire Ouar ou Moson. (Voir à ce sujet une note de M. Michaud, Hist. des Crois, ^ livre II, p. 135. )

compag^nons de Godescalc, et qu'ils ne voulussent prendre les armes pour s'en venger. Aussi leur refusa-t-il obstinément la permission qu'ils demandaient de traverser pacifiquement son royaume. Alors ils résolurent de dévaster tout le territoire autour des fleuves et des marais , de brûler les faubourgs , et de commettre toutes sortes de ravages sur les possessions du roK Un jour, sept cents soldats que le roi de Hongrie envoyait secrètement défendre le pays contre les ravages des pèlerins furent surpris au passage du fleuve, parun parti d'ennemis. Presque tous y périrent, à l'exception de quelques-uns qui réussirent à s'échapper en se cachant dans les joncs et dans les marais. Fiers de cette victoire, les croisés se disposèrent à jeter des pon ts sur le fleuve, à s'emparer d'un fort qui en défendait le passage, et à s'ouvrir l'entrée du royaume à la pointe de l'épée. Déjà ils construisent des ponts ', qu'ils conduisent jusqu'au pied des murailles. Après bien des travaux et des efforts , ils sont sur le point de forcer l'entrée ; mais voici que les vainqueurs sont saisis , comme par miracle, d'une terreur panique, et prennent la fuite, sans savoir pourquoi. Cette déroute soudaine dont Dieu les punit pour leurs péchés rend l'assurance aux habitants , qui désespéraient, et qui, alors, poursuivant vigoureusement les fuyards, les mettent à mort sans qu'ils puissent échapper. Le comte Émicon partagea la retraite précipitée de ses soldats, et eut bien de la peine à regagner sa patrie.

' Probablement Hrs ponts de bois ; une chaussée Je bois, dit Michauct.

44» GUILLALME-LE-ROUX.

Les autres chefs que nous avons nommés plus haut échappèrent par la fuite , gagnèrent Trieste', et de là parvinrent en Italie. Là ils rejoignirent quelques seigneurs qui partaient aussi pour la croisade , et s'étant embarqués avec eux pour Dyrrachium , ils arrivèrent en Grèce.

Départ de Godefroi et des autres chefs. — Détention DE Hugces-le-Grand. — A Tépoque que j'ai fixée plus haut, c'est-à-dire, Tan du Seigneur 4096, le quinzième jour du mois d'août, après les malheureuses expéditions de Pierre FErmite , de Godescalc et des autres, que nous avons racontées , l'illustre Godefroi, duc de Lorraine , réunit ses compagnons de voyage , et se mit en route. Les gens de marque qui avaient pris la croix avec lui étaient Baudouin, frère utérin du duc, Baudouin comte de Hainaut, le comte Hugues de Saint-Paul et Engelrand, son fils, Garnier, comte de Grai , Renaud , comte de Toul et son frère Pierre , Baudouin du Bourg , Henri de Hache et son frère Godefroi , Dudon de Conti , Conon ou Conan de Monlaigu. Ils étaient suivis des Frisons , des Lorrains, et des peuples qui habitent entre le Rhin et la Garonne. Tous ces seigneurs , avec les gens de guerre sous leurs ordres , traversèrent la province d'Autriche et la Hongrie , après avoir donné des otages au roi de

* Per Thariciam , texte hïc. Dans l'ignorance de ce que signifie ce nom , nous y voyons quelque rapprochement avec Istriam ; c'est ce qui nous détermine à adopter cette traduction.

ce pays ; ils arrivèrent à Belgrade , ville de Bulgarie , puis à Niz et à Silistrie. De là, ils descendirent dans la Dacie médilerranée, nommée autrement Mésie, parvinrent aux cloîtres * de saint Basile , et atteignirent enfin Pbilippopolis , ville fameuse et opulente. Là , ils apprirent qu'Hugues-le-Grand , frère du roi de France Philippe , était retenu dans les fers avec quelques-uns de ses compagnons par Tempereur Alexis. Alors le magnanime duc Godefroi envoya des ambassadeurs pour demander la liberté de ces illustres prisonniers qui avaient embrassé la cause du Christ. Cet Hugues, homme d'un grand renom, s'était mis en marche un des premiers, avait passé les Alpes, était descendu dans l'Apulie en traversant ritalie, et s'était embarqué avec un mince cortège pour Dyrrachium, où il s'était arrêté, attendant l'arrivée des autres pèlerins. Le gouverneur de la province l'avait fait prendre, et l'avait envoyé chargé de chaînes à l'empereur. Celui-ci le gardait en prison comme un brigand , et comme un homme coupable d'homicide. 11 refusa nettement la liberté des captifs aux ambassadeurs du duc, dont les troupes, d'un commun accord , dévastèrent tout le pays pendant huit jours. L'empereur, apprenant ces dégâts, envoya prier le duc d'y mettre un terme, l'assurant qu'il allait lui renvoyer libres les seigneurs qu'il redemandait. Le duc apaisa ses soldats., et arriva à Constan-

* Nous ne retrouvons pas la position de ce lieu. C'étaient probablement quelques couvents grecs situés dans les défilés du mont Hœmus.

tinople, où il reçut en effet, sains et saufs, Huguesle-Grand et ses compagnons de captivité , Dreux de Nesle *, Clérembaut de Vandeuil et Guillaume-le- Charron , qui tous remercièrent le duc de leur délivrance. Cette même année, des étoiles parurent tomber du ciel du côté de TOccident , en signe de confusion et de carnage.

Duplicité d'Alexis Comnène. — L'empereur des Grecs, Alexis, était un homme méchant et fourbe, qui après avoir occupé Temploi de prince du palais et de chef de la milice , sous son prédécesseur Nicéphore, s'était perfidement révolté contre son maître, cinq ou six ans avant l'expédition qui nous occupe, avait détrôné son souverain, avait usurpé l'empire et se maintenait tyranniquement dans son usurpation. Cet homme qui avait la tromperie dans le cœur adressait aux croisés des paroles amicales, mais menteuses: car il se défiait sans cesse et du nombre des pèlerins et de leur valeur à toute épreuve. Aussi, toutes les fois qu'il ajourna ses mauvais desseins contre eux, ce ne fut pas par grandeur d'âme, mais par peur. En effet, quand le duc Godefroi eut posé ses tentes aux portes de Constantinople, des députés impériaux arrivèrent pour l'engager à se rendre accompagné de peu de monde auprès de l'empereur; mais le duc ayant pris conseil de ses amis se refusa à l'entrevue. Alexis furieux interdit aux troupes de Godefroi le marché

* Neella {NigeUa'^) en Picardie, de même que le Vermandois.

aux denrées. Alors les chefs de Farmée, craignant di» manquer de vivres , parcoururent au loin et à main armée les champs qui avoisinaient la ville, chassant devant eux bétail et troupeaux. Ils amenèrent au camp les vivres eu si grande abondance, que même les plus pauvres en avaient jusqu'à satiété. L'empereur se vit donc obligé de rétablir les échanges qu'il avait défendus.

Arrivée de Bohémond. — Pendant que ces choses se passaient à Constantinople , Bohémond, prince de Tarente et fils de Robert Guiscard , ayant traversé l'Adriatique avant l'hiver avec son armée, était arrivé à Dyrrachium ; et il marchait à petites journées à travers les déserts de la Bulgarie pour aller rejoindre ceux qui s'étaient attachés à sa fortune. Car il avait sous ses ordres des hommes illustres et puissants, dont je donnerai ici les noms, du moins en partie * : Tancrède fils du marquis Guillaume, Richard prince de Salerne, et Ranulfe son frère, Robert de Hanse, Herman de Carvi^, Robert de Sourdeval, Uobert fils de Turstan, Humfroy fils de Radulf, Richard fils du comte Ranulfe , le comte de Roussillon et ses frères Boile de Chartres et Alberd de Cogna no , avec son fils Humfroy. Tous ces seigneurs conduisaient les peuples d'Italie qui sont compris entre la mer Tyrrhénienne et la mer Adriatique. Les troupes qui sui-

* Purie au lieu depaire (édit. de 1640).

' M. Michaud donne rfe Cani; et plus bas Irislan au lieu de Turstan. I. 8

vaient les bannières de Bohémond arrivèrent sous Jes murs de la ville de Castorie, et comme les habitants refusaient de leur vendre des denrées, ils se virent obligés de faire main basse sur le bétail et sur les troupeaux. Puis ils passèrent outre, et établirent leur camp dans la Pélagonie. Là , apprenant que dans le voisinage il y avail une petite ville libre, entièrement peuplée d'hérétiques, ils y coururent en toute hâte, prirent d'assaut le château qui la défendait, livrèrent les édifices aux flammes, et rapportèrent un immense butin et de riches dépouilles.

Marche et arrivée du comte de Toulodse. — Ses QUERELLES AVEC Alexis. — Bientôt partit pour la croisade une nouvelle expédition, conduite par Raymond comte de Toulouse et par Aymard , évêque du Puy. Ils avaient parmi leurs vassaux , des gens de haut lignage : Guillaume évéque d'Orange, le comte Raimbaut, Gaston de Béarn, Gérard de Roussillon, Guillaume de Montpellier, Guillaume comte de Forez, Raymond Pelet, Genton de Barr et Guillaume Amanjeu [d'Albret]. Sous leurs ordres marchaient les Goths * et les Gascons et tous ceux qui avaient pris la croix, entre les Pyrénées et les Alpes. Cette armée suivit la route qu'avait tracée l'expédition précédente, traversa l'Italie, laLombardie, et cette contrée qu'on appelle le Frioul, du Frioul passa dans l'Istrie et de

* Les anciens Visigoths de la Septimanie. On trouve la même dénominatiou dans Raymond d'Agiles, p. 144.

ristrie enDalmatie. Knfin, après avoir mis quarante jours à traverser la Dalmatie, entourés de mille dangers, les croisés parvinrent à Dyrraehium. Là le comte ayant reçu des lettres bienveillantes de l'empereur, se remit en marche, traversa les montagnes, les forêts, tout le pays sauvage des Épirotes et posa ses tentes dans un canton appelé Pélagonie, qui abondait en ressources de toute espèce. Pendant cette station, le vénérable évêque du Fuy ayant trouvé un lieu commode , mais un peu éloigné du camp , s'y était établi. Les Bulgares vinrent l'assaillir à l'improviste et le firent prisonnier. Ce qui le sauva, c'est qu'un de ces barbares, en lui demandant son or, contint la fureur des autres brigands. Pendant la contestation et le bruit qui s'ensuivit, toute l'armée prit l'alarme et saisissant ses armes se jeta sur les Bulgares et tira l'évêque de leurs mains. Enfin on se remit en route , on passa par Thessalonique , par la Macédoine, et après bien des fatigues, on atteignit Rodesto, ville maritime située sur THellespont, et distante de Constantinople de quatre jours de marche. Là les députés des princes croisés qui étaient arrivés avant lui, vinrent trouver le comte et le prièrent, avec les supplications les plus vives, de venir à Constantinople terminer ses affaires avec l'empereur, afin de hâter le départ pour la Terre-Sainte. Le comte se rendit à la demande des princes et de l'empereur; il laissa son armée sous la garde des évêques et des gens de marque, qui se trouvaient dans son camp, arriva à Constantinople avec peu de monde, et se présenta à l'em-

^ 1 6 GUILLAIÎME-LE-ROUX.

pereur. Celui-ci le reçut d^abord avec toutes sortes d'égards, puis linitparrexhorterà lui prêter serment de fidélité dans la formule observée par les autres princes croisés. Le comte s'y refusa absolument. Aussi l'empereur mécontent lui tendit des embûches à lui et aux siens. 11 ordonna à ses soldats de se jeter à l'improviste sur l'armée du comte et de l'exterminer complètement. Les centurions impériaux et les quinquagénaires, officiers des troupes d'Alexis, exécutèrent les ordres de leur maître, entrèrent secrètement et pendant la nuit, dans le camp du comte et massacrèrent quelques croisés qu'ils trouvèrent sans défense. A cette nouvelle le comte reprocha à l'empereur son infâme trahison. Celui-ci, craignant les suites de sa violence, s'adressa à Bohémond qui était encore avec les siens , sur le rivage ultérieur de la mer', le fit venir, et le pria, ainsi que les seigneurs de sa suite, d'être médiateurs et d'opérer une réconciliation entre lui et le comte. Ceux-ci se rendirent à la demande de l'empereur ; et quelque indignés qu'ils fussent de ce qui s'était passé, ils sentirent qu'appelés à une entreprise plus pressante , ils n'avaient pas le temps de songer à la vengeance, et rétablirent la paix entre Raymond et l'empereur. Le comte prêta serment de fidélité selon la formule observée par les autres, rentra en faveur auprès d'Alexis et reçut les présents les plus magnifiques.

' Je ne puis comprendre: sur l'autre rive du détroit. Car le passage des croisés n'était pas encore effectué.

Voici quelle était le teneur de ce serment prêté par tous les princes d^Occident : Si les croisés parviennent à s'emparer des villes , des châteaux et autres possessions sur lesquels Tempereur a des prétentions, ils les lui remettront entre les mains et tiendront en réserve les principaux prisonniers et le riche butin qu'ils y pourront trouver. Ces conditions paraissaient fort injustes à la plupart des seigneurs : Teffusion de leur sang devait-elle tourner, disaient-ils, au profit d'un prince étranger. L'empereur, de son côté, pour satisfaire les croisés, jura de leur donner fidèlement assistance et conseil, et de les aider de tout son pouvoir 5 triompher des ennemis de la foi. Sur ces entrefaites, l'armée du comte arriva à Constantinople ; sur son ordre, elle alla se joindre aussitôt à ceux qui l'avaient déjà précédée, et se mêla au reste de l'armée.,

SÉJOUR Dt DUC DE NORMANDIE, RoBERT , EN ITALIE.

— Fondation de l'église de Norwich. — Robert, duc de Normandie , avait aussi pris la croix. Le dernier de tous les pèlerins, il partit pour Jérusalem , après avoir donné à son frère Guillaume la Normandie en gage pour dix mille livres d'argent. Ceux qui se joignirent à lui étaient Robert, comte de Flandre- Eustache, comte de Boulogne; Etienne, comte de Blois et comte de Chartres ; Etienne , comté d'Albemarle; Rotrou, comte du Perche; Roger de Barneville , et deux fameux seigneurs de Bretagne , Fergand et Conan. Us étaient suivis par les Anglais , les Nor-

Îf8 GUILLAUME-LE-RÔUX.

mands , les Flamands , les Bretons , les Angevins , les Gaulois occidentaux , enfin Téîite de ces peuples qui , de province en province , s'étendent de TOcéan britannique aux Alpes. Cette armée , partie pour la croisade , s'arrêta dans FApulie et dans la Calabre : car l'hiver commençait , et pour éviter les neiges et les frimas , elle y attendit un temps plus doux. Vers cette même époque fut fondée Téglise de Norwich, et au lieu de clercs on y établit des moines.

Passage des croisés en Asie. — Commencement du SIEGE DE NicÉE. — L'au du Seigneur 1097 , le duc Godefroi , avec ses troupes , à Constantinople , Bohémond , avec ses troupes , près de la ville de Castorie , le comte de Toulouse, avec ses troupes, dans la Pélagonie , célébrèrent les fêtes solennelles de la nativité du Christ, et chacun convint, au nom des siens, que , par respect pour la religion , il s'abstiendrait du pillage ou de tout autre désordre. Puis, au printemps suivant', tous les croisés avec les bagages , les chariots et les bêtes de somme, se mirent en marche , se dirigeant vers Nicée à petites journées. Près de

•'' 'Au retour du printemps , Godefroi consentit à occuper dans l'Asie un camp commode et Lien approvisionné; et dès qu'il eut traversé le Bosphore , les vaisseaux grecs revinrent sur la rive opposée. On usa successivement de cette politique avec tous les chefs, séduits par lexeraple de ceux qui les avaient devancés et affaiblis par leur départ. Alexis, par ses soins et son adresse, évita ainsi la jonction des deux armées sous les murs de Constantinople , et avant la £éte de la Pentecôte il ne restait l'is un seul des croisés sur la côte d'Europe.

'• ( Gibbon, Histoire de la .Déc.^ chap. 58. l

Nicoiiiédie, qui est la capitale de la Bithynie , ils virent arriver le vénérable prêtre Pierre Termite , qui amenait les débris de son armée qu'il incorpora dans leurs troupes ; puis il alla saluer les princes qui le reçurent avec respect, plaignirent les malheurs qu'il avait éprouvés et le comblèrent de présents. Les croisés, ayant ainsi rassemblé et augmenté leurs troupes, partirent dans un ordre convenable, et ils atteignirent Nicée par la grâce de Dieu. Là, ils établirent leur camp en cercle , réservant de la place pour ceux qui viendraient et attaquèrent la ville le quinzième jour du mois de mai , qui était celui de l'ascension de Notre-Seigneur. Quant au comte de Toulouse , lorsqu'il eut fait sa paix avec l'empereur, il en obtint la permission de partir , marcha en toute hâte vers Nicée , et joignit ses troupes aux autres princes qui assiégeaient la ville.

Robert rejoint l'expédition devant JNicée. — Cependant le duc de Normandie , Robert, ayant appris que Nicée était cernée par les princes croisés qui l'avaient précédé , réunit ses compagnons de voyage , fit préparer les bagages , et descendit vers la mer qu'il passa. Alors voulant réparer le temps qu'il avait perdu dans l'Apulie, il traversa, sans être inquiété, rillyrie , la Macédoine , les deux Thraces , et arriva à Constantinople. Là , à l'exemple des autres chefs, il prêta , entre les mains de l'empereur, serment de fidélité ainsi que les comtes qui avaient fait vœu avec lui. Cette soumission leur valut les plus grandes fa-

^ 20 GllLLALME-LE-ROUX

veurs et des présents qui consistaient en or , en vêtements précieux , en vases aussi admirables pour la matière que pour la main-d^œuvre , en pièces de soie d'une valeur inestimable , et beaucoup d'autres objets de luxe comme ils n'en avaient pas encore vu. Ces présents excitaient d'autant plus l'étonnement de ceux qui les recevaient, que jusqu'alors ils n'avaient eu aucune idée d'une pareille magnificence. Enfin , avec la permission de l'empereur , Robert et ses compagnons traversèrent 1' Hellespont, et arrivèrent avec leurs troupes à Nicée, où ils furent reçus par les autres chefs avec les plus vives démonstrations d'amitié. On leur donna la place qu'on avait réservée pour eux dans la disposition du siège; ils y établirent un camp magnifique. Alors, pour la première fois , toutes ces armées se trouvèrent réunies en une seule qui forma l'armée de Dieu ; le recensement qu'on en fit donna six cent mille fantassins et cent mille cavaliers portant cuirasse. Ils formèrent un cercle autour de la ville et prièrent pieusement le Seigneur de bénir leurs travaux.

Soliman. — Premiers combats. — Disposition du SIÈGE. — Nicée, ville grande et opulente en toutes choses , fait partie des cités de la Bithynie : elle appartenait alors, ainsi que tout le pays, à un Turc très-puissant , nommé Soliman * , ce qui veut dire

'* Vés Latins le nomment Soliman ; les Turcs Kilidge Arslan Daoud , fils de Soliman De 4074 à 4084 ce Soliman, arricre-pctit-fils de Seljouk , lit la conquête de PAsie INIinourc ; il mérita le nom de (îazi ou de

roi en langue persane. Les prédécesseurs de ce prince avaient conquis toutes ces contrées sur un empereur de Constantinople , appelé Romain, le troisiènie empereur avant Alexis Comnène , et les avaient transmises à leur successeur Soliman. Celui-ci possédait non-seulement la Bithynie , mais toutes les provinces depuis Tarse , en Cilicie , jusqu'à THellespont ; en sorte que jusqu'aux abords de Constantinople , il avait des émissaires qui levaient sur tout le pays , au nom de leur maître , des impôts et des tributs , et forçaient les habitants à les leur payer. Lui-même alors se tenait , avec des troupes nombreuses , sur des montagnes voisines , éloignées de Nicée de dis milles tout au plus, épiant le moment favorable de délivrer la ville des attaques des croisés. Aussi, pour ranimer le courage des assiégés , il leur envoya deux messagers qui devaient s'introduire dans la ville par le lac , et s'acquitter le plus secrètement possible de leurs commissions auprès des habitants. Mais Tun d'eux fut pris par les nôtres , l'autre fut tué : les chefs de l'armée gardèrent étroitement le messager qui avait été pris vivant, et apprirent de lui que Soliman viendrait les attaquer le lendemain pour les forcer à lever le siège et pour délivrer la ville du danger qui la menaçait. En effet, le soudan , au jour fixé, et vers la troisième heure (comme le messager t'avait annoncé) , descendit des montagnes dans la plaine,

Champion sacré , et duniia le nom de Uoum à son royaume pris sur les Romains.

avec cinq cent mille soldats. 11 fit prendre les devants à dix mille cavaliers qui se dirigèrent vers la porte du midi, confiée à la garde du comte de Toulouse , et se précipitèrent avec impétuosité sur les assiégeants. Les nôtres opposèrent une vaillante résistance , brisèrent leurs vains efforts , les forcèrent à rompre leurs rangs et à chercher leur salut dans la fuite. Mais Soliman, survenant avec des troupes plus nombreuses, rallia les fuyards , et les ramena contre les croisés. Alors le duc Godefroi, le prince Bohémond et le comte de Flandre , armés ainsi que les leurs de pied en cap , voyant que Tarmée du comte n'en pouvait plus , chargèrent les ennemis avec vigueur, et , après en avoir tué quatre mille et pris un grand nombre , mirent le reste en fuite. Forts de cette première victoire , les chrétiens pressèrent le siège : leur camp , qui formait le cercle , était ainsi disposé : à la porte de l'orient se trouvait Godefroi avec ses deux frères et leurs troupes ; à la porte du nord , le prince Bohémond avec Tancrède et les autres seigneurs de sa suite ; à la porte du midi , le comte Raymond et Tévêque du Puy ; à la porte de Touest, le duc de Normandie, Robert, le comte de Flandre et leurs hommes. Ainsi , de toutes parts, la ville était cernée par de braves chevaliers, tels que n'en avaient jamais éclairé les rayons du soleil Ensuite les chefs, pour jeter la terreur dans la ville assiégée, firent couper les têtes des morts, et en lancèrent'mille avec leurs énormes machines. Quant aux principaux prisonniers, ils les envoyèrent à Tempereur.

Détails. — Rcine de la tour. — Cet heureux suc- . ces décida les princes à faire approcher de la ville et des murailles les pierriei's et les autres machines ; et alors, ceux qui les faisaient jouer, battirent la ville sans relâche pendant sept semaines'. Un jour, dans un assaut qui avait été convenu d'avance , nos troupes perdirent deux chevaliers de distinction, Baudouin de Calderon et Baudouin de Gand qui , dans Tardeur avec laquelle ils montaient à Tassant , furent tués, Tun d'un coup de pierre, et l'autre d'un coup de flèche. Dans un autre assaut, livré d'après la décision des chefs , le comte Guillaume des Forets , et Galon de l'Isle , tombèrent percés de traits. Un seigneur illustre , Guy de Possessa , y périt aussi ; mais il était déjà tourmenté d'une maladie cruelle. Dans un nouvel assaut où tous les chefs croisés s'efforcèrent à l'envi de placer contre les remparts leurs machines de siège, deux Allemands, le comte Hermann et Henri de Hache , inventèrent un appareil d'attaque assez ingénieux, y placèrent une vingtaine de cavaliers et le firent approcher des murailles ; mais les assiégés , dans leur opiniâtre résistance , brisèrent tellement cette nouvelle machine à coups de grosses pierres , qu'elle écrasa dans sa ruine tous ceux qui étaient dessous. Néanmoins l'ardeur des croisés ne se ralentissait pas, et, par des assauts fréquents, ils empêchaient les habitants de respirer. Un lac qui

' Du 15 raai au 20 juin il y a à peine cinq semaines. ( Voyez la noie fe de la page <26. )

touchait à la ville , gênait beaucoup les travaux des assiégeants ; car les assiégés y naviguant librement, rapportaient dans Nicée , au grand dommage des nôtres, des provisions et des vivres en abondance. Les chefs alors équipèrent une flottille qu'ils lancèrent sur le lac; les soldats qu'elle renfermait interceptèrent tout convoi. Il y avait une tour située à la partie méridionale de la ville , plus haute et plus forte que toutes les autres ; pour la prendre , tous les moyens étaient insuffisants. On eut enfin recours aux mineurs qui creusèrent , sous la tour , la terre avec grande peine, remplirent cette cavité de matières inflammables, et y mirent le feu. La flamme se communiqua aux fondements qui furent bientôt réduits en cendre , et la tour, sans point d'appui , s'écroula avec un fracas semblable à celui d'un tremblement de terre Ceux qui l'entendent en sont troublés , et la ville est saisie d'effroi. Au bruit que la tour fait en tombant , nos troupes encouragées volent aux armes j s'excitent mutuellement et se voient déjà au inilieu de la ville.

Prise DE Nicée. — L'épouse de Soliman, que la ruine de la tour avait plongée dans le désespoir, s'était embarquée sur le lac avec les siens et était sortie dé la ville secrètement. Mais les nôtres , qui se trouvaient sur le lac en éclaireurs , l'arrêtèrent dans sa fuite, s'en emparèrent et la menèrent devant les princes croisés. Elle fut prise avec ses deux fils encore enfants et mise ous bonne garde. Parmi les assiégés, un Turc avait

percé de ses traits beaucoup des nôtres et ne cessait de défier les chefs par des paroles insultantes. Le magnanime duc Godefroi , saisit le moment favorable, le visa, Tatteignit d'une flèche à la tête, et le fit rouler du haut des murs dans le fossé. A cette vue tous, animés à l'assaut, attaquent la ville au son des clairons et des trompettes; l'air retentit de clameurs ; ni leurs traits, ni leurs dards enflammés, ni les pierres et les poutres de bois, ni leurs efforts, ni leurs armes, ni ce qu'ils lancent de tous côtés, ne peuvent sauver les assiégés. Forcés de se rendre, ils livrent leur ville à un certain Tatin , lieutenant de l'empereur. Les chefs croisés, préoccupés de leur grand dessein, y consentirent assez volontiers, selon les promesses qu'ils avaient faites à Tempereur. Les pèlerins recouvrèrent tous leurs frères captifs, tant ceux qui avaient été pris durant le sié<je, que ceux qui étaient tombés dans les mains de Soliman après la défaite de Pierre l' ermite, comme nous Tavons dit plus haut. Les princes députèrent alors vers l'empereur, pour l'exhorter à envoyer des officiers à Nicée, et en assez grand nombre, pour garder la ville. Ils lui remirent aussi l'épouse et les (ils de Soliman, qu'il reçut avec joie. L'empereur, heureux d'un si g1*and succès, chargea quelques-uns de ses familiers d'aller prendre possession de la ville, des captifs, de l'or, de l'argent, de tous les objets précieux. Il les chargea aussi de présents magnifiques, pour chacun des chefs ; cherchant par lettres ou de vive voix à gagner leur amitié, et les remerciant avec ardeur d'avoir consa-

cré leurs travaux à son service et à l'accroissement de son empire. La ville de Nicée fut prise Tan du Seigneur 1097, le vingtième jour de juin <.

Bataille de Dorylée. — Le siège étant levé, les princes croisés commandèrent à Tarmée de se disposer au départ : on prépara les bagages et on se remit en route le troisième jour avant les calendes de juillet; après avoir traversé un pont, Tarmée se sépara en deux. Le prince Bohémond, Robert duc de Normandie, Etienne comte de Blois, Hugues de Saint- Paul prirent la gauche avec leurs troupes et arrivèrent dans une vallée qu'on appelle Gorgoni ; les autres tournèrent à droite et s'arrêtèrent pendant un jour, dans un lieu distant de deux milles du camp des premiers. Mais Soliman , qui se souvenait de sa défaite, se présenta le lendemain vers la deuxième heure ^ du

* Juin mensis; il faut lire Junii^ ce qui est conforme à tous les récits aux dates que Matthieu Paris donne lui-même un peu plus bas.

' C'est-à-dire vers sept à huit heures du matin. « Censorin et d'autres anciens auteurs nous apprennent que le jour était divisé en quatre parties , comme la nuit en quatre vigiles ou veilles. De même que la première veille comprenait les trois premières heures de la nuit , et qu'au signe flui marquait la fin de la troisième heure , la seconde veille commençait et durait jusqu'à minuit; ainsi la première heure ou partie du jour comprenait les trois heures ordinaires après le lever du soleil ; et à la fin de cette troisième heure commençait la seconde partie du jour que l'on appelait tierce ou troisième, parce qu'elle suivait le signe de la troisième heure ordinaire et qu'elle durait jusqu'à midi. Alors commentait l'heure ou partie du jour nommée sexte ou sixième , après laquelle venait l'heure ou partie du jour appelée none ou neuvième. » . .^.,. . ^', ; -:»:.*'. (MORÉRY, Dict., art. //cwrCS.)

jour, suivi d'une multitude de Turcs, dont le nombre, dit-on, excédait deux cent mille. Les nôtres ayant appris, par leurs éclâireurs, Tarrivée de Soliman, placèrent, près d'un lieu planté de roseaux, les Turcs captifs, les bagages et les malades; pour eux, ils saisissent leurs armes et préparent leurs chevaux, comme devant bientôt combattre de près. En même temps ils envoient des messagers à l'autre corps d armée, dont ils s'étaient imprudemment séparés, pour lui demander des secours dans cette position critique : pendant ce temps s'engage, malgré les chrétiens, une mêlée terrible et funeste , qui tourne à leur désavantage ; leurs chevaux qui n'étaient pas habitués aux clameurs des Turcs, à leur musique barbare et au bruit de leurs tambourins, se cabraient et n'obéissaient plus à l'éperon. Les chrétiens commençaient à lâcher pied , quand survint le noble duc de Normandie Robert, qui se mit à leur crier et à leur dire : « Où fuyez-vous, chevaliers? où fuyez-vous? les che- « vaux des Turcs sont plus rapides que les nôtres : la « fuite ne vous sauvera pas; ne vaut-il pas mieux « mourir en braves que de vivre en lâches ? si vous «sentez comme moi, suivez moi. » A ces mots il dirige la pointe de sa lance contre un chef turc, traverse son bouclier et du même coup cloue l'homme à la cuirasse. Il en perce de la même manière et au même moment un second et un troisième ; les chrétiens alors reprennent du cœur et le combat recommence furieux et sanglant. Du côté des croisés deux princes y périssent : Guillaume frère de Tancrèdo, en

perçant de sa lance un chef turc, est aussi percé par lui ; Godefroi du Mont, en coupant la tête à un païen, expire d'un coup de flèche Un troisième, Robert de Paris, périt de la même mort*. Dans cette bataille déjà deux mille pèlerins avaient été tués ; nos troupes pliaient et la déroute commençait, lorsque le peuple de Dieu dans son malheur reçut un puissant renfort. Godefroi, qui commandait l'autre corps d'armée, arriva avec quarante mille hommes. Ces troupes fraîches se jetèrent sur les ennemis avec impétuosité , combattirent avec intrépidité et presque avec fureur. Bientôt Soliman lâcha pied avec ses Turcs infidèles , qui à la vue de tant d'ennemis croyaient que le ciel allait tomber sur eux. Les chrétiens les poursuivirent en toute hâte , quatre milles au delà de leur camp, massacrant tous ceux qu'ils pouvaient atteindre. Alors ils ramenèrent tous les prisonniers que les Turcs avaient faits, et entrèrent dans le camp ennemi , où ils trouvèrent de l'or et de l'argent en quantité , des bêtes de somme, des bestiaux, des troupeaux , des provisions. Us enlevèrent les tentes et les pavillons, emmenèrent avec eux les chevaux et les chameaux. Toutes ces ri-

^ Ce Robert de Paris , tué au premier rang dans cette bataille de Dorylée, paraît être, au témoignage de Ducange , cet audacieux baron, qui pendant que les autres chefs se tenaient debout devant Alexis Comnène , osa seul s'asseoir sur le trône à ses côtés, et lit à l'empereur grec une réponse si fière. Anne Comnène, dans son Alcxiade^ rapporte avec un plaisir évident la fin de cet arrogant barbare, Aanvc; TeTU(p(o[iLEvc;.

ji^ . • j\i«. . . .. ' M., (Foir Gibbon, ch. 38. )

chesses passèrent du camp des infidèles dans le camp des chrétiens. Du côté des ennemis et parmi les hommes puissants de cette nation , trois mille , dit-on, trouvèrent la mort dans cette journée. Cette bataille fut livrée le jour des calendes de juillet, avec des forces bien inégales. Car cinquante mille chrétiens seulement combattirent contre cent cinquante mille Turcs.

Marche des croisés en Asie Mineure. — Lorsque, pendant trois jours et sur le lieu même du combat, ils eurent pris un repos nécessaire à eux et à leurs chevaux, les croisés avertis par le son du clairon, se remirent de nouveau en marche. Après avoir traversé la Bithynietout entière, ils entrèrent en Pisidie. Forcés de camper dans cette province aride et sans eau, ils eurent à souffrir de la soif et de la chaleur ; leurs forces s'épuisèrent et plus de cinq cents y moururent. Enfin échappés à ce péril, ils descendirent dans une contrée fertile non loin de la petite Antioche, capitale de la Pisidie. De là ils envoyèrent des troupes de côté et d'autre pour reconnaître le pays et pouvoir informer les chefs de Tétat où elles le trouveraient. Ces corps de cavalerie détachés du camp s'avancèrent au delà d'Héracîée , ville de Lycaonie, jusqu'à Iconium capitale de cette contrée. Ils la trouvèrent vide de tout habitant ; car les Turcs, apprenant l'arrivée des croisés , avaient abandonné villes et châteaux, ne se sentant pas assez forts pour résister. Les éclaireurs traversèrent ensuite la ville de Ma- I. 9

i 30 GUFLLAUME-LE-ROUX .

rasch*, et entrèrent en Cilicie. La Cilicie est bornée à Torient par la Cœlosyrie, à roccident par I'lsaurie, au nord par les défilés du mont Taurus, au midi par la mer de Chypre. Elle a deux villes capitales, Anazarbe, et Tarse, patrie de Paul, le docteur des nations, l^etle dernière cité se soumit à Baudouin, frère du duc Godefroi ^. Le duc de Normandie, Robert, prit une ville nommée Azena [?] * et la donna à Simeon, un de ses chevaliers. Le prince Bohémond et le comte Raymond, s'emparèrent d'une autre ville, où ils établirent Pierre des Alpes pour gouverneur. La ville de Coxon ouvrit ensuite ses portes; et Pierre de Roussillon prit Rufa [?) et plusieurs autres châteaux. Un certain Guelfe, Bourguignon de nation, subjugua la ville d'Adana et y reçut avec bienveillance Tancrèdequi arrivait. Tancrède, parti d'Adana, parut devant Ma 1 m istra dont il s'empara, après avoir tué les Turcs qui la défendaient. De

* Voir la carte de M. Michaud (Hist, des Croisades) pour cet itinéraire.

2 Tancrède était arrivé le premier devr it Tarse et y avait planté son drapeau du consentement des habitants. Baudouin arriva quelque temps après, revendiqua la ville pour lui, força, par ses menaces, les Turcs et les chrétiens de Tarse à se déclarer en sa faveur , fit jeter dans les fossés le drapeau de Tancrède, et le remplaça par le sien. Maître de la ville, Baudouin excita contre les Turcs l'enthousiasme impitoyable de ses soldats. De nouveaux et sanglants démêlés devant Malraistra devaient signaler Tanimosité des Italiens de Tancrède contre les Flamands de Baudouin.

3 Sir. Ce ne peut être Adana, puisque cette ville est citée plus bas comme une des conquêtes de Tancrède.

ANNEE ^097. 43i

là descendant vers la petite Alexandrie, qui fil sa soumission, il conquit toute la province. Baudouin, frère du duc Godefroi, vint rejoindre le grand corps d'armée , renforça ses troupes et se dirigea du côté du nord, où il subjugua toute la contrée jusqu'à TEuphrate. Les citoyens d'Edesse, qui habitaient de l'autre côté du fleuve, apprirent bientôt par la renommée qu'un grand prince d'Occident était venu, et ils l'envoyèrent prier humblement de vouloir bien devenir le maître d'eux-mêmes et de leur ville. Édesse est une cité fameuse de la Mésopotamie appelée autrement Rages ' : ce fut là que jadis le vieux Tobie envoya son fils redemander dix talents à son parent Gabelus. Baudouin se rendit à leurs prières et fut reçu par le chef delà ville et par tous les habitants, avec de grands honneurs et en grande pompe. De là il se rendit à Samosate et la trouvant presque inexpugnable, il l'acheta au gouverneur pour dix mille ecus d'or, et la réduisit à ses lois. 11 se rendit ensuite devant Saroudge, l'assiégea et la prit. La possession de

* Cette opinion est adoptée , il est vrai , par quelques géographes , et toute douteuse qu'elle est , elle a pu trou?er un fondement dans l'incertitude où l'on se trouve pour fixer la place de l'ancienne Kagès de Médie. On y a vu Resch , capitale du Kilan. Edesse , comme on sait , est en Mésopotamie, dans le Diarbeck. — Quant à la manière pacifique dont Matt. Paris présente la conduite de Baudouin à Édesse, elle nepeutétre admise. Gibbon assure que Baudouin, appelé par le tyran grec ou arménien, à qui les Turcs permettaient de régner sur les chrétiens d'Édesse, accepta d'abord le titre de son fils et de son champion ; mais qu'une fois introduit dans la ville , il excita le peuple à massacrer son père et s'empara du trône et des trésors.

iS2 GUILLAUME-LE-ROUX.

celte place assurait le libre passage à ceux qui voudraient se rendre d'Édesse à Autioche. Pendant ce temps le principal corps d'armée se dirigeait vers Marasch, et n'y trouvait que des chrétiens, les Turcs l'ayant abandonné dans leureffroi. De là Robert, duc de Normandie, accompagné du comte de Flandre , partit pour Artésie. Les citoyens ayant appris leur arrivée, tuèrent tous les Turcs qui, depuis longtemps, les tyrannisaient, et jetèrent leurs têtes hors de la ville. Cette cité, qu'on appelle aussi Chalcis, est éloignée d'Antioche de quinze milles.

Passage du pont d'Antioche. — Commencement du SIEGE. — Après la conquête de toutes ces villes , les corps de troupes répandus dans les différentes provinces furent rappelés; les croisés formèrent de nouveau une seule armée, et on défendit d'une manière absolue que personne désormais, du moins sans ordre, prit sur soi de se séparer de l'armée. De bon matin , on marcha sur Antioche ; mais la route se trouva coupée par le fleuve Oronte, appelé vulgairement Fer * .. Les croisés apprenant qu'un pont trèssolide était jeté sur ce fleuve, envoyèrent Robert, duc de Normandie , avec les plus agiles de ses cavaliers ,

* Plus loin, Matt. Pârig Tappelle Farsar (Farfar, Pharphar) ; Straboii nomme l'Oronte, Typhon 5 Pomponius Lœtus, Ophites; et Philostrate, Ladon. Il prend sa source dans le Liban , coule du sud au r.ord , passe à Hems , à Hama , et se jette dans la Méditerranée au-dessus d'Antioche. — D'autres p.éographes voient dans le Pharphar un des bras du Chrysoroas , fleuve du pays de Damas eu Syrie.

pour reconnaître le terrain, et pouvoir, si quelque dit'ticulté se présentait, en avertir les princes dont il élait suivi. Le duc précéda donc le grand corps d'armée et arriva au pont dont j'ai parlé. Ce pont était en pierre ' ; à chaque tête , s'élevait une tour fortifiée où étaient postés cent hommes éprouvés dans la guerre et habiles à faire jouer les balistes, destinés à repousser par la force ceux qui voudraient traverser le pont ou le fleuve à gué. En outre il était arrivé d'Antioche un renfort de sept cents cavaliers , qui se tenaient sur l'autre rive du fleuve, tout prêts à en disputer, selon leur pouvoir, le passage à nos troupes. Ainsi le duc Hobert trouvant le pont bien défendu par les ennemis , engagea avec eux un combat qui dura jusqu'à l'arrivée de l'armée. Les troupes étant alors réunies s élancent sur le pont, au son des clai- Tons et des trompettes, et écrasent les ennemis de leur niasse. D'autres pendant ce temps trouvent un endroit guéable, traversent fièrement le fleuve et atteignent la rive opposée en mettant leurs adversaires en fuite. Toute l'armée ayant donc passé le fleuve, se reposa quelque temps; le lendemain elle suivit la grande route entre le fleuve et les montagnes, et vint camper devant Antioche, à un mille tout nu plus. Antioche est une ville fameuse qui doit son nohi à Antiochus, fils d'Alexandre de Macédoine , et où ce prince avait fixé le siège <ie son gouvernement. Plus

* Ce pont de neuf arches était suniommc cependant le pont de Fer^ h cause de ses fortifications et de ses portes massives.

^ 34 GUILLAUME-Lfe-ROUX .

tard le prince des apôtres y avait établi sa chaire pontificale , sous un certain Théophile, homme recommandable et très-puissant dans la ville, qui lui donna aussi son nom , Théophilis. Dans les temps anciens elle avait été appelée Reblatha : ce fut là que Sédécias, roi de Juda, fut conduit devant Nabuchodonosor qui lui fit crever les yeux *. Elle est située dans la province de Cœlosyrie qui fait partie de la Syrie majeure et dont les campagnes fertiles, arrosées par des ruisseaux et par des fontaines , sont renommées comme un séjour délicieux. Le maître de la ville à cette époque était un certain Accien^, dépendant du grand Soudan des Perses appelé Belfech , qui avait chassé les chrétiens de toutes ces provinces et les avait soumises à ses lois. Les princes d'Occident jugèrent à propos d'assiéger Antioche et de l'entourer de circonvallations. Ils s'approchèrent de plus près encore, et le quinzième jour avant les calendes de novembre, ils disposèrent leurs troupes en cercle de cette mail j i ,. .

» * 11 y a ici plusieurs erreurs à corriger : ^ o Antioche fut bâtie par SéleacQS îSicanor, après la bataille d'Ipsus, et il lui donna le nom d'Antiochus son père; 2<* Moréry, tout en admettant que les fidèles ont pris pour la première fois le nom de chrétiens à Antioche , déclare sans fondement l'opinion qui donne cette ville comme le premier siège patriarcal de l'apôtre Pierre, et sans parler aucunement de ce Théophile, désigne seulement sous ce nom le sixième patriarche d'Aotioche vers l'an ^69; 3° quant à Reblatha où Nabuchodonosor II reçut Sédécias pri. sonnier , c'était une ville située entre Jérusalem et Tyr , que le roi de -^ Babylone assiégait alors.

2 Ce nom a été détiguré par les historiens des croisades. (Akhy Syan frère du Noir , dit M. Michaud.}'Ji« J *^v;' h t < -

nière : la ville avait cinq portes dont deux ne pouvaient être assiégées, à cause du voisinage du fleuve, l/armée ne s'en occupa point et réserva tous ses efforts contre les trois autres. Bohémond devait attaquer la porte supérieure ', avec tous ceux qui s'étaient attachés à sa fortune dès le commencement. La ligne occupée par les troupes du duc de Normandie Robert et du comte de Flandre , s'étendait depuis le camp de B(»liémond , jusqu'à la porte du Chien ; puis venaient le comte de Toulouse, Tévêque du Puy, Aymard, avec tous les chevaliers qui avaient suivi leurs drapeaux. Leurs lignes touchaient aux positions occupées par Godefroi , par ses deux frères Eustache et Baudouin , et par les nombreux soldats qui reconnaissaient pour chef le duc de Lorraine:

Exploits de Bohémond et du comte de Flandre. — Mort de Scénon. — Le siège ainsi disposé, les croisés placèrent dans les endroits convenables des machines de guerre, pierriers, trébuchets et mangonneaux ^, qui lançaient une grêle de pierres, jetaient

* La porte Saint-Paul, dit M. Michaud.

*Le mangoDDeau ( mangoneUus) se rapprochait dans son but et dans sa forme de l'arbalète (balista ou balestra). Seulement le mangonneau lie pouvait servir d'arme manuelle. Quant à l'arbalète , cette arme qu'Anne Gonmène décrit sous le nom de tzangra, était inconnue de son temps eu Orient. Les papes , dit Gibbon , s'étaient efforcés d'en proscrire l'usage dans les guerres des chrétiens. Le trébuchet était une machine analogue au mangonneau. On fait venir Tun de irnbes^ l'autre de

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l'effroi parmi les assiégés , et leur causaient de grands dommages. Ils bâtirent aussi une grosse tour de bois, y établirent des frondeurs habiles à jouer de Tarbalète, qui, cachés en embuscade, accablaient et tuaient les ennemis avec leurs trails enflammés et empoisonnés. Les Turcs, de leur côté, élevaient machines contre machines, lançaient traits pour traits, pierres pour pierres , et renvoyaient aux assiégeants le carnage et la mon. Des deux parts il périt beaucoup de monde; mais la perte portant principalement sur ceux qui allaient chercher des aliments , et les vivres venant à manquer, le prince Bohémond , le comte de Flandre et Robert partirent , sur Favis commun , pour se procurer des provisions. Apprenant que dans les environs les Turcs occupaient un château et une grande métairie où se trouvaient des munitions de toute espèce, ils y coururent avec leurs troupes, malgré leur petit nombre, et avec Taide de Dieu massacrèrent leurs nombreux ennemis, et s'emparèrent fort à propos d'un riche bu lin. Bientôt leurs éclaireurs vinrent leur dire que non loin de là était campée une multitude de Turcs. Bohémond détacha alors le comte de Flandre et ses gens d'armes, se disposant à le suivre avec le reste de ses troupes. Le comte, intrépide dans les travaux de Mars, attaqua vivement les ennemis et en tua uive centaine. Il revenait vainqueur vers ses compagnons , quand d'autres éclaireurs lui annoncèrent que les ennemis arrivaient d'un autre côté en bien plus grand nombre. ^Bohémond l'ayant rejoint, ils marchèrent contre les

Turcs ; Dieu les conduisit, ils les mirent tous en fuite, et les poursuivant jusqu à une distance de près de deux milles, ils en exterminèrent une grande foule. Alors ils revinrent en triomphe au camp, traînant après eux les chevaux , les mulets , les chameaux , les ânes , les troupeaux et toutes les précieuses dépouilles dont ils s'étaient emparés. Tous les champs d'alentour étaient couverts de ce riche butin. Leur arrivée combla de joie les chefs croisés qui se voyaient en proie à la disette. Mais ces provisions purent à peine suffire pendant quelques jours à une si grande multitude , et la famine se fit tellement sentir parmi les croisés, qu'on en vit un grand nombre , au mépris de leurs serments , de leur vœu et du service militaire, quitter le siège pour retourner secrètement dans leur patrie. Parmi eux se trouvait Tatin , homme fourbe et un des conseillers les plus intimes de l'empereur Alexis , qui , voyant la détresse des assiégeants , s'enfuit pour ne plus revenir. Seulement, pour palHer sa désertion autant que possible, il laissa devant Antioehe ses tentes et ceux qu'il avait amenés avec lui. Vers le même temps Swen^ fils du roi des Danois, et qui s'était aussi croisé , accourait au siège d'Antioche, suivi de quinze, cents hommes d'armes parfaitement équipés ^ ; mais non loin de Nicée, il tomba

^ « L'auteur de l'Esprit des Croisades a révoqué en cloute, et aurait pu rejeter tout à fait la croisade et la raort tragique du prince Suénon et de ses quinze cents ou quinze mille Danois massacrés en Cappadoce par le sultan Soliman. Le pocme du Tasse a perpétué sa mémoire, » ( INole de Gibbon, chap. LVllf, p. 295. ) Koch partage l'opinion que les prin-

dans une embuscade dressée par les Turcs et y périt avec tous les siens. Il vendit longtemps et chèrement sa vie ; et pour ne pas mourir sans vengeance , les Danois ne laissèrent à ces traîtres qu'une victoire cruellement gagnée.

DETRESSE DES ASSIEGEANTS. STRATAGEME DE BoHÉ-

MOiND. — Cependant parmi les assiégeants la famine augmentait de jour en jour , et la famine amenait la peste. L'évêque du Puy, en vertu des pouvoirs qu'il exerçait comme légat du saint-siége apostolique, ordonna un jeûne de trois jours ; car les genâ sages et éclairés voyaient bien que ces calamités étaient imposées aux croisés en punition de leurs désordres. Eu même temps on éloigna de l'armée les courtisanes ' qui Favaient suivie; on défendit à tous les pèlerins l'adultère , la fornication , l'ivrognerie , les orgies, les jeux de hasard , les faux serments et toutes les fourberies, alin que l'armée, purifiée de ses souil-

ces du Nord ne prirent aucune part aux croisades d'Asie. 11 en excepte seulement Texpédition entreprise en 4107 par Sigurd P*", roi de Norvège, qui, après avoir longtemps guerroyé eu Espagne, se rendit en Palestine où il aida le roi Baudouin à prendre Sidon. ( Tableuii des liévol.^ période iv, p. 284, d'après SturlesoN et TORFŒUS. )

* ^'«i/ Gibbon et Michaud, sur la corruption de l'armée chrétienne. Un archidiacre de race royale fut tué par les Turcs, tandis qu'il jouait aux dés dans un verger avec une courtisane syrienne. La chaleur du climat, la grossièreté des mœurs, expliquent cette licence que l'on retrouve au temps de saint Louis. Les prostituées n'avaient pas craint de dresser leurs fentes auprès de la chaste Marguerite, femme du pi;M!\ roi. Le zèle du pèlerin ne pouvait étouffer les vices de l'homme.

lures, put implorer humblement la miséricorde divine. Or la clémence de Dieu est si grande que , voyant son peuple revenir à un meilleur genre de vie, il modéra en partie les effets de sa colère. Ce qui inquiétait surtout les croisés, c'est qu'ils savaient que dans leur armée s'étaient glissés des espions, venus de toutes les contrées de l'Orient où vivaient les païens, et il n'était pas difficile à ces espions de se cacher à l'abri du nom. de Grecs, de Syriens, ou d'Arméniens, que prenaient tous ces marchands qui venaient vendre des vivres à l'armée. Les pèlerins craignaient donc que ces espions , voyant s'accroître la famine et la peste, n'allassent semer partout la nouvelle de leur détresse , et que bientôt les Gentils ayant réuni toutes leurs troupes ne vinssent les anéantir jusqu'au dernier. Tandis que les chefs croisés clierchaient en vain un remède , Bohémond , homme d'un esprit rusé, le jour suivant, à la nuit tombante, profita du temps où les soldats affamés rôdaient par tout le camp, cherchant comme à Tordinaire quelque festin préparé, se fît amener quelques Turcs prisonniei*s, et commanda aux bouchers de les égorger et de les faire rôtir devant un grand feu , comme s'ils devaient servir d'aliments : « Si Ton vous demande, » dit-il ensuite aux siens, « ce que veulent dire de « pareils apprêts , vous répondrez qu'il a. été décidé « que tous les espions ennemis qui seraient pris désor- « mais, seraient tous rôtis de la même manière, pour « être mangés par les chefs et par l'année. » En apprenant un fait si étonnant, toute l'armée accourut

pour voir ce qui se passa it dans le camp de Bohémond , et au nombre des témoins stupéfaits se trouvèrent des espions , qui ne se doutèrent pas du stratagème et prirent la chose au sérieux. Craignant qu il ne leur arrivât pareil traitement, ils quittèrent furtivemeut le camp et retournèrent chez eux. Alors ils racontèrent à ceux qui les avaient envoyés , que ce peuple dépassait la cruauté des bétes les plus féroces ; que , non contents de subjuguer les villes et les chateaux , de dépouiller entièrement les vaincus de leurs biens, de torturer cruellement et de mettre à mort les prisonniers, ces furieux aimaient encore à se gorger de chair humaine et à boire le sang de leurs ennemis. Le bruit s'en répandit jusqu^aux contrées de FOrient les plus éloignées et les plus lointaines, et jeta partout la terreur ; la ville d' Antioche en trembla d'effroi, tant ce fait était étrange et terrible. Ainsi Dieu permit que par le zèle et l'adresse du prince Bohémond le camp fût délivré de ce fléau.

Combat de Godefroi cointre un ours monstrueux.— Ce qui plongea aussi Tarmée dans l'allégresse, ce fut la convalescence du duc Godefroi qui , échappé à une maladie dangereuse, recouvra pleinement la santé. Près de la petite Antioche il avait reçu une blessu re presque mortelle , en combattant contre un ours. Un jour qu'il était allé faire une promenade d'agrément dans une foret voisine, il rencontra un pauvre pèlerin chargé de bois sec, et poursuivi par un ours énorme et effrayant qui allait le dévorer. Les cris de ce pauvre

homme annonçaient bien le péril qui le menaçait. Le duc, remarquant et les cris de ce malheureux else fuite rapide, prend en pitié sa position désespérée, et, pour le secourir, tire aussitôt son épée et marche droite Tours. L'ours, à la vue du duc, Tépée nue, ne s'inquiète plus de la proie qu'il allait atteindre. Il se dirige, la gueule béante et les ongles étendus, vers un ennemi plus redoutable. Le duc , dont le cheval est bientôt cruellement blessé , met pied à terre et continue le combat. La bête féroce, montrant les dents et avec un rugissement sourd, sans redouter ni la valeur ni Tépée de son ennemi, essaie de se jeter sur lui. Le combat s'engage de près; Godefroi fait tous ses efforts pour tenir l'animal à distance , et en même temps le percer de son épée; l'ours évite le coup, et étreignant le duc avec ses pattes, essaie de le terrasser pour l'étouffer sous lui et le déchirer à son aise avec les dents et les ongles. Mais le brave et intrépide chevalier saisit la bête de la main gauche , et delà main droite lui enfonce, malgré sa résistance, son épée jusqu'à la garde. Cependant tout couvert de sang et dangereusement blessé, il paie cher sa victoire. Épuisé par le sang qu il perd en abondance, il ne peut retourner vers ses compagnons. Enfin le pauvre pèlerin qui lui devait la vie va répandre dans le camp la funeste nouvelle : on accourt, on dépose le duc sur une litière et on le ramène dans sa tente, au milieu des gémissements et des larmes. Là , on le confie aux soins des chirurgiens, pour que leurs remèdes sagement appliqués puissent lui rendre

son ancienne vigueur. Maintenant il a recouvré la santé, et toute l'armée se livre à l'allégresse .

Consécration de l'évêqce de Worcester. — Richard DEVIENT ARRÉ DE Saint-Alrans. — Cette même année , Anselme, archevêque de Cantorbéry, consacra Samson comme évêque de Worcester, à Londres *, dans l'église de Saint-Paul , un jour de dimanche , le dixseptième jour avant les calendes de juillet.

Cette même année, Richard de Lessay ^ fut nommé abbé de l'église de Saint-Albans , premier martyr d'Angleterre : il la gouverna avec gloire pendant vingt-deux ans , réformant à l'intérieur la discipline religieuse , enrichissant à l'extérieur le monastère en constructions , en terres , en domaines , en biens de toutes sortes.

Victoire des croisés près d'FIareg. — L'an de la nativité de Notre-Seigneur 1098, les croisés qui étaient devant Antioche passèrent les fêtes de Noël dans les devoirs de piété et dans la pratique des aumônes , tandis que les assiégés , peu rassurés sur leur

* Ce fait doit être antérieur à l'année 4095, époque de l'exil de saint Anselme. Albéric, dans sa chronique, attribue à ce prélat ainsi qu'à Lanfranc, Italien comme lui , l'honneur d'avoir introduit en France la philosophie , c'est-à-dire la sagesse , et ce témoignage est confirmé par les Bénédictins.

' {Hist, litléraire, tome \ 11.)

^De Ej aquio. Lessay ou Essey, village et abbaye de France enBasse- INormandie au nord de Coutances.

position, appelaient à leur secours les princes infidèles tant de leur voisinage que des contrées éloignées. A force d'instances, les païens de Damas, de Jérusalem, de Cœsarée, d'Halep, d'Hamah, d'Émèse , de Hiérapolis, etdes principales villes du pays, envoyèrent des troupes. Vingt mille-hommes se trouvèrent réunis à un château qu'on appelle Hareg, éloigné d'Antioche d'environ quatorze milles. Tous furent d'avis et d'accord pour attaquer nos troupes à l'improviste , tandis qu'elles seraient occupées à donner un assaut à la ville. Mais les princes croisés , qui n'ignoraient pas leurs mauvais desseins, laissèrent tous les fantassins devant la ville , prirent avec eux les cavaliers armés complètement , et partirent au commencement de la nuit sans tumulte et dans le plus profond silence; ils passèrent la nuit entre le fleuve Oronte et un certain lac, éloignés l'un de l'autre d'environ un mille. De grand matin ils se revêtirent de leurs armes, séparèrent leurs troupes en six corps, et donnèrent à chacun d'eux des chefs particuliers. Les Turcs postés non loin de là , sachant que les nôtres étaient dans le voisinage, envoyèrent deux détachements que le reste de leur armée suivit de près. Les nôtres , quoiqu'ils ne fussent que sept cents , semblèrent se multiplier par une faveur toute céleste. Les deux partis s'étant mutuellement avancés , les ennemis commencèrent les premiers l'attaque ; ils fondirent sur les croisés avec impétuosité, puis, après avoir lancé une grêle de flèches , ils tournèrent bride vers les leurs : mais les nôtres les poursuivant de

I hh GUILLAUME-LE-ROIX.

près, les accablent de leurs lances habilement maniées , les poussent Tépée dans les reins , et forcent ces troupes séparées à se réunir en une seule qui , serrée d'un côté par le lac , et de l'autre par le fleuve , ne voit aueun moyen de s'échapper. Ils plient sous les efforts victorieux des chrétiens, et la fuite est leur seul moyen de salut. Les nôtres poursuivent les infidèles en déroute jusqu'au château dont j'ai parlé , et qui était éloigné de dix milles du lieu du combat. Mais les défenseurs du château d'Hareg, à la vue de la défaite des leurs et de la mort de beaucoup d'entre eux , y avaient mis le feu et avaient eux-mêmes pris la fuite. Les Arméniens et les autres fidèles du canton qui occupaient cette bourgade , la remirent aux princes croisés. Les ennemis perdirent deux mille honjmes dans cette journée. Les vainqueurs rapportèrent au camp cinq cents têtes , mille chevaux de prix, des richesses nombreuses, et rendirent de grandes actions de grâce au Seigneur. Pendant ce temps les assiégés étaient sortis par une des portes de leur ville, et avaient engagé avec les nôtres un combat qui dura presque tout le jour , lorsque apprenant le retour des cavaliers , ils rentrèrent à Antioche. Les princes vainqueurs revenus devant la place y firent lancer par leurs machines de guerre deux cents têtes de l'urcs , en témoignage de leur victoire et pour accroître l'effroi des ennemis. Le reste des têtes fut planté sur des pieux devant les murailles, pour que ce spectacle, aussi bien que l'autre , augmentât le découragement des assiégés. ' . !;

A^^ÉK ^098. 145

Arrivée des Génois. — Pèlerins massacrés par les 'J LRCs. — Tous les princes étant donc réunis au siège de la ville , lui donnèrent un assaut général. Mais les habitants résistèrent avec vigueur, et tuèrent le portedrapeau de Févéque du Puy et beaucoup d'autres. Enfin, au bout de cinq mois de siège, arrivèrent des vaisseaux génois portant des renforts et des vivres; et les croisés reçurent messages sur messages pour qu'ils envoyassentquelques-uns des chefs qui pussent mettre les nouveaux venus à Tabri des attaques. A cette nouvelle , les pèlerins qui souffraient le plus de la faim devant Antiocke se portèrent en masse au bord de la mer, et, les marchés conclus, se disposèrent à revenir au camp. Cependant on choisit parmi les chefs le prince Bohémond , le comte de Toulouse , le comte Garnier de Grai, et Evrard de Fuyset;, pour ramener sains et saufs au camp non-seulement les pèlerins qui venaient d'j.Sorder en Syrie, mais encore ceux qui étaient allés cnercher des vivres au bord de la mer. Mais les habitants d'Antioche, apprenant que ces chefs étaient descendus du côté de la mer , envoyèrent quatre mille hommes de troupes légères pour leur couper le chemin , se tenir en embuscade , et exterminer les pèlerins, s'il était possible. Aussi, pendant que les plus pauvres croisés revenaient au camp sans armes avec des vivres et des bêtes de somme bien chargées , les Turcs sortirent de Tembuscade et se jetèrent avec fureur sur cette populace. Les chefs dont j'ai parlé essayèrent longtemps de protéger ces malheureux ; mais voyant que le combat était trop

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inégal contre une si grande troupe de Turcs , ils se retirèrent avec tous ceux qui purent les suivre , abandonnèrent le lieu du combat , et revinrent au camp. Il périt , dans cette rencontre , trois cents de ces pauvres gens, sans distinction d'âge ni de sexe.

* Victoire des croisés au pont d'Antiocïïe. — Cependant , dans Tarmée , le bruit se répandait que les pèlerins qui revenaient du bord de la mer avaient été surpris par des Turcs cachés en embuscade, et avaient tous été massacrés. Mais pendant que les autres chefs déploraient ce malheur,, Bohémond, et, peu après lui , le comte de Toulouse , rentrèrent au camp et racontèrent la chose telle qu'elle s'était passée. Le gouverneur de la ville , Accien , comprenant alors que les siens étaient vainqueurs , recommanda qu'on ouvrît les portes pour qu'à leur retour , ils pussent trouver l'entrée libre. Mais nos princes voulant venger le sang de leurs frères , coururent aux armes , et disposèrent leurs troupes de manière à barrer la route aux ennemis; puis, tirant leurs épées et avec leur valeur accoutumée , ils se jettent sur les Turcs qui, saisis d'effroi, rompent leurs rangs et s'efforcent à l'envi de gagner le pont ^ qui mène à la ville. Mais le duc de Lorraine , Godefroi , qui se tient

* Ce ne peut être le pont de fer dont on a parlé plus haut, puisque, d'après le récit de Matthieu Paris, les croisés, maîtres de ce pont, s'étaient portés entre ce fleuve et la ville. Mais l'Oronte faisait des circuits, et après avoir traversé Antioche, coulait le long du faubourg de Daphne. On peut donc admettre un autre pont qui touchait à la ville.

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sur ce pont avec les siens, massacre ceux qui en tentent le passage , ou les rejette sur les autres princes qui les poureuivent sans merci. Ni d'un coté ni d'un autre , les Turcs ne sont en état de soutenir le choc des croisés; partout des épées levées, partout des coups terribles. La fuite est leur seul moyen de salut : mais la fuite est impossible et ils tombent çà et là moissonnés par le glaive. Accien , voyant le désastre de ses troupes, fait ouvrir les portes en toute haie pour en recueillir au moins les débris. Trouvant enfin rentrée libre, les fuyards se précipitent sur le pont, Tencombrent de leur multitude , et , dans un affreux désordre, se poussent et se jettent mutuellement dans le fleuve où il en périt un grand nombre. Pendant ce combat, le duc Godefroi , avec la vigueur habituelle de son bras , fit voler, d'un seul coup, les têtes d'une foule d'ennemis armés de cuirasses; et, voyant un Turc qui portait la mort dans nos rangs , il le coupa en deux par le milieu du corps malgré la cuirasse qui le couvrait ; la moitié de l'infidèle , jusqu'au nombril , tomba par terre ; son cheval emporta l'autre moitié, d'une course rapide , au milieu de la ville. Le coursier hennissant courait çà et là parmi les Turcs comme s'il avait été poussé par le diable, et portant sur son dos ce tronçon de cavalier, jetait tous les témoins dans la stupeur et dans l'effroi. Robert de Normandie , serré de près par un ennemi, lui fendit casque, bouclier, tête, dents et cou jusqu'à la poitrine , aussi aisément qu'un boucher coupe en deux un agneau, et voyant le corps tombera

li$ GUILLAUME-LE-ROUX.

terre : « Je dévoue ton âme féroce à tous les démons « de Tenfer 1 » s'écria-t-iP . Dans cette bataille, il périt bien deux mille Turcs , et si la nuit ne fût venue interrompre le combat , ce jour , sans aucun doute , eût été le dernier pour Antioche. Le récit fidèle des prisonniers turcs apprit aux croisés que parmi les morts se trouvaient douze princes de la nation ennemie. Pendant la nuit, les habitants rendirent à leurs morts les honneurs de la sépulture ; mais les nôtres allèrent déterrer ces chiens d'infidèles^, enlevèrent Tor, l'argent et les vêtements précieux; ces richesses tournèrent au profit des plus pauvres pèlerins.

- Présents envoyés par Baudouin d'Édesse. — Défection DU comte de Chartres. — Défense de quitter l'armée. — Après cette victoire , gagnée par la grâce de Dieu , les croisés élevèrent de nouvelles tours et de nouvelles machines pour presser le siège, Ils apprirent en ce moment que les habitants manquant de fourrages , avaient pris le parti d'envoyer leurs chevaux dans un pâturage éloigné de la ville d'environ quatre milles. A cette nouvelle , ils y coururent , tuèrent les gardiens, et ramenèrent au camp deux mille chevaux de prix, sans compter les mules et les mulets. A la même époque , Baudouin , frère du duc Godefroi , qui, nous l'avons dit, régnait à Édesse , sa-

* Ces faits incroyables sont sérieusement attestés par d'autres chroniqueurs, tels que le moine Robert, Raoul de Gaen et Guillaume de Tyr.

» FA textes preHosas ex carâhus sepuliis extraxerunt^ dit le texte.

chant la détresse des pèlerins , leur envoya des présents considérables en or , en argent , en étoffes de soie , et en chevaux précieux. Ces présents rétablirent les affaires de chacun des chefs. Il mit, en outre , à la disposition du duc son frère , tous les revenus du territoire qu'il possédait autour de TEuphrate en blé , en vin , en orge , en huile , et il y joignit cinquante mille ecus d'or. Bientôt ks princes croisés eurent avis que le soudan des Perses, cédant aux prières des habitants d'Antioche et aux instances réitérées de ses propres sujets , avait fait passer en Syrie des troupes innombrables qui , disait-on , allaient paraître aux portes de la ville. Ce bruit répandu dans le camp, y jeta une telle consternation parmi les chefs, qu'Etienne, comte de Chartres, feignant d'être malade, et du consentement de ses frères, abandonna sans retour Tarmée chrétienne avec quatre mille hommes d'armes. Une désertion si avérée et si funeste effraya les chefs croisés , et ils se mirent à délibérer avec inquiétude sur la manière de prévenir toutes les défections dont un si pernicieux exemple pourrait donner l'idée. Ils décidèrent unanimement que quiconque chercherait à quitter le camp sans la permission des princes, serait traité par l'armée comme sacrilège et comme homicide ; ce qui lit que tous les croisés jurèrent spontanément, comme auraient fait des moines, une obéissance absolue à leurs chefs.

RCLATtONS DE BOHÉMOÎND AVEC ÉmIR FeUI. DÉLl-

BÉRATiON DES CHEFS CROISÉS. — La provideiice de Dieu n'abandonne jamais ses serviteurs, quand toutes les ressources leur manquent; et le Seigneur ne permet pas que ceux qui sont à lui soient éprouvés au delà de leurs forces. C'est ce qui arriva au siège d'Antioche. Il y avait dans la ville un homme d'illustre naissance , et qui faisait profession du christianisme, il s'appelait Émir Feir * ; il était très-puissant et si ayant dans les bonnes grâces d'Accien , gouverneur de la ville, qu'il occupait dans son palais les fonctions de secrétaire. Dès que le siège eut été mis devant Antioche, cet homme, sage et adroit, entendant parler de la réputation et de la magnanimité de Bohémond , établit avec lui, à l'aide de messagers fidèles, des rapports d'amitié : il lui donnait chaque jour de nouveaux renseignements sur Fétat intérieur de la ville et des habitants, et, par une correspondance secrète, dirigeait soigneusement toutes les actions de son ami. Bohémond , de son côté, gardait fidèlement le secret de son allié , et avait grand soin de ne donner aucun soupçon aux messagers qu'ils s'envoyaient réciproquement. Ce commerce durait déjà depuis sept mois, et bien des fois ils avaient discuté les moyens de rendre la ville d'Antioche à la religion chrétienne. Émir Feir , fréquemment pressé par Bohémond à ce sujet, lui fit un jour porter cette réponse par son fils, son messager habituel : « Si je pouvais rendre à ma patrie

*■ Gibbon et M. Michaud l'appellent Phirouz, et disent que c'était un renégat syrien ou arménien. D'autres le nomment Pyrrhus.

« soil ancienne liberté, et en chasser ces chiens in> « mondes, dont la violente domination nous accable; « si je pouvais y introduire les chrétiens , je me croi- « rais assuré de partager avec les âmes pieuses la « béatitude éternelle ; mais , si le succès ne couronne « pas mon entreprise , sans aucun doute ma mai- « son, mon illustre famille seront anéanties, et mon « nom sera effacé pour jamais. Tache donc d'ob- « tenir de tes compagnons souveraineté et plein « pouvoir dans la ville que mon zèle t'aura livrée. « Alors , pour te sei*vir je tenterai la chose ; je te ferai « pénétrer dans la tour que je commande , et qui , « tu le sais , est une des mieux fortifiées^ ; de là , les « autres chefs pourront facilement s'introduire dans « !a ville. Au reste, n'oublie pas qu'il faut se hâter, « et qu'un retard équivaut à l'abandon définitif de M notre projet. Car du fond de l'Orient arrivent au « secours de la ville deux cent mille cavaliers, qui « déjà sont campés sur les bords de l'Euphrate. » D'après cet avis, Bohémond se rend au camp, convoque les princes à un entretien secret , et leur parle ainsi: «Je vois, mes chers compagnons d'armes, « dans quelle inquiétude vous jette l'arrivée de cette « multitude d'ennemis el de leur chef Corboraii ^, « qui ont abandonné le siège de la ville d'Édesse ^,

* La tour des Trnis-Sœurs.

'Gibboa, d'après Abulpharage , l'appelle Godbuka ou Kerboga , prince d« AIosoul.

^ Obesse, probablement Edessœ. « Celte armée qui ;ivait mcnacé'la tille d'Edesse , » dit M. Michaud. ,y.

« où ils avaient passé trois semaines pour venir au « plus tôt secourir Antioche. Ce qui, dans la position « actuelle , me semble devoir être le but de tous nos a efforts , c'est de nous rendre maîtres de la ville , « avant Tarrivée de si nombreux adversaires. Si vous « cherchez un moyen pour y parvenir , ce moyen est « tout trouvé , et vous pouvez toucher au but si long- « temps désiré. J'ai dans la ville un ami fidèle qui « commande Tune des plus fortes tours : il s'est en- « gagé , et je suis garant de sa bonne foi comme de « la certitude de ses promesses , à me la livrer , si je « le lui demande. Voyez donc s'il vous semble bon « qu'une ville dont vous me devrez \a conquête me « soit assurée à moi et à mes successeurs en pleine « souveraineté : alors je suis prêt à exécuter mon <« dessein ; s'il en est autrement , que quelqu'un de « vous trouve moyen d'arriver au même résultat; je « lui cède ma part, et je renonce à mes droits. »

" Prise d'Antioche. — Détails. — Ces paroles comblèrent de joie les chefs croisés; tous, à l'exception du comte de Toulouse, accueillirent favorablement la demande de Bohémond; tous mettant leurs mains dans les siennes , lui promirent de ne révéler à personne le secret qu'il leur confiait , et en même temps insistèrent pour qu'il mît le plus d'activité possible dans l'accomplissement de sa promesse. Bohémond, au sortir du conseil , mande à son ami que la chose est urgente , que les chefs n'ont mis aucun obstacle à ses vœux ; et il en appelle à sa bonne foi pour que le

projet soit exécuté la nuit même qui doit suivre. Émir Feir, de son côté, donne ses instructions à Bohémond : « Vers la neuvième heure tous les princes « devront sortir du camp comme s'ils marchaient « au-devant des ennemis ; vers la première veille de « la nuit , ils reviendront dans le plus profond si- « lence, etsurleminuitse tiendront prêts à f accompa- « gner. » Ces conseils furent suivis, et vers le milieu de la nuit, quand toute la ville était plongée dans le sommeil , Bohémond envoya à son ami un des hommes de sa suite qui servait d'interprète, pour lui demander s'il était toujours dans l'intention d'introduire dans la ville les compagnons de son maître. Le messager rapporta les paroles de Bohémond à Emir Feir, qui lui répondit : «Tiens-loi ici tranquille, et « garde le silence jusqu'à mon retour. » Puis il attendit que l'officier chargé des rondes de nuit eût fait , selon sa coutume , trois ou quatre fois le tour des remparts avec des lanternes, et se fût assuré de la vigilance des sentinelles. Alors, voyant le moment favorable, il revint vers le messager et dit: «Pars « à l'instant; va dire à ton maître qu'il se hâte d'ar- « river avec une troupe d'élite. » Cet homme accourut rapidement vers Bohémond, et le trouva tout prêt ainsi que les autres chefs. Aussitôt, suivant les recommandations qui leur avaient été faites, ils se mettent en marche , et la troupe arrive au pied de la tour, avec autant de silence qu'un seul homme. Emir Feir, cependant, venait d'y entrer et y avait trouvé son frère endormi. Connaissant toute sa répugnance

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pour un pareil projet, et craignant de trouver en lui un obstacle à Tentreprise commencée, il le perce de son épée , par une action pieuse et criminelle à là fois. U revient alors sur la muraille, et voyant les chefs en bas, il leur jette une corde pour hisser jusqu'à lui une échelle. L'échelle appliquée aux murailles , personne ne voulait plus monter; la voix des chefs, la voix même de Bohémond était impuissante ; tous redoutaient une trahison. A cette vue Bohémond monte intrépidement à l'échelle ; Émir Feir lui prend la main , l'introduit dans la tour en disant : « Vive celle main ! » et , le conduisant dans l'intérieur, il lui montre son frère qu'il avait sacrifié à cette sainte entreprise. Bohémond admire un tel dévouement, se jette dans les bras de son ami; puis, revenant vers l'échelle, encourage les croisés à nit)nter comme lui. Mais personne n'osait encore s'y décider ; et il fallut que Bohémond redescendît et vint donner à ses compagnons une preuve évidente que rien de fâcheux ne lui était arrivé. Alors ils montent avec ardeur , couvrent en un moment le rempart, et prennent possession non-seulement de cette tour , mais encore de dix autres tours d'enceinte à la suite, après avoir massacré dans le plus grand silence les gardes qui les défendaient; puis ils ouvrent une porte bâtarde , et introduisent ceux des chefs qui étaient restés au pied des murs. Le nombre des croisés s'augmente; ils courent à la porto qu'on appelle la porte du Pont, en tuent les défenseurs, et l'ouvrent de force. Aux premières lueurs de l'aurore, les trompes et les clairons commencèrent à sonner, et

doiiiièreiit à ceux qui étaient au camp le signal d'entrer dans la ville. L'étendard du prince Bohémond , arboré par ses amis sur la tour la plus apparente, proclama à tous les yeux la prise d'Antioche. Les habitants, réveillés par le tumulte, ne savaient ce que voulaient dire ces clameurs inaccoutumées. Enfin , voyant les rues remplies de gens armés et les places couvertes de corps morts, ils abandonnèrent leurs maisons, et cherchèrent à fuir avec leurs femmes et leurs enfants. Mais leur retraite imprudente ne pouvait leur faire éviter la mort : les chrétiens de divers pays qui demeuraient dans la ville saisirent des armes, se joignirent aux nôtres, et firent un grand carnage des habitants infidèles. Edifices, templespaïens, magasins, tout fut forcé ; For , Targent, les vêtements précieux, les pierreries, les vases d'un prix inestimable, les tapis, les pièces de soie furent partagés par égales portions. Ceux qui auparavant mouraient de faim, et mendiaient dans Tarmée , se trouvèrent dans l'opulence. On dit que, dans le sac de la ville , il périt plus de dix mille Turcs, dont les corps privés de sépulture gisaient misérablement sur les places publiques. On trouva aussi à Antioche cinq cents chevaux de bataille, mais tous dans un épouvantable état de maigreur et d'épuisement; car il n'y avait rien dans la ville qui put servira la nourriture soit des hommes, soit des chevaux. — Cette même année, fut fondé l'ordre de Cîteaux.

Le gouverneur de la ville, Accien/ voyant Antioche au pouvoir des croisés, sortit seul et sans suite par

' une porte de derrière; et plongé dans un désespoir qui lui ôtait presque la raison, il errait çà et là dans la campagne. 11 fut par malheur rencontré et reconnu par des Arméniens qui se jetèrent sur lui , le terrassèrent, et tirant sa propre épée, lui coupèrent la tête qu'ils allèrent présenter dans Antioche aux chefs et devant toute l'armée. Ne sachant quel parti prendre

• dans de pareilles circonstances, les principaux Turcs résolurent de se retirer dans la citadelle qui dominait la ville. Déjà ils s'efforçaient de gravir la montagne , lorsqu'ils rencontrèrent un corps de nos troupes qui occupait une position plus élevée et qui, posté en embuscade, leur coupait le chemin. Alors ils ne purent plus monter, et la rapidité de la pente leur interdisait la descente , surtout étant pressés par les nôtres. Aussi tandis qu'ils essayaient d'échapper par la fuite, ils furent précipités en bas avec leurs chevaux et leurs armes , et eurent la tête brisée, au nombre de trois cents. D'autres se décidèrent à gagner les montagnes ; mais ils furent serrés de près par les croisés qui en prirent et en jetèrent un grand nombre dans les fers. Ceux qui durent à la vitesse de leurs chevaux, le bonheur d'atteindre les montagnes, y trouvèrent leur salut et la vie sauve. Antioche fut prise, quatorze ans après être tombée au pouvoir des Turcs; l'an 1098 de l'incarnation de Notre-Seigneur, letroi-

- sième jour du mois de juin.

Arrivée de Corboran. — Mort de Roger de BarneviLi.E. — Après ce grand succès, quand tout lut

rentré dans Tordre et que le tumulte eut été apaisé, les chefs tinrent conseil et décidèrent unanimement qu'on gravirait le mont qui dominait la ville et qu'on s'emparerait de la citadelle qui y était située. Mais lorsqu'ils y furent arrivés, ils s'aperçurent que le château ne pouvait être pris autrement que par famine, et renoncèrent à leur premier dessein. Celui qui commandait alors cette citadelle était Sensabol, fils de cet Accien ou Garsien dont nous avons parlé. Quoiqu'il eût avec lui un grand nombre de Turcs, il mit tout son espoir dans l'arrivée de Corboran avec sa multitude de Persans; et quand il apprit qu'il marchait sur Antioche, il alla le trouver, lui peignant avec larmes la mort funeste de son père et la désolation de la ville. Corboran lui répondit : « Si tu veux « que je combalte pour toi avec toutes mes forces^ re- (« mets en mes mains ton château. Une fois assuré de « ton obéissance, je m'occuperai de chasser cette « populace. •) Sensabol consentit à la demande de Corboran, et lui livra la citadelle. Corboran s'en empara, y mit une garnison de ses troupes et promit à Sensabol de fidèles secours. Les chefs croisés apprirent l'arrivée prochaine de Corboran, le lendemain de la prise d'Antioche. Au milieu des inquiétudes que leur causaient la garde de la ville et les moyens de se procurer xles vivres, voici que trois cents cavaliers, détachés de l'armée de Corboran s'avancèrent impudemment jusqu'au pied des murs, et défièrent les nôtres d'en sortir. A cette vue Roger de Barneville, intrépide chevalier au service du duc de Normandie

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Robert, prit avec lui quinze compagnons d'armes et s'élança avec impétuosité contre les ennemis. Ceux-ci par une fuite simulée se replièrent vers leurs compagnons qui s'étaient mis en embuscade. Roger les poursuivit ; mais tous ensemble sortant du lieu où ils étaient cachés, revinrent avec vigueur à la charge et forcèrent les nôtres à tourner bride. L'infériorité des forces et du nombre leur faisait un devoir de rentrer dans la ville, mais ils furent prévenus par la vitesse des chevaux ennemis. Roger tomba percé d'une flèche : les autres réussirent à regagner Antioche. Les païens coupèrent la tète de ce guerrier fameux et revinrent vers les leurs sans avoir perdu un seul homme.

Escarmouches. — Le troisième jour après la prise d'Antioche, le chef de l'armée persane Corboran, vint camper devant la ville avec sa multitude. Depuis la porte orientale jusqu'à la porte occidentale, il tint assiégée toute la partie méridionale d'Antioche. 11 y avait près de la porte orientale un fort dont la garde avait été confiée à Bohémond. Les ennemis y avaient établi leurs tentes et lui donnaient de fréquents assauts, quand Bohémond indigné de leur insolence, (jt une sortie contre eux. Mais le duc avait affaire à une trop grande quantité de Turcs, pour qu'il pût soutenir leur choc; il prit la fuite et regagna la ville; mais pendant que pour se soustraire à la poursuite acharnée des ennemis, les nôtres se pressaient à l'entrée du fort, il y en eut deux cents de tués. Sur un

autre point, les Turcs attaquant avec vigueur un autre fort nouvellement construit, s'en seraient emparés, si ceux de la ville ne fussent au plus vite accourus pour le secourir. Robert de Normandie arriva avec ses troupes, tua ou fit prisonniei*s un grand nombre d'ennemis et força le reste à se sauver. Un autre jour que les Turcs provoquaient les nôtres au combat, ils descendirent de leurs chevaux et accablant de leurs flèches * ceux qui étaient sur la muraille, inspirèrent aux auti*es fidèles le désir de la vengeance. Aussi Tancrède sortit par la porte orientale et avant que les ennemis eussent pu remonter sur leurs chevaux, il en fit périr plusieurs; le reste échappa par la fuite.

* Détresse des croisés. — Désertioiss — Retraite V Alexis Comîsène. — Désolation a Antioche. — Cependant à Antioche régnait une horrible famine, et le peuple de Dieu souffrait cruellement de la disette. Ce malheur arriva en punition des péchés de plusieurs croisés qui désespérant de la Providence et au mépris de leurs serments et de leur vœu, descendirent des murs pendant la nuit à Faide de cordes^ et de paniers, abandonnèrent leurs frères dans le péril, et gagnèrent la mer. Ceux qui désertèrent ainsi, ne comptant plus sur la bonté et la clémence de Dieu

* In mwro nous fait traduire ainsi : Armis instantes t, en adoptant Taddition alios.

' On les appelait danseurs de corde, dit Gibbon.

étaient non-seulement des pauvres et des gens du peuple , mais encore de nobles seigneur^ qui jusqu^alors s'étaient distingués par leur courage : tels - que Guillaume de Grantmenil , natif de TApulie et son frère Albéric, Guillaume le Charron et Guy son frère, Lambert, et beaucoup d autres avec eux. Quelques-uns même se croyant sans ressources passèrent du côté des ennemis de la croix et devenus sacrilèges renièrent le nom du Christ. Il y en avait encore qui se préparaient à fuir ; mais ils furent arrêtés par l'évêque du Puy et par le duc Bohémond, qui leur firent jurer de ne pas abandonner la sainte guerre, jusqu'à ce que Tentreprise fût heureusement achevée. Pendant ce temps la disette exerçait de tels ravages, que les croisés affamés avaient recours aux aliments les plus vils et les plus repoussants. Une poule se vendait quinze sols ', un œuf deux sols, une noix un denier : on se jetait avec avidité sur les feuilles d'arbre, sur les chardons^ sur le cuir des chevaux et des ânes. Les charognes, les chairs corrompues des mulets, des chevaux, des ânes, des chiens, et d'autres animaux immondes étaient regardés comme les mets les plus délicieux. C'était un spectacle affreux à voir que ces guerriers, , que ces seigneurs illustres, jadis si robustes, obligés maintenant par leur extrême faiblesse de s'appuyer sur des bâtons, sans pouvoir soutenir le poids de leurs

Environ '♦.'"> sclipIliiiPs cranjouH'hui (5i franrs).

armes. Ce n'est pas tout : Guillaume de Grantmenil, Etienne comte de Chartres et tous ceux qui avaient partagé leur désertion racontaient à qui voulait les entendre les maux que les chrétiens souffraient à Antioche; et pour n'avoir pas l'air d'avoir abandonné leurs compagnons par timidité ou sur de légers motifs, ils s'étudiaient dans leur relation à exagérer ces misères; et quoiqu'elles passassent tout terme de comparaison, leur récit les accroissait encore. Quand ils eurent joint l'empereur Alexis qui marchait au secours d'Antioche avec quarante mille Latins sans compter les troupes qu'il avait réunies chez diverses nations, ils lui conseillèrent de rebrousser chemin en lui disant : « Très-puissant empereur, les princes vos « féaux croyaient qu'après la prise d'Antioche ils tou- « cheraient au terme de leurs travaux. La ville fut « prise : nouveau désappointement pire que le pre- « mier; car le lendemain même arriva Corboran, « prince persan très-fameux, qui amenait du fond de « l'Orient des troupes dont la multitude ne peut être « calculée, et qui à son tour assiégea la ville. Quant « à notre armée, la plus grande partie a succombé « par la faim, parle froid, par le chaud, par le glaive « et par la cruauté des ennemis; et il n'y a pas dans « la ville assez d'aliments pour qu'elle puisse subsister « un jour de plus. En vain nous autres, qui sommes « ici, voyant la position désespérée de nos frères, les « avons-nous avertis maintes fois de prendre garde « à eux, d'abandonner une entreprise impossible etde « veiller à leur salut en recourant à une honorable re- I. U

« traite : ne pouvant les faire renoncer à leur projet « insensé , nous avons pourvu nous-mêmes à notre « conservation. C'est pourquoi , si toutefois vous le « jugez à propos et si vos conseillers sont du même « avis , arrêtez-vous ici , pour ne pas exposer à une « ruine inévitable l'armée que vous menez avec vous. « Et nous pouvons en appeler à l'illustre et prudent « Ta tin, un des féaux de votre grandeur, que vous « aviez d'abord envoyé avec nous et qui nous voyant « sans ressources, a quitté notre armée pour venir « apporter à votre majesté ces tristes nouvelles. » A ces mots l'empereur, sur l'avis de son conseil, fit tourner les boucliers du côté de Constantinople et revint en pleurant dans ses états, après avoir licencié ses légions. Le bruit de la retraite de l'empereur se répandit jusqu'à Antioche et transporta les païens de joie et d'espérance, les chrétiens de désespoir. Le peuple de Dieu était en proie a un dénùment si complet, à une famine si affreuse, à des attaques si fréquentes de la part des ennemis, soit dans la ville soit hors de la ville, qu'il ne voyait plus aucun remède à ses maux. Grands et petits souffraient des mêmes misères ; personne ne trouvait plus ni paroles d'encouragement, ni paroles de consolation. Ils se souvenaient de leurs femmes, de leurs enfants qu'ils avaient laissés dans leur patrie, de leurs biens meubles, et des riches patrimoines, auxquels ils avaient renoncé pour la cause du Christ ; ils murmuraient, accusaient presque dieu d'ingratitude ; lui qui ne leur tenait pas compte de leurs fatigues et de la sincérité de leur zèle;

lui qui semblait les renier pour ses enfants et qui les laissait au pouvoir de leurs ennemis.

, Vision d'cn prêtre. — Pendant que le malheur s appesantissait sur le peuple de Dieu , Dieu jeta un regard sur lui, et il entendit ses gémissements, et il lui envoya un consolateur du haut de son trône de majesté. Un pauvre prêtre qui avait suivi Tarmée , se présenta un jour devant les princes et les pèlerins d'Occident, il leur dit : « Ecoutez , mes frères , écou- « tez , mes chers amis, la vision qui m'est apparue. « J'avais résolu de passer la nuit dans l'église de la « mère de Dieu , pour demander au Seigneur un « adoucissement à nos maux. Je ne sais, mais Dieu « le sait , si c'est dans l'état de veille ou pendant un « demi-sommeil que j'ai vu notre Seigneur Jésus- M Christ, mais sans d'abord le reconnaître. A ses cô- « tés se tenaient sa très-sainte mère et le prince des « apôtres Pierre ; je les regardais , mais je ne les con- « naissais pas. Or le Seigneur me dit : — Me con- « nais-tu? — Je lui répondis aussitôt : — Je ne vous « connais pas. — Alors une croix brillante resplen- « dit au-dessus de sa tête, et il me répéta : — Me re- « connais-tu? — 0 Seigneur mon Dieu ! m'écriai-je, « si mes yeux ne me trompent pas , d'après le signe « de la croix placé sur votre tête, je comprends que « vous êtes celui qui est mort sur la croix et qui nous « a rachetés. — Tu as dit vrai, répondit-il. — Et « moi , les joues baignées de larmes , de me jeter à « ses pieds en sanglotant et en criant : — Seigneur,

Uk GUILLAUME-LE-ROUX.

« Seigneur , ayez pitié de nous ! Seigneur , souvenez- « vous de votre peuple ! Seigneur , secourez-nous ! « — Et lui alors : — Jusqu^ici je vous ai secourus : « c'est moi qui vous ai livré Nicée; c'est moi qui « vous ai protégés dans tant de batailles ; c'est sous « ma conduite que vous avez vaincu , que vous avez « soumis Antioche. Pendant le siège, j'ai exaucé « plusieurs fois vos vœux : et vous , pour de si grands « bienfaits, vous vous êtes soulevés contre votre « Dieu ; les iniquités de votre chair sont montées jus- « qu'à moi. Nation ingrate , vous m'avez accusé « avec amertume comme des gentils , tandis qu'avec « des femmes étrangères ou avec des femmes de votre « foi , mais dont le commerce vous était interdit , « vous vous livriez aux fornications. La vapeur de « vos orgies est venue jusqu'au ciel, et mes yeux se « sont détournés de vous : aussi je châtierai votre « ingratitude et je n'épargnerai pas une populace qui « passe sa vie dans les lieux de débauche et dans les « bras des prostituées. — Alors la mère de miséri- « corde et le bienheureux Pierre tombèrent aux pieds « du Rédempteur, et, par leurs supplications, ils « apaisaient sa colère menaçante, en disant : — Sei- « gnetir, assez longtemps cette maison, quiestla mai- « son de la prière , fui occupée par les païens ; assez « longtemps , hélas ! ils Tont profanée de leurs souil- « lures ; et aujourd'hui , pour les péchés de quelques- « uns , vous menacez de votre colère et de la ruine a toute la chrétienté qui , au prix de son sang, s'ef- « force do délivrer ce temple sacré. Épargnez , Sei-

(' giiour, épargnez votre peuple ; ne livrez pas votre « héritage aux races de perdition : que les nations ne « dominent pas sur nous. — Les supplications et les « prières de sa mère et de Fapôtre apaisèrent le Dieu « trois fois saint j et, se tournant vers moi avec un .< visage plus doux, il me dit : — Va, et en mon nom , « ordonne à mon peuple de renoncer aux maisons w de débauche , aux prostituées , enfin à tous ses dé- « sordres ; qu'il lave ses fautes dans les larmes : re- « venez à moi , et je reviendrai à vous. D'ici à cinq « jours vous sentirez les effets de ma protection , car « je suis le Dieu qui ne sait que pardonner. Cepen- « dant chantez chaque jour : — Nos ennemis se sont « rassemblés et se glorifient dans leur force ; écrasez « leur orgueil , Seigneur , et dispersez leur mullitude, « afin qu'ils connaissent que celui qui combat pour « nous, c'est vous, Seigneur, notre Dieu. » — Le prêtre ajouta encore quelques paroles ; aussitôt les croisés commencèrent à gémir : ils s'exhortaient les uns les autres à se confesser de leurs péchés. Vous eussiez vu les joues des chrétiens baignées de larmes, leurs tètes couvertes de cendres ; ça et là tous les pèlerins , sans distinction d'âge , se dirigent nu pieds vers les églises pour s y mettre en prières, ils demandent conseil, ils implorent les secours d'en haut. Alors Bohémond , celui dont les avis sont toujouis goûtés, s'écrie : « Illustres' princes, jurons tous à « l'envi que personne de nous , tant qu'il vivra , ne

• Judici. adopt, b var. int iyti.

4 66 GDILLAUME-LE-ROUX .

« se détachera de cette pieuse confédération , avant « d'avoir baisé le tombeau du Sauveur , pour la deft livrance duquel nous nous sommes mis en route.» Cet avis fut unanimement accueilli , le serment fut prêté ; les fidèles se ranimèrent et leurs cœurs étaient fortifiés.

DÉCOUVERTE DE LA SAINTE LANCE. — VcrS 1^3 même

heure , un clerc nommé Pierre ^ , natif du pays qu'on appelle la Provence , vint se présenter à Tévêque du Puy et au comte de Toulouse ; il assurait que pendant son sommeil le bienheureux André lui était apparu et l'avait sévèrement averti trois ou quatre fois d'aller trouver les princes d'Occident pour leur dire de chercher, dans Téorlise du prince des apôtres, la sainte lance qui avait percé le côté de notre Seigneur Jésus-Christ. « Il m'a donné, » ajoutait le prêtre, « les rensei[jnements les plus certains sur l'endroit « où doit se faire la découverte : je suis donc venu « vous transmettre exactement les ordres dont il « m'a chargé; car le saint apôtre André m'a me- « nacé 4és plus terribles châtiments et même de maie « mort kl j'osais résister aux ordres du ciel. » L'évêqueet le ct)mte communiquèrent cette nouvelle aux autres chefs; on se rendit dans l'église au lieu désigné, et , après avoir creusé quelque temps la terre assez profondément, on découvrit la lance miraculeuse-

^ Pierre Barthélémy, du diocèse de Marseille. (Voir dans Gibbon, la narration de ce miracle, pag. 54 i et siiiv., vol. XI. )

ment annoncée. Le bruit s'en répand. Les croisés accourent à Téglise : le pieux gage est couvert d'offrandes et de baisers. Les trouptes reprennent courage, et Tenthousiasme divin leur rend leur ancienne valeur.

Bataille d'Antioche. — Disposition des troupes. — Dans cette ferveur que Dieu même inspirait aux siens, chefs et soldats se réunissent : il n'y a qu'une voix pour décider que la bataille sera livrée le lendemain à Corboran, et Pierre Termite est chargé d'aller lui annoncer cette résolution. Tous au point du jour assistent dans les églises au service divin ; ils l'entendent dans un pieux recueillement, et les prêtres les avertissent de faire une sincère confession de tous leurs péchés , de se fortifier en recevant le corps et le sang du Sauveur , et de ne plus rien craindre en marchant intrépidement au combat contre les ennemis de la croix. Le quatrième jour avant les calendes de juillet, après avoir invoqué les secours d'en haut, Tarmée se range en bataille et s'avance dans l'ordre suivant '. La première division avait pour chef Huguesle-Grand, et on lui adjoignit Anselme de Hibemond^, avec beaucoup d'autres seigneurs dont je ne sais ni le nombre ni les noms ; la seconde était guidée par le comte de Flandre , par Robert-le-Frison et tous ceux qui dès le commencement s'étaient attachés à

Douze divisions en l'honneur des douze apôtres. '■* liiburghj peut-être Riboiii mous en Picardie. Le seigneur de Ribcmont était naturellement vassal du comte de Vermaodois.

^68 GUILLAUME-LE-UOUX.

leur fortune ; la troisième par le duc de Normandie Robert, Etienne, comte d'Âlbemarle, et les seigneurs de leur suite ; la quatrième était conduite par Aymard, évêque du Puy , par le comte de Toulouse ' et leurs vassaux ; cette troupe avait avec elle la sainte lance ; la cinquième, par Renaud, comte de Toul, Pierre de Stadeneis , Garnier de Grai , Henri de Hache , Gaultier de Domedart, et beaucoup d'autres; la sixième avait pour chefs, Raimbaut, comte d'Orange, Louis de Mascoris , Lambert , fils de Conon de Montaigu ; à la tête de la septième , paraissaient l'illustre duc Godefroi, et le vénérable Eustache son frère. Tancrède, cet illustre chevalier, commandait la huitième. Venait ensuite la neuvième, sous les ordres du comte Hugues de Saint-Paul , et de son fils Engelran, de Thomas de Féria , de Baudouin du Bourg, de sïobert, fils de Gérard, de Renaud de Beauvais, de Galon de Chaumont; la dixième commandée par Rotrou , comte du Perche, Evrard de Puyset, Drogon de Monti, Radulf, fils de Godefroi, et Conan de Bretagne y' la onzième, parGuiscard, comte de Die, Raymond Pelet, Gaston de Béarn, Guillaume de Montpellier^t Guillaume Amanjeu. La douzième division, qui venait la dernière, et qui était plus forte que les autres, avait pour chef Bohémond, chargé de porter des secours opportuns à ceux qui plieraient sous l'effort des ennemis. On laissa dans la ville, pour

' D'après ce qui est dit plus bas, on doit croire que ce commandement lui fut seulement destine. .<' ,

la garder, le comte de Toulouse, qui était alors sérieusement malade ; car on craignait que ceux des ennemis qui tenaient encore dans la citadelle au haut de la montagne, voyant en Tabsence des chefs la ville dégarnie , ne tombassent impunément sur les faibles , sur les infirmes et sur un peuple sans défense. Aux troupes des croisés s'étaient mêlés des prêtres et des lévites, revêtus d'étoles blanches et tenant à la main le signe de notre rédemption. Ceux qui étaient restés à Antioche se couvrirent de leurs habits sacrés, et, persévérant dans les larmes et dans les prières, montèrent sur les remparts pour supplier Dieu de sauver son peuple. Au moment où nos troupes sortaient de la ville , il arriva qu'une douce rosée tomba d'un ciel serein: il semblait qu'avec elle Dieu versait sur l'armée sa grâce et sa bénédiction. Non-seulement les hommes, mais les chevaux y puisèrent une vigueur nouvelle ; et ces animaux, qui pendant longtemps n'avaient eu pour pâture que des feuilles et des écorces d'arbres , surpassèrent dans toute cette journée les chevaux des ennemis par leur vitesse et par leur aptitude à supporter la fatigue.

Victoire des croisés. — Corboran , voyant nos troupes sortir de la ville, disposa les siennes et rangea les différents corps en bataille , leur donnant pour chefs des amiraux ' et des rois, au nombre de vingt-

' Amiralii. — Ducan^je dit que chez les Sarrasins, le terme hnnoriiiquc de amir ou émir (seigneur), était donné aussi bien aux officiers

4 70 GUILLAIJME-LE-ROUX.

neuf ', dont les noms suivent : Meleduchac, émir Soliman , émir Solendas , émir Hegible , émir Inatoane, émir Mahomet, Camyath , Cotoloseniar , Magalgo, Telon , Batulius, Boesach , émir Biach , Accien, Sansodole, émir Goian, Ginahadole, émir Tidingin, émir Vathap, Sogueman, Boldagis, émir llias, Gelisassam, Gigremis, Amygogens, Artabeth, émir l'acaor, émir Mosse ^. Corboran les animait tous au combat , en leur promettant des récompenses, en leur recommandant de se souvenir de leur valeur ordinaire, et de ne pas s^inquiéter des vains efforts de cette armée affaiblie, de cette populace affamée, de cette multitude ignorante et indisciplinée. En outre le soudan de Nicée, Soliman, avait rangé ses troupes avec soin et

civils et aux gouvorueurs de provinces qu'aux chefs qui commandaient sur terre et sur mer. Ce nom pénétra en Europe avec les croisades, et fut restreint aux chefs des flottes. Les Siciliens et les Génois s'en servirent les premiers. En France , la charge d'amiral ne fut établie que sous Philippe-le-Hardi , fils de saint Louis, en 4284. Cette dignité était aussi en usage dans l'empire bysantin.

' Gibbon faii^^^înarquer que les dissensions des successeurs de Malek-Shah favérisèrent les progrès des croisés dans l'empire seljoucide, et que ces princes s'inquiétaient peu du danger public. « Les vingt-huit « émirs qui avaient suivi les drapeaux de Kerboga étaient ses rivaux ou « ses ennemis. On avait composé une armée de levées faites à la hâte « dans les villes et dans les tentes de ia Syrie et de la Mésopotamie , « tandis que les vieilles bandes étaient retenues au delà du Tigre où elles « se détruisaient dans les guerres civiles.» Chap. LVHI®, Matthieu Paris ne pîiraîtpas avoir connaissance des négociations des croisés avec les Fati- «lites du Kaire, (jui profitaient de l'abaissement des Seljoucides.

- Nous avons conservé les noms des chefs sarrazins tels que les donne Matthieu Paris en changeant seulement amir en émir. On sent combien les vrais noms orientaux sont défigurés dans cette enumeration.

ANNÉE ^098. m

avait déterminé habilement ceux qui devaient précéder, ceux qui devaient suivre. Nos princes occupaient toules les montagnes et toutes les plaines qui s'étendent devant la ville , à une dislance de deux milles. Enfin, les clairons donnèrent le signal, les trompettes et les instruments sonnèrent; nos troupes se déployèrent et marclîèrent à Tennemi. Le choc eut lieu , et les trois premières divisions, attaquant avec ardeur, accablèrent 1 ennemi à coups de lances et d'épées. Les fantassins armés d'arcs et de frondes précédaient les cavaliers, et par leurs furieuses clameurs s'efforçaient d'intimider les Turcs , tandis que les cavaliers les secondaient par leurs charges vigoureuses. Cependant toutes les divisions , sauf la dernière, venaient de prendre part à Faction et combattaient si intrépidement, qu'après avoir perdu beaucoup des leurs , les Turcs allaient rompre leurs rangs et prendre la fuite , quand du coté de la mer Soliman accourut avec deux mille hommes ^ ; il se jeta avec impétuosité sur le corps de réserve com mandé par Bohémond , le prit en queue et l'accabla d'une grêle de flèches , qui semblait envelopper nos troupes dans un nuage; puis, laissant l'arc de côté, les ennemis se servirent du sabre et de la masse d'armes ^ av.ec tant de fureur, que Hohémond aurait eu

' C'est bien peu , d'après ce que nous savons des nombreuses armées des Orientaux. Les historiens des croisades font monter l'armée de kerbofja à six cent mille hommes. Au reste, la confusion de la bataille a passé dans le récit.

"^Mallei s, marteaux, maillets.

peine à soutenir leur choc , si le duc Godefroi et Tancrède avec lui ne fussent arrivés à propos, et par leurs exploits admirables n'eussent semé dans les rangs des Turcs les blessures et la mort. Alors Soliman eut recours n un autre moyen : habile dansTart de nuire, il fit mettre le feu à du foin et de la paille qu'il avait disposés en tas vis-à-vis de notre armée. Cet embrasement donnait peu de flamme , mais une fumée noire et épaisse. A la faveur de cette fumée qui obscurcissait Tair, les ennemis tuèrent quelques-uns de nos fantassins. Mais Dieu, qui dirige les vents, en tourna le souffle contre les païens : cette fumée les aveugla et les obligea à prendre la fuite. Les chefs de la milice chrétienne les poursuivent de près, les forcent, Tépée dans les reins, à se rejeter sur Farmée de Corboran déjà en désordre ; ils les tuent sans pitié, et arrivent jusqu'à leurs tentes , qu'ils savaient être déiendues par les meilleures troupes ennemies. Les Turcs restant avec un acharnement déses[)éré : alors s'engag^ une mêlée furieuse. Les casques d'airain résonnentWmme des enclumes frappées par le marteau ; les fers se heurtent et étincellent, les épées mugissent comme des tonnerres; les hommes tombent à terre , la tôle fendue; les cuirasses sont brisées , les entrailles sorlent du ventre, les chevaux fatigués sont baignés de sueur et n'ont pas un instant de repos. Les bataillons pressés sont à peine séparés par la distance nécessaire au maniement des armes : Turcs et croisés se serrent de près , mains contre mains , pieds contre pieds, corps contre corps. La victoire incertaine liési-

mmE ^098. n5

tait à se décider : tout à coup on vit descendre des montagnes une troupe invincible dont les guerriers montés sur des chevaux blancs portaient de blanches bannières. Les chefs, à inspection des drapeaux, comprirent qu^elle était conduite par saint George , saint Démétrius, et saint Maurice ', qui venaientdéfendre leur cause. Cette vision jeta la terreur dans le cœur des Sarrasins; les chrétiens sentirent augmenter leur espoir et leur ardeur.- Dieu ne dessilla pas les yeux de tous, mais seulement de ceux à qui il voulut faire connaître sa protection mystérieuse. Aux Turcs il se révéla pour les confondre , aux autres pour leur montrer un triomphe prochain. A la vue de ce sifjne miraculeux, les Turcs épouvantés prennent la fuite, abandonnant un riche butin. On aperçut alors , quelques-uns du moins, des anges voltigeant dans les airs , et lançant sur les Turcs en fuite des traits enflammés. Dès le commencement du combat, Corboran s'était retiré à Técart et s'était posté sur une colline : lorsqu'il vit la déroute subite des siens^ il les abandonna , s'enfuit au delà de l'Eu ph rate ; pour être plus sûr d'échapper et de se dérober à toutes les poursuites , il quittait son cheval dès qu'il était rendu, et en prenait un autre: il en changea jusqu'à neuf fois. Les chefs croisés, craignant d'épuiser leurs chevaux, poursuivirent mollement les fugitifs, à

* M^rcurium (texte hic)^ évidemment mauricium , qui est conforme à tous les récits. Quelques-uns disent saint Théodore, au lieu de saint Démétrius.

474 GUILLAUME-LE-ROLX.

Texception de Tancrède et de quelques autres, qui coururent après eux jusqu'au coucher du soleil et en firent un grand carnage. Dieu avait jeté dans Tâme des Sarrasins un si grand effroi, qu'ils ne cherchaient ni à résister ni à repousser les attaques de ceux qui les poursuivaient. Dix des nôtres étaient pour eux comme dix mille hommes.

■' • ■ . • . ' * ■ ' . . .1 . -. - Pillage du camp de Corboran. — Après avoir remporté une si glorieuse et si importante victoire, les princes croisés rentrèrent dans le camp ennemi. Ils y trouvèrent une si grande quantité de richesses en or, en argent, en pierreries, en pièces de soie, en vêtements précieux, en vases inestimables qu'il est impossible d'en compter le nombre ou d'en évaluer le prix. Pan ni les dépouilles figuraient aussi des chevaux, des troupeaux de gros et de menu bétail, des denjrées, des vivres en grande abondance, des esclaves, des iserva^tes, des enfants , avec des tentes et des pavillon^r-^out ce butin fut rapporté à Antioche. 11 y avait une tente d'un travail admirable, aussi grande qu'une ville, avec des tours, des remparts, des bastions, le tout recouvert en soie de diverses couleurs. Le milieu de ce palais servait de quartier principal, le reste se divisait en différents pavillons qui servaient en quelque sorte de faubourgs à cette ville. Deux mille hommes auraient pu y habiter à l'aise. Quant aux Turcs qui étaient dans la citadelle sur la montagne, se voyant abandonnés de tous leurs amis, ils la rendirent aux chefs croisés à condition qu'ils se

ANNÉK ^098. 175

retireraient librement et avec la vie sauve. Ces Tails eurent lieu Tan du Seigneur 4098, le vingtième jour du mois de juin.

Description d'Antioche. — Mortalité. — Course ADx environs d'Antioche. — Les chefs étant de retour à Antioche et la ville jouissant de la tranquillité la plus complète, ils jugèrent bon, surtout Tévêque du Puy, de rétablir dans son premier éclat la cathédrale consacrée jadis au prince des apôtres, ainsi que les autres églises, et d'instituer partout des prêtres qui le jour et la nuit servissent le Seigneur. Ils réintégrèrent en grande pompe, dans ses anciens droits, le patriarche nommé Jean, et donnèrent des évêques aux villes voisines qui avaient des églises cathédrales. La souveraineté d'Antioche fut déférée à Bohémond qui tenait déjà de ses compagnons d'armes le titre et le pouvoir. Depuis il passa en usage que le souverain d'Antioche aurait le titre de prince. Antioche est une ville magnifique et bien fortifiée , qui contient dans son enceinte quatre monts assez élevés, sur l'un desquels est bâtie une citadelle qui domine toute la ville. Elle est de construction élégante et entourée d'une double muraille; la muraille intérieure est large et fort haute ; elle est flanquée de quatre cent cinquante tours munies elles-mêmes de bastions et de beaux remparts. La muraille extérieure est moins élevée, mais ne le cède pas à l'autre pour la solidité. Antioche renferme trois cent quarante églises. Son patriarche a sous sa juridiction cent cinquante-trois

.470 . GUILLÂUME-LE-ROUX.

évêques. A l'orient elle est bornée par quatre montagnes; à Toecident par un fleuve que quelques-uns appellent Farsar et d'autres Oronte. Elle fut successivement embellie par quatre vingt-cinq rois dont le premier est Antiochus qui donna son nom à Antioche. Avant de la prendre les chrétiens l'avaient assiégée pendant huit mois et un jour. Les gentils y assiégèrent de nouveau les croisés pendant trois semaines, jusqu'à la sortie et la victoire de ces derniers. L'armée s'y reposa pendant cinq mois et neuf jours. Pendant ce laps de temps, par des causes inconnues, une si terrible mortalité se jeta sur les chrétiens, qu'en peu de jours il périt jusqu'à cinquante mille personnes des deux sexes. Au nombre des victimes se trouva le seigneur évêque du Puy, qui avait été le sage guide et comme le père de tout ce peuple. 11 fut enseveli au milieu des larmes de toute l'armée dans la basilique du prince des apôtres, là où avait été trouvé le fer de la sainte lance. Henri /do Hache', Renaud de Hamerbach, chevaliers célèbres paria noblesse de leur naissance, succombèrent aussi au fl^au. Alors les chefs, pour se soustraire à cette terri we^ calamité, se séparèrent d'un commun accord et convinrent de se réunir aux calendes d'oct<)bre. Après avoir fait reposer hommes et chevaux, afin d'accomplir tous ensemble leur vœu de pèlerinage, Kaymond, surnommé Pelet, fit avec les siens une course de cavalerie et s'empara d'un château

* Ou d'Asques {de Ascha).

qu'on appelle Thalamania '. De là il poussa jusqu'à Maarah, ville remplie de Sarrasins, et engagea le combat avec les habitants qui étaient sortis à son approche. Ceux-ci, d'abord mis en fuite par les nôtres, finirent par remporter la victoire et par faire éprouver aux fidèles une perte considérable.

Défection de Hdgces-le-Grand. — Prise d'Albarée ET DE Maarah. — Sur ces entrefaites Hugues-le-G r and avait été envoyé par les chefs à Tempereur Alexis. Il ne craignit pas de ternir honteusement sa gloire passée; car, après s'être acquitté de sa commission, il ne vint pas rendre réponse aux princes qui l'avaient envoyé et abandonna même l'expédition, sans se souvenir de ce passage de Juvénal ^ :

« Toute faute entraîne avec elle une réprobation d'autant plue maniât feste que le rang du coupable est plus éleyé. »

Cependant le comte de Toulouse assiégea et prit l'opulente ville d'Abara % et y établit pour évêque un certain Pierre, natif de Narbonne. Aux calendes de novembre , tous les chefs se trouvant rassemblés au rendez-vous convenu, se mirent en route pour Jérusalem, et le quatrième jour avant les calendes

• Peut-être Salamia.

' Hugues-le-Grand n'avait probablement jamais lu Juvénal.

3 Ne serait-ce pas plutôt Alharée? ( Vmjez Michaud.) Ce qui expliquerait episcopus Albariensis qui est plus bas, et que nous traduisons ainsi.

d'octobre * , arrivèrent devant Maarah qu'ils assiég[èrent. Cette place était éloignée d^Antioche d'environ trois jours de marche , et ses habitants étaient fiers de la multitude de leurs richesses. Dans leur insolence, ils plantèrent sur les tours et sur les murailles des croix, qu'en dérision des nôtres ils couvraient de crachats et d^autres saletés. Transportés d'indignation , les croisés pressent le siège et après des attaques réitérées pendant plusieurs jours , ils appliquent des échelles aux murailles, y montent avec résolution, entrent dans la ville sans rencontrer d'obstacles, et la trouvent vide. Ils s'emparent alors de toutes les richesses à petit bruit et sans désordre. Les habitants avaient pourvu à temps à leur salut en se réfugiant dans des cavernes souterraines. Mais le matin les nôtres mirent le feu à Tentrée de ces cavernes et forcèrent les habitants à se rendre ; quelques-uns eurent la tête coupée, le reste fut jeté dans les fers. — Le onzième jour du mois de décembre, mourut à Maarah Tévêque d'Orange , homme pieux , juste et craignant Dieu. Les pèlerins restèrent dans cette ville un mois ei quatre jours.

Exactions de Gcillaume-le-Roux. — Cette même

' Dans cette phrase, il y a transposition des non>s de mois; il faut lire octobre avant novembre. La victoire sur Kerboga est du mois de juillet; la marche des croisés d'Antioche sur Laodicée est du mois de mai de Tannée suivante. Il fallut que les cris des soldats réveillassent l'indolence des chefs.

année le roi des Anglais, Guillaume, surnommé le Roux, s^occupait en Normandie de soins guerriers, et n'en accablait pas moins ses sujets d'Angleterre d'exactions et de tributs. Il ne se contentait pas de raser; il écorchait, et se faisait haïr et détester de tous. — Vers le même temps mourut Walkelin évêque de Winchester et Hugues de Shi'ewsbury ' fut tué par les Irlandais; il eut pour successeur son frère Robert de Belesme.

SÉPARATION DE l'aRMÉE. — M ARCHE DES DEUX CORPS

A TRAVERS LA Phéisicie ET LA Syriè. — L'an du SciguBUr 4099, les princes d'Occident et les pèlerins croisés, célébrèrent solennellement les fêtes de Noël dans la ville de Maarah. Là des dissensions s'élevèrent entre Bohémond et le comte de Toulouse ; mais, comme elles n'ont pas trait à ce qui nous occupe , passons à autre chose. Les soldats voyaient avec douleur que les chefs perdaient un temps précieux et qu'à chaque ville conquise ils se consumaient en vaines disputes, sans s'inquiéter du but principal de leur entreprise. Alors le comte de Toulouse, pour apaiser les murmures de l'armée, prit avec lui dix mille hommes et trois cent cinquante chevaliers, et se mit en route pour Jérusalem. Il fui accompagné par le duc de Normandie Robert et par Tancrède , que suivaient quatre-vingts chevaliers et une troupe nombreuse de

* Salopia^ S erofeesfecHo , pfovinfee de Salop, ëujourd'hoi i« Shr6pghire ( Voyez Lamartinièrc.)

4m GUILLAUME-LE-ROUX.

fantassins. Au bout de quelques jours, après avoir traversé le pays par le milieu, ils descendirent dans les plaines d'une ville située non loin de la mer et qu'on appelle Archas : ce fut là qu'ils campèrent. C'est une ville de Phénicie au pied du mont Liban. Les anciennes traditions racontent qu'elle fut fondée par Aracheus, le septième des fils de Chanaan, que de son nom elle fut appelée d'abord Archas, puis Anchas, par altération d'une lettre. Les nôtres l'assiégèrent longtemps, mais sans succès. Ce fut là qu'on remit en question le miracle de la sainte lance qui avait percé le côté du Sauveur. Les uns assuraient que le prodige était réel et était du à une révélation de Dieu qui avait voulu ranimer son peuple , les autres prétendaient méchamment que c'était une ruse du comte de Toulouse, et une invention de sa part pour gagner de l'argent *. On éleva donc un bûcher si énorme que la violence des flammes effrayait même les assi^tailts, et en présence de toute l'armée , la sixièifie férié qui précède le saint jour de Pâques, le lommé Pierre, auteur de la découverte de la

préilre n<

' Le comte Raymond avait été choisi par son fidèle sujet , au nom de l'apôtre André, pour gardien de la sainte lance. La quantité d'aumônes ^ue cette relique attirait au comte de Toulouse , excita la jalousie des autres chefs. Longtemps les clameurs et les armes des Provençaux défendirent l'authen licite de leur palladium national , sur le compte duquel Foulcher de Chartres ne craint pas de dire : « On a trouvé une lance , peut-être cachée fallacieusement. » Le mauvais succès de l'épreuve fit tomber la sainte lance dans le mépris , et les Provençaux essayèrent en vaio d'y substituer une croix , un anneau uu un tabernacle.

ANINÉE ^099. 181

yainte lance, fut obligé de subir cette dangereuse épreuve. 11 fit une prière, se munit du fer précieux et traversa sans être blessé ce foyer ardent. Mais comme il mourut peu après, les incrédules ne furent pas pleinement confondus. A la même époque, le duc Godefroi et les autres chefs qui étaient restés à Antioche cédèrent aux instances de l'armée et se mirent en route. Aux calendes de mars ils atteignirent Laodicée, ville de Syrie, avec vingt-cinq mille hommes, tous gens de cœur et bien armés. Là le duc Godefroi redemanda Guymer de Boulogne au gouverneur de la ville, habitée par des chrétiens. Celui-ci le tenait en prison ; mais n'osant pas répondre au duc par un refus, il le lui remit ainsi que tous ses compagnons, et rendit même la flotte qu'il avait prise ; car ce Guymer après s'être croisé, avait abordé à Laodicée avec une flotte bien garnie de soldats. Mais il avait été surpris par les habitants et jeté dans les fers. Godefroi lui donna le commandement de sa flotte, et lui ordonna de suivre avec ses vaisseaux Tarmée qui continuait la route de terre.

Cupidité du comte de Toulouse. — Marche des CROISÉS jusqu'à Césarée de Palestine. — De là les princes, en côtoyant la mer, arrivèrent à Gabula , autrement appelée Gibel , ville éloignée de Laodicée d'environ douze milles. Alors ils disposèrent leur camp en cercle et tinrent la place quelque temps assiégée. Celui qui y commandait pour le soudan d'Egypte offrit au duc Godefroi six mille ecus d'or , et

j^ GUILLAUME-LE-ROUX.

beaucoup d^autres presents , s^il voulait se désister du siège. Mais, ne pouvant le fléchir , il s'adressa , par messager ^ au comte de Toulouse , lui promettant la môme sonime s'il parvenait à le tirer , lui et sa ville, des mains du duc. Raymond reçut la somme secrètement , et envoya à Godefroi Tévêque d'Albarée pour le prier instamment de lever le siège et de venir le joindre en toute hâle, parce qu'une multitude d'ennemis accouraient du fond de la Perse pour tirer vengeance de la défaite éprouvée par Corboran sou& les murs d'Antioche, et il ajoutait qu'il tenait ces renseignements de gens dignes de foi. Godefroi et les autrt'S princes , le croyant sur parole , levèrent aussitôt le siège , laissèrent sur leur route Valence * et Maraclée qui est la première des cités de Phénicie, parvinrent à Tortose et enfin à la ville d'Archas, où ils établirent leur camp. Là Tancrède vint à leur rencontre et leur découvrit la ruse du comte de Toulouse. Indignés, ils se séparèrent de ce dernier, et établirent leurs tentes loin des siennes. Le comte, voyant les princes indisposés contre lui , leur envoya des prèsents , et parvint à les apaiser à Texception de Tancrède. Ensuite les chefs croisés laissèrent au siège d'Archas Tévêque d'Albarée avec une troupe de gens de guerre , et se dirigèrent sur Tripoli. A leur arrivée , ils trouvèrent le chef de la ville avec toute sa garnison qui était sortie en bon ordre. Pour châtier

* Valpnce ou Balanas. Maradlea. Il faut lire Maradeu ^ qui est la y'fWe f|ç Phénicie citée par Guillaume de Tyr.

cette audace , ils se jetèrent vigoureusenieût sur celte troupe , la mirent en désordre du premier choc , et la forcèrent à rentrer dans la ville, après lui avoir tué sept cents hommes. Les pèlerins célébrèrent la Pâque du Seigneur devant Tripoli , le quatrième jour des ides d'avril. Le gouverneur de Tripoli voyant bien qu'il n'était pas de force à combattre les nôtres , leur envoya une ambassade , et obtint d'eux qu'ils cesseraient les hostilités et continueraient leur route , moyennant quinze mille ecus d'or , des chevaux , des mulets , des étoffes de soie , des vases précieux. 11 dut y ajouter aussi de nombreux troupeaux en gros et en menu bétail. Alors les croisés descendirent le long des côtes ayant à gauche les défilés du mont Liban , et traversant le territoire de Biblos au bord de la mer , ils vinrent camper dans un lieu qu'on appelle Emmaiis. Trois jours après , ils cajnpèrent devant la ville de Béryte \ et le jour suivant atteignirent Sidon. Le lendemain , ils passèrent à Sarepte, berceau du prophète Elie et parvinrent à Tyr , métropole de ce pays. De là ils partirent pour Acre ; d'Acre ils se dirigèrent entre le Carmel et la mer, en laissant à gauche la Galilée , vers Césarée , métropole de la Palestine, qu'on appelle autrement la tour de Straton. Quelques chefs passèrent par le chateau de Bethel, et, [à leur tour), arrivèrent sous les murs de

' Urbs Uriiensixnn . Il n'y a aucune ville sur la côte , excepté Beryte ( Baruih)^ qui se rapproche de ce mot. Ce ne peut être Botrys, ou Ro trium, qui se trouve au-dessus de Biblos.

^84 GIJILLAUME-LE-ROUX.

Béryte, le jour de l'ascension de Notre-Seigneur. De là ils passèrent par Caiphas et Atea \ qui ne sont éloignées Tune de Tautre que d'une portée d'arc , et toute l'armée réunie célébra , à Césarée , les fêtes de la Pentecôte le quatrième jour avant les calendes de juillet.

Marche de Césarée a Jérusalem. — Après s'être reposés pendant trois jours dans cette ville , les croisés laissèrent à leur droite des lieux maritimes tels qu'Antipatride et Joppé , traversèrent [ le fleuvej Éleuctère ^ et arrivèrent à Lidda , appelée aussi Héliopolis , où repose le corps du fameux martyr George ; son église avait été détruite peu de temps avant l'arrivée des croisés par les ennemis de Jésus-Christ, qui craignaient que les poutres de la basilique , par leur extrême longueur , ne pussent servir à construire des machines et à battre les murailles. Le j comte de Flafndre et Robert, partis de Lidda, atteignirent

' Probablement la ville en face de Caiphas , appelée aujourd'hui Atlil. {Carte du voy. en Orient.)

' Comme ils s'arrêtèrent trois jours sur les bords du fleuve Eleuctère, entre Tyr et Sidon , ils y furent assaillis par des serpents qu'on appelait Tarenta^et dont la morsure les faisait mourir avec de violentes douleurs et une soif inextinguible. C'était très-probablement le gecko ordinaire ou d'Egypte ( Lacerta Gecko de Linnée ) . — Cependant ce fait emprunté au récit de M. Michaud ne peut convenir, du moins géographiquement, au passage que nous annotons. 11 est évident qu'il ne s'agit pas ici de l'ancien fleuve Leontès, mais d'un lieu ou d'un fleuve situé dans la plaine de Saron, à moins que Matthieu Paris n'ait été induit en erreur.

Ramia , et , entrant par les portes qui étaient ouvertes , ils trouvèrent la ville entièrement déserte : car la nuit précédente , les Turcs , apprenant l'arrivée des nôtres , s'étaient retirés pour pourvoir à leur salut. Les autres chefs y arrivèrent le lendemain , et s'emparèrent d'abondantes provisions en blé , en vin, en huile; ils s'y arrêtèrent trois jours, nommèrent évéque de la ville un certain Robert, Normand de nation , et lui donnèrent , à titre perpétuel , la possession de Lidda , de Ramla , avec les faubourgs adjacents ; puis ils continuèrent leur route et arrivèrent à Nicopolis. Nicopolis est une cité de Palestine qui jadis , n'étant qu'une bourgade , était appelée Emmaûs. Aux portes de cette ville , où l'on sait que le Christ se promena avec Cléophas après sa résurrection, se trouve une fontaine dont les eaux salutaires ont la propriété de guérir de leurs infirmités les hommes ou les bétes de somme qui s'y baignent; car on dit que le Christ, passant un jour avec ses disciples près de cette fontaine , s'y lava les pieds , et que , depuis ce temps , Teau a la vertu de remédier à toutes les maladies,

Commencement dd siège. — Cependant les Turcs qui occupaient Jérusalem apprenant l'arrivée des pèlerins , mettaient tous leurs soins à bi^n fortifier la ville. Ils exigèrent de chacun des fidèles qui habitaient Jérusalem tout l'argent et toutes les richesses qu'ils pouvaient posséder , et extorquèrent , tant au patriarche qu au peuple qui lui était soumis, jusqu'à

i»^ GUILLÂUME-LE-ROUX.

quatorze mille ecus dW ; puis, après les avoir dépouillés de leurs biens , ils les chassèrent tous de la ville ' à l'exception des vieillards, des infirmes, des femmes et des enfants. Cependant les pèlerins qui sentaient que tout retard était dangereux , se mirent en route dès le matin avec l'enthousiasme le plus ardent. Quand du haut d'une colline voisine ils contemplèrent Jérusalem , la ville sainte , ils gémirent et versèrent des larmes de joie ; nu-pieds , ils continuèrent leur route avec ferveur, arrivèrent sous les murs delà ville le huitième jour des ides de juin , et «311 formèrent aussitôt le siège. Le nombre des assiégeants , dit-on , s'élevait à quarante mille fantassins environ et à quinze cents chevaux , outre les malades, les vieillards^ et la populace sans défense. On assure que dans la ville se trouvaient quarante mille Turcs, tous de bonnes troupes et bien armés , disposés à défendre , contre cette attaque formidable, la ville de leur maître , et à veiller sur leur salut et sur celui de îurs amis. Les chefs croisés voyant bien qu'ils n'auraient rien à gagner du côté de l'orient , de 1 occident ou du midi , où la ville était défendue par des précipices profonds, prirent le sage parti de diri;;er le siège vers le nord. Ils étendirent donc leur camp

* Excepiis seuihns , etc. Le récit de M. Michaud ne laisse point de doute sur le sens. Les femmes , les enfants , les vieillards furent retenus on otage ; ceux qui étaient en âge de porter les armes se trouvèrent condamnés à des travaux qui surpassaient leurs forces. Un grand nombre avait été chassé par les Sarrasins, d'autres emprisonnés.

depuis la porte qu'on appelle la perle de Saint- Étienne et qui regarde le septentrion , jusqu'à la tour nommée la tour de David , qui est située dans la partie occidentale de la ville, En ligne, Godefroifut le premier, et , après lui , s'étendirent le duc de Normandie, Robert, et le comte de Flandre. Près de la tour à qui un angle avait fait donner le nom d'Angulaire, se tint le seigneur Tancrède avec d'autres nobles chevaliers ; le comte Raymond do Toulouse établit ses quartiers à partir d'une autre tour jusqu'à la porte occidentale ; et du côté du nord , au pied de la montagne sur laquelle la ville est bâtie , entre Jérusalem et Téglise de Sion qui en est éloignée d'une portée d'arc, il posta une partie des siens, (l'était le lieu où le Sauveur fit la cène avec ses disciples et leur lava les pieds ; c'est là aussi que l'Esprit Saint descendit sur les disciples en langues de feu ; c'est là que la mère de Dieu paya tribut à la nature humaine; c'est là enfin qu'aujourd'hui encore on vient honorer le tombeau du bienheureux Etienne, premier martyr.

Premier ASSADT. — Constrdction de machines. —Disette d'ead. — Arrivée d'cn convoi. — Ayant donc disposé leur camp en cercle , les chefs, cinq jours après leur arrivée , firent sonner les trompettes , les clai- I ons, les instruments guerriers, et donnèrent le signal d'un assaut général. Tous, se revêtant de leurs armes, depuis le chef le plus fameux jusqu'au plus humble soldat, coururent au rempart: et, dans cet assaut,

Hi GUILLAUME-LE-ROUX.

telle fut leur persévérance et leur intrépidité, que, malgré la résistance des habitants, ils forcèrent les avant-murs, obligèrent les défenseurs à se mettre à Tabri des murailles intérieures, et leur firent voir rimpossibilite.de la résistance. Et, si dans Télan qui les animait ils eussent eu des échelles ou des machines, sans nul doute ce jour-là eût vu se terminer leur glorieuse entreprise. Mais , après avoir combattu sept heures durant avec la même ardeur, ils s'aperçurent enfin que sans machines ils ne pouvaient pas faire grands progrès. Ils remirent à un autre temps la prise de Jérusalem, et se procurèrent à grandpeine des ouvriers pour élever les machines, et des bois de fabrication, qu'ils transportèrent au camp avec d'énormes dépenses. Ces matériaux les mirent à même de construire des tours, des pierriers, des trébuchets, des béliers avec des truies* pour saper les murailles. Car ils regardaient comme inutiles tous leurs travaux passés , s ils étaient forcés de renoncer à l'objet principal de leur pénible pèlerinage. Ainsi donc notre armée tout entière était occupée à construire des machines, à dresser des échelles et des /<^es; le siège traînait en longueur; et, comme le sol qui entoure Jérusalem est aride et sans eau , qu'il ^l'a ni ruisseaux, ni fontaines, ni puits, si ce n'est à une dislance de cinq ou six milles de la ville , le peuple de Dieu souffrait cruellement de la soif. Les Turcs en outre, apprenant l'arrivée des croisés, avaient

* Scrofa, probahlcincnl dos machines en forme de g/vuin.

bouché avec du sable ou d'autres matières le peu de sources qui pouvaient s'y trouver, afin d'aggraver les difficultés du siège. Four que l'eau ne put se rassenmbler sur aucun point, ils avaient brisé aussi les citernes et les réservoirs d'eaux pluviales, ou les avaient cachés pour priver les assiégeants de tout préservatif contre la soif. L'armée se dispersait donc en divers lieux pour chercher de Teau. Ceux qui étaient sortis en petit nombre et qui découvraient des sources étaient rencontrés par une troupe plus nombreuse que le même de^cin conduisait hors du camp, et qui leur disputait la possession de la fontaine : souvent même la discussion dégénérait en rixe violente. Les chevaux, en outre, les mulets, les ânes , les bestiaux, les troupeaux, épuisés par la soif et par l'aridité du sol,mou« raient , corrompus intérieurement. Le camp se remplissait d'une odeur fétide et intolérable. L'air était infecté d'un germe contagieux. Sur ces entrefaites arriva au camp un messager qui annonçait que la flotte génoise avait abordé au port de Joppé, et qui demandait aux chefs un corps de troupes pour protéger l'arrivée du convoi. Le comte de Toulouse envoya un certain Galdemar, brave chevalier, avec trente chevaux et cinquante fantassins , et lui adjoignit, de peur d'insuffisance, Raymond Pelet et Guillaume de Sable avec cinquante cavaliers. Cette troupe, étant arrivée dans les plaines de Lidda et de Uanda, rencontra six cents Turcs qui , se jetant sur les nôtres, tuèrent d'abord quatre cavaliers et plusieurs fantassins; mais à la fin les nôtres eurent le dessus,

massacrèrent deux cents Turcs et mirent le reste, en fuite. De notre côté périrent deux gens démarque, Gilbert de Crène et Aycard de Montmerle. La troupe continua son chemin jusqu'à Joppé, où elle arriva sans encombre^ , et elle en partit avec le convoi qu'elle ramena devant Jérusalem. L'armée reçut avec la plus vive joie ce renfort et cette consolation à ses maux.

Second assaut IiNterrompo par la ndït. — Au bout d'un mois de travail les machines furent enfin terminées. Alors les évéques et ceux qui pratiquaient la sagesse jugèrent bon de rétablir la paix publique , d'ordonner des jeûnes , des processions solennelles et de ferventes prières. Au jour convenu , après avoir rempli ces devoirs religieux, la plus grande partie de l'armée se couvrit de ses armes et se disposa à assiéger la ville. Tous n'avaient qu'un but , ou perdre la vie pour Jésus-Christ, ou rendre au culte chrétien la ville sainte. L'attaque commence ; ils s'efforcent d'approcher les machines des murailles pour combattre de plus près les Turcs qui résistent sur les tours et sur les remparts. Mais les habitants, ardents à se dé^ fendre, fojjt jouer leurs machines avec un horrible fracas, et lancent une multitude de traits, une pluie de fîèch^s , une grêle de pierres. Les nôtres , de leur côté, à l'abri sous les claies et sous leurs boucliers, répondent avec l'arc et la baliste, font voler les traits

• Nous adoptons pour cette phrase la variante donnée par le mss. de Cambridge.

et les cailloux qu'on peut jeter avec la main, et dans leur ardeur à s'élancer sur les remparts fatiguent et épouvantent les assiégés. Pendant ce temps, ceux qui sont placés au bas des machines et des châteaux roulants, à Taide des pierriers et des mangonneaux, dirigent contre les murailles des quartiers de roche , des pierres énormes , et à force de les battre et de multiplier les coups , espèrent ruiner les retranchements et y faire brèche. Quant à ceux qui avec des machines de moindre dimension lançaient sur les remparts des pierres moins lourdes , ils craignaient d'atteindre les nôtres , et en général leurs coups ne portaient guère : car les Turcs avaient suspendu sur les remparts, les tours et les murailles, des sacs pleins de paille et de litière, des cordes, des tapis, des matelas garnis de duvet , dont le peu de résistance devait amortir le choc des pierres , et rendre inutiles les efforts des croisés. Comme ils lançaient aussi sans relâche des pierres avec leurs machines et des traits avec leurs arcs, ils les forcèrent enfin à renoncer à ce moyen. Les nôtres alors s'attachèrent à combler le fossé avec des plâtras, des pierres, des branchages, delà terre, et à parvenir jusqu'au pied des murs. Mais les assiégés , pour détourner leurs efforts , se mirent à jeter sur les machines elles-mêmes des tréfovels* allumés, des dards enflammés enduits de soufre et d'huile , afin de les réduire en cendres. Les chefs s'empressèrent d étouffer le feu en jetant

' Vieux mot,- signifiant grosse bûche j dans le texte torres inceusos.

du sable et beaucoup d'eau sur ce dangereux incendie. Ainsi notre armée combattait, partageant sur trois points mêmes fatigues , mêmes périls ; car elle était conduite par trois chefs, le duc Godefroi, le duc de Normandie Robert , et enfin le comte de Toulouse. L'assaut dura depuis le matin jusqu'au soir, sans avantage signalé d'un côté ni d'un autre. La nuit survint et interrompit le combat.

L'assaut repris. — Magiciennes tuées. — Apparition. — Jérusalem au pouvoir des croisés. — Le lendemain de grand matin , à peine l'aurore eut-elle annoncé les premiers feux du jour, que les croisés sortirent pour recommencer l'assaut; et tous ceux qui avaient combattu la veille revenaient à la charge. Les uns, à l'aide des machines, lançaient contre les murs des pierres aussi grosses que des meules * ; les autres tâchaient d'approcher les châteaux roulants le plus près possible des murailles ; ceux-ci accablaient à coups d'arcs et de balistes les Turcs des tours pour les empêcher de se montrer , et ce soin les occupait sans relâche ; ceux-là avec des flèches et des pierres chassaient les habitants des remparts. Les assiégés ripostaient vigoureusement par des traits, des pierres et des pots fragiles enduits de soufre , de poix , de lard , de graisse , d'étoupe , de cire, de bois sec et de paille : ils avaient mis le feu à ce mélange, afin d'incendier nos machines. Us employaient aussi d'autres

' Molas asinarias. ( Voir au lexique de Faccioiati. )

instruments de guerre. Des deux côtés la lutte était meurtrière. Les uns étaient broyés par le choc des pierres ; les autres étaient percés par les flèches à travers boucliers et cuirasses ; d'autres étaient renversés par les cailloux des frondeurs. Et il était difficile de distinguer laquelle des deux armées combattait avec le plus d ardeur. 11 y avait surtout une de nos machines qui lançait contre la ville avec une extrême violence d'énormes quartiers de rocher. Les Sarrasins, ne pouvant s'^n défaire par aucun moyen, amenèrent deux magiciennes, dont les conjurations et les artifices * diaboliques devaient la frapper d'impuissance. Mais pendant qu'elles se livrent à leurs évocations et à leurs enchantements, une grosse pierre partie de cette même machine, les écrase toutes deux avec les trois servantes qui les avaient accompagnées sur le rempart, et les fait rouler sans vie du haut du mur dans le fossé. L'armée chrétienne accueille leur chute avec des applaudissements et des cris de joie : les assiégés sentent l'effroi se glisser dans leurs Ames. Cependant l'assaut s'était prolongé jusqu'à la septième heure du jour. Les nôtres, désespérant du succès, et fatigués au delà de leurs forces, résolurent d'éloigner du rempart les tours et les autres machines où le feu de^ assiégés commençait à faire des ravages , se promettant de recommencer l'attaque le lendemain. Mais voici que Dieu manifesta sa puissance , et ranima leur découragement. Car sur la montagne des

* Adopt, artibtts au lieu à^arcubvs.

494 GUILLÂUME-LE-ROUX.

Oliviers, on vit paraître un guerrier qui agitait et faisait briller une épée flamboyante, et qui donnait aux cliréliens le signal de revenir au combat et de renouveler Tassaut. A la vue de ce prodige , Godefroi est transporté de joie ; il rappelle à grands cris ses soldats qui retournent à la charge avec autant d'ardeur que s^ils n'eussent pas combattu tout le jour. Ce qui augmentait encore leurs forces et leur confiance, c'est qu'un solitaire qui habitait sur le mont des Oliviers, leur avait prédit avec assurance que ce jour-là éclairerait la prise de Jérusalem. Transportés d'enthousiasme à ces signes de la protection divine, les fidèles se regardaient comme vainqueurs. Déjà , conduites par la main du Seigneur, les troupes des comtes et du duc de Lorraine ont réussi à combler le fossé et à se frayer un chemin jusqu'au pied des murs. Les Sarrasins commencent à se fatiguer. Godefroi exhorte ses troupes à mettre le feu aux matelas remplis de duvet , aux sacs garnis de paille qui protègent les murs. La flamme s'étend , animée par le vent du nord, et une fumée épaisse se répand dans la ville. Elle s'accroît de moment en moment : ceux qui défendeni^e mur intérieur ne peuvent plus ouvrir ni le&^feuxjii la bouche , et ils abandonnent la garde du rempart. Le duc s'en aperçoit; il se saisit en toute hâte des poutres que les ennemis avaient suspendues pour nous nuire , d'un côté les amène sur la tour roulante et les y attache solidement, de l'autre les fait tomber sur les murs de Jérusalem. Alors il baisse le pont-levis dont la machine était munie , et qui vient

s^appuyer sur ces poutres. Le premier de tous , en intrépide chevalier, il paraît sur les murs de la ville. Son frère Eustache , le duc de Normandie Robert, le comte de Flandre avec ses frères Litolf et Gilbert , se précipitent sur ses pas. Ils sont suivis d'une multitude de cavaliers et de fantassins en si grand nombre, que le pont a peine à les supporter. Les Turcs voyant que les nôtres sont maîtres de la muraille, et que le duc y a planté son étendard , abandonnent les tours et les remparts , et se réfugient dans les sinuosités des rues. Cependant sur un autre point les croisés, apprenant que la plupart des chefs se sont emparés des tours, appliquent des échelles aux murailles, les escaladent et se joignent aux autres. Alors le duc Godefroi détache quelques soldats vers la porte septentrionale qu'on appelle aujourd'hui la porte de Saint- Paul , pour qu'ils Touvrènt et qu'ils introduisent ceux des croisés qui attendent au dehors. Ils s'acquittent promptement de leur commission, et toute l'armée fait son entrée dans Jérusalem , le dixième jour de juillet , la sixième férié , vers la neuvième heure*. Ainsi fut prise la ville de Jérusalem, Tan de grâce >I099, le dixième jour de juillet, la sixième férié, vers la neuvième heure , trois ans après que le peuple des fidèles s'était mis en marche pour le saint pèlerinage ; le pape Urbain 11 gouvernant l'église romaine, Henry régnant sur l'empire des Romains, Alexis sur l'empire des Grecs , Philippe étant roi de

* Un vendredi, à trois heures après midi (jour et heure de la passion).

France, Guillaume- le -Roux d'Angleterre, et enfin pendant le règne éternel de celui qui est au-dessus de tous , de notre Seigneur Jésus-Christ , à qui soient honneur et gloire dans les siècles des siècles !

Massacre des Sarrasins. — Après la prise de la cité sainte, le duc Godefroi et tous les fidèles qui raccompagnaient se répandirent, Tépée nue, sur les places publiques, massacrant sans distinction tous les ennemis qu'ils rencontraient. Telle était la quantité des corps morts et des têtes coupées qu'on ne pouvait plus ni marcher , ni passer , si ce n'est sur des cadavres. Tous ces faits étaient encore inconnus au comte de Toulouse et aux autres chefs , qui combattaient vigoureusement au bas de la montagne de Sion. Mais quand ils entendirent les clameurs des Turcs et des croisés, et les cris des mourants, ils comprirent que la ville était prise d'assaut et que nos troupes étaient victorieuses. Aussitôt ils appliquèrent des échelles à la muraille, et sans trouver d'obstacles ils atteignirent les remparts, semant la mort sur leur passage/Toutes leurs troupes les eurent bientôt suivis : oi\, il aiyiva que les Turcs qui cherchaient à éviter l'épee victorieuse de Godefroi et de ses compagnons, tournèrent de ce côté , rencontrèrent les soldats du comte, et tombèrent ainsi de Scylla en Charybde. Alors eut lieu par toute la ville un si épouvantable carnage, que les vainqueurs eux-mêmes eurent horreur et dégoût d'avoir versé tantde sang. Cependant Tancrède, apprenant qu'une multitude de Sarrasins s'étaient

AiVNEE ^099. 197

enfermés clans l^enceinte du temple \ y courut avec une troupe de gens de guerre , en força les portes , et après un grand massacre s'empara , dit-on, de richesses immenses en or et en argent : à cette nouvelle les autres princes y introduisirent des cavaliers et des fantassins, qui passèrent au fil de Tépée tous ceux qu'ils y trouvèrent et firent couler le sang par torrents. « Ui assure que dans Tenceinte de ce temple il périt jusqu'à dix mille Turcs, sans compter tous ceux qui avaient été tués par la ville et dont le nombre n'était pas moindre ; car les nôtres, courant çà et là sur les places et dans les rues, pénétraient dans les lieux les plus retirés , traînaient hors de sa maison , hors de son asile le plus secret , le père de famille , avec sa femme , ses enfants et tous les siens , et les tuaient en pleine rue , ou les jetaient du haut en bas et leur brisaient la tête. Quiconque réussissait le premier à forcer une maison ou un palais et à y entrer , acquérait sur la demeure et sur toutes les richesses qu'elle renfermait un droit irréfragable; et comme les assiégeants étaient convenus que dans le pillage de la ville , la possession du premier occupant deviendrait héréditaire , celui qui pouvait entrer le premier dans un édifice quelconque clouait à la porte un étendard , un bouclier, ou toute autre arme, pour annoncer à

* Julien essaya en vain de faire rebâtir le temple de Jérusalem, détruit ])ar Titus. Omar, en 640, reconstruisit sur remplacement de l'ancien temple une grande mosquée. C'est là sans doute le ^''in^/hun dont parle, ici et plus bas, Matthieu Paris. '

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ceux qui surviendraient que la place était prise et qu'ils devaient ailleurs porter leurs pas.

Visite des lieux saints. — Richesses trouvées a Jérusalem. — Après s'être emparés de Jérusalem et de toutes les dépouilles qu'elle renfermait , et avoir apaisé le désordre, les pèlerins victorieux déposèrent les armes. Pleurant et gémissant en signe d'humilité, les pieds nus, pleins d'une ferveur ardente, ils commencèrent à aller visiter les lieux que le Sauveur avait daigné sanctifier par son adorable présence , et spécialement 1 église consacrée à sa passion et à sa résurrection divines. C'était un admirable spectacle que de voir les fidèles des deux sexes s'avancer pieusement vers les lieux saints , transportés d'une joie douce et recueilie, versant d'abondantes larmes, et remerciant le Seigneur pour sa bonté qui les avait conduits au terme de leur pèlerinage , pour sa munificence qui accordait à leurs travaux et aux combats qu'ils avaient soutenus pour lui une récompense bien au-dessus de leurs mérites. Tous en outre avaient dans le cœur l'espoir assuré d'une rétribution future; les bienfint^ qu'ils recevaient en ce jour leur étaient un gage-certain des bienfaits plus grands qui leur étaient réservés : la possession de cette Jérusalem terrestre, but de leur pèlerinage, les faisait en quelque sorte participer à la Jérusalem des cieux. En même temps les évéques et les prêtres avaient purifié les églises de la ville et surtout l'enceinte du temple, des cadavres qui y étaient amoncelés et de

Ifjutes les souillures païennes; après avoir consacré au vrai Dieu ces lieux sanctifiés, ils y célébrèrent en présence de Tarmée des messes solennelles en rhonneur d'un si heureux succès, et rendirent grâces aux vainqueurs. Or, ce jour-là quelques-uns virent apparaître dans la cité sainte cet homme si recommandable par toutes les vertus , Aymard, évéque du Puy, qui était mort à Antioche (comme nous Tavons dit en passant), et qui même, au dire de plusieurs croisés dignes de foi, était monté le premier sur les murs de Jérusalem et avait animé les autres à y entrer avec lui. Ces mêmes personnes assurèrent qu'elles le voyaient encore et de leurs yeux corporels, visitant les saints lieux avec les princes chrétiens. Une foule d'autres, qui pendant le pèlerinage s'étaient pieusement endormis dans le Seigneur, furent vus aussi par une foule de gens : ils accompagnaient le peuple de Dieu et parcouraient avec ferveur les lieux saints. Le vénérable Pierre Termite qui, cinq ans auparavant, avait rendu visite au patriarche, au clergé et au peuple de Jérusalem, et dont la sollicitude avait déterminé les princes d'Occident à la croisade , fut reconnu par tous les habitants. Ils l'entouraient à genoux et les yeux baignés de larmes ; ils le remerciaient avec ardeur d'avoir mis tant de zèle et de fidélité à exaucer leurs prières, et d'avoir décidé les rois et les princes à se dévouer à tant de travaux pour la cause du Christ. Quand ils eurent accompli ces devoirs religieux, les princes revinrent dans les demeures et dans les maisons que

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leurs serviteurs leur avaient préparées ; et la ville était si bien pourvue de provisions de toute espèce , que, depuis le premier jusqu'au dernier, tous commencèrent à regorger de biens. En effet, outre la quantité d'or et d'argent, de pierreries , de vêtements précieux qu'on avait trouvés dans les édifices et dans le pillage des maisons , il y avait en abondance du blé, du vin , de l'huile , et de l'eau dont la privation les avait tant fait souffrir pendant le siege. Aussi ceux qui s'étaient emparés des maisons , pouvaient céder à leurs frères indigents autant de vivres que besoin en était. Et d'ailleurs , comme le lendemain de la victoire et les jours suivants , tout ce qui pouvait se vendre était exposé dans le marché public à des prix très-modérés , les plus pauvres du peuple se procurèrent largement ce qui leur était nécessaire.

Élection du roi et du patriarche. — Les chefs croisés passèrent à Jérusalem dans le repos et dans la joie sept jours , le temps consacré * par le Créateur ; le huitième jour ils se réunirent pour décider, avec l'inspiration de l'Esprit Saint, auquel de leurs collèguesJlsjBOnféreraient la souveraineté du pays et le pouvoir royal dans la cité sainte. Après qu'on eut écarté des prétentions rivales , tous les suffrages se réunirent sur le duc Godefroi , et le nouvel élu vint se présenter au saint sépulcre , au milieu des cris de joie , des hymnes et des cantiques. Us s'occupèrent

■* QatiiB dies septem..,. tcmpus spirituale exegissent, etc.

aussi (rétablir un patriarche à Jérusalem. Avec la protection du duc de Normandie, Robert , un certain évéque de Matera , en Calabre , éleva sur le siège patriarcal un Arnolf, son ami et fils de prêtre, connu parmi les pèlerins pour son incontinence et pour la légèreté de ses mœurs ; mais sa mort, qui arriva peu après , le força de déposer une dignité dont il n'était pas digne. Après lui le siège resta vacant pendant cinq mois , et les princes qui étaient encore présents, après une mûre délibération , donnèrent le titre de patriarche et le soin des âmes au vénérable Daimbert. II avait été auparavant évéque de Pise ; c'était un homme fort instruit et habitué , dès son enfance , aux affaires ecclésiastiques.

Arrivée d'Emiren a Ascalon. — Les croisés marchent A sa rencontre et le mettent en fuite . — Les fidèles venaient à peine de conquérir la ville sainte , lorsque le sultan d'Egypte , qui était aussi prince de Damas, apprenant la prise de Jérusalem , fit venir le chef de sa milice El-Afdal , et lui ordonna de rassembler toutes les forces de l'Egypte et de son vaste empire , de remonter vers la Syrie et de faire disparaître ce peuple téméraire de la surface de la terre y de manière à anéantir jusqu'à son nom. Cet El-Afdal était Arménien de nation , et né de parents chrétiens. L'espoir d'obtenir d'immenses richesses lui avait fait abjurer sa foi ; il avait reçu le nom dTmiren avec les eaux de la régénération; mais depuis son apostasie, on l'appelait El-Afdal. Cet ennemi de la croix réunit

donc toutes les forces de TÉgypie , de TArabie et de Damas , et arriva à Asealon où il campa avec ses troupes , pour marcher ensuite sur Jérusalem. Alors les pèlerins, qui ne craignaient rien tant que de souffrir encore une fois les misères d'un siège , se réunirent, clergé et peuple. Tous, recourant d'abord aux armes spirituelles , se rendirent au saint sépulcre, le cœur contrit, pleurant et priant humblement. Là , prosternés sur le sol , ils implorèrent le Dieu de miséricorde , le suppliant de délivrer son peuple d'un si grand danger. Le Seigneur leur donna la confiance; ils partirent de Jérusalem et se dirigèrent vers Asealon pour attaquer bravement Tennemi ; ils portaient avec eux une partie du bois de la sainte croix, qu'un habitant de Jérusalem , nommé Syrus , avait récemment présenté aux princes comme un dépôt conservé depuis bien longtemps dans sa famille. Cependant Godefroi , le nouveau roi de Jérusalem , arriva à Ramla avec les autres chefs croisés , et là il eut Tavis certain qu'Emiren était à Asealon avec ses troupes. Alors il se Hf précéder par deux cents cavaliers qui , s'étant lïfi^eu avancés pour reconnaître la direction et la position des ennemis , rencontrèrent des troupeaux de bœufs ' , de chevaux et de chameaux avec les pasteurs qui les ^jardaient. Quand les nôtres les

♦ Ce passage est mutilé dans le texte et n'est l'objet d'aucune variante ou addition. — Le manuscrit de la Biblioth. roy. (6048 H.) rétablit ainsi la lacune : Etquùm aliquantulùm processissent inveneruntarmenta 6o'<m, equorum et pastorcs (?) corumdem.

eurent atteints , les cavaliers chargés de défendre les bergers, et les bergers eux-mêmes , prirent la fuite , laissant les troupeaux sans gardiens On en prit cependant quelques-uns, dont les rapports firent connaître qu'Emiren , qui avait établi son camp à sept milles de là , se proposait de détruire Tarmée chrétienne dans deux jours. Notre armée se composait de douze cents cavaliers et de six mille fantassins tout au plus qui , décidés à engager le combat , se partagèrent en neuf corps. Trois prendront les devants; trois autres placés au milieu seront suivis des trois derniers, en sorte que , de quelque côté que l'ennemi doive attaquer , il trouve un triple front de bataille. Les croîsés , après s'être emparés sans peine de ce butin dont j'ai parlé et dont la quantité dépasse le calcul , passèrent joyeusement la nuit dans ce lieu même. Dès que le matin fut venu , les clairons et les trompettes sonnèrent , les troupes se rangèrent , et tous se mirent en marche avec autant d'ordre que s'il n'y eût eu qu'un seul homme , en se recommandant au Dieu qui donne la victoire , et en plaçant leurs espérances en lui. Tout à coup, au moment où nos légions , avec la régularité qu'exige la discipline, s'avançaient lentement au combat, voici que les troupeaux, poussés, on peut le croire, par une inspiration divine , se mettent à courir à droite et à gauche sur le flanc de l'armée , dressant leurs cornes et leurs queues, et sans que rien puisse les arrêter. Les ennemis aperçurent de loin cet étrange spectacle ; mais ayant la vue Iroubléepar les rayons du

soleil, ils perdirent courage même avant de combattre , car ils pensèrent qu'une multitude innombrable venait les attaquer : ils étaient cependant eux-mêmes fort no.-nbreux. Le duc de Normandie , Jlobert , que ses bauts faits mettent souvent en scène, conduisait ce jour-là les croisés , et portait leur drapeau; il vit de loin l'étendard de 1 émir*, dont le bois , surmonté d'une pomme d'or et couvert en argent, reluisait au soleil. Pensant bien que l'émir se tenait auprès de son étendard , il se jeta intrépidement au milieu des ennemis , perça jusqu'à lui , et le frappa d'un coup mortel. Ce trait d'audace jeta l'é pouvante dans le cœur des gentils.

Lamentations d'Emiren. — Pillage de son camp. — L'émir alors respirant à peine et blessé mortellement, jeta un profond soupir et exhala ses plaintes en ces termes : « O créateur de toutes choses , quel événe- « ment! quel funeste malheur! quel sort jaloux nous <( poursuit 1 Hélas ! quel déshonneur ineffaçable , « quel opprobre éternel est imprimé à notre nation ! <( Ddufeur amère ! j'ai rassemblé , j'ai amené justi qu'ici deux cent mille cavaliers et tant de fantas- « sius, que leur multitude est innombrable : je croyais « qu'ils pouvaient conquérir le monde entier , et voici « que mille cavaliers et quelques milliers de fantas- « sins, car ils ne sont pas plus , suffisent pour les tailler (( honteusement en pièces. Ah , sans nul doute , ou

^ Jd 'riravisi staadardiim.

ANNEE <090. 20r>

« leur Dieu est tout-puissant et combat pour eux , ou « bien le nôtre est irrité contre nous et nous chAtie « dans sa terrible colère. Et maintenant, en admet- « tant les chances les plus heureuses, je ne me relè- « verai pas de ma défaite, mais je retournerai dans « ma patrie pour y vivre déshonoré le reste de mes « jours. » Ainsi il se plaignait douloureusement et se lamentait avec beaucoup de larmes et de soupirs. Au moment où les Turcs se préparaient à fuir , un chevalier lorrain , qui se tenait au dernier corps d'armée avec le duc Godefroi et chevauchait à ses côtés , leur coupa la retraite en occupant la plaine ; tandis qu'au premier corps d'armée, le duc de Normandie, Robert, pénétrait dans leurs rangs avec ses chevaliers et ses archers ; de l'autre côté les nôtres les prirent en queue, et en firent à leur aise un horrible carnage. Quant à l'émir , on le plaça sur un dromadaire qui l'emporta rapidement loin d u théâtre d u com bat . Après cette victoire , gagnée par la protection céleste, notre armée entra dans le camp des ennemis ; elle y trouva de l'or et de l'argent, des meubles de toute espèce , des pierreries, des richesses étrangères qui sont tout à fait inconnues dans nos contrées , et tout cela en si grande quantité, que les croisés, rassasiés jusqu'au dégoût , dédaignaient miel et gâteaux , et que le plus misérable pouvait dire : « L'abondance me rend « pauvre. » Le duc Hobert acheta pour vingt marcs d'argent l'étendard de Témir à ceux qui s'en étaient emparés pendant qu il poursuivait l'ennemi, et vint le déposer sur lé saint sépulcre , en mémoire d'un si

mémorable triomphe. Un autre acheta l'épée de ce même émir pour quarante besans d'or. Ainsi , après avoir mis en fuite leurs adversaires , et avoir remporté ce grand succès, dû à la faveur divine , ils retournèrent, pleins de joie, à Jérusalem, chargés de dépouilles et emmenant avec eux un immense butin.

DÉPART DE LA PLUPART DES CHEFS. — TaNCRÈDE PRINCE DE

ïiBÉRiADE, PUIS d'Antioche. — Tout étant donc terminé pour le bien , et leur vœu de pèlerinage étant heureusement accompli, le duc de Normandie Robert et le comte de Flandre revinrent dans leurs états. Quelques-uns racontent que le duc Robert n'ayant pas voulu lors de l'élection accepter le royaume de Jérusalem , s'attira la colère de Dieu , et que désormais, tant qu'il vécut, il ne lui arriva rien d'heureux, comme le prouvera la suite de cette histoire. Après le départ des princes pour l'Europe , le roi Godefroi, qui n'avait gardé avec lui que le seigneur Tancrède, le coffi^e Garnier de Grai , et quelques autres chevaliers d^Occident, gouverna vaillamment et sagement ïe^yaume que Dieu lui avait confié. 11 céda en souveraineté et en possession héréditaire la ville de Tibériade sur le lac de Génésareth, avec tout le comté de Galilée et la ville maritime de Caiphas, appelée aussi Porphyria, au seigneur Tancrède, qui dans sa principauté s'appliqua tellement à plaire à Dieu , qu'aujourd'hui encore les églises de cette contrée se glorifient de son patronage. Lorsque deux ans après il se rendit aux prières de ceux qui l'appelaient à la

souveraineté d'Antioche , il enrichit par une foule de largesses cette église déjà si fameuse dès les temps anciens. 11 conquit aussi beaucoup de villes et de châteaux, et recula fort loin les bornes de ses domaines.

Brève description de la Palestine. — Étymologie DD NOM de Jérusalem, — Nous savons que la cité sainte de Jérusalem est bâtie sur de hautes monta{]nes et dans la tribu de Benjaihin. A Toccident se trouvent la tribu de Simeon , le pays des Philistins, et la mer Méditerranée , où est située la ville de Joppé , à vingtquatre milles de Jérusalem. Entre cette dernière ville et la. mer, s'élèvent le bourg fortifié d'Emmaùs, Mod in \ le refuge des saints Machabées, Nobe, la ville des prêtres , et Dispolis ou Lydda. Ce fut là que Pierre guérit le paralytique Enée, qu'il logea chez le corroyeur Simon , qu'il reçut les messagers du centenier Corneille ; c'est près de là, à Joppé, qu'il ressuscita parmi les disciples une femme nommée Tahithe^. A l'orient de Jérusalem' coule le Jourdain , et s'étendent le désert de quatorze milles où vécurent les fils des prophètes, la vallée des Forêts et la mer Morte.

* Mathathias, fuyant la tyrannie d'Antiochus Épiphane, s'était retiré sur la montagne de Modin avec ses cinq fils Jean , Simon , Judas , Éléazar et Jonathas. Cest de là que les Machabées donnèrent le signal de la résistance.

^Les Actes des apôtres disent que Pierre alla de Lydda à Joppo pour ressusciter Tabithe. Ce fut à Joppé qu'il logea chez Simon et reçut les messagers de Corneille. Mais cetle inexactitude est sans importance.

En deçà du Jourdain se trouvent Jéricho et Galgala , la demeure d'Elisée : au delà du Jourdain Galaad , Basan, Ammon et Moab , dont le territoire fut partagé plus tard entre les tribus de Ruben , de Gad et la demi-tribu de Manassé \ Tout ce pays aujourd'hui est désigné sous le nom général d'Arabie. Au midi se prolonge la tribu de .luda où Ton voit Bethléem , lieu consacré par la nativité du Sauveur, Thécua, la ville des prophètes Habacuc et Amos , Hebron , nommé aussi Cariatharbé ^, tombeau des saints patriarches. Au septentrion on trouve Gabaon , célèbre par la victoire de Josué, fils de Nun, la tribu d'Éphraïm, la ville de Silo, Sichar % le pays de Samarie , Bethel, témoin de l'impiété de Jéroboam , Sébaste , tombeau d'Elisée et d'Abdias, célèbre par le martyre de Jean Baptiste : on l'appelait anciennement Samarie, du mont Somer , nom que prit aussi tout le pays qui composait le territoire des rois d'Israël. On y voit aussi Néapolis ou Nicopolis *. Ce fut là que les fils de Jacob, Simeon et Levi, pour vent^er le viol dont Sichem, filsd'Hémor, s'était rendu coupable envers leur sœur Dina , le passèrent lui et tous les mâles ^

' C'est-à-dire la demi-tribu orientale ; car la demi-tribu occidentale se trouvait sur la Méditerranée, et comprenait Césarée, Samarie, etc.

" Gariath-Arbé, c'est-à-dire la ville d'Arbé.

^ Probablement Sichem.

^ Aujourd'hui Naplouse, probablement Salem, dont parle rÉcriture, près de Scythople ou Scythopolis.

"Nous traduisons (ilios par les mâles, conformément au récit de la Genèse. Le chapitre xxxiv de la Genèse nous fait assister à ce drame sanglant, où les fils de Jacob montrent autant de perfidie que de cruauté.

au fil de Tépée, puis livrèrent la ville aux flammes. Mais la métropole de la Judée, c'est Jérusalem, nommée d'abord Salem dans les anciennes écritures à cause de Sem , fils aîné de Noë qui la fonda et y régna. Il fut depuis appelé Melchisedech , et offrit le pain et le vin à Abraham qui revenait du massacre des quatre rois. On croit que ce Melchisedech est le roi de justice sauvé par Dieu du déluge pour que le Christ naquît de sa race *. D'après saint Jérôme, il y avait aussi en ce temps-là une autre ville du même nom de Salem , sur laquelle régnait également ce même Melchisedech, et dont les ruines sont montrées encore aujourd'hui près du cours du Jourdain. Salem de Judée fut prise par les Jébuséens, qui l'appelèrent Jebus. De leur nom et de celui de Salem on fit Jébu-

* Matt. Paris adopte l^opinion des docteurs latins qui voient dans Melchisedech, Sem, fils de Noë. Dans le chapitre VII de son Êpîire aux Hébreux , saint Paul explique , en faveur de la loi nouvelle , la tradition relative à ce personnage mystérieux , « qui est , » dit-il , « sans « père , sans mère , sans généalogie , qui n^a ni commencement ni fin de « sa vie, et qui étant ainsi Timage du Fils de Dieu, demeure prêtre pour « toujours. » H établit de là la supériorité du sacerdoce de Melchisedech, c'est-à-dire de Jésus, sur le sacerdoce de Levi, du sacerdoce chrétien sur le sacerdoce légal. Quoi qu'il en soit de l'existence réelle ou symbolique de Melchisedech , on ne peut y voir un ange, comme l'a cru Origène, ni l'Esprit saint, comme le prétendaient les disciples de l'hérétique Théodore. Quant à la ville de Salem dont Melchisedech était roi, Josèphe, saint Jérôme et d'autres y voient Jérusalem, bien que le même saint Jérôme, dans une lettre à Evagre , croie qu'il s'agit de Salem des Sichimites. 11 hésite dans son opinion , mais ne dit pas que Melchisedech régnait à la fois sur deux villes du nom do Salem , ainsi que le passage de Matt. Paris pourrait le faire penser.

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