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saleiïi , puis Jérusalem en changeant le b en r. David ayant chassé le roi Jebus, on l'appela la cité de David, et, sous le règne de son fils Salomon, on l'appela Jérosolyme, c'est-à-dire Jérusalem de Salomon. Quarante-deux ans après la passion de Notre-Seigneur , en punition des péchés des Juifs , la ville fut assiégée par Titus , fils de Vespasien et général des Romains , qui s'en empara et la détruisit, en sorte que, pour accomplir la malédiction de Dieu , il n'en resta pas pierre sur pierre*. Un demi -siècle après, Elius Adrianus , quatrième empereur après Titus , la rebâtit et l'appela de son nom Elia. Avant sa ruine, Jérusalem était située sur le versant rapide qui s'incline tout à fait du côté de l'orient et du midi, et s'appuyait sur le flanc de la montagne de Sion et de la montagne de Moria : elle n'avait sur ces eminences que le temple et une citadelle nommée Antonia. Adrien la réédifia sur le faîte même de ces deux montagnes ; et par les constructions nouvelles, le calvaire témoin de la passion et de la résurrection de Jésus- Christ;, et qui jusqu'alors était hors de la ville ^, se trouva renfermé dans l'enceinte des murailles.
* Aucun passage authentique n'autorise à croire que Jérusalem ait été complètement détruite par Titus. Ce ne fut qu'après la révolte des Juifs sous Adrien que cette ville, prise et saccagée de nouveau, fut ruinée au point que les pierres servirent à rebâtir Elia Capitolina. Adrien ne comprit point dans sa nouvelle ville remplacement de Tancienne; il défendit aux Juifs d'y entrer, et fit même, dit-on, labourer la place où s'élevait jadis le temple.
' Ainsi que le saint sépulcre , qui était également au nord de l'an-
ANNEK ^099. 2\\
Description de Jérusalem et de ses environs. — LiEDX célèbres. — Cette ville sainte et chérie de Dieu est plus petite que les plus grandes et plus grande que les médiocres. Elle va en s'allongeant, et est de forme carrée , mais plus longue que large. Des vallées profondes Tentourent de trois côtés. Vers Torient s'étend la vallée de Josaphat, au fond de laquelle s'élève Téglise de la sainte mère de Dieu. C'est là qu'elle fut ensevelie, à ce qu'on croit, et l'on y montre son glorieux tombeau. Au fond de cette vallée passe le torrent de Cédron, qui a pour source les eaux pluviales, et dont il est dit : « Il est sorti au delà du tor- « rent de Cédron, etc. ; » du côté du midi s'étend la vallée de Gehennon , contiguë à la précédente qui échut par le sort à Benjamin et à Juda, quand la terre fut partagée au cordeau. La vallée se prolonge jusqu'au faîte de la montagne, qui redescend au revers de Gehennon à l'occident. Là est Acheldemach , c'està-dire le champ du sang, acheté au prix du Seigneur, et qui sert de lieu de sépulture aux étrangers. A l'occident de cette même vallée est située l'ancienne piscine, célèbre au temps des rois de Juda \ et plus loin la pis-
cienne Jérusalem. — La nouvelle ville d'Élia s'étendait beaucoup moins du côté du midi, et, dans le quatrième siècle , la montagne de Sion était encore inhabitée.
* C'est probablement l'ancienne piscine nommée probatique , parce qu'on y lavait les animaux destinés aux sacrifices. Quant à la grotte du Lion, Spelunca Leonis^ le silence de d'Ànville et de M. de Chateaubriand dans sa belle description des environs de Jérusalem nous fait penser qu'une faute de texte a pu se glisser ici, et qu'on doit lire Absalc-
cine supérieure dite du Patriarche, auprès de ce cimetière qui se trouve dans une grotte surnommée la grotte du Lion. Du côte du septentrion, on arrive à Jérusalem par un chemin uni : c^est le lieu où , dit-on , le premier martyr Etienne fut lapidé. Le patriarche de la cité sainte a sous sa dépendance quatre archevêchés , celui de Césarée , celui de Tyr , celui de Nazareth , celui de Pétra ou Montréal. Le premier siège est en Palestine , le second en Phénicie , le troisième en Galilée , le quatrième dans la province des Moabites. L'archevêque de Césarée a pour suffragant Tévêque de Sébaste ; celui de Tyr a pour suffragants les évêques d'Acre , de Sidon , de Beryte , de Béline ou Césarée de Philippe *; celui de Nazareth a pour suffragant I evêque de Tibériade. L'archevêque de Pétra n'a qu'un seul suffragant, le chef de l'église grecque sur le montSinaL Sans aucun intermédiaire, le patriarche étend sa juridiction sur les évêques suffragants de Bethléem , de Lydda , et sur celui d'Hebron , lieu où furent enterrés Adam et Eve , ainsi qu'Abraham , Isaac et Jacob. Dans la ville il y a des lieux vénéra-
nis. On sait qu'une tradition, qui ne peut soutenir la critique, donne les noms de sépulcres d'Absalon, de Zacharie et de Josaphat à plusieurs monuments d'architecture juive dorique, situés au delà du Cédron , non loin du mons OffensioniSi Cependant la nature du passage et le mot cœmiieriwwi, sembleraient faire croire qu'il s'agit des sépulcres des juges. ( Voyez Vltinéroire , tome ii , pag. 77 etsuiv. ) * Bâtie par Philippe, lils d'Hérode, aux sources du Jourdain. On l'appelle aussi Beline ou Bolbek. ( Voyez^ pour la division ecclésiastique de la Palestine au moyen âge, les notes de Vltinéraire, tome il.)
bles, tels que l'église de la résurrectif^n sur le calvaire ou Golgotha , avec des chanoines noirs sous rautorilé d'un prieur, le temple de Dieu avec un ordre militaire, un autre temple où sont établis des clercs. Dans l'église de la montagne de Sion , se trouvent des chanoines réguliers sous l'autorité d'un abbé; dans l'église du mont des Oliviers , des chanoines réguliers sous l'autorité d'un abbé; dans Féglise de la vallée de Josaphat, des moines noirs sous l'autorité d'un abbé; dans l'église latine, des moines noirs sous l'autorité d'un abbé. Tous ces chefs de communautés sont mitres , et ont droit, aussi bien que les évêques, d'assister le patriarche dans son ministère. Il y a aussi d'autres villes qui n'ont pas d'évêques , comme Ascalon, qui dépend de l'évéque de Bethléem ; Joppé, des chanoines du Saint-Sépulcre; Neapolis, des desservants du temple; Caïphas , de Tarchevêque de Césarée. Nazareth est le lieu où naquit Marie mère de Dieu , et où le fils du Très-Haut descendit dans le sein d'une vierge. C'est à Bethléem que naquit le pain céleste. Le Jourdain est le fleuve où Jésus-Christ fut baptisé. Près de là est un autre lieu où le Christ jeûna et fut tenté parle diable; le lac de Genesareth, où Jésus- Christ appela ses disciples et fit plusieurs miracles; le montThabor, où eut lieu sa transfiguration; la montagne de Sion, où le Sauveur fit la cène avec ses disciples, où l'Esprit saint descendit sur eux, où la mère de Dieu quitta ce monde; le calvaire, où le Christ fut mis en croix et mourut;* le sépulcre où il fut enseveli et ressuscita le troisième jour ; le mont des Oliviers,
OÙ, monté sur uife ânesse, il fut honoré parles enfants, et d'où il fit son ascension glorieuse ; Bethanie où il ressuscita Lazarre ; Siloë, où il rendit la vue à un aveugle de naissance; Gethsemani, c'est-à-dire la vallée de Josaphat, où le Christ fut pris par les Juifs, et où Marie fut ensevelie ; Téglise de Saint-Étienne , où le martyr succomba sous les pierres; Sébaste, où Jean-Baptiste fut enterré ainsi que les prophètes Elysée et Abdias. — Mais c'est assez parler de la terre de Jérusalem et de la sainte cité.
Construction d'un palais a Westminster. — Expédition DE GUILLAUME-LE-ROUX DANS LE MaINE.— FaITS
divers. — Cette même année, qui est l'an 1099 depuis la naissance du Christ, le roi des Anglais, Guillaume , revint de Normandie en Angleterre , et tint d'abord sa cour à Westminster, dans le palais nouvellement bâti. Comme il était allé le visiter avec ses chevaliers , ceux-ci dirent que cette demeure était trop grande et plus considérable qu'il ne fallait. Le roi leur répondit : « Elle n'est pas encore à moitié « de la grandeur que je compte lui donner : ce n'est a qu'une chambre à coucher en comparaison du « palais que je me propose de construire. » Peu après, tandis qu'il était à chasser dans la Forêt- Neuve , arriva du Mans un messager qui lui annonça que ses gens y étaient assiégés. Aussitôt il se dirigea vers le bord de la mer, et s'embarqua précipitamment. Les matelots lui disaient : « Pourauoi , ô le « plus grand des rois, te mettre en mer par une si
« horrible tempête? Ne crains-tu pas péril de mort? » Mais lui : « Je n'ai jamais entendu dire qu'un roi se « fût noyé. » Et il traversa la mer. Dans tout le cours de sa vie , c'est le seul trait qui lui acquît de la réputation et lui fît honneur. De là il gagna le Mans , chassa du pays le comte Élie*, reconquit la cité , et repassa en Angleterre. Cette même année, le roi Guillaume donna lévêché de Durham à Ranulf-le- Chicanier^, fort méchant homme , et Osmond, prélat de Salisbury, quitta ce monde. Cette même année , dans l'été , on vit du sang sortir en bouillonnant de terre , près de Fischam-Steed , dans le Berkshire, et, après ce prodige, le ciel parut tout rouge pendant une nuit entière , comme s'il était en feu.
Mort de Guillaume-le-Rocx. — Détails. — L'an du Seigneur li 00, le roi des Anglais, Guillaume, surnommé le Roux, tint sa cour en grande pompe à Glocester, pendant les fêtes de Noël; à Winchester, pendant celles de Pâques ; à Londres , vers le temps de la Pentecôte. Le lendemain du jour de Saint- Pierre-aux-Liens , il partit pour aller chasser dans la Forêt-Neuve. C'est là que Gaultier Tyrel, en voulant frapper un cerf de sa flèche , atteignit le roi , qui ,
* Cet Élie de la Flèche avait acheté pour dix mille sols, au rapport d'Orderic Vital , le comté du Maine à son cousin Hugues. La fille d'Elie épousa Foulques, comte d'Anjou, et de ce mariage naquit Geoffroy Plantagenet , père du roi d'Angleterre Henry 11.
^ Adopt, la leçon du Glossaire : PlacUatori.
2f§ ' GUILLAUME -LE -ROUX.
percé au cœur , tomba à terre sans prononcer un seul mot , et termina sa vie cruelle par cette mort misérable. Cet événement avait été précédé de plusieurs présages ; car ce même roi Guillaume , la veille de sa mort , vit en songe le sang jaillir de son corps , comme il jaillit après une saignée, [.a trace de son sang se prolongeait jusqu'au ciel , obscurcissait le jour et en voilait la lumière. Le roi , se réveillant en sursaut et adressant une prière à la vierge Marie , se fit apporter des flambeaux , ordonna à ses serviteurs de rester dans sa chambre , et passa le reste de la nuit sans dormir. Le matin , au lever de Taurore , un moine d'outre-mer, qui était venu à la cour du roi pour les affaires de son église , raconta à Robert , fils d'Aymon , seigneur puissant et l'un des familiers du roi , un songe étonnant et épouvantable qu'il avait eu cette nuit même. « J'ai vu , disait-il , pendant mon « sommeil , le roi entrer dans une église , et , d'un « geste superbe et dédaigneux (c'était en effet sa « coutume) , il a semblé mépriser les assistants; puis, « saisissant le crucifix avec les dents , il a mordu les M bras de Jésus et lui a presque cassé les jambes. « L'image du Christ, après avoir longtemps supporté « ces outrages , a étendu enfin le pied droit et a poussé « le roi si violemment , qu'il est tombé sur le dos et a « mesuré le pavé. Alors nous avons vu , pendant qu'il « était ainsi renversé , sortir de sa bouche des flammes « si pressées et si épaisses, qu'un nuage de fumée , « comme un vaste chaos , s'éleva en tourbillonnant « jusqu'aux astres. » Robert vint rapporter cette vi-
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sion au roi , qui poussa de grands éclats de rire , et dit : « Songe de moine ! Songe de moine qui veut « gagner ! donne-lui cent sols , pour qu'il n'ait pas « rêvé en pure perte. » Cependant , la nuit qui précéda le jour de sa mort *, le roi avait eu aussi une terrible vision; il avait aperçu un enfant très-beau qui se tenait sur un autel. Pressé par la faim et par une étrange envie , il s'était approché el avait mordu à la chair de l'enfant , laquelle lui avait paru très-savoureuse. Comme il voulait s'en repaître encore , l'enfant, d'un œil étincelant et d'une voix menaçante, lui avait dit : « Arrête , tu en as assez ! » Le roi, réveillé , consulta dès le matin un évoque sur ce songe qui le préoccupait. L'évèque , voyant dans ce rêve le signe de la vengeance divine , lui dit : « Cher sire , « cessez de persécuter l'Eglise, car, en vérité, c'est « un avertissement de Dieu qui vous punit douce- « ment; mais n'allez pas chasser comme vous en « avez dessein. » Le roi ne lint pas compte de ces avis salutaires , et entra dans la forêt pour y chasser. Tout à coup un grand cerf passa devant lui , et le roi de crier au chevalier qui l'accompagnait ( c'était Gaultier Tyrel ) : « Tire , tire donc , de par le diable I »* Le trait partit , et l'on peut rappeler ici ce vers en quelque sorte prophétique et parfaitement applicable :
« Le trait une fois lancé vole, et rien ne peut le rappeler. »
' C'est donc dans cette même nuit où eut lieu la première vision; mais Matthieu Paris dit que le roi ne put pas se rendormir. Il nous scml)le retrouver ici des détails ajoutés après coup.
La flèche vint se heurter contre un arbre , fit un détour , et alla frapper le roi juste au milieu de la poitrine. 11 tomba sur le coup. Tous ceux qui raccompagnaient à la chasse , Gaultier Tyrel le premier, s^enfuirent de côté et d'autre. Des passants trouvèrent le corps baigné dans le sang et déjà livide ; ils le placèrent sur un mauvais chariot de charbonnier traîné par une maigre haridelle. Le paysan se vit obligé de transporter le corps du roi à la ville voisine ; mais , en passant dans un chemin boueux et creusé d'ornières, son fragile chariot se rompit, et il abandonna à ceux qui voudraient s'en charger le cadavre raide et fétide étendu au milieu de la boue. A la même heure, le comte de Cornouailles, qui était allé chasser dans une forêt éloignée de deux journées de marche de celle où ces événements se passaient , se trouva par hasard seul et éloigné de ses compagnons. 11 rencontra alors un grand bouc tout velu et tout noir^, qui emportait le corps de Guillaume, tout noir aussi , tout nu , et blessé au milieu de la poitrine. Il adjura le bouc, au nom de la sainte et indivisible Trinité , de lui expliquer ce qu'il voyait. Le bouc lui répondit : « J'emporte , d'après le juge- « ment de Dieu , Guillaume-le-Roux , roi ou plutôt « tyran ; car je suis l'esprit malin , et je suis chargé « de punir sa méchanceté qui s'est exercée aux dépens « de l'église du Christ; c'est moi qui l'ai fait périr de
* Le diable y apparaissait aux Normands sous des formes épouvantables. C'était là du moins le bruit populaire accrédité par les Saxons.
« male mort, par Tordre du premier martyrd'Angle- « terre, le bienheureux Albans , qui s^est plaint à Dieu « des iniquités commises dans cette île de Bretagne qu'il « avait le premier sanctifiée de son sang. » Le comte raconta sur-le-champ cette aventure à ses compagnons; mais, avant trois jours, il connut que les faits étaient vrais , les ayant appris par des messagers qui en avaient été témoins oculaires. La mort misérable deGuillaume fut annoncée , comme nous l'avons dit, par le sang qui sortit de terre en bouillonnant. D'autres présages d'ailleurs ne manquèrent pas. En effet, Anselme, archevêque de Cantorbéry, celui qui, chassé par la tyrannie de Guillaume , avait erré pendant trois ans sur le continent, vint de Rome à Marcigny ^ vers les calendes d'août, pour s'entretenir avec saint Hugues, abbé de Cluny. Au moment où la conversation était tombée sur le roi Guillaume , le vénérable abbé dit à l'archevêque , en attestant la vérité de son récit : «J'ai vu, la nuit dernière, le roi amené « devant le trône de Dieu, et accusé; le juge infail- « lible portait contre lui sentence de condamnation.» Mais Tabbé ne s'expliqua pas davantage pour le moment , et l'archevêque , respectant sa haute sainteté , ne se» permit pas de l'interroger, pas plus qu'aucun de ceux qui étaient présents. Le jour suivant, l'ar-
* Marcenniacum. Nous ne pouvons maintenir ici la traduction adoptée plus haut pour ce mot. La nature du passage nous fait penser qu il s'agit de Marcigny-les-lNonains, sur les contins de la Bourgogne et du Bourbonnais.
chevèque partit de Marcigny pour Lyon , et , dans la' nuit , après que les moines qui accompagnaient Anselme eurent récité les matines en sa présence , voici qu'un jeune homme , vêtu richement et le visage serein , apparut à Tun des clercs de Tarchevêque , qui était couché dans son lit, à la porte de la chambre du prélat , mais ne dormait pas encore , quoiqu'il eut les yeux fermés. 11 l'appela par son nom : « Adam , dit- « il^ dors-tu? — Non, répondit Tautre. — Eh bien! « veux-tu apprendre une nouvelle? — Volontiers.— « Et alors l'apparition: —Sache et sois assuré que le « différend qui existait entre Farchevêque et le roi u Guillaume est à la veille de se terminer. » Le clerc , tout joyeux de ces paroles , souleva la tête, ouvrit les yeux , mais ne vit personne. De même , pendant la nuit suivante , tandis qu'un autre moine du même archevêque assistait aux matines et y chantait, voici qu'on lui présenta un parchemin tout petit, pour qu'il le lût. Le moine ayant jeté les yeux sur l'écrit, y trouva ces mots : « Le roi Guillaume est « mort. ' y\ussitôt il ouvrit les yeux , mais ne vit personne autre que ses compagnons. Quelques instants après , deux des moines allèrent trouver Anselme , lui annoncèrent la mort du roi , et l'engagèrent viveinent à vouloir bien reprendre au plus vite sa dignité pontificale.
Vices de Guillaume-le-Roux. — Ce fut grande justice que ce roi perdît la vie au milieu du cours de ses iniquités, lui que sa cruauté mettait hors du genre hu-
main, lui qui par le conseil des pervers faisait toujours tout le mal qu'il pouvait. Ennemi des siens, plus ennemi encore des étrangers, ennemi le plus cruel de lui-même , il accablait ses sujets de tributs et de tailles continuels ; sans cesse il inquiétait ses voisins par ses guerres et ses exactions, il avait pris TAngleterre à la gorge , et ne la laissait pas respirer. Lui-même et tous ses familiers se faisaient un jeu du pillage, de la destruction, du bouleversement. Leur violence se livrait impunément aux adultères. Toutes les rapines, tous les désordres dont jusque-là on n'avait pas eu d'exemple , pullulèrent à cette époque. Le jour où périt ce méchant roi détesté de Dieu et du peuple , il occupait en propre Tarchevêché de Canlorbéry, les évêchés de Winchester et de Salisbury, et douze abbayes. Ces possessions ecclésiastiques il les vendait , ou les donnait à ferme , ou les gardait dans sa main. Loin de se cacher pour se livrer à ses débauches , il osait donner impudemment des scandales publics. Que dirai-je de plus? Tout ce qui pouvait plaire à Dieu et à ceux qui aimaient Dieu déplaisait au roi et à ceux qui aimaient le roi. Il fut enterré le lendemain de sa mort, à Winchester, après avoir régné treize ans. La joie publique était telle , qu'il n'y eut pas une larme versée sur son tombeau.
Avènement de Henri au détriment de Robert. — A la mort du roi Guillaume, les grands d'Angleterre, ignorantcequ'étaitdevenu Robert, duc de Normandie, frère aîné du roi défunt, qui depuis cinq ans était parti pour le pèlerinage de Jérusalem , craignaient fortement que le royaume ne restât longtemps sans maître. Henri , le plus jeune des frères, et fort savant pour son âge \ connaissant cette disposition des esprits, en profita habilement : il réunit à Londres le clergé et le peuple d'Angleterre ; il promit de corriger les lois tyranniques dont le royaume avait gémi sous son père et sous son frère , afin de se concilier la bienveillance de tous , et de les décider à le prendre pour roi et pour défenseur. A cela le clergé et tous les seigneurs répondirent que s'il consentait volontiers
^ On le surnommait clerc ou beau clerc ; le clergé le favorisait parce quUl aimait la littérature du temps : le peuple , parce quMl était né et avait été élevé en Angleterre.
à leur accorder et à leur confirmer par une charte les vieilles libertés et coutumes dont ils jouissaient au temps du saint roi Edouard , ils le reconnaîtraient et le nommeraient unanimement leur roi. Henri accéda de bon cœur à cette demande, promit par serment qu'il en agirait ainsi , fut consacré roi à Westminster le jour de TAssomption de la sainte Vierge , au milieu des acclamations du clergé et du peuple, et couronné, séance tenante, par Maurice, évêquedeLondres, et par Thomas, archevêque d'York. Dès quUl eut ceint le diadème, Henri fit rédiger cette charte de libertés dont je vais parler, pour glorifier la sainte église , et pour assurer dans le royaume la paix publique. — Vers ce temps, dans un canton du Berkshire, près du village de Humested , jaillit de terre une source de sang qui coula pendant quinze jours avec tant d'abondance , que les eaux d'un vaste étang en furent teintes et souillées.
Charte de Henri ^^ — « Henri , par la grâce de Dieu roi d'Angleterre , au vicomte Hugues de Bocland et à tous ses féaux tant Français qu'Anglais, dans FHerefordshire ' , salut. Sachez que j'ai été couronné roi par la miséricorde de Dieu , et sur l'avis commun des barons du royaume d'Angleterre. Ayant trouvé le royaume grevé d'injustes exactions, je déclare
^ Lisez Hartfordshire. Toutes les fois que Matth. Paris relate un diplôme des rois anglais, il transcrit Tcxeinplairc adressé au vicomte de la province où se trouvait saint Albans.
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libre , par respect pour le Seigneur et par Tamour que je vous porte à tous , la sainte église de Dieu : je m'engage à ne la pas vendre , à ne pas la donner en ferme , et s'il meurt un archevêque , un évêque ou un abbé, à ne rien prendre sur les domaines ou sur les hommes de l'église, jusqu'à ce qu'un successeur soit nommé. J'abroge dès aujourd'hui toutes les mauvaises coutumes dont le royaume d'Angleterre souffrait injustement , et que je mentionne ici en partie :
« Si quelqu'un des barons, comtes ou autres, qui sont sous ma tenure, vient à mourir, son héritier ne sera pas obligé de racheter sa terre , comme au temps du roi Guillaume mon père, mais seulement de relever son fief par juste et légitime relief *. Semblablement les hommes de mes barons relèveront les terres qu'ils tiennent de leurs seigneurs par juste et légitime relief. Si quelqu'un de mes barons ou au 1res de mes hommes veut marier sa fille, sa sœur, sa nièce ou sa cousine, il devra me demander avis; mais je n'aurai droit ni de rien exiger de lui pour mon consentement, ni de l'empêcher de la donner à qui il voudra , sauf le cas où il voudrait lui faire épouser mon ennemi. Si quelqu'un de mes barons ou autres de mes hommes meurt et que l'héritage vienne à sa fille , je prendrai l'avis de mes barons pour la donner , elle et sa terre. Si la femme reste veuve et sans enfants, elle aura sa
* Les droits de relief étaient ceux que payait l'héritier du fief en en recevant de nouveau Tinvestiture , comme si le fief avait besoin d'être relevé après la mort du possesseur. Ce droit était en proportion de l'importance du fief.
dot et son douaire ; et je ne pourrai la marier , si ce n est de son libre vouloir. Si elle reste veuve et avec des enfants, elle aura sa dot et son douaire tant qu'elle gardera légitimement son corps ; et je ne la marierai pas si ce n'esl de son libre vouloir; et le gardien de la terre des enfants sera soit la mère , soit un proche parent, protecteur naturel. J'ordonne à mes hommes de se conduire de même à Tégard des fils , des filles et des femmes de leurs vassaux. Le droit commun sur les monnaies qui était pris dans les villes ou dans les comtés, droit qui n'existait pas du temps du roi Édouard,estformellement aboli à tout jamais \ Si quelqu'un est pris , soit le faux monnayeur , soit celui qui émet la fausse monnaie , que bonne justice en soitfaite. Je remets toutes les dettes, soit juridiques, soit autres, qui étaient dues au roi mon frère, à l'exception de mes fermages et de ce qui avait été convenu pour héritage d'autrui , ou pour ces choses qui appartenaient à d'autres selon le droit. Si quelqu'un avait promis quelque chose pour son héritage, je le lui remets ainsi que tous les reliefs qui étaient stipulés pour héritages directs. Si quelqu'un de mes barons ou de mes hommes tombe malade, je consens à ce que son argent soit donné , ainsi que lui-même l'a donné ou a proj(?té de le donner. S'il est emporté par mort violente ou par maladie sans avoir donné ou projeté de donner son argent , que sa
* « Henri P"", dit Hume , renonça au droit qu'il pouvait prendre sur «< les monnaies. » C'est ce qui nous détermine à traduire ainsi moueta-
gium, ,,...•• , ,,, ,...». ... .^.^,
femme, ou ses enfants, ou ses parents, ou ses hommes légitimes partagent son argent, pour le salut de son âme , selon qu'il leur semblera le plus convenable. Si quelqu^un de mes barons ou de mes hommes a forlait, il ne donnera point gage en merci de son argent, comme la chose avait lieu au temps de mon père ou de mon frère , mais selon le mode de forfaiture ; et il ne paiera point amende , comme il l'aurait payée précédemment au temps de mon père ou de mon frère. S'il est convaincu de perfidie ou de crime, qu'il paie amende selon la faute. Je remets tous les meurtres qui ont été commis avant le jour où j'ai été couronné roi : que ceux qui auront été commis depuis, soient mis à l'amende selon le droit, d'après la loi du roi Edouard. Sur l'avis commun de mes barons , je reliens les forêts en ma main dans l'état où mon père les a eues. Quant aux chevaliers qui défendent leurs terres par cuirasses , je leur octroie en pur don, pour leurs terres soumises au charruage seigneurial , l'exemption de tout tribut et de tout ouvrage^ propre; afln que, se trouvant allégés d'une si lourde charge, ils se pourvoient assez bien en montures et en chevaux, pour être prêts etaptesà me servir et à défendre mon royaume. J'établis dans tout mon royaume une paix stable, et j'ordonne qu'elle soit observée désormais. Je vous rends la loi du roi Edouard avec les corrections que mon père y a faites sur l'avis de ses barons. Si quelqu'un, après la mort
' opère ( ouvrage-servage) est ajoulé dans la charte reproduite par Etienne Langton, à l^année 42^5.
'im HENRI l«^ ' '
du roi Guillaume, mon frère, a pris quelque chose qui soit à moi ou à tout autre, que cette chose soit rendue en totalité et sans délai , mais sans amende. Si quelqu^un désormais retientquelque chose, celui en la possession de qui cette chose sera trouvée paiera une grosse amende. Fait en présence de Maurice, évêque de Londres ; de Guillaume [Giffard] , élu à Winchester ; de Girard , évêque de Hereford , du comte Henri, du comte Simon , du comte Gaultier Giffard, de Robert de Montfort, de Roger Bigod et de beaucoup d'autres'. » Il fut fait autant de chartes qu'il y a de comtés en Angleterre , et par Tordre du roi elles furent déposées dans les abbayes de chaque comté pour faire foi et acte ^.
* « Nous pouvons en conclure , dit Lingard , qu^à cette époque la couronne ne tirait aucun émolument de la garde des bénéfices vacants ; qu'elle ne mettait aucun empêchement aux mariages des parentes de ses tenanciers 5 que le grand conseil des tenanciers prononçait sur le mariage des héritières ; que les veuves étaient libres de choisir leurs époux j que la tutelle de l'héritier et la garde de ses biens étaient confiées à sa mère et à ses plus proches parents 5 que le taux des reliefs était fixé par la loi , et qu'il y avait des biens appelés hœi éditâtes , qui ne payaient rien 5 que la disposition des propriétés personnelles, par testament, était valide sans le consentement du roi ; que les propriétés personnelles de ceux qui mouraient sans avoir fait de testament étaient partagées entre ses plus proches parents ; que les amerciaments (amendes) qui mettaient à la merci du roi les biens personnels d'un délinquant étaient inconnus. » Tel était , sans doute, le droit avoué; mais Henri I" et ses successeurs ne craignirent pas de le violer toutes les fois qu'il était en opposition avec leurs intérêts. La grande charte elle-même, qui augmentait et confirmait les libertés de la charte de Henri I®"", fut-elle jamais une barrière suffisante ?
- Lorsque plus tard Henri le se rétracta , tous les exemplaires fu-
ANÎSÉE ^^00^ 229
Premiers actes de Henri. —Retour et premières
RÉCLAMATIONS DE RoRERT. — FaITS DIVERS. — Le voi
Henri , après son couronnement comme roi , ainsi que nous l'avons dit , donna l'évêché de Winchester à Guillaume Giffard , et l'investit de toutes les possessions qui en dépendaient , contrairement aux statuts du dernier concile \ dont nous avons parlé plus haut. Ensuite, d'après l'avis de tout le clergé anglais, il envoya sur le continent une ambassade solennelle vers Anselme, archevêque de Cantorbéry, pour le supplier instamment de revenir en toute hâte de son exil , et de ne pas tarder à reprendre sa dignité. Sur ces entrefaites^ le duc Robert , frère du roi , après avoir accompli avec gloire son vœu de pèlerinage à Jérusalem , revint en Normandie , d'où il était absent depuis cinq ans , et fut reçu avec beaucoup de joie et de pompe par tout le peuple du pays , surtout par les Normands. A cette époque le roi mit en prison Hanull , évêque de Durham, homme pervers et prêt à tous les crimes que le roi Guillaume , frère de Henri, avait établi évêque de Durham, ou plutôt fléau du royaume d'Angleterre. Par la grande amitié qui les liait, ce roi en avait fait son intendant, lui donnant mission de voler, de piller, de détruire, de dilapider, enfin d'enrichir le fisc aux dépens des
rent enlevés. II n'en resta que trois copies qui par hasard échappèrent , unekCantorbéry,uneà York,et l'autre à Saint-Albans. C'est peut-être ce qui a fait révoquer en doute , par quelques historiens , l'authenticité de cette charte. Mais le téinoi{>nage unanime des contemporains prouve évidemment son existence.
' Le concile de Clermont.
fortunes privées; mais dès que ce méchant roi fut mort et Henri couronné, à la demande de toute la nation anglaise , Ranulf fut jeté dans les fers, il corrompit ses gardes à force d'argent , s'évada , passa secrètement en Normandie , et par ses exhortations anima le duc Robert contre le roi son frère. Alors le duc Robert fit passer mystérieusement des lettres adressées aux seigneurs d'Angleterre, où il alléguait qu'il était le premier né des fils de Guillaume F*", conquérant de TAngleterre, et qu'à ce titre il avait droit de revendiquer le royaume. Au reçu de ces lettres , beaucoup de nobles du royaume penchèrent en sa faveur, et lui promirent fidèle conseil et fidèle assistance. Robert, de son côté, s'occupa des moyens de faire valoir son droit. Mais comme il était revenu fort pauvre de son pèlerinage à la Terre-Sainte, il différa l'exécution du projet qui l'occupait, et le remit à un temps plus propice. — Vers le môme temps, Thomas , arclievêque d'York, mourut, et Girard lui succéda. — Sigisbert , moine de Gemblach, a conduit jusqu'à cette année ^ son élégante chronique.
Mort du pape Urbain. — Anecdote relative a Gode- FROi DE Bouillon. — Mort de ce prince. — Cette môme année le pape Urbain quitta la vie, et Pascal,qui lui succéda, occupa le saint-siége de Home pen-
' La chronique de Sigisbert va réellement jusqu'à Tannée -WiZ. il était moine de l'abbaye de Gemblach ou Gemblours, dans le diocèse de Namur en Brabant, l'artisan de l'empereur Henri IV , il se montre hostile aux papes. L'ouvrage qu'il avait composé en faveur des prêtres mariés est perdu : on n'en a plus que le titre.
dant dix-huit ans. Cette même année, Godefroi , roi de Jérusalem , cédant aux instances de quelques-uns de ses barons , traversa le Jourdain , et passa dans le pays des Ammonites , habité alors par les Arabes. 11 en revint ramenant avec lui de riches dépouilles et de nombreux troupeaux en gros et en menu bétail. A cette nouvelle, un prince de la nation arabe, fameux et puissant , fort curieux de tout ce qui concernait Tart de la guerre, demanda et obtint la paix par ambassadeurs , puis vint trouver le roi Godefroi avec les nobles de sa tribu, (e qu'il avait entendu raconter à beaucoup de gens sur les forces et la grandeur du roi et des chevaliers d'Occident , qui dans un si grand espace de terres avaient soumis tout l'Orient, lui avait donné le plus ardent désir de voir Godefroi. Admis en sa présence, il le salua avec respect. Après l'avoir longtemps considéré , et avoir admiré les belles proportions de son corps , il le pria instamment de vouloir bien en sa présence frapper d'un coup d'épée un chameau de grande taille qu'il avait amené tout exprès. Le roi , non par jactance, mais pour jeter la terreur chez les nations barbares , tira son épée, en frappa le chameau, et d'un seul coup fît voler la tête de l'animal , aussi facilement qu'un corps mou *. A cette vue l'Arabe resta stupéfait; mais dans son âme il attribuait ce prodige à la trempe de Tépée. Alors ayant demandé la permission de lui parler à cœur ouvert , il lui demanda avec respect s'il
' C'est à peu près l'histoire de Richard et de Saladin exerçant la force de leur poignet, dans le roman de W. Scott, Uichatcl en Palesiiite.
pourrait on faire autant avec le sabre d'un autre. Le roi sourit, et dit à TArabe de lui prêter son propre sabre. Avec cette arme il frappa un autre cbameau qu'on lui présenta, et lui abattit la tête aussi facilement. L'Arabe, voyant que ce qu'on lui avait raconté de la vi[}ueur du roi était conforme à la vérité , lui offrit des présents en or et en argent, en chevaux et en objets précieux, et revint dans son pays, vantant à tout le monde la force prodigieuse de Godefroi. Cependant ce roi illustre fut attaqué dans le mois de juillet d'une maladie incurable; il ne se releva plus de son lit, et après avoir reçu le saint viatique, gage du salut des hommes, ce confesseur du Christ quitta la terre pour aller prendre possession de la vie éternelle avec les esprits bienheureux. Il mourut le quinzième jour avant les calendes d'août, et fut enterré dans l'église du Saint-Sépulcre , sur le mont Calvaire, où l'on vénère encore aujourd'hui son tombeau et celui de ses successeurs. Le royaume de Jérusalem resta vacant pendant trois mois : enfin les seigneurs et le clergé appelèrent au trône le noble Baudouin , frère de père et de mère du roi défunt , le priant de venir en toute hâte occuper le rang auquel sia naissance lui donnait droit.
Baudouin lui succède. — Son expédition en Arabie. — Son humanité. — L'an du Seigneur ^^04, Bau-
* Ordinairement uterinus veut dire frère de mère , et cjermanus , frère de père et de mère. Or, Baudouin , comme Godefroi , était fils d'Eustache II , comte de Boulogne , et d'Ida , lille de Geoffroi d'Ardenne. D'ailleurs, Matt. Paris vient de dire fraier ex utroque parente^
ANNEE ^^o^. • 255
douiii , comte d'Édesse et frère utérin * du roi Godefroi, vint à Jérusalem , où il fut sacré roi et couronné du diadème royal , le saint jour de Noël , par les mains du patriarche Daimbert. Mais Tancrède, ce brave chevalier di^jne de tous les éloges , se souvenait encore de la vieille injure (nous en avons parlé *) qu'il avait reçue de Baudouin , qui n'était pas roi alors; il lui demanda la permission de se retirer, lui rendit les villes de Tibériade et de Caiphas, dont le roi Godefroi lui avait fait don , et se dirigea vers Antioche , où il fut reçu avec faveur parle peuple de ia ville. En effet , Bohémond , qui en était prince , avait été pris quelque temps auparavant par un Turc appelé Damsive , près de Mélitène , ville de Mésopotamie , et n'était pas encore sorti de captivité. Aussi Tancrède , sollicité souvent par les premiers d 'Antioche de les gouverner jusqu'à la délivrance de Bohémond , accueillit leur demande , et prit l'administration de la ville et de son territoire. 11 arriva vers ce temps que le roi Baudouin passa le Jourdain , et voulant reconnaître le côté faible de ses voisins, il pénétra en Arabie et parcourut la province en tous sens et à main armée. Une nuit il tomba tout à coup sur une troupe de Turcs qui ne s'attendaient à rien, entra dans leurs tentes, lit quelques prisonniers, s'empara surtout des femmes , des enfants et de tous les biens qu'il trouva , et emmena avec lui des dépouilles immenses avec une multitude innombrable d'anes et de chameaux : car les hommes,
' Voir la page ^30, note 2.
se confiant à la vitesse de leurs chevaux, avaient pris la fuite , abandonnant aux nôtres leurs femmes , leurs enfants , et des trésors inestimables. Tandis que Baudouin revenait avec son butin, il rencontra une femme, épouse d'un puissant chef arabe, qui était étendue sur le sol , dans les douleurs de Tenfantement. A cette vue , le roi lui fit préparer avec les étoffes du butin un lit, meuble bien utile dans une pareille position , lui donna des vivres , des outres pleines d'eau , du lait en abondance , laissa des femmes pour la servir, Tenveloppa du manteau dont il était couvert, et continua sa route avec son armée. Le lendemain , le chef arabe , fort inquiet sur le sort de son épouse, chercha , selon la coutuaie de sa nation, à inquiéter les nôtres dans leur retraite: mais il rencontra sa femme dans Tétat où les croisés l'avaient laissée. Surpris et charmé de l'humanité dont le roi avait usé envers elle, il éleva jusqu'au ciel le nom de Baudouin , et lui promit une éternelle reconnaissance.
Mariage du roi avec Mathilde. — Cette même année, Anselme, archevêque de Cantorbéry, revint en Angleterre, et maria au nouveau roi Henri, Mathilde, fille de Malcolm , roi d'Ecosse , et de la sainte reine Marguerite. Elle montra d'abord de la répugnance pour cette union ; mais ses parents et ses amis la supplièrent d'y consentir, et l'obsédèrent tellement , qu'elle céda par lassitude et à contre-cœur. « Très-illustre et très-gracieuse dame, lui disaient-
ANNÉE ^^o^. 235
« ils , par toi sera relevé Tantique Ijouiieur de la « noble Angleterre , lequel maintenant est réduit à « néant. Tu seras le gage d'alliance entre d'illustres « seigneurs , si tu veux consentir à ce mariage ; mais M si tu t'obstines dans ton refus , la baine sera éter- « nelle entre les deux races , et le sang ne cessera « point de couler. » Mathilde vit bien qu'il fallait se rendre à des instances si réitérées et si pressantes ; mais elle qui avait été élevée pieusement dans un monastère par sa sainte tante Christine , qui avait l'ait au Seigneur vœu de virginité , qui même, au dire de quelques-uns, avait pris le voile et fait profession, ne put déguiser sa colère \ et dans Tamertume de son âme, elle s'écria : « Eh bien, je consens puisqu'il « le faut; mais , ce qui est horrible à prononcer , je « dévoue au diable le fruit de mon ventre. Je m'étais « consacrée à Dieu : vous ne l'avez pas permis ; bien « plus , vous m'enviez , par une audace téméraire , « l'époux que je m'étais choisi , sans vous souvenir « que l'apôtre saint Matthieu quitta tout et suivit Jé-
M sus ^. »
* 11 est vrai que Mathilde manifesta quelque répugnance pour ce mariage. Mais le récit d'Edmer, clerc de l'archevêque Anselme et témoin oculaire , prouve qu'elle ne se croyait nullement engagée dans les liens religieux , et qu'elle avait hâte de déclarer devant tous que, si on l'avait vue porter le voile dans son enfance , c'était uniquement pour se déroher aux regards des impudiques Normands. Les paroles que lui attribue Matt. Paris sont donc peu croyables.
* Nous pensons que tel est le sens probable de ce passage difficile r SpoDSum meum... iunnemores causœsmrti Matihœi aposUli, zelolijpiitis.
DÉBARQUEMENT DE RoBERT. —AcCORD CONCLU ENTRE LES
DEUX FRÈRES. — Faits DIVERS. — Les iioces lurent doiic célébrées, et magnifiquement, comme il convenait; et le roi était d'autant plus passionné pour Mathilde, que son amour était plus criminel. C'est le mot du poëte : « Nous désironssans cesse les chosesdéfendues. » Aussi, en punition de ce péché, le royaume fut-il tout à coup agité par une commotion violente , causée par le duc de Normandie, Robert. Chaque jour le bruit se répandait qu'il amenait une armée nombreuse pour conquérir l'Angleterre. A cette nouvelle, le roi Henri qui avait la conscience fréquemment bourrelée *, envoya une expédition navale s'opposer au débarquement de son frère ; mais la plus grande partie de l'armée , que les tyrannies du roi avaient déjà mécontentée , passa du côté de Robert. Celui-ci avait abordé à Porstmouth avant les calendes d'août , et Henri marchait à sa rencontre avec des troupes , lorsque les seigneurs des deux partis se réunirent en assemblée générale pour terminer pieusement cette guerre ; ils s'entrfemirent et firent un traité de concorde entre les deux frères. Il fut convenu que le roi paierait à Robert chaque année trois mille marcs d'argent , levés sur l'Angleterre , et que celui des deux qui vivrait le plus longtemps serait l'héritier de celui qui mourrait le premier et sans enfants. Ce traité fut juré par douze seigneurs des deux côtés. Robert demeura avec son frère jusqu'à la Saint-Mi-
^ Cauteriaiam, à qui la conscience cuisait. '' -^
chel , puis retourna dans ses états. -- Cette même année Henri obtint l'empire des Romains , et régna pendant trente-cinq ans. — Vers le même temps, le roi Henri donna Tévêché de Hereford à un certain Reinelm, sans élection préalable, et lui en conféra publiquement Tinvestiture, contrairement aux décrets du dernier concile.
Bannissement de Robert de Belesme. — Concile DE Londres. — Prélats déposés. — L an du Seigneur >l^02, le roi des Anglais, Henri , assiégea le chateau d'Arundel , dont était maître Robert de Belesme, qui Tavait fortifié contre le rôi. Mais trouvant que la place était fort difficile à prendre, Henri construisit vis-à-vis un château de bois, et pendant ce temps, en attendant la reddition du château d'Arundel, il assiégea et prit la citadelle de Bruges '. Arundel, à son tour, tomba bientôt entre les mains du roi qui bannit d'Angleterre Robert de Belesme. Cette même année , Anselme , archevêque de Cantorbéry, tint un concile à Londres, dans Téglise de Saint-Paul , vers la fête de saint Michel , en présence du roi et des évêques suffragants. Dans ce concile il excommunia les prêtres qui vivaient avec des concubines , s'ils ne s'en séparaient au plus tôt. Cette mesure sembla bonne à quelques-uns, dangereuse à quelques autres. On craignait qu'en les obligeant à une chasteté au-dessus
' Bridgenorth , dit M. Aug. Thierry.
de leurs forces , ils ne tombassent dans des impudicités plus criminelles encore. Ensuite il expliqua en détail , au roi , les décrets qui avaient été rendus à Rome, en concile général , lorsqu'il y était , louchant les investitures ecclésiastiques , et qui défendaient à tout prélat , à tout évêque , à tout abbé , à tout clerc enfin de recevoir des mains d'un laïque Tinvestitui e d'une dignité ecclésiastique, quelle qu'elle fût \ Alors ce même archevêque dégrada quelques abbés qui avaient acquis leurs abbayes de la main des laïques et à prix d'argent : entre autres Richard , abbé d'Ély, Alduin , abbé de Ramsey, et les abbés du Bourg, de^ Tavistok^, de Cerneys. de Middleton , dont nous ignorons les noms. Anselme se refusa , malgré les ordres du roi , h consacrer certains évêques qui avaient été institués par le roi , et même à communiquer avec eux. Henri, violemment irrité, commanda à Girard , archevêque d'York , de les consacrer; mais Guillaume Giffard , élu à Winchester, et qui devait être consacré, ne voulut pas l'être par
< Les rois d'Angleterre , à l'exemple des empereurs, s'étaient mis en possession de donner l'investiture desévéchés avec l'anneau et le bâton pastoral, et d'exiger des évêques investis le serment de fidélité. Henri !«'' montra une grande modération dans cette querelle et dans les négociations qui suivirent. La discussion se termina par un traité en vertu duquel le roi renonça aux investitures , et garda le droit de recevoir le serment. Lp p. d'Orléans {fl'fst. den Rcrol. d'ingleferre) diffère peu de Matt. Paris dans la narration des faits , mais se trompe dans les dates qu'il recule de cinq ans au moins , MIO pour H04 , etc.
- Dans le Devonshire. Le texte donne laiistoketisis.
^ Ancienne abbaye d'Angleterre, en Dorsetshire, à cinq milles et demi N. de Dorchester. {Did. de. Laivnrtinicre.)
Girard, et pour cela fut condamné par le roi à sortir du royaume. Quant à Reinelm , évêque de Hereford, qui avait été investi par le roi , il se démit de sa dignité et de son titre.
Voyage de l'archevêqde Anselme a Rome. -— L'an du Seigneur >l 103, Anselme, archevêque de Cantorbéry , après avoir éprouvé , de la part du roi , une foule de tribulations et d'injustices , passa à Rome comme il en était convenu avec le roi , et emmena les abbés à qui il avait retiré leurs offices , ainsi que Guillaume , élu à Winchester. A son arrivée à Rome, il fut reçu avec honneur par le pape Pascal. Au jour fixé'pour délibérer sur les prétentions du roi , Guillaume de Warenast, clerc et agissant au nom de Henri , fit valoir la cause de son maître , et, entre autres choses , déclara expressément que le roi , au prix de son royaume , ne renoncerait pas aux investitures ecclésiastiques. Il ajouta même des paroles menaçantes. Le pape répondit : « S'il est vrai, comme « vous l'affirmez , que votre roi , même au prix de « son royaume , ne voudrait pas se dessaisir de la « collation des dignités ecclésiastiques, je déclare moi , « et devant Dieu , que je ne lui permettrais pas de « conserver ce pouvoir, même pour racheter ma « tète. •' La négociation à ce sujet en resta là; mais l'archevêque Anselme se mit à supplier instamment le seigneur pape en faveur des évêques et des abbés déposés , le priant de leur accorder dispense , et de les laisser rentrer dans les dignités qu'ils avaient per-
dues. La clémence du saint-siége , qui ne manque jamais à personne, surtout quand le métal jaune ^ intervient , daigna rendre à ces pontifes et à ces abbés leurs anciennes dignités , et les renvoyer joyeux à leurs offices. Cette même année , Robert , duc de Normandie , par amitié pour son frère , et par les intrigues de ce dernier , consentit à lui remettre les trois mille marcs d'argent qui devaient lui être payés par an. A cette époque , le fléau de la peste fit périr en Angleterre une foule d'hommes et d'animaux.
Massacre d'une troupe de croisés dans l'Asie MiiNEURE. — Prise de Tortose. — Vers le même temps, dans les pays de TOccident , une foule d'hommes^ prirent la croix et se mirent en route , sous la conduite de chefs illustres et puissants , Guillaume , duc d'Aquitaine , Hugues-le-Grand , comte de Verman-
* Aliquid rubei. Aujourd'hui encore proverbialement et trivialeleraent un rouget , pour dire une pièce d'or. En langage d'alchimie , on appelle rouge la teinture d'élixir arrivée au point de donner la couleur de l'or à l'amalgame. {Diet, de Trévoux.)
^ Les grands succès de la première croisade avaient inspiré à un grand nombre de personnes le désir de passer en Palestine, et plus de deux cent mille hommes, tant Lombards que Français et Allemands, s'étaient enrôlés pour une nouvelle expédition. Les premiers avaient pour chefs l'évéque de Milan , Albert, comte de Blaudras, son frère Guido, Hugues de Mont-Béel, Othon, neveu d'Albert, et Vigebert, comte de Parme. Ils arrivèrent à Nicomédie vers les fêtes de Pâques de Tan -1102. Conrad , connétable de l'empereur Henry IV, les joignit avec les Allemands,et ils furent suivis d'Etienne, comte de Blois , etc. {Introduct. a l'Uist. de Vtinivp^'s. — Croisades. )
ANNEE ^^05. 2^i
dois, qui naguère avait abandonné la cause des pèlerins ; Etienne , cenïte de Chartres et de lilois , el Etienne, comte de Bourgogne. Tous, animés d'un seul et même désir, arrivèrent à Constantinople bien accompagnés. Us y furent reçus avec honneur en apparence , mais réellement avec des intentions perfides par Fempereur Alexis. Ils trouvèrent là le comte de Toulouse qui , depuis son vœu de pèlerinage, s'était résolu à ne pas retourner dans ses états ; ils le prirent pour chef , et, après avoir traversé THellespont avec la permission de l'empereur , ih atteignirent Nicée, ville de Bithynie. Alors Tempereur Alexis , ce traître méchant qui enviait nos succès , donna avis sur avis aux Turcs infidèles du prochain passage des croisés par leur territoire , les invitant à ne pas souffrir que cette multitude , qui avait conjuré leur perte, continuât sa route impunément. Aussi, tandis que les nôtres, ne soupçonnant rien de fâcheux, s'étaient engagés imprudemment dans le pays, et marchaient par troupes séparées sans force et sans union , ils tombèrent dans une embuscade de Turcs. Eu un jour plus de cinq cent mille' d'entre eux furent passés au fil de l'épée. Ceux qui eurent le bonheur d'échapper à Tennemi , après avoir tout perdu , se réunirent à Tarse de Cilicie, où mourut flugues-le-Grand et où il fut enterré dans l'église du docteur des gentils^.
' Il ya évidemment exagération ; à moiusqa'onne )ise qttinqungintn mHlia.
' r/apôtre saint Paul qui était né daLS cette ville.
De là ils partirent pour Antioche , et d'Antioche pour Jérusalem. Chemin faisant , ils s'arrêtèrent devant Tortose, dont ils formèrent le siège, s'en emparèrent en peu de JQurs, en tuèrent les habitants, ou les réduisirent à une perpétuelle servitude.
Conquêtes de Baudouin. ~ Défaite des Égyptiens. — Pendant ce temps, une grande flotte de Génois avait abor<ié au port de Joppé , et les troupes qu'elle amenait montèrent à Jérusalem vers le temps des fêtes de Pâques. Avec ce renfort, le roi de Jérusalem, Baudouin , assiégea Arsuth * , ville maritime , s'en empara à la pointe de Tépée, et, après y avoir laissé une garnison , marcha sur Césarée. Il en brisa les portes à grand'peine , y entra , massacra les habitants, et se trouva maître de richesses inestimables , dont il fit une large part à ses auxiliaires. 11 y avait, dans une partie de la ville , un temple païen où la population s'était réfugiée , espérant y trouver son salut ; mais les croisés y ayant pénétré^ firent un si grand carnage , que les monceaux de cadavres formaient un spectacle affreux à voir. On trouva dans cet édifice un vase de couleur verte , fait en forme de plat , et les Génois pensant que c'était de Téméraude , rachetèrent fort cher et le destinèrent à leur église comme
* Assur, ditMatthi Paris, qui l'appelle plus bas Arsur et Assis. Cette ville, fondée par Hérode, à trois lieues de la mer, se nommait aussi Antipatride, mais différait d'une autre Antipatridc, située plus près de la nier et de Joppé. « 'i , , ••
jLin ornement précieux. On amena aussi devant le roi le chef de la ville qui, dans la langue des infidèles, s'appelle émir , et Tofficier de justice qui s'appelle oadi '. Comme on en espérait une grosse rançon , ils furent gardés les fers aux pieds. Le roi y établit pour archevêque un certain Baudouin qui avait accompagné le duc Godefroi en Palestine ; il laissa une garnison pour veiller sur sa conquête , et se dirigea sur Ramla. En même temps le calife d'Égyple envoyait €ontre le roi Baudouin le chef de sa milice avec onze mille cavaliers et vingt mille fantassins , pour chasser de ses états , disait-il , ce ramas de vagabonds et de mendiants. A la nouvelle de leur venue , \e roi marcha intrépidement à leur rencontre avec deux cent soixante cavaliers et neuf cents fantassins. \\s invoquèrent le secours du Très-Haut, se jetèrent vigoureusement sur leurs ennemis , les mirent en fuite , les poursuivirent jusqu'à Ascalon, tuant et massacrant pendant l'espace de huit milles. La nuit venue , les vainqueurs campèrent sur le champ de bataille. Du côté des ennemis, cinq mille hommes périi^ent; du côté des nôtres , soixante cavaliers : pour le nombre des fantassins , il fut plus considérable ; mais on ne le connaît pas au juste. Quant aux princes d'Occident, dont nous avons parlé plus haut, qui s'étaient dirigés Vers Jérusalem , le roi Baudouin vint les recevoir, et les introduisit avec de grandes démonstrations de joie dans la sainte cité.
* Et juridicus qui Cadmus appellabatur.
2Wi HENRI I".
Henri attaque la Normandie. — l/an du Seigneur 1404, la discorde se réveilla pour plusieurs motifs entre les deux frères , le roi Henri et Robert, duc de Normandie. Le roi envoya une armée en Normandie. Elle fut reçue par quelques sujets du duc, traîtres à leur maître , et qui , sans qu'on pût s'y attendre , dévastèrent le duché par les rapines et les incendies. Mais Guillaume, comte de Mortain, banni récemment d'Angleterre par le roi sous prétexte de trahison , s'opposa aux troupes royales comme il convenait à un brave chevalier dont le courage était à répreuve. Cependant Robert, redoutant les richesses de son frère, se borna à fortifier le mieux qu'il put les châteaux et les endroits faibles de ses états. — Cette même année apparurent, à l'heure de midi, quatre cercles blancs autour du soleil.
Invasion des Sarrasins en Palestine. — Imprudence
ET DANGER DE BAUDOUIN. — Sa VICTOIRE. — CoNQUÉTES
DE Tancrède. — Vers cette époque, les Arabes, unis aux Egyptiens, entrèrent au nombre de vingt mille sur le territoire des chrétiens , près de Lydda , de Saurona ', deRamla, et se livrèrent aux dévastations et aux rapines. A cette nouvelle , le roi de Jérusalem, Baudouin , ajjit imprudemment contre sa coutume. Sans convoquer les milices des villes voisines et se fiant à ses propres forces , il prit avec lui deux cents
' Lamartinière cite Saurona, et renvoie à Ramla^ mais n'en parle pas dans cet article.
chevaliers tout au plus , et livra bataille aux onneinis ; mais le petit nombre des nôtres ne put lutter contre une si grande multitude d'infidèles. Quelques-uns périrent, le reste eut recours à la fuite. Ceux qui purent échapper se réfugièrent à Ramla. Les deux comtes Etienne, qui étaient arrivés récemment, furent tués, ainsi que beaucoup d'autres seigneurs dont les noms ne sont pas inscrits dans lé livre de vie. Le roi luimême, quoiqu'il ne fitpasgrand fonds sur les moyens de résistance de la ville, s'y renferma pour éviter la mort, et comme dans le seul asile qui lui était offert. Tandis qu'il craignait pour lui-même et redoutait un assaut pour le lendemain , voici qu'au milieu du silence d'une nuit profonde , ce chef arabe à l'épouse duquel (comme nous l'avons raconté) le roi avait témoigné tant d'humanité lorsqu'elle était en mal d'enfant, se présente au pied des murs, et à voix basse sadresse aux gardes . « J'ai une communication « secrète à faire au roi : introduisez-moi près de lui. » Amené devant le roi , il lui conseille de sortir de la place, lui promet et lui jure de le conduire en lieu sur, s'il s'échappe sans bruit et accompagné de peu de monde. Car il affirmait que les Arabes avaient résolu de venir assiéger le château au point du jour. Aussitôt le roi sortit de H am la avec quelques compagnons et gagna les montagnes, guidé par son ami. Là le chef arabe, en se séparant de lui , promit à Baudouin son secours en temps utile. Alors Baudouin, avec deux hommes seulement, passa au milieu des postes ennemis et arriva h Aisuth. 11 y fut reçu
2^6 HENRI r.
avec Jurande joie par les siens et réconforté par un bon repas. Lesennemis, après leur victoire, vinrent le lendemain mettre le siège devant Ram la , s'en emparèrent par force, et tuèrent ou réduisirent à un éternel esclavage les fidèles qui en formaient la garnison. Cependant Hugues de Saint-Omer , à qui le roi avait donné la ville de Tibériade, vint trouver le roi à Arsuth avec quatre-vingts cavaliers. Ce renfort et neuf cents cavaliers qu'il joignit aux troupes de Joppé lui rendirent bon espoir, et il se décida à marcher contre les ennemis , pour leur rendre avec usure les dommages qu'il en avait reçus. Les ennemis n'étaient éloignés que de trois milles. Baudouin, avec la force que Dieu inspire, et conduit par la grâce divine, tomba sur eux , enfonça leurs rangs , en tua un grand nombre et mit le reste en fuite. Les chrétiens, en revenant de les poursuivre , trouvèrent dans leur camp de riches dépouilles, des ânes , des chameaux, des tentes, des pavillons et des vivres en abondance; de sorte qu'ils vécurent tranquilles et presque sans tirer Tépée pendant sept mois. Vers le même temps le seigneur Tancrède assiégea et prit Apamée, métropole de la Ccelésyrie; il se présenta ensuite devant Laodicée qui se rendit. A chacune de ces deux villes se rattachaient un vaste territoire , des faubourgs et des châteaux. Vers le même temps aussi Bohémond , prince d'Antioche , après quatre ans de captivité , se racheta par une forte rançon et revint à Antioche.
Prise de Ptolémais. - DÉFArrE des cR0it>És devani
Châran. — Cette même année, le roi de Jérusalem Baudouin mit le siège devant Ptolémaïde, ville maritime, dans la province de Phénicie *. Cette ville a un port situé hors des murs et un peu plus bas , et qui offre aux navigateurs un lieu de relâche sûr et commode. On assure que les deux frères jumeaux Ptolémée et Aciion la fondèrent, qu'ils l'entourèrent de murailles solides , se la partagèrent et lui donnèrent, Ptolémée le nom de Ptolémaïde , et Achon celui d'Achon ou Acharon Du côté de la terre la ville fut assiégée par le roi et ses chevaliers , du côté de la mer par la flotte des Génois et par ces vaisseaux à éperons qu'on appelle galées. Par ce moyen l'entrie et la sortie étaient interdites aux habitants. Les machines furent approchées des murailles ; de fréquents assauts furent livrés tant par le roi sur terre , que par la flotte sur la côte maritime, et beaucoup d'habitants périrent par divers événements. Après vingt jours pen-
* « Cette ville, était très- ancienne. Strabon , Pline et Etienne de Bysance rappellent Acé ( Âxyi ) 5 d'autres la nommaient Accon, conformément aux Hébreux qui lui donnaient pour nom Haco. Ortélius s'est trompé lorsqu'il a confondu cette ville avec celle d'Accaron. Josèphe l'appelle Arcé et Actipus. Elle fut nommée Ptolémaïde par Ptolémée, roi d'Egypte. » ( MoRÉRY, Dût. Hist.^ art. Acre.) En effet, Ptolémée Philadelphe, qui l'agrandit , entreprit d'en faire un arsenal maritime, comme les rois syriens avaient fait pour Raphia. L'empereur romain Claude y envoya une colonie, et son port devint des lors le rendez-vous des marchands. Ce port est un golfe dont la courbe embrasse cinq lieues jusqu'à Caïphas , à l'autre extrémité. En ligne droite par mer la distance n'est que de deux lieues. On voit l'inexactitude des assertions géographiques de Matt. Péris.
daut lesquels les nôtres s'étaient fatigués à attaquer, les assiégés à se défendre, la ville se rendit au roi à condition que ceux qui voudraient sortir avec leurs femmes, leurs enfants et leurs biens, pourraient le faire sans être inquiétés ; et que ceux qui préféreraient rester dans leurs maisons , vivraient tranquillement sous sa protection, en lui payant seulement un impôt modéré. Pour la première fois les pèlerins qui se dirigeaient par mer vers la Terre-Sainte purent aborder en un lieu commode, et sur un rivage délivré pour quelque temps d ennemis. Celte même année, Bohémond et le comte Baudouin, Tancrède,Jocelin et leurs troupes passèrent TEuphrate et vinrent assiéger la ville de Carres \ dont il est parié dans Thistoire d'Abraham. Leshabitanls,désespérantd'être secourus, offrirent aux croisés de leur livrer la ville; mais la jalousie fît naître un différend entre Bohémond et Baudouin , qui se disputèrent la souveraineté de la ville. Ils arrivèrent au matin , sans avoir pris possession de la ville qui s'offrait à eux , et sans avoir décidé cette question frivole ; mais avant que le jour parùt^ une armée ennemie se présenta, et si nombreuse , que les croisés durent désespérer de leur salut. Eu vain les patriarches qui étaient présents s'efforcèrent de ranimer leur valeur par des exhortations: paroles, encouragements, rien n'eut d'effet sur les croisés abandonnés de la faveur divine. Dès le premier choc,
' Charan ou Harau , lieu c<^l«bre uussi par la défaite de Grassu&y l'an â5 avant Jésus-Christ.
les nôtres tournèrent dos honteusement, abandonnèrent camp et bagage , et cherchèrent dans la fuite un salut qu'ils n'y pouvaient trouver. Le comte d'Edesse Baudouin et son cousin Jocelin furent pris : Bohémond , Tancrède et les deux patriarches s'enfuirent et arrivèrent sains et saufs à Édesse. Alors cette ville, ainsi que toute la province, fut remise à la garde du seigneur Tancrède, jusqu'à ce que Baudouin fût sorti de captivité.
Progrès de Henri l^*" en Normandie. — Humilité de LA reine Mathilde. — f^'au du Seigneur 1405, le roi des Anglais Henri passa en Normandie pour combattre contre son frère liobert. Avec le secoure Hu comte d'Anjou , il s'empara de Caen et de Bayeux , ainsi que de beaucoup d'autres châteaux ; et presque tous les seigneurs de Normandie se soumirent au roi. Vers le même temps David , frère de la reine d'Angleterre Mathilde, vint en Angleterre visiter sa sœur. Une nuit que la reine l'avait invité à venir la voir dans son appartement, il trouva la maison pleine de lépreux. La reine était au milieu d'eux ; elle avait déposé son manteau et tenait un linge de chaque main , puis elle prit de l'eau , et se mit à laver leurs pieds et à les essuyer avec les linges, et à les baiser pieusement, en les serrant dans ses bras : « Que faites-vous , ma « dame et sœur? s'écria David; certes, si le roi le « savait, il ne voudrait plus jamais baiser de ses lè- " vres votre bouche souillée par le contact de ces pieds «• lépreux. » Alors la reine souriant : « Ignorez-vous
« que les pieds du roi éternel sont bien préférables « aux lèvres d'un roi périssable? Aussi je vous ai fait « appeler auprès de moi , mon frère chéri , pour que « mon exemple vous apprenne à en faire autant : agis- « sez, je vous en prie , comme vous me voyez agir. » Et son frère lui ayant répondu que jamais il ne pourrait s'y résoudre . elle se mit à insister et à le supplier; mais lui se retira en souriant. Cette même année le roi Henri , après avoir tout disposé en Normandie pour ses intérêts , repassa en Angleterre , adn de doubler ses forces et de revenir plus redoutable.
Promesses faites par Henri aux Anglais de race. — Bataille de Tincherray. -~ Météores. — Retour sur la mort de Guillaume-le-Conquérant. — L'an du Seigneur H06 , le duc de Normandie, Robert, vint trouver son frère à Northampton , le priant avec douceur de lui rendre son amitié fraternelle. Mais Dieu ne consentit pas à leur rapprochement. Cependant le roi Henri se sentait troublé par des remords de conscience ; dès sa jeunesse , et par le conseil de son père , il avait étudié avec soin les belles-lettres , il était aussi fort habile dans le droit qui lui avait été enseigné secrètement* ; il craignait donc en lui-même
* On sait quelles entrayes les papes opposèrent primitivement à l'étude du droit civil • c'est sans doute ce qui motive Texpressiou secreià. HonoriusIII,au commencement du treizième siècle, en défendait encore, mais en vain, l'enseignement dans l'université de Paris. Déjà sous Louis- Jp-Gros les Institutes avaient été traduites, et le droit était professé à Or-
ceux que son action révoltait , et redoutait déjà le jugement du Dieu vengeur; car il ne pouvait se dissimuler qu'il avait enlevé injustement , et qu'il retenait méchamnient un royaume sur lequel son frère aîné avait des droits manifestes. Mais comme il craignait les hommes plus que Dieu , il Ct pencher en sa faveur, par des promesses menteuses, les nobles du royaume : comptant par la suite apaiser la colère que Dieu ressentirait d'une si grande injustice , par la fondation d'une abbaye qu'il se proposait de construire. A ce propos, un édit du roi convoqua les principaux Anglais dans la ville de Londres; et là Henri leur adressa ces paroles plus mielleuses que le miel même et plus coulantes que l'huile * : « Mes « amis et féaux natifs de ce pays où je suis né moi- « même, la véridique renommée a dû vous apprendre « que mon frère Robert avait été nommé et appelé « par Dieu au glorieux royaume dé Jérusalem ; qu'il « a refusé par aveuglement et par orgueil ; que pour « cela il a été justement réprouvé par le Seigneur. « Vous avez pu juger aussi maintes fois que c'est un
leans et à Angers , en face de la théologie. Lanfranc est généralement regardé comme celui qui apporta le droit romain en France. Quelquesuns même veulent qu'il ait enseigné à Angers. Il fut très-probablement le maître de Henri Beauclerc.
* M. Augustin Thierry place avec plus de vraisemblance ce discours à l'avènement de Henri P'", et assure au contraire que le roi normand usa des plus cruelles violences pour arracher de l'argent à ses sujets saxons dans l'expédilion qu'il préparait. Il cite à ce sujet les paroles d'Edmer, écrivain contemporain.
252 ' mmw I"
« homme fier et intraitable, qui aime à batailler et « qui ne peut vivre en repos : il vous méprise maniles- « tement , vous traite de laches et de cloutons , et no « désire que vous fouler aux pieds ; mais moi qui suis « un roi doux et pacifique , je me propose de vous « maintenir dans vos anciennes libertés , comme je w n'ai jamais hésité à le jurer, et de vous gouverner « d'après vos propres conseils avec modération et < sagesse, ainsi que le doit faire un bon prince. En « outre, si vous le demandez, j'en ferai un écrit signé « de ma main , et je le confirmerai par de nouveaux 'I et solennels serments : je m^engage à observer in- « violablement tout ce que le saint roi Edouard, par « l'inspiration de Dieu, a établi sagement. Tenez dont; « ferme pour moi , mes frères ; par votre puissance , « votre vigueur et votre bon vouloir, confondez les « desseins de ce cruel ennemi qui me menace , moi « et tout le royaume d'Angleterre ; car si la bravoure «• des Anglais me seconde, je ne crains plus les folles « menaces des Normands. >> Ces promesses brillantes qu'il devait finir par fausser impudennnent lui concilièrent tous les cœurs, et décidèrent les Anglais à le défendre au péril de leur vie contre tout adversaire. Le duc revint en Normandie violemment irrité ; le roi l y suivit jusqu'au château de Herchebray *. Il
* Ou mieux Tinchebray, à trois lieues de Mortain. La mauvaise administration do Robert, la légèretp et la douceur de son caractère avaient cause et entretenu des révoltes dont Henri sut habilement propter.
entraînait à sa suite et animait contre son frère presque tous les seigneurs de Normandie et d'Anjou, ainsi que les auxiliaires anglais et bretons. Robert s'avança avec Robert de Belesme et le comte de Mortain pour faire lever le siège commencé. Or, plusieurs de ses chevaliers s^étaient jetés dans ce château bien fortifié, et pendant Téloignement du duc ils attendaient intrépidement les attaques du roi et se défendaient avec vigueur. Robert arriva enfin , et au son des trompettes il assaillit audacieusement avec peu de monde la nombreuse armée de son frère. Habitué aux combats terribles de la croisade , il charge impétueusement les troupes du roi et y met un affreux désordre. De son côté Guillaume, comte de Mortain, débusquant les Anglais de poste en poste, les fait reculer et va les obliger à la fuite , lorsque Henri , avec sa cavalerie et une foule de fantassins , arrête leur déroute et les exhorte à ne pas se décourager. Enfin le corps de cavalerie bretonne attaque de front la troupe du duc , Tenfonce et la sépare ; le choc de cette masse rompt les rangs , et la victoire est gagnée. Celui qui mérita le plus d'éloges et qui décida la journée, ce fut un Breton nommé Guillaume d'Aubigny, qui, Tépée à la main, s'élança entre les i^angs désunis. Le courageux ducde Normandie fut pris ainsi que Guillaume, comtede Mortain ; RobertdeBelesme, voyant ses amis prisonniers , eut recours à la fuite et s'échappa. Ce combat eut lieu le huitième jour avant les calendes de mai. Ainsi Dieu châtia Robert, à qui il avait fait jouer un rôle si glorieux pendant le pèle-
354 HENRI l*r.
rina({e de Jérusalem; parce qu'il avait repoussé le
royaume qu'on lui offrait, et qu'il avait préféré Tin-
dolence et le repos en Normandie au service du roi
des rois dans la cité sainte. En signe de cet événement,
une comète était apparue cette même année h la
distance d'une coudée du soleil. Elle avait été visible
depuis la troisième jusqu'à la neuvième heure, et
laissait après elle une traînée lumineuse. On aperçut
aussi le jour de la cène du Seigneur deux pleines
lunes, la première à l'orient et l'autre à l'occident.
Alors fut accompli ce que le roi Guillaume avait
prédit au lit de mort à son fils Henri, En effet, au
moment où il venait de léguer la Normandie à Robert
et l'Angleterre à Guillaume, Henri, s'approchant de
son père , lui dit en pleurant : « Et moi , mon père ,
« que me donnes-tu donc ? — Je te donne , répondit
« le roi , cinq mille livres d'argent de mon trésor. —
« Mais que ferai-je de cet argent, si je n'ai ni terre
<( ni demeure? — Sois tranquille mon fils, dit le
« mourant, et aie confiance en Dieu : souffre patiem-
« ment que tes aînés te précèdent : ton temps viendra,
« alors tu auras toute la puissance que j'ai acquise.
Cl et tu surpasseras tes frères en autorité et en riches-
« ses. » — Cette même année, fondation de l'ordre
des chanoines de Salisbury.
Uetour d'Anselme. — Captivité du dcc Robert. — Concile de Londres. — Faits divers. — L'an du Seigneur 1107 , le roi Henri , après avoir détruit et subjugué ses ennemis, régla à son gré les affaires de
Normandie , et vint au Bec retrouver Anselme , archevêque de Cantorbéry : là , par l'intervention d'amis communs , la paix et la concorde furent rétablies entre le roi et le prélat. Anselme céda aux prières du roi , revint en Angleterre et rentra dans son ancienne dignité. Le roi suivit de près Tarchevêque en Angleterre , et enferma dans une prison perpétuelle son frère Robert et Guillaume, comte de Mortain. Mais Robert, oubliant ce sage conseil de T Ecriture : « Hu- « miliez-vous sous la main du Tout-Puissant , » se répandit en menaces et en paroles extravagantes ; il était animé surtout parles fausses promesses du comte de Chester. Il trompa donc ses gardiens , et chercha à s'évader; mais il fut pris , étant tombé de sa haquenée ' dans un trou profond d'où Ton extrayait du bitume ^. Jusque-là il avait joui d'une sorte de liberté, et avait été traité avec égards ; mais lorsque le roi apprit cette tentative , il le fit resserrer dans une prison plus étroite, et ordonna qu'on le privât de la vue avec un fer rouge ^ , mais il lui laissa les maisons de plaisance qui étaient devenues en quelque sorte sa propriété. Le duc Hobert, depuis ce jour jusqu'à
* Incidens suo danno. Je lis et traduis manno: peut-être damno.
' Je ne puis comprendre autrement in bitume>i profundum.
^ Lingard élève une discussion sur cet événement , parce qu'aucun contemporain n^en fait mention; maisBeauclerc, qui se piquait d'être bon et rude justicier, livra ses propres petites-filles encore enfants à un baron qui leur arracha les yeux et le nez (Orderic Vital, pag. 746, 717), et fit passer sa fille enhiyer, demi-nue, dans un fossé glacé. Un pareil homme mérite-t-il ce doute? (M. MiCHELET, Hisi. de France ^ tome ii. Note.)
J'heure de sa mort, ressentit la plus vive douleur de corps et d'âme , et s'éteignit lentement. Le roi , délivré de toute crainte , commença à éluder les promesses qu'il avait faites aux grands d'Angleterre , et à proférer contre eux menaces sur menaces. Tous se plaignaient au Seigneur , tous appelaient sur sa tête la vengeance de Dieu. Dieu, ce roi tout-puissant, avait accordé au roi Henri trois dons : la science , la victoire et la richesse ; tout lui réussissait ; il surpassait tous ses prédécesseurs ; et pour tant de bienfaits , il répondait à Dieu par l'ingratitude . (^ette même année eut lieu à Londres , dans le palais du roi, une assemblée d'évéques, d'abbés et de seigneurs, présidée par Tarchevêque Anselme. Le roi Henri accorda enfin et posa en principe , qu'à l'avenir, en Angleterre , soit qu'il s'agît d'un évêché ou d'une abbaye, personne ne tiendrait, de la main du roi ou de tout autre laïque , l'investiture par l'anneau • et le bâton. L'archevêque, de son côté, consentit à ce que celui qui serait élu à une dignité (ecclésiastique, eut droit d'être consacré , même après l'hommage et le serment qu'il aurait faits au roi. Cette même année furent consacrés comme évêques, Guillaume 3 Winchester, H oger à Salisbury, Heinelm à Hereford, Guillaume à Oxford, et Urbain à Glammorgan ^
' C'est-à-dire à Landaf ^ ëvêcfaé du pays de Glammorgan. Près de Laiulaf, était Cardiff, le lieu de la captivité deRoWtde Normandie; ie Glammorgan , récemment conquis sur les Gallois , sVtendail au delà du cours de la Saverne.
La cérémonie fut faite par Anselme, archevêque de Cantorbéry, à Cantorbéry , un jour de^ dimanche , le trois des ides d'août. Vers le même temps moururent Maurice , évoque de Londres , fondateur de l'église de Saint-Paul, et le roi d'Ecosse Edgar , qui eut pour successeur son frère Alexandre. Le prieur Norman fonda l'église du Christ à Londres , et y établit des chanoines sous la règle de saint Augustin.
Anselme maintient sa primatie sur l'église d'York. — L'an du Seigneur 1108 , après la mort de Girard, archevêque d'York , Thomas , chapelain du roi , fut élevé au gouvernement de cette église; mais aussitôt après son élection, Anselme, archevêque de Cantorbéry , lui défendit d'exercer en aucune façon le ministère pastoral, avant qu'il eût fait soumission à l'église de Cantorbéry , et qu'il lui «ût juré obéissance canonique , ainsi que l'avaient fait ses prédécesseurs Thomas et Girard , d'après un droit acquis et ancien : « Si vous refusez, ajoutait Anselme, je défendrai, « sous peine d'anathème, à tous les évêques de Bre- « tagne , de vous imposer les mains pour vous con- « sacrer, ou de vous regarder comme évêque et de « communiquer avec vous en cette qualité , si vous « vous faites consacrer par un prélat étranger. » Cette même année, Richard de Beaumeis fut nommé évêque de Londres et consacré par Anselme, archevêque de Cantorbéry, à Pageham, en présence d'uti grand nombre de suffragants. Vers ce même temps , I. 17
Philippe , roi de France , mourut , et Louis lui succéda.
Mort d^ Anselme. — Lettre mystérieuse. — Mariage DE Mathilde avec Henri V. — Consécration de Thomas, archeyêqde d'York. — Création de l'évéché d'Ély. ~ L'an du Seigneur ^^09, Anselme, archevêque de Cantorbéry , et philosophe du Christ , vit arriver sa dernière heure pendant le carême , le huitième jour avant les calendes de mai, le. jour de saint Marc \ Les miracles fréquents arrivés sous son invocation confirment sa vie exemplaire, ses bonnes œuvres et sa mort qui le fit passer de ce monde à la patrie céleste. Dans cette année on s'entretenait beaucoup d'une lettre fameuse tombée , disait-on , du ciel entre les mains d'un prélat, tandis qu'il célébrait la messe, et qui avait pour but de modérer les iniquités des Romains, iniquités qui croissaient de jour en jour ^. « Rome se
^ Saint Anselme, né dans la ville d'Aost en Piémont, mourut le 2i avril -1409, à soixante-seize ans. Matt. Paris l'appelle philosophe du Christ, prohablement à cause de ses nombreux ouvrages de théologie et descolastique. « Il s'éleva au-dessus de ses contemporains, et créa la mé- « taphysique scolastique dans son livre intitulé : Monologium , où il « essaya de développer systématiquement la science de Dieu et des choses « divines d'après des principes rationnels. » (M. DesmichelS, Précis de i'HiSt. du moyen âge. ) Du reste , il esJt loin d'argumenter avec la hardiesse de Roscelin. Il lui reproche surtout de vouloir comprendre avant de croire : Le chrétien , dit-il , doit marcher à la compréhension par la foi, et ne doit pas s'avancer vers la foi par la compréhension, ou bien reiioncer à la foi , s'il ne peut comprendre.
^ J'ai comparé cette lettre à celle qui se trouve reproduite à la date
soulèvera contre le Romain^ le Romain sera substitué au Romain, et Rome diminuera le Romain. La verge des pasteurs [de Rome) sera moins lourde, et la consolation sera dans le repos. Les zélés seront troublés et prieront , et la tranquillité de plusieurs sera dans les larmes. L'humble se jouera du furieux, et la fureur s'éteignant se laissera toucher. Un nouveau troupeau arrivera au faîte, et ceux qui sont fiers de leurs titres se nourriront d'aliments grossiers. L'espérance d« ceux qui espéraient a été frustrée , ainsi que le repos de ceux qui consolaient, repos dans lequel ils mettaient leur confiance. Ceux qui marchent dans les ténèbres reviendront à la lumière; ee qui était divisé et dispersé sera consolidé. Un gros nuage fera tomber de la pluie , parce qu'est né celui qui doit changer le siècle. L'agneau sera substitué au lion, et les agneaux feront du butin sur les lions. La fureur s'élèvera contre la simplicité , et la simplicité affaiblie expirera. L'honneur se changera en déshonneur, et la joie de plusieui^ en deuil. » Cette même année , Fempereur des Romains, Henri, envoya en Angleterre une ambassade solennelle pour demander en mariage Mathilde, fille du roi. Henri, le jour de la Pentecôte , à Westminster, tint sa cour qui n'avait jamais été si splendide , et là il exigea et reçut le serment des ambassadeurs , relativement au mariage de sa fille. La fille du roi fut donc donnée
de Tannée 4226, et qui est évidemment la même, en cherchant à lui donner le sens le plus admissible.
à l'empereur avec les cérémonies convenables. Pour le dire en peu de mots , le roi imposa trois sols sur chaque hyde de terre dans tout le royaume. Par ordre dt roi se réunirent cette année à Londres , dans Téglise du bienheureux Paul, Richard, évêque de Londres , Guillaume , évêque de Winchester, Raoul , évêque de Rochester , Herebert , évêque de Norvs^ick , Raoul, évêque de Ghicester , Ranulf, évêque de Durham, Hervey , évêque de Bangor, le cinquième jour avant les calendes de juin , un dimanche , à Teffet de consacrer Thomas, élu archevêque dTork. Thomas promit obéissance canonique à Téglise de Gantorbéry et à ses prélats catholiquement institués; il fut consacré par Richard , évêque de Londres. Gette même année, le roi Henri transféra dans Tabbaye d'Ély un siège episcopal , et y fit ordonner Hervey comme évêque ; car après la mort de Richard , qui fut le dernier abbé dans l'île, le comté de Gambridge ayant été détaché de Févêché de Lincoln , ce comté fut soumis , sous le rapport diocésain , à ce nouveau pontife. (Vers le même temps, dans une paroisse du pays de Liège , une laie mit bas un porc qui avait un visage humain ; et d'une poule naquit un poulet qui avait <juatre pattes ^ )
- Gderre de Boiiémond contre les Grecs. —Sa mort.
— Avènement de Louis VI en France. — Faits divers EN Palestine. — Vers cette époque, Bohémond,
* Intercalation fournie par le manuscrit de Wendover.
prince d'Antioche \ se souvenant des vexations que l'empereur Alexis , homme plein de malice et de fourberie , ne cessait de faire supporter aux pèlerins qui voulaient se rendre à Jérusalem , résolut de venjjer rinjure commune des croisés. 11 rassembla cinq mille chevaux et quarante mille hommes de bonnes troupes , et entra à main armée sur les terres dudit empereur ; pilla presque toutes les villes maritimes ; puis ravagea la première et la seconde Épire. Enfin il vint mettre le siège devant Dyrrachium ^, métropole de la première Épire , et dévasta tout le pays d'alentour par la rapine et 1 incendie. A cette nouvelle l'empereur accourut au secours avec une nombreuse milice ; mais des médiateurs intervinrent, et l'empereur fît un traité confirmé par serment, s'engageant à prêter désormais bonne et sincère assistance pour leur voyage, aux fidèles chrétiens qui voudraient passer en Orient. Le traité ayant été ratifié , Bohémond descendit dans l'Apulie pour
* Bohémond, pressé par le manque d'argent et par les attaques continuelles des Grecs et des Turcs , prit la résolution courageuse d'armer les forces de l'Occident contre l'empire de Bysance, et d'exécuter le projet que lui avaient tracé les leçons et l'exemple de son père Guiscard. «. Il s'embarqua secrètement, et, s'il faut en croire un conte de la princesse Anne (Coranène), traversa la mer occupée par ses ennemis soigneusement caché dans un cercueil. Il fut reçu en France au bruit des applaudissements publics, et le roi lui donna sa fille en mariage (Constance, lille de Philippe P*"). Sofl retour fut glorieux , puisque les guerriers les plus renommés du siècle consentirent à marcher sous ses ordres. »
(Gibbon, Hist, de la Dèc.^ chap lia.)
- Brachivm. Adopté la variante : Durarhium.
y récrier des affaires particulières. L'été suivant, au moment où il se disposait à revenir à Antioche, après avoir rassemblé de tous côtés un corps de troupes, il fut pris d'une violente maladie et mourut, laissant un fils nommé aussi Bohémond , qu'il avait eu de Constance, fille du roi de France Philippe. Ce même Philippe, homme illustre, venait de mourir vers cette époque. Son fils Louis lui succéda, et régna pendant vingt-huit ans ^ Vers le même temps , Baudouin, comte d'Edesse, et son cousin Jocelin, ayant donné des otages pour leur rançon , furent délivrés des fers des Turcs; et peu de jours après, ces otages réussirent à tuer ceux qui les gardaient , et à revenir dans leur pays. Cette même année, Bertrand, comte de Toulouse , fils du comte Raymond, aborda près de Tripoli sur des vaisseaux génois , assiégea, prit et rendit à l'unité catholique Biblos, ville maritime de la Phénicie. Enfin, peu de temps après , le roi de Jérusalem, Baudouin, avec le secours de la flotte que le comte avait amenée , s'empara de Tripoli, dont il fit don audit comte Bertrand.
Réunion du Maine a l'Anjou. — Translation de SAINT OswiN. — Comète. — Faits divers. — L'an du Seigneur >H^0, le roi des Anglais, Henri, priva de leurs héritages Philippe de Brause, Guillaume Malet^
^ De HOS à <457. — Si Matt. Paris entend par ces mots, successH vigiuti octo aimis^ lui succéda^ âgé de vingt-huit ans, il est également exact. Louis VI n'avait pas encore trente ans à la mort de son père.
et Guillaume Binard , ainsi que d'autres félons. H fit périr aussi Hélie, comte du Maine, qui tenait cette province sous le vasseiage du roi. A cette nouvelle, Geoffroy , comte d'Anjou, épousa la fille de ce même Hélie, et s'empara du comté, où il se maintint contre le roi Henri. — A cette époque, la lune parut s'éteindre.— Cette même année, liichard , abbé de Saint- Albans , au milieu de Tenthousiasiiie du clergé et du peuple , transporta dans la nouvelle basilique de la Vierge Marie, àTynemouth, les précieuses reliques du bienheureuxroiet mar tyrOswin\ dont le corps se trouvait auparavant dans une ancienne chapelle consacrée aussi à la mère de Dieu , où il avait été d'abord découvert et placé dans un nouveau cercueil. Cette translation eut lieu le jour de la passion de ce même martyr, le dix avant les calendes de septembre, en vertu d'un rôle émané du chancelier. Cette même année, Henri donna sa fille Mathilde à Tempereur d'Allemagne. Cette année aussi , le saint ermite Godrik naquit à Finchale. Sa vie exemplaire dura soixante ans, et quand enfin il fut délivré du fardeau de ce corps, il monta aux demeures célestes, pour partager avec les saints les délices éternelles. Cette année aussi une comète apparut , en présentant un phénomène étrange ; car s'étant montrée à l'Orient et ayant monté sur l'horizon , elle semblait non pas s'avancer , mais reculer. Vers le même temps le roi de Jérusalem , Baudouin , subjugua victorieusement
* Ou Oswald, tué vers 647, en combattant Penra, roi de Mercie.
Beryte, ville maritime de Phénicie, et la rendit à Tunité catholique. Elle est située entre Biblos et Sidon.
Dévastation de l'Anjou. — Faits divers. — L'an du Seigneur ^ 4 >l >l , le roi des Anglais , Henri passa en Normandie pour attaquer le comte d'Anjou qui occupait malgré lui le pays du Maine. Il usa par le fer et par le feu du terrible droit de la guerre, et commit d'affreux ravages sur les domaines du comte et sur tout le territoire. A cette époque une horrible mortalité se jeta sur les animaux , et une cruelle famine désola la Normandie. Henri , roi d'Allemagne, mit en prison le pape Pascal.
Histoire de Sainte-Frédeswithe. — Mort du comte DE Flandre. —Prise deSidon. — Dans ce même temps Roger, évêque de Salisbury, donna à un chanoine nommé Wimund un terrain à Oxford , où reposait le corps de la bienheureuse vierge Frédeswithe. Wimund y établit pieusement des chanoines réguliers , bons serviteurs de Dieu , et y exerça les fonctions de prieur. Ce lieu avait été depuis longtemps consacré à des religieuses , en mémoire de cette bienheureuse vierge qui, par amour pour l'époux céleste, avait méprisé un époux selon le monde. Le fils d'un roi du pays désirait ardemment épouser la jeune fille ; mais ne pouvant réussir ni par prières ni par caresses, il résolut de la posséder de force. Frédeswithe
en fut avertie , et se réfugia dans une forêt épaisse ; cependant sa retraite ne put échapper à son amant, qui ne prit pas de repos avant de s'être mis ardemment à sa recherche. La vierge , apprenant de nouveau les desseins coupables du jeune homme, prit des chemins détournés, marcha pendant la nuit, à la garde de Dieu , et arriva à Oxford. Mais le matin, cet amant forcené accourut à son tour, et la vierge , désespérant de pouvoir fuir , à demi morte de lassitude et ne pouvant plus faire un pas , implora avec ardeur la protection de DieU;, et appela son courroux contre celui qui la persécutait. Déjà le jeune homme, accompagné de sa suite , touchait aux portes de la ville , lorsque la main de Dieu le frappa de cécité. Comprenant alors qu'il était puni de son opiniâtreté, le jeune homme, privé de la vue, envoya prier Frédeswithe d'avoir pitié de lui , et recouvra la lumière aussi aisément qu'il l'avait perdue par la malédiction de la jeune fille. Depuis ce temps, les rois d'Angleterre redoutèrent d'entrer dans la ville, etse gardèrent d'y demeurer , parce qu'elle passait pour leur être funeste , et qu'ils ne voulaient pas éprouver à leurs risques et périls la vérité du fait. La vierge bienheureuse construisit dans ce lieu même un monastère de filles qu'elle gouverna avec le titre d'abbesse, et servit Dieu jusqu'à la fin de sa vie. Au temps du roi des Anglais Éthelred , des Danois destinés à la mort se réfugièrent dans ce monastère pour y trouver asile ; mais on y mit le feu , et il fut brûlé , ainsi que ceux qu'il renfeimait. Cependant, peu après, ce même roi
Elhelred le reconstruisit et y ajouta des possessions convenables. — Cette année-là mourut Robert, comte de Flandre , qui s'était distingué dans le glorieux voyage de Jérusalem. Aussi son nom ne périra pas. Après lui fut nommé comte son fils Baudouin. — Cette même année , la ville de Sidon , sur le bord de la mer, fut assiégée et prise par le roi de Jérusalem, le magnanime Baudouin.
Accord entre l'empereur Henri V et le pape Pascal.— Mort de Tancrède. — L'an du Seigneur ià\2, une querelle s'éleva à Rome entre le pape Pascal et l'empereur Henri à ce sujet : l'empereur voulait conserver le privilège de ses prédécesseurs, privilège exercé par eux depuis trois cents ans , et sous soixante pontifes romains , et qui consistait à donner légitimement Tinvestiture aux èvêques et aux abbés par l'anneau et le bâton pastoral. De leur côté les pontifes romains affirmaient que l'épiscopat ou toute autre dignité ecclésiastique , ne pouvait ni ne devait être conférée d'une main laïque , par bâton ou par anneau. La paix fut faite entre l'empereur Henri et le pape Pascal : désormais les èvêques et les abbés purent recevoir de l'empereur et de ses successeurs l'investiture par crosse et par anneau ; mais ils durent faire préalablement serment d'obéissance canonique au prélat de qui ils dépendaient , et recevoir la consécration accoutumée. Cet accommodement fut conclu devant l'autel des apôtres Pierre et Paul , aux yeux de tout le peuple , et le pape lit communier
l'empereur*. Cette même année mourut l'illustre Tancrède , si célèbre dans la croisade ; il était alors prince d\4ntioche et comte d'Edesse. Le seigneur Roger, fils de Richard, lui succéda à condition que, dès que le jeune Bohémond réclamerait Antioche, il lui rendrait la principauté sans résistance. Cette même année eut lieu une terrible mortalité.
Discussion entre les decx nouveaux archevêques. — Tremblement de terre en Syrie. — Défaite de Baudouin. — L'an du Seigneur iil3, le roi Henri donna Tarchevêché de Cantorbéry à Raoul , évéque de Londres^ , et Tinvestit par Tanneau et la crosse. Cette même année , mourut Thomas, archevêque d'York, etTurstan lui succéda. Une grande discussion s'éleva entre Raoul, archevêque de Cantorbéry, et Turstan, archevêque d'York , parce que Tarchevequft d'York , contrairement à la coutume admise par ses prédécesseurs, refusait de se soumettre à l'archevêque de Cantorbéry. La querelle fut souvent portée devant le roi et le seigneur-pape ; mais elle ne fut pas encore terminée comme il convenait. Cette même année, le roi
' Cet accord doit être placé au mardi -14 avril H -H. {Voy. Petr. Diac. et les acta Pascal, dans la CoJleci. deBarouivs). L'opposition des cardinaux et de Bruno, abbé du mont Gassin, força Pascal à convoquer le concile général de Latran (28 mars 4142) ; le concile annula le privilegium quod veré debet dici pravileyium. On sait les violences qui suivirent jusqu'au concordat de Worms {i 122).
^ La variante remarque , avec raison , qu'il était évéque de Rochester. Miatl. Paris le dit lui-même pins loin.
Henri conduisit une armée dans le pays de Galles, et soumit les Gallois à la domination royale. Cette même année , au mois de mai , une grande comète apparut; et, peu après, un tremblement de terre renversa une partie de la ville de Malmistra , non loin d'Antioche , ainsi que deux châteaux , Triphalege et Marésie. Cette année aussi, Menduc, prince de Perse, entra sur le territoire des chrétiens avec une si grande multitude de troupes, que Ton ne peut en exprimer le nombre. Après avoir traversé beaucoup de pays , il vint camper près d'un pont jeté sur le Jourdain. A cette nouvelle, le roi de Jérusalem, Baudouin, appela à son secours Roger, prince d'Antioche. Mais avant que ce renfort fût arrivé, le roi, par une ardeur téméraire , et par une confiance trop présomptueuse en ses propres forces , s'avança avec peu de monde au devant des ennemis. 11 tomba, sans s'y attendre, dans une embuscade que les Sarrasins avaient préparée , et , accablé par la multitude des ennemis , il se vit forcé de recourir à la fuite, en abandonnant son étendard sur le lieu du combat. Le patriarche Arnulf et d'autres seigneurs avec lui s'échappèrent aussi , laissanthonteusementau pouvoirdes ennemis, leur camp et tout ce qu'il renfermait. Du côté des nôtres, trente cavaliers et quinze cents fantassins restèrent sur la place. Les Turcs alors, sachant que les autres parties du royaume étaient dégarnies de soldats, envoyèrent des troupes, et se mirent à parcourir le pays en tous sens, semant partout le carnage et l'incendie, détruisant les métairies , faisant prisonniers les habitants
des campagnes, et ramenant force butin des villages et bourgades où ils entraient. Cependant le roi Baudouin , dans sa fuite , avait gagné un château de sa dépendance, où il fut longtemps assiégé par les ennemis, et qu'il ne leur rendit qu'à condition d'en sortir avec ses hommes^ et de retourner en liberté dans ses états.
Serment prêté ad fils aîné d'Henri F^ — Phénomènes ET faits divers. — L'an du Seigneur i^^A, le roi des Anglais, Henri, fit prêter à tous les seigneurs dont il était suzerain serment de fidélité envers son fils Guillaume , qu'il avait eu de sa femme Mathilde. Cette même année, au mois de décembre, le ciel parut rouge tout à coup comme s'il était en feu, et il y eut une éclipse de lune. Le quatrième jour avant les calendes d'avril, la Tamise fut desséchée , ainsi que la mer elle-même * , à une distance de douze milles, pendant deux jours. Raoul , évêque de Rochester, est élevé à l'archevêché de Cantorbéry , le septième jour avant les calendes de mai. Vers le même temps, eurent lieu plusieurs prodiges. Apparition d'une comète au mois de mai. Dédicace de l'église de Cantorbéry.
Nouvelle discussion entre les deux archevêques de Cantorréry et d'York. — L'an du Seigneur M^6 , Raoul , archevêque de Cantorbéry , fut consacré à
■* Texte douteux. Doit-on comprendre : Et la mern'y afflua pas^ etc.
Cantorbéry par Anselme , légat du seigneur pape , et reçut de lui le pallium. Dans cette même journée, ledit archevêque consacra comme évêques, Théophile pour Worcester, et Bernard pour Saint-David. Peu de jours après, Tarchevêque de Cantorbéry enjoignit à Turstan, élu archevêque d'York, de venir, selon la coutume, recevoir sa bénédiction et lui jurer obéissance à lui et à l'église de Cantorbéry. Turstan répondit que , quant à la bénédiction , il la recevrait volontiers ; mais que, quant à la profession d'obéissance qu'on exigeait, il ne la ferait en aucune manière. A cette nouvelle , le roi Henri jura publiquement que si, à l'exemple de ses prédécesseurs el comme il le devait , il ne rendait pas ses devoirs à l'église de Cantorbéry, il eut à renoncer non pas seulement à la bénédiction , mais à l'archevêché luimême. De son côté , l'archevêque de Cantorbéry interjeta appel pour empêcher Turstan de se faire consacrer par un autre que par lui, et ils se séparèrent.
Dédicace DE l'église de Saint-Albans.-— Guerre entre Henri V^ et Louis VI. —A la fin de cette année et au commencement de l'année suivante 1116, vers les fêtes de Noël , le jour des Innocents , le roi Henri et la reine Mathilde assistèrent à la dédicace de l'église de Saint-Albans. La cérémonie fut faite par Geoffroy, archevêque de Rouen, lequel s'étant trouvé fatigué à cause de la grandeur de l'église , fut remplacé par Robert, évêque de Lincoln , qui' en fut prié par le vénérable Richard , abbé du lieu. Etaient présents à cette inau-
guration , outre le roi et la reine Mathilde , Geoffroy, archevêque de Rouen, Richard, évêque do Londres , Roger, évêque de Salisbuiy , Ranuif , évêque de Durham, ainsi qu'une foule de comtes d'Angleterre et de Normandie. L'abbé Richard reçut et traita splendidement le roi et tous les gens illustres qui raccompagnaient. Le roi Henri fit donation perpétuelle de Bishopescote à ladite église deSaint-Albans , et con firm a sa donation par une charte solennelle. Cette même année s'éleva une grande discorde entre les rois de France et d'Angleterre , parce que Thibaut, comte de Blois , neveu du roi Henri , avait pris les armes contre le roi de France. Le roi Henri avait envoyé un corps d'armée à son secours, et grandement nui aux intérêts du roi Louis. Le roi de France, fort inquiet, appela à son aide les comtes d'Anjou et de Flandre , qui lui jurèrent d'enlever la Normandie au roi Henri et de la rendre à Guillaume, fils du duc Robert , frère de Henri , comme à son possesseur légitime. Mais le roi d'Angleterre , prudent et adroit, se fortifia de son côté par l'alliance du comte de Bretagne et de Thibaut , et avec une armée de Normands, d'Anglais et de Bretons , il attendit l'arrivée des ennemis. Le roi de France , il est vrai , entra en Normandie avec les comtes , ses alliés , et une nombreuse armée; mais, après y avoir passé une nuit à peine, il craignit de se mesurer avec le roi d'Angleterre, et revint dans ses états sans avoir rien fait. Cette même année, pour subvenir aux besoins du roi, l'Angleterre eut à subir une foule d'exactions.
Faits divers. — L'an du Seigneur 1 U 7 les orages , les grêles , les tremblements de terre , emportèrent en Lombardie églises , tours , arbres , édifices , avecleurs habitants. Le troisième jour des ides de décembre , la lune parut être d'un rouge sanglant. Robert , pour la première fois, établit quelques moines à Merton , et y fixa son séjour. Cette même année expira le vénérable Hyon \ évêque de Chartres, homme fort instruit dans les saintes écritures.
Mort du pape Pascal et de la reine Mathilde. — L'an du Seigneur 1418 , après la mort du pape Pascal , il y eut un anti-pape sous le nom de Gélase ; mais , comme il ne régna qu'un an , il eut pour successeur Calixte régulièrement élu. Cette même année mourut Mathilde , reine d'Angleterre. Son corps reposa paisiblement à Westminster, et à des signes et des miracles évidents , on reconnut que son âme était en possession des demeures célestes. Cette reine bienheureuse éleva dans la ville de Londres une maison de lépreux avec une chapelle et des dépendances con-
* HyoQ ou Yves de Chartres est surtout connu par son zèle à défendre les libertés gallicanes contre les envahissements du pouvoir papal. Il assurait que les évêques ne devaient point être reçus s'ils n'avaient fait serment de fidélité au roi. « Dans une lettre à l'archevêque de Lyon , « légat du pape, il disait que les rois en donnant les évêchés n'entendent « rien donner du spirituel ; mais ce qui est du temporel, lequel ne peut « être possédé que par droit humain, non par droit divin, et que les « papes ont quelquefois différé les consécrations des évéques élus jusqu'à « ce que les rois eussent donné leur consentement , comme étant les « chefs et les fondements du peuple. »
(M. Ruelle , Abréijé de VHisi. de France , chap. xxin. )
venables. Cette maison est appelée encore aujourd liui l'hôpital de Mathilde.
Etablissement et progrès de l'ordre des templiers, — Mort de BADDOl]lNF^ — Vers cette époque, d'illustres chevaliers , dévots et craijjnant Dieu , se consacrèrent au service de Dieu, à la façon des chanoines réguliers , et firent vœu de pratiquer toujours la chasteté, l'obéissance et la renonciation à soi-même , entre les mains du patriarche de Jérusalem. Les premiers furent les vénérables Hugues de Payens et Godefroi de Saint-Omer'. Comme ils n'avaient pas d'habitation en propre, le roi Baudouin leur céda une partie de son palais, qui du côté du midi touchai! presque au temple du Seigneur. D'autre part, les chanoines du temple leur donnèrent un terrain qu'ils possédaient auprès dudit palais , pour qu'ils y construisissent des bâtiments attenants. Le patriarche, le roi , une foule de grands et de prélats leur assignèrent sur leurs propres biens un revenu fixe pour la nourriture et l'habillement. Le premier but des chevaliers de cet ordre était de racheter leurs péchés en tenant les chemins libres d'embuscades et de brigan-
' Le sceau des templiers représentait deux chevaliers chevauchant sur le même dextrier , en mémoire de la pauvreté des deux fondateurs de l'ordre. On sait qu'ils avaient pour cri de guerre et pour devise le mot Vauceitt (un seul vaut cent). Cette institution fameuse, sortie pour ainsi dire du sein de l'ordre des Hospitaliers (fondé dès l'an 4 ICO par Gérard de Martigues) , acquit bientôt une telle importance , que « la fille enrichie paraissait étouffer et surpasser sa mère. nChron. de Brompton. I. 48
dages , dans Tinlérêt de ceux, qui entreprenaient le voyage de la Terre-Sainte. Neuf ans après , au concile de Troyes , le pape Honorius leur donna une règle, et ordonna qu'ils porteraient Thabit blanc. Primitivement ils n'avaient été que neuf, mais dans cet espace d'environ neuf ans, leur nombre commença à augmenter et leurs possessions à s'accroître. Dans la suite , au temps du page Eugène , ils durent coudre à leurs manteaux des croix de drap rouge , comme signe qui les distinguât des autres. Bientôt leur nombre s'accrut , au point de s'élever dans leurs assemblées à plus de trois cents chevaliers , sans compter les frères d'un rang inférieur, dont la multitude est immense. On prétend que leurs domaines, au delà et en deçà de la mer, sont si vastes, qu'il n'est dans le monde chrétien aucune province où ils ne possèdent quelques terres, et qu'aujourd'hui leurs richesses dépassent de beaucoup celles des rois. Comme ils avaient eu leur premier séjour près du temple du Seigneur, on les appela les frères de la Milice du Temple. Ils vécurent longtemps dans la pratique des vertus. Mais maintenant , après avoir abjuré l'humilité de leurs premiers vœux, ils se sont tout à fait soustraits à l'autorité du patriarche, qui dans le principe les avait institués et comblés de bienfaits ; ils se dispensent d'obéiç aux églises et de leur payer les dîmes ; enfin ils sont à charge à tout le monde. — Cette même année mourut le roi de Jérusalem , Baudouin l" , prince magnanime , qui ajouta victorieusement à son empire les villes d'Acre, de Césarée, de
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Béryte , de Sidon, de Tripoli, d'Arsuth , et le territoire des Arabes jusqu'à la mer Rouge. Il eut pour successeur un autre Baudouin, comte d'Edesse, qui fut couronné roi , le second jour du mois d'avril.
Avènement de Calixte II. —Concile de Reims. — Erreurs et condamnation de Gilbert de La Porrée. — L'an du Seigneur ^^^9, après la mort du pape Gelase, Calixte lui succéda et régna pendant dix ans dix mois et treize jours \ Il avait été d'abord évêque de Vienne , sous le nom de Guy : depuis sa consécration comme pape, on l'appela Calixte. Ce pontife tint à Reims ^ un concile où le roi Henri envoya quelques évéques d'Angleterre et de Normandie. Turstan , élu archevêque d'York , obtint du roi la permission de s'y présenter après avoir promis avec serment de ne pas recevoir du pape la bénédiction. Arrivé au con-
* Calixte n n'occupa le trône pontifical que cinq ans , de H^9 à M24. 11 succédait à Gélase II, pape légitime, et non pas antipape €orame l'appelle plus haut Matt. Paris. C'est ce malheureux Gélase que Clincio Frangipani, partisan de l'empereur Henri V, traîna par les cheveux et à coups d'éperons jusque dans son palais. Henri V mit à la place -de Gélase un Maurice Burdin , intrigant venu de Limoges et qui avait fait sa fortune en Espagne. Calixte II eut à lutter contre Burdin au commencement de son règne .
* 11 est vrai que Calixte II tint à Reims le concile dont il est ici question, et à la suite duquel eut lieu l'entrevue de Mouzon avec Henri V. Mai« Matt. Paris, comme le remarque Duboulay dans son Hùt. de l'Université de Paris ^ se trompe grandement en plaçant au même concile la condamnation de Gilbert de la Porrée. C'est dans un autre concile de Reims, tenu sous le pape Eugène III en HAS.
cile , il mit dans son parti , à force de largesses, les Romains qui n'ont pas Thabitude de refuser. Grac^ à eux il obtint d'être consacré par le pape. Dès que le roi d'Angleterre en fut informé, il lui interdit toutes les terres de sa domination. Dans ce concile, ce même pape condamna les erreurs de maître Gilbert de La Porrée\ qui était tombé dans l'hérésie sur quatre points. 1" Gilbert disait que la nature divine qu'on appelle divinité , n'est point Dieu , mais la forme par laquelle Dieu est Dieu; de même que l'humanité n'est point l'homme, mais la forme par laquelle l'homme est homme. Le concile répondit : Nous croyons que la nature simple de Dieu est Dieu, et qu'on ne peut nier en aucun sens catholique que Dieu soit la divinité. De même quand on dit Dieu est sage par la sagesse , Dieu est grand par la grandeur. Dieu est éternel par l'éternité , Dieu est un par Tunité , Dieu est Dieu par la divinité , nous croyons qu'il n'est point sage autrement que par cette sagesse
* Rappelons en quelques mois la vie de cet homme célèbre. INé à Poitiers vers 1 070 , Gilbert de la Porrée fut successivement chancelier de l'église de Chartres , professeur à Paris et à Poitiers ( 1-144 ), et siégea à l'assemblée de Sens comme un des juges d'Abailard. Devenu évéque de Poitiers, il n'en dut pas moins comparaître au concile de Paris en H 47. Outre les quatre points sur lesquels insiste Matt. Paris , on lui reprocha d'avoir prétendu qu'il n'y avait point d'autres mérites que ceux de Jésus- Christ , et que le baptême n'était réellement conféré qu'à ceux qui devaient être sauvés. Mais tous les auteurs n'attribuent pas ces deux opinions à Gilbert. Condamné l'année suivante à Reims, il se rétracta, passa ses dernières années à favoriser Tétude des lettres et ceux qui s'en occupaient, et mourut universellement regretté en 1 154.
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qui est Dieu lui-même, jjrand autrement que par cette grandeur qui est Dieu lui-même, éternel autrement que par cette éternité qui est lui-même , un autrement que par cette unité qui est lui-même, Dieu autrement que par cette divinité qui est [ lui-même et] en lui-même ; c'est-à-dire qu^il est en lui-même sage, grand , éternel, un, Dieu. 2*" Gilbert disait: Les personnes , c'est-à-dire le Père et le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas un seul Dieu , ou une seule substance, ou une unité quelconque; mais ces trois personnes sont trois choses différentes [en nature?] et en nombre , pas plus que trois hommes ne peuvent avoir en nombre une seule humanité (?). Le concile répondit : Quand nous parlons des trois personnes. Père, Fils et Saint-Esprit, nous disons qu'elles sont un Dieu et une substance divine , et réciproquement, quand nous parlons d'un Dieu et d'une substance divine , nous disons qu'un Dieu et une substance divine est trois personnes. 5° Gilbert disait : Quant à ce qui regarde les propriétés des personnes , ces propriétés sont des relations éternelles qui , loin de se confondre avec les personnes en sont distinctes en nombre et en substance et ont trois unités , de sorte qu'il y a plusieurs êtres éternels dont aucun n'est Dieu. Le concile répondit : Nous croyons qu'il n'y a d'éternel que Dieu, Père, Fils et Saint- Esprit ; et qu'aucune autre chose qu'on Tappelle relation , propriété ou unité , no peut se trouver en Dieu, être éternelle, sans être Dieu. En quatrième lieu Gilbert disait que la nature divine n'a pas été
incarnée ^ Le concile répondit : Nous croyons que la divinité , soit qu on parle de la substance divine, soit qu'on parle de la nature divine, a été incarnée, mais dans le Fils [seulement.]
Bataille de Breuneville. -— Cette même année eut lieu une bataille en plaine^, entre Louis, roi de France , et Henri, roi d'Angleterre , de cette façon : le roi de France avait séparé ses troupes en deux corps. A la tête du premier il avait mis Guillaume, fils du duc Robert, frère du roi Henri. Il commandait en personne le second corps d'armée qui composait la plus grande partie de ses forces. La roi d'Angleterre , Henri , avait formé trois corps de bataille : au premier il avait placé les seigneurs de Normandie •
* Ce quatrième point est rapporté inexactement dans le texte. On ne peut pas dire , soutenait Gilbert , que la nature divine a pris la nature humaine, mais que la nature du Fils a pris la nature humaine , ou plus clairement, que la nature divine ne s'est point incarnée , mais seulement la personne du Fils. A cela, les pères répondirent : IVous croyons que la divinité même et la nature divine s'est incarnée- daus le Fils. Le sed du texte est inutile. On voit, en résumant que l'erreur fondamentale de Gilbert était celle-ci : il regardait les attributs de Dieu et la divinité comme des formes différentes, et Dieu ou l'être souverainement parfait comme la collection de ces formes. Delà, il était logiquement amené à conclure que les propriétés des personnes n'étaient point les personnes mêmes, et que la nature divine ne s'était point incarnée. ( Fo*/. Duboula y. Hist, de l'univers.. — Le père Cellier, Biblioth. ccdé.s\,21e vol. — Pluquet, Diet, des hérésies.)
* C'est sans doute la journée de Rrenneville , près de Noyon , qui fut plutôt un tournoi qu'une bataille. 11 n'y eut, dit le chroniqueur Orderic Vital , que trois hommes de tués. Le récit de notre auteur semble cependant donner plus d'importance à ce combat.
au second se trouvait le roi avec ses vassaux ; ses fils conduisaient le troisième avec une nombreuse infanterie. Dès que le combat se fut engagé , le premier corps de bataille des Français pénétra parmi les chevaliers normands, les fit tomber de leurs coursiers, et porta le désordre dans leurs rangs. Puis s'élançant sur la troupe que le roi Henri commandait en personne , les Français allaient la disperser , lorsque le roi d'Angleterre, ralliant courageusement ses soldats, commença à entrevoir un meilleur succès. Alors s'engage une furieuse mêlée. Les troupes des deux rois s'attaquent vivement , les lances sont brisées , et c'est à 1 épée qu'on a recours pour combattre. Guillaume Crispin, comte d'Évreux , que peu auparavant le roi Henri avait proscrit pour ses méfaits , frappa deux fois de son épée la tête dudit roi. L'armure et le casque étant de bonne trempe , ne furent pas entamés ; mais la violence des coups lit céder le heaume qui entra dans la tête du roi , en sorte que le sang jaillit en abondance. Henri , se tentant blessé, fut transporté de colère, et attaqua si vigoureusement celui qui l'avait frappé , que d'un seul coup il abattit cheval et cavalier, et qu'aussitôt le comte fut saisi et garrotté aux pieds du roi. Aussitôt le corps d'infanterie que commandaient les fils du roi , et qui n'avait pas pris part au combat vint , lances baissées, attaquer de front les ennemis , et avec tant d'impétuosité , que les Français furent obligés de fuir. Hors d'état de se rallier, ils tournèrent bride et abandonnèrent la victoire au roi Henri. Celui-ci resta sur le
champ de bataille , jusqu'à ce qu'on lui eut présenté les principaux seif^neurs français prisonniers , le roi Louis s'étant échappé. Le comte de Flandre , mortellement blessé, fut placé sur une litière, et regagna ses états. Le roi Henri retourna à Rouen , où il rentra au son des trompettes et au milieu des chants du clergé. Là il rendit humblement grâces au Dieu des armées.
Faits divers. — Cette même année, Richard d'Aubigny ', abbé de 1 église de Saint- Albans, rendit le dernier soupir. Il eul pour successeur Geoff roi, prieur de Gorham , qui fut le seizième abbé de cette église'. Cette même année mourut Herbert , évêque de Norwicli , et le comte de Flandre , Baudouin , succomba à la blessure qu'il avait reçue au siège d'Eu ^, en Normandie. 11 eut pour successeur Charles , fils de Knut, roi des Danois. Vers le même temps , le pape Calixte
^ Hichardus de Albeneio. Mais plus haut, en parlant de son installation, il l'appelle (/p Exacfuio. (F<»y. la note 2, page -142.)
2 C'est ce Geoffroi , né dans le Maine , qui eut le premier l'idée de faire représenter à ses élèves des drames pieux bien antérieurs à nos mystères, « Ce fut le Jeu de sainte Catherine , dit Matt. Paris , ce que nous appelons mirar.'^^s.» Il avait été appelé de France, par l'abbé Richard, pour tenir l'école de Saint-Albans. Etant venu trop tard , il eut celle de Dunstable en dédommagement. Mais un incendie ayant consumé sa maison et les belles chapes qu'il avait empruntées au sacristain de Saint-Albans pour la représentation , il se fit moine à Saint-Albans, et en devint abbé. {Voy. les Vies des vingt-trois Abbés.)
^ C'est ce que dit aussi Lingard 5 ce qui confirme le sens adopté plus haut pour Aurum ; mais ce n'est donc pas immédiatement de la blessure reçue au combat précédent. • V
vint eu Normandie trouver le roi Heuri , et Tentrevue entre ce roi illustre et le souverain pontife eut lieu à Gisors
Défaite et mort de Roger d Antioche. — Victoire de Baddodin IL —Ala même époque, Roger, princed'Antioche , accompagné de trois cents chevaux et de trois mille fantassins , marcha à la rencontre d'une armée de soixante mille hommes, composée de Turcs, de Sarrasins du pays de Damas, d'Arabes , et commandée par trois princes. Mais , dans le combat trop inégal qu'il engagea , il fut tué avec tous les siens ; et il n'en resta pas un seul pour aller annoncer ce désastre aux fidèles. Après leur victoire, les lurcs s'avancèrent jusqu'à deux châteaux, Cerep et Sardonias ' qu'ils prirent d'assaut. En recevant cette nouvelle, Baudouin, roi de Jérusalem, marcha audacieusement au-devant des ennemis, les attaqua près de Mont- David ^, quoiqu'il eût peu de troupes contre une si grande multitude, tua quatre mille ennemis, mit les trois chefs sarrasins en fuite, et fit rentrer sous sa domination Cerep et vSardonias. H poursuivit les ennemis dans leur fuite , et ne cessa d'en faire un grand carnage qu'à l'entrée de la nuit.
Naufrage des enfants de Henri i". — L'an du Sei-
' Sardonias ou Zaredna. Au lieu de Cerep , Tauteur du chapitre des Croisades, AaasVl ni roduct. à Hlisi. de l'univers^ donne Athareb. ' Près de Dauilz (Michaud), ce qui concorde avec la variante Dani.
gneur 1120, le roi Henri, après avoir dompté ses ennemis en France et tout pacifié en Normandie , regagna joyeux TAngleterre; mais ses deux fils , Guillaume et Richard , sa fille , sa nièce, Richard , comte de Chester, les officiers de bouche , les chambriers , les écbansons et une foule de seigneurs firent naufrage en pleine mer, le septième jour avant les calendes de décembre. Tous ou presque tous les passagers étaient entachés , assure-t-on , du vice de sodomie : aussi ils périrent tous misérablement et furent privés d'une sépulture chrétienne. Une mort imprévue vint les saisir, et la mer, quoique tranquille et calme, engloutit leurs turpitudes *.
Second mariage de Henri ^^ — Soumission des Gallois.— Faits divers. — L'an 112^ , le roi Henri épousa Adélaïde ou Adelise , fille du duc de Louvain , séduit par ses grâces et par sa beauté remarquable. Elle fut sacrée reine par Raoul , archevêque de Cantorbéry, et le jour de la Pentecôte , à Londres , elle s'assit dans un banquet à côté du roi, la tête couverte d'une magnifique couronne. Le roi ayant ensuite mené une armée nombreuse dans le pays de Galles, les Gallois vinrent le trouver en suppliants, et firent la paix en s'en remettant à sa munificence royale. Cette même
* M. Aug. Thierry raconte dramatiquement cette catastrophe. La Blanche Nef qui portait les enfants du roi Henri, fit naufrage sur les rochers à ileur d'eau du Kas de Gatteville. Il faut se défier des accusalions exagérées des historiens saxons, qui accueillaient avec complaisance tous les bruits défavorables aux vainqueurs.
année le pape Calixte s'empara d'un certain Maurice, dont Tempereur Henri avait fait un antipape , et l'enferma dans un monastère. Cette année , la lune fut obscurcie. A Reading * , les moines commencèrent à observer une règle monastique, et une église y fut bâtie. — L'an du Seigneur ^422, Raoul, archevêque de Cantorbéry, et Jean, évêque de Bath, payèrent tribut à la nature. — Vers le même temps , Témir Balac fit prisonnier Jocelin , comte d'Edesse , et son cousin Galeran.
Mort du chancelier Randlf . — Mutations dans les ÉvÊCHÉs. — Chateaux fortifiés en Normandie. — L'an du Seigneur ^ 4 23 , le roi des Anglais Henri célébra, à Berkhamsted , les fêtes de la Nativité du Seigneur, et se dirigea ensuite vers Dunstable. Il avait alors avec lui son chancelier nommé Ranulf qui, depuis vingt ans , était tourmenté d'une cruelle infirmité. Mais il n'en était pas moins actif pour commettre tous les crimes , se plaisant à tourmenter les innocents et à dépouiller de leurs possessions les propriétaires légitimes. C'était un bonheur pour lui pendant qu'il languissait de corps ^, d'exercer au crime la force de son esprit. Comme il avait pris les devants pour préparer les logements, il arriva sur une eminence d'où l'on découvrait le château du roi ; mais là cet homme à l'esprit orgueilleux tomba de cheval^
' Hadujum. Vrohahlemcni Kadin gum.
' Diim tempore la}igvit. Il faut lire évidemment for/^orp.
et un moine de Sainl-Albans, dont ii avail injuslelïîent confisqué les terres, fil passer, sans le vouloir, sa monture sur le corps de Ranulf ; quelques jours après , le misérable termina sa détestable vie. Cette même année mourut Robert * , évêque de Lincoln , et Alexandre lui succéda. Celte même année, le roi Henri donna Tarchevéché de Cantorbéry à Guillaume de Corbeil de Chicbe, et Tévêché de Batb à Godefroi, chapelain de la reine. A cette époque, liobert de Meulan quitta le parti du roi , et le roi assiégea et prit son château qui s'appelait Pontaudemer. Vers le même temps , Henri ceignit la tour de llouen d'un mur épais et élevé flanqué de bastions ; il fortifia aussi la tour du château de Caen , et rendit inexpugnables les châteaux d'Arqués, de Gisors, de Falaise , d'Argentan, de Domfront, de Hiesmes , d'Avranches(?), de Vauville, de Vire , ainsi que la tour de Vernon.
Captivité de Baudouin II. — Régence d'Eostache d'Agrain. — Consécration de Guillaume, archevêque DE Cantorbery. — Cette même année le roi de Jérusalem Baudouin , se dirigea avec une armée sur les terres du comte d'Edesse. Mais pendant la nuit tandis qu'il marchait sans précaution et sans ordre , Balac, prince turc, qui s'était mis en embuscade , fondit sur lui , le fit prisonnier et le garda enchaîné dans un château qu'on appelait Quartapi ^. Dans cette
' Richard's. Adopte ïa variante Roheriw^.
- Guillaume de Tyr nomme celte forteresse Quartapierl ; Sanut r.'ippelle Quartapétra ; Tauteur du chapitre des Croisades, Khortobret.
même forteresse étaient détenus Jocelin , comte d'Edesse et son cousin Galeran , pour la délivrance desquels le roi avait tenté cette expédition. Les seigneurs du royaume de Jérusalem apprenant le revers et la captivité de leur roi , établirent pour administrateur du royaume un certain Eustache Grenet', homme discret et prudent , qui devait régler les affaires de l'état en l'absence du roi. Cependant ledit prince Balac était venu mettre le siège devant Joppé avec seize mille hommes. A cette nouvelle , le patriarche de Jérusalem et le gouverneur du royaume Eustaclie accoururent avec sept mille soldats, et , conduits par le Dieu de miséricorde, ils mirent tous les ennemis en fuite , leur tuèrent sept mille hommes et s'emparèrent de richesses inestimables qu'ils se partagèrent par portions égales. Cette même année, Guillaume, élu archevêque de Cantorbéry, partit pour Rome, y reçut le pallium , et revint en Angleterre où il fut consacré à Cantorbéry par Guillaume, évêque de Winchester ; Richard , évêque de Londres , à qui cet office revenait de droit, étant mort peu de temps auparavant.
RÉVOLTE DE Robert de Meulan. — Prise de ïyr. —
M. Michaud dit que Baudouin fut enfermé à Charan. Baudouin, en effet, ayant tenté de s'échapper, fut assiégé et pris de nouveau par Balak, qui cette fois l'envoya à Charan ou Haran. La mort de Balak lui rendit la liberté moyennant cent mille mUhaelis.
' Eustache d'Agrain, dit Michaud.
Faits divers. — L'an du Seigneur il24, Robert de Meulan se ligua avec Hugues de Montfort , son beaufrère , et Hugues , fils de Gervais , et entra à main armée sur le territoire de Normandie. Mais Guillaume de Tancarville , camérier du roi , conduisit des troupes contre les rebelles et leur livra bataille. Jl s'en empara et les livra au roi Henri qui les mit en prison. Cette même année moururent Théophile, évêque de Worcester , et Ernulf , évéque de Rochester. Cette même année la ville de Tyr , métropole de la Syrie , fut assiégée , du côté de la mer , par Michel , duc de Venise, et du côté de la terre par les seigneurs du royaume de Jérusalem , le quinzième jour avant les calendes de mars. Le troisième jour avant les calendes de juillet elle fut prise , et la foi chrétienne eut une conquête de plus. Cette même année, le roi de Jérusalem Baudouin sortit de la captivité où le tenaient les Turcs , en donnant des otages , et il revint sain et sauf dans ses états. Le pape Calixte eut pour successeur Honorius. A Winchester eut lieu une exécution de faux monnayeurs.
Scandale causé parle légat Jean de Crème. — Nominations d'évêques. — Mort du roi d'Ecosse Alexandre. — Faux monnayeurs. — L'an du Seigneur 1125 , Jean de Crème, cardinal du saint-siége apostolique, vint en Angleterre avec la permission du roi, et alla d'évéchés en évêchés , d'abbayes en abbayes , non sans recueillir partout de grands présents. Il tint un concile solennel à Londres le jour de la Nativité de la
bienheureuse Marie. Là il s'éleva avec force contre le concubinage des prêtres , disant que c'était un crime abominable de coucher côte à côte avec une courtisane , puis de se lever et de prendre le corps de Jésus-Christ; mais lui-même, après avoir communié ce jour-là, fut surpris le soir avec une courtisane, (-e scandale avéré et irrécusable ternit tout à fait la réputation du prélat. Cette même année, le roi Henri donna à Simon, clerc de la reine, Tévêché de Worcester , à Jean , archidiacre de Cantorbéry , celui de Rochester, à Sifred, abbé de Glaston, celui de Chicester. Cette année aussi Guillaume, archevêque de Cantorbéry, etTurstan, archevêque d'York, disputèrent sur le plus ou le moins de droits que leurs sièges respectifs avaient au rang de primatial. Cette même année, mourut le roi d'Ecosse Alexandre; il eut pour successeur son frère David , homme d'une sainteté exemplaire et d'une admirable générosité. A cette époque aussi le roi Henri fit saisir tous ceux qui en Angleterre avaient altéré furtivement la monnaie , et ordonna qu'on leur coupât la main droite et les parties de la génération.
Succès de Baudouin 11 en Syrie. — Dans ce même temps Borsequ in, prince d'Orient très-puissant, se ligua avec Doldequin , roi de Damas , et après avoir passé l'Euphrate , et avoir ravagé le territoire d'Antioche, il assiégea et prit le chateau de Caphardan *.
• L'auteur du chapitre des Croisades appelle cette ville Kafertab et Warsad Sardan.
De là il marcha sur le bourg fortifié d'Harsad qu'il assiégea. A cette nouvelle le roi Baudouin , qui gouvernait en même temps le royaume de Jérusalem et la principauté d'Antioehe , se dirigea de ce côté en toute hâte avec des troupes; il rencontra les ennemis occupés au siège d^Harsad , rangea ses soldats en bataille, se jeta sur les Sarrasins avec fureur, et, favorisé par la grâce divine, il les mit tous en fuite et remporta une victoire complète. Deux mille d'entre les ennemis restèrent sur la place et furent enterrés dans Fenfer. Le roi , avec Targent que son épée lui procura, racheta des fers des Turcs sa fille âgée de cinq ans, qu'il avait donnée en otage pour obtenir sa propre délivrance. De là il revint en Palestine, lit quelques dégâts autour d'Ascalon , tua une troupe de Turcs qu'il rencontra ;, et rentra vainqueur à Jérusalem. :■.;•.;■'-;, .. ï^i . >.,. ■.•;;,■■?::, ,• > << '
Serment prêté a Mathilde, veuve de l'empereur Henri V. — L'an du Seigneur 4126, Henri, empereur des Romains, mourut et eut pom* successeur Lothaire, qui régna douze ans. Alors l'impératrice Mathilde viiit retrouver son père Henri et habita dans son palais avec la reine. Le roi chérissait vivement Mathilde , car c'était son unique héritière. Vers l'époque de la fête de saint Michel il emmena avec lui en Angleterre sadite fille, veuve (comme nous l'avons dit) d'un si grand monarque ; et bientôt tous les seigneurs d'Angleterre et de Normandie, rassemblés par ordre du roi, jurèrent fidélité à Mathilde tant pour le duché
de Normandie que pour le royaume d'Angleterre \ Le premier qui prêta ce serment fut Etienne , comte de Blois , fils du comte de Blois et d'Adèle, sœur du roi Henri.
Les prétentions de l'archevêqoe d'York sont écartées. — Guilladme Cliton en Flandre. — L'an du Seigneur 1^27, aux fêtes de Noël le roi Henri tint sa cour à Windsor. Là , comme Turstan , archevêque d'York, prétendait avoir le droit de couronner le roi au préjudice deGuillaume, archevêque de Cantorbéry , sa demande fut écartée tout d'une voix, et son portecroix, dont il s'était fait précéder dans la chapelle du roi , fut chassé de cette chapelle lui et la croix dont il était chargé. Dans ce même lieu des députés vinrent trouver le roi et lui dirent : « Charles , comte de « Flandre, que tu aimais, vient d'être tué dans une (• église à Bruges ^, par l'horrible trahison des sei- « gneurs de ses états. Le roi de France a donné le « comté à Guillaume , fils de ton frère , ton neveu et « ton ennemi; il y est déjà bien affermi, et il a fait « périr dans divers supplices les meurtriers du comte « Charles. » A ces paroles le roi Henri ressentit une vive inquiétude, car il connaissait Guillaume pour un jeune homme vaillant et intrépide , et qui avait
^Adopté la variante du manuscrit de Cambridge, tam ad regnum Angliœ quam , etc.
' Dans l'église de Saint-Donatien , par Bertholf et Bouchard vau Straten.
juré de lui enlèvera lui, Henri, l'Angleterre et la Normandie qui lui revenaient, disait-il, de droit héréditaire.Vers ce même temps, après la mortde Richard, évéque de Londres , Gilbert Universel lui succéda et fut consacré par Guillaume , archevêque de Cantorbéry.
DÉPART DE Foulques d'Anjou pour la Terre-Sainte. — Son fils Geoffroi épouse Mathilde. — Succès du
JEUNE BOHÉMOND. — FONDATION DE l'aBBAYE DES FON- TAINES. — Cette même année , Foulques , comte d'Anjou , partit pour Jérusalem sans intention de retour, et remit son comté à son fils Geoffroi, surnommé Plantagenest , jeune homme gracieux et de bonne mine. Il arriva heureusement à Jérusalem, terme de son pèlerinage, et fut reçu avec grande joie par le roi Baudouin qui lui donna sa fille aînée en mariage, et avec elle Tespérance de lui succéder après sa mort. Le roi d'Angleterre Henri , apprenant ceite nouvelle, passa en Normandie et fit épouser sa fille l'impératrice audit Geoffroi, comte d'Anjou. — A cette époque mourut Richard, évêque de Hereford. — Vers le même temps Bohémond , fils du grand Bohémond, passa en Syrie, reçut des mains de Baudouin , roi de Jérusalem, la principauté d'Antioche son patrimoine, et épousa la seconde fille de Baudouin. Puis ce même Bohémond alla assiéger le château de Caphardan, dont il s'empara et où il tua tous les Turcs qu'il y trouva. Vers la même époque, le jour de saint Jean évangéliste, pendant les fêtes de Noël , le prieur, le
sous-prieur et plusieurs obédienciers de Fabbaye de Sainte-Marie d'York la quittèrent avec la permission de Tabbé. Ils étaient treize, décidés à chercher une demeure convenable pour y vivre dans une retraite absolue et changer leur règle , à l'exemple de ces moines noirs fondateurs de Tordre de Cisleaux , à qui une voix venue du ciel avait crié : « Ciestanus^n ce qui veut dire : « Arrêtez-vous ici. » Les treize emigrants, arrivés dans un lieu affreux et complètement désert (c'est une vallée profonde et cachée éloignée de Ripon d'environ trois milles), s'y fixèrent, y vécurent dans la plus grande pauvreté et y bâtirent une église qui fut appelée des Fontaines, à cause de quelques sources d'eau qu'ils y trouvèrent. Ce monastère s'accrut bientôt en nombre et en richesses.
Diversion de Henri P"^ en France. — Valeur ei' MORT DE Glillaume Cliton. — Faits DIVERS. — L'an du Seigneur 4 128 , le roi des Anglais entra en France à main armée , parce que le roi de France Louis favorisait le comte de Flandre , neveu et ennemi du roi. Il campa huit jours devant Épernon ' aussi paisiblement que s'il eût été dans son propre royaume, et empêcha le roi de France de porter secours au comte de Flandre. Pendant ce temps il s'amusa à questionner un savant clerc, Français de nation, et à lui demander de quelle famille descendait le roi
* Probablement sistamus.
* Le texte donne Hespardum. Or, nous ne retrouvons sur les cartes ou dans les chroniques aucun renseignement positif.
2#' HENRI l«^
Louis. Le clerc répondit : « Très-puissant roi , les « Français, comme la plupart des nations de TEurope, « tirent leur origine des Troyens. » Puis il se mit à lui dérouler, depuis les deux œufs [de Léda], toute la généalogie des rois de France , et il termina en disant : « Philippe, roi de France, a engendré Louis, « aujourd'hui régnant; et s'il suivait les traces de ses a vaillants ancêtres, tu ne serais pas maintenant si « tranquille dans son royaume. » Le roi sourit et revint en Normandie. A cette époque un duc allemand, nommé Thierry , vint en Flandre avec. une armée à 1 instigation du roi Henri , et attira dans son parti plusieurs seigneurs flamands. Le comte Guillaume marcha à sa rencontre avec peu de troupes réglées. On se battit bravement des deux côtés; mais le comte de Flandre suppléait au petit nombre des siens par son invincible valeur. Tout couvert de sang sur son armure , il séparait les bataillons serrés avec son épée foudroyante; aussi les ennemis ne pouvant supporter le poids de son bras terrible, prirent la fuite et se dispersèrent de côtés et d'autres. Cependant le comte Guillaume, après sa victoire, vint assiéger 1 ' château d'Eu \ qui tenait pour le roi Henri : la veil '^ du jour où ce château devait se rendre, au mo- ■> e
' C'est au siège d'Alost que mourut Guillaume Cliton. Ce fils du prétendant à la couronne de Guillaume-le-Gonquéraut avait pris le surnom de Cliton, terme honorifique chez les Saxons, peut-être pour se concilier ies sympathies de la population vaincue. Nous savons, en effet, qu'Edgar Elheling et les Saxons mécontents avaient maintes fois trouvé asile et protection auprès de Robert de Normandie.
AiNNÉE H 29. 295
mentoii sesennemis allaient èlre soumis, cet intrépide jeune homme reçut un coup de flèche à la main et mourut de cette légère blessure. Mais la mort n'a pas éteint sa renomipée qui est éternelle. Cette même année moururent Ranulf, évêque de Durham, et Guillaume, évêque de Winchester. C^est jusqu'à cette époque que maître Hugues de Saint-Victor a conduit sa chro nique.
CONCOBINAGE DES PRETRES. — MoRT DE PHILIPPE , FILS
AiNÉ DE Louis VI. — Combat d'oiseaux dans les airs. — L'an du Seigneur 1129, Flonorius occupait la chaire romaine depuis cinq ans et deux mois. Cette même année , le roi Henri tint un grand concile à Londres aux calendes d'août , pour interdire le con cubinageaux prêtres. Guillaume, archevêque de Cantorbéry , Turstan , archevêque d'York et leurs suffragants , étaient présents à ce concile. Henri trompa tous les prélats , grâce à Timprévoyance malhabile de Tarciievêque de Cantorbéry. En effet, le roi obtint haute justice sur les concubines des prêtres ; mais cette affaire devait se terminer par un grand scandale, car le roi gagna beaucoup d'argent en vendant aux prêtres le droit de garder leurs concubines. Alors , mais trop lard , les évêques se repentirent de la permission qu'ils avaient accordée , quand il devint évident aux yeux de tous que les prélats étaient joués et que la dignité de l'église était compromise. Cette même année Henri, abbé de Glaston et neveu du roi Henri , fut créé évêque de Winchester, Robert
fut nommé à Hereford et un autre Robert à Lincoln. Cette même année, Philippe, fils du roi de France, qui tout récemment , après la mort de son père , avait ceint le diadème , mourut par accident. Tandis qu'il exerçait son cheval en se jouant , il rencontra un porc qui se jeta entre les jambes de coursier qui était lancé. Le jeune roi tomba par terre et se brisa la tête. Cette môme année parut en Normandie une innombrable quantité d'oiseaux qui , volant par bandes et occupant dans les airs un vaste espace, se mirent à se battre et à se déplumer horriblement; c'était là probablement le présage du schisme futur qui allait partager l'église entre deux prétendants au saintsiége.
Schisme a Rome. — Arrivée d'Innocent II en France . — Faits divers. — L'an du Seigneur 4430 , après la mort du pape lîonorius , les Romains se divisèrent ^ les uns élurent Innocent, les autres Anaclet. Anaclet, aidé par ses deux frères qui étaient fort puissants, et qui avaient sous leurs ordres le château de Crescence^, resta maître de Rome. Innocent, chassé par les Romains , passa dans la Cisalpine et de là en F'rance ,
' Dutillet, dans sa chronique, place cet événement au <3 octohreilol, elle couronnement de Philippe au jour de Pâques, ^4 avril \M9. Mais Matt. Paris est dans l'erreur en disant ici que le roi Louis VI était mort. Il régna et vécut jusqu'en ^ 158 , et associa à la royauté son second fils Louis-le-Jeune , conformément à Tusagedes premiers rois capétiens.
'^ Le môle d'Adrien , qu'on appela ensuite la tour d« Crescence , et qu'on nomme aujourd'hui le château Saint-Ange. (GiBBON.)
OÙ il fut reçu avec honneur , à Chartres , par le roi Henri. Après les fêtes de Pâques , Henri le reçut de nouveau à Rouen , et sous son patronage ', Innocent fut reconnu dans toute la France et proclamé pape unanimement. Aidé par l'influence du roi d'Angleterre, il couronna roi à lleims Louis, frère de Philippe, roi de France qui venait de mourir. Dédicace de leglise du Christ, à Cantorhéry. Nomination de Hugues , abbé de Reading , à Tarchevêché de Kouen. Vers le temps de la Nativité de la très-sainte Vierge , le roi remit sa fille Timpératrice aux mains de son époux , le comte d'Anjou , Geoffroi.
Baudouin II règle la succession a Antioche. — Cette même année, Redouan prince d'Alep, entra à main armée sur le territoire d'Antioche, et tua par l'épée Rohémond, prince delà ville, qui avait marché contre lui pour arrêter ses progrès. Le roi de Jérusalem , appelé par les habitants d'Antioche , qui imploraient ses secours dans un pareil désastre , se mit en marche à grandes journées, et réduisit Redouan à la fuite ; puis il donna à sa fille en dot Laodicée et Gabuîa , exigea des habitants le serment qu'après sa mort la principauté d'Antioche serait remise à la fille de Bohémond encore au berceau, et regagna Jérusalem.
* Matt. Paris ne parle pas du concile d'Etampes ; de la décision des évéques français en faveur dMnnocent, et de rinfluencede saint Bernard. Il attribue également à Henri l*"^ un mérite qui revient entièrement » Louis-le-Gros.
Mort de Baudouin ]I. — L'an du Seigneur H 34 , un synode général fut tenu à Reims. Le pape Innocent mourut \ et eut pour successeur le pape Innocent II, qui fit la dédicace de l'église de Cluny. Le roi de Jérusalem, Baudouin, brave chevalier, tomba gravement malade , et sentant que la mort s'approchait, il appela auprès de lui son gendre, sa fille et leur enfant appelé Baudouin , alors âgé de deux ans. Il leur donna plein pouvoir et leur remit l'administration du royaume. Puis après avoir rempli tous les devoirs qui sont d'un bon chrétien , il rendit l'âme et alla recevoir , ainsi que ses pieux prédécesseurs , les récompenses éternelles. Foulques , son gendre , illustre chevalier , fut couronné roi après lui, et reçut le diadème le jour de l'exaltation de la sainte croix.
Création df l'évêché de Carlisle. — Naissance de Henri Plantagenet. — Évêché de Cbester. — L^an du Seigneur 1132 , le roi Henri créa un nouvel évêché à Carlisle sur la limite de l'Angleterre et du Galloway ; il y établit pour premier évêque un certain Athelulf , prieur de Saint-Oswald , qui était son confesseur ordinaire. Le nouveau prélat institua des chanoines réguliers dans l'église de son siège , et s'occupa d'en agrandir les domaines. Cette même année, de Geoffroi surnommé Plantagenet , comte d'Anjou, et de la fille du roi Henri , naquit un fils qu'on ap-
' Il est évident qu'il laut lire Honorius. C'est une de ces redites fré- <{uente8 dans le texte.
ANNEE n52. 297
pela Henri. A cette nouvelle , le roi convoqua ses barons , et leur fit reconnaître pour ses successeurs sa fille et les héritiers à naître d'elle. Cette même année , mourut Robert , surnommé Péché , évêque de Chester , qui , avec la permission du roi Henri , avait transporté son siège episcopal à Coventry, et en avait fait la capitale de la Mercie. Il eut pour successeur Roger , archidiacre de Lincoln ; cet évêché a trois sièges encore aujourd'hui : c'est indifféremment Chester , Lichfield ou Coventry.
Victoire de Foulques, roi de Jérusalem. — Affaires DE Palestine. — Cette même année, une multitude de Turcs traversa le fleuve Euphrate et vint camper sur le territoire d'Antioche. Foulques, roi de Jérusalem , fut appelé contre eux par les habitants d'Antioche. Il arriva avec une armée , attaqua les ennemis avec impétuosité et en tua trois mille. Ceux qui survécurent n'échappèrent que par la fuite. Les nôtres , après leur victoire , rentrèrent à Antioche avec un si riche butin , que l'abondance engendrait le dégoût. Pendant ce temps , le patriarche de Jérusalem conduisit les milices de la ville à Nobe , appelée aussi vulgairement Bétonoble \ et y fit construire le château Bernard. A la même époque , Raymond , comte de Poitiers , épousa Constance , fille de Boliémondle-Jeune , et devint prince d'Antioche. Vers le même
* Saint Jérôme rappelle Deth-Anoba , et (îuilluumc de Tyr, Betteinuhle.
3fS HENRI P'.
temps, Foulques, roi de Jérusalem, rebâtit Pandémie ville de Bersabée qui est éloignée d'Ascalon d'environ douze milles.
Tremblement de terre. — Guérison miraculeuse.— Faits divers. — L'an du Sei[;neur ^033 , l'Angleterre fut couverte de ténèbres . et il y eut un tremblement de terre. Le soleil devint semblable à la lune dans son troisième quartier. Le roi Henri passa la mer à la fin de Tannée \ et envoya à Reading une main de saint Jacques. Cette même année , un écolier était jour et nuit tourmenté d'une maladie aiguë qui le faisait pleurer et crier comme une femme en mal d'enfant. Plusieurs fois il invoqua avec dévotion la bienheureuse mère de Dieu. Une nuit , au plus fort de ses douleurs , il aperçut devant lui la bienheureuse Vierge , mère de Dieu , qui exauçait sa prière et qui lui apparaissait vêtue d'habits blancs. Elle tendit la main au malade , et dès qu'elle eut touché le corps du jeune homme tremblant, il fut guéri et aussi bien portant qu'auparavant. Cette même année , tous les chevaliers du Temple de Dieu furent tués. Cette même année, après la mort de Harvey, évêque d'Ély, le roi donna cet évêché à Nigel ^ , et celui de Durham à son chancelier Geoffroi.
Second fils de Mathilde.— Mort de Robert Courteheuse. — Maladie de Mathilde. — L'an du Sei-
' Extremo transfretavit , est vague. Peut-être faut-il eiiteudre : l'assa la mer pour la tlernière fois.
' Richard-lc-Noir, dit M. Aug. Thierry.
.*i:neur >H54, l'impératrice Mathilde accoucha d'un fils qu'elle appela Geoffroi. Aussi le roi Henri l*"^ passa en Normandie, où il séjourna, tant il était joyeux d'avoir un petit-fils. Vers le même temps moururent, pendant leur voyajîe à Rome, Tévôque de Landaf , et Gilbert, évêque de la ville de Londres. Voici ce qui se passa aussi cette année : Notre Seigneur Jésus-Christ, qui désire que tout le monde fasse son salut , avait laissé au duc Robert bien assez de temps pour se repentir et s'humilier, car celui-ci avait passé près de trente ans captif et séquestré des choses de ce monde ; mais il abusa de ce bienfait de Dieu : l'orgueil et le fiel remplissaient son âme; il se consumait en plaintes et en imprécations , tandis qu'il aurait dû se soutnettre à Dieu et implorer continuellement sa miséricorde. Éprouvé par tant de malheurs et déjà vieux , il eût bien mieux fait de répéter sans cesse et en pleurant : « Je souffre avec jus- « tice, j'ai même mérité de plus grands maux : car « dans le pays sanctifié par Dieu j ai eu l'audace de « rejeter sou joug qui est doux, et de ne pas courber « mes épaules sous son fardeau qui est léger : j'ai re- « fusé l'honneur que le ciel m'accordait. » Mais rien de tout cela ne sortait de cette bouche arrogante. Un. jour de fête le roi Henri revêtit une robe neuve d'écarlate. Or il avait coutume d'envoyer gracieusement à son frère une pièce de l'étoffe dont il se couvrait lui-mèn)e. En essayant la cape' il trouva trop étroite
' La r^pe fut daub l'origine un vêtement de dessus , assez sembla-
l'entrée du capuce , qu'on appelle ordinairement en France chaperon ^; il voulut forcer, mais fit partir un point de couture ; aussitôt il la défit , en disant : « Qu'on porte à mon frère cette cape dont je lui fais « don : il a la tête plus petite que moi, » Quand on l'eut apportée à Robert, et qu'il la revêtit à son tour, il s'aperçut que la couture avait craqué, car le tailleur n'avait pas pris la peine de recoudre l'étoffe, tant c'était peu de chose. Le duc se prit à dire : « Quelle » est donc cette déchirure que je sens là ? » Celui qui lui avait apporté la robe lui raconta tout au long ce qui était arrivé. Robert alors, comme si on lui avait enfoncé un poignard dans le cœur, entra dans une colère frénétique, et s'écria : « Hélas! hélas! j'ai trop « vécu : que traîné-je encore ma malheureuse vie? " Voyez , voyez : mon frère , ce traître félon qui m'a <( supplanté , moi son aîné , ce lâche , ce beau clerc, « qui détient mon héritage injustement, qui m'a « mis en prison , et qui de plus m'a crevé les yeux, à (( moi que tant d'exploits avaient illustré, voici qu'il « me méprise et me traite en vilain ; voici qu'il me « donne en aumône , comme à son prébendier , de
ble au surplis , avec un trou pour passer la tête , ouverture que Ton appelait en France goulière ou mieux goule { gula). 11 y avait des capes de voyage analogues à celles dont les moines se servaient pour se défendre de la pluie , et qu'on appelait ryding-hoods , d'où s'est formé par corruption notre mot redingote. Plus tard, le mot cape fut restreint au capuce du manteau. Il y avait aussi les chapes à l'usage des gens d'église.
* Le texte d'il galerus. {Voi;. Ducange à co mot.)
« vieux vêtements et des haillons décousus. » Puis il se mit à gémir et à pleurer, et désormais il ne voulut plus ni manger ni boire. Sa douleur lui rongea le cœur, et il expira. Cette nouvelle ne causa pas grande peine au roi : cependant il le fit enterrer avec honneur dans Téglise du couvent de Glocester. — Vers le même temps, Timpératrice^ fille du roi, tomba dangereusement malade des suites de 1 enfantement laborieux de son dernier fils. Mais cette princesse prévoyante distribua largement ses trésors aux veuves, aux orphelins , aux églises , aux monastères , et échappa au péril de mort.
Mort et fcnérailles de Henri I^^ — L'an du Seigneur >I>I55, le roi, pendant son séjour en Normandie , en revenant de chasser dans la forêt de Lions , s'arrêta à Saint-Denis [le Gast]. Là il mangea de la chair de lamproies , mets qui lui faisait toujours mal et qu'il aimait au-dessus de toute chose. En vain les médecins lui avaient-ils défendu d'en manger : le roi ne voulut pas écouter leur conseil salutaire. Cette nourriture , qui engendre des humeurs vicieuses, et qui donne plus d'action aux humeurs de même nature, refroidit mortellement ce corp© épuisé par Tâge, et porta tout à coup perturbation dans les organes. Mais la nature luttant contre le mal , il en résulta une fièvre aiguë. Le roi ne pouvant digérer cet aliment trop lourd pour son estomac, ni résister à la violence du mal , expira le premier jour de décembre , après avoir régné trente^cinq ans et trois
fm HENRI I",
mois. Sa mort fut annoncée par un vent violent qui s'éleva la veille de la fête des apôtres Simon et Jude, qui renversa les tours et les édifices, déracina les arbres, et semblait prêt à bouleverser le monde. II y eut cette année une éclipse de lune , le quatrième jour avant les calendes d'août. Le roi Henri fonda les monastères de Heading, de Circester, du l*ré , un peu en avant de Rouen , et de Mortemer. 11 éleva à grands frais vingt-cinq bourgs fortifiés , sans compter les tours et les châteaux. Le corps du roi resta plusieurs jours exposé à Ilouen , sans être enseveli. Cette ville garda ses entrailles , sa cervelle et ses yeux. Le reste du corps fut entaillé profondément, et salé , à cause de l'odeur fétide qui s'en exhalait , et qui était insupportable pour les assistants; puis on Tenveloppa dans des peaux de bœufs. On dit que le médecin qui, sous promesse d'une grande récompense, lui avait ouvert la tête avec une hache pour en extraire la cervelle , la trouva si corrompue , que malgré les linges dont la tête était enveloppée , l'odeur le fit tomber mort et le priva de ce salaire sur lequel il comptait à tort. Ce fut là le dernier homme tué par le roi Henri. De Rouen , le corps du roi fut porté à Caen , où reposait Guillaume son père. Tandis que le cadavre du roi était exposé dans l'église devant le tombeau de son père , l'humeur noire et fétide qui en sortait traversa les cuirs de bœufs , et dégoutta dans des vases que les serviteurs avaient placés sous la bière. Ce spectacle glaça d'horreur ceux qui en furent témo'ns. Fnfin le cadavre du roi fut transporté
ANNEE 4^55. 50r>
en Angleterre , et enseveli pompeusement , en présence des archevêques , des évoques et des seigneurs, au temps de Noël , dans Téglise de Reading , que luimême avait fondée.
)ïU
Etienne est reconnu rot et couronné malgré le SERMENT PRÊTÉ A Mathilde. — Le l'oi Henri 1®"^ venait de mourir, comme nous l'avons dit, et ses restes n'étaient pas encore ensevelis , lorsque Etienne , son neveu, fils de sa sœur Adèle, épouse de Thibaud , comte de Boulogne , et frère de Thibaud-le-Jeune , comte de Blois , seigneur célèbre par sa bravoure et son intrépidité , tenta Dieu et s'empara du diadème^ quoiqu'il eût fait à l'impératrice serment de fidélité pour le royaume d'Angleterre. En effet , après avoir réuni à Londres les grands du royaume , il promit d'améliorer les lois selon la volonté et le désir de chacun. Guillaume lui-même , archevêque de Cantorbéry , qui, l'un des premiers, avait fait à l'impératrice serment de fidélité pour le royaume d'Angleterre , consacra Etienne comme roi , vingt-deux I. 20
jours après la mort de son oncle. Bien plus , pour le dire en un mot , tous les seigneurs , tant comtes que barons, qui avaient juré fidélité à la fille du roi et aux héritiers nés d'elle , donnèrent leur consentement à rejection d'Etienne , disant qu'il était honteux pour tant de nobles chevaliers d'être sous les ordres d'une femme. Enfin Hugues Bigod, sénéchal du roi Henri, assura , sous la foi du serment et en présence de l'archevêque de Cantorbéry, que le roi, se trouvant à l'extrémité , avait déshérité Mathilde et nommé Etienne pour son successeur. Aussi le jour de Saint- Etienne, du consentement de tous, ledit Etienne reçut le diadème à Westminster des mains de Guillaume, archevêque de Cantorbéry. 11 fut proclamé roi au milieu des acclamations , et célébra son avènement par des fêtes magnifiques. Après la cérémonie de son couronnement, et après qu'on lui eut prêté hommage, le roi Etienne se rendit à Oxford où il confirma les promesses qu'il avait faîtes à Dieu , au peuple et à la sainte église, le jour de son couronnement. Voici quelles étaient ces réformes : il jura, en premier lieu, de ne pas garder dans sa main les églises après la mort des évêques, mais de consentir aussitôt à l'élection canonique de leurs successeurs , et de les investir sans délai dès qu ils seraient élus. Il jura , en second lieu , de ne garder dans sa main les forêts de personne , soit clerc , soit laïque , comme le roi Henri l'avait fait , lui qui , chaque année , avait traduit en justice ceux qui chassaient dans leurs propres forêts , et ceux qui , pour leurs besoins particuliers ,
arrachaient leur bois ou le coupaient. Cet odieux moyen de vexer les propriétaires en était venu au point que, si les voyeurs * royaux apercevaient de loin une forêt à quelque homme riche , ils interdisaient aussitôt le droit de gast^^soitquele propriétaire Fexerçâtou non , afin de pouvoir lui imposer une amende non méritée. Etienne jura enfin de remettre chaque année^ , à Tavenir, les différents droits pécuniaires que ses prédécesseurs s'étaient arrogés. Voilà ce qu il spécifia. 11 fit encore d'autres promesses générales; mais il ne tint aucun de ces engagements contractés devant Dieu. Cette même année, 1 église de Saint- Paul fut consumée par un incendie qui se déclara près du pont, et quis^étendit jusqu'à l'église des Danoise Le jour où ce même Etienne aborda en Angleterre , on entendit , dans tout le pays (ce qui n'arrive pas ordinairement en hiver), d'horribles éclats de tonnerre accompagnés d'éclairs effrayants, en sorte que le monde semblait près de retomber dans le chaos ^
* Veiours , veioyers , voyers ( visores ) , officiers chargés d'inspecter les forêts.
2 Vastum. Gast, gaster, dégât. Ce mot était employé non-seulement pour désigner les dommages faits à la propriété d'autrui , mais encore les coupes de bois et d'herbes , etc., que le propriétaire jugeait à propos d'entreprendre dans ses propres biens.
3 J'adopterais volontiers la variante : de remettre le (lanegeld, c'e$ià-dire 2 sols par chaqv£ hyde de terre ^ que ses prédécesseurs , etc.
* Saint-Glément-Danes.
* La mort de Henri I^*" étant du 2 décembre, l'arrivée d'Etienne en Angleterre doit être placée au plus tard dans la première semaine du même mois, ainsi que l'orage dont Mati. Paris parle ici. On pourra voir dans
Le roi Etienne , en présence de T archevêque et de deux évêques , ceux de Winchester et de Salisbury , recueillit tous les trésors que son oncle avait amassés, et qui consistaient en cent mille livres * sans compter les vases d'or et d'argent et les pierres précieuses.
Faits divers. — Arrivée du comte de Glocester. — L'an du Seigneur H56, le corps du roi Henri fut déposé dans un magnifique mausolée en présence du roi Etienne, par Guillaume, archevêque de Cantorbéry^. Henri, évêque de Winchester, enleva à Tabbaye de Reading la main de saint Jacques. Cette même année après Pâques , le comte de Glocester, nommé Robert, arriva en Angleterre. Le roi Etienne redoutait fort son habileté et son influence. Dès qu'il apprit son arrivée , il se fit jurer fidélité par les évêques, el jura de son côté qu'il maintiendrait les
le cours de l'ouvrage avec quel soin notre auteur enregistre les observations météorologiques de toute espèce. Celte remarque peut être étendue à la plupart des chroniqueurs du moyen âge qui, privés d'instruments, y suppléent par l'exactitude de leurs relations 5 et ces relations peuvent servir à constater la périodicité de certains phénomènes qui paraissent se reproduire a des époques déterminées. Grégoire de Tours, entre autres, a observé au mois de novembre de nombreuses étoiles jRlantes , et la science moderne a maintenu cette observation. Elle a reconnu également que c'était à la même époque de l'année ( novembre et décembre ) qu'avaient éclaté les plus épouvantables orages dont l'histoire ait gardé le souvenir.
(Voyez M. Libri, Hist, desjlaih.^ tome 11, page 235.) * Adopté la var. cenium millia.
. * WiUielmus. Nous proposons a WiUielmo.
libertés ecclésiastiques et les bonnes lois, et il en dressa une charte. Le comte Robert ne lui fit hommage qu'à condition qu'il conserverait ses privilèges intacts , à peu près comme dans cette ancienne formule : « Tant que je serai pour vous un sénateur , « vous serez pour moi un empereur. »
Invasion du roi d'Ecosse. — Premières révoltes. —Vers le même temps, David, roi d'Ecosse, qui avait promis fidélité à Timpératrice , entra avec une armée sur le territoire anglais , s'empara de Carlisle et de Newcastle sur la Tyne , et mit garnison dans ces deux places. Le roi Etienne leva contre lui des troupes nombreuses, et rencontra le roi d'Ecosse près de Durham ; mais ils s'accordèrent : le roi David lui rendit Newcastle et garda Carlisle de l'aveu d'Etienne* Mais le roi d'Ecosse ne fit pas hommage au roi Etienne, parce qu'il avait juré fidélité à la fille de Henri qui était aussi sa nièce. Seulement le fils de David devint l'homme d'Etienne, qui lui donna en possession perpétuelle la ville de Hundington. Le roi, de retour dans ses états , tint sa cour à Londres pendant les solennités de Pâques. Jamais on n'avait vu en Angleterre réunion plus magnifique , tant par l'or et par l'argent , que par les pierreries et les vêtements précieux. — Vers l'époque de l'ascension de Notre-Seigneur , le bruit se répandit que le roi était mort , et alors le trouble commença à se mettre dans le royaume. Hugues Bigod se saisit du fort de Norwich , ne voulut le rendre qu'au roi ea
5^r ETIENNE DE BLOIS.
personne et encore à contre-cœur. Dès lors l'esprit de révolte se glissa paimi les Normands; mais le roi sut résister avec vigueur, et pour commencer il s'empara du château deBadington, qu'un traître, nommé Robert, avait surpris. De là il alla assiéger Oxfoi*d que Baudouin de Reviers occupait; mais le château et la ville ne furent rendus qu'après un long et pénible siège. Le roi, par une clémence hors de saison, ne chercha pas à se venger de ceux qui l'avaient trahi. Aussi plus tard se soulevèrent-ils contre lui et machinèrent-ils de perfides révoltes. Etienne passa ensuite dans l'île de Wight, qu'il enleva à ce même Baudouin de Reviers , et il le bannit d'Angleterre. Après ces heureux succès le roi vint chasser à Branton, non loin de Hundington. Là il inquiéta * ses barons sur leurs droits de chasse et la coupe de leurs forêts. Ainsi il violait le serment qu'il avait fait à Dieu et aux hommes.
ScccÊs DU COMTE d'Anjou EN NORMANDIE. — Vers le même temps, Geoffroi, comte d'Anjou, et sa femme Mathilde, s'emparèrent sans aucune difficulté des chateaux de la Normandie et des possessions de Guillaume Tolevaz , que le roi avait confisqués , après avoir banni le propriétaire. Puis étant entrés dans Rouen au mois d'août, Mathilde y donna au comte son mari un troisième fils, qu'elle appela Guillaume. Les grands de Nornaandie, indignés de leurs progrès.
Planiavit. Adopté la rar. plantavit.
eiivoyèreiil prier ihibaud, comte de Blois , trèie aillé du roi Etienne , de venir vers eux pour recevoir la Normandie de leurs mains. Arrivé à Lisieux (?) pendant le jeune du dixième mois , il y apprit que son fi*ère était déjà couronné roi d^ Angleterre. Alors Robert, comte de Glocester, rendit la ville de Falaise à Thibaut, mais il eut le soin d'emporter avec lui une bonne partie du trésor du roi Henri. Cette même année moururent Guillaume , archevêque de Cantoibéry , Guillaume , évêque d'Exeter , et Jean , évêque de Rochester.
Etienne passe en Normandie et traite avec ses ennemis. — Mort du roi Louis VI. — L'an du Seigneur H57, le roi des Anglais passa en Normandie. Le comte d'Anjou s'enfuit dès qu'il parut: là, se livrant aux travaux de Mars , Etienne réussit dans toutes ses entreprises ; il enfonça les bataillons ennemis, détruisit les châteaux de ses adversaires, se couvrit d'un nouvel éclat parmi les braves., et conclut un traité d'alliance avec le roi de France, à qui son fils Eustache fit hommage pour la Normandie. Le comte d'Anjou ne cessait de réclamer l'Angleterre , alléguant le serment prêté à sa femme par le roi. Mais voyant qu'il n'était pas en état pour le moment de lutter contre les troupes d'Etienne, il accepta une trêve, et le roi s'engagea à lui payer pour le bien de la paix cinq mille mai'cs par an. Son frère Thibaut, comte de Rlois, se plaignit aussi de ce qu'il s'était emparé de rAngletcrre, au mépris de ses droits, à
lui son aîné. Etienne lui promit deux mille marcs, et les deux frères, en bon accord, se retirèrent chacun de leur côté. Tout ayant réussi au gré de ses, désirs, il repassa en Angleterre. Cette même année , mourut le roi de France Louis , et son fils Louis lui succéda. Ce dernier avait épousé Alienor, fille du duc d'Aquitaine ; il en eut deux filles, qui furent mariées aux deux fils de Thibaut, comte de Flandre, Henri et Thibaut : Taîné épousa Taînée, et le puîné, la plus jeune.
■% Nouvelle invasion des Écossais. — Soulèvement des SEIGNEURS. — L'an du Seigneur 4458, Conrad fut nommé empereur des Romains : il régna quinze ans. Cette même année , le roi Etienne , pendant les fêtes de Noël , assiégea le château de Bedford , jurant que les habitants n'avaient à espérer ni paix ni trêve. Mais avant que ce château eût été forcé , le roi David descendit dans le Northumberland , avec une armée d'Ecossais. Lui et les siens y commirent d'atroces cruautés. Ils prétendaient venger l'impératrice à qui le roi avait juré fidélité. Ils fendaient le ventre aux femmes enceintes et tiraient de leurs flancs les enfants avant le terme. Ils jetaient d'autres enfants en l'air et les recevaient sur la pointe des lances. Ils massacraient les prêtres au pied des autels, cassaient les têtes des crucifix , rassemblaient les membres dispersés des cadavres , en changeant les têtes des morts , et les étendaient sur les crucifix. Partout où les Écossais paraissaient, ce n'étaient que meurtres et dévas-
talions. On n'entendait de tous côtés que les clameurs des femmes , les gémissements des vieillards , les cris de désespoir de ceux qui survivaient \ Aussitôt le roi Etienne se dirigea vers TÉcosse avec une nombreuse armée. Mais avant qu'il y fût arrivé , le roi d'Ecosse s'était retiré dans ses états, et s'était posté dans des lieux inexpugnables. Le roi des Anglais ne put que porter l'incendie dans le midi de l'Ecosse et regagner ses états. Les grands d'Angleterre étaient alors saisis d'une rage de révolte ; tous semblaient chercher à terrasser le roi Etienne. En effet, Guillaume Talbot tenait contre lui le château d'Hereford ; Robert, comte de Glocester, fils bâtard du roi Henri, occupait les j)laces de Leeds et de Bristol , Guillaume Luvell , le château de Cari, Pagavell, celui de Ludhlow, Guillaume de Moion , celui de Dunster ^ , Robert de Lincoln, les châteaux de Warham, Eustache, fils de Jean, le château de Melton, Guillaume, fils d'Alain, celui de Shrewsbury, dont le roi s'empara, et où il fit pendre quelques-uns des prisonniers. A cette nouvelle, Walkelin rendit à la reine Douvres, doiit il était maître.
Bataille d'Allerton. — Discours de l'évéque de Ddrham. — DÉTAILS. — Tandis que le roi Etienne était occupé au midi de l'Angleterre, le roi d'Ecosse revint
* Vivorum. Peut-être virorum.
' Dufesior. Dunestor-ium. Probablement Dunster, cnSommersetshirc.
(Camden, Brit. Ant. )
en iNorthumberland avec une année innombrable. Par Tordre et les exhortations de Turstan, archevêque d'York, les seigneurs du nord organisèrent une vigoureuse résistance, et se réunirent autour de la bannière royale plantée à Allerton ' . Ceux qui devaient commander la bataille étaient Guillaume , comt^ d'Albemarle, Guillaume de Nottingham, Gaultier Espec et Gilbert de Lacy. L'archevêque ne put s'y rendre pour cause de maladie , et il envoya à sa place Raoul, évêque de Durham , pour haranguer Tarmée. Ce prélat, ayant monté sur une eminence au milieu des troupes, prononça ces paroles d'encouragement: « Nobles seigneurs anglais de race normande , vous « qui faites trembler la France audacieuse et qui avez « conquis la belliqueuse Angleterre, vous qui avez « soumis et fait refleurir les riches contrées de TA- « pulie, vous qui avez vu la fameuse Jérusalem et la « grande Antioche reconnaître vos lois, voici que les « Ecossais, après vous avoir fait hommage, entrepren- « nent de vous chasser de vos terres; mais ce sont « gens présomptueux et mal armés, plus propres à « une rixe qu'à une bataille. Vous n'avez pas ici lieu « de craindre , mais plutôt de rougir, en voyant ces « hommes que vous avez été chercher, et que vous « avez toujours vaincus dans leur pays , venir au- « jourd'hui dans le nôtre au mépris de leur serment. « Le vin leur a tourné la tête. En vérité, je vous le dis, (' moi, prêtre de Dieu, la divine Providence voudra
' A trente-deux milles a.u nord d'York.
« que ceux qui dans ce pays ont violé les temples « saints ; souillé les autels du sang des prêtres , égorgé « les enfants et les femmes enceintes, en portent la « juste peine sur le théâtre même de leurs crimes. « Chevaliers d'élite, ayez bon courage. Avec la valeur « que vous tenez de vos pères , avec la faveur de Dieu, « écrasez ces méchantes gens qui ne savent* pas même «< s'armer pour la guerre; n'ayez aucune inquiétude: « toutes les chances sont pour vous. Vous avez la « poitrine couverte par la cuirasse, la tête parle heaume, « ks jambes par les cuissarts, tout le corps par le « bouclier : Tennemi ne trouve pas une place où « frapper quand il rencontre partout une armure • impénétrable ; eux ils sont mous et mal armés. « Que crai[{nez-vous? Mais je suis forcé d'abréger « mon discours. Je vois les ennemis qui s'avancent « sans ordre et qui accourent tout dispersés , ce qui « me fait grand plaisir. Enfin, si quelqu'un de vous « meurt en combattant pour Dieu et pour le pays, je « l'absous de tout péché et de tout châtiment , au nom « du Père, dont ces gens-là ont tué les créatures par « d'horribles et atroces^ supplices; au nom du Fils, « dont ils ont souillé les autels; au nom du Saint- « Esprit, dont ils ont méprisé la grâce par les crimes « affreux qu ils ont commis. » A ces paroles toute l'armée anglaise répondit : « Amen! » Les montagnes et les collines en retentirent.
' Sciuni. Adopté la var. uesriuut.
* Fidehorribihler... Nous proposons Fœdë et IwrribiHtcr.
En entendant cette clameur, les Ecossais se mirent à vociférer comme des femmes , et à répéter le vieux nom de leur patrie : Albanie ! Albanie ! Les cris cessèrent lorsque les deux armées se furent chargées à grands coups et avec fureur. Les hommes du Lothian, qui avaient obtenu du roi la faveur de donner les premiers , s'élancèrent avec leurs longs javelots et leurs grandes lances sur le corps des chevaliers anglais armés de toutes pièces. Mais ils vinrent se heurter contre un mur de fer, et ne purent pénétrer dans les rangs. Du côté des Anglais , les archers , mêlés à la cavalerie , assaillirent les Ecossais d'une grêle de flèches qui perçaient tous ceux qui étaient sans armes défensives. Le gros de l'armée anglaise et l'élite des chevaliers normands qui se tenaient immobiles autour de l'étendard, formaient un centre de bataille inébranlable. Le chef des hommes du Lothian (?) tomba lui-même percé d'une flèche , et alors toute sa troupe se débanda, car le Dieu des armées, irrité contre leurs crimes, avait rompu et brisé toute leur valeur comme une toile d'araignée. A cette vue, un corps plus nombreux d'Ecossais qui combattait sur un autre point avec vigueur perdit courage, et eut aussitôt recours à la fuite. Les gens de divers pays ^ qui composaient la bataille du roi , s'apercevant de la déroute , se mirent à fuir, d'abord l'un après l'autre, et ensuite par bandes, laissant le roi presque seul. Alors les amis du roi le forcèrent
• Le roi David conduisait les clans des montagnes et des îles.
ANNEE ^^58. Sn
de monter à cheval et de pourvoir à son salut. Mais son fils , jeune homme intrépide , sans s'inquiéter do la fuite des autres, s'élança contre les Normands avec une impétuosité aveugle. La seule gloire Tanimait , quoique ses troupes fussent impuissantes contre les chevaliers armés de toutes pièces. Ces derniers ennemis vinrent se briser sur les armures, furent obligés de s'enfuir à leur tour et de recourir à une dispersion funeste et honteuse pour eux. 11 y eut , dit-on , onze mille Écossais de tués , sans compter ceux qu'on trouva mortellement blessés dans les champs de blé et dans les forêts. De notre côté le sang fut à peine répandu , et dans cette heureuse journée il n'y eut qu'un seul chevalier , le frère de Gilbert de Lacy , qui fut trouvé parmi les morts. Cette bataille fut gagnée, au mois d'août , sur les habitants de l'autre rive de l'Humber. Cette même année, au mois d'octobre , Geoffroi, comte d'Anjou , s'empara d'Hiesmes et de Bayeux , et mit le siège devant Falaise.
Arrivée du légat Albéric. — Consécration de Thibaut, ARCHEVEQUE DE Cantorbéry. — Cette même année , Albéric , évéque d'Ostie et légat de l'église romaine , vint en Angleterre. Le jour de la venue du Seigneur, il tint un concile à Londres , dans l'église de Saint-Paul. Parson ordre, Henri, évéque de Winchester, ordonna diacre Richard de Beaumeis. Ce même jour , tandis que les ordres étaient conférés , Thibaut , abbé du Bec , fut élu par les évêques archevêque de Cantorbéry , en présence de Jéré-
mie , prieur de l'église de Cantorbéry. Après sa consécration faite par Tévêque [de Winchester?], Thibaut partit pour Kome avec le légat, et là il reçut le pallium des mains du pape Innocent.
Paix avec l'Ecosse. — Etienne se rend maître de PLUSIEURS CHATEAUX EN ANGLETERRE. — L'an du Seigneur >I>I59, le roi des Anglais, Etienne, après les fêtes de Noël , s'empara du château de Leeds, et se dirigea vers l'Ecosse. Commeses troupes employaient tour à tour le fer de Mars et le feu de Vulcain, le roi des Écossais se vit obligé de faire la paix avec lui. Etienne emmena avec lui, en Angleterre, Henri, fils du roi , livré comme otage , et vint assiéger le château de Ludlow. Là, ce même Henri , tiré à bas de son cheval par les crocs de fer des assiégés , allait être entraîné dans l'intérieur de la place , lorsque le roi, en brave chevalier, vint noblement le dégager. De là, après avoir reçu la soumission du château , il partit pour Oxford, où il fit arrêter perfidement, au milieu de sa cour, Roger, évêque de Salisbury, ainsi qu'Alexandre, neveu de ce dernier, et évêque de Lincoln. Cette violence ne semblait motivée par aucune trahison de leur part. Après avoir mis en prison Teveque Alexandre, Etienne conduisit celui de Salisbury à un château appartenant à ce même prélat. On l'appelait le château de Devises , et il n'avait pas son pareil en Europe. Le roi priva l'évêque de nourriture, et fit mettre la corde au cou de son fils, qui avait été chancelier, comme s'il voulait le faire pendre. Par ce
moyen il obtint le château , et par une semblable ruse il se fit remettre celui de Sherburn. Après s'être emparé des trésors du prélat, il négocia pour son fils Eustache un mariage avec Constance, sœur de Louis, roi de France. Le roi , revenu sur ses pas, en agit de même à Tégard d'Alexandre, évêque de Lincoln, jusqu'à ce que ce dernier lui eut remis ses châteaux de Neowerc et de I atford *.
Débarquement DE Mathilde. Défection du frère d'Etienne. — Concile de Winchester. — Proscription ET mort de plusieurs PRÉLATS. DÉVASTATIONS.
— Vers le même temps, Mathilde, fille du roi Henri, qui avait été impératrice , et à qui revenait l'Angleterre, se mil en route pour ce pays, accompagnée de son frère, le comte Kohert, et vint débarquer au port d'Arondel. Elle y tut reçue avec joie et enthousiasme par Guillaume d'Albinet^. H avait épousé la reine Adelise, à qui le roi Henri avait donné en dot le château et le comté d'Arondel. De son côté le comte de Glocester, avec dix hommes d'armes et autant d'archers à cheval , traversa les domaines du roi Etienne, arriva à Walingford, et de là à Glocester, annonçant à Brien-Filz-Comte, et à iVlilon de Glocester, que l'impératrice était arrivée, et qu'il l'avait laissée à Arondel avec sa propre femme , et tout ce qui aurait pu
^ Mieux Newark et Sleaford.
3 Le père d'Orléans l'appelle d'Aubigny. {Voir, à ce sujet, la note 2 à la fin du volume. )
retarder sa marche. Ils accueillirent cette nouvelle avec joie , et firent activement leurs préj]^ratifs de guerre. Cette même année, Tévêque de Winchester, indigné de la conduite d'Etienne, invita plusieurs seigneurs à un repas, et les détermina à rendre à Mathilde quelques-uns de leurs châteaux. Bientôt, de concert avec Tarchevêque Thibaut et les autres évêques et prélats d'Angleterre, il tint un concile à Winchester, le troisième jour avant les calendes de septembre, et*y fit citer le roi son frère ; celui-ci envoya au concile le comte Albéric de Ver, versé dans Tart de plaider les causes ,^pour donner les explications qu'on lui demandait * relativement au traitement que les deux évêques avaient éprouvé. Albéric présenta la cause du roi , et allégua que ce dernier avait été dans son droit en agissant ainsi. Le concile ne lui donna pas gain de cause sur les plaintes qu'il articulait contre les évêques , et après bien des paroles de part et d'autre , l'assemblée se sépara aux calendes de septembre. Cette même année, mourut Roger, évêque de Salisbury, accablé de vieillesse et de chagrin. Apres sa mort, le roi Etienne proscrivit Nigel, évêque d'Ély, parce qu'il était le neveu de Roger, évêque de Salisbury, et qu'il tenait de lui un esprit de rébellion. A cette époque, cessèrent en Angleterre les fêtes solennelles de la cour du roi. La paix n'était nulle part. Tout était dévasté par le carnage et l'incendie ; on n'entendait de tous côtés que des clameurs, des
* Nous lisons impeiiius au lieu àHmperiius.
lamentations et des cris d'horreur \ Turstan , archevêque d'York, mourut alors, et eut pour successeur Guillaume , trésorier de cette même église.
Siège ET BATA riLE de Lincoln. —Captivité D'ÉTIEN^E. — L'an du Seigneur ^ ^ 40 , pendant les jours de Noël, Etienne vint assiéger la ville de Lincoln , place forte, dont Ranulf, comte de Chester, s'était saisi peu auparavant. Mais ledit comte s'y maintint et sut empêcher le roi Etienne d'y entrer jusqu'à la Purification de la sainte Vierge. Alors il opéra sa jonction avec son beau-père Robert, fils du roi Henri et comte de Glocester. Accompagné d'une nombreuse armée , il résolut de faire lever le siège de Lincoln , traversa intrépidement un marais presque impraticable , et le jour même rangea ses troupes pour engajjer le combat. Lui-même , d'après sa valeur éprouvée , commandait le premier corps de bataille avec ses chevaliers; è la tête du second étaient placés ceux que le roi Etienne avait proscrits Le comte de Glocester Hobert conduisait avec les siens le troisième corps. Cependant le roi Etienne, dans ce jour solennel, entendit la messe avec recueillement. Mais, au
* Les soldats mercenaires et les seigneurs normands qui combattaient pour Fun ou Tautre parti , se livraient à des cruautés inouïes. Ils ^enlevaient les Anglais soupçonnés d'être riches , les enfermaient dans des coffres garnis de cailloux pointus , faisaient périr par la faim plusieurs milliers de personnes, et prenaient partout ce qu'il y avait à prendre. On disait hautement « que le Christ et ses saints étaient endormis. » Les Angevins de Mathilde amenaient sans cesse au camp de Bristol des hommes liés et bâillonnés, etc. M. Aug. Thierry a tracé un tableau animé de ces dévastations, ilist. de la Conquête , livre xill.
moment où il remettait entre les mains de Tévêque Alexandre un cierge d'une magnificence vraiment royale, dont il faisait offrande à Dieu, le cierge se cassa tout à coup et s'éteignit ; ce qui sembla un mauvais présage. Le fil qui retenait l'eucharistie s'étant rompu , le corps du Seigneur tomba sur l'autel en présence de l'évêque : ce qui était pour le roi im pronostic de sa défaite. Inquiet, mais toujours brave, Etienne disposa ses troupes. Lui-même, à pied , rangea avec soin autour de lui ses hommes armés de pied en cap, et fit emmener les chevaux. Il divisa ses barons en deux corps , qui devaient combattre à cheval. Mais ils étaient en petit nombre, et encore il y en avait parmi eux qui étaient disposés à l'infidélité et à la révolte. Cependant le corps de bataille où se trouvait le roi était fort. On n'y remarquait qu'un seul étendard. Au commencement du combat, les bannis, qui marchaient en tête, attaquèrent la troupe royale , où se trouvaient le comte Alain , le comte Robert de Meulant , Hugues Bigod , comte d'Estanglie , le comté Simon et le comte de Warenne , avec tant d impétuosité, que les uns furent tués , les autres furent pris; le reste eut recours à la fuite. L'autre corps de l'armée du roi , commandé par le comte d'Albemarle et par Guillaume d'Ypres , s'élança sur les Gallois , qui voulaient le prendre en flanc, et les força à la retraite. Mais le comte de Chester, avec les siens , fondit à son tour sur les vainqueurs, dont la troupe se dispersa en un moment comme la première. Ainsi donc, toute la cavalerie du roi avait lâché pied,
ANNEE UAO. 525
et avec elle le comte Guillaume dTpres ; ceux qui n'avaient pu échapper furent tous pris et jetés dans les fers. Alors ce fut un spectacle étonnant et admirable. Le roi Etienne restait seul comme un lion rugissant sur le champ de bataille : nul n'osait rapprocher. Debout , les dents serrées , semblable à un sanglier écumant , il tenait en respect avec sa hache à deux tranchants ceux qui voulaient s'élancer sur lui et abattait de ses coups vigoureux les principaux des ennemis. En ce jour, il se couvrit d'une gloire éternelle. Ah ! s'il y eût eu parmi les siens une centaine d'hommesseulement semblables à lui, jamais il n'eût été pris , puisque, quoiqu'il fût seul, les ennemis eurent tant de peine à s'en emparer. Le roi des Anglais, Etienne, fut fait prisonnier le jour de la Purification de la Vierge Marie et conduit à Fimpératrice, qui le fit enfermer dans la tour de Bristol. — Une éclipse de soleil jeta dans toute l'Angleterre l'horreur et les ténèbres.
Mathilde chassée de Londres. — Délivrance d'É- TiENNE. — Faits divers. — Après la victoire de son parti, l'impératrice fut recouDue reine par presque tous les habitants de l'Angleterre, excepté ceux du pays de Kent, occupé * par la femme du roi Etienne et par Guillaume d'Ypres, qui lui résistaient de toutes leurs forces. Mathilde fut reçue d'abord par Albéric, légat de Rome , puis par Guillaume \ évêque de Win-
* Adopté l'addition morabantur.
^ GVtaLt Henri de Blois, frère d'Etienne, e\ non Guillaume. Il avait
Chester, et fît son entrée dans la cité de Londres. Mats bientôt, soit par les machinations des traîtres, soit par la volonté de Dieu, elle fut chassée par les habitants de Londres ^ et fît resserrer la captivité du roi Etienne. Peu de jours après, aidée par son oncle, le roi d Ecosse, ainsi que par son frère , le comte Robert, et suivie d'une nombreuse armée, elle vint assiéger le chUeau de Tévêque de Winchester. Mais Févêque appela à son secours la reine , Guillaume d'Ypres et les autres seigneurs anglais du parti d'Étienne. Ils arrivèrent, chargèrent vivement Tarmée de l'impératrice, forcèrent à la fuite tous les assiégeants, poursuivirent ardemment les fuyards, et s'emparèrent, entre autres, du comte Robert, frère de l'impératrice, qui gardait le roi Etienne dans ses prisons. Cette seule capture suffisait pour faire mettre le roi en liberté. Robert fut pris le jour de Texaltation de la sainte Croix ; mais aussitôt le roi et le comte furent rendus Tun pour l'autre et tous deux mis en liberté. Vers le même temps, Waleran, comte de Meulant^ Tun des plus grands seigneurs normands,
abandomié, ainsi qu'une foule de seigneurs normands, la cause de son frère vaincu. Mais bientôt il se déclara de nouveau pour lui, dès qu'il vit le parti d'Etienne reprendre quelque force. Cette remarque est nécessaire à l'intelligence du texte.
' L'emperesse Mathilde ^ comme l'appelaient les Normands, exigea des bourgeois un énorme taillage aussitôt après son entrée à Londres. Un soulèvement populaire l'obligea de s'éloigner au plus vite avec ses partisans.
2 II était frère jumeau de lîobert de Meulan dont il est parlé plus haut. Leur nuM'e Elisabeth était lille d'Hugues de Vcrmandois.
fit un traité d'alliance avec Geoffroi, comte tP Anjou , lui remit le chateau de Monfort |et le château de Falaise, et alors tous les seigneurs dont les châteaux bordaient la Seine jusqu à la Rille se soumirent à Geoffroi et lui jurèrent fidélité. Cette même année, Gilbert surnommé Universel, évéque de Londres, mourut et eut pour successeur Robert du Sceau. Cette même année , Geoffroi de Mandeville fortifia la tour de Londres. Aux ides de mai , Albéric de Ver fut tué à Londres \ et Audouin , fondateur de Malverney, mourut ^.
Affaires de Normandie. — Défaite des troupes
ROYALES près DE WINCHESTER. — L'aU du ScignCUF
^^44, Robert, comte de Glocester, passa en Normandie, emmenant avec lui les otages qui appartenaient aux principaux seigneurs du parti de Timpcratrice, afin que le comte d'Anjou les gardât , et de plus traversât lui-même le détroit pour soumettre le royaume d'Angleterre; mais le comte refusa pour le momeiU, retenu qu'il était par la rébellion des Angevins et d'un grand nombre de ses hommes qui cherchaient à lui nuire. Seulement il permit à Robert d'emmener en Angleterre son fils aîné Henri.
' Il y a dans le texte Londoniensis ; mais on doit adopter la variaDt« Londoniis , carie nom de Ver n'est ni d'orthographe ni d'origine saxonne. On trouve un Aubry de Ver dans la liste des compagnons de Guillaumele- Conquérant.
' Nous ne retrouvons pas la position de ce lieu. Quant au sens, nous adoptons obiit an lieu de fuit.
Lui-même, en présence dudit comte Roberi, s'empara d'Aunay, de Mortain, de Tinchebray, de Cérences. Les châteaux du comte de Mortain, du comte d'Avranches, du comte de Coulances se soumirent à lui. Cette même année, tandis que le roi Etienne était occupé à fortifier un château près de Winchester, une innombrable multitude d'ennemis survinrent tout à coup, et se précipitant sur lui, le forcèrent à la fuite. Dans ce combat fut pris Guillaume-Martel, maître d'hôtel du roi Etienne. Il fut conduit à Wallingford et mis sous la garde de Brien-Fitz-Comte, qui s'était fait construire spécialement pour lui une prison qui fut nommée Cloere-Brien. Avant de sortir de captivité, Guillaume livra à l'impératrice, pour sa rançon, le château de Sherburn.
Mathilde s'enfuit d'Oxford. — Vers le même temps, le roi Etienne, apprenant que l'impératrice était à Oxford, dans le château, avec peu de monde, réunit une nombreuse armée , marcha sur la ville après la fête de saint Michel et y assiégea sans relâche ladite impératrice jusqu'à l'époque de Noël. Dans cette extrémité, l'impératrice se voyant abandonnée de ses an» is et privée de tout espoir d'être secourue, trompa par une ruse de femme les sentinelles des assiégeants. Pendant la nuit, elle s'évada du château avec quelques compagnons, et revêtue d'habits blancs, elle passa sur la Tamise, alors entièrement gelée et blanchie elle-même par la neige. La réverbération de cette neige et la ressemblance des couleurs trompé-
AiNNliE H42. 327
rent les yeux des surveillants. Kile se rendit done de nuit au château de Wallingford , où elle se mit sous la protection de Brien-Fitz-Comtc ; après sa fuite , le château d'Oxford se rendit au roi.
Concile de Londres. — Punition de Geoffroi de MiNDEViLLE. — L'an du Seigneur >l^42, Guillaume \ évêque de Winchester, et le légat du saint siège apostolique, tinrent^ un concile à Londres, au milieu du carême, en présence du roi et des évêques. Il n'y avait à celte époque ni honneur ni respect pour l'église de Dieu et pour ses ministres : des scélérats et des brigands se saisissaient indifféremment des clercs ou des laïques, leur imposaient de fortes rançons, et les tenaient dans les fers. 11 fut décidé dans le concile, et établi en principe général , que celui qui violerait une église ou un cimetière, qui s'emparerait par vio~ lence d'un clerc ou d'un religieux, ne pourrait être absous que par le pape. On convint aussi de faire res- [)ecter les instruments de labour, et de procurer aux laboureurs autant de tranquillité dans leurs champs que s'ils étaient dans le cimetière ^ On excommunia,
• Henri de Blois. ( Voir la note de la page 324. )
* Quoiqu'il y ait dans le texte celebravU au singulier, le sons ne nous parait pas douteux.
3 On comprenait , sous le nom de cimetière , le lieu des sépultures et le vaste enclos qui en dépendait. Ce terrain privilégié avait, comme l'église, droit d'asile et de refuge, tant pour les artisans et les laboureurs qui y étaient établis que pour les gens du dehors. Cet espace plus ou moins vaste qui précédait ordinairement l'église, jouissait ainsi du
à la lueur des cierges*, tous ceux qui iraient à rencontre de ce décret ; et ainsi Ton n)it pour quelque temps un frein à la rapacité des milans. — Vers le même temps , le roi Etienne fit prisonnier Geoffroi de Mandeville^, près de Saint-Albans, et il lui fallut remettre au roi la tour de Londres, ainsi que les châteaux de Walthen et de Plessis, avant de recouvrer la liberté. Dépouillé de son patrimoine , Mandeville fit invasion dans Tabbaye de Ramsey, en chassa les moines et y établit des loups ravisseurs; car c'était un homme d'une grande valeur, mais d'une impiété endurcie.
Mort de Foulques , roi de Jérusalem. — Prise d'Édesse par les Turcs. — Notions sur Argar. -— Vers le même temps, tandis que Foulques, roi de Jérusalem, traversait les campagnes d'Acre, il fit lever un lièvre qui était tapi dans la plaine. Tous se mirent à sa poursuite avec de grands cris. Le roi aussi saisit sa lance, et dans son ardeur enfonça vivement ses épen)ns dans les flancs de son cheval. L'animal se cabra, s'abattit et jeta le roi à terre avec tant de raideur, que
àroii àe sanctunrUim. C'était là que le peuple était réuni les dimanches pour entendre les sermons et les prières. On sait aussi que les mariages et les relevailles se faisaient à la porte de Téglise. ( CJironique (le Dunal/shle, 5^ . }
* Les prélats tenaient à la main des cierges allumés, on prononçant Texcommunication , et les éteignaient ensuite sous leurs pieds avec des paroles sacramentelles.
* ^-"ilîieimvm, lisez GâufridMW.
la ceiTelle , fracassée , lui sortait d'une manière affreuse par les narines et par les oreilles. Tous les témoins de cette scène accoururent lui porter secours ; mais ils trouvèrent le roi mort. Cet événement eut lieu aux ides de novembre : le corps de Foulques fut rapporté à Jérusalem, et enseveli par le ministère du patriarche Guillaume , dans Téglise du Saint-Sépulcre, au milieu des larmes des assistants. Dès que le hruitde la mort du roi se fui répandu chez les peuples infidèles, Zenghi, prince turc fort puissant, vint assiéger Edesse avec une innombrable armée : son obstination la réduisit ; et là, sans pitié, sans distinction de sexe ou d'âge, il massacra tous les chrétiens qui s'y trouvaient. Ainsi cette antique cité qui se gloriliait du nom chrétien , qui avait été convertie par les prédications de Tapôtre Thadée, est tombée maintenant (ô douleur!) sous le pouvoir des infidèles. (Vest là que sont ensevelis, dit-on, les restes du bienheureux apôtre Thomas, dudit apôtre Thadée, et du bienheureux roi Abgar. Cet Abgar est Tillustre Toparque dont la lettre écrite à Jésus-C!îristest rapportée par Eusèbe de Césarée, dans son histoire ecclésiastique V Ce dernier raconte aussi que le Seigneur
* La correspondance d'Abgar avec Jésus-Christ et la conversion de ce roi d'Edesse ont donné lieu , parmi les écrivains ecclésiastiques , à de longues controverses que résume Moréri (art. Abj-are). 11 dit que ce ne fut pas l'apôtre Thadée , connu sous le nom de Jude , qui fut envoyé vers Abgar, mais un des soixante-dix disciples, et révoque fortement en doute Pauthenlicité des deux lettres rapportées par Eusèbe. Matt. Paris, dans la dernière phrase de ce passage , fait sans doute allusion à une tradition
le jugea digne de recevoir une réponse. 11 transcrit la lettre d'Abgar et la lettre de Jésus-Christ, et ajoute en terminant : « Nous avons trouvé ces renseigne « ments tels que nous les donnons ici , dans les ar- « chives publiques de la ville d'Édesse, où régna ce « dit Abgar, et dans des livres anciens où se trouvait « consignée la vie de ce roi. » On voit dans Thistoire que cette cité fut maintefois soumise par les chrétiens, et reprise par les Sarrasins.
Avènement du pape Lucius II , puis d'Eugène 111. — Cette même année le pape Innocent mourut, et Célestin lui succéda , et mourut lui-même, après avoir occupé la chaire romaine pendant cinq mois. Lucius qui le remplaça gouverna Téglise pendant onze mois et treize jours. Cette même année mourut Guillaume, évêque de Winchester, et Henri lui succéda'. Le pape Lucius envoya à cet Henri le pallium , parce qu'il voulait établir un nouvel archevêché à Winchester, dont dépendraient sept évêques. C'est à cette année que maître Guillaume , moine de Malmesbury, termina son histoire d'Angleterre.
généralement répandue, au sujet d'une image tracée de la main de Jésus- Christ et qui devait servir de palladium à Edesse. La ville n'en fut pas moins prise par les Romains , par les Sarrasins , par les Chrétiens , par les Turcs.
* L'évéque Guillaume Giffard était mort en M 28, et Henri de Blois lui avait succédé l'année suivante. L*envoi fait par Lucius II , et dont Matt. Paris parle ici, doit être placé à Tannée H 44, et l'avènement d'EiïgèncIIIà l'année H45. .
Siège inutile de Lincoln. — Mort de Robert Mar- MioN. — Châtiment de Geoffroi de Mandeville , de SON FILS , DE SES VASSAUX. — L'an du Seigneur ^^45, après la mort du pape Lucius , Eugène occupa le saint-siége apostolique huit ans, quatre mois et vingt et un jours. Cette même année, le roi des Anglais, Etienne , assiégea Lincoln , et tandis qu'il élevait un fort pour pousser les attaques contre cette place qu'occupait Ranulf , comte de Chester , les travailleurs du roi, au nombre de quatre-vingts, furent tués par ledit comte , et le roi fut forcé de se retirer sans avoir achevé les ouvrages commencés. Cette même année, H obertMarmion, chevalier batailleur, qui avait chassé de leur couvent les moines de Coventry, et qui de leur église avait fait une forteresse , un jour qu'il guerroyait à la porte du monastère , fut tué au milieu de ses brigands, et seul d'eux tous. L'excommunication qui le frappait le priva pour toujours de la vie céleste. Vers le même temps, Geoffroi, comte de Mandeville, qui avait commis les mêmes violences dans le monastère de Ramsey fut frappé, devant cette même église , d'une flèche lancée par un fantassin obscur et qui n'atteignit que lui au milieu de tous ses compagnons de pillage. Pendant que cette église de Ramsey était occupée militairement comme une citadelle , les murailles suèrent du sang : ce qui était un signe de Tindignation divine. Arnould *, fils de ce même comte, qui après la mort de son père avait
* Ou plutôt lUnuIf ou Renouf , diaprés la liste des surnoms.
gardé le monastère comme une place forte , liil pris et banni par le roi. l.e chet de ses hommes d'armes tomba de cheval et se brisa la tête. Le chef de ses fantassins, Reinier, qui se plaisait à dévaster et à incendier les monastères, fut proscrit et s'embarqua ; tuais le navire resta immobile au milieu des ondes. On tira au sort. A la troisième fois , le sort tomba sur lui. On le déposa sur une barque avec sa femme, ses enfants et toutes ses richesses. La barque fut aussitôt engloutie dans les flots, et ils y périrent misérablement. Quant au vaisseau il continua alors sa route sans obstacle et sur une mer tranquille. Cette même année , Geoffroi , comte d'Anjou, fit son entrée solennelle dans la ville de Houen , et dès lors fut appelé duc de Normandie.
Succès d'Etienne. — L'an du Seigneur ^144, le roi des Anglais , Etienne , mit en fuite le comte de Glocester , et un grand nombre de ses autres ennemis , tandis qu'ils étaient occupés à construire le château de Farendon *, et il réduisit la place à se soumettre à ses lois.
L'an du Seigneur ^ ^ 45, le roi des Anglais, Etienne, s'empara de lîanulf, comte de Chester, qui était venu le trouver à Northampton avec des intentions pacifiques , et il le tint en prison jusqu'à ce qu'il lui eut rendu le chateau de Lincoln , et toutes les autres places que le comte occupait. Alors le roi entra solennellement à Lincoln , la couronne sur la tête.
^ Mieux Faringdon , à six Jioues est d'Oxford.
Faits divers. — Raoul abbé de Saint-Albans. ~ Mutations dans les évêchés. — Comète. — L'an du Seigneur >l^46, Henri, fils du duc d'Anjou et de rimpératrice Mathilde , passa en Normandie , et le jour de Tascension de notre Seigneur , il fut reçu avec honneur par la comnnunauté du Bec. Dans cette année aussi, Guillaume de Sainte-Barbe, doyen de l'église dTork, fut nommé évêque de Durham. Cette même année mourut Geoffroi, de glorieuse mémoire, abbé de Féglise de Saint- Albans , premier martyr d'Angleterre, après avoir gouverné d'une manière louable ce dit monastère pendant vingt-six ans. L'église resta sans pasteur depuis le cinquième jour après les calendes de mars , jusqu'aux rogations suivantes , époque où les moines élurent Raoul Gubion, moine de leur propre congrégation, homme lettré et de mœurs respectables. Cette élection étant faite , le roi Etienne se rendit à Saint-Albans , le jour de l'ascension de notre Seigneur, accorda son consentement et s'empressa de donner audit Raoul Tinvestiture de l'abbaye. Cette même année moururent plusieurs évoques, Ascelin de Rochester, Roger de Chester, Robert de Hereford. Ascelin eut pour successeur Gaultier, archidiacredeCantorbéry; Roger, Gaultier, prieur de Cantorbéry ; i'obert, Gilbert, abbé de Glocester. Cette même année, Henri, moine de Cîteaux, remplaça Turstan dans l'archevêché d'York. Vers le même temps, une comète parut du côté de l'occident, et pendant plusieurs jours elle illumina de ses brillants rayons toute la partie du ciel où elle se trouvait.
DÉMÊLÉS ENTRE LE PAPE ET LE ROI DE FrANCE LoDIS-
le-Jeune. — Cette même année, le pape Eugène vint à Paris; et là, contre la volonté de Louis, roi de France , il consacra archevêque de Bourges un certain Pierre, neveu d'Aimery , chancelier de Téglise romaine. Le roi, regardant cette nomination comme une insulte à sa dignité , fut violemment courroucé , et, en présence d'une foule de témoins, il jura sur les saintes reliques que jamais, tant qu'il vivrait du moins, Tarchevêque Pierre ne mettrait le pied à Bourges. Alors le pape mit pendant trois ans la personne du roi en interdit. Partout où le roi allait , cité, bourgade ou château, on suspendait la célébration des offices divins. Enfin le roi fut fléchi par Bernard, abbé de Clairvaux. 11 consentit à admettre Farchevêque , et pour pénitence de son parjure , il promit de se rendre à Jérusalem ^ Alors eut lieu dans la France une levée générale. Sexe, état, rang, rien ne dispensa de contribuer à l'expédition du roi. Aussi il ne partit que chargé d'imprécations , comme la suite du récit le montrera.
Eugène 111 a Sainte- Geneviève.' — Concile de Reims. — Deuxième croisade. — Vers le même temps,
* Les différends au sujet de l'archevêché de Bourges , entre Louisle-Jeune et Innocent D, sont des années ^-142, 4^45, -11 44. Eugène, qui n'était pas encore pape , y resta étranger. Ils amenèrent l'invasion de la Champagne dont le comte Thibaut II soutenait l'intrus , et l'incendie de Vitry , cause de la seconde croisade. Il y a confusion dans le récit de Matt. Paris.
pendant la grande litanie, lorsque le pape Eugène venait d'être reçu à Sainte-Geneviève en procession solennelle , les desservants maltraitèrent les clercs et les officiers qui accompagnaient le seigneur pape et versèrent leur sang dans Tenceinte même de TégliseV Pour venger cet attentat, les édifices de l'église des desservants furent détruits, les chanoines séculiers furent chassés , et on y établit à leur place des chanoines réguliers. Le pape partit ensuite pour Reims , et y tint un concile où il condamna Eudes ^, hérétique et faux prophète , dont il vaut mieux passer sous silence que raconter les enchantements et les rêveries. Dans ce concile , on nomma des prédicateurs de la croisade ; car la Terre-Sainte , à cette époque , était en proie à la tyrannie des Sarrasins, qui, librement et sans aucun obstacle, la parcouraient en tout sens. Excité par les exhortations de Bernard, abbé de Clairvaux , Conrad , empereur des Romains , prit la croix, et avec lui une foule innombrable. Au mois de
* Les chanoines avaient étendu un riche tapis à l'endroit où le pape devait se prosterner pour faire sa prière. Ses officiers voulurent ensuite s'emparer du tapis , sous prétexte que tout ce qui avait servi au pape leur appartenait. Les domestiques des chanoines s'y opposèrent, et des injures on en vint aux coups. Eugène III demanda justice au roi, qui lui-même "avait reçu quelques coups dans la chaleur du combat. Les chanoines furent expulsés; on leur réserva néanmoins le revenu de leurs prébendes.
^ Eudes ou plutôt Eon de l'Etoile , fanatique Breton, qui s'annonçait pour le juge des vivants et des morts , se prétendant désigné par ces paroles ; « Per eum qui venturus est , etc. » Condamné par le concile , il fut enfermé comme fou , et ses plus opiniâtres sectateurs furent brûlés. Ce fut ce même concile de Reims qui condamna Gilbert de la Porrée.
mai suivant, Tempereur se mit en marche, emmenant avec lui soixante-dix mille chevaliers complètement équipés , sans compter les fantassins , les enfants , les femmes et la cavalerie légère. Louis le suivit avec des troupes aussi nombreuses, mais qui s'étaient séparées en différents corps, afin de se procurer plus facilement sur la route les choses nécessaires à leur propre subsistance et à l'entretien des bétes de somme et des chevaux. Après avoir traversé la Bavière , le fleuve du Danube, TAutriche, la Hongrie, les deux Pannonies , les provinces des Bulgares , la Mésie et la Dacie, les croisés descendirent enfin dans la Thrace. De là, ils se rendirent à Constantinople, où ils eurent une entrevue avec Tempereur Manuel. Puis ils passèrent THellespont , où se termine TEurope , arrivèrent en Bithynie, celle des provinces d'Asie qui se présente la première, et campèrent dans les environs de Chalcédoine. L'empereur Conrad, après avoir fait traverser le Bosphore à ses légions , laissa à gauche la Galatie, la Paphlagonie et les deux Ponts; à droite, la Phrygie, la Lydie et TAsie-Mineure. 11 s'engagea directement par le milieu de la Bithynie, et abandonnant Nicée sur sa droite, il arriva en Lycaonie,
DÉFAITE DES CROISES ALLEMANDS. — Cependant le sultan d'iconium , ayant appris l'arrivée de princes si fameux, avait depuis longtemps levé des troupes et demandé des secours dans tout TOrient , et s'occupait activement de se délivrer du péril qui le menaçait. Aussi , posté avec son armée sur les conlins de la Ly-
caonie , il attendait quMl pût trouver UDe place et une occasion favorables pour entraver la marche des ennemis. L'empereur de Constantinople avait donné à Fempereur des Romains des guides pour conduire ses soldats à travers ces lieux inconnus et de diflicile accès. Mais les Grecs, avec leur perfidie habituelle, et ( c'est du moins le bruit qui courut) d'après les instructions de Fempereur lui-même , toujours envieux des succès des Latins, se firent un plaisir d'entraîner les croisés dans des lieux où les ennemis pouvaient facilement écraser des hommes sans défiance, à qui le terrain était tout à fait inconnu. Alors le soudan, voyant que les chrétiens s'étaient engagés dans des défilés déserts, tomba sur eux au moment où ils s'y attendaient le moins. Lui et les siens , montés sur des chevaux ardents et rapides, à qui la nourriture n'avait pas manqué, avaient affaire à un ennemi dont les chevaux , lents et pesamment armés , étaient de plus fatigués et épuisés par la faim. Les Romains étaient hors d'état de résister longtemps dans cette lutte inégale : ils furent vaincus, et les Turcs en firent un affreux carnage. Alors il advint que Dieu , par des motifs cachés, mais justes sans nul doute, permit que, de ces soixante-dix mille chevaliers complètement équipés, et de toute cette infanterie dont la multitude était innombrable, la dixième partie à peine échappât. Les uns moururent de faim, les autres tombèrent sous le glaive : quelques-uns furent jetés dans les fere. L'empereur réussit à se dégager, ainsi qu'un petit nombre des principaux chefs. 11 gagna Nicée I. 22
avec bien de la peine , et de Nicée partit pour Constantinople , où il séjourna jusqu à l'entrée du printemps suivant. /, .'
Marche des croisés français en Asie-Mineure. — Louis YII rejoint avec peine l'empereur Conrad a Jérusalem. — L'an du Seigneur 1147, l'empereur Conrad , après avoir laissé passer l'hiver, s'embarqua avec les siens, relâcha au port d'Acre, et de là se rendit à Jérusalem. 11 fut introduit dans la cité sainte, au milieu des hymnes et des cantiques de louanges, par le roi Baudouin, par le clergé et le peuple de la ville. Vers le même temps, Louis, roi de France, qui allait rejoindre l'empereur, arriva sur les bords du fleuve Ménandre avec soixante-dix mille chevaliers complètement armés , outre sa flotte , qui suivait les côtes. Dès que les Français se furent approchés du fleuve , ils trouvèrent sur l'autre rive une armée d'infidèles qui voulaient leur interdire l'usage de l'eau et leur disputer le passage. Mais les croisés, ayant enfin trouvé des endroits guéables , triomphèrent de la résistance des ennemis, en tuèrent un grand nombre, firent quelques-uns prisonniers, et mirent le reste en fuite. Ils s'emparèrent d'un riche butin, et cette victoire les combla de joie. De là, ils marchèrent sur LaodicéC;, et rencontrèrent une montagne escarpée et difticile à gravir qui interceptait le chemin. Or, c'était la coutume chez les Francs d'assigner à des chevaliers de marque un poste à l'avant-garde et un autre à l 'arrière-garde, pour garder les bagages et
défendre le pauvre peuple qui suivait l'armée. Ces chevaliers s'entendaient aussi , avec les principaux chefs , sur la route à suivre et sur les étapes. Ce jourlà, il y avait à Tavant-garde un chevalier illustre, Geoffroi de Raucon*, qui gravit la montagne avec ses troupes et parvint au sommet. Les Turcs , qui ne cessaient de se tenir en embuscade sur les flancs de Tarmée chrétienne, s'en aperçurent ; ils tombèrent à l'improviste sur les Français , et portèrent dans leurs rangs un affreux désordre. Journée sanglante et funeste pour la gloire et la valeur des Français , qui , sans doute , plongés encore dans les ténèbres du péché , n'avaient pas élevé vers le Seigneur leurs âmes fortifiées par les sacrements ! Cependant ce terrible désastre ne fit pas renoncer le roi au pèlerinage qu'il avait entrepris. Accompagné de la reine Alienor , il se remit en route avec un enthousiasme aussi ardent , el il arriva enfin à Jérusalem. Là , il fut reçu avec honneur par le roi et par le peuple , qui partageaient dignement ses regrets et sa douleur.
Siège inutile de Damas. — Trahison des Francs ORIENTAUX. — Retour des croisés. — Lorsque les devoirs religieux eurent été saintement accomplis , une entrevue eut lieu entre l'empereur des Romains, le roi de Jérusalem et le roi de France : là on s'occupa de tirer quelque fruit de ce pénible pèlerinage et
* Probablement Rançon ^ village du pays de Caux. L'auteur du chapitre ées Croisades dit Rancwi.
d'agrandir le royaume de Terre-Sainte. On décida unanimement qu'on assiégerait Damas, ville qui tenait sans cesse les chrétiens en alarmes. Pour exécuter ce projet, les croisés s'approchèrent de la ville et s'emparèrent des faubourgs, après y avoir tué quelques ennemis. Mais quand ils voulurent se délivrer d'une soif ardente dans les eaux d'un fleuve qui coulait le long des murailles, ils en trouvèrent les rives couvertes d'une multitude d'ennemis qui voulaient les empêcher de s'y désaltérer, et qui en interdisaient l'approche aux troupes du roi de Jérusalem et à celles du roi de France. A cette vue, l'empereur Conrad, saisi d'une violente colère, s'élance avec les principaux des siens à travers les bataillons francs. Il arrive sur le lieu du combat, et apercevant un Turc qui tenait vigoureusement tête aux fidèles, et qui combattait avec intrépidité, il lui fend d un coup d'épée la tète et le cou, malgré le casque, Fépaule, malgré la cuirasse , et lui sépare du corps le bras gauche et le côté gauche. Cet exploit effraie les ennemis qui, abandonnant les bords du fleuve, s'enfuient au plus vite du côté de la ville. Maîtres du fleuve, les nôtres arrivèrent sans obstacle au pied des remparts, et firent leurs dispositions d'attaque. Après un long siège, les habitants , redoutant la valeur et le nombre des croisés, firent leurs préparatifs de départ, et résolurent de quitter la ville en secret et pendant la nuit. Mais auparavant ils s'efforcèrent de corrompre les esprits de ceux dont les corps étaient invincibles, et firent remettre des sommes considérables aux chefs croisés
qui demeuraient en Orient. Ceux-ci, jouant alors le r(Me de Iraitres, s'efforçaient de faire lever le siège; sans cesse ils revenaientà la charge, et insistaient perfidement, tantôt auprès de l'empereur, tantôt auprès du roi de France, sur les difficultés du siège. Ces menées Tes faisaient soupçonner de trahison. Bientôt tous les princes occidentaux, s'apercevant de leurs mauvaises intentions devenues manifestes, partirent sous la conduite du roi de France et de Tempereur , en détestant la perfidie des orientaux, et regagnèrent leurs états par la même route qu'ils avaient prise pour venir. Dès lors, profondément dégoûtés de toute alliance, non-seulement avec les complices de cette trahison, mais même avec les princes orientaux quels qu'ils fussent, ils refroidirent de beaucoup le zèle des autres pour la croisade. Cette même année Robert de Chaisneau , archidiacre de Leicester, remplaça Alexandre dans Tévêché de Lincoln , et il fut consacré évêque par le ministère de Thibaut , archevêque de Cantorbéry , après le jeune du septième mois.
SOCCÈS DE NOUREDDIN EN SyRIE. — FaITS DIVERS. —
L'an du Seigneur ^^48, après que Tempereur et le roi de France eurent quitté la Terre-Sainte , Noradin , fils de Zenghi , prince turc très-puissant, entra sur le territoire d'Antioche et mit le siège devant le château de Népa. Raymond, prince d'Antioche, marcha à sa rencontre avec une armée; mais il engagea sans précaution un combat trop inégal , où il perdit la vie avec plusieurs autres chevaliers de distinction. iSora-
din s'avança alors sans aucun obstacle , assiégea et prit le château d'Hareg ', parcourut librement et en tous sens le pays qu'il ravagea jusqu'à ce que l'arrivée du roi de Jérusalem l'obligeât à opérer sa retraite et à regagner ses états. — Translation du corps de saint Erkenwal , évêque , le dix-huitième jour avant les calendes de décembre. — Cette même année, pendant la solennité de la Pentecôte , David , roi d'Ecosse, arma chevalier Henri , alors duc de Normandie, fils aîné de Geoffroi Plantagenet, et de l'impératrice Mathilde, nièce dudit David.
Henri Plantagenet déclaré duc de Normandie. — Faits divers. — L'an du Seigneur 4449, Geoffroi, duc de Normandie , rendit à son fils Henri cette province qui lui revenait du chef de sa mère, et malgré la défense du roi de France : ce qui fît naître la discorde entre ce dit roi et le duc. L'empereur d'Allemagne et le roi de France reviennent de Jérusalem. — La ville de Lisbonne est prise par les chrétiens. — Gilbert Foliot est nommé évéque d Hereford .
Siège d' Arques sans résultat. — Mort du comte d'ANJOu. — HrvER rigoureux. — Maladie de l'arré DE Saint-Alrans. — L'an du Seigneur 4450, le roi de France , Louis, et Eustache , fils du roi Etienne , se
* Noureddin pénétra jusqu'au monastère de Saint-Siméou , qui est situé, sur une montagne très-élevée, entre Antioche et la mer, et prit le château de Harem, qui était à dix milles environ d*Antioche. ( Chap, des Croisades, hitrod. à ihist. de Vunivers. )
ANNÉE ^i 50. 345
présentèrent avec nne nombreuse chevalerie devant la tour d'Arqués , à cause de la dissension qui s'était élevée , comme nous Pavons dit. De son côté, le duc de Normandie, Henri , et son père Geoffroi , comte d'Anjou, amenèrent une nombreuse armée d'Angevins , de Bretons et de Normands. Mais les seigneurs des deux partis , voyant qu'on ne pouvait en venir aux mains sans une grande effusion de sang, commencèrent à parler de faire la paix. Par l'intervention d'amis communs , le roi de France reçut hommage du duc Henri pour la Normandie , et on se sépara sans combat. Tandis que le duc Henri s'occupait avec ses barons de l'expédition qu'il méditait en Angleterre, son père tomba gravement malade au château de Leri , et expira le septième jour des ides de septembre. Alors son fils Henri devint à la fois comte d'Anjou et duc de Normandie. Cette année, la gelée commença à partir du quatrième jour des ides de décembre, et dura jusqu'au onzième jour avant les calendes de mars. La Tamise fut tellement .prise, qu'on la traversait à pied et à cheval. — Le roi Etienne fortifia un château près de Reading. — Cette même année , Raoul , abbé de Téglise de Saint-Albans, tomba en langueur, et sur l'avis du couvent, il nomma à sa place pour administrateur de l'abbaye, Robert de Gorham , qui en était prieur.
Détails sur les Assissms de Syrie. — Droits de
CONVERSION DU ViEÏIX DE LA MoNTAGNE. — DlVORCE DE
Loois VIL — Cette même année, Raymond, comte
de Tripoli , seifjneur puissant et intrépide dans la (juerre , fut tué par les Assissins. Le roi de Jérusalem, Baudouin, et tout le peuple de la terre promise le pleurèrent , car c'était un homme redouté des infidèles et des émirs sarrasins. Or il y a dans la province de Tyr, au pays de Phénicie , une race qui habite dans les monta<ynes du côté de Févêché d'Antarade*. File y possède dix forteresses et une foule de bourgades, et se compose de quarante mille hommes et même plus. Ce n'est pas par le droit d'hérédité, mais par le privilège du mérite que ces gens-là élisent leur maître et leur commandant. Pour titre unique, ils lui donnent le nom d'Ancien ou de Vieux de la Montagne. Ils lui sont dévoués avec une soumission et une obéissance si aveugles , qu'il n'y a rien de pénible , de difficile, et même de dangereux qu'ils ne s'empressent d'exécuter dès que leur chef en a donné l'ordre. Si par exemple il y a un prince qui soit odieux ou suspect à cette race, le Vieux remet un poignard à l'un ou à plusieurs d'entre eux, et sans s'inquiéter de l'événement, ou du châtiment qui peut punir leur attentat , ils vont là où on leur a dit d'aller. Puis épiant l'ocqasion , ils tournent autour de la victime désignée, jusqu'à ce qu'ils aient accompli l'ordre homicide. Les Sarrazins, aussi bien que les chrétiens , les appellent Assissins, sans connaître l'étymologie de ce nom ^. Pendant quatre cents ans ils
Ou Tortose, ville de Phénicie, vis-à-vis de l'île d'Arade.
On n'e»t pas encore aujourd'hui fixé sur Torigine du non» Assissins
avaient observé avec tant de zèle la loi et les usages des Sarraziûs , qu'à leurs yeux tous les autres peuples étaient infidèles. Mais à cette époque moderne ils avaient pour chef un homme fort éloquent , adroit et prudent, qui contrairement aux habitudes de ses prédécesseurs, se procura le livre des Evan({iles et les actes des apôtres. Il les étudia avec le plus grand soin, lut et relut les miracles du Christ, la série des préceptes religieux , enfin la doctrine des apôtres. Alors il se tourna vers la religion du Christ, qui lui paraissait pleine de vertu et de douceur ; il repoussa loin de lui les impostures que le faux prophète Mahomet avait léguées à ses disciples , et commença à détester les impuretés de ce séducteur. Ses sujets renoncèrent au culte qu'ils avaient adopté jusque-là : il les fit vivre et prier à la manière chrétienne , et il soupirait après le montent où il deviendrait chrétien lui-même. H envoya donc un de ses frères , homme prudent et discret, à Baudouin, roi de Jérusalem, pour recevoir avec son aide le sacrement du baptême. Mais le diable qui regarde toujours avec envie les conquêtes de rÉ^'.lise , empêcha Taccomplissement de ce projet; car le député des Assissins, avant d'avoir pu parvenir jusquau roi\ fut tué par un
( Assassins). Les uns le font venir du mot persan Hassissin , poignard ,• les autres, d'Haschichi , herbe qui avait la propriété de donner à ces fanatiques une ivresse furieuse.
' L'ambassade envoyée au roi Amaury (et non Baudouin) avait surtout pour objet l'exemption du tribut annuel de deux mille onces dW <|ue les Assissins payaient aux templiers. Mais on ne peut croire que
frère de la milice du Temple, ce qui fut un grand scandale pour F Église; et cette négociation, commencée sous de si bons auspices , n'a pas encore eu de résultat jusqu^à ce jour. Cette même année le divorce fut prononcé entre Louis, roi de France, et Alienor sa femme, principalement parce qu'on Taccusait de commerce adultère, et qui pis est , avec un Sarrazin, un fils de la race du diable. De plus ils étaient cousins au quatrième degré. Pendant le carême , les comtes et les barons d'Angleterre prêtèrent hommage lige et serment de fidélité à Eustaclie, fils du roi Etienne.
Henri Plantagenet épouse Éléonore de Guyenne. — Guerre avec le roi de France. — Dévastation du Vexin et de l'Anjou. — Trêve. — L'an du Seigneur ^^5^, le duc de Normandie, Henri , épousa Alienor , qui avait été reine, et que le roi Louis, l'année précédente, avait répudiée pour cause de parenté et pour d'autres motifs que j'ai légèrement indiqués. Par cette union il devint duc d'Aquitaine et comte de Poitou. Il possédait déjà le duché de Normandie et le comté d'Anjou. A cette nouvelle le roi de France , Louis, s'emporta violemment contre le duc Henri, car il avait deux filles de ladite Alienor, et il craignait qu'elle n'eût de son nouvel époux des fils, en faveur
les projets de conversion du Vieux de la Montagne aient été sincères. Guillaume de Tyr raconte différemment cette circonstance. Il dit que l'envoyé desAssissins fut tué par un templier nommé Dumcsnil, en revenant de son entrevue avec Amaury.
desquels ses propres filles se trouvassent dépouillées. Aussi après la fête de Saint-Jean , tandis que le duc Henri se trouvait près de Barfleur, pour passer delà en Angleterre, le roi de France, Eustache, fils du roi Etienne, Robert, comte du Perche, Henri, comte de Champagne, et Geoffroi^, frère du duc Henri, se liguèrent. Ils mirent sur pied une puissante armée pour enlever au duc Henri la Normandie, l'Anjou, le duché d'Aquitaine et toutes les terres de sa domination , qu'en espérance les cinq alliés se partageaient déjà , mais un peu trop vite. Puis ils se réunirent tous à Neufmarché, dont ils assiégèrent le château, et envoyèrent Geoffroi , frère de Henri, avec une armée pour qu'il réussît à s'emparer du château d'Angers qui tenait pour le duc son frère. A ces nouvelles, Henri quitta Barfleur pour accourir avec toutes ses forces au secours du château de Neufmarché. Mais avant l'arrivée du duc, le château était tombé au pouvoir du roi de France. Les assiégés l'avaient livré par trahison, en faisant semblant d'être soumis par la force. Alors le duc Henri établit son camp près de la rivière d'Andelle , et dévasta cette partie du Vexin qui s'étend entre les rivières d'Epte et d'Andelle. Cette province appartenait d'abord au duché de Normandie. Mais Geoffroi , comte d'Anjou, après lamort de Henri, roi d'Angleterre, l'avait cédée pour un temps au roi Louis. Le duc Henri livra aussi
' Henri avait promis sur le corps de son père de lui remettre T Anjou, «t ne tenait pas sa promesse.
au feu Basqueville, Ohitry et Slerpin (?) , clialeaux appartenant à ses ennemis, ainsi que celui d'IIujJues lie Gournay, qu'on appelait le château de la Ferté; car ce même Hugues lui refusait le vasselage qu il lui devait. Il brûla de même celui de BrezoUes, et un autre qu'on appelle Nuille ; et de là , passant en Normandie , il ravagea les domaines de Richer de TAigle, et désola par la flamme le bourg de Bonmoulins. Puis vers la fin du mois d'août, après avoir laissé un corps de troupes à la garde de la Normandie , le duc entra dans l'Anjou , et assiégea le château de Montsoreau. Il resserra la garnison en s'empararit des hauteurs , et finit par se rendre maître de Guillaume , possesseur de ce château , et d'une foule de chevaliers qui tenaient pour son frère. La perte de cette place obligea Geoffroi à faire la paix avec son frère Henri. Cependant le roi de France , profitant de l'absence du duc , était entré en Normandie , et y avait livré aux flammes dévorantes une partie du Bourg, là où se trouve une abbaye régulière ', ainsi qu'un village dépendant du château de Verneuil ; mais bientôt , par l'intervention des gens d'église, le roi et le duc conclurent une trêve.
Robert succède a !{aodl comme abbé de Saint-Al- BANS. — Mort de la femme d'Etienne. — Évêché dans l'île de Man. — Faits divers. — Cette année aussi le
' Burçfi reffiUnrfUHS^ le Bourg, bourg Je l'îorniandie, à deux lieues de Verneuil. Je ne puis comprendre autrement regulareusis.
roi des Anglais, Étieune, étant venu à Saint-Albans, on lui parla de l'état de langueur où était tombé Tabbé Raoul; et Iri , sur l'avis des évéques et des autres prélats, il consentit que dans Télection de leur abbé Its moines usassent de leurs privilèges. Le roi ayant accordé cette faveur de bonne grâce, toute la congrégation , à Funanimité , élut pour chef Robert de (iorhani, alors prieur de Tabbaye, et le quatorzième jour avant les calendes de juillet , Robert reçut la bénédiction comme abbé. Son prédécesseur ne survécut que vingt-neuf jours à l'élévation dudit Robert , et après sa mort il fut enterré avec respect dans le chapitre à côté des autres abbés. (Cette même année, un homme entendit en songe une voix qui lui disait de se couper les pieds et les mains , et qu'ainsi il serait sauvé. L'ayant fait, il expira aussitôt '.) Cette année aussi mourut Mathilde, épouse du roi Etienne, le jour de la découverte de la sainte croix. Elle expira à Haingham, château qui appartenait au comte Alberic de Ver, et elle fut enterrée dans l'abbaye de Feversham , que le roi Etienne avait fondée. Cette même année, Jean, moine de Séez , devint le second évèque de l'île de Man , qui se trouve entre l'Angleterre et l'Irlande , mais plus près de l'Angleterre que de l'Irlande. Cet évêché est sous la juridiction de l'église d'York. Celui qui avait été le premier évêque de Man était un certain Wimund , moine de Savi-
* Intercalation fournie par le manuscrit de Cotton et par le teste de Wendover.
guy, qui s'étant rendu insupportable, eut les yeux crevés et fut chassé. Cette même année mourut Guillaume , évéque de Durham. Cette même année Geoffroi Arthur fut nommé évêque de St-Asaph en Nortwalles. 11 traduisit Thistoire des Bretons de langue bretonne en langue latine. Cette même année on décida dans le chapitre de Cîteaux, qu'à Tavenir on ne bâtirait plus de nouvelle abbaye, car le nombre des abbayes de cet ordre s'élevait déjà à cinq cents. Le cardinal Jean Papiro exerçant les fonctions de légat en Irlande, y établit quatre archevêques. Kn passant par l'Angleterre , il jura fidélité au roi Etienne.
Confusion de l'hérétique Henri. — A cette époque, les opinions perverses d'un hérétique nommé Henri ' faisaient des progrès, surtout en Gascogne. Pour réfuter cette hérésie qui s'attaquait aux articles de la foi , Dieu donna son inspiration à une jeune fille de cette province. Chaque semaine, pendant trois jours, cette jeune fille restait sans parler, sans sentir, sans respirer ; et quand elle revenait à elle , elle disait qu'elle avait prié la bienheureuse Marie pour le peuple chrétien , et que le bienheureux Pierre lui avait en-
* Nous pensons qu'il s'agit du prédicateur albigeois Henri, disciple de Pierre de Bruis. G'esl à peu près l'époque où Pierre Valdo , marchand de Lyon , fondait la secte rationaliste des Vaudois , qui firent traduire la Bible en langue vulgaire par un certain Ydros. Dès Pan ^ ^ 67, la réforme avait fait tant de progrès dans le Midi, qu'un Grec nommé Nicétas présida comme pape, à Saint-Félix-de-Caraman, près de Toulouse, un concile d'évéques manichéens. '
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seigné la foi orthodoxe ; et alors elle discutait savamment sur la foi catholique , et convainquait d'erreur la doctrine de l'hérétique ; aussi elle ramena plusieurs de ceux qu'il avait séduits dans le giron de la sainte mère église.
Mort de l'empereur Conrad. — Anecdote relative A CE PRINCE. — Cette même année, expira Conrad , empereur prudent et distingué. On raconte qu'un saint jour de Pentecôte , tandis qu'il assistait au service divin en présence des archevêques , des évêques et des princes de l'empire , une dispute s'éleva, à l'instigation du diable, entre les prélats assemblés, sur la question de savoir quel était le plus digne de s'asseoir dans l'église auprès de l'empereur. Pendant cette discussion entre les évêques et les autres prélats, les serviteurs de chacun accourent armés d'épées et de bâtons , et en distribuent des coups çà et là ; ils arrachent les uns de leurs sièges pour y mettre les autres. La querelle s'échaufiè ; les mitres , les bâtons pastoraux sont brisés et le sang coule en abondance dans l'église. A cette vue, l'empereur est saisi d'une violente douleur ; il ordonne aux siens de chasser hors du temple ces perturbateurs et de rétablir l'ordre ; puis il adresse aux prélats de vifs reproches. Il veut qu'ils rendent à l'église la paix qu'ils ont troublée , de peur que, dans un jour si solennel, l'Esprit-Saint, voyant qu'ils n'ont pas célébré la messe , ne descende pas sur eux. Le tumulte étant donc apaisé et la paix rétablie tant bien que mal , on commença l'office de
la messe. Malgré les attentats qui avaient troublé cette journée et qui devaient avoir les suites qu'on va connaître , tout alla bien jusqu'à la lecture de TEvangile. Mais dès que le chœur eut entonné le dernier verset de la séquence' : « Vous avez fait de ce jour un jour de gloire , » le diable éleva la voix dans les airs, et chanta distinctement , de manière à être compris et entendu : « iMoi j'ai fait de ce jour un jour de guerre. » En entendant cette voix terrible , tous se regardèrent avec stupéfaction. Alors Tempereur, qui était un homme sage et craignant Dieu , comprit que c'était la voix railleuse de Satan qui punissait les prélats de leur scandaleuse querelle. Sur-le-champ il ordonna à Tarchevêque qui officiait de déposer sa chasuble , jusqu'à ce que l'Esprit-Saint , qui en ce jour descend dans le cœur des fidèles et les remplit de ses dons mystérieux , eût reçu satisfaction d'un tel scandale ; puis envoyant ses serviteurs par les places et les rues de la ville, il fit rassembler tous les faibles et tous les pauvres dans Téglise et hors de l'église où s'était passé l'attentat. Il donna à manger à ceux qui avaient faim ; à boire à ceux qui avaient soif; il vêtit ceux qui étaient nus ; il donna des chaussures à ceux qui en avaient besoin, il en agit de même pour les vieillards et les malades qui gisaient sur des grabats, et fît dis-
' Séquence, en vieux termes de Bréviaire, signifie la prose qu'on dit à la messe après l'épître en quelques fêtes solennelles. Ducange dit que le roi Kobert de France iit une séquence pour la Pentecôte, qui commence ainsi . Suncti Spirt h'is adsit uobis (jraiia. { IHci. de Trévour. )
tribuer à chacun un écu d'or , en leur recommandant d'implorer la miséricorde du Seigneur pour qu'il ne fît pas retomber sur le peuple l'orgueil criminel des prélats, et qu'il n'en fît pas moins descendre l'Esprit-Saint sur la terre. En outre, il déposa la pourpre, revêtit un sac et un cilice, marcha nu-pieds sur le pavé , servit lui-même les pauvres , donna l'exemple à tous, et les excita à verser d'abondantes aumônes et d'abondantes larmes. Alors le magnifique empereur voyant que le pavé de l'église, d'abord couvert de sang, était maintenant baigné de larmes, fit recommencer en toute confiance l'office de la messe, et la cérémonie continua au milieu d'un recueillement profond. Enfin, quand on fut arrivé au verset dont j'ai parlé : « Tu as fait de ce jour un jour de gloire , » l'empereur ordonna au chœur de le répéter jusqu'à trois fois comme pour défier Satan; et quand le chant eut cessé, il fit faire quelque temps silence pour qu'on écoutât si le vieil ennemi des hommes ne ferait pas entendre, comme auparavant, quelque raillerie. Après que l'assemblée eut attendu quelques instants sans rien entendre : « Soyez « sûrs , dit l'empereur, que notre ennemi a été conic fondu et s'est enfui. » Alors tous se réjouissant et triomphant dans le Seigneur, achevèrent sans obstacle le reste de la messe , et rendirent grâces à l'Esprk- Saintqui avait inspiré l'empereur. Conrad eut pour successeur, dans l'empire romain , son neveu Frédéric.
Avènement du pape Anastase. — Mort d'ErsTACHE I 25
DE Boulogne et du roi d'Ecosse. — L'an du Seigneur ^^52, le pape Eugène mourut au mois de juillet, après avoir occupé la chaire romaine un an quatre mois et vingt-quatre jours ; il eut pour successeur Anastase. Cette même année, Richard de Bemneis\ archidiacre de Midlessex, fut consacré évêque de Londres. Cette même année , Bernard , abbé de Clairvaux , s'endormit dans le Seigneur , ainsi que Henri Murdac ^, archevêque d'York.
-S Cette même année, tandis qu'Eustache, fils du roi Etienne , allait ravager la terre du bienheureux Edmond, martyr , le jour de saint Laurent , il périt de mort subite et fut enterré dans l'abbaye de Feversham , que son père Etienne avait fondée. Cette même année , mourut David , roi d'Ecosse , qui eut pour successeur Malcolm , son neveu.
i ' Arrivée de Henri Plantagenet en Angleterre. — Guerre avec Etienne. — Cette même année , Henri , duc de Normandie et d'Aquitaine , comte de Poitiers et d'Anjou , passa , avec trente-deux vaisseaux ^ et une nombreuse chevalerie , en Angleterre. 11 assiégea et prit le château de Malmesbury , après les octaves de l'Epiphanie; de là il alla mettre le siège devant le chateau de Craumersh^; mais par l'intervention d'a-
* Une variante donne Beumais.
- Ou Mordat. ( Voyez la liste des évéques. Edit, de 4644. ) " Deux variantes donnent trente-sept et trente-six. *îi;« Château du Barkshire. -^i-^'^ > (CamdEN, Brii. Ani. \
mis communs , il fut convenu entre le roi et le duc qu'Etienne raserait ce château à ses propres frais. Le roi Etienne , en détruisant Craumersh , leva le siég^e qu'il avait mis devant le château de Walingford. Le duc Henri rangea aussi sous sa domination les châteaux de Reading et de Bretewell. Gimdreda *, comtesse de Warwik, ayant chassé du château la garnison qui tenait pour le roi Etienne, livra la place au duc Henri , ce qui fut pour lui un nouveau succès. Cette même année , le duc Henri eut de sa femme Alienor un Ills qu'on appela Guillaume, qui est le nom ordinaire des ducs d'Aquitaine et des comtes d'Anjou.
Traité de paix entre Heivri et Etienne. — Prophétie DE Merlin. — L'an du Seigneur i>l53 , la justice jeta du haut du ciel les yeux sur la terre, par les soins et l'entremise de Thibaut, archevêque de Cantorbéry , et des évêques du royaume , le roi des Anglais Etienne , et le duc de Normandie Henri , firent la paix à Walingford. Le roi Etienne , qui n'avait plus d'autre héritier que le duc Henri, reconnut, dans l'assemblée des évêques et des barons du royaume , que le duc Henri avait un droit héréditaire sur le royaume d'Angleterre ; le duc , de son côté , consentit à ce que le roi Etienne conservât , s'il le désirait , sans être inquiété y la couronne durant sa vie. Et pour confirmer la paix , le roi , tous les évêques alors présents , et les grands du royaume , jurèrent que si le
* Gundreda, dit le texte de Wendovcr.
duc survivait au roi , il obtiendrait sans aucune contradiction , après la mort de ce dernier , le royaume d'Angleterre. Et qu^on fasse attention à la prophétie de Merlin qui dit : « La piété violée par les impies , « nuira au possesseur, jusqu'à ce qu'il se soit revêtu « du titre de père. » Or, il est clair qu'Etienne institua Henri pour son héritier sans être son père , puisque ce fut par adoption qu'il le nomma son fils, qu'il l'appela à partager son trône et à lui succéder. « Tous honoreront le duc dans le roi et le roi dans le duc. Le roi recouvrera les régales usurpées en différents lieux par les seigneurs. Les domaines où des envahisseurs exerçaient leurs ravages , retourneront au temps du roi Henri à leurs légitimes possesseurs. Les châteaux qui , au temps du roi , se trouveront construits sans aucun droit par le premier venu , seront détruits. (Le nombre s'en était accru jusqu'à onze cent quinze.) Le roi donnera des cultivateurs aux métairies, rebâtira les édifices brûlés, remplira les pâturages de gros bétail , et couvrira de troupeaux les lieux montueux. Le clergé se réjouira d'obtenir la paix qui lui est due , et ne sera plus grevé d'exactions injustes. Les vicomtes seront établis à leurs sièges ordinaires et ne persécuteront plus personne par vengeance particulière. Ils ne réserveront plus les faveurs à leurs amis ; ils ne fermeront plus les yeux sur leurs crimes , mais ils rendront à chacun son du avec intégrité, La crainte des châtiments réprimera les méchants ; les voleurs et les brigands auront peur de la sentence capitale et du gibet. Les guerriers (comme
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(lit Isaïe) changeront leurs épées en charrues , et leurs lances en bêches; les vassaux retourneront du camp à la charrue , des tentes à leurs travaux domestiques ; fatigués des veilles militaires , ils respireront enfin et partageront le bonheur public. La paix réhabilitera la vie paisible et innocente des champs. Les gens de négoce s^enrichiront par un commerce plus étendu , et la monnaie de l'état , frappée en bon argent, sera la seule et la même pour tout \e royaume. » Alors fut terminée la guerre qui avait exercé ses fureurs pendant dix-sept ans.
PÉNITENCE d'OeN , CHEVALIER IRLANDAIS. — La paix
fut donc conclue et jurée entre le roi Etienne et le duc Henri. Un chevalier, nommé Oën , qui avait guerroyé pendant plusieurs années sous les ordres du roi Etienne, obtint un congé du roi, et partit pour rirlande, son pays natal, afin d'aller visiter ses parents. Après y être demeuré quelque temps , il commença à se remémorer sa vie passée , et tant soit peu criminelle ; car, presque dès Tenfance , il s'était toujours complu aux incendies et aux rapines. Ce qui tourmentait encore plus sa conscience , c'est qu'il avait violé les églises , qu'il avait envahi les biens ecclésiastiques , sans compter une foule de gros péchés ensevelis au fond de son cœur. Saisi de repentir, le chevalier alla trouver un évêque du pays, à qui il confessa avec humilité toutes ses fautes, dans l'ordre où il les avait commises. L' évêque lui adressa de vifs reproches, et assura qu'il avait trop offensé la clé-
ineiice divine. Le chevalier, douloureusement affecté^ résolut de faire une pénitence qui pût lui mériter son pardon aux yeux de Dieu. Et comme Févéque trouvait bon et nécessaire de lui imposer une pénitence, le chevalier lui dit : « Puisque vous affirmez que j'ai « offensé trop gravement mon créateur, je m'impo- « serai à moi-même une pénitence exemplaire , plus « rude que toutes les autres ; et pour mériter de re- « cevoir Fabsolution de mes péchés, je veux entrer « dans le purgatoire de Saint-Patrice. » Sur ce purgatoire et sur son origine , voici ce que racontent les vieilles traditions irlandaises.
Caverne de Saint -Patrice. — Le grand Patrice prêchait en Irlande la parole de Dieu , et se signalait par une foule de miracles. 11 s'efforçait de sauver des ténèbres de la mort les gens de ce pays , alors semblables à des bêtes brutes , tantôt en les effrayant par la peinture des supplices de Tenfer, tantôt en les attirant par celle des joies du paradis. Mais les Irlandais lui disaient naïvement : « Nous ne nous convertirons « pas à la religion du Christ, si nous ne voyons de nos « propres yeux ce que ta bouche nous annonce. » Alors le bienheureux Patrice jeûna , veilla , se mit en oraisons pour le salut de ce peuple, et pria ardemment le Seigneur. Le divin fils de Dieu lui apparut, le conduisit dans un lieu désert, lui montra une caverne ronde et obscure intérieurement ; puis lui dit : « Quiconque entrera dans cette caverne avec un « cœur vraiment contrit et une foi ferme, sera délivré,
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« dans l'espace d un jour et d'une nuit, de tous les « péchés par lesquels il a offensé Dieu dans tout le « cours de sa vie; et en parcourant ce lieu, il y verra « non-seulement les supplices des méchants, mais en- « core , s'il persévère dans la foi et dans son amour « pour Dieu , il y verra les délices réservées aux bien- « heureux. » Le Seigneur disparut alors, et saint Patrice, que la sainte vision, ainsi que la découverte de la caverne, comblait de joie, conçut l'espoir de convertir à la foi catholique le malheureux peuple d'Irlande. Aussitôt il construisit un oratoire dans ce lieu, éleva un mur d'enceinte autour de la grotte qui est dans le cimetière en face de l'église, et mit à la porte des serrures, pour que personne ne put y entrer sans sa permission. Il établit aussi dans cet endroit des chanoines réguliers, et donna la clef à garder au prieur de l'église, en statuant que quiconque voudrait entrer dans le purgatoire devrait en avoir obtenu permission de l'évêque du lieu , se présenter ensuite devant le prieur, muni de lettres de l'évêque ^ et n'entrer dans le purgatoire qu'après avoir subi une préparation préalable. Beaucoup de gens , pendant la vie de Patrice, entrèrent dans le purgatoire, et à leur retour, ils attestèrent qu'ils avaient souffert d'affreux tourments, mais qu'ils avaient aussi entrevu des joies délicieuses et ineffables.
Voyage merveilleux d'Oen au purgatoire et au paradis TERRESTRE. — Cependant, le chevalier dont nous avons parlé , ne cessait de solliciler Tévêque et de lui
cleinander la permission de tenter l'épreuve. L'évéque , le trouvant inébranlable dans sa résolution , lui donna des lettres pour le prieur, lui recommandant de tenir avec lui la même conduite que tiennent tous ceux qui sollicitent Tentrée du purgatoire. Le prieur, ayant lu les lettres, conduisit Oën dans Féglise, etTy fit rester pieusement pendant quinze jours en oraisons. Ce terme écoulé, le prieur célébra la messe le matin, fortifia le chevalier par la sainte communion, et, après ravoir amené à l'entrée de la caverne, il Taspergea d'eau bénite, ouvrit la porte et dit : « Entrez « maintenant au nom de Jésus-Christ : vous marcherez « dans les détours de la caverne, jusqu'à ce que vous « débouchiez dans une plaine, où vous trouverez un « palais artistement construit. Quand vous serez par- « venu à ce palais. Dieu vous enverra des messagers «« qui vous indiqueront pieusement ce que vous aurez « à faire. » Le chevalier, qui portait en lui une âme virile, se disposa intrépidement à combattre contre les démons , et après s'être recommandé aux prières de tous les assistants , après avoir marqué son front du signe de la croix qui vivifie , il franchit sans hésiter le seuil de la porte , qui fut refermée sur lui ; et alors le prieur regagna l'église avec la procession.
Le brave chevalier s'avança dans le souterrain , et bientôt se trouva dans une obscurité complète. Mais, enfin , un faible jour commença à luire, et il arriva dans la plaine et au palais dont on lui avait parlé. Dans ce lieu, la lumière était à peu près celle du crépuscule sur la terre. L'édifice n'avait pas de murailles,
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mais il était appuyé sur des colonnes disposées en cercle , comme un cloître de moines. Lorsqu'il y fut entré, et qu'il se fut assis dansFintérieur, il tourna ses regards de tous côtés avec curiosité, admirant la beauté et la structure de ce palais. Il y resta seul quelques instants. Bientôt quinze personnages, semblables à des religieux nouvellement rasés, couverts de vêtements blancs, entrèrent dans le palais, et le saluant, au nom du Seigneur ils s'assirent. Alors Tun d'entre eux rompit le silence, et s'adressantau chevalier, il dit : « Que le Seigneur tout-puissant soit béni, (( lui qui t'a inspiré la bonne résolution d'entrer dans « ce purgatoire pour racheter tes péchés. Mais si tu ne « te tiens ferme, tu périras de corps et d'âme. A peine, « en effet, serons-nous sortis de ce palais, que tu te « verras assiégé parune troupe d'esprits immondes qui « te feront subir de terribles supplices, et t'en pro- « mettront de plus épouvantables encore. Ils cherche- « ront à te tromper et à te décider à revenir sur tes pas , « en s'offrant de te reconduire à la porte, par où tu es « entré ; mais si tu te laisses vaincre par la rigueur des « supplices , ou effrayer par les menaces , ou tromper « par les promesses ; si tu leur cèdes enfin , tu périras « de corps et d'âme. Au contraire, si tu es fort dans la « foi, si lu mets toute ton espérance dans le Seigneur, « si tu résistes à tous leurs tourments , à toutes leurs « menaces, à toutes leurs promesses , si tu les mépri- « ses du fond du cœur, alors tu seras absous de tous tes « péchés ; alors tu assisteras au supplice des pervers et « au repos des bons. Toutes les fois qu'ils te tourmen-
« teront , invoque notre Seigneur Jésus-Christ ; Tin- « vocation de ce nom tout-puissant suffira pour te dé- '« livrer à Tinstant du supplice auquel tu étais exposé. (( Nous ne pouvons rester plus longtemps avec toi , <( mais nous te recommandons au Dieu tout-puissant. » Laissé seul, le chevalier se prépara à un nouveau genre de combats. Et au moment où il attendait intrépidement Tattaque des démons, il entendit autour de la maison un affreux tumulte , semblable à celui que feraient tous les hommes ensemble avec les bêtes et les animaux qui sont sur la terre. Après ce bruit épouvantable , eut lieu l'apparition plus effrayante encore des démons. En effet, de toutes parts, une immense multitude de diables hideux se précipitèrent dans le palais, et saluèrent le chevalier en se moquant. « Les autres hommes, dirent-ils, qui sont nos « serviteurs , ne viennent nous trouver qu'après leur « mort. Mais toi, tu désires si vivement faire honneur « à notre société, dont tu t'es montré le zélé serviteur, « que tout en vie tu remets en nos mains ton corps et « ton âme. Tu es venu sans doute pour subir les tour- « mentsdus à tes péchés? Eh bien ! tu souffriras avec « nous supplices et tortures. Cependant, comme tu as « toujours été notre fidèle ami, si tu veux retourner à (( la porte par laquelle tu es entré, nous t'y conduirons (( sain et sauf, afin que tu vives heureux sur la terre, et « que tu ne perdes pas complètement les plaisirs qui « sont chers à ton corps.» Ainsi parlaient les démons, afin de le tromper è la fois par la terreur et par les flatteries. Mais le soldat du Christ resta inaccessible
à la crainte ou à Tappât des séductions : il conserva son sang-froid , les regarda d'un air méprisant , et s'assit en silence , sans prononcer un seul mot. Les démons, indignés de se voir dédaignés , élevèrent un grand bûcher dans le palais, et y mirent le feu. Puis ils lièrent les pieds et les mains du chevalier, le jetèrent dans les flammes, et attisèrent Tincendie avec des crocs de fer. Le patient, au milieu des flanjmes, invoqua le nom de Jésus-Christ, dès qu'il ressentit les premières atteintes de cette douleur atroce , et s'écria : « Jésus-Christ, ayez pitié de moi! » A ce nom, le feu du bûcher s'éteignit subitement, et il n'en resta plus une seule étincelle. A cette vue, le chevalier sepromit bien de ne pas redouter les démons à l'avenir, puisqu'ils étaient vaincus dès qu'on invoquait le secours du Christ.
Cependant les démons quittèrent le palais et entrainèrent longtemps le chevalier dans une vaste région où tout était noir et ténébreux. Les démons le traînèrent en droite ligne du côté où le soleil se lève en été. En avançant , le chevalier commença à entendre de tristes gémissements : on eût dit que tout le genre humain se lamentait. Enfin, toujours traîné par les démons , il parvint dans une plaine longue et large, dont l'étendue en longueur ne pouvait être embrassée par l'œil , lieu rempli de douleurs et de misères. Cette plaine était couverte de malheureux des deux sexes et de tout âge, nus, et étendus le ventre contre terre. Leurs corps et leurs membres fixés au sol par des clous de fer rougis au feu, étaient tor-
turés d'une inanière horrible. De temps en temps, ilans les angoisses de la douleur, ils mordaient la terre, ils criaient, ils hurlaient: Grâce ! grâce! Pitié ! pitié ! Mais il n'y avait personne qui eût pitié d'eux. Les démons, en outre, couraient sur le dos de ces malheureux, et les meurtrissaient à grands coups de fouet, et ils disaient au chevalier : « Ces tour- « monts dont tu es témoin , tu les éprouveras par toi- « même , si tu ne consens à revenir vers la porte par « laquelle tu es entré. Nous t'y conduirons paisible- M ment, si tu le désires. » Mais lui, fortifiant son âme par le souvenir de ce que Dieu avait déjà fait pour lui, refusait de les croire et les méprisait. Alors les démons retendirent par terre , et cherchèrent à le torturer comme les autres ; mais dès qu'il eut invoqué le nom de Jésus-Christ , leur rage resta tout à fait impuissante pour cette seconde épreuve. De là ils l'amenèrent dans une autre plaine où le chevalier remarqua cette différence , que là-bas les suppliciés étaient couchés à terre , sur le ventre, tandis qu'ici c'étaient leurs dos qui touchaient le sol. Cependant des dragons de feu étaient assis sur leurs poitrines, dans lesquelles ils enfonçaient leurs dents de feu : ce qui était affreux à voir. D'autres avaient autour du cou^ autour des bras, autour du corps , des serpents de feu qui faisaient pénétrer dans leurs cœurs les dards de leur gueule enflammée. Quelques-uns avaient sur la poitrine des crapauds énormes et hideux , qui de leurs gueules difformes fouillaient dans les chairs pour en extraire le cœur. Les démons cou-
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raient aussi sur tous ces malheureux en les frappant de leurs terribles fouets. Pas de répit dans ces tortures : lamentations et hurlements , rien ne les arrêtait. De là les démons entraînèrent le chevalier dans un autre lieu de supplices, où il trouva une si grande multitude des deux sexes et de tout âge , qu'elle paraissait plus nombreuse que tous les vivants ensemble. Les uns étaient suspendus dans des flammes sulfureuses ; leurs pieds et leurs jambes étaient attachés à des chaînes rougies au feu , et ils avaient la tête en bas ; les autres étaient liés par les mains et par les bras; d'autres encore par les cheveux et parla tête. Un grand nombre étaient suspendus dans les flammes par des crocs de fer rouge passés tantôt aux yeux et aux narines , tantôt aux oreilles et à la gorge , tantôt aux testicules et aux mamelles ; et au milieu des pitoyables gémissements et des cris de douleur de ces malheureux, les démons n'en distribuaient pas moins les coups de fouet. Là comme partout ailleurs , le chevalier allait être torturé par ses cruels ennemis ; mais il invoqua le nom du Christ et échappa sain et sauf.
En quittant ce lieu de peines , les démons amenèrent le chevalier devant une grande roue en fer, et rougie par le feu. La bande et les rayons étaient hérissés de crocs en fer rouge ; et à ces crocs étaient suspendus des hommes qu'une flamme noire , produite par le soufre ardent qui sortait de terre, torturait cruellement. Les démons donnaient à cette roue une impulsion si rapide, à l'aide de leviers en fer.
qu'il était impossible de distinguer un homme d un homme : ce qui seulement était visible au milieu du tournoiement , c'était la lueur du feu. Ceux-là ne subissaient pas un moindre supplice qui étaient exposés devant un grand feu , le corps traversé par une broche, et arrosés par les démons , de métaux fondus , ou qu'on faisait rôtir dans des fours ou qu'on faisait frire dans des poêles. Toujours entraîné par les suppôts de l'enfer, le chevalier aperçut bientôt un édifice rempli de chaudières de poix et de soufre fondus , de différents métaux bouillants , et là se trouvaient des hommes de tout état et de tout âge. Les uns étaient plongés tout entiers dans ces chaudières, les autres jusqu'aux sourcils et aux yeux; d'autres jusqu'aux lèvres et jusqu'au cou ; d'autres jusqu'à la poitrine et jusqu'aux cuisses ; d'autres encore jusqu'aux genoux et jusqu'aux jambes ; ceux-ci n'avaient dans la chaudière qu'une main ou qu'un pied ; ceuxlà que les deux mains ou les deux pieds ; mais tous dans les angoisses de la douleur, poussaient des clameurs et des hurlements épouvantables ; et au moment où les démons allaient plonger le chevalier avec les autres damnés , il fut délivré en invoquant le nom du Christ.
De là les démons le conduisirent sur une montagne élevée , et lui montrèrent des malheureux de chaque sexe et de tout Age , dont la multitude était grande , qui , tout nus , se tenaient courbés sur la pointe des pieds, tournés du côté du vent du nord , pâles d'effroi et attendant la mort. Toiit à coup s'éleva un
violent tourbillon de vent du nord qui les emporta tous, et le chevalier avec eux , et les lança de l'autre côté de la montagne dans un fleuve froid et fétide , où ils tombèrent en pleurant et en vociférant. Tandis qu'ils s'efforçaient d'échapper à cette eau qui les glaçait , les démons, courant sur les flots , les replongèrent tous dans le fleuve. Quant au chevalier , il invoqua le nom du Christ , et aussitôt il se relrouva sur l'autre rive. Alors les démons l'entraînèrent du côté du midi , et lui montrèrent une flamme noire qui exhalait une odeur suffocante de soufre , et qui sortait d'un puits. Cette flamme lançait en l'air des hommes tout nus qui ressemblaient à des étincelles de feu , et quand elle s'affaissait , les suppliciés retombaient de nouveau dans ce puits ardent. Alors les * démons dirent au chevalier : « Ce puits qui vomit des « flammes est l'entrée de l'enfer où nous demeurons ; « et comme tu nous as toujours servis avec zèle, tu resit teras ici avec nous pendant Téternité. Dès que tu « seras entré dans ce puits , tu mourras de corps et « d'âme ; cependant , si tu veux faire ta paix avec « nous, et retourner à la porte par laquelle tu es en- « tré , nous te laisserons encore partir sain et sauf. » MaisOën , affermi dans sa confiance en Dieu qui l'avait délivré tant de fois , méprisa leurs exhortations. Les démons furieux , se jetèrent dans le puits ardent et y lancèrent le chevalier avec eux. Plus il descendait profondément , plus l'abîme allait en s'agrandissant , plus le supplice devenait atroce ; et il ressentait de si vives angoisses et de si terribles douleurs,
qu'il oublia longtemps son divin protecteur. Mais enfin Dieu jeta un regard sur lui: il se souvint, invoqua le nom de Jésus-Christ , et aussitôt la violence des flammes le lança en Fair; il retomba et resta quelque temps tout étourdi . Tout à coup voici que de nouveaux démons sortent de la bouche du puits et lui crient : «Toi qui te tiens là tranquille, nos frères t'ont « dit que c'était ici l'enfer ; sache que cela n'est pas : <( nous avons pour habitude de mentir toujours; ceux « que nous ne pouvons séduire par la vérité , nous es- « sayons de les tromper par le mensonge. Ceci n'est <( point l'enfer ; viens maintenant que nous te con- « duisions à l'enfer. »
Alors ces nouveaux ennemis entraînèrent le chevalier avec un horrible bruit vers un fleuve fétide, très-large , tout couvert d'une flamme sulfureuse , et rempli d'une multitude de démons. Sur ce fleuve était jeté un pont qu'il paraissait impossible de franchir pour trois raisons : d'abord parce qu'il était si glissant que , même quand il eût été large , personne peut-être n'eût pu y marcher de pied ferme ; ensuite parce qu'il était tellement étroit qu'on ne pouvait ni s'y tenir debout ni avancer ; enfin parce qu'il était si élevé, si éloigné du fleuve qu'en regardant en bas, on avait le vertige. « 11 faut , lui dirent les démons , que « tu marches sur ce pont ; le vent qui t'a renversé ail- « leurs, te renversera aussi dans ce fleuve. Aussitôt tu « seras saisi par nos compagnons que tu vois là sur les «, eaux, et tu seras précipité dans les profondeurs del 'en- « fer. » Mais le chevalier invoquantlenom du Christ,
tenta intrépidement le passage ; il se mit à marcher avec précaution sur ce pont, et plus il avançait, plus le'chemin allait s'élargissant ; bientôt même Tespace s'accrut tellement que ce pont atteignit la largeur d'une grande route. Dès que les démons s'aperçurent que le chevalier gagnait si facilement du terrain , ils élevèrent des clameurs impies qui ébranlèrent les airs , et dont le fracas étourdissait le chevalier plus encore que tous les tourments qu'il avait eu à souffrir de la part des démons. Les autres qui étaient sur le fleuve au-dessous du pont lancèrent contre lui des crochets de fer rouge , mais ils ne purent l'atteindre; et enfin il franchit tranquillement le passage , sans qu'aucun obstacle pût prévaloir contre lui.
Ainsi cet homme au cœur intrépide fut enfin délivré des vexations des esprits immondes. En s'avançant , il aperçut devant lui un mur fort haut qui s'élevait dans les airs ; la structure en était merveilleuse et inap{)réciable. Ce mur avait une porte , mais cette porte était fermée : elle était ornée de métaux et de pierres précieuses; elle rayonnait d'un éclat admirable. Quand le chevalier s'en fut approché, il se sentit baigné d'une fraîche et douce odeur d'eau qui rendit de la force à son corps et répara tous les maux qu'il avait soufferts. Alors il vit venir une procession qui portait des croix , des cierges , des bannières, des rameaux dont les branches semblaient de Tor , et cette procession était en si bel ordre, que dans ce monde on n'en vit jamais de pareille. Elle était composée de religieux et de religieuses ; tous les rangs ec- I. .24
clésiastiques y étaient représentés : il y avait des archevêques, des évéques , des abbés, des moines , des prêtres , tous revêtus de leurs vêtements sacrés et des habits de leur ordre. Ils reçurent le chevalier avec joie et respect , et, au milieu des concerts d'une harmonie ravissante, ils lui firent franchir le seuil, et le conduisirent avec eux dans l'intérieur de l'édifici^. Lorsque le concert eut cessé , deux archevêques lui adressèrent la parole et bénirent le Seigneur qui avait fortifié et affermi son cœur au milieu de tant d'épreuves qu'il avait eu à traverser et à souffrir. Puis ils le menèrent dans leur bienheureuse patrie , où ils lui montrèrent des prés délicieux émaillés de fleurs de toute espèce , ornés de fruits , d'herbes , d'arbres de plusieurs formes ; et tout cela exhalait une odeur si suave qu'elle lui sembla suffire à l'entretien de la vie. Dans ce lieu jamais la nuit n'étend ses voiles , parce qu'une clarté céleste , une splendeur ineffable y brille éternellement. Là il aperçut une si grande multitude des deux sexes , qu'Oën pensa qu'il n'y avait plus de place pour le reste du genre humain. Des chœurs de chant se répondaient de distance en distane, et ces concerts d'une douce harmonie, étaient tous consacrés aux louanges du Créateur de l'univers. Les uns marchaient couronnés comme des rois; les autres s'avançaient enveloj)pés d'un manteau d'or; chacun paraissait vêtu d'un habillement different, mais conforme à celui qu'il portait lorsqu'il était de ce monde. Tous étaient enivrés de leur propre bonheur^ tous se réjouissaient de la joie et de la déli-
vrancedesautres. Ceux qui considéraient le chevalier, bénissaient le Seigneur qui Ta vait conduit dans ce lieu de délices, et se réjouissaient de le voir séparé du nombre de ceux qui sont morts à la grâce. Là, personne ne sentait ni la chaleur ni le froid ; on n'y trouvait rien de ce qui pût nuire ou blesser.
Alors les saints pontifes qui avaient montré au chevalier ce bienheureux pays , lui dirent : « Puis- « que la miséricorde de Dieu a permis que tu par- « viennes jusqu'ici sain et sauf , nous devons te rendre « compte de tout ce que tu as vu. Cette patrie est le « paradis terrestre d'où le premier homme a été <« chassé pour ses péchés. Banni de cette demeure , « il a été condamné à cette misérable existence dont « la mort est le terme. C'est de sa chair que nous « avons tous été engendrés ; tous nous sommes nés « dans le péché originel; mais par la grâce de Notre- « Seigneur lésus-Chrisl , que nous avons reçue dans « le sacrement du baptême , nous avons été réinté- « grés dans ce paradis. Mais comme , après avoir reçu « la foi , nous nous souillons dans cette vie de péchés « innombrables , nous ne pouvons arriver au lieu de « délices , qu'en nous purgeant de nos péchés et en « en subissant le châtiment. La pénitence qu'«)n nous « impose avant la mort ou à l'heure de la mort, et « que nous n'accomplissons pas sur la terre , nous « la subissons dans ces lieux de peines que lu as vus. (« Les tourments y sont mesurés d'après la gravité et « le nombre des fautes. Nous tous, qui sommes ici , « avons expié nos péchés dans ces lieux de supplices.
572 ETlENNIi DE BLOIS.
« et tous ceux que tu as vus dans les tortures , ex- « cepté ceux qui se trouvent à Tentrée du puits in- « fernal , parviendront au repos dont nous jouissons « et seront sauvés comme nous. Chaque jour il nous (( en arrive quelques-uns du purgatoire. Nous allons « à leur rencontre , nous les introduisons dans ce sé- <( jour comme nous avons fait pour toi , et personne « de nous ne sait jusqu'à quand il doit demeurer <( ici. Ce sont les messes , les psaumes , les aumônes , <( les oraisons de Féglise catholique , et en particu- (( lier l'intercession de leurs amis qui adoucissent les « supplices des habitants du purgatoire , qui font que « leurs tourments sont changés en peines plus douces, « jusqu'à ce qu'ils soient entièrement délivrés. Tu le « vois , nous jouissons ici d'une grande tranquillité , « mais nous ne sommes pas encore dignes d'arriver « aux joies divines du ciel. Après un espace de temps « que Dieu fixe à chacun , nous parviendrons enfin « au paradis céleste quand sa sagesse l'aura décidé. ^ Puis ces vénérables prélats conduisirent le chevalier sur une montagne inclinée , et lui dirent de regarder en haut. Lorsqu'il eut levé les yeux de ce côté, ils lui demandèrent de quelle couleur le ciel lui paraissait , vu du lieu où il se trouvait. « C'est, répon- « dit-il, la couleur de l'or bouillant dans la fournaise. « — Eh bien, reprirent-ils, ce que tu vois maintenant « est l'entrée du ciel et du paradis céleste. Quand quel- « ques-unsd entre nous nous quittent, c'est d'ici qu ils « montent au ciel. Tant que nous demeurons dans ce « séjour, Dieu nous donne une nourriture céleste. I.t tu
ANNEK H 5--,. rû%
« sauras par toi-même quel est cet aliment, en en goû- « tant avec nous. « A ces mots, une trace de feu semblable à un rayon de flamme descendit du ciel, illumina le paradis, vint former comme une auréole sur la tête de chacun, et enfin les pénétra tout entiers. Le chevalier ressentit alors au fond du cœur et dans tous ses membres quelque chose de si doux et de si suave, qu'il ne sut plus distinguer s'il était mort ou vivant; mais cette sensation ne dura qu un instant. Combien il aurait désiré de rester dans ce séjour, s'il lui eût été permis de jouir de ces délices ! mais il n'avait fait que les goûter, et ces paroles le rappelèrent à la douleur : « Puisque, d'après ton désir, lui M dirent les saints prélats , tu as vu de les yeux le repos « des bienheureux et les tortures des méchants, il faut ^< que tu retournes par la route que tu as suivie pour « venir. S'il arrivait, ce qu'à Dieu ne plaise, qu une « fois de retour à la lumière du monde, tu te condui- '< sisses mal , tu sais maintenant quels tourments te « sont réservés ; mais si tu vis avec vertu et avec piété, « sois tranquille : tu viendras te joindre à nous quand « ton âme aura quitté ton corps. Dans le retour que tu « vas entreprendre, ne crains rien de l'attaque des dé- " mons ; car ils n'oseront pas s'approcher de toi, et '< les tourments dont tu as été témoin seront sans force « contre toi. » Alors le chevalier leur dit en pleurant et en gémissant : « Je ne puis pas m'en aller d'ici ; « car j'ai bien peur que la fragilité et la misère de « rhommene me fassent tomber dans quelque fauie «. qui m'empôohc d y revenir. — Il ne peut pas eu
« être fait comme tu le désires , lui répondirent-ils ; « mais comme le veut celui qui nous a créés, toi et « nous. » Le chevalier alors, malgré ses gémissements et ses larmes, fut reconduit jusqu'à la porte, et quand il eut franchi le seuil bien à contre cœur, elle se referma derrière lui.
tî Hetour i>'Oen s«r latebre. — Il se fait religieux. — Oën suivit la route par laquelle il était venu, et se diri{}ea vers le palais dont nous avons parlé. Quant aux démons qu'il vit au retour, ils s'écartaient de lui comme s'ils le redoutaient, et il n'eut rien à souffrir dans les lieux de supplices qu'il traversa. Aussitôt qu'il fut entré dans le palais, les quinze personnages qu'il avait vus la première fois vinrent à sa rencontre, glorifiant Dieu , qui lui avait donné une si grande constance dans les tourments. <( Il faut, lui dirent-ils, « que tu remontes au plus vite ' sur la terre , où « commence à briller Taurore, et si le prieur, en ou- '< vrant la porte, ne te trouve pas à l'entrée, il désespé- « rera de ton retour, la refermera, et retournera dans « son église. » Le chevalier, ayant reçu leur bénédiction, les quitta , se mit à monter, et au moment où le prieur ouvrit la porte, il arriva et se présenta à lui. Leprieur lereçuten louant le nom du Christ et le conduisit dans l'église , où il demeura quinze jours en oraisons. Ensuite il reçut l;i croix des mains du prieur,
' Quantociùs au lieu de nuantoliès. ( H y a dans tout ce passage une finnie de fautes. )
partit pieusement pour la Terre-Sainte, et visita dans une sainte adoration le tombeau du Sauveur et les autres lieux consacrés. Après avoir noblement accompli son vœu de pèlerinage, il revint trouver le roi Etienne, son seigneur, pour le consulter et avoir son avis sur l'ordre religieux où il devait entrer; car il voulait désormais passçr sa vie h servir le roi de tous les rois. 11 arriva qu'à cette époque, Gervais, abbé du monastère de Lude, obtint en Irhinde, de la munificence du roi Etienne, un lieu pour y construire une abbaye. 11 envoya au roi un de ses moines , nommé Gilbert, pour être mis en possession du lieu et y bâtir Tabbaye. Mais Gilbert exprima devant le roi ses regrets de ne pas savoir la langue du pays. « Je saurai « le trouver avec l'aide de Dieu un bon interprète, » reprit le roi. Et ayant appelé Oën , il lui ordonna de partir avec Gilbert et de demeurer avec lui en Irlande. Le chevalier y consentit volontiers. Il s'attacha audit Gilbert, fut son serviteur empressé et voulut enlin prendre l'habit de moine, car c'était un vrai fidèle, élu de Dieu. Ensuite ils passèrent en Irlande, où ils construisirent une abbaye. Oën , devenu l'interprète du moine, y vécut avec dévotion et se montra en toutes choses un serviteur fidèle. Un jour que le moine était seul avec le chevalier, il s'informa curieusement du purgatoire et des stipplices étranges dont il avait été à la fois le témoin et la victime. Oën, qui ne pouvait entendre parler du purgatoire sans verser les larmes les plus amères, raconta à son ann, sous le sceau du secret et pour Tédifier, tout ce qu'il
avait entendu , tout ce qu'il avait vu , tout ce qu'il avait senti, et affirma qu'il s'était bien servi des propres yeux de son corps. Grâce aux soins et à l'exactitude de ce moine, les épreuves que le chevalier avait subies furent rédigées par écrit et accompajjnées d'un rapport des évêques et des autres religieux du pays , qui, en vue de la justice, rendirent témoignage à la vérité.
Mort de l'archevêque d'york. — Avènement du pape Adrien IV. — Paix entre le roi de France et le duc Henri. — Mort d'Etienne de Blois. — L'an du Seigneur 4^54, après la mort du pape Eugène, Anastase rétablit dans son siège Henri ^, archevêque d'York, qu'Eugène avait dégradé. Il lui donna le pallium à Rome , et en sa présence consacra évêque de Durham Hugues de Pusat, neveu du roi Etienne. Mais peu après, lorsque le même archevêque, de retour dans son diocèse, célébrait les saints mystères, il mourut, à ce qu'on prétendit, d'un poison qui avait été mis dans le calice et qu'il avala. Il eut pour successeur Roger, archidiacre de Cantorbéry. Cette même année , le duc des Normands, Henri , passa en Normandie; il fit rentrer peu à peu sous ses lois les domaines qu'il tenait de son père, et de là, partant pour l'Aquitaine, il réprima vigoureusement la révolte de
' Mais Henri est mort la même année que saint Bernard. Ne serait-ce pas plutôt Guillaume , ainsi que le confirment la variante et lu liste de» fvéques?
quelques-uns de ses barons. Cette même année , le pape Anastase étant mort, eut pour successeur Nicolas ', évéque d'Albano, liomme pieux, Anglais de
* Matt. Paris , dans la vie de l'abbé de Saint-Albans, Robert, rapporte plusieurs circonstances relatives à Adrien IV. Nous les résumerons rapidement en confrontant son récit avec celui des autres chroniqueurs. Saxon de race , ce pontife s'appelait Nicolas Brekspeade et était fils d'un pauvre villageois nommé Robert, si pauvre , qu'avant même la mort de sa femme, il était entré, pour vivre , à l'abbaye de Saint-Albans, où il était devenu moine pour y servir dans les offices domestiques. L'enfant qui venait souvent à la porte du monastère demander l'aumône, était sans cesse repoussé par son père avec des menaces et de rudes paroles. Il passa la mer , erra quelque temps en France , puis fut pris comme serviteur par les chanoines réguliers de la célèbre abbaye de Sainl-Rufe , à Valence en Dauphiné. Il s'éleva rapidement par sa bonne mine , son esprit et son mérite. Abbé de Saint-Rufe, chef de l'ordre, il excita la jalousie, et alla se justifier à Rome où le pape Eugène le garda , en disant aux jchanoines qu'ils n'étaient point dignes d'avoir un tel homme pour abbé. Cardinal, évéque d'Albano , légat en Danemark-, enfin pape, il reçut bientôt à Bénévent l'abbé de Saint-Albans, accompagné des évéques du Mans, de Lisieuxet d'Evreux. Quand l'abbé lui présenta de magnifiques présents , Adrien, qui se souvenait qu'on n'avait pas voulu jadis l'admettre au monastère , lui dit en plaisantant : « Je ne veux pas de vos pré- « sents , puisque vous n'avez pas voulu de moi. » « Seigneur, » lui répondit l'abbé , « c'est la volonté de Dieu qui s'y est opposée. Elle vous « destinait à de plus grandes choses. » Charmé de la repartie , le pfape reprit : « Très-cher abbé , demande-moi hardiment ce que tu veux , » et il ajouta en jouant sur les mots : « L'évéque d'Albano ( ou l'homme de « Saint-Albans, Albanensis) ne manquera jamais au bienheureux Al- « bans. » Matt. Paris, qui fournit ces particularités, raconte ensuite que l'abbé distribua aux cardinaux et aux familiers du pape une somme considérable et des joyaux précieux achetés à Londres et à Paris , « sachant « que les Romains sont d'insatiables fils de sangsue et ont soif d'argent. » Adrien IV , entre aulres privilèges , accorda à l'abbaye de Saint-Albans celui de n'être soumise à la juridiction d'aucun évéque et de ne dépendre imniédinteinont que <lu pnpe.
liation, et né sur le territoire de Saint-Albans. Vers le même temps, la paix fut faite entre Louis, roi de France , et Henri , duc de Normandie , à ces conditions : le roi rendait au duc Verneuil et Neufmarché ; le duc lui donnait deux mille marcs d'ar^jent, en réparation des frais qu'avaient causés au roi la prise , l'occupation et la fortification de ces mêmes places.
Cette même année , le roi des Anglais , Etienne , homme au cœur brave et à l'ame pieuse , expira le huitième jour avant les calendes de novembre. Son corps fut enseveli dans le monastère de Feversham , qu'il avait construit de fond en comble. Peu de temps auparavant, sa femme Mathilde, etEustache, leur fils, y avaient été enterrés.
Couronnement i>e Henri JÏ. — Prise d'Ascalon par Baudouin. —Le duc de Normandie, Henri, ayant reçu la nouvelle certaine de la mort du roi , se dirigea vers Barfleur, et y attendit un mois que le vent lui permît de passer en Angleterre. Le royaume jouissait alors d'une paix profonde ; ce qui n'avait pas eu lieu sous les rois précédents , tant on redoutait et on aimait le duc Henri , dont le règne futur était Fobjet de toutes les espérances ! Henri arriva en Angleterre , le septième jour des ides de décembre ; et il fut reçu au milieu de la foule du clergé et du peuple ; le quatorzième jour avant les calendes de janvier, le dimanche qui précéda la nativité du Seigneur, il fut proclamé roiti Westminster et consacré par Thibaut, archevêque de Cantorbéry, en présence
580 "- , HENUI II.
(les archevêques , évéques et barons, tant du royaume d'Angleterre que du duché de Normandie. Aussitôt qu'il eut pris possession de la couronne , il rangea sous ses lois les villes , les châteaux et les domaines qui dépendaient de la juridiction royale; démolit des châteaux illégitimement construits ; chassa du royaume les étrangers, et surtout les Flamands; et déposa plusieurs comtes prétendus, a qui le roi Etienne avait imprudemment prodigué presque tout ce qui dépendait du fisc. — Cette même année, le roi de Jérusalem, Baudouin, ayant rassemblé une nombreuse armée , vint mettre le siège devant Ascalon , qu'il serra de près et longtemps. La ville se rendit enfin, à condition que tous les Turcs qui s'y trouvaient en sortiraient librement avec leurs femmes , leurs enfants , et tout ce qui leur appartenait. Ascalon ayant été remis au roi , il y établit , mais sous le lien de vasselage , son frère déjà comte de Joppé.
Vie d'Ulfrir de Haselberg. — Cette même année , le saint anachorète et solitaire Ulfrik de Haselberg , s'endormit dans le Seigneur , après avoir lutté pendant vingt-neuf ans contre les ennemis du genre humain, et avoir remporté une éclatante victoire. Nous avons cru utile. de raconter brièvement , pour l'embellissement de ce-lte histoire, sa vie exemplaire et ses vertus. Le bienheureux Ulfrik naquit d'une humble famille anglaise, au boui^ de Compton , éloigné de huit milles de Bristol. C'est là qu'il fut nourri et
élevé ; c'est là qu'il remplit quelques années le ministère de prêtre , ministère qu'il avait accepté avec la légèreté naturelle à la jeunesse, plutôt que par un choix réfléchi. En effet , il n'était pas encore animé de l'esprit de Dieu, et se laissait guider par la chair plutôt que par l'esprit. Il s'occupait sur toutes choses de chiens et d'oiseaux. Un jour qu'il se livrait avec ardeur à l'exercice de la chasse , il vit paraître tout à coup devant lui un homme qui avait la figure et l'habit d'un pauvre, et qui le supplia de lui faire l'aumône d'un écu neuf ; car à cette époque il y avait une monnaie neuve frappée en Angleterre, au temps du roi Henri , mais qui était encore rare , à cause de sa date récente. Ulfrik répondit qu'il ne savait pas s'il avait de la monnaie neuve : « Regarde dans ta « bourse, lui dit le pauvre, et tu y trouveras deux ecus « et un demi-denier. Etonné de ces paroles, Ulfrik regarde , trouve en effet la somme indiquée, et lui donne pieusement ce qu'il lui demandait. Alors le mendiant, après avoir reçu la pièce de monnaie : « Que celui-là te le rende, dit-il, pour l'amour de qui « tu as fait cette aumône. Pour moi, je te l'annonce « en son nom , tu quitteras bientôt ce lieu pour en « chercher un autre. Tu changeras encore cette de- « meure pour en trouver une nouvelle , où le repos « t'attend ; c'est là que tu te consacreras au service de « Dieu jusqu'à la fin de ta vie, et, en dernier lieu tu « seras appelé à faire partie de l'assemblée des élus. » Peu de temps après, Ulfrik s'attacha à Guillaume, seigneur du domaine où il était né, pour remplir
auprès de lui les fonctions de son ministère ', et mangea à sa table le pain quotidien. Là il ceignit ses reins dans Tabstinence , et s'interdit complètement Tusage des viandes. Mais cet homme de Dieu qui ne soupirait qu'après la solitude, quitta le chevalier son seigneur , et se dirigea vers une bourgade nommée Haselberg, éloignée de trente milles d'Oxford , du côté de Torient. Là , inspiré sans doute par TEsprit saint, il choisit une cellule contiguë à Téglise, pour s'y ensevelir dans le Christ. Ses fatigues, ses mortifications de chair et d'esprit lui concilièrent la faveur du Christ. H domptait ses membres par un jeûne et une abstinence si rigoureux, par des veilles si prolongées , que bientôt sa peau s'attacha à ses os , et qu'il ne présentait plus l'apparence d'un homme ordinaire , mais d'un esprit sous forme humaine. Il se contentait d'un vêtement grossier^ doublé intérieurement d'un cilice; mais au bout de quelque temps, comme ce vêtement lui paraissait trop commode à porter, il résolut de s'habituer à l'usage de la cotte de mailles. Le chevalier son seigneur, l'ayant appris, envoya une cotte de mailles à l'homme de Dieu , et consacra au service céleste cet instrument de guerre. Pendant la nuit, même dans Thiver, L'ifrik avait coutume de descendre tout nu dans une cuve pleine d'eau froide , et là il récitait à Dieu les psaumes de David ^ mortifiant dans les eaux les excitations de sa c!iair, trop souvent rebelle. Il était humble et affa-
în opus sacndotale. Adoplë la variante.
ble envers tous dans ses discours. Ses paroles avaient pour tous ceux qui Técoutaient une harmonie céleste, quoiqu'il parlât toujours aux hommes sans ouvrir la fenêtre de sa cellule.
Cependant la réputation du saint homme Ulfrik, que Dieu seul connaissait , se répandit comme une aurore matinale , pour Tédification des hommes. La cotte de mailles dont il était couvert lui froissait les genoux et le gênait dans ses fréquentes génuflexions. 11 fit venir le chevalier qui savait son secret, et lui parla de la trop grande longueur de la cotte de mailles : « Envoyez-la à Londres , répondit le che- « valier, et là on vous la taillera à la longueur que «« vous désirez. —Cela entraînerait bien des retards, M reprit Thomme de Dieu , et ne pourrait d'ailleurs « avoir lieu sans être su. Ici Dieu seul est témoin ; « prenez ces ciseaux, et rendez-moi ce service de M votre propre main. » Il lui remit alors des ciseaux qu'il avait envoyé chercher au château du chevalier; et comme ce dernier hésitait et le prenait pour un fou : « Ayez la main ferme et ne tremblez pas , dit (' Ulfrik, moi je vais prier le Seigneur mon Dieu , et « pendant ce temps mettez-vous à l'ouvrage aVec con- « fiance. » Chacun d eux se met de son côté , l'un à prier, l'autre à couper^ et l'ouvrage avance entre leurs mains. En effet, le chevalier ne croyait pas couper du fer, mais du drap, tant les ciseaux entraient dans le fer avec facilité. Mais comme l'homme de Dieu cessa de prier avant que l'œuvre fût achevée, le chevalier fut obligé de cesser. Ulfrik revint le trouver, et lui
demanda comment la chose s^était passée. « Bien jus- « qu'à ce moment, lui répondit-il ; mais maintenant « que vous voici , les ciseaux ébréchés ne mordent « plus. — Que cela ne vous inquiète pas, reprit Ul- « frik, achevez avec ces mêmes ciseaux ce que vous « avez commencé. » Le chevalier alors reprit courage ; il trouva à trancher le fer la même facilité qu'auparavant, et sans aucune peine il rendit égal tout ce qui dépassait. Ensuite l'ho/nme de Dieu, sans ciseaux et seulement avec ses faibles doigts , mais le cœur plein d'une foi vive , distribuait charitablement à tous ceux qui lui en demandaient les anneaux * de la cotte de mailles, pour servir de différents remèdes dans les maladies. Le chevalier, en voyant la puissance d'Ulfrik, fut frappé d'une admiration inexprimable, et se jeta aux pieds de cet homme de Dieu . Ulfrik, tout confus, le releva et le conjura de ne révéler à personne ce qui s'était passé Mais ce miracle ne put être longtemps caché. Tous les hommes pieux qui se réjouissaient de posséder des anneaux de cette cotte de mailles le divulguèrent, et la haute réputation de l'homme de Dieu se répandit bientôt dans tout le royatime.
Dans les contrées du nord de l'Angleterre , il y avait un homme fort misérable, qui ne pouvant supporter son état de pauvreté, se donna au diable , et lui fit hommage. Le diable s'en vint loger dans le
* Le mot anuuli m'a déterminé à traduire dans ec passage Lorica comme je Tai fait.
ANNEK M 54. 585
corps de sa victime , et bientôt le malheureux s'aper çut qu'il était temps de se repentir de sa faute. U reg^arda autour de lui , cherchant à quel patron il pouvait se vouer pour racheter son âme. Enfin il résolut d'aller trouver le bienheureux Ulfrik, dont la main, disait-on, dispensait la tranquillité et le salut. Au moment où , préoccupé de son prochain départ , il s'en était ouvert à un de ses amis , le diable lui apparut sous sa forme habituelle, Taceusa de trahison, et le menaça de le punir cruellement , s'il osait entreprendre quelque chose de semblable. Cet homme garda le silence , voyant que son ennemi n'aurait pas connu les intimes pensées de son cœur , s'il n'avait pas eu l'imprudence de les exprimer par paroles et par gestes. Aussi il dissimula quelque temps le repentir dont il se sentait animé , et enfin entreprit le voyage qu'il avait médité de faire pour aller trouver* Ulfrik, cet ami de Dieu. Après une longue route que Dieu avait rendue heureuse , il parvint au gué d'un fleuve qui coule en dehors de Haselberg. Lorsqu'il fut entré dans le fleuve , le cœur plein de confiance dans l'intercession du bienheureux Ulfrik, le diable survint, enflammé d'une terrible colère, et mettant violemment la main sur lui , il grinça des dents en disant : « Qu'est ceci , traître? que veux-tu faire? tu M voudrais rompre notre pacte , mais c'est en vain ; « car tu dois porter la peine de la trahison par la- « quelle jadis tu as renié Dieu , par laquelle aujour- « d'hui tu veux me renier moi-même: c'est pourquoi « tu vas être noyé misérablement. » Et le diable, qui I. 25
le tenait le rendit si complétemenl immobile , qu'il ne pouvait plus ni avancer ni se pencher d'un côté ou d'un autre. Tandis que cela se passait dans le fleuve , rhomme de Dieu , Ulfrik , averti de Tévénement par Tesprit de prophétie que Dieu lui envoya , appela son serviteur, le prêtre Brithik , et lui dit : « Dépêche-toi , prends la croix et l'eau bénite, cours « vers rhomme que le diable tient captif sur le gué « qui est en dehors de la ville : lu l'aspergeras d'eau « bénite , et tu me l'amèneras. » Brithik se mit en route en toute hâte, pour exécuter cet ordre; il trouva , comme il lui avait été dit, l'homme au milieu du gué , assis sur son cheval , se tenant immobile dans le fleuve , et ne pouvant se mouvoir. A cette vue, Brithik, par la puissance de son maître, Tarrose aussitôt d'eau bénite, et au nom de Jésus- Christ la victime est délivrée , et le brigand mis en fuite. Alors il amène le captif hors du fleuve , et le conduit avec joie vers l'homme de Dieu, qui, les mains jointes et levées au ciel , priait pour ce malheureux pécheur. Le démon avait suivi par derrière celui qui lui avait jadis appartenu , et dès qu'il le vit debout devant Termite, il le saisit. Le malheureux se lamenta et cria : uServiteur de Dieu, secourez-moi ; « voici mon ennemi qui s'empare de moi . » Le saint lui prit alors la main droite, tandis que le diable, le tenant par la main gauche, le tirait vigoureusement à lui. Pendant qu'ils se le disputaient, l'homme de Dieu, Ulfrik, retint le captif d'une main, et de l'autr<' il jeta à la face de son ennemi do l'eau qu'il avait
ANNEE ^t53. 387
bénie. Le démon fut obligé de s'enfuir, plein de confusion. Ensuite l'homme de Dieu conduisit dans le lieu le plus retiré de sa cellule le malheureux, lout tremblant encore de la mort à laquelle il avait échappé , et Ty fit rester jusqu'à ce que dans une confession complète, il eut rejeté aux pieds du saint tout le venin que le démon avait fait couler en lui. Alors quand il eut recouvré ses forces y saint Ulfrik lui fît prendre le corps du Seigneur, sous Tespèce de la chair, et comme il lui demandait si sa foi était entière : « je « crois, répondit-il, que tout malheureux et pécheur « que je suis, je vois dans vos mains le corps et le sang « de notre Seigneur, sous l'espèce de la chair. » Le saint homme rendit grâces à Dieu , et dit : « Main- « tenant, prions ensemble, pour que vous soyez di- « gne de le recevoir sous l'espèce ordinaire. » Et après l'avoir ainsi fait communier et l'avoir affermi dans la foi , il le renvoya en paix. Ce bienheureux Ulfrik, l'ami de Dieu, mourut le dixième jour avant les calendes de mars , et fut enterré dans sa chapelle, auprès de Haselberg. Ce lieu , à la gloire de Dieu et à l'honneur du saint , est célèbre encore aujourd'hui par les nombreux miracles qui y sont opérés.
GÉNÉALOGIE DE HeNRI 11 , DU CÔtÉ MATERNEL. \h
s'affermit en Angleterre.— Faits divers. — L'an du Seigneur 4155, la veille des calendes de mars, naquit à Londres un fils légitime du nouveau roi des Anglais, Henri, et de sa femme Alienor; on l'ap-
. • pela Henri. Ce noble roi Henri* était fils deMathilde, qui avait été d'abord impératrice des Romains , et ensuite comtesse d'Anjou. Elle avait eu pour mère Mnthilde , reine d'Angleterre, épouse du roi Henri F' , et fille de sainte Marguerite, reine d'Ecosse. Marguerite était fille d'Edouard, qui Favait eue d'Agathe, sœur d'Henri, empereur romain. Edouard était fils
. . du roi Edmond, surnommé Côte-de-Fer; Edmond, du roi Éthelred ; Éthelred , d'Edgar-le-Pacifique ; Edmond, d'Edouard-le-Vieux. Edouard eut pour père le noble roi Alfred, qui était fils d'Athulf; Athuif, d'Egbright;Egbriglit,d'Alcimund;Alcimund,d'Offa; Offa, d'ingels, frère d'Ina, ce roi des Angles si fameux; tous deux eurent pour père le roi Kenred. Kenred fut fils du roi Céowald; Céowald, de Cutha ; Cutha, deCuthwin ;Cuthwin,deCeaulin;Ceaulin, d«' Cuthrict ; Cuthrict, de Creodda ; Creodda , de Cerdic ; Cerdic, d^Élesa ; Élesa, d'Égla ; Égla, de Wig; Wig, de Frewin; Frevs^in, deFréothergar, fils de Broand, fils (Je Baldai , fils de Woden , fils de Frethelwald , fils de Freolater, fils de Fretewulf , fils de Fringoldulf, fils de Getha, fils de Tatuva, fils de Beau, fils de Selduva,
* On n'a pas besoin de faire observer la vanité de cette généalogie ^ mais ce qui est remarquable, c'est que le prince angevin, devenu nu d'Angleterre, essaya de flatter la race vaincue, en prétendant remonter par elle jusqu'à Noé. Ce dédain affecté de Henri II pour son origine paternelle faisait dire à des écrivains, soit crédules, soit payés, « que l'An- " gleterre possédait enfin un roi de nation anglaise ; qu'elle avait des « évéques, des abbés, des barons et des chevaliers issus de Tune et de « l'autre race, et qu'ainsi la haine nationale était désormais sans motif. » (M. Aug. Thierrv, liv. vni. )
AiS^JEE H55. 580
fils d'Heremod, tils d'lterniod, lils de Hatra, fils de Wala, fils de Helduiii, fils de Sem , fils de INoé. — Tiette même année , le roi des Anglais , Henri , déshérita Guillaume Peverell , pour le punir d'avoir empoisonné Ranulf , comte de Chester. On assure (|u'il y avait plusieurs complices de cet attentat. Vers le même temps , le roi Henri fit prêter serment de fidélité à Guillaume et à Henri, ses fils, pour le royaume d'Angleterre. Vers le même temps, Robert, évêque d'Exeter *, étant mort, Robert, doyen de Salisbury, lui succéda. — Vers le même temps, Henri , évêque de Winchester, ayant fait passer ses trésors à Fabbé de Cluny, quitta l'Angleterre secrètement et sans^ la permission du roi, qui fit alors raser ses trois châteaux. A cette époque, Hugues de Mortemer, seigneur arrogant et rebelle, mit ses châteaux en état de résister au roi , et fortifia la tour de Glocester, ainsi que Wigemor etBreges^. Le roi survint avec une armée , prit et détruisit ses châteaux jusqu'au dernier; mais Hugues fit dans la suite sa paix avec le roi. Vers le même temps, Louis, roi de France, épousa la fille d'Alphonse, roi d'Espagne , dont le royaume a la ville de Tolède pour capitale. On l'appelle le roi des Espagnes, parce qu'il est su-
' Oxoiiiensi^ lisez Exonieiisi. Ce n'est point Robert, mais Barthélémy qui lui succède.
* Adopté la var. absque.
^ Bridgnorth. (LingâRD.) En effet, Henri, à son avènement, renvoya, d'Angleterre à leurs rharrues, les mercenaires brabançons dn roi Etienne, et punit les principaux partisans de ce prince.
zeraiii des petits rois d'Âra<îon et de Galice \ — Frédéric fut consacré empereur par le pape Adrien. — La main de saint Jacques fut rendue à Tabbaye de Reading. — Vers le même temps, Thomas^, archidiacre de Cantorbéry, prévôt de Beverley, et chanoine désigné dans plusieurs églises d'Angleterre , fut nommé chancelier du roi.
Le pape permet a Henri 11 de s'emparer de l'Irlande. — Vers le môme temps , le roi Henri envoya à iiome une ambassade solennelle pour demander au pape Adrien la permission d'entrer à main armée dans Tîle d'Irlande % de subjuguer le territoire, et de ramener à la foi et au chemin de la vérité les hoinmes abrutis de ce pays, en extirpant les semences du
' Adopté la var. Gaiiria.
^ Thomas était fils de Gilbert, nommé Becket par les Normands, Beckic par les Saxons , et d'une jeune fille sarrasine que Gilbert avait connue à la croisade et qui l'avait délivré d'esclavage. Ne pouvant vivre sans lui, cette femme, qui ne savait que deux mots intelligibles pour les habitants de l'Occident : Londres et Gilbert , parvint en Angleterre et retrouva son amant qu'elle épousa après avoir été baptisée. Thomas naquit de ce mariage romanesque en m9.
3 Henri II était jaloux des succès obtenus eii Irlande par des aventuriers normands et flamands établis depuis quelque temps dans le pays de Galles , et qui étant intervenus dans les guerres civiles des chefs irlandais , avaient acquis rapidement une grande puissance. Les principaux étaient Robert, fils d'Etienne; Maurice, fils de Gérauld, Hervé de Mont-Marais, Raymond-le-Pauvre (Le Poure, Rawer), et surtout Richard Strongboghe (le fort tireur), petit-fils du premier comte de Pembroke. Mais les affaires du continent et les démêlés do Henri II avec Thomas Becket ajournèrent ses projets sur l'Irlande et l'effet de la bulle d'Adrien.
ANMit: 1155. v.) I
vice, l.e pape accueillit gracieusement son message, et lui répondit par le privilège suivant : « Adrien , évoque, serviteur des serviteurs de Dieu , à son trèscher (ils en Jésus-C-hrist, l'illustre roi d Angleterre, salut et bénédiction apostolique. Ta magniiicence a eu ridée louable et avantageuse d'étendre au loin sur la terre ton nom glorieux, et d'obtenir dans les cieux réternelle félicité en reculant les bornes de l'Eglise, en annonçant la vérité de la foi chrétienne, à des peuples ignorants et barbares, en extirpant du champ du Seigneur les semences du vice , comme doit le faire un bon catholique , et pour atteindre plus convenablement à ce but, tu demandes au saint-siège apostolique conseil et assentiment. Dans le pro el qui t'occupe , nous te proniettons avec d'autant plus de confiance, que le Seigneur t'accordera un heureux succès , que tu agis avec plus de sagesse et de discernement. Tu nous as fait savoir, très-cher (ils en Jésus-Christ, que tu voulais entrer dans File d'Hibernie pour soumettre ce pays au joug des lois chrétiennes, en extirper les semences du vice, et aussi pour y fnire payer, au bienheureux apôtre Pierre , la pension annuelle d'un denier pour chaque maison , sans retrancher ou violer aucunement les droits des églises de ce pays. Accordant à ce louable et pieux désir la faveur qu'il mérite, et accordant volontiers notre assentiment à ta demande , nous tenons pour bon et pour agréable, qu'afin d'agrandir les limites de la sainte Église, d'arrêter le torrent des vices, de corriger les mœurs et d'enraciner la vertu , de pro-
$m HENRI îl.
pager la religion chrétienne , tu lasses ton entrée dans cette île, et y exécutes tout ce que tu jugeras à propos pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Que le peuple de cette contrée te reçoive et t'honore comme son seigneur et maître, sauf le droit des églises qui doit rester intact et inviolé , et aussi la pension annuelle d'un denier due au bienheureux Pierre, par chaque maison. Car il est hors de doute (et ta noblesse elle-même Ta reconnu) que toutes les îles sur lesquelles a lui le Christ, soleil de justice, et qui ont reçu les enseignements de la foi , appartiennent de droit légitime à saint Pierre et à la très-sainte et sacrée église de Rome. Si donc tu juges à propos de mettre à exécution ce que tu as conçu dans ta pensée, emploie tes soins à former ce peuple aux bonnes mœurs ; et que, tant par tes efforts que par ceux d'hommes reconnus suffisants de foi , d,e paroles et de vie, l'Église soit dans ce pays décorée d'un nouveau lustre; que la vraie religion du Christ y soit plantée et y croisse; qu'en un mot, toute chose concernant rhonneur de Dieu et le salut des âmes soit, par ta prudence , ordonnée de telle manière , que tu deviennes digne d'obtenir aux cieux la récompense éternelle , et sur la terre un nom illustre et glorieux dans tous les siècles. »
Henri 11 en Normandie. — Prise de Bari par le roi DE Sicile. — L'an du Seigneur 1156, dans une bourgade près de Paris , au monastère d'Argenteuil , on découvrit , par une révélation divine , la tunique
du Sauveur, qui était sans couture et de couleur sombre ' , et qui avait été faite , ainsi que le portait Tinscription trouvée en même temps , par sa glorieuse mère, alors qu^il était encore enfant. Cette même année , le roi Henri passa en Normandie , et s'empara , après un long siège , des châteaux de Mirebeau et de Chinon ; il avait déjà rangé sous ses lois la ville de Loudun^. Son frère Geoffroi , qui peu de temps auparavant avait enlevé , du consentement des habitants , la ville de Nantes^ au comte de Bretagne, Hoël, fit sa paix avec le roi à condition que Henri lui paierait par année mille livres anglaises et deux mille livres d^ Anjou : ainsi la discorde fut apaisée entre eux au mois de juillet. Cette même année , le roî de Sicile ;, Guillaume , détruisit de fond en comble la ville de Bari , vainquit les Grecs , recouvra les villes et les châteaux qu1l avait précédemment perdus , et rétablit la bonne harmonie entre lui et le pape Adrien , en lui remettant le droit de consacrer les évéques de son royaume. Alienor , reine d^ Angleterre , donna au roi une tille , qu'on nomma Mathilde.
Histoire d'un prêtre irlandais. — Environ vers
^ Subcoïèfusi ; peut-être, de couleur mêlée?
^ Losonum ; je propose Lodomim.
^ L'accord entre Henri et Geoffroy au sujet de l'Anjou avait eu lieu, avant que ce dernier eût été appelé par les habitants de Nantes à prendre possession de leur ville. Geoffroy étant mort l'année suivante (^^58), Henri II s'empara de Nantes sur Gonan IV qui avait réuni les possessions des deux prétendants Eudes et Ploël. Il eut même l'adresse de fai re donner à son jeune fils Geoffroy la main de la iille de Gonan et l'expectative du comté.
Mé HENRI H.
cette époque, un humble et saint ermite vivait en Irlande dans un lieu désert, non loin du purgatoire dont nous avons parlé. Presque toutes les nuits les démons se réunissaient dans son jardin. Us se rassemblaient là aussitôt que le soleil était couché , y tenaient conseil et se retiraient avant le lever du soleil. C'est là qu'ils rendaient compte au prince des démons des éj^arements et des crimes où ils avaient précipité les hommes Le saint homme entendit parfaitement leur entretien et vit clairement leurs fi{>ures hideuses. Ils s'assemblaient quelquefois à l'entrée de la cellule; mais, comme ils ne pouvaient y pénétrer, ils lui montraient souvent pour le tenter des femmes toutes nues. 11 arriva que l'ermite , en entendant leur conversation , connut la vie de beaucoup d'hommes du pays. Or, il y avait dans la contrée un prêtre de mœurs pures et saintes, qui gouvernait sa paroisse, et qui avait l'habitude de se lever tous les matins , d'entrer dans le cimetière, et d'y réciter dévotement sept psaumes pour les âmea de ceux dont les corps y reposaient. 11 vivait chastement et passait son temps dans les bonnes œuvres et dans l'élude des livres saints. Souvent, dans leur conciliabule, lesdémonsse lamen« taient de ne pouvoir , par aucun moyen , le faire dévier de la bonne route. Le prince des démons gourmandait ses satellites sur l'inutilité de leurs attaques contre le prêtre ; alors l'un d'eux s^approchant : «C'est « moi, dit-il, qui le tromperai ; je lui présenterai une « femme dont la beauté nous le soumettra, mais je ne « puis y réussir que dans quinze ans d'ici. — Si tu pou-
ANNEE 1156. 5î>5
« vais, reprit le chef des démons, le faire pécher avant «' ce terme, tu nous rendrais là un grand service. » Il arriva à cette époque qu'un matin où le prêtre , selon sa coutume , parcourait le cimetière , il trouva une petite fille tout enfant déposée au pied d'une croix. Le prêtre , saisi de compassion , s'en chargea pieusement , la conOa à une nourrice , et Tadopta pour fille. Comme il avait l'intention d'en faire une relifjieuse , il lui donna de l'éducation. Quand elle eut atteint Tâge de puberté , c'était une fille d'une beauté parfaite , et le prêtre commença à se sentir dévoré de concupiscence. Comme les tentations étaient d autant plus fréquentes qu'ils vivaient seuls ensemble, il finit par lui demander et par obtenir qu'elle consentit à ses désirs ; cependant rien d'impudique n'avait encore été commis. La nuit suivante , comme la jeune fille avait permis au prêtre de disposer d'elle, les démons se réunirent selon leur coutume dans le jardin de l'ermite , et cet acconi criminel les remplissait de joie. Le démon qui avait promis de faire pécher le prêtre, disait à son maîlre : « Eh bien, ce « prêtre que je devais tromper parle moyen d'une <( femme , voici qu'il désire posséder la vierge qu'il « avait adoptée pour fille, et dont il voulait faire une « religieuse ; il lui a demandé son consentement, il Ta <« obtenu , et demain à Iheure de minuit je ferai réus- «» sir sa tentative criminelle.» Le chefdes démons le remercia et dit qu'il avait agi dignement. Le lendemain le prêtre appela la jeune fille , l'introduisit dans sa chambre et la plaça sur son lit. .Mais, au moment où
596 • HKiNKI 11.
il se tenait près du lit dans une terrible tentation , il pensa à ce qu'il allait faire, et, revenant eniin à luimême , il dit à la jeune fdie de l'attendre jusqu'à son retour; aussitôt il sortit de la chambre , saisit un rasoir, et, se coupant le membre viril , il le jeta dehors : « Avez-vous pensé, démons, s'écria-t-il , que je ne « m'apercevrais pas de vos tentations? nous ne serons ♦• perdus ni nïoi ni ma fille, et vous ne vous réjouirez « pas, carvous n'aurez ni moi ni elle. » La nuit suivante lorsque le diable demanda à son disciple comment la chose s'était passée , il répondit qu'il avait perdu* toute sa peine, et raconta devant toute l'assemblée comment le prêtre s'était châtré lui-même. Le prince des démons le fit vigoureusement flageller , et ainsi lut rompu le conciliabule des esprits immondes. Quant au prêtre , il remit entre les mains des religieuses la jeune fille qu'il avait élevée pour qu'elle se consacrât au Seigneur. Cette même année , Guillaume , le premier né du roi Henri, mourut , et fut enterré à lîeading.
Retour de Henri en Angleterre. — Son expédition
DANS LE PAYS DE G ALLES. — FaITS DIVERS. — L'aU du
Seigneur ^^57, le roi des Anglais, Henri, repassa en Angleterre, et le roi d'Ecosse, Malcolm, lui rendit la ville de Carlisle, le château de Bamborough , Newcastle sur la Tyne, et tout le comté de Lothian. Le roi, de son côté, lui remit le comté de Hundinglon. Semblablement Guillaume , fils bâtard du roi Etienne, qui était comte de Mortain et do Warenne , rendit
au roi Pevensel, Norwich, ainsi que toutes les places fortes qu'il possédait en Angleterre et en Normandie, et qu'il tenait de la munificence du roi Etienne. Le roi Henri lui donna ce que son père Etienne possédait de son vivant le jour où mourut le roi Henri [F']. Vers le même temps , Hugues Bigod résigna ses chateaux entre les mains du roi. Cette même année , le roi Henri prépara une grande expédition pour attaquer les Gallois par terre et par mer : au lieu de deux chevaliers, par exemple, on en leva trois dans toute TAngleterre. Le roi entra dans le pays de Galles , arracha les forêts , coupa les bois , fit percer des routes, fortifia le château de Colwen % rangea sous ses lois les autres places fortes enlevées à ses prédécesseurs , restaura aussi le château de Basingwerk , et, après avoir soumis les Gallois à ses volontés , il regagna en triomphe F Angleterre. A Sandwich (?)'^ il reçut Thommage des principaux seigneurs. Cette même année , la reine Aliéîior donna au roi Henri un fils qui naquit à Oxford , et qui fut appelé Richard. C'est jusqu'à cette époque que Robert^, abbé du mont Saint- Michel , a conduit sa chronique
Faits divers. — Le roi Henri vient a Paris. — Sa RÉCEPTION. — L'an du Seigneur 4^58, le roi des An -
' Le texte donne fautivement Roeleu. Ce château, ainsi que celui de Basingwerk, est dans le Radnorshire. ( Gamden, Brit, Ani.)
- Suanduum, dit le texte. Cette phrase manque dans Wendover. C'est probablement un fait indépendant des faits précédents.
3 La variante donne : Richardvs. ,
glaiç, Henri, futcoiironnélejourdeNoël à Worcester. Lorsque la célébration des offices divins eut été terminée , il posa la couronne sur l'autel et ne la porta plus depuis cette époque. Cette même année, la reine Alienor eut un fils qu^on appela Geoffroi. Cette même an née , une nouvelle monnaie fut fabriquée en Angleterre. Cette même année, Thomas, chancelier du roi , vint en grand appareil à Paris pour recevoir en mariage, au nom de Henri, fils du roi des Anglais, Mar guérite, fille du roi de France. Cette même année, après la mort de son frère Geoffroi, Henri passa la mer et rangea sous sa domination la ville de Nantes. Vers le même temps , le roi Henri , sur Finvitation du roi de France , vint à Paris où il fut reçu dans le palais du roi. Le roi de France habitait alors avec sa femme dans le monastère des chanoines de la bienheureuse Vierge Marie.
Siège de Toc loose. — Deox papes, Alexandre et OcTAViEN.— L'an du Seigneur 11 59, le roi des Anglais, Henri, conduisit une armée du côté de Toulouse. 11 prit plusieurs châteaux forts du voisinage ; mais le roi de France s'était jeté dans la ville et y demeurait. Le roi d'Angleterre ne donna pas d'assaut à la ville par égard pour le roi de France , dont la sœur Constance avait épousé le comte de Toulouse * ; de ce mariage étaient
* Henri U ressuscitant de vieux droits comme héritier des ducs d ^Aquitaine , avait déjà pris le Quercy au comte Raymond et assiégeait Toulouse, quand l'arrivée de Louis VII Tobligea à lever le siège. Le
nés des enfants. Cette guerre rendit les deux rois ennemis , comme la suite des événements nous le montrera. Cette même année , après la mort du pape Adrien , un schisme sVIeva entre Alexandre et Octavien ' . En effet , Tempereur et le clergé de son parti reconnaissaient Oclavien ; mais les rois de France et d'Angleterre réunirent leurs suffrages sur Alexandre. L empereur leur envoya des lettres qui plaidaient la cause d'Octavien ; ils ne voulurent pas îe reconnaître, et Alexandre obtint la papauté.
Mariage de Henri, fils de Henri II, avec Marguerite, FILLE DU roi DE France. — L'an du Seigneur M60, le roi des Anglais, à son retour de Toulouse, fit épousera son fils Henri , Marguerite, fille du roi
comte et les citoyens qui formaient une corporation libre acciieillircjil le roi de France avec une grande joie. On lui décerna une lettre de remercîraent où on lui rendait grâces comme à un patron et à un père , mais sans lui reconnaître aucun droit de suzeraineté féodale.
* Frédéric Barberousse soutenait l'antipape Octavien contre le cardinal Rolland (Alexandre III) , qu'Adrien IV en mourant avait désigné aux suffrages des cardinaux. L'empereur regardait comme son ennemi le nouveau pape qui, étant légat en Allemagne, avait dit dans une assemblée des princes, que c'était du pape que l'empereur tenait l'empire. Quoiqu'Octavien eût obtenu cinq voix dans le collège , le parti opposé disait qu'il n'avait que deux cardinaux pour lui et répandait les vers suivants :
Guy de Crème , Je et An (et Jean) sont anathèmes. Est-ce que j'ai fait une faute? est-ce que j'ai péché contre la grammaire, en séparant par un schisme le nom d'un méchant schismatique ?. . .
La mort d'Octavien , celle de Guy de Crème , son successeur, amené rent la fameuse réconciliation de Venise, malgré l'intrusion d'un troisième antipape. Le schisme avait duré dix-sept ans (4 I50-H76).
de France , qu'il avait en garde , et recouvra le chateau de Gisors qu'il désirait depuis longtemps. Comme celte conquête avait été faite à Timproviste, le roi de France en fut violemment courroucé , et, avec laide de Thibaut, comte de Flandre , il fortifia , à la honl<' du roi d'Angleterre , le château de Chaumont. Cependant le roi d'Angleterre accourut en toute hâte , mit en fuite le roi et le comte , assiégea le château , et, au bout de peu de jours, força la garnison à se rendre. Cinquante-cinq chevaliers y furent pris , et alors fut célébré le mariage du fils du roi d'Angleterre , âgé de sept ans , et de la fille du roi de France, âgée de trois ans , par le ministère de Henri de Pise et de Guillaume de Pavie , prêtres cardinaux et légats du saint-siége apostolique , le quatrième jour avant les nones de novembre , au Bourg. Cette même année , Marie , abbesse de Romesey ^ , fille du roi Etienne, épousa Matthieu, comte de Boulogne, qui en eut deux filles. Thomas , chancelier du roi , s'opposa vivement à cette alliance scandaleuse et illicite, et, comme le bienheureux Jean-Baptiste , il fut en butte aux embûches du comte. Cette même année, expira
Thibaut , archevêque de Cantorbéry.
Anecdote relative a Barthélémy, évêque d'Kxeter. — Incendie DE Cantorbéry. — L'an du Seigneur 1164, Barthélémy, homme religieux et suffisamment instruit dans les sciences théologiques , fut consacré évêque
* MORÉRY, Dirf., art. Boulogne.
par Gaultier, évoque de Rochester. Voici ce que la véridique renommée raconte sur ce vénérable Barthélémy. Un jour que, occupédu salut des âmes, il visitait sa paroisse , il passa la nuit avec ses clercs dans un village. Il couchait dans une chambre, au haut de la maison et qui donnait sur l'église et suf le cimetière du village. Lorsqu'il se réveilla, vers minuit, pour réciter en commun les prières de nuit, il trouva éteinte la lumière qui ordinairement brûlait à côté de lui. L'évêque reprocha à son chambrier de le laisser dormir dans les ténèbres, et lui ordonna d aller chercher au plus tôt de la lumière et de l'apporter. Tandis que le prélat attendait en veillant que le flambeau arrivât , il entendit comme un immense concert de voix enfantines qui sortaient du cimetière, et qui* disaient en se lamentant : « Malheur à nous! malheur « à nous ! Qui donc maintenant priera pour nous et « répandra des aumônes, et célébrera des messes pour « le salut de nos âmes? » En entendant ces paroles, Tévêque fut fort surpris, et il s'étonnait de ces regrets. Cependant le chambrier avait été chercher de la lumière ; mais, ne trouvant de feu ni dans la cour ni dans la cuisine, il sortit tout troublé dans le village, et après avoir parcouru beaucoup de maisons , il n'avait encore rencontré de feu nulle part. Enfin, après avoir longtemps cherché et couru çà et là , il aperçut une lueur à l'extrémité du village ; il s'y rendit en toute hâte, et trouva dans cette maison le corps d'un homme mort autour duquel se tenaient un prêtre et une foule de gens des deux sexes , qui pleu- I. 26
raient le défunt avec larnnes et qui s'arrachaient les chevenx. Le chambrier de Tévêque ne s'embarrassa pas beaucoup de ce qu'il voyait; il plaça la lumière dans sa lanterne, revint précipitamment trouver Tévêque, et lui raconta par ordre ce qui lui était arrivé. Après avoir récité les matines, Tévêque fit venir, dès que l'aurore parut, le prélre et plusieurs hommes du village. Il leur demanda avec intérêt quel était cet homme nouvellement mort, et quelle conduite il avait menée lorsqu'il faisait partie du monde. Tous s'accordèrent pour dire que c'était un homme juste et craignant Dieu , le père des orphelins, la consolation des malheureux; qu'il avait donné, tant qu'il vécut, tous ses biens aux pauvres, et qu'il ne refusait jamais l'hdspitalité. Il avait gardé le prêtre dans sa maison , lui avait fourni sur son propre bien tout ce qui lui était nécessaire, et l'avait chargé de réciter chaque jour des prières et des messes pour la délivrance des fidèles trépassés. En entendant ce récit, l'évêque comprit aussitôt que les voix qui étaient sorties du cimetière pendant la nuit n'étaient autre chose que les plaintes de toutes ces âmes dont les corps reposaient dans le cimetière, qui se lamentaient et qui gémissaient de la mort d'un homme dont toute la vie avait été consacrée à répandre des aumônes et à faire dire des messes pour leur repo>. Alors l'évêque, s'adressant au prêtre qui sous le défunt avait célébré des messes pour les (repasses, lui donna une portion de l'église du village, en lui recommandant et en lui enjoignant de réciter chaque jour, tant qu'il vivrait, des
messes et des prières pour les morts. Vers le même temps, la ville de Cantorbéry fut presque complètement brûlée.
Paix entre la France et l'Angleterre. — Faits divers.— L'an du Seigneur 1162, Louis, roi de France, et Henri, roi d'Angleterre, réunirent de tous côtés des troupes nombreuses, et, au moment où un combat en rase campagne paraissait imminent entre eux, ils conclurent tout à coup la paix à Freteval. Cette même année, Alienor, reine d'Angleterre, enfanta une fille* à Rouen , et lui donna son nom . Cette même année aussi , Richard, évêque de Londres, entra dans la route où va toute chose périssable. Vers le même temps, le roi Henri fit jurer fidélité à son fils Henri , l'institua son héritier, et, parmi les grands de Tétat, le chancelier Thomas jura le premier fidélité, sauf celle qu'il devait au roi Henri le père , tant qu'il vivrait, et trouverait bon de gouverner Tétat.
Thomas, chancelier d'Angleterre, élu archevêque de Cantorbéry. — Cette même année , tout le clergé et tout le peuple de la province de Kent , ayant été convoqués à Westminster , Thomas , chancelier du roi, fut élu^ solennellement archevêque de Cantorbéry , sans que personne s'y opposât. L'élection ayant
' Adopté la var. FiHam.
' Henri II, connaissant Thabileté de son chancelier, voulut le faire
^i ' ^' HENRI II.
été faite, il fut ordonné prêtre , le samedi de la Pentecôte, par Gaultier, évéqiie de Rochester, dans ré{>lisr de Cantorbéry, et le lendemain, il fut consacré et installé solennellement par Henri, évêque de Winchester. Les députés envoyés au pape le rencontrèrent au pied des Alpes préi à entrer en Gaule, et revinrent avec le pallium. Alors l'archevêque Thomas , s'étant lié par les serments ordinaires, revêtit avec respect m Tautei les insignes de sa nouvelle dignité, et changea de genre de vie aussi bien que de caractère. Renonçant aux soins des affaires mondaines , il se consacra entièrement à son église et à la conquête des âmes. Aussi envoya-t-il au roi, en Normandie, un message par lequel il résignait son office de chancelier, et lui remettait le sceau royal. Cette démarche pénétra fort avant dans le cœur du roi , qui chercha en luimême le motil d une renonciation si brusque. Tel fut le premier sujet de dépit que le roi conçut contre J'homas , archevêque de Cantorbéry. Ce Thomas était natif de la ville de Londres. Dès les premières années de sa jeunesse , la faveur divine sembla se répandre sur lui : depuis son enfance, il avait cou-
archevêque. H espérait dominer par son moyen l'église d'Angleterre , ol troHver dans Becket un auxiliaire dévoué pour la réiorme ecclésiastique qu'il méditait. Mais il n'est pas exact que l'élection se soit faite sans contestation : les évéques déclarèrent qu'ils ne voulaient pas nommer un chasseur et un guerrier de profession; tine partie des seigneurs normands, la mère même du roi, s'y opposèrent fortement, Becket ne fut nommé que sur Tordre exprès de Henri M.
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luiiie d'invoquer pieusement la bienheureuse mère (le Dieu , comme sa directrice; après le Christ, c'était en elle qu'il plaçait toutes ses espérances. A sa sortie des écoles littéraires, il fut présenté à Thibaut, archevêque de Tantorbéry : son habileté lui valut bientôt la faveur et lamitié du primat. Il est difficile de dire de quels nombreux d'importants travaux il fut chai-gé pour le service de^réglise ; conïbien de fois il alla visiter la demeure des apôtres, pour des négociations difficiles ; avecp quel ^bonheur il se tira de toutes les^affaires qu'on^^lui avait confiées. C'est surtout dans les plaidoiries , dans les décisions , dans les inslructionslau [)euple que son adresse éclatait. Ledit archevêque le^nomma d'abord archidiacre de Cantorbéry ; peu de temps après, son mérite reconnu le^fit élèvera la dignité de chancelier. Dans ce haut office, il réprima sagement l'audace de tous ces milans qui, en flattant le roi;,fse promettaient de piller l'état aussi bien que l'église. Nous avons parlé de la vie du bienheureux Thomas avant sa promotion au rang d'archevêque, afin de faire mieux comprendre ce qui Jious reste à raconter de lui.
Fin de la discussion entre l église de Lincoln et LE monastère de^ Saint- Albans.— Cette même année, fut assoupie et terminée à Tamiable la discussion qui s'était élevée entre Téglise de Lincoln et le monastère du bienheureux Albans, premier n»artyr d'Angleterre, liobert de Chaisneau, évêque, étant demandeur, et Robert de (iorham, abbé de Saiut-Albans, défendeur
en présence du roi Henri second, des archevêques de Cantorbéry et d'York , Thomas et Hoger , de Henri , évêque de Winchester, de Guillaume, évêque de Norwich , de Jocelin, évêque de Salisbury, de Barthélémy, évêque d'Exeter^, d'Hilaire,|évêque deChicester, de Hugues, évêque de Durham , de Richard , évêque de Coventry, de Gilbert, évêque d'Hereford, de Godefroi, évêque de Saint-Asaph , en présence aussi de Robert, comte de Leicester, grand justicier d'Angleterre , des comtes, des barons, des abbés, des archidiacres et d'une foule innombrable, à Westminster , la cinquième férié avant la passion du Seigneur. Voici les conventions : « Robert, par la grâce de Dieu, évêque de Lincoln , à tous les fils de la sainte mère l'église , salu t. Sachez tous qu'en présence des témoins susnommés, et avec Tassentiment de mon chapitre, je me désiste des prétentions que j'avais élevées contre Robert, abbé de Saint-Albans , et ses frères, par lesquelles je demandais que le monastère de Saint-Albans et les quinze églises privilégiées qui se trouvent sur son territoire fussent placés sous la sujétion et l'obédience de l'église de Lincoln et de moi , qui en suis évêque. Pour prix de ma renonciation à perpétuité , l'abbé et ses frères m'ont donné le domaine appelé Tinghurst , avec sonégliseet toutes ses dépendances, valant cinq cent vingt acres ^ de terre, que moi , évêque de
' Oxoniensis lisez Exoniensis.
'^ Pro decern lihratis terrœ. La mesure appelée lihrata contenait quatre bovates ( organgs ), et chaque bovate , treize arpents ou acres de terre. Une librata répondait donc à cinquante-deux acres. Le mot librata
Lincoln, volontiers et librement, j^ai reçu pour le posséder à l'avenir en perpétuité , avec le consentement de mon seigneur le roi , celui de mes frères les évéques ici présents, et celui de mon chapitre. J'ai résigné dans les mains de mon seigneur le roi, pour moi et mes succes-seurs , à perpétuité, le droit que je réclamais pour mon église , pour moi et mes successeurs, tant sur ladite a4)baye, et la personne de Robert, abbé, et de ses successeurs, que sur les quinze églises susdites ^ Que désormais les moines du bienheureux Albans et leur abbé, et les prêtres des quinze églises susdites , soient libres de recevoir le chrême et les saintes huiles , la bénédiction et les autres sacrements de l'église, de l'évêque qu'ils voudront choisir , sans aucune réclamation de notre part ou de la part de notre église ; que désormais l'abbaye de Saint-Albans reste libre sous la main du roi , comme une église qui se gouverne par elle-même. Quant aux autres églises du monastère qui sont répandues çà et là dans l'évêché de Lincoln , elles seront placées, ainsi que les autres églises du diocèse , sous la soumission et l'obédience de l'évêque de Lincoln et de son archidiacre. Pour qu'à l'avenir le procès ne puisse pas se renouveler , nous.avons confirmé ces conventions par le présent écrit, et y avons apposé notre sceau et
n'ayant en vieux français d^autre correspondant que le mot livrée^ et non (iévart ( qui signifie seulement la quatrième partie d'un arpent ), nous avons adopto pour la première fois ce mode de traduction ; nous réservant de traduire plus tard par livrée.
' Adopt, l'add. pour cette phrase.
408 ni^NRÏ If.
celui de notre chapitre, en présence des témoins susdits. » Le roi Henri et Thomas, archevêque de Cantoibéry , confirmèrent à leur tour cet accord par une charte. Le pape Alexandre suivit leur exemple et y ajouta un privilège de Téglise romaine , signé de tous les cardinaux. Cette même année , Baudouin , roi de Jérusalem , paya tribut à la nature ; il eut pour successeur son frère Amaury.
Baiser de paix. — Le corps du roi Edouard a Westminster. — L'an du Seigneur ^463, le roi des Anglais, Henri, aprèss être affermi dans ses provinces d'outre-mer, passa en Angleterre. Thomas, archevêque de Cantorbéry , vint à sa rencontre , et fut admis au baiser de paix , mais non pas à rentrer en grâce : car la manière dont le roi détourna aussitôt le visage frappa tous les assistants. Cette même année , le corps du saint roi et confesseur Edouard fut transporté à Westminster par le bienheureux Thomas , archevêque de Cantorbéry , en présence du roi Henri, et sur son ordre.
Motifs de la colère de Henri II contre Thomas Becret. — Cette même année , le roi des Anglais demanda et obtint Taveu du pape Alexandre pour la translation de Gilbert, évêque de Hereford , au siège episcopal de Londres. Le quatrième jour avant les calendes de mai , il fut installé solennellement dans son nouvel office. Cette même année, llobert de Montfort vida une accusation de trahison envers le roi par un combat singulier avec Henri d'Essex , et
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remporta Tavanlage. Cette délaite faisait encourir à Henri la tache d'infamie et le danger d'être déshérité. L'indulgence du pieux roi lui permit de prendre rhabit de moine à Reading. Celte même année , le roi l'exigeant formellement , Thomas ' , archevêque de Cantorbéry , donna le titre d'archidiacre de Cantorbéry à Geolfroi Ilidel, un de ses clercs; mais il connut que pour cela le roi ne lui rendait pas sa faveur qu'il lui avait ôtée. Le premier motif de ressentiment du roi contre l'archevêque Thomas naquit lorsque ce dernier résigna les sceaux. Cette colère se manifesta pour la seconde fois lorsque, venant à la icncontre du roi Henri à son retour d'outre-mer , il en reçut le baiser, mais sans rentrer pleinement en grâce. En troisième lieu, il comprit qu'il n'avait pas regagné la faveur du roi, ^quoiqu'il se fût démis , sur sa demande , du titre d'archidiacre. Cette même année, Clérambault, nommé abbé de Saini-Augustin , voulait bien recevoir la bénédiction de 1 homas , archevêque de Cantorbéry , mais dans son église , sans aucune procession solennelle , afin qu'on ne pût nullement en inférer qu'il se soumettait pour l'avenir à l'archevêque ; de plus , ledit Clérambault invoqua les anciennes coutumes du royaume, et s'appuya sur elles, tandis que l'archevêque, voulant maintenir ses droits , s'opposait à cette prétention : quatrième grief du roi contre lui. Cette même année^ on fit une enquête générale en Angleterre pour sa
' 11 cumulait le titif il'aichidiacre axe celui d'archevêque.
410 UEm\ II.
voir envers qui chacun était tenu de droit du servage séculier. Les commissaires dans la province de Kent assurèrent que Guillaume de Ros , pour être investi d'un certain office , relevait du roi et non de Tarchevéque; ainsi la haine qu'on portait à Thomme tourna au détriment de Téglise : cinquième grief du roi contre Thomas. Cette colère se manifesta pour la sixième fois, lorsque Tarchevêque eut placé un certain Laurent dans l'église vacante d'Aynesford. Mais Guillaume , seigneur du domaine , réclamant son droit de patronage S chassa Laurent, et pour ce fait fut excommunié par l'archevêque. Mais le roi fut violemment courroucé de cette excommunication lancée sans Ten prévenir. Le roi prétendit que c'était léser sa dignité ; que nul n'avait droit d'excommunier sans l'en avertir, un de ses serviteurs , un de ses tenanciers en chef; que c'était exposer sa personne royale à communiquer par mégarde avec un excom-
* « Ce Guillaume, comme tous les Normands, prétendait disposer « et disposait en effet sur son lief des églises aussi bien que des métai- « ries. Il nommait à son gré les prêtres comme les fermiers, adminis- (I trant , par des hommes de son choix , les secours et l'enseignement « religieux à ses Saxons libres ou serfs , privilège qu'on appelait alors « droit de patronage. » (M. AuG. THIERRY, liv. ix, page 423.) Le droit de patronage ou de patronat , dans son sens le plus étendu , venait de ce que les seigneurs étaient considérés comme les héritiers légitimes des fondateurs d'établissements pieux, et que le fondateur, à moins qu'il n'y renonçât expressément , ne pouvait perdre son droit sur la chose fondée. C'était un véritable lien féodal , source fréquente de discussion entre les deux juridictions laïque et ecclésiastique. Au reste , ce droit avait aussi passé dans l'église. Tel était celui qu'un monastère exerçait sur un autre monastère dépendant (r^/Zrt).
ANNEE U6o. AU
munie , puisqu'il admettait le comte ou le baron qui venait vers lui au baiser et au conseil. Le roi s'emporta une septième fois contre Farchevêque , lorsqu'après avoir envoyé des députés à la cour de Kome, pour que le pape confirmât les coutumes royales , ces députés revinrent sans avoir rien pu obtenir, et ne purent adoucir l'esprit du roi exaspéré contre l'archevêque et ses partisans.
Concile de Toors. — Assemblée de Woodstock. — DÉMÊLÉS de Thomas avec le comte de Clare. — Cette même année , le pape Alexandre tint un concile à Tours, dans l'église de Saint-Maurice, le douzième jour avant les calendes de juin; avec la permission du roi d'Angleterre, les archevêques, les évêques et les autres prélats du royaumes'y rendirent. Thomas, archevêque de Cantorbéry, avec ses suffraganls, siégea dans le concile à la droite du pape. L'archevêque d'York, Roger, siégea à gauche avec le seul évêque de Durham. Cette même année, Malcolm, roi d'Ecosse, Resus, prince des Demetes, c'est-à-dire des Gallois du sud, avec une foule de princes et de seigneurs Cambriens , firent hommage au roi d'Angleterre, ainsi qu'à son fils Henri, à Woodstock, aux calendes de juillet. Cette année aussi, Thomas, archevêque de Cantorbéry, cita à Westminster Roger, comte de Clare, et le somma de lui faire hommage pour le château de Tunbridge et ses dépendances; mais le comte, soutenu parle roi, refusa, disant que son fief était de tenure laïque, et qu'il appartenait plutôt au roi qu à l'archevêque. Ce
tilt là un huitième p^riel qui augmenta 1 animosité de
Henri contre le primat.
Les seize articles des coutumes et libertés di ROYAUME ET DE l'eglise. — L'an du Seigneur 146-4, à Clarendon, le huitième jour après les calendes de février , en présence du roi Henri et sous la présidence de Jean, d'Oxford \ commis à cet effet par le roi ; en présence aussi des archevêques, évêques, abbés, prieurs, comtes, barons et grands du royaume, on lit un examen et une révision générale d'une partie des anciennes coutumes et libertés des rois prédécesseurs de Henri , et en particulier du roi Henri son aïeul ; et on les remit en vigueur pour être observées par tous dans le royaume , à cause des dissensions et des discordes sans cesse renaissantes entre le clergé et les justiciers, tant du seigneur roi que des grands de l'état. La partie des coutumes ainsi revues est contenue dans les seize articles suivants. « ^ . S'il s'émeut un différend touchant le patronage et la présentation des églises soit entre laïques soit entre clercs et laïques, soit entre clercs, il sera traité et terminé dans la cour du seigneur roi. 2. Les églises du fief du roi ne peuvent être données à perpétuité sans son consentement. 5. Que les clercs accusés de quelque chose que ce soit et sommés par le juslicier du roi, viennent à sa cour pour y répondre
' On trouve dans quelques livres, èvéque d'Oocforil : ce qui est une erreur. I/iibbaye d'Oscncy ne fut éri[fée en évéclié que par Henri VllI,
sur ce qu'elle jugera h propos; en sorte que le justicier du roi enverra à la cour de la sainte église, pour voir de quelle manière Talfaire s'y traitera ; et si le clerc est convaincu ou avoue , Féglise ne doit plus le protégera 4. 11 n'est point permis aux archevêques, aux évêques et aux personnes constituées en dignité de sortir du loyaume sans la permission du seigneur roi; et si ils en sortent, avec l'agrément du roi, ils donneront assurance que ni en allant ni en revenant , ni en s'arrêtant , ils ne feront rien de mauvais ou de nuisible au seigneur roi et au royaume. 5. Les excommuniés ne doivent pas donner caution | our résidence, ni prêter serment; mais seulement donner gage et caution de se présenter au jugement de Téglise, par laquelle ils sont absous. 6. Les laïques ne doivent être accusés devant l'évêque que par des accusateurs certains et légitimes et par des témoins , en sorte que l'archidiacre ne perde point son droit ni rien de ce qu'il doit avoir dans ce cas. Et si ceux dont on se plaint sont tels que personne ne veuille ou n'ose les accuser, le vicomte requis par l'évêque fera jurer à douze hommes loyaux du même lieu et voisinage^ devant l'évêque qu'ils diront la vérité seion leur conscience. 7. Personne qui tienne en chef du
'Henri attribua à ses propres juges le jugement dos contrats, lors même qu'ils avaient été confirmés par serment , de plus celui des droits de collation des bénéfices , ainsi que le jugement des délits commis par les clercs qui , comme il est dit sagement, ne doivent pas être protégés par TégUse, lorsqu'on a obtenu la conviction ou l'aveu de leurs crimes, {f^oir la Dole 2 de la page 416.) ,r ^ (m *^- ■*.
' Adopté Visneto^ au lieu de insuelo.
roi ou qui soit soil officier seigneurial ne sera excommunié ni sa terre mise en interdit qu'auparavant on ne s'adresse au roi s'il est dans le royaume , ou s'il en est dehors, à son justicier , afin qu'il en fasse justice ; en sorte que ce qui appartient à la cour du roi y soit terminé et que ce qui regarde la cour ecclésiastique lui soit renvoyé pour être terminé là aussi. 8. Les appels, s'il en est formé, doivent aller de l'archidiacre à l'évêque, de Tévéque à l'archevêque et si l'archidiacre manque à faire justice on doit venir enfin au seigneur roi, afin que par son ordre le différend soit terminé dans la cour de l'archevêque; en sorte qu'on n'aille point plus avant sans le consentement du seigneur roi. 9. S'il s'émeut quelque différend entre un clerc et un laïque et réciproquement pour quelque tenement que le clerc prétende être aumône et que le laïque soutienne être fief laïque, sur la reconnaissance de douze loyaux hommes, l'affaire sera prise en considération et terminée par le justicier en chef du roi , qui décidera ce qui en est : si c'est aumône, la cause se poursuivra dans la cour ecclésiastique; si c'est fief laïque, dans la cour du roi ^ ; à moins que les deux parties relevant ce tenement du même évêque ou du même baron , n'appellent pour ce fief le même évêque ou le même baron, auquel cas ils plaideront dans sa cour, sans que pour cette reconnaissance celui qui en était déjà saisi perde sa saisine'.
• Adopt, add. et variante.
* Saisiite ^ Seisne (du français saisir), cVst-à-dire possession lé-
ANNKE ^^64. 415
^0. ' (ielui quiestd'uneville,d'unchâteau,d\inbourjj ou d'un manoir du domaine du roi, s'il est cité par l'archidiacre ou par Tévêque, pour quelque délit dont il doive lui répondre et qu'il ne veuille pas satisfaire à ses citations , peut bien être mis en interdit; mais ils ne doivent pas l'excommunier avant de s'être adressé d'abord au principal officier royal du lieu , pour qu'il le force par justice à venir à satisfaction. Si l'officier du roi manque à cela, il sera mis à la merci du roi , et l'évêque ^ dès lors pourra réprimer l'accusé par la justice ecclésiastique. M. Les archevêques les évêques et toutes les autres personnes constituées en dignité qui tiennent du roi en chef relèveront leurs terres du domaine du roi comme baronnies et en répondront aux justiciers et aux officiers du roi, suivront et exécuteront toutes les coutumes royales; et, comme tous les autres barons, devront assister aux jugements de la cour du roi avec les barons jusques à sentence de mutilation de membres ou de mort. ^2. Vacance advenant d'un archevêché, évèché, abbaye ou prieuré dans le domaine du roi , le roi le tiendra
gale , actuelle, civile et naturelle , directement ou par réclamation. Ce mot, trcs-usilé en droit civil et canonique, était joint fréquemment par les légistes anglais k celui delivery (liberatio) : /irery a^d-N mi», c'està-dire livraison de la possession à un autre.
* Nous avons adopté la ponctuation et la division des idées telles qu'elles sont dans l'abbé Fleury ( Hist, ecclès. ), qui avait sans doute plusieurs pièces authentiques sous les yeu^.
- Adopt. Episcopus, au lieu à'Episeopum
en sa main et en touchera tous les revenus et toutes les issues, comme ses revenus domaniaux. Et quand le temps sera venu de pou i voir à cette é^jlise , le seigneur roi devra mander les principales personnes de cette église et l'élection se fera dans la chapelle dudit roi, avec l'assentiment dudit roi , et sur l'avis des personnes constituées en dignité qu'il aura convoquées à cet effet : et là même l'élu fera hommage et jurera fidélité au roi comme à son seigneur lige, avant que d'être consacré, promettant, sauf les devoirs de son ordre , lui conserver la vie , les membres , et la dignité temporelle. \S ' Si quelqu'un des grands du royaume empêche par force un archevêque ou un archidiacre de rendre justice contre lui ou contre les siens, le seigneur roi doit rendre la justice lui-même. Et s'il arrive aussi que quelqu'un dénie par force au seigneur roi son droit, les évoques, les archevêques et les archidiacres doivent lui appliquer justice pour qu'il satisfasse au roi. M. L'église ou le cimetière ne retiendra pas contre les justiciers du roi les biens non fé ulaux^ de ceux qui ont forfait au roi; parce que ces biens lui appartiennent quoiqu'ils soient trouvés dans les églises ou hors des é;;lises. 45. ^ Les actions pour dette
* Le roi, qui déjà paj' l'article 8 s'était réservé de faire cesser ou continuer l'instance on cas d'appel et de déni de justice de la part de l'archevcque, augmente encore son influence parcel article 15, où la réciprncité n'est qu'apparente ; car le premier cas devait se présenter bien plus souvent que le second.
* Castella , lisez caUiHu (i-haileis} .
•'«La cour spirituelle, loin d'avoir le droit de t-onnaitre des contrats
ANNEE M 64. 4n
soit qu'il y ait serment interposé ou non, se poursuivront dans la cour du roi. ^6. Les fils de paysans * ne doivent pas être ordonnés prêtres , sans le consentement du seigneur sur la terre duquel ils sont nés. » Cette révision , ou plutôt cette réhabilitation de coutumes et de libertés iniques , et de privilèges odieux au Seigneur , fut consentie par les archevêques, les évéques, les abbés, les prieurs, le clergé , les comtes , les barons et tous les grands du royaume^, llspiomirent et jurèrent à haute voix, sur le livre de vérité , de maintenir et d'observer ces
civils uoncontinnés par serment, droit auquel je doute que l'église ait prétendu dans aucun pays , n'avait même aucune espèce de juridiction, lors que le contrat avait été garanti par serment , à moins qu'il n'y eût défaut de preuve par écrit ou par témoin. » GlanV'IL, liv. x, chap. xn. — Cité par Lingard-
' Cette disposition était exclusivement dirigée contre la race indigène dont Becket était le représentant , et qui se réfugiait dans l'église pour échapper à la servitude. Cette classe d'hommes désignés ici par le mot rustici , s'appelait en langue normande natifs ou naïfs. En anglais moderne neif ou nief signifie un paysan.
2 Ainsi , par ces dispositions toutes nouvelles , que Henri II décorait du titre d'anciennes et louables coutumes de Henri P'' , son aïeul , il prenait la haute main dans les alTaircs ecclésiastiques et tranchait violemment la question si difficile des deux pouvoirs. Prendre à son profit les gardes , les régales , les élections , empiéter de toute manière sur la juridiction ecclésiastique , restreindre les excommunications , tel était , en résumé, le but des articles de Clarendon. La royauté en Angleterre essayait , au milieu du douzième siècle , ce que la royauté en France était encore loin d'obtenir. Mais nous avons eu occasion de faire observer la différence de l'état politique dans les deux pays. Au point de vue moder. ne , on doit louer Henri II de cet essai de gouvernement régulier. Toutefois le nom de Henri P"", qu'il mettait en avant, n'était qu'une fiction. La charte de Henri P"" restreignait le pouvoir royal vis-à-vis de la féodalité et de l'église. Les constitutions de Clarendon , contraires d'ailleurs
A\S HENRI n.
coutumes de bonne foi et sans mauvaise intention, pour le service du seigneur roi et de ses héritiers.
Thomas se repent de son adhésion aox seize articles. — Lettre du pape Alexandra. — A la faveur de cette constitution , le pouvoir laïque envahissait les choses et les personnes de Téglise ; il disposait de tout à son gré , en foulant aux pieds les droits ecclésiastiques. Les évéques se taisaient ou murmuraient tout bas , loin de résister. Cependant Thomas , archevêque de Canlorbéry, rentra en lui-même; il réfléchit à rimprudente adhésion qu'il avait donnée à ces lois iniques et détestables pour tout ami fidèle du Christ , et au serment qu'il avait fait de les observer. Pour s'en punir il redoubla ses austérités , se revêtit des habits les plus grossiers , s'abstint de lui-même de paraître à l'autel , jusqu'à ce que par la voie de la confession , et d'une pénitence bien et dûment accomplie , il eût mérité d'être absous par le souverain pontife. Aussitôt il envoya des ambassadeurs à la cour de Rome , et manda au pape , dans une cédule, les causes des griefs de l'église et des siens propres. 11 demanda d'être relevé du serment qu'il avait prêté imprudemment, et il obtint son absolution par la lettre suivante :
« Alexandre , évêque , etc. : Ta fraternité peut être sûre qu'il est parvenu à nos oreilles qu'à l'occasion d'une certaine faute , tu as résolu de te sus-
aiix ordonnances de 6uillaunie-ie-Conquérant , augmentaient essentiellement l'autorité du roi.
pendre toi-même de la célébration des messes , et de t'abstenir de consacrer le corps et le sang du Seigneur. Mais considère soigneusement et mûrement combien cela peut être grave , surtout dans la haute position où tu es placé , et combien il en peut naître de scandale : que ta vigilance et ta sagesse y fassent attention. Réfléchis aussi, dans ta prudence, qu'il y a une grande différence entre une faute commise avec préméditation et de propos délibéré , et une faute où Ion est entraîné par ignorance ou par nécessité. Car, ainsi qu'on le dit , c'est si bien la volonté qui fait le péché qu'un péché, à moins d'être volontaire , n'est point péché. Si donc tu te crois coupable de quelque chose qui puisse te donner des remords de conscience, nous te conseillons d'agi»* comme doit le faire un prêtre sage et prudent , en faisant pénitence et en te confessant. Alors le Dieu de pitié et de miséricorde, qui regarde beaucoup plus à l'intention qu'au fait, te remettra ta faute dans la miséricorde habituelle de sa piété. Quant à nous, confiant dans les mérites des bienheureux apôtres Pierre et Paul , nous t'absolvons de la faute que tu as commise, et nous la remettons à ta fraternité , en vertu de notre autorité apostolique; te conseillant, du reste, et te recommandant de ne pas ^abstenir désormais, à cause de cela , de célébrer la messe. »>
La QUERELLE s'aigrit. — Cette même année, le roi Henri, voulant, disait-il, faire punir sans distinction de personnes tous les méfaits avec la sévérité qu'ils mé-
420 HENRI lî.
ritai«nt, et appliquer aux deuxordres une justice inique et préjudiciable, prétendit qu'il était mauvais que les clercs pris en flagrant délit par les justiciers fussent livréssansétre punisàTévêque. Il décida par conséquent que quand les évêques se saisiraient des coupables, ils commenceraient par les dégrader en présence du justicier royal , et les livreraient ensuite à la cour du roi pour être punis. L'archevêque s'y opposait en disant que ceux qui étaient dégradés par les évêques ne devaient pas être punis par la main laïque , parce que c'était punir deux fois pour le même fait. Cette discussion s'éleva à l'occasion d'un certain Philippe de Broc, chanoine de Bedford , qui, mis en jugement pour homicide, proféra des paroles outrageantes contre le justicier du roi. N'ayant pu nier devant l'archevêque les faits qui lui étaient imputés , il fut privé du bénéfice de sa prébende, et chassé du royaume pour deux ans. Ce fut là un neuvième grief du roi contre l'archevêque. Octavien étant mort , Frédéric nomma un autre compétiteur. Cette même année , la dédicace de l'église de Reading fut faite par le même archevêque Thomas, en présence du roi et de dix évêques.
Thomas Becret quitte l'Angleterre. — L'archevêque , voyant alors que les libertés de Féglise étaient complètement violées, partit à l'insu du roi, s'embarqua sur un vaisseau à Romney, pour se rendre à Home , mais il fut repoussé par les vents contraires sur les côtes d'Angleterre. Cette tentative fui
Tegardée par le Foi comme une dixième offense. Aussitôt il fut traduit en cause , sur la plainte de Jean , maréchal du roi , qui réclamait un manoir possédé injustement, disait-il , par Tarcheveque depuis longues années. Après une foule de vexations , Thomas fut condamné , et adjugé à la merci du roi : il se décida alors à payer une amende suffisante , qui fut taxée à cinq cents livres d'argent ; et pour la onzième fois éclata Tanimadversion du roi contre lui , quoique ce fût un homme de conscience pure. On le somma aussi de comparaître à Northampton , pour rendre compte de sa gestion quand il était chancelier. Thomas s y présenta le troisième jour des ides d'octobre. Comme il possédait depuis plusieurs années en toute liberté les chatellenies de Eye et de Berkhamsted, il paraissait très-conforme à la raison qu'il rendît compte des revenus depuis le commencement de sa gestion. Mais avant sa consécration , Henri, fils et héritier du roi, et justicier du royaume, avait déclaré Tarchevêque libre et absolument quitte de toute réclamation. Aussi , pour ne pas être condamné par une sentence injuste , il en appela au saint-siége apostolique , et défendit sous peine danathème, tant aux évêques, ses suffraganls , qu'à tous les laïques de porter une sentence injuste contre lui , qui était leur père et leur juge. Cependant les grands et les évêques convoqués exprès par le roi , passèrent outre et donnèrent jugement , sans qu il fut convaincu , sans qu'il eut avoué, et tandis qu'il invoquait un privilège qui lui appartenait ainsi qu'à son église. Alors larchevêque
422 HENUI II.
réduit à l'extrémité , abreuvé d'amertumes et d'insultes, abandonné par tous les évêques, traversa la foule en portant haute sa croix qu'il tenait à la main , et sortit. La nuit suivante, il quitta secrètement Northampton , se cachant pendant le jour aux re[jards des hommes , et ne voyageant que pendant la nuit. Quelques jours après il arriva au port de Sandwich, et montant sur un petit bateau , il navigua jusqu'en Flandre. Ce confesseur du Christ , forcé de recourir à l'exil , fut reçu à Sens par le seigneur pape Alexan- • dre, et recommandé aux moines du couvent de Pontigny. M - .
Plaintes de Henri II contre Thomas de Becret. — ' Vers le même temps, le roi d'Angleterre envoya des députés au pape , à Sens , qui accusèrent ainsi l'archevêque dans le consistoire : « Une discussion s'était élevée entre Thomas, archevêque de Cantorbéry, et le roi des Anglais. De l'aveu de chacun, on prit jour pour terminer ce différend par une juste décision. Sur : l'ordre du roi, les archevêques, les évêques et les autres dignitaires ecclésiastiques s'étaient rendus à l'assemblée , afin que , plus la foule serait grande, plus la fraude et la malice fussent avérées et manifestes. Au jour convenu, voici que ce perturbateur de Tétat se présente dans l'église devant un prince catholique ; et n'ayant pas grande confiance en ses propres mérites , il s'arme du signe de la sainte croix , comme s'il devait paraître devant un tyran. Sa majesté le roi ne s'en offense pas . mais remet aux évêques le jug€-
ment de sa propre cause , pour n'encourir aucun reproche de partialité. Les évêques n'avaient plus qu'à terminer le différend en portant sentence , à rétablir la bonne harmonie entre les deux adversaires , et à étouffer tout motif de dissension. Mais voici que cet ennemi public s'y oppose : il prétend que le traduire en jugement devant le roi, c'est empiéter sur les droits et la dignité du saint-siége. Comme s'il ne savait pas bien qu'en supposant qu'on dérogeât quelque peu dans cette affaire à la dignité de l'église , il fallait dissimuler pour un temps , afin de rendre la pnix aux fidèles. 11 s'oppose aussi en prenant le nom de père (ce qui est tant soit peu arrogant), et en disant que les fils ne doivent pas s'assembler pour condamner leur père. Mais il était nécessaire que l'humilité des fils mît un terme à l'orgueil du père ; de peur qu'après ce père la hainequ'il inspire ne retombât sur les fils. » Les députés demandaient en outre avec instance que le pape envoyât deux légats qui décidassent sans recours ni appel le différend entre le roi et l'archevêque. Puis, à force de promesses, ils cherchaient à décider le pape à vouloir bien accorder et confirmer les coutumes et libertés du royaume d'Angleterre, que le roi appelait les antiques dignités du roi Henri, son aïeul. Mais lorsqu'au retour des ambassadeurs, Henri connut qu'il avait été repoussé dans sa demande, il entra dans une affreuse colère, et écrivit à tous les vicomtes d'Angleterre une lettre dont voici la teneur :
Lettreduroi d'Angleterre aux vicomtks du rovadme.
— A L'ÉVÉQUEDE LoNDRES ET AUX JUSTICIERS. — « Voici
ce que j'ordonne : si quelque clerc ou laïque, en votre bailliage, en appelle à la cour de Rome, prenez-le et te- . nez le sous bonne garde, jusqu'à ce que je vous aie fait connaître ma volonté. Saisissez en mon nom tous les revenus et possessions des clercs de Tarchevêque. Prenez de bonnes cautions ^ , tant sur les pères, mères, frères, sœurs, neveux et nièces de tous les clercs qui sont avec Tarchevêque , que sur leurs biens meubles et immeubles (non féodaux), jusqu'à ce que je vous aie fait savoir ma volonté , et apportez ce bref avec vous , quand vousen serez sommé. » 11 écrivit aussi à Gilbert, évêque de Londres, en ces termes : « Vous savez que Thomas, archevêque de Cantorbéry, a cherché à me nuire, à moi et à mon royaume; vous savez qu'il s'est enfui à mauvais dessein. C'est pourquoi jeveux que les clercs , ses adhérents, qui ont agi contre mon honneur et celui de mon royaume, ne touchent, à partir du jour de sa fuite , aucune somme sur les revenus qu'ils ont dans votre évêché, si ce n'est avec ma permission. Je veux qu'ils ne reçoivent de vous ni assis-
* Plegium , caution , du français pleige r de là franc-pleige, c'est-àdire celui qui , par gage , se porte caution et s'oblige pour un homme libre. Il était d'usage que les voisins ou les membres d'une même famille se portassent francs-pleiges les uns pour les autres. Le vicomte (sheriff) était chargé de veiller à ce que des hommes libres et non autres se portassent pleiges pour des hommes libres, et de savoir dans quelle proportion chacun s'était obligé. C'est ce que Matt. Paris appelle plus bas visvs de franco-plegio , examen du franc-pleige. — On entendait par catathi les biens, meubles et immeubles, personnels et réels et non féodaux, du mot normand chattels.
lance ni conseil. » Il sijjnifia la même chose à ses justiciers , par des lettres conçues en ces termes : « Si quelqu'un a été trouvé porteur des lettres du seijjneur pape ou du mandement de Tarchevêque Thomas, qui met le royaume en interdit, qu'il soit pris et gardé jusqu'à ce que j'aie fait connaître ma volonté. De même , qu'on ne permette à aucun clerc , moine, chanoine ou quelque religieux que ce soit, de passer la mer, à moins qu'il n'ait des lettres de relour signées par le justicier ou par nous. Si l'on en trouve quelqu'un qui n'en soit pas muni, qu'il soit pris et gardé. Que nul n'en appelle au pape ni à l'archevêque Thomas, qu'aucune assemblée ne soit tenue d'après leurs ordres, et que ces ordres mêmes ne soient pas reçus en Angleterre. Si quelqu'un tient l'assemblée, reçoit ces ordres, ou communique avec eux, qu'il soit pris et gardé. Si quelque évêque, abbé, clerc ou laïque, observe la sentence d'interdiction, qu'il soit immédiatement chassé du royaume, lui et tous ses parents, sans qu'ils puissent rien emporter avec eux sur leurs propres biens ; mais que ces biens et tout ce qu'ils possèdent soient saisis en notre nom. Tous les clercs qui ont des revenus en Angleterre sont sommés, dans chaque comté, de revenir en Angleterre dans trois mois au plus tard , précisément à l'époque de leurs revenus, s'ils tiennent h les toucher; et s'ils ne sont pas de retour au terme fixé, nous ferons saisir leurs revenus. Que les évêques de Londres et de Norwich soient sommés de comparaître devant nos justiciers pour se justifier d'avoir, contre les sta-
tuts du royaume, mis Tinterdit sur la terre (lu comte Hugues et porté contre lui sentence d'anathème. Que les deniers du bienheureux Pierre soient levés et gardés , jusqu'à ce que le seigneur roi vous ait fait savoir sa volonté sur ce point. » Le roi ordonna , en outre, la confiscation des possessions de Téglise de Cantorbéry, ainsi que de lous les biens de Tarchevéque et des siens. 11 condamna même au bannissement, ce qu'on ne voit dans aucune histoire, tous les parents de l'arôhevêque, sans distinction d'état, de sexe ou d'âge. Enfin, tandis que l'église catholique prononce des prières pour les hérétiques, pour les schismatiques, et même pour les juifs perfides, le roi défendit que personne fournît à l'archevêque le secours de ses prières.
Discours de Thomas au pape. — Réponse dd pape. — Au milieu de tant d'outrages , ne pouvant attendre aucun secours de tous ses suffragants, le bienheureux Thomas , archevêque de Cantorbéry, se rendit à la cour romaine, et parla ainsi, en présence du seigneur pape : « C'est en vous que je me réfugie , très-saint- « père , quand je vois avec douleur la paix et les « droits de l'église violés par l'avarice des princes. « J'ai cru devoir me mettre en garde contre les en- « vahissements du mal. Or, j'ai été appelé devant le « roi pour être interrogé comme un laïque sur quel- « ques offices qui m'avaient été donnés , à charge , « il est vrai , d'en rendre compte, alors que j'étais « chancelier du roi, mais sur lesquels, avant ma pro- « motion à l'archiépiscopat, le fils aîné du roi, jus-
« licier du royaume, m avait déclaré, comme évêque, « quitte de tout compte et de toute réclamation. Voici « qu'aujourd'hui ceux sur le suffrage desquels] avais <« compté pour résister m'abandonnent. En effet, " j'ai remarqué que les seigneurs évêques, mes frères, • sont prêts , pour complaire aux courtisans, à agir « contre moi. Aussi, presque étouffé par tous ceux " qui se jetaient sur moi, je n'ai respiré qu en recou- «• rant à votre piété, secourable même pour ceux qui '< sont à Textrémité. Décidez, je vous en prie, d'après «' cela, que je ne devais être jugé ni dans cette assem- « blée, ni par ces gens-là ; car ce serait empiéter sur « les droits de l'église, et soumettre le spirituel au " temporel. L'exemple, une fois donné, ne manque- " rait pas d'être invoqué fréquemment. Mais, disent •' les évêques, il faut rendre à César ce qui est à Cé- « sar. Sans doute, il faut obéir au roi en plusieurs « choses ; mais il ne faut pas lui obéir en ce qui fait « qu il est roi. Car ce ne serait plus le propre de «' César, mais d'un tyran. Aussi , si ce n'était pour « moi, c'était au moins pour eux que les évêques « devaient s'opposer à ces prétentions; car quelle « est donc cette grande cause de haine qui fait que, « pour m'écraser, ils s'écrasent eux-mêmes , et qu'en « négligeant le spirituel pour le temporel, ils s'affai- « blissent dans Tun et dans l'autre. Compatissez donc, « très-saint-père, à mon exil et à ma persécution! " Souvenez-vous quelquefois que j'ai été grand de « votre temps, et que j'ai été à cause devons abreuvé « d'outrages. Usez des moyens de rigueur, réprimez
428 > IIKNRI IL
« ceux dont les conseils ont donné lieu à cette persc- « cution et en ont fait scandale. Mais n'en veuillez pas « au seigneur roi ; car il a été Tinstrument plutôt que « Tauteur de cette machination. »
En entendant cette réclamation , le seigneur pape
tint conseil avec les cardinaux , et répondit ainsi ,
dit-on , à Thomas , archevêque de Cantorbéry : « Le
« plus petit ne doit pas juger le plus grand , et celui
« surtout à qui il est évidemment soumis par le droit
« de primatie, envers qui il est attaché et tenu par
« le lien d'obéissance : voilà ce que démontrent les
« lois divines et humaines ; voilà ce qui est manifes-
« tement déclaré par les statuts des saints pères. Aussi
<( nous, à qui il importe de corriger les erreurs,
« nous déclarons complètement nulle et cassons , en
« vertu de l'autorité apostolique , la sentence portée
« témérairement contre vous par les évéques et les
« barons , et par laquelle les dits évéques et les dits
« barons vous ont dépouillé de vos biens meubles ,
« tant au mépris de tout droit qu'au mépris des cou-
« tûmes ecclésiastiques, surtout puisque vous n'avez
« de biens meubles en propre que sur les biens de vo-
« tre église ; déclarant cette sentence sans force pour
« l'avenir et incapable de porter à l'avenir préjudice
« contre vous , ou contre vos successeurs , ou contre
« l'église confiée à votre direction. De plus, si ceux
« qui, en retenant les biens et les possessions de votre
« église, agissent avec violence et injustice contre
« vous et les vôtres , refusent , légalement sommés ,
« de vous rendre ce qu'ils vous ont pris , et de vous
« donner une satisfaction convenable , ne différez « pas, pour peu que vous le jugiez à propos, d'exer- « cer contre eux les rigueurs ecclésiastiques. Pour « nous j nous tiendrons pour bon et irrévocable tout « ce qu'il vous aura semblé convenable de faire à ce « sujet. Cependant, pour la personne du roi, nous « établissons une exception formelle : nous ne vou- " Ions vous priver sur personne autre du droit ponti- « fical que vous avez acquis le jour de votre consé- « cration , mais nous voulons que le roi soit respecté. » Muni de celte permission, Tarcbevéque Thomas retourna au monastère de Ponti[]ny.
KeNACLD , ARCHEVÊQUE DE CoLOGNE , VIENT EN ANGLE- TERRE. ~ NORADIN ASSIEGE LES CHRÉTIENS SUR LE TERRITOIRE
d'Antioche. — Tremblement de terre. — L'an du Seigneur ^465, ilenauld , archevêquede Cologne , qui avait favorisé le schisme d'Octavien contre le pape Alexandre, se rendit à Westminster auprès du roi Henri, pour recevoir en mariage, au nom de Henri, duc de Saxe, Mathilde, fille aînée du roi. Les grands d'Angleterre étant allés solennellement à sa rencontre, Robert, comte de Leicester et justicier du roi, ne l'admit pas au baiser; car il était excommunié par le pape el n'était pas encore absous; aussi tous les autels sur lesquels ce schismatique avait célébré la messe, étaientils renversés dès qu'il était parti. Cette même année, la reine Alienor donna au roi des Anglais , Henri , une fille qui fut appelée Jeanne. Cette même année , Godefroi , évêque de Saint-Asaph , le jour de la Cène
>i50 HENRI n
du Seigneur, dans la basilique de Saint-Albans, premier martyr d'Angleterre , sur le grand autel , prépara le chrême et les huiles saintes , en vertu de Tautorité des privilèges concédés au monastère*, et en présence de Tabbé Robert. Cette même année aussi , Noradin , prince turc extrêmement puissant, vint assiéger, sur le territoire d'Antioche, le château de Harem. A cette nouvelle, Bohémond, prince d'Antioche, Raymond , comte de Tripoli , Salaman, gouverneur de Cilicie, Thoras, prince d'Arménie , accoururent pour faire lever le siège et mirent Noradin en fuite. Mais tandis qu'ils le harcelaient imprudemment dans sa retraite , il se retourna contre ceux qui le poursuivaient, et, se jetant sur eux , il s'empara des princes que nous avons nommés , les jeta dans les fers et les tint prisonniers dans Alep; puis il ramena ses troupes devant le château qu'il avait assiégé auparavant et n'eut pas de peine à s'en emparer. Cette même année , le huitième jour avant les calendes de février , un tremblement de terre se fit sentir dans les comtés d'Ély , de Norfolk et de Suffolk ; il renversait ceux qui se tenaient debout et mettait les cloches en branle.
Thomas Becket excommunie les facteurs des seize ARTICLES. — Entrevue INUTILE de Montmirail. — Départ dePontigny. — Faits divers — L'an du Seigneur H 66, le roi Henri passa en Normandie au commencement de la Quadragésime. A cette nouvelle, Thomas, arche-
* Voir plus haut, à Taccord entre Tabbé de Saint-Albans et Tévéque de Lincoln.
véque de Caiitorbéry, sortit de Pontijyny, et se rendit i\ Vezelay. Là , le jour de rAscension , en présence du peuple de la ville et de tous ceux que la solennité de la léte avait attirés , il monta tout à coup en chaire et excommunia , à la lueur des cierges , les fauteurs, défenseurs ou conseillers des constitutions promulguées sous le titre d'anciennes coutumes du royaume. 11 prononça une sentence nominative contre Richard de Luci , Richard de Poitiers, Jocelin de Bailleul , Alain de Neuilly , et quelques autres. Mais comme ils étaient absens, qu'ils n'avaient été ni cités ni convaincus , ils envoyèrent des députés à Tarchevêque , interjetèrent appel de Texcommunication , et n'en fréquentèrent pas moins les églises. Mais, peu après, Guillaume de Pavie et Jean de Naples , cardinaux à latere , députés par le souverain pontife , rapprochèrent le roi Henri et Thomas , archevêque de Cantorbéry , dans une entrevue à Montmirail. Quoique Farchevéque s'aperçût bien que les cardinaux inclinaient du côté du roi, il consentit à remettre le différend à leur arbitrage , puisqu'ils siégeaient en consistoire ; mais à condition que , selon la coutume ecclésiastique, ils stipuleraient préalablement pleine et entière restitution de ce qui lui avait été enlevé, à lui et aux siens. Tant qu'il restait dépouillé, il ne voulait se prêter ni se laisser amener à aucun accommodement. Les légats , n'ayant ni voulu ni pu terminer le différend, revinrent à la cour du pape sans que leur négociation eût abouti à rien , et seulement après avoir absous ceux que Thomas avait excommuniés.
/i52 HENRI II. •
Gilbert, évèque de Londres, donna l'absolution à Alain de Neuilly, en lui faisant jurer qu'en se rendante Jérusalem, il se présenterait devant le seigneur pape et se conformerait à ses instructions. Vers le même temps , Louis, roi de France, se rendit à Pontigny, et pour mettre Tordre de Cîteaux à Tabri des vexations du roi d'Angleterre, il emmena avec lui, à Sens, Thomas, archevêque de Cantorbéry , à qui, pendant deux ans, les moines de Pontigny avaient donné l'hospitalité*. Il Tétablit à Sainte-Colombe , et pendant quatre ans pourvut à tous les frais de son entretien. Vers le même temps, pour subvenir aux dépenses de la Terre-Sainte, on imposa et on leva sur chaque hyde de terre , dans tout le royaume , un tribut de quatre deniers. A cette époque, on traduisit en jugement, à Oxford, des gens qui répandaient de pernicieuses doctrines. En présence du roi et des évoques du royaume, ils furent déclarés hors de la foi catholique, et confondus après mûr examen. Leur visage , marqué par le fer rouge , les rendit reconnaissables pour tous ; de plus , on les chassa du royaume. Celte même année. Alienor, reine d'Angleterre , eut un fils qui fut appelé Jean. Cette même année, Robert, abbé de l'église de Saint-Albans, expira le jour de la fête des Apôtres Simon et Jude, après avoir noblement gouverné ladite église pendant quatorze ans. ~ Mort de Robert, évêquede Lincoln.
' M. Aufj. Thierry place le départ de Pontigny au mois de novembre ^ 168, et l'entrevue de Montmirail à Tannée suivante.
temps, Thomas, archevêque de ('antorbéry, espérant fléchir par son humilité le cœur du roi Henri, lui fît remettre, entre autres, la lettre qui suit: « J'ai désiré et désire encore voir votre visage et m'entretenir avec vous, beaucoup sans doute à cause de moimême, mais beaucoup plus encore à cause de vous. Peut-être, en voyant mon visage, vous souviendriezvous des services que je vous ai rendus , alors que j'étais dans votre faveur, et de la fidélité dont j'ai usé envers vous dans la conscience de mon âme. Que Dieu me juge et me soit en aide au jour du dernier examen, quand tous se tiendront devant son tribunal, pour recevoir selon qu'ils auront fait, dans cette vie, le bien ou le mal. Peut-être auriezvous pitié sur moi , qui suis forcé de vivre parmi les étrangers , en mendiant mon pain. Je voudrais vous voir dans votre intérêt aussi et pour trois motifs, parce que vous êtes mon seigneur, parce que vous êtes mon roi, parce que vous êtes mon fils spirituel. Comme à mon seigneur, je vous dois et je vous offre mon conseil: comme envers mon roi, je suis tenu envers vous de respectueux avertisse- Mient; comme à mon fils, je suis en droit et en devoir de vous adresser des exhortations et des réprimandes. Les rois sont oints de Ihuile sainte à la tête, à la poitrine et aux bras ; ce qui signifie la gloire, la sainteté et la force. Les rois, qui, dans les temps antiques, n'ont pas suivi les sentiers de Dieu et ont prévariqué à ses ordres, ont été privés delà gloire, de la sainteté et de la force; tels furent I. 28
Saiil et Salomon. Quant à ceux qui, après avoir péché, se sont humiliés sous la main du Seigneur, Dieu leur a rendu sa bienveillance ainsi qu^à David, Ezéchias , et beaucoup d'autres. Que Henri, mon seigneur, écoute, s'il lui plaît, le conseil de son serviteur, l'avertissement de son évêque, la réprimande de son père; qu'il n'ait plus à l'avenir ni liaison , ni communauté avec les schismatiques , et qu'il ne fasse plus aucun traité avec eux. Souvenezvous de la promesse que vous avez faite de conserver la liberté de Téglise de Dieu, promesse que vous avez déposée écrite sur l'autel, le jour de votre consécration comme roi. Rétablissez donc l'cglise de Cantorbéry , qui vous a couronné, dans l'état et dans la dignité où elle se trouvait au temps de vos prédécesseurs et des miens. Sinon, soyez certain que vous éprouverez la sévérité et la vengeance divines. »
Appel des évéqdes suffragants a l' archevêque de (Iantorbéry, — Réponse de Thomas. — Lettre de l'évêqde de Londres a Henri IL — Cette même année , les évèques suffragants de l'église de (>antorbéry ayant appris que le bienheureux Thomas , archevêque de Cantorbéry, avait lancé une sentence d'excommunication contre les observateurs et défenseurs des iniques coutumes du royaume d'Angleterre, sentence qui les comprenait implicitement eux-mén)es aussi bien que le seigneur roi, craignirent que, dans un nouvel arrêt, il ne les désignât nominativement, après les avoir excommuniés en
}»énéral, et lui adressèrent la lettre suivante, en forme d'appel et contre tout droit.
(( A leur vénérable père et seigneur Thomas , archevêque de Cantorbéry, les évéques suffragants de ladite église et tous les clercs de leurs diocèses, soumission due et obéissance. Nousavons appris par le rapport de quelques-uns , ce que nous remémorons avec inquiétude et douleur, que vous avez proféré des menaces contre le seigneur roi, que vousavt^z négligé de le saluer que vous n avez recours ni aux avis ni aux prières pour regagner sa faveur; que vous ne sentez ni n'écrivez rien de pacifique , et que votre grande sévérité exige qu'il soit retranché de Téglise. Si nous exécutions rigoureusement ce que vous avez si durement prononcé , il faudrait renoncer à toute espérance d'accommodement, et voir ce différend , qui déjà engendre le trouble , dégénérer en une haine éternelle. Et puis , beaucoup de gens conservent un souvenir ineffaçable de la bienveillance que le seigneur roi vous montrait jadis; ils se rappel tent quelle estime il avait pour vous, combien il prit plaisir à vous élever au-dessus de toug ; en sorte que ceux-là seuls étaient regardés comme heureux sur lesquels vous laissiez tomber vos regards. C'est lui aussi qui , pour empêcher que la mobilité des choses humaines pût vous faire descendre de ce haut rang, a voulu vous implanter dans les choses de Dieu , qui sont immuables ; car il espérait régner désormais heureusement et vivre dans une paix profonde, guidé par vos conseils. Aussi , pour que vous ne tentiez
436 HIiNRI 11.
pas d'nppesantir votre main sur le seigneur roi et sur son royaume , sur nous-mêmes et sur les églises et paroisses qui nous sont confiées , nous avons cherché un remède et nous vous opposons Tappel. Redoutant vos rigueurs, nous en avions déjà appelé à la face de Téglise; maintenant et pour la seconde fois, nousen appelons au pape, par écrit, et nous fixons, pour terme de cet appel, le jour de l'Ascension de notreSeigneur. Thomas , archevêque de Cantorbéry , à ses suffragants : « Je viens de recevoir la lettre de votre fraternité que je ne puis croire émanée de votre commun conseil : ce qu'elle contient est plutôt amer que consolant pour moi. Plût à Dieu qu'elle vous eût été dictée plus par un esprit de charité, que par une stricte obéissance. En vérité, je vous le dis , sans vouloir vous ofiénser, je me suis tu bien longtemps, attendant que par une inspiration divine vous eussiez rassemblé vos forces, vous qui êtes retournés en arrière au jour du combat. Je voulais voir si au moins un seul d'entre vous se présenterait à l'ennemi , ferait de son corps un rempart à la maison d'Israël , et oserait résister à ceux qui ne cessent chaque jour d'humilier le troupeau du Seigneur ; mais il n'y a eu personne ; personne ne s'est présenté. Que Dieu donc juge entre vous et moi; qu'il demande compte de la confusion de l'Église , à vous qui la gouvernez. Quoi que veuille on ne veuille pas le monde , il est nécessaire que l'Église garde la parole de Dieu , qui est son fondateur , jusqu'à ce que vienne l'heure où elle remontera de ce monde à son père. Avez-vous perdu la
mémoire? Ne vous souvient-il plus de ce que j'ai souffert , moi et l'église de Dieu , à Northampton , lorsque pour la seconde fois , le Christ , en ma personne , était traduit devant un tribunal ; lorsque le primat de Cantorbéry était accablé d'outrages adressés, tant à lui qu'à l'église de Dieu, et qu'il était forcé d'en appeler à la cour romaine? Qui a jamais vu , qui a jamais entendu dire qu'un archevêque de Cantorbéry eût été jugé , eût été condamné dans la cour du roi à donner caution , et cela encore par ses propres suffragants? Quand je me suis retiré, dites-vous, tout est tombé dans le trouble : que celui-là se l'impute, qui y a donné lieu. Car sans aucun doute la faute appartient à celui qui agit, et non pas à celui qui se retire ; à celui qui persécute , et non pas à celui qui évite l'injure. J'ai attendu dans ma cour pour voir si j'avais encore quelque insulte à éprouver, et Ton a interdit à mes officiaux de m 'obéir, même pour la moindre chose , sans la permission du roi ; on leur a défendu de rien fournir , à moi et aux miens. Mes clercs ont été proscrits, ainsi que les laïques; les hommes avec les femmes, lesfemmes avec les petits enfants à la mamelle. On a adjugé au fisc les biens de ll^glise et le patrimoine de celui qui est mort sur la croix. Une partie de l'argent a été détournée au profit du roi, l'autre au profit de l'évêque de Londres. Vous interjetez appel, dites-vous : mais croyez-vous que cet appel puisse suspendre mon autorité, et m 'empêcher de sévir contre vous et vos églises, si l'énormité de votre faute m'y contraint? Je sais bien que tout appelant forme appel
en sou nom ou au nom d'un autie. Si c'est en son nom , il en appelle de la punition qui lui est infligée, ou qu'il craint de se voir infli;;er. Je suis bien sur, par la grace de Dieu , de ne vous avoir encore causé aucun tort qui vous mette en droit de recourir à l'appel , comme à une sauvegarde. Si c'est par crainte , et d'avance , que vous en appelez, afin que je n'agisse pas à 1 avenir contre vous ou vos églises , ce n'est pas là un appel qui puisse ou doive suspendre l'autorité et le pouvoir que j'ai sur vous et sur vos églises. Si c'est au nom du seigneur roi que vous en appelez, votre sagesse aurait du savoir que les appels sont établis poiu" obvier à l'injustice , et non pour faciliter rinjuslice , pour soulager les opprimés , et non pour les opprimer plus encore. C'est pourquoi , si celui qui détruit les libertés de l Église , qui s'adjuge et envahit ses biens, n'est pas écouté quand il appelle, à plus forte raison ne le seront point ceux qui appellent en son nom. Au reste , ne croyez pas que je parle ainsi par crainte d avoir agi ou d'agir à l'avenir d'une manière irrégulière à l'égard de la personne du seigneur roi , à l'égard de son royaume, ou de vos personnes ou de vos églises. Aussi pensais-je que j'étais plutôt reprehensible pour ma longue patience , que condamnable pour ma sévérité et ma rigueur. Je termine en vous disant, en peu de mots, et en vous affirmant d'une manière fonnelle, que notre seigneur le roi ne pourra nullement se regarder comme injustement molesté, s'il encourt une sévère censure, puisque sollicité maintes fois , et toujours régulièrement , par
le seigneur pape et par moi , il s est refusé à toute satisfaction. » Dans la même lettre, Tarchevêque donna à Gilbert , évêque de Londres , en vertu de Tobéissance qui lui était due , Tordre suivant : « Dans le terme de quarante jours, après ma lettre reçue , ayez soin de restituer en entier, sans aucun prétexte et délai , tout ce que vous avez touché ou détourné au profit de votre église , sur les églises et bénéfices de mes clercs, qui ont été bannis du royaume avec moi et pour moi , revenus que vous avez en garde par ordre du roi. » Dès que Tévêque eut reçu cette lettre, il écrivit au roi d Angleterre, en ces termes :
» Il a semblé bon à votre excellence que les églises des clercs de 1 archevêque qui se trouvent dans le diocèse de Londres ou dans celui de Cantorbéry, soient placées sous notre garde. C'est un fardeau que nous avons accepté (Dieu en est témoin) par pure charité, afin que si par bonheur quelqu'un de ces clercs rentrait en grâce auprès de vous , nous lui rendions intégralement son bien. Or, Farchevêque, qui se tient en embuscade, surtout contre ma personne , cherche les occasions, et s'efforce de me nuire, à moi spécialement, dans une chose où je cherchais à être utile aux autres. Il m'a adressé une lettre, m'ordonnent , au nom de Tobéissance , de ne pas manquer de restituer à lui et à ses clercs, tout ce que j'ai touché sur leurs revenus. Aussi je supplie votre sublimité de confier à un autre , selon qu'elle le jugera convenable, la garde des susdites églises. La somme s'élève pour le moment h cent huit livres , quatorze
Ui) HENRI 11.
^ols et six deniers. Permettez-moi , je vous prie, de la mettre en sûreté chez quelque autre, jusqu'à ce que le Seigneur ait décidé quelle doit être Tissue de toute cette affaire. »
Lettre du pape a Thomas. — Simon abbé de Saiist- Albans, — Discorde entre le roi de France et le roi d'Angleterre. — L'an du Seigneur ^167^ le pape Alexandre écrivit en ces termes, à Thomas, archevêque de Cantorbéry : « Marchant sur les traces des pontifes romains, Pascal et Eugène nos prédécesseurs d'heureuse mémoire , nous vous accordons pleinement h vous et à vos successeurs légitimementélus, la primatie de Péglise de Cantorbéry, ainsi qu'il appert qu'elle a été possédée par Lanfranc , Anselme et leurs autres prédécesseurs. Tout ce qui touche évidemment à la dignité et au pouvoir de la sainte église de Cantorbéry, nous le confirmons par la teneur du présent écrit, ainsi qu'il appert que vos prédécesseurs l'ont possédé en vertu de l'autorité du siège apostolique aux temps du bienheureux Augustin. » La môme année, Kobert, évêque de Lincoln, homme d'une grande humilité , s'endormit dans le Seigneur , le septième jour avant les calendes du mois de février. Cette même année, Simon, prieur de l'église de Saint-Albans, le jour de l'Ascension de notre Seigneur, fut élu abbé de cette même église et consacré solennellement devant le grand autel du monastère , par Gilbert, évêque de Londres. Vers le même temps aussi la guerre éclata entre les rois de France et d'Angleterre. Chaumont
ANNEE H 68. iH
près de Gisors , lut brûlé par les Normands : plusieurs chevaliers et citoyens furent faits prisonniers. En représailles, le roi de France incendia la bourgade dAndely; mais en regagnant la France le rtiéme jour, il perdit plus de mille des siens en route. Peu après dans un bourg du Perche, un grand nombre de chevaliers français furent faits prisonniers par les Normands.
Henri II écrit a Uenauld , évéque de Cologne. ~ L'an du Seigneur >I>I 68, le roi d'Angleterre Henri, irrité contre -le pape Alexandre de ce qu'il avait accordé }a primatie du royaume d'Angleterre, à Thomas archevêque de Cantorbéry, écrivit la lettre qui suit à P«enauld, archevêque schismatique de Cologne et ennemi déclaré du pape : « Depuis longtemps je désirais avoir une juste occasion de n#e détacher du pape Alexandre et de ses perfides cardinaux, qui se font fort de soutenir contre moi ce traître félon Thomas , archevêque de Cantorbéry. Aussi sur l'avis de mes barons et du clergé, je suis sur le point d'envoyer à Rome des hommes illustres de mon royaume , l'archevêque d'York, l'évêque de ïondres, l'archidiacre de Poitiers, Richard de Luci, Jean d'Oxford : ils sont chargés de faire une déclaration publique et manifeste, tant en mon nom, qu'au nom de mes sujets dans le royaume et dans toutes les autres terres que je possède; ils demanderont au pape Alexandre et à ses cardinaux , que désormais ils ne tiennent plus ce traître félon sous leur sauvegarde, mais qu ils me
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délivrent do lui , cdiii que je puisse avec Tavis du clerçé en nommer un autre au siège de Cantorbéry. Ils exigeront aussi la révocation et la nullité de tout ce que Thomas a fait ; ils prieront aussi le pape de faire devant eux le serment public , que lui et ses successeurs maintiendront à perpétuité, autant qu'il sera en eux , vis-à-vis de moi et des miens, les coutumes royales du roi Henri mon aïeul, dans leur intégrité et plénitude. Mais s'il arrive que la cour romaine se refuse à quelqu'une de mes demandes , ni moi , ni mes barons, ni mon clergé ne lui conserveront plus aucune obéissance : bien plus nous renierons publiquement le pape et tous les siens. Quiconque des lors sera trouvé dans ma terre avec Fintention d'adhérer encore au pape , sera banni du royaume. C'est pourquoi nous vous prions comme notre très-cher ami , d'envoyer veris nous au plus tôt et en écartant toute cause de délai , le frère hospitalier Ernald , qui , de la part de l'empereur et de la vôtre , puisse servir de guide à mesdits messagers, tant en allant qu'en revenant sur les terres de Tempereur. Adieu. » Les clercs et les scribes du seigneur roi, ont raconté que celte lettre avait été dictée sur son ordre par Gilbert, évêque de Londres, pour la ruine du seigneur pape , de Thomas , archevêque de Cantorbéry et de l'église d'Angleterre. Il arriva qu'une nuit où ce même Gilbert était étendu dans son lit , cherchant les moyens de nuire à l'archevêque qui n'avait pour Inique sa bonne conscience , et qu'il s'occupait de la teneur de celte lettre, tissu d'iniquités, il entendil
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une voix terrible qui venait du ciel , et qui lui disait distinctement : « Gilbert Foliot, Gilbert Foliot, tandis « que tu te livres à ces pensées , ton Dieu est Asla- '« roth. » /
Lettre du pape Alexandre a l'évéque de Loîsdkes, Gilbert. — Réponse de l'évêque. — Vers le même lemps, le seigneur pape Alexandre écrivit en ces termes à Gilbert, évêque de Londres, relativement à Taflaire de Téglise de Cantorbéry : « Nous ne pensons pas que vous ayez perdu le souvenir de toutes les instances que nous a faites jadis notre très-cher fils on Jésus-Christ , Henri , Tillustre roi d'Angleterre , pour obtenir de nous votre translation du siège d'Hereford , dont vous étiez investi , à celui de Londres. Pour nous faire accéder à sa demande, il alléguait nécessité majeure et profit, assurant que cette ville était en quelque sorte la demeure des rois , et que , d'après Testime qu'il avait pour votre piété et votre sagesse éminentes, il désirait vous avoir plus près de lui, afin d'user temporellement et spirituellement de vos conseils dans tout ce qui pouvait servir au salut des âmes, dans tout ce qui pouvait contribuer îi Tagrandissement et à la prospérité du royaume. Alors, considérant de quelle utilité votre piété et votre sagesse pourraient être pour le salut de ce même royaume et du roi lui-même, ainsi que le profit qui pourrait résulter de ce changement, nous avons cédé volontiers à ses instances et nous avons permis que vous fussiez promu h Lévèché de Londres. Aussi, plus nous avons
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mis (le complaisaïue à remplir son désir et sou bon vouloir à votre égard, plus nous avons travaillé pour votre élévation et honneur, plus maintenant vous devriez , en bonne conscience , mettre tous vos soins à faire prospérer et à fortifier l'église, plus vous devriez nous faire voir par des efforts et des faits évidents que vous cherchez à atteindre ce résultat qu'attendait ledit roi Henri , et que nous espérions nousmêmes. Et cependant vous êtes parfaitement informe que ledit roi détourne son cœur du respect dû à la sainte église; qu'en une foule de cas, dans les appels ou dans les messages qu'il nous adresse, il communique avec des gens excommuniés nominativement, et avec des schismatiques; qu'il se confédéré avec eux, et qu'il semble persécuter et combattre l'église, en forçant notre vénérable frère Thomas , archevêque de Cantorbéry, à se tenir éloigné du royaume. C'est pourquoi nous adressons à votre sollicitude , prière, avis et ordre de vous adjoindre notre vénérable frère Robert, évêque de Hereford , d'aller trouver ledit roi, de l'avertir, de l'exhorter et d'insister auprès de lui, pour qu'il renonce à ses mauvais desseins ; qu'il donne satisfaction, comme il est convenable, dans ce en quoi il a péché; qu'il se désiste tout à fait de ses entreprises coupables; qu'il chérisse son créateur avec un cœur pur ; qu'il regarde avec son respect habituel sa sainte mère l'église romaine ; qu'il n'en interdise pas l'entrée à ceux qui veulent la visiter; qu'il ne prohibe en aucune façon les appels qui lui sont adressés; qu'il demeure ferme et inébranlable
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dans le respect qu'il doit avoir pour le bienheureux Pierre et pour nous , en rappelant et en réintégrant avec bonté dans son siège notre vénérable Thomas, archevêque de Cantorbéry ; qu'enfin il ouvre son enrur à lindulgence et à la piété, pour que celui par qui les rois régnent lui conserve sur la terre son royaume temporel, et lui fasse dans le ciel une part au royaume éternel. Mais s'il ne se corrige de ses erreurs au plus vite, qu'il craigne que le Seigneur ne se courrouce enfin de tant de fautes; qu'il redoute pour lui et pour les siens les effets de la vengeance divine ; et qu'il sache que nous-mêmes nous ne pourrions prendre plus longtemps tout ce mal en patience. Au reste, nous parlons ici moins pour nous que pour lui, dont la gloire-et Thonneur sont nos vœux les plus chers. »
Gilbert répondit : « En recevant, très-cher père en Jésus-Christ, vos ordres avec le respect qui leur est du , nous nous sommes hâté d'aller trouver votre cher fils, l'illustre roi d'Angleterre, et nous nous sommes présenté à lui après nous être adjoint notre vénérable frère, l'évêquede Hereford, ainsi que vous nouslaviez mandé. Alors nous lui avons mis sous les yeux tout ce qui était contenu dans la lettre que vous nous aviez envoyée. Tantôt en Je suppliant, tantôt en le réprimandant avec tous les éjjards dus à la majesté royale, nous l'avons exhorté avec fermeté et instances à donner satisfaction , à se laisser toucher par nos avertissements, et à ne pas tarder de rentrer dans la voie de la vérité et de la justice , s'il avait dévié du droit che-
min. Nous lui avons conseillé de se rendre à vos avis pieux et paternels ; de se désister tout à fait de ses entreprises mauvaises; de chérir Dieu avec un cœur pur, d'avoir pour sa sainte mère Téglise romaine le respect accoutumé , de ne pas en interdire Tentrée à ceux qui veulent la visiter , de ne plus prohiber les appels qui lui sont adressés , de demeurer ferme et inébranlable dans le respect qu'il doit avoir pour le bienheureux Pierre et pour vous , en rappelant et en rétablissant avec bonté notre père et seigneur Far cheveque de Cantorbéry , de se livrer aux œuvres de piété , de ne pas molester les gens d'église , et de ne plus souffrir qu'ils soient molestés ni par lui ni par d'autres, afin que celui par qui régnent les rois lui conserve sur la terre son royaume temporel , et lui fasse dans le ciel une part au royaume éternel ; l'avertissant enfin que s'il ne se rendait pas à ces conseils salutaires, votre sainteté, qui a soulfert jusqu'ici patiemment, ne pourrait plus, désormais, prendre le mal en patience. Le roi nous a beaucoup remercié de notre démarche, et il nous a répondu sur chaque chose avec une grande modestie de cœur. Il nous a assuré, en premier lieu, qu'il n'avait jamais détourné son esprit de vous , et qu'il avait toujours eu dessein , tant que vous lui garderiez votre faveur paternelle , de vous chérir comme un père , de vénérer et d'honorer la sainte église romaine , d'écouter humblement et d'exécuter vos ordres sacrés , sauf sa dignité et celle de son royaume. Si quelquefois il ne vous a pas regardé avec sa révérence accoutumée,
il Cil donne pour motif qu'après avoir combattu pour vous au besoin de tout son cœur , de toute son âme, de toutes ses forces, il n a pas obtenu de votre sainteté la réponse qu'il méritait, lorsqu'il a eu besoin , à son tour , de recourir à vous par ses députés , mais qu au contraire il a éprouvé un refus dans presque toutes ses demandes, ce qui lui cause chagrin et honte. Confiant en vous comme en un bon père qui écoute les doléances de son fils, il attend et espère de vous un accueil plus favorable el persévère , avec une fermeté inébranlable , dans la fidélité (ce sont ses expressions) qu'il doit au bienheureux Pierre et à vous. Il n'empêchera personne d'aller, selon sondésir , visiter votre sainteté ; du reste , assure-t-il , il ne Fa pas défendu jusqu'ici. Quant aux appels , d'après l'antique coutume de son royaume , il est de son droit et de son honneur de ne laisser aucun clerc de son royaume former appel vers vous pour une cause civile , avant qu'il ne lui ait préalablement donné autorité et mandat pour exercer ce droit \ Si, cette formalité étant remplie , il ne lui est pas fait droit, il interjettera appel quand il voudra , sans que luimême s'y oppose en aucune façon. Si votre droit et honneur est lésé en la personne de qui que ce soit , il proniet de réparer ce tort le plus tôt possible avec l'aide de Dieu , en réunissant en concile toutes les
* Ou ( avec le texte de la variante que la phrase suivante parait autoriser ) ... Avatii que ce clerc n'ait mis à Vépreure, povr qu'il lui soit fait droit ^ ï autorité et lu justice royales.
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églises de son royaume Quant à Tempereur dont vous voulez parler, quoiqu'il le connût pour schismalique, il ne savait pas que vous l'eussiez excommunié jusqu'à présent. Si votre déclaration le lui annonce, et qu'alors il se trouve avoir fait alliance avec lui ou quelque autre excommunié, il promet de se rétracter en plein concile sur l'avis des prélats de son royaume. Quanta notre père, l'archevêque de Cantorbéry , il assure qu'il ne l'a aucunement banni de son royaume, et que , de même qu'il en est parti de sa propre volonté, de même il lui sera libre de revenir sans être inquiété dans son église lorsque sa colère sera passée: pourvu toutefois qu'il donne satisfaction sur les fails dont le roi se plaint , et qu'il ait l'intention d'observer dans leur entier les coutumes royales auxquelles il a prêté serment. Enfin, si quelque personne ecclésiastique ou si quelque église prouve qu'elle a été molestée par le roi ou par les siens , il s'engage à donner pleine satisfaction, sur l'avis du clergé de son royaume. Telles sont les réponses que nous avons reçues de notre seigneur le roi , raisons qui sembleraient fort plaider pour sa cause , d'autant plus qu'il promet de se soumettre au jugement du clergé de son royaume pour tout ce qu'on lui reproche. Aussi croyons-nous devoir supplier votre excellence d'avoir ces considérations devant les yeux , de ne pas écraser le roseau ébranlé, de ne pas éteindre le lin fumant , de retenir pour un temps dans les bornes de la modération, si vous voulez y consentir , ce zèle saint dont vous êtes enflammé pour venger toute injure faite à l'église
de Dieu , de ne prononcer ni sentence d'interdit , ni arrêt qui retranche définitivement de l'église; de peur que vous n'ayez à déplorer le malheureux bouleversement de tant d'églises , et que vous ne détourniez à tout jamais de votre obéissance ( ce dont Dieu nous garde !) le roi lui-même et tous ses sujets avec lui. La fierté du sang royal ne se laisse dompter que quand elle a vaincu d'abord , et elle cède sans rougir quand elle a été la plus forte. Si toute cette affaire avait pour résultat de faire tout perdre à monseigneur de Cantorbéry et de le forcer à un exil perpétuel, s'il devait arriver (ce dont Dieu nous garde!) que TAngleterre n'obéît plus désormais à votre autorité , ne serait-il pas aujourd'hui bien préférable de patienter pour un temps que de s'a! andonner ' à un zèle si sévère et si rigide. Et puis, si la persécution ne parvient pas à détacher la plupart d'entre nous de votre obédience, il ne s'en trouvera pas moins quelqu'un qui courbe les genoux devant Baal , et reçoive, sans aucun respect pour la religion . le pallium de Cantorbéry des mains de l'idole. Il ne manquera pas non plus de gens qui nous chasseront de nos sièges et de nos chaires pour s'en emparer , et qui obéiront avec ferveur au faux dieu. Déjà beaucoup prédisent l'événement , hâtent de tous leurs vœux les jours du scandale et voudraient que les droits sentiers fussent
* Desieruisse. Je propose ; ileserviisse^ et plus loin, je lis : Quod si pîures e.r nobis ah obecHèntià... Au lieu de quid enim qtwd plnris est nobis, .si ah ohedieniid...
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changés en sentiers tortueux. C'est pourquoi , trèssaint père, ce n'est pas seulement sur nos propres calamités que nous redoutons d'avoir à pleurer et a frapper nos poitrines; car si vous ne remédiez à ces maux en toute hâte , nous craignons pour l'église de Dieu un second bouleversement; et alors , la vie nous étant à charge , nous souhaiterions être morts le jour même où nous sommes nés. » Cette même année, Thomas, archevêque de Cantorbéry, excommunia Alain de Neuilly , qui retenait dans les fers son chapelain , Guillaume. A peu près vers le même temps, Conan , comte de la petite Bretagne , laissa pour héritière, en mourant, une fille qu'il avait eue de Constance , sœur du roi d'Ecosse , et que le roi d'Angleterre , Henri , fit épouser à son fils Geoffroi. Henri s'occupa de mettre la paix en Bretagne , et se concilia Tespritdu clergé et du peuple de cette province.
Lettre du pape a Henri 11 ; et a l'archevêque Thomas. — L'an du Seigneur 4469, le pape Alexandre écrivit en ces termes au roi des Anglais, relativement à l'affaire de l'église de Cantorbéry : a Combien de fois, et avec quelle paternité et quelle bienveillance j ai sollicité votre excellence royale ; combien de fois je vous ai exhorté par mes lettres ou par mes légats , à vous réconcilier comme vous le deviez avec notre vénérable frère Thomas , archevêque de Cantorbéry, ainsi qu'à lui rendre, à lui et aux siens, leurs églises et tout ce qui leur a été enlevé; ce sont là des choses que la prudence de votre subli-
mité n'ignore pas, puisqu'elles sont aujourd'hui connues et avérées dans presque toute la chrétienté. Mais comme nous n'avons pu nullement réussir, comme ni prières ni caresses n'ont pu adoucir le courroux de votre âme , nous sommes devenu triste et chagrin , et nous sommes affecté d'avoir vu nos espérances si souvent frustrées ; surtout parce que nous vous aimons sincèrement dans le Seigneur , comme un très-cher fils, que menace niaintenant un grand péril. En effet, d'après ce qui est dit dans rÉcriture : « Pousse des cris , ne cesse pas , que ta « voix résonne comme une trompette, et annonce « leurs crimes à mon peuple, » nous avons pensé que nous ne pouvions plus supporter, comme précédemment votre endurcissement , sans compromettre la justice et notre salut. Désormais , quoi qu'il veuille faire , nous ne fermerons pas la bouche à l'archevêque , ni ne lempêcherons d'exécuter librement ce qu'il croira de son devoir , et de venger les injures faites à son église et à lui par le glaive de la sévérité ecclésiastique. » Le même pape envoya en même temps à l'archevêque de Cantorbéry des lettres dont voici la teneur : « Nous avons attendu longtemps avec patience et bonté , le changement du roi d'Angleterre , et nous Tavons averti souvent de rentrer en lui-même, par des paroles douces et amicales , quelquefois même par des paroles dures et très-rudes. Mais si ceux qui occupent les possessions et les revenus j qui par juridiction appartiennent à vous et à votre église , persistent à refuser de vous les ren-
cire ' , usez contre eux de la justice ecclésiastique, sans vous arrêter à tous les appels qu'ils auraient pu former, sauf toutefois la personne du roi , de sa femme et de ses fils , et en usant de la prudence et de la circonspection qui conviennent à la modération pontificale. »
L' ÉvÊQUE DE Londres est excommunié . — Vers le même temps , Gilbert évèque de Londres , ayant convoqué le clergé et le peuple de la vi Ile dans Téglise de Saint-Paul , le premierdimanche du carême, en appela à Laudience de la cour de Rome , pour se soustraire à la sentence de Thomas, archevêque de Cantorbéry. En effet, il avait été maintes fois sommé par ledit archevêque de rendre à ses clercs leurs égalises et leurs bénéfices que le roi l'avait chargé d'administrer, ainsi que tous les revenus qu'il en avait tirés; mais comme il avait persévéré dans la désobéissance à ses ordres canoniques sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres , l'archevêque qui n'était nullement informé du dernier appel de Gilbert, l'excommunia solennel lement à Clairvaux, le jour des Rameaux, comme fauteur des iniques coutumes royales, et lui adressa le message suivant : « Thomas, par la grâce de Dieu, archevêque de Cantorbéry, et légat du saint-siége apostolique, à Gilbert, évêque de Londres. Plût à Dieu que ce fût un vrai frère, qu'il évitât le mal et qu'il fit le bien !... Nous avons supporté vos excès , tant que cela a été permis, et plaise
* ?ious rétablissons le sens probable de ce passajjc incomplet.
à Dieu que la mansuétude de notre patience , qui nous a déj i été si funeste, ne tourne pas à la ruine ' de toute TÉglise. Comme vous avez toujours abusé de notre patience, et que vous n'avez voulu écouter ni le seigneur pape , ni nous-mêmes , quand nous vous parlions dans Tintérêt de votre salut , mais qu'au contraire votre endurcissement est devenu pire de jour en jour ; la nécessité nous force, le devoir, la raison et le droit nous décident à vous frapper d'anathènje pour des motifs clairs et justes. Aussi nous vous avons excommunié et retranché du corps du Glirist , c'est-à-dire de TEglise , jusqu'à ce que vous ayez donné satisfaction , comme il convient. Nous vous ordonnons donc, en vertu de l'obéissance que vous nous devez , et pour ne pas mettre en danger votre salut, votre dignité, et votre état ecclésiastique, de vous abstenir, dans la forme voulue par l'Église, de tout commerce ovec les fidèles , de peur que votre contact ne flétrisse et ne frappe de maie mort le troupeau du Sei^'ueur, tandis que vous auriez dû lui donner le souffle de vie, en l'instruisant par vos leçons, et en le réformant par vos exemples. » l^'évèque de Londres, après avoir formé appel, se soumit sans murmurer à la sentence portée contre lui , et à Tordre de l'archevêque , et s'abstint complètement de paraître à l'église. L'archevêque , en même temps , écrivit au doyen et au clergé de l'église de Londres , pour leur commander, au nom de l'obédience, de
' Pnniniiam^ il faut lire peniiciem.
s'abstenir totalement de comniuniquer avec leur évêque. Celte môme année, Alienor, fille du roi d'Angleterre , épousa Alphonse , roi de (^astille.
Lettre de Henri 11 a l'évêque de Londres.— Vers le même temps , le bruit de rexcommunication de Gilbert ^ évêque de Londres, étant venu aux oreilles du roi , et ledit évêque Ten ayant lui-même averti , il lui écrivit une lettre de consolation , en ces termes : ' l'ai appris le désagrément que vous cause, à vous et h d'autres personnes de moniroyaume, ce misérable et traître Thomas , qui est mon ennemi , et je suis aussi affecté qu'il se soit attaqué à votre personne que s'il avait vomi son venin sur moi-même. Aussi , sachez pour sûr que je donnerai tous mes soins , par le moyen du seigneur pape , du roi de France, et de tous mes amis , à ce qu'il ne puisse pins nuire à l'avenir , ni à nous ni à notre royaume. Je vous donne par conséquent l'avis et le conseil de n'avoir pendant ce temps l'esprit troublé en aucune façon ; et saciiez pour sûr que si vous voulez vous rendre à Rome, je vous fournirai sur mon trésor, honorablement et suffisamment de quoi vous défrayer de votre voyage. »
Deux légats dd pape sont chargés de concilier le ROI ET l'archevêque. — Lettre DU ROI AU PAPE. — Cette même année, le souverain pontife envoya deux légats à latere , Vinien et Gratien , chargés de rétablir la paix entre le roi d'Angleterre et l'archevêque de Can-
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torbéry. Mais quoique leur pouvoir fut égal, leurs opinions sur cette querelle étaient différentes; et des hommes qui dès le principe avaient manifesté des sentiments tout contraires ne purent amener un arrauijement définitif. En effet, Gratien ne trouva pas laveur auprès du roi , pas plus que Vinien auprès de Tarchevéque. Ils se présentèrent, à Bayeux en Normandie , devant le roi et Tarchevêque, pour y traiter de la paix ; et au moment où, après d'interminables conférences, tout le monde pensait que la paix était conclue, Guillaume, archevêque de Sens, envoya aux légats une lettrequi portait que, selon qu'ilsen avaient reçu Tordre du seigneur pape , ils ne devaient rien terminer sans son aveu. Alors les deux légats , après une négociation infructueuse, quittèrent la cour du roi. Car le roi n'avait voulu faire la paix avec l'archevêque à aucune condition , à moins que ce dernier ne promît d'observer les iniques coutumes et dignités de son royaume : ce qui paraissait odieux aux légats eux-mêmes.
Cette même année, Gilbert, évêque de Londres, passa la mer pour faire acte de présence devant le seigneur pape, et lui exposer les causes de son appel. Lorsqu il fut venu trouver le roi d'Angleterre en Normandie, ils se mirent à comploter tous deux et à chercher de quelle ruse ils se serviraient pour perdre le bienheureux Thomas, archevêque de ('antorbéry, et pour dénigrer sa cause si juste aux yeux du souverain pontife. Enfin ils s'arrêtèrent à ce projet. Le roi enverrait à Rome une ambassade solennelle
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avec des lettres dans lesquelles il déclarerait forinelle- • ment au seigneur pape que, si sa sévérité n'écrasait du pied Forgueil de Thomas, archevêque de Cantorbéry, lui-uiome , tous ses barons , tout le clergé d^Angleterre renonceraient à son obéissance. Voici quelle était la teneur des lettres qui furent transmises au pape. « Votre sérénité ne sait que trop , très-saintpère, à quelles attaques nous sommes en butte, moi et ma terre *, de quelles injures nous sommes accablés par ce Thomas, qui s établit mon adversaire, sans qu'en bonne conscience j'aie rien faitqui ail pu m'attirer une telle humiliation. Voici qu'aujourd'hui à ses outrages précédents , qui sont innombrables , il en ajoute un nouveau , en ne cessant d'accabler un innocent. C'est, dit-iL avec l'appui de votre autorité qu'il a enfermé dans les liens de l'anathème des fils fidèles et dévoués de l'église romaine, les évèques de Londres et de Salisbury , sans avoir contre eux aucun motif raisonnable d'inimitié. Combien tout cela est intolérable pour moi, combien votre réputation et la mienne en souffrent , ce sont là des choses que votre , prudence n'ignore pas sans doute. Je vois de plus que votre paternité s'éloigne de moi comme d'un homme abandonné, puisqu'elle permet, pour augmenter mon humiliation, que je sois en proie à cet homme chargé de crimes, qui est mon ennemi, et puisque la modération de vos corrections paternelles ne réprime
' Terra. La chose pourPhomme : men terra, mes hommes. La propriété du sol est la hase de la souveraineté féodale.
pas la violence de ses injures. Je supplie donc humblement, et j'adjure (j'en ai le droit) votre eminence de montrer par laits et œuvres Taffection que vous devez avoir pour votre fils, en daignant réparer sans délai le tort fait à moi-même, à mes seigneurs et à mes gens, et en déclarant nul et vain tout ce que mon adversaire a entrepris, au mépris de tout droit, contre moi et contre mes seigneurs, clercs ou laïques. Vous êtes d'autant plus tenu en bonne justice de consentir aux demandes que nous adressons à votre paternité que nous avons accédé aux demandes que vous nous avez adressées par vos légats Vinien et Gratien. Vous vouliez que nous rendissions à l'archevêque de Cantorbéry, trop de fois nommé, son archevêché et notre faveur. Et nous , quoiqu'il fût sorti du royaume sans notre aveu et sans aucune violence de notre part, nous avons faittaire notre dignité, et avons consenti devant lesdils légats, devant huit archevêques et évêques et une foule d'abbés , sauf les dignités de notre royaume, à ce qu'il y rentrât librement et en paix, qu'il recouvrât toutes ses possessions telles qu'il les avait en sortant du royaume, lui et tous ceux qui sont bannis avec lui ou pour lui. Nous prions donc instamment votre sérénité de considérer l'Iionneur et Futilité que nous avons procurés à vous et à votre cour, et qu'il ne tient qu'à vous que nous lui procurions encore , et d'envisager désormais l'affaire sous^une face qui ne permette plus aux malices doucereuses de ce traître perfide d'abuser de votre simplicité. Nous vous prions, par conséquent, de faire
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droil à notre demande , en donnant rabsolution à ceux qui sont excommuniés, et de faire en sorte quMI ne puisse pas répandre sur d^autres le venin de Texeommunication. Si malgré tout nous ne sommes pas exaucés dans nos justes réclamations, il nous faudra désespérer de votre bienveillance, et nous serons forcés de pourvoir d'une autre manière à notre sécurité. Comme tout ce que nous avons à vous communiquer serait difficilement contenu dans cet écrit, nous envoyons aux pieds de votre paternité nos clercs et amis Robert, archidiacre de Salisbury, et Robert (?) Rarre , qui vous exposeront plus au long tout ce qui a été fait, et nos autres intentions. »
Le pape écrit a Thomas. — Les ambassadeurs du roi se rendirent donc à la cour romaine, remirent ses lettres au seigneur pape , lui exposèrent le reste de leur mission, et s'efforcèrent surtout de le bien disposer en faveur du roi par de magnifiques présents et des paroles caressantes. S'ils réussirent ou non, c'est ce qu'on peut voir dans la lettre apostolique adressée au bienheureux Thomas de Cantorbéry. Dans un premier message, le pape lui écrivit : « Votre prudence sait quelle activité et ardeur notre trèscher fils en Jésus-Christ, Henri, l'illustre roi d'Angleterre , apporte au gouvernement de son royaume : pour y maintenir la stabilité , il veut s'appuyer sur l'autorité de l'église romaine et demande que^ous conservions inviolables et entières les antiques coutumes et dignités de son royaume. Comme il nous
a demandé avec instance que nous nommions Tarclievêque d'York aux fonctions de légat dans toute TAn jleterre , nous avons pris en considération le danger des temps, et nous avons accordé au seigneur roi des lettres qui donnent les pouvoirs de légat audit archevêque. Mais avant d'obtenir notre assentiment , les députés du roi nous ont promis en foi et vérité, et se «ont offerts à prêter le serment que les lettres de légation ne seraient pas remises à Tarclieveque d'York sans votre volonté. » Dans d'autres lettres , le même pape recommanda à Farchevêque de Cantorbéry, et lui enjoignit, au nom de l'obédience qu'il lui devait, de ne lancer contre le roi , contre son royaume , ou contre les, personnes constituées en dignité, ni interdit, ni excommunication , ni sentence de suspension , à moins que ledit roi, persévérant dans son opiniâtreté, ne lui eût pas rendu sa faveur avant le commencement du carême , et eût refusé de restituer à lui et aux siens leurs biens con6squés : ce qu'il devait faire pour le salut de son Ame et de son royaume , ainsi que pour la tranquillité perpétuelle de ses héritiers.
LePAPEKCRIT au SOUDAN d'IcONIUM pour sa CONVERSION.
— - Le SOUDAN REÇOIT LE BAPTÊME. — EuviroD vcrs la même époque , le seigneur pape envoya cette lettre écrite avec élégance au Soudan d'iconium, qui se proposaitde recevoir lesacrement du baptême, etquidésiraitêtre instruit dans la loi chrétienne : « Alexandre, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, au Soudan
i(H) HENRI H.
criconium. Qu'il connaisse la >érilé, et qu'il lijoarde, rayant connue! Nous avons appris par votre lettre, et par le rapport fidèle de vos députés , que vous souhaitez de vous convertir au Christ. Vous avez déjn reçu , à ce que nous avons entendu dire, le Pentaleuque de Moïse, les Prophéties d'Isaïe et de Jérémie , les Epîtres de saint Paul , TEvangile de saint Jean et de saint Matthieu ; et vous demandez aujourd'hui qu'on envoie vers vous un homme bien orthodoxe , qui vous instruise en notre lieu et place pliis pleinement dans la loi du Christ. C'est avec une bienveillante faveur que nous avons accueilli votre demande recommandable aux yeux de Dieu. Aussi ferons-nous en sorte que nous envoyions vers votre excellence des gens qui, en fait desaine doctrine et d'avis salutaires, remplissent auprès de vous les fonctions du saint-siége apostolique , et dont les mœurs et les mérites ne s'éloignent pas de l'honnêteté ainsi que de la pureté de la science évangélique. Vous nous suppliez aussi de vous exposer dans une lettre le fond, et en quelque sorte la série des principes de notre foi : nous consentons volontiers à votre désir, et nous vous les présenterons sous forme d'abrégé, sans pouvoir approfondir la matière. Ce que vous devez croire pieusement et fidèlement, c'est qu'il n'y a qu'un seul Dieu , mais de façon que l'attribut de la déité , c'est d'être une en substance et triple en personnes. Car il y a Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit; mais le Père , le Fils , et le Saint-Esprit sont un , quoiqu'il y ait cette distinction entre les personnes, que
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le Père n'est pas le Fils, que le Fils n est pas TEsprit- Saiiil, et que IKsprit-Saint n'est ni le Pèreni le Fils. La chose sans doute est difficile à comprendre et dépasse toute la sagacité de la raison humaine. Mais plus elle est difficile à croire , plus il est heau d'avoir le mérite de la foi. Sans doute on ne peut trouver de comparaison exacte ^ pour rendre cette unité et trinité à la fois qui est en Dieu ; sans doute les paroles manquent pour parler dignement de cette essence. Nous l'essaierons cependant autant que faire se pourra. Mais nous serons comme des gens qui balbutient; car, pour vous expliquer des choses ineffables , nous ne pouvons que nous servir d'un langage fait pour les choses qui passent. L'apôtre Paul dit : « Lesperfec- « tions invisibles de Dieu , sa puissance éternelle et sa « divinité sont visibles parla connaissance que les choie ses créées nous en donnent. " Voyez , par exemple , l'esprit de l'homme : considérez le corps solaire; la ressemblance ne sera que bien imparfaite : votre œil sera ébloui , mais enfin vous pourrez vous faire quelque idée de la trinité. Il y a dans l'esprit de l'homme rintelligence , la mémoire et la volonté. Nous appelons esprit la mémoire, esprit 1 intelligence , esprit la volonté. Mémoire, intelligence, et volonté sont un seul esprit ; et cependant la mémoire n'est ni Tintelligence ni la volonté. Dans le corps solaire, je vois le rayon, je sens la chaleur, je reconnais la splendeur. Ce sont trois propriétés d'un seul être, et cependant chacune d'elles est distincte des deux autres. De uïême , dans cet ineffable , inénarrable et glorieux
mystère de la déité , le Fils est distinct du Père, et le Saint-Esprit est distinct de Tun et de Tautre. Quoique le Père, le Fils et le Saint-Esprit soient chacun de même substance, de même pouvoir, et de même gloire , ce ne sont pas cependant trois Dieux; mais c'est une seule substance et un seul pouvoir en trois personnes, et, réciproquement, ce sont trois personnes en une seule substance. Cette profession de notre foi ne tire pas seulement son origine du Christ ou de ceux qui ont suivi sa loi , mais encore on en trouve la base dans Moïse, dans les patriarches et dans les prophètes. Dans le livre de Moïse on trouve cette déclaration de Tunité de Tessence divine : « Écoute , Israël, le Seigneur ton Dieu est un. » Et ailleurs : « C'est moi qui suis le Seigneur ton Dieu , qui « t'ai tiré de la terre d Egypte : tu n'auras pas d'autres (( dieux que moiV » Dieu lui-même faitvoir évidemment la pluralité des personnes quand il dit : « Faisons « l'homme à notre image et à notre ressemblance. » Et le Verbe de Dieu , c'est le fils de Dieu , ainsi que l atteste saint Jean : «Au commencementétaitleVerbe,et <( le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Toutes « choses ont été faites par lui , et rien de ce qui a été « fait n'a été fait sans lui.» Vous voyez que la parole du Père s'adresse au Fils et au Saint-Esprit , puisqu'il se sert au pluriel de ces deux termes : « Faisons et <• notre.» En effet, c'est par le Verbe etparl'Esprit-Saint que le Seigneur Dieu a tout fait, comme le témoigne
* Le Maistrc do Sacy traduit : Vous u'<ivrez point de dieux eirangers devout moi. «'* ■•'-
le prophète David : «Par le Verbedu Seijjneur les cieux » ont étéafiermis, et par le souffle de sa bouche, etc. ...» Le même prophète découvre avec grandeur le mystère de la i rinité, quand, dans le même verset, il insiste et répète trois fois ce seul mot , Dieu : « Que le Sei- « gneur Dieu nous bénisse, le Seigneur notre Dieu; que « le Seigneur Dieu nous bénisse, et que tous les pays de a la terre le craignent. » Saint Jean, que j'ai déjà cité, dit dans son épître canonique : « Il y en a trois qui ren- « dent témoignage dans le ciel; le Père , le Fils , et le « Saint-Esprit , et ces trois sont une même chose. » Le prophète ïsaïe dont vous possédez le livre, atteste qu'il a entendu les Séraphins criant : « Saint, saint, saint »« le Seigneur , le Dieu des armées. » Pourquoi répète-t-il saint trois fois , si ce n'est pour marquer la trinité de personnes dans le Seigneur Dieu des armées. « La très-sainte et bienheureuse Trinité se compose du Père, qui a engendré le Fils; du Fils, quia été engendré parle Père, et de TEsprit-Saint, qui procède de Tun et de Fautre. Mais dans cette génération ou dans cette procession, la substance divine ne subit, soit dans le Père, soit dans le Fil, ni séparation ni diminution. De même que la lumière vient de la lumière sans aucune diminution de la lumière d'où elle vient, de même le Fils, égal au Père, procède du Père, et le Saint-Esprit , co-égal à l'un et à l'autre, procède de l'un et de l'autre. Quant au mode de cette génération ou de cette procession , il dépasse la raison humaine. Aussi Isaïe , bien certain de la génération du Fils, mais sachant que le mode degeneration est
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inexplicable, s'écrie : « Qui racontera sa ^énéra- « tion? •) Le prophète David parle de cette manière de la génération dans la personne du Fils : « Le Seigneur « m'a dit : Tu es mon fils; c'est moi qui t'ai enfanté « aujourd'hui.» Et Salomon, fils de David, dont les admirables paroles sont dictées par l'esprit de sagesse et d'intelligence *, a écrit dans le Livre de la Sagesse ^ ( comme vous pourrez le voir, si vous vous le procurez ) ces mots, qui s'appliquent à la personne du Christ, qui est, ainsi que dit saint Paul, la puissance de Dieu et la sagesse de Dieu : « Le Seigneur « m'a possédée au commencement de ses voies ; j'ai « été établie dès l'éternité, avant qu'il créût aucune « chose, et avant que la terre fût faite; et quand les « abîmes n'étaient pas encore , j'étais déjà conçue ; « lorsqu'il préparait les cieux, j'étais présente ; lors- « qu'il suspendait les fondements, j'étais avec lui et je « réglais toute chose.») L'apôtre Paul rend aussi témoignage à l'Esprit-Saint et même à la Trinité, quand il dit : « Il a envoyé l'esprit de son fils dans nos « coeurs, etc. » Et ailleurs : « Si son esprit, qui a sus- « cité Jésus, habite en vous, il vivifiera même vos corps H mortels par son esprit, qui habitera en vous. » Si vous voulez entendre le témoignage du Christ sur l'unité d'essence et la trinité de personnes, il a dit lui-même dans l'Évangile : « Moi et mon père ne
' Ou en adoptant la variante : à qui Dieu a donné d'iine manière admirobJe Vesprit , etc.
• Proverbes, VIII.
* sommes qu'un. » Le Christ a dit à ses disciples : « Allez : baptisez toutes les nations au nom du Père « etdu Fils, etdu Saint-Esprit. « Lorsque l'homme, par sa désobéissance, eut perdu le paradis et eut mérité, pour lui et pour sa race, les peines de l'enfer, le Fils fut envoyé par le Père, et il fut bon que le Fils fût envoyé et non le Père. En effet, puisque le Père ne procédait de personne, et que le Fils procédait de quelqu'un, il était plus convenable que le Fils eût une mère pour un temps , lui qui avait un père de toute éternité. Or, comme il était dit dans le psaume de David : « 11 n'y a personne pour te racheter, il n'y a « personne pour te sauver, il n'y a personne pour faire « le bien, personne, pas même un seul j il n'y a per- « sonne qui apaise le Seigneur pour son âme, encore « bien moins pour l'âme d'autrui; » le Fils a élé envoyé par le Père, afin que, comme homme, il mourût pour l'homme ; afin que, comme homme, il payât pour l'homme captif le tribut de la mort ; afin que, comme le Dieu des cieux, il le rachetât par sa puissance. Les patriarches avaient désiré sa venue ; les prophètes Pavaient prédite. Ils en supportaient le retard avec douleur et se lamentaient en disant: «Quand «(viendra-t il? quand le verrons-nous? Donnez, Sei- « gneur, leur récompensée ceux qui vous soutiennent, « afinque les paroles de vos prophètes soient trouvées «vraies. » — < Seigneur, disait Isaïe, déchirez les cieux « et venez. » Et David : « Seigneur, inclinez les cieux et « descendez.») Cependant, selon le témoignage d'isaïe, les anges de la paix pleuraient amèrement de voir I 50
notre salut retardé. Ce même Isaie annonce clairement la nativité du Christ : « Voici que la Vierge con- « cevra et enfantera le Fils , et on l'appellera de son « nom Emmanuel. »> Marie était originaire de la famille de Jessé , et le même prophète annonce clairement la naissance de Marie , la naissance du Christ par Marie , et la plénitude de la grâce spirituelle dans le Christ , quand il dit : « Il sortira un rejeton de la « tige de Jessé, et une (leur naîtra de sa racine; etTes- « prit du Seigneur se reposera sur lui ; Tesprit de sa- « f>esse et d intelligence, Tesprit de conseil et de force, « Tesprit de science et de crainte du Seigneur; et il '( sera rempli de l'esprit de la craintedu Seigneur. » De même qu'Adam, le premier homme, fut formé d'une terre vierge et eiicore inviolée , de même le Fils de Dieu naquit d une vierge sans tache, TEsprit saint opérant en elle et accomplissant l'ineffable mystère de notre salut. Le sacrement de l'incarnation de notre Seigneur est un abîme insondable pour la raison. Cependant plusieurs anciens pères ont été témoins de miracles qui précédaient cette nativité et lui servaient de fi;;ures. La toison mise par Gédéon dans l'aire * fut imprégnée de la rosée divine , tandis que tout le sol environnant demeurait sec : la rosée, c'est l'Esprit saint qui descend dans la vierge choisie par le Seigneur entre toutes les femmes , à cause de son humilité ; et les paroles du Psalmiste s'accordent avec ce prodige : « Il est descendu comme une pluie sur
' ArriL sans doute area.
« la toison. » La flamme qui apparut à Moïse au milieu d'un buisson : « El le buisson n'était pas con- « sumé par le feu, •> prouve la virginité sans tache de Marie. Tandis que les verges des autres tribus restaient sèches, la verge d'Aaron, de la race duquel la bienheureuse vierge devait tirer son origine, poussa seule des feuilles et des fleurs; et, selon la prédiction dMsaïe, cette fleur qui sortit de la tige de Jessé indiquait Tenfantement de la vierge sans tache. Auparavant, nous étions les ennemis de Dieu ; mais , par l'arrivée du Christ, nous avons été réconciliés , ainsi que le prophète l'avait annoncé : « Et la paix, dit-il, naitra sur « la terre, lorsqu'il viendra. » Et c'est pour cela que les anges, le jour de la nativité, ont chanté glorieusement le cantique de paix : '< Gloire à Dieu au haut « des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne «volonté! »> Une nouvelle étoile apparat aussi aux mages , et d'après le témoignage des historiens , une source d'huile sorlit de terre à Rome, et se jeta dans le Tibre. Le temple lui-même, dont les idoles n'avaient pas prédit la ruine, fut renversé et détruit de fond en comble la nuit où la vierge enfanta Ta piscine Probatique qui était à Jérusalem s'agita à l'arrivée de l'ange, et reçut le don de rendre la santé ^ Le vieil Adam nous a fait bien du mal , mais le nouveau nous a fait encore plus de bien. L'humilité de l'un nous procura de plus grands avantages que nous
* Je propose : Et $amtaiem con ferre, au lieu de : eî sanitatis coufer ri.
n'avions pu en perdre par l'orgueil de l'autre; car, ainsi que l'atteste l'apôtre Paul, la récompense n'est pas en proportion avec le délit , et la grandeur du bienfait dépasse de beaucoup la mesure de la faute. Celui qui a été d'abord pour nous un Dieu et un Seigneur terrible est maintenant un de nos frères, humble et semblable à nous. En effet, le Christ a passé parmi nous sa vie mortelle dans la faim et dans la soif, dans la lassitude et dans la douleur, enfin dans toutes les misères de cette vie ; il a été livré par un de ses disciples, vendu comme un vil esclave, flagellé , couvert de crachats , couronné d'épines, tourné en dérision, attaché avec des clous à un poteau et condamné à une mort ignominieuse; il a payé pour ce qu'il n'avait pas dérobé \ et il s'est offert volontairement à la mort, parce qu'il a persévéré dans l'humilité, ainsi que le déclare Isaïe : « Il a subi « sonjugement dans l'humilité; ilaété menéàlamort « comme une brebis qu'on va égorger ; il est demeure « dans le silence sans ouvrir la bouche , comme un « agneau estmuetdevant celui qui le tond.» Celui qui, alors petit enfant, avait été offert dans le temple par le juste Simeon à l'époque voulue par la loi et pour l'accomplissement des cérémonies, a élevé sur la croix, pour notre délivrance, ses mains vers son père, selon la parole de David : « L'élévation de mes mains ^«^ est le sacrifice (ig^^pir,, » Ainsi le péché d'orgueil
- m* Om^ï? "<^»' rapuit solvit. C'est là, je crois bien, le sens. Comparaison prisf d'un voleur.
qu'Adam avait commis en mangeant le fruit de 1 arbre défendu fut racheté par l'amertume de la mort et par l'humilité du Christ : le sang innocent ayant été versé, les fautes de tous furent effacées du livre de servitude. Sans doute le Seigneur aurait pu avoir recours à un autre mode de rédemption , mais aucun n'était plus convenable à sa bonté et à notre salut. En effet, puisque Thomme, à cause de lénormité de sa prévarication , était saisi et dominé par le démon , la justice demandait qu'il ne fût pas délivré par la violence, et que, puisqu'il était tombé par orgueil, il fûtrekvé parsa propre humilité, si cela était possible, et comme cela avait été impossible , au moins par l'humilité d'un autre. C'est pourquoi le Christ innocent, que la loi avait désigné sous la figure de Tagneau pascal , s'est offert pour nous comme une victime salutaire. Pour qu'un homme fût racheté du péché, la loi de Moïse avait exigé une chèvre ou une brebis ; mais le Christ, par qui la grâce et la vérité ont été faites, pensa que l'accomplissement facile des rites voulus par la loi ne suffisait pas pour le salut; et, *comme il estimait l'homme à un plus haut prix que le sang d'un veau ou d'un bouc , ce fut son propre sang qu'il offrit pour notre salut. Alors, pour la première fois, le souverain et véritable pontile entra dans le sanctuaire avec le gage de notre éternelle rédemption. Alors le livre a été ouvert et les sceaux en ont été brisés par le lion de la tribu de Juda. Il a fait ce que n'avaient pu faire les victimes légales : il a écarté l'épée tournoyante , et il a ouvert les portes du para-
dis , qui avaient été fermées pour tous les hommes des anciens jours. Ainsi jadis, sur la montagne du grand prêtre, un tranquille retour était accordé à celui qui se réfugiait vers les villes du refuge. Jadis riiomme murmurait en disant : « Pourquoi le Sei- « gneur exige-t-il de moi plus que des autres créa- « tures? Pourquoi le Seigneur a- t-il travaillé à cause « de moi? il a dit : et j'ai été fait ainsi que les bêtes « de somme, et les arbres, et tout ce qui existe: il <• m'a créé par un seul signe de sa puissance , par un « seul caprice de sa volonté. » Mais le Christ a fermé la bouche à ceux qui disaient ces choses injustes, et l'homme ne peut plusse dissimuler combien Dieu a d'amour pour lui, puisque, pour le racheter de la captivité, il n'a pas épargnéson propre fil s. Aussi, à la vue de ce grand acte de notre salut, Tamour du iîbrist doit entrer jusque dans la moelle de nos os. Lui-même, dans la loi de Moïse, a mis au nombre de ses commandements Tamour de Dieu et du prochain, a mour que , dans l'enseignement de la discipline évan- :félique , il nous a prêché plus fréquemment et plus fortement encore par ses paroles, et enfin parson divin exemple. En effet , qui peut mieux témoigner sa charité que celui qui donne sa vie pour ses amis? Il nous a donc fourni sujet de le chérir , lui qui a été au-devantdenous par son amour, et qui n'exige rien autre chose de nous que de l'aimer de tout notre cœur. Celui-là est un être dur et indigne du nom d'homme, qui ne vénère pas la miséricorde de Jésus, qui ne chérit pas d'amour un seigneur si clément , et qui ,
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s'il le faut, ne s expose pas avec joie à mourir pour lui. Or, lorsque le Christ eut expiré et eut été enseveli, il ressuscita le troisième jour d'entre les morts, comme il Tavait prédit, vivant, à ses disciples; il leur apparut ensuite fréquemment , parla et mangea avec eux , leur montra les blessures de ses mains , de ses pieds et de son côté , et , en les leur faisant toucher, dissipa le doute dans les cœurs de quelques-uns dont la foi était encore chancelante. Après avoir passé ostensiblement quarante jours au milieu d eux , il se rendit avec eux sur le mont des Oliviers , et là, devant leurs yeux, il s'éleva dans les cieux et monta vers son Père. Nous croyons fermement qu'il règne en égalité avec le Père et nous Tattendons pour juge des vivants et des morts , au jour de la commune résurrection. Quoique Dieu , notre Seigneur Jésus-Christ a voulu et a du mourir pour un temps : quoique homme, il a pu et il a du ressusciter après la mort : afin que le diable, qui avait dominé 1 homme, fût dominé par Thomme, et qu il fût couvert de confusion dans sa défaite. Honte aux infidèles et aux prévaricateurs qui blasphèment dans leur délire, et qui disent : « Si le « Christ est Dieu , comment a-t-il pu mourir? s'il est « homme, comment a-l-il pu ressusciter? » Mais c'est qu'il a été Dieu et homme à la fois. Comme homme, il a dû mourir, comme Dieu, il a pu ressusciter. Kt il a été également heureux pour nous qu'il ait daigné en mourant volontiers subir un inique jugement, et qu il ait pu et voulu vaincre la mort en ressuscitanl. De même que le diable, par le moyen de ses ministres,
avait osé jeter ses mains violentes et téméraires sur son seigneur, de même il perditpour l'éternité, justement et légitimement, les droits et la tyrannie qu'il exerçait sur Thomme. Ainsi , par un juste échange, celui qui avait vaincu Tliomme fut vaincu par rhomme. Celui qui avait dominé sur le bois de l'arbre défendu fut puissamment et sagement dompté sur le bois de la croix par Jésus-Christ , Dieu fait homme, que rhomme doit chérir comme un frère et redouter comme un Dieu. Au reste il était nécessaire que celuilà même qui nous avait créés nous recréât ; que celui qui nous avait faits nous refît, en nous rachetant et en nous réhabilitant , nous qui étions perdus , afin que nous ne fussions pas amenés à adorer un Dieu comme notre créateur, et à en vénérer un autre comme notre rédempteur ; ce qui eût été servir deux maîtres au lieu d'un seul. 11 a été nécessaire et convenable aussi , que ce fût le Fils et non le Père ou le Saint-Esprit qui fût incarné: parce que l'homme, c'est-à-dire Adam, avait eu la présomption de s'assimiler au Fils , en voulant être aussi savant que Dieu et connaître le bien et le mal. Or, le Fils paraissait être en cause, de même que la sainteté d'Abel fut cause de la jalousie de Caïn, et, par suite, de sa mort. Le Fils a donc dit à peu près ce que disait Jonas: «C'est « moi qui ai péché: jetez-moi dans la mer. «Car ce n'est pas un maigre sacrifice ou un holocauste qui peut suffire à l'expiation d'un aussi grand crime, que l'était celui qui avait été commis par l'homme : « Voici que « je viens ; voici que je viens moi-même, parce qu'il a
« été écrit sur moi en tète du livre que je ferais votre » volonté. Voici que je me présente pour être immolé. » Je le répète, si une aussi grande affaire que la rédemption de l'homme eût été confiée à un ange , ce n'eut pas élé sur ; parce que 1 orgueil de Lucifer * a fait déchoir l'ange et Ta rendu suspect. Si elle eût été confiée a un homme, de n'eût pas été sûr non plus ; parce que la désobéissance du premier homme, c'est- ; -dire d'Adam , a rendu l'homme coupable et punissable à juste titre. 11 y avait insuffisance du côté de Fange, impuissance du côté de Thomme : l'un était faible, et l'autre incapable. Il a donc été convenablement décidé que ce serait un homme, mais un homme appuyé sur son essence divine qui délivrerait l'honime des griffes du diable , afin que rien ne pût entraver une entreprise si difficile et si belle , afin que de plus elle obtînt irrévocablement un heureux résultat, et que la cohorte des anges, qui avait été diminuée par la chute de Lucifer et de ses complices, fûl rétablie dans son entier. C est pour cela que la bienheureuse Marie, vierge et mère très-haute et très-digne de tous nos respects , enfanta au monde le médiateur entre l'homme et Dieu, et mérita de donner naissance au Sauveur. C'est la première entre toutes les femmes de cette terre ; elle n'a pas eu sa semblable depuis le commencement, elle ne l'aura pas jusqu'à la fin. Elle a conçu sans rougir , elle a enfanté sans souffrir^
• In Lucifero super. Je propose cette variante : Luciferi superhia , Sans cela, la phrase est incompréhensible.
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<illea quitté ce mojide sans être altérée par la mort, selon la parole de Tan^re, que dis-je? selon la parole de Dieu même, par la voix de Tange. Et elle a été trouvée pleine de grâce, et non pas à moitié pleine, et son divin fils a rempli lui-même fidèlement le commandement qu'il avait donné jadis à Israël : oTu lio- « noreras ton père et ta mère wïifinquela chairvirginale du Christ, qui avait été détachée delà chair d'une mère vierge , ne lui fût pas totalement étrangère. Telles sont les bases de la foi chrétienne sur lesquelles s'élève un monument vénérable qui atteint les cieux ; telle est Techelle de la religion catholique, au moyen de laquelle il est donné à l'homme de monter au séjour de l'éternelle clarté. Si donc vous persévérez dans le désir de sortir des ténèbres pour jouir de la lumière , d'embrasser la loi si salutaire du Christ, en renonçant à toutes les impuretés de Mahomet, et de vous donner à Téglise , qui ouvre son sein à tous les hommes comme Tasile du refuge, il faut que les prémices de votre conversion soient consacrées par les eaux du baptême. Alors vous laisserez tomber dans les flots régénérateurs la vieille robe du péché ; vous aurez une âme neuve et innocente, et vous serez comme l'enfant qui vient de naître. Alors vous participerez à cette gloire céleste que l'oreille n'a point entendue, que l'œil n'a point vue, mais * qui s'est révélée au cœur de Thomme ; qui est si abondante, qu'elle ne peut être amoindrie, si grande qu'elle ne
' !Sec. le propose, et je Iraduis sed.
peut être eoutenue , si multipliée qu elle ne peut être comptée, si précieuse qu'elle ne peut être estimée, si longue endurée, qu'elle n'a point de ternies. Voilà la gloire que Dieu a promise à ceux qui l'aiment et qui suivent ses traces pied *à pied. » Le soudan, converti par ces avertissements salutaires, reçut secrètement le sacrement du baptême : et les grands de son l'oyaume, sachant toutes les énormités qui pullulent à Rome , se disaient : « Comment la môme source '. peut-elle donner de l'eau douce et de l'eau salée? « là où les chrétiens croient puiser à la fontaine de « justice , ils s'abreuvent à des eaux empoisonnées ! »
Le mardi , JOUR remarquable dans la vie de Thomas. — Beaucoup d'événements importants arrivèrent au bienheureux Thomas le mardi. On ne sait si cette singularité était un présage ou l'effet du pur hasard. Il naquit un mardi , le jour de saint Thomas, apôtre ; c'est pourquoi sa mère se promit de l'appeler Thomas en le faisant baptiser; et il fut convenable que celui qui devait combattre contre le diable , vînt au monde un mardi, le jour de mars. Mars, en effet, selon les poètes, est appelé le Dieu de la guerre, et la vie du bienheureux Thomas ne fut qu'une lutte contre l'ennemi, d'après ces paroles de Job : « La vie de l'homme est un « combat sur la terre.» Son martyre eut lieu un mardi, et sa translation un mardi , afin que le même jour qui l'avait vu souffrir le vît glorieusement réhabiliter. Ce fut un mardi que les grands du royaume se réunirent à Northampton , et dressèrent une accusation
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contre lui ; ce fut un mardi qu'il fut envoyé en exil ; ce fui un mardi que le Sei[{neur lui apparut à Pontigny et lui dit : « Thomas , Thomas! mon église sera « glorifiée dans ton sang. » (^e fut un mardi qu'il revint de l'exil ; ce fut un mardi qu'il obtint la palme du martyre; de plus, ce qui dépasse toute prévoyance humaine , et ce qui ne peut venir que de la volonté de Dieu , ce fut encore un mardi que le corps du vénérable Thomas fut glorieusement transféré , cinquante ans après l'époque de son marlyre , qui est aussi Tépoquedesa rémission, l'an du Seigneur 4 220. Enfin, ce fut aussi un mardi que le roi Henri , qui l'avait persécuté , fut enfermé dans le sein de la terre. Mais nous placerons ces faits en leur lieu dans la suite du récit.
Tristesse de l'archevêque. — Cependant le bienheureux martyr Thomas réfléchissait à ce qui s'était passé, et, avant d'être percé de coups, il recevait en quelque sorte des arrhes sur sa passion future. Et ce confesseur invincible du Christ souffrait le martyre sinon dans ses membres , au moins dans son cœur. En effet , il voyait que celui qui aurait dû être le chef de l'église militante ne s'opposait pas comme un rempart , et ne se présentait pas pour la défendre au jour du combat , mais retournait en arrière comme un bouc qui n'a pointde cornes * . Thomas, abandonné
' L'abandon de la cour romaine et la duplicité de la politique pontificale finirent par arracher à Becket des paroles pleines de \iolence ;
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de tout secours humain , se réfugia dans la protection divine; sans cesse il priait pour le maintien de Téglise ; il macérait son corps dans les veilles et dans les jeûnes; il implorait le Seigneur pour ceux qui le persécutaient et qui avaient de la haine contre lui ; il se confondait en larmes et en soupirs , et demandait à Dieu avec ferveur qu'il daignât conserver cette église que lui-même avait rachetée et consacrée par son propre sang. En effet , qui pourrait bien rendre les angoisses et les tortures de cœur de cet homme de Dieu : à cause de lui, son père, sa mère, ses frères , ses sœurs , ses neveux , ses nièces , ses clercs et ses fidèles serviteurs avaient été chassés en exil ; lui-même, malgré le haut rang qu'il occupait dans Téglise de Dieu , se voyait forcé , en gémissant , de mendier son pain dans la terre étrangère. Mais peut-être , comme personne ne peut s'élever du premier coup au-dessus de Phumanité, ces épreuves lui furent envoyées d'avance pour affermir son âme , et lui donner la force de supporter les outrages jusqu'au jour où l'épée serait tirée contre lui , et où il mériterait d'obtenir la gloire du martyre , lui à qui il n'avait pas encore été donné de savoir où il devait périr.
Le roi de France veut concilier Henri II et Tho-
il écrivit au eardinal Albert : « Les malheureux , les exilés et les innocents sont condamnés devant vous par la seule raison qu'ils sont faibles ,
qu'ils sont les pauvres de Jésus-Christ et qu'ils tiennent à la justice
J'ai désormais le ferme propos de ne plus importuner la cour pontificale.... PI At à Dieu que le voyage de Rome n'eAt pas déjà fait mourir inutilement tant d'innocents et de malheureux. » Lettre citée par M. Aug. Thierry.
MAS Bdcket. — Cette môme année , après les octaves de Saint-Martin , par les soins du souverain pontife, une entrevue eut lieu près de Paris entre les rois de France et d'Angleterre. L'archevêque de Cantorbéry s'y rendit , mais il ne voulut point paraître en présence du roi d'Angleterre. On s'y occupa longuement de rétablir la p aix entre le roi d'Angleterre et Tarclievêque de Cantorbéry ; et ledit archevêque , dans une des séances de cette assemblée oiî assistaient le roi de France , des évêques et une foule de seigneurs, fît passer au roi d'Angleterre ses réclamations qu'il avait rédigées sous forme de cédule et qui étaient ainsi conçues : « Nous demandons au roi, notre seigneur, d'après le conseil et Tordre du seigneur pape, que pour l'amour de Dieu et du seigneur pape, pour l'honneur de la sainte église , pour son propre salut et celui de ses héritiers , il nous reçoive en grâce et nous accorde , à nous ainsi qu'à tous ceux qui ont quitté son royaume pour nous et avec nous , pleine paix et pleine sécurité, sans mal engin de sa part ou de la part des siens. Nous demandons qu'il nous rende notre église de Cantorbéry en plénitude et liberté ainsi que nous la possédions le mieux après notre promotion à la dignité d'archevêque. Nous demandons qu'il nous remette aussi toutes les possessions que nous avons eues, pour les avoir et tenir , en toute liberté , tranquillité et honneur, ainsi que nous et notre église les avons eues le plus librement, après notre promotion à la dignité d'archevêque ; et que semblablement elles
soient restituées à tous les nôtres, ainsi que toutes les églises et prébendes dépendantes de rarclievèché, qui sont devenues vacantes depuis notre départ, afin que nous fassions d^elles ce qui nous plaira comme de choses qui sont à nous et aux nôtres. » Le roi d'Angleterre éleva des difficultés sur deux articles : il n'avait pas , disait-il , de restitution à faire, puisqu'il n'avait pas chassé Tarchevéque , et la di- {jnité de son royaume lui défendait de rien payer à ce titre. Quant aux possessions des églises vacantes, it ne pouvait pas non plus les reprendre, parce qu'il en avait disposé en faveur de personnes déjà instituées ; mais, pour le reste , il s'engageait devant le roi de France à donner satisfaction à l'archevêque ; ou si l'archevêque voulait continuer la discussion, à s'en remettre à un jugement dans le Palais de Paris, sous la médiation soit de Téglise gallicane, soit de délégués pris dans les diverses Provinces [de l'Université], lesquels pèseraient le différend dans la balance de la justice \ Ainsi le roi d'Angleterre qui s'était d'abord attiré la haine de plusieurs, tourna tous les esprits en sa faveur par ces paroles modérées. Peut être, par l'intervention d'amis communs , le roi et l'archevêque auraient-ils fait la paix tant bien que mal, si le roi n'avait déclaré qu'il était prêt de donner toute sûreté à l'archevêque, sauf le baiser de paix qu'il ne voulait pas lui accorder^. Alors l'archevêque se refusa à wn accommode-
* Voir la note 5 à la fin du volume.
- Becket voulait recevoir le baiser de paix du roi en personne et non de son (ils ou de tout autre. Il ne se dissimulait pas que cette jja nantie
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ment qui ne lui présentait pas toutes les garanties possibles.
Henri U en Bretagne. — Absolction de l'évêqce de Londres. — L'an du Sei^^neur 'l 170 , le roi des Anglais, Henri , le jour de Noël , tint sa cour dans la ville de Nantes ' , en présence des évêques et des barons de la petite Bretagne. Dans cette assemblée , ils jurèrent tous fidélité à lui et à son lils Geoffroy , et, pendant le carême qui suivit il repassa en Aujjleterre, et manqua d'être submergé avec tous les siens.
Cette même année aussi , Gilbert , évêque de Londres , avait traversé les Alpes pour se rendre à Rome. Arrivé à Milan , il y reçut des lettres du seigneur pape conçues en ces termes : « Nous avons donné mission à Tarchevêque de Rouen et à Tévêque d'Exeter de vous absoudre en notre place , après avoir exigé de vous le serment que vous vous présenterez à notre cour pour répondre sur les faits qui ont motivé votre sentence. Nous avons pourvu à ce que Texcommunication que vous aviez encourue ne vous fasse rien perdre de votre état ou de votre dignité ecclésiastique, et ne puisse vous être imputée à déshonneur. » L'é-
elle-méme était peu sûre. « Je me souviens, disait-il, que Robert de Silly et les autres Poitevins qui firent leur paix à M ontmirail , furent reçus en grâce par le roi d'Angleterre avec le baiser de paix ; et pourtant ni cette marque de sincérité publiquement donnée , ni la considération due au roi de France, médiateur dans cette affaire, n'ont pu leur assurer la paix ni la vie. » Lettre citée par M. Aug. Thierry , livre ix. ' ' Naverertnem est une faute de texte. Sans doute Nanitetensem.
ANNÉE fl70. 484
vêque qui désirait ardemment se faire absoudre , revint à Houen , où il fut solennellement absous le jour de Pâques.
Vie de l'ermite Godricr. — Cantique anglais en l'honneur de la bienheureuse vierge Marie. — Cette même année , le vénérable ermite Godrick quitta ce monde , et changea sa vie temporelle pour la vie éternelle. Il est bon de rapporter en peu de mots dans cet ouvrage sa vie , ses actions admirables et sa fin glorieuse , parce que ce serait faire injure à un si grand homme, que de passer sous silence ses actes exemplaires. Godrick , cet ami de Dieu , naquit au pays de Norfolk, dans un village appelé WalepoL Il eut pour père Edouard , et pour mère Radwenne. Ses parents relevèrent et le gardèrent quelque temps avec eux. Après avoir passé dans Tinnocence les années de son enfance , il devint marchand. Il débita d'abord des marchandises de peu de valeur; bientôt il s'associa avec une compagnie de marchands et se mit à parcourir les foires publiques. Un jour en se promenant seul au bord de la mer , il trouva trois dauphins sur le rivage : deux palpitaient encore, le troisième paraissait mort. Godrick , touché de compassion , laissa les poissons vivants sans y toucher , il ne s'empara que du poisson mort , et revint avec sa charge. Mais le flux de la mer ramenant les flots comme à l'ordinaire, l'eau lui vint d'abord jusqu'aux pieds , puis jusqu'aux jambes , puis enfin monta audessus de sa tète. Godrik , cependant, affermi dans I. 5^
la foi et guidé par le Seigneur , marcha longtemps sous les eaux , parvint à gagner le rivage , et donna le potsson à ses parents en leur racontant ce qui lui était arrivé. Il avait Thabitude de se retirer à Técart, de méditer sur les choses célestes et de réciter fréquemment Toraison dominicale avec le symbole. Il alla pieusement à Saint-André , en Ecosse, pour sV mettre en oraisons : un pareil élan de ferveur le conduisit à Rome. A son retour, il se réunit à quelques négociants et entreprit de faire avec eux le commerce maritime. Là il amassa des richesses et posséda bientôt la moitié d'un vaisseau et le quart d^un autre. C'était un homme d'un corps robuste et d'un esprit ferme. Dans les divers pays où il s'arrêtait sur la route , il allait visiter les lieux illustrés par quelque saint fameux, et se recommandait à son patronage. Après avoir passé seize ans dans le commerce maritime , il se prépara à consacrer au service de Dieu les richesses qu'il avait amassées à force de fatigues. Il reçut le signe de la croix qui vivifie , partit pour Jérusalem , y visita dévotement le sépulcre du Seigneur , et revint en Angleterre en passant par Saint- Jacques [de Compostelle?]. Quelque temps après , le zèle qui l'animait lui donna l'idée de visiter une seconde fois la demeure des apôtres et il parla de son dessein à ses parents. Sa mère lui ayant demandé s'il voulait la recevoir pour compagne de voyage, Godrick y consentit de bon cœur, et dans la route, humble serviteur de celle qui l'avait enfanté , il la portail sur ses épaules toutes les fois q'«e les aspérités
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du cljemin l'exigeaient. Ils avaient laissé derrière eux la ville de Londres, lorsqu'une femnie fort belle se présenta à eux , les suppliant humblement de .Faccepter pour compagne dans ce pèlerinage : ils y consentirent avec joie. Elle devint pour eux une compagne inséparable , dévouée et diligente à les servir ; car c'était elle qui lavait leurs pieds en les baisant pieusement. De tous les serviteurs elle était la plus assidue. Elle se conduisit de même en allant et en revenant; nul ne lui demanda * ni qui elle était, ni d'où elle venait : elle-même ne s'en ouvrit à personne. Cependant, quand au retour, ils approchèrent de Londres , elle demanda la permission de se retirer , et en les quittant, elle prononça ces mots : « Il est « temps que je retourne là d'où je suis venue. Quant « à vous, bénissez Dieu qui n'abandonne pas ceux « qui espèrent en lui , et sachez qu'il en sera fait ainsi « que vous l'avez demandé à Rome aux apôtres. » Cependant cette femme était restée invisible pour tous ceux qui composaient le cortège , excepté pour Godrick et pour sa mère.
Après avoir reconduit chez son père sa mère en bonne santé, il vendit tout ce qu'il possédait, reçut la bénédiction de ses parents et les quitta. C'était la vie d'ermite qui lui plaisait par-dessus tout. Il atteignit les frontières de l'Angleterre, et arriva à Carlisle, où il ren-
^ Ne serait-ce pas plutôt : Ni Vmi ni l'autre ne lui demanda^ etc. Elle-même ne dit rien qui lût le leur indiquer ; à cause de la phrase qui termine cet alinéa ?
4S4 HKNRl II.
contra quelques personnes qui lui étaient unies par le sang : l'une d'elles lui fit présent du psautier de saint Jérôme ; il Tapprit en quelques jours et le retint par cœur; puis , à l'insu de ses amis , il gagna les forêts et s'y nourrit quelque temps de fruits et d'herbes sauvages. Les serpents et les bêtes féroces s'approchaient de lui ^ le considéraient fixement, puis s'en allaient avec la plus grande douceur. Il passa plusieurs jours seul dans le désert, occupé à prier le Seigneur tantôt en se jetant à genoux, tantôt en élevant les mains au ciel, tantôt en s' étendant parterre. Un jour il rencontra un solitaire et entra dans la grotte du vieillard qui lui dit aussitôt : « Sois le bien- « venu, frère Godrik, » ce à quoi il répondit : « Et « vous, portez-vous bien , père Ailrik , » sans que ni l'un ni l'autre se connussent auparavant : «C'est toi, « dit le vieillard , qui as été envoyé par le Seigneur « pour confier à la terre ce corps débile. » Ils demeurèrent tous deux dans la solitude pendant deux ans, sans posséder aucun moyen de subsistance. Le vieillard étant tombé gravement malade , ce fut Godrik qui soulevait et transportait ce corps débile, qui lui approchait les aliments de la bouche , qui alla chercher un prêtre afin qu'il pût se confesser et recevoir l'Eucharistie. Cependant Godrik voyant que la maladie empirait, s'écria : «0 âme qui as été créée à « l'imap^e de Dieu, je t'adjure au nom du Dieu tout- <« puissant de ne pas quitter ce corps sans que je m'en <( aperçoive. » Le vieillard ayant rendu le dernier soupir quelques instants après, Godrik vit comme une va-
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peur brûlante et chaude , de foruie presque sphérique et qui resplendissait comme le plus pur cristal. De tous côtés s'échappaient des rayons d'une incomparable blancheur. Cependant personne n'a jamais pu déterminer la forme de l'âme. Quand on apprit la mort du saint homme , ses compagnons qui étaient de la confrérie de Saint-Cuthbert , ainsi que le jeune Godrik , nouvellement converti , l'ensevelirent dans le cimetière de Durham.
Après les funérailles de ce suint homme , Godrik retourna dans le désert , ne sachant trop ce que la volonté divine avait décidé sur lui. Au moment où il invoquait ardemment le Seigneur à ce sujet , une voix descendit du ciel et lui dit : « 11 est bon que tu ailles à Jérusalem , et que tu en reviennes. » En même temps le saint confesseur du Christ (>uthbert lui apparut et lui dit : « Va souffrir à Jérusalem , là où le « Seigneur a souffert : je serai ton soutien et ton pa- « tron en toutes choses. Quand tu auras accompli « ce long pèlerinage , tu serviras le Seigneur à Fin- « chale, et je te protégerai. »> Godrik, de retour a Durham, y reçut la croix et la bénédiction des mains d'un prêtre. Dans le cours de ce voyage, il ne se nourrit que de pain d'orge et ne but que de l'eau ; il ne changea ni ne lava ses vêtements ; il ne quitta , ne changea, ni ne nettoya sa chaussure , avant d'être arrivé aux saints lieux. Il alla visiter le sépulcre du Seigneur, et les autres lieux consacres, pria pieusement , versa d abondantes larmes , se coucha sur cette terre qu'il couvrit de baisers , et y mena
un genre de vie dont la sainteté est à peine croyable. De là il se dirigea vers le Jourdain , avec un cilice et une écuelle qu'il portait dans sa besace , et une petite croix qu'il avait toujours à la main : tant qu'il vécut, ces oèjets furent ce qu'il avait de plus cher. Alors il entra dans les eaux du fleuve, déposa pour la première fois ses vêtements , et se baigna : mais en quittant le Jourdain , il laissa ses souliers, et dit : « Dieu « tout-puissant qui as marché nu-pieds sur cette terre, « et qui as bien voulu qu'on les perçât de clous sur une « potence pour me sauver, je ne veux plus désormais « mettre de chaussures âmes pieds. » Après avoir ainsi accompli son vœu de pèlerinage , il reprit la route d'Angleterre.
'»?:De retour dans le nord de l'Angleterre , il trouva dans une forêt un lieu désert appelé Eschedale , et il he jugea convenable pour son projet. Là il se construisit une hutte qu'il couvrit de gazon, et y habita pendant un an et quelques mois. Mais les propriétaires du fond« lui ayant cherché querelle , il s'en all« et se retira à Durham. 11 savait déjà le psautier d'mn bout à l'autre, et en peu de temps il fit de tels progrès , que tout ce qu'il apprit en psaumes, hymnes et oraisons , paraissait devoir lui suffire. Un jour que, poussé par une inspiration divine, il s'était rendu à la forêt voisine , il entendit un berger qui disait : •' AUons à Finchale faire boire nos troupeaux. •> l'^tt entendant ces m^ts , Godrik lui donna la seule obole qu'il possédât , pour q^i'il le conduisît en cet endroit. IDès qu'ifl «e fut avancé daiis l'intérieur de
ANNÉE ^i70. 487
celte épaisse lorèl, il rencontra un loup d'une grandeur énorme , qui avait Tair furieux , et qui'fit mine de se jeter sur lui , comme s'il allait le déchirer par morceaux. Mais Godrik , comprenant que c'était un tour du vieil ennemi des hommes, fit le sig^ne de la croix en disant : « Je t'adjure, au nom de la sainte « Trinité , de t'enfuir au plus vite , si le Seigneur ac- « cueille le projet que j'ai conçu de me dévouer ici à « son service.» A ces mots la bête féroce se traîna aux piedsMu saint homme, commesielledemandaitgrâce. Godrik , voyant que c'était là qu'il devait servir le Seigneur, obtint la permission de Kanulf , évéque de Durham , se creusa près du fleuve Wer une hutte dans la terre , et la recouvrit de gazon. Il y fixa son séjour en compagnie des serpents et des bêtes fauves. En elfet, il y avait dans ce lieu une épouvantable quantité de serpents; mais ces animaux se montraient très-doux et très-soumis à l'homme de Dieu , et obéissaient à tous ses commandements. Quelquefois quand il se tenait devant son foyer, ils s'étendaient entre ses jambes ou se couchaient en cercle et en rond. Il supporta leur présence pendant quelques années, mais voyant qu'ils le gênaient dans ses oraisons , un jour qu'il les trouva à leur place habituelle , il leur ordonna de ne plus rentrer dans sa demeure, et bientôt tous ces reptiles quittèrent si bien la place, qu'ils ne se hasardèrent plus désormais à franchir le seuil de la porte. Godrik refusa tous les présents et
' Impiis. Probablement in piis.
tous les vivres qu'on lui offrit; il résolut de vivre du travail de ses mains ; il réduisit en cendres des branches et des racines d'herbe qu'il mêla avec de la farine d'orge , en sorte que son pain contenait un tiers de cendres. Il domptait les aiguillons de la volupté par les larmes , les veilles et les jeunes : souvent il restait six jours sans manger. Après les difficiles tentations de la luxure, le diable essaya d'autres moyens. Il cherchait à l'intimider, tantôt en lui apparaissant sous la forme d'un lion ou d'un ours, tantôt sous celle d'un taureau ou d'un loup , tantôt sous celle d'un renard ou d'un crapaud ; mais Godrik , ferme dans la foi , méprisait toutes ces tentatives. Pour mortifier sa chair , il s'appliquait sur le corps un cilice très-rude , et il se servit d'une cotte de mailles, pendant cinquante années consécutives. Il avait pour table une large pierre , sur laquelle il posait le pain dont j'ai parlé , et dont il ne mangeait jamais que forcé par un pressant besoin. Il trempait .ses lèvres dans un peu d'eau , et encore il n'apaisait sa soif que quand elle était intolérable. Jamais il ne dormait dans un lit , mais quand il était fatigué , il s'étendait couvert de son cilice, sur la terre nue, la tête appuyée sur la pierre qui lui servait de table. 11 se livrait à ses exercices de piété, au clair de lune, et secouait le sommeil pour se mettre en prières. L'hiver, pendant les rigueurs de la gelée et de la neige, il entrait tout nu dans le fleuve , et s'immolait au Seigneur comme une victime vivante. Là , plongé jusqu'au cou dans l'eau , il récitait en pleurant des
ANNÉE UIO. 48î)
oraisons el des psaumes. Fendant ses stations dans le fleuve, le diable apparut souvent au saint homme, sous les formes les plus étranges. Mais au moment où il allait se jeter sur lui , Godrik le confondait et le mettait en fuite avec un signe de croix. Un jour le diable emporta ses habits qu'il avait laissés sur le rivage; mais Godrik Teffraya tellement par ses cris, qu'il laissa les vêtements et s'enfuit.
Un jour, tandis que Thomme de Dieu , Godrik , se tenait dans son oratoire , et récitait son psautier , il vit sortir de la bouche du crucifix un petit enfant qui se dirigea vers la sainte Vierge , dont Timage était suspendue à une poutre , au nord de la cabane , et vint se reposer sur son sein. La Vierge , de son côté , étendit les bras pourle recevoir, et le tint pendant trois heures enfermé dans ses bras. Tant que Tenfant resta sur le sein de sa mère , il s'agita comme s'il vivait et s'il avait un corps : quand il arriva , et quand il s'en alla, l'image de la sainte Vierge trembla tellement , que la cabane sembla prête à s'abîmer. L'ami de Dieu , Godrik , resta persuadé que la vie avait animé les membres de la statue , et que Tenfant qu'il avait vu n'était autre que Jésus de Nazareth. Puis l'enfant retourna comme il était venu , et rentra dans la bouche du Crucifix.
Une autrefois, tandis que ce saint homme priaitdevant l'autel de la bienheureuse Vierge et mère de Dieu, il aperçutdeuxjeunesfilles dans la fleurde l'âge, qui se tenaientaux deux coinsderautel.Ellesétaientfort belles et leur vêtement était d'une blancheur éblouissante.
41)0 m:!\Ki H.
î Iles lixaieiit à Feiivi leurs regards sur lui; mais lui {[ardait le silence et n'osait pas remuer; il se bornait à jeter de temps en temps les yeux sur elles, puis s'inclinait de nouveau et priait. Alors les jeunes filles s'approchèrent de lui , et celle qui était à droite de Tautel lui parla ainsi : «Ne me connais-tu pas, '< Godrik? — Noble dame répondit-il, personne ne peut ' «« vous connaître si vous ne daignez vous révélera lui. « — Tu as bien parlé , dit l'apparition ; car je suis la « mère du Christ, et c'est par moi que tu obtiendras sa « faveur : celle que tu vois avec moi est rapôtre des «< apôtres, Marie- Viadeleine. » Godrik, se jetant aux « pieds de la mère de Dieu, s'écria : « C'est à vous, ma « dame, que je me confie pour que vous daigniez me « protéger toujours. » Alors toutes deux posèrent les mains sur sa tète, et en égalisant sa chevelure, elles remplirent la cabane d'une odeur suave. Ensuite la mère de Dieu entonna devant Godrik, sur un rhythme musical, un cantique qu'elle lui apprit aussi à chanter et que Godrik, en le répétant fréquemment, retint parfaitement dans sa mémoire. Ce cantique est composé en idiome anglais ; le voici : « Seinte Marie elane virgine, moder Jesu Christes nazarene onfo schild tin Godricli, on fang bring haali tuidh the in Godesrih. Seinte Marie Christes bur, meidems clenhad, modères flour , dilie mine sennem, rixe in min mod, bringe me to pinne ividh selfe God. » Ce cantique peutêtre ainsi traduit' : «Sainte Marie, lit du Christ,
' in latinum transferrî. Nous donnons ici le texte ; « Sancta Maria, Christi thalamus, vir^inalis puritas , malris fies, dole inea criniin.->,
« pureté virginale, fleur de la mère, efface uk^s péchés, « ré}{iie sur mon a me et conduis-moi à la félicité avec « Dieu seul. » La mère du Christ ordonna à Godrik de recourir à ce cantique comme à un secours puissant, toutes les fois qu'il craindrait de succomber à la douleur, à Teunui ou à la tentation. « En effet, dit- « elle, quand tu m'invoqueras par cette voix, tu sentiras • toujours les effets de ma protection. » î nsuite elle le marqua au front du signe de la croix , et à ses yeux Marie et Madeleine s'envolèrent aux cieux, laissant après elles un délicieux parfum.
On raconte qu'un jour cet ami de Dieu reçut la visite d'un homme qui venait accompagné de sa femme le supplier de vouloir bien ressusciter leur fille qui était morte. En même temps, ils tirèrent le cadavre d'un sac et retendirent devant Godrik. L'homme de Dieu, qui se sentait impuissant pour un pareil miracle, ne répondit rien et sortit dans la campagne pour sV livrer à ses exercices accoutumés. Ceux-ci tout troublés se retirèrent, laissant le corps dans l'oratoire et disant : « Qu'il garde ce cadavre et l'enterre , ou bien « qn'il le rende à la vie, puisqu'il pourrait la ressus- ^ citer s'il le voulait. » Godrik vers le soir, rentrant
régna in mente meâ. Duc me ad felicitatem cum solo Deo. » Il est évi> dent que ce passage est la traduction de la seconde phrase seulement : nous laissons aux érudits le soin d'interpréter la première. L'histoire de Godrik est une preuve , entre autres , qui vient confirmer la remarque faite par M. Aug. Thierry : les Anglo-Saxons, dépossédés, se réfugient dans une piété austère et fervente pour pleurer sur les misères de leur race Ce sont des Outlaws d'un autre genre qui luttent par la prière.
492 FŒNRÏ II
dans sa demeure , trouva le corps dans un coin de l'oratoire. Alors il se mit en prières et supplia le Seigneur de toute son âme , afin que lui qui est le Dieu tout-puissant j qui tient dans sa main la vie et le salut de tous, daignât rappeler cette jeune fille à la lumière. Trois jours et deux nuits il continua d'en agir ainsi : mais le troisième jour , tandis que tout en larmes il était encore prosterné devant Tautel , il vit la jeune fille qui marchait et se dirigeait vers Fautel ; aussitôt il fit venir les parents, leur rendit leur fille en bonne santé , et leur fit d'abord jurer qu'ils ne révéleraient ce secret à personne , tant que lui-même serait en vie. Quelque lemps après, des parents vinrent en secret présenter à Thomme de Dieu leur enfant qui était mort. Godrik leur dit de le placer sur l'autel dans l'oratoire de la bienheureuse Vierge , et il consolait CCS parents qui pleuraient en leur disant : « Ne pensez « pas que votre enfant soit mort , mais fléchissez le « genou et implorez avec moi la clémence divine. •> Quand l'oraison fut terminée, il leur ordonna de l'aller prendre sur l'autel, et quand ils s'approchèrent, ils le trouvèrent riant et plein de vie. Godrik leur fit prêter serment de ne pas divulguer ce fait avant qu'il fût mort.
Ce saint homme était fort lié avec des moines de Durham , mais il en affectionnait un particulièrement qui avait nom Nicolas. Ce dernier avait été plusieurs fois prié d'écrire et de transmettre à la postérité la vie et les vertus de saint Godrik , ce récit
ne pouvant ètreque fort utile. Aussi, voulant recueillir des documents plus certains, il alla trouver Thomme de Dieu afin d'obtenir de son amitié les renseignements qu'il devait transcrire. 11 vint donc , se prosterna aux pieds du saint , dit qu'il n'attendait plus que son consentement pour écrire sa vie , et insista sur l'avantage qu'il y aurait à ce que le souvenir de ses bonnes œuvres parvînt à la postérité. Cette proposition troubla évidemment Godrik , qui lui dit en détournant la tète : « Mon ami , tu veux connaître la « vie de Godrik telle quelle est? la voici : Godrik fut « d'abord un rustre grossier, débauché, immonde, «usurier, faussaire, trompeur, parjure, flatteur, « brouillon , arrogant, gourmand : aujourd'hui c'est « un pou mort, un chien pourri, un vil vermisseau ; « ce n'est pas un ermite , mais un hypocrite ; ce n'est « pas un solitaire , mais un homme à l'esprit dissolu , « qui engloutit les aumônes , dégoûtant , avide de « voluptés , négligent, oisif et paresseux , prodigue et « ambitieux , et qui ne serait pas digne de servir les « autres , lui qui chaque jour accable de réprimandes « et de coups ceux qui le servent. Tu pourras écrire « cela de Godrik et pis encore. » A ces mots il se tut, et le moine se retira non sans quelque confusion. Plusieurs années se passèrent pendant lesquelles le moine n'osa lui demander aucun renseignement sur sa vie , jusqu'à ce qu'enfin Godrik , ayant pitié de son chagrin et se repentant peut-être du mauvais accueil qu'il lui avait fait, lui ap[)rit de bon cœur ce qu'il désirait savoir. Mais il conjura le moine, par l'amitié
qu'il avait pour lui , de ne montrer cet écrit à personne tant qu'il vivrait.
Une autre fois, le même moine étant venu le jour
de la fête de saint Jean-Baptiste, pour dire la messe
devant Thomnie de Dieu , il s'arrêta sur le seuil de
Toratoire en Tentendant chanter dans Tintérieur. Le
soir, après vêpres , le frère lui demanda comment les
âmes sortaient du corps et quittaient ce monde. On
dit que Godrik lui fit cette réponse : « L'âme sainte
« sort doucement du corps ; mais Tâme pécheresse
« qui tient encore à la chair est forcée de Tabandon-
« ner à grands coups de fouet : une fois sortie , l'âme
« monte sans délai jusqu'aux extrémités de l'air et
« là s'arrête quelque temps , attendant ce que Dieu
« fera d'elle. Il y a comme tine porte faite en fer ^ et
« fort étroite : de chaque côté se tiennent les esprits
« saints et les esprits impurs. Pour les âmes des justes
« le passage en est doux et facile; mais les âmes des
« méchants y sont comprimées , torturées et préci-.
« pitées misérablement dans les enfers. Aujourd'hui
« j'ai vu Tâme d'un juste qui prenait son vol , et tra-
« versait librement ce passage, et alors dans ma joie
« je me suis mis à chanter avec les anges qui l'em-
« portaient. C'est là ce que tu as entendu ce matin
« avec étonnement. »
Le même moine étant venu le voir de nouveau , demanda à l'homme de Dieu s'il lui plaisait d'entendre une messe. 11 lui répondit : « Aujourd'hui c'est
* Terr ea porta ^ ^roUahlemeutferrea.
« la sainte Trinité qui m'a dit la messe, et j'ai reçu la « communion des mains d'un homme vêtu de blanc. «. 11 a descendu du ciel et y a remonté; il m'a averti « de me confesser de mes péchés , et moi je lui ai dit « toutes les fautes que ma mémoire m'a rappelées : « alors il m'a absous, et c'est de lui que j'ai reçu « pieusement l'Eucharistie; et quand l'office a ététer- « miné il s'est élevé au ciel, les mains en haut : trouai ves-tu bon, mon fils, qu'après cela je reçoive de toi « l'instruction et la communion. » Le moine répondit qu'il n'oserait le faire , et lui demanda quel était celui des saints qui était venu le visiter : « C'est l'apôtre « Pierre, dit l'homme de Dieu ; il avait été envoyé par « le Seigneur pour m 'absoudre de mes péchés. Quant « à toi , célèbre la messe en l'honneur de la bienheu- « reuse Vierge, afin que par son intercession nous mé- « ritionsqueson fils nous soit propice. » Le moine loua le Seigneur et obéit à cet ordre avec joie.
Cependant ce saint ermite et ami de Dieu , Godrik, après avoir passé glorieusement soixante années dans le désert , près de Finchale , était accablé de maladie et de vieillesse , et voyait approcher sa fin. Déjà depuis huit ans il était couché sur un lit , et dans un tel état de faiblesse, qu'il ne pouvait se retourner d'un côté ou d'un autre, sans le secours d'une main étrangère. Jusqu'au dernier moment il supporta des souffrances et des tentations telles, que ni la langue, ni la plume ne peuvent les retracer. Deux démons vinrent un jour vers lui , apportant une litière , et lui dirent : « Nous venons pour t'emporter aux enfers; car tu es
496 HEÎNRl II.
« un vieillard ea délire, et tu es devenu fou à force de « sagesse. » Mais lui se détenditavec le signe de la croix ; il pria, et aussitôt les démons furent mis en fuite.
Quelque temps après, une autre fois que Thomme de Dieu était seul dans son lit, ses serviteurs qui étaient dehors entendirent sa voix et son appel. L'un d'eux accourut en toute hâte , et il le trouva étendu tout nu sur le pavé de l'oratoire ; il le replaça dans son lit, et lui demanda pourquoi il l'avait vu ainsi gisant. Alors Godrik : « Le diable est venu vers moi , « et voyant que je goûtais paisiblement les douceurs du « sommeil, il m'a poussé brusquement hors de mon « lit, et m'a fracassé la tête avec un escabeau.» Et en montrant une bosse qu'il avait à la tète , il ajouta : « Ainsi mon ennemi m'a surpris à l'improviste et sans « que je pusse me défendre avec le signe delà croix, et « il m'a dit : « Eh bien , Godrik, rustre, rustre , toi « dont je n'avais pu triompher jusqu'ici par mes sa- « tellites, te voilà donc étendu mollement dans un « lit: va, tu périras aujourd'hui de ma main. » Aussi « que chacun réfléchisse au danger qu'il y a de com- « plaire à son corps et de se laisser dominer par la « mollesse : car Dieu ne se trouve pas dans les voies « de ceux qui vivent délicatement. » — Le vénérable père Godrik mourut le douzième jour avant les calendes de juin, pendant l'octave de l'ascension de Notre-Seigneur. Les vertus dont sa vie fut pleine sont au-dessus de Fhumanité comme au-dessus de tout récit. H fut enseveli dans son oratoire, du côté du nord , devant les degrés de l'autel de saint Jean-
ANNEE -ino. 497
Baptiste. Son tombeau est encore aujourd'hui glorieux et célèbre par les miracles qui s'y opèrent.
Couronnement de Henri Court-Mantel. — Entrevue DE MoNTMiRAiL. — Vers le même temps, c'est-àdire Tan du Seigneur 4^70, aux ides de juillet*, sur l'ordre du roi d'Angleterre Henri , Roger, archevêque d'York, et tous les évêques suffragants de Cantorbéry, se réunirent à Westminster, à l'effet de couronner Henri , fils aîné du roi. Henri , sur la demande de son père , fut couronné solennellement par Roger, archevêque d'York, le quatorzième jour avant les calendes de juillet, malgré la défense formelle du seigneur pape, qui envoya à l'archevêque Roger et aux autres évêques du royaume des lettres ainsi conçues : « Nous vous défendons formellement à tous tant que vous êtes, en vertu de l'autorité apostolique , que personne de vous prenne sur lui d'imposer les mains ou d'agir en aucune façon sous quelque prétexte que ce soit , le cas échéant du couronnement d'un nouveau roi , sans le consentement de l'archevêque de Cantorbéry, et sans le concours de cette même église de Cantorbéry , selon les anciennes coutumes et dignités de cette église.» Mais ces lettres furent inutiles, parce qu'avant leur promulgation l'affaire avait déjà été terminée. Aussitôt après le couronnement de son fils, le roi passa la mer et se rendit près de Montmirail ^,
* Probablement de juin , puisque le couronnement eut lieu le 4 8 de ce mois.
^ L'entrevue de Montmirail eut lieu avant le couronnement. I. 52
à une entrevue avec l'archevêque de Cantorbéry : le roi de France était présent. Quand après avoir longtemps délibéré sur la paix , on en vint au baiser , Tarchevêque dit au roi : « Je vous embrasse en Thonneur de l>ieu. » Le roi alors se refusa au baiser, prétendant qu'il ne voulait pas de restriction conditionnelle. En effet , le roi trouvait toujours dans les paroles de l'archevêque , dont la conscience était si pure, des réserves qu'il repoussait : « Tantôt, disait-il, « c'est sauf l'honneur de Dieu , tantôt sauf ma dignité , « tantôt sauf la foi de Dieu. >; L'archevêque , de son côté , se méfiait des finesses du roi , et avait peur, en concluant la paix définitivement et sans restriction, de paraître accorder au roi les iniques coutumes d'Angleterre.
' Paix entre le roi et l'archevêque de Cantorbéry. — Il y eut une seconde entrevue' près de Freteval , h laquelle assistaient le roi de France et le roi d'Angleterre , Guillaume , archevêque de Sens , et l'évêque de Nevers. Le roi et l'archevêque Thomas, en se séparant , montèrent deux fois à cheval ; deu* fois le roi tint la bride * du cheval de Tarchevêque, tandis qu'il se mettait en selle. Enfin , près d 'Am boise , par les soins de Rotrou , archevêque de Rouen , le roi et l'archevêque de Cantorbéry Thomas, firent la paix. Quand elle eut été conclue, le roi écrivit à son fils Henri le nouveau roi , des lettres conçues en ces ter-
' One variante donne slapham; sans doute : stapiam^ étrier.
mes : « Sachez que Thomas , archevêque de Cantorbéry, a fait sa paix avec moi, à ma pleine satisfaction : je vous commande donc de lui procurer la paix à lui et aux siens, et de lui faire tenir à lui, ainsi qu'aux siens qui sont sortis pour lui d'Angleterre , toutes leurs possessions librement, paisiblement el honorablement , dans Fétat où il les avaient trois mois avant de sortir d'Angleterre. Vous ferez venir devant vous quelques-uns des plus probes et des plus âgés chevaliers de Saltoude '; et, dans ce lieu, vous les chargerez , sous serinent , de s'enquérir de ce qui appartient en fief à rarchevêché de Cantorbéry; et que ce qui aura été reconnu lui appartenir lui soit rendu. Portez-vous bien. » Après ces événements , le vénérable archevêque de Cantorbéry, Thomas, envoya un message à Rome , avant de passer en Angle terre , pour annoncer au seigneur pape l'accommodement qui avait eu lieu entre le roi d'Angleterre et lui. Le pape, rendant gloire à Dieu, lui écrivit ce qui suit : « Nous ressentons une grande inquiétude de cœur et une vive amertume, toutes les fois que nous ramenons nos souvenirs et que nous réfléchissons profondément sur les angoisses , chagrins et vexations que vous avez soufferts avec tant de fermeté et un courage si invincible, par zèle pour la justice, et afin de maintenir la liberté de l'église. En effet ,
' Nous avons adopté la variante. Saltoude était un château, à six milles de Cantorbéry, contenant les provisions de bouche de Tarchevéque , et qui était bloqué par Raoul ou Renouf de Broc.
VOUS avez été jusqu'au bout dans voire noble sacrifice : l'adversité n'a pu vous abattre ni vous faire renoncer à votre résolution persévérante ; aussi admirons-nous dans cette affaire votre force digne d'éloges, et vous félicitons-nous dans le Seigneur, de votre constance à souffrir. Quant à nous, qui avons usé si longtemps envers le roi d'Angleterre , de patience et de bienveillance; qui l'avons averti si souvent de rentrer en lui-même par des paroles douces et amicales, et quelquefois par des paroles dures et très-rudes, s il arrive qu'il n'exécute pas de fait la paix qu'il a conclue avec vous, et qu'il ne vous restitue pas, à vous et aux vôtres , les possessions de votre église , ainsi que les honneurs qui vous ont été enlevés , nous vous donnons plein pouvoir d'exercer la justice ecclésiastique , sans vous embarrasser d'aucune interjection d'appel, sur les personnes et les lieux qui sont du ressort de votre légation. »
L'archevêque d'York est interdit par le pape ainsi QUE l'évêque de Londres. — Après avoir pris ses mesures du côté du pape et du côté du roi , Thomas retourna en Angleterre et débarqua au port de Sandwich, aux calendes de décembre. Aussitôt, comme s'il eût voulu ne négliger aucun moyen d'obtenir cette palme du martyre dont il avait soif, il envoya à l'archevêque d'York des lettres du pape qui contenaient ces mots : « Lorsque votre roi a voulu que son fils fût couronné, c'est par votre main, frère archevêque ,
et hois de la juridiction de Cantorbéry * qu'il lui a fait placer sur la tète le diadème royal , au mépris de Thomas , archevêque de Cantorbéry , à qui cet office revenait de droit d'après l'ancien usage. De plus , dans ce couronnement , aucune caution juratoire n'a été donnée par le jeune roi, ni exigée, dit-on, par vous , comme cela se pratique ordinairement , à T effet de conserver la liberté de l'église ; mais plutôt il paraît qu'on y a juré et confirmé le maintien perpétuel et dans leur intégrité , de ces iniques coutumes du royaume qui mettent en péril la dignité de l'église. Si nous sommes fort étonné de cet acte violent de la part dudit roi , nous avons encore plus à nous plaindre de votre faiblesse et de celle des évéques vos confrères: car, nous vous le disons avec chagrin, vous êtes devenus comme des béliers qui n'ont plus (le cornes , et vous avez reculé sans courage devant la face de celui qui vous poursuivait. Et en supposant , frère archevêque , que cela vous eût été permis dans votre diocèse , comment avez-vous pu vous le permettre dans le diocèse d'un autre prélat , et sur tout de celui qui seul a voulu être banni ^ et chassé pour la justice , qui seul a voulu rendre gloire à Dieu. Voilà ce que je ne puis m'expliquer ni par le raisonnement , ni par les constitutions des saints Pères. Enfin quand ces iniques coutumes eurent été confirmées par serment , vous n'avez pas osé prendre le
' Ou plutôt : dans une juiidiciion qui n'était pus la vôtre. - ExuUare ^ vnàemmcni exvlare.
502 lïENRI n.
l)ouclier de la foi afin de vous présenter au jour du combat pour défendre la maison du Seigneur. C'est j)Ourquoi , comme en nous taisant plus longtemps , nous serions enveloppé avec vous dans la même sentence de condamnation au jour du jugement , nous vous suspendons de tout office ecclésiastique en vertu de Tautorité de la très-sainte et sacrée église romaine que nous gouvernons avec Faide de Dieu. « En même temps Thomas, archevêque de Cantorbéry, fit renïettre aux évèques de Londres , de Salisbury , d'Oxford, de i^hester, de Rochester, de Saint-Asaph et de Landaff , ainsi qu'à tous ceux qui avaient prèle leur ministère audit couronnement , d'autres lettres du seigneur pape par lesquelles ils étaient suspendus de toute dignité épiscopale. « Il est inutile de vous notifier par les présentes pour quel motif notre vénérable frère, Thomas , archevêque de Cantorbéry et légat du saint-siége apostolique, a été forcé de se bannir de son diocèse, car vous en êtes présentement informés et la renommée en a porté le bruit dans presque toute l'église d'occident. Vous saviez que Thibaut de pieuse mémoire, archevêque de Cantorbéry , et prédécesseur dudit Thomas , avait placé la couronne sur la tête du roi d'Angleterre, et que , par conséquent, l'église de Cantorbéry était en possession de cet office : cependant vous avez pris sur vous , malgré la défense des lettres apostoliques, de prêter voire ministère au couronnement du nouveau roi sans en avoir averti l'archevêque et dans son propre diocèse. Vous qui auriez dû adoucir son exil par toutes les
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consolations qui étaient en vous , vous avez aggravé son infortune, et vous avez, je vous le dis avec chagrin , rendu plus cuisante encore la douleur de ses blessures. Aussi pour cette conduite , si nous ne sommes pas irrité contre vos personnes autant que votre faute l'exigerait, nous ne devons cependant point garder le silence, de peur (ce qu'à Dieu ne plaise! ) qu'il ne comprenne vous et nous dans la sentence de sa sévérité divine , si nous négligions de venger les torts qui ont été faits méchamment aux églises* de tous les amis de Tarchevêque. Sachez donc qu'en vertu de l'autorité qui nous a été confiée par Dieu , vous êtes suspendus de tout office episcopal, jusqu'à ce que vous soyez venus dans la demeure des apôtres donner satisfaction pour un tel excès; à moins que vous ne fassiez votre soumission audit archevêque , en sorte ((ue lui-même juge à propos de vous remettre votre peine. »
IIenhi-le-Jeone refuse de recevoir Thomas. — Entrevue DE l'archevêque ET DE LARBK DE SaïNT-AlBANS.
— Pressentiments du pontife. — Cependant le vénérable archevêque de Cantorbéry , Thomas, était rentré dans son église, où il fut reçu au milieu de l'enthousiasme du clergé et du peuple. Bientôt se présentèrent des officiers royaux qui lui enjoignirent, nu nom du roi , de rétablir les évêques suspendus ,
' Ou, en adoptant )a variante Oculis : le^ ioris qui ont été commis méi'hammeni et aux yeux de tous.
et d'absoudre ceux qui étaient excommuniés , parce que , disaient-ils , tout ce qui avait été entrepris contre eux, tendait à insulter le roi et à détruire les coutumes du royaume. L'archevêque leur répondit que si les évoques excommuniés voulaient jurer dans la forme ecclésiastique d'obéir au mandement du seigneur pape , il les absoudrait pour la paix de l'église et par respect pour le seigneur roi. Quand cette réponse fut rapportée aux évêques, ils dirent qu'ils ne devaient pas prêter un pareil serment sans la volonté du roi. L'archevêque s'étant mis en marche peu après pour voir le visage du nouveau roi qui demeurait à Woodstock , des messagers dudit roi arrivèrent qui lui défendirent d'aller plus loin et lui ordonnèrent de retourner dans son église , et comme ils insistaient avec force menaces il céda , car son heure n'était pas encore venue. L'archevêque se reposa donc quelques jours dans son manoir d'Harwes , éloigné du monastère de Saint-Albans d'environ sept milles, et il y demeura pour célébrer la fête [de sainte Lucie] *. 0 sagesse , cet athlète de Dieu ne montra pas un visage troublé. L'abbé de Saint-Albans lui ayant envoyé d'abondantes provisions en vivres et en vins , l'archevêque chargea ceux qui les avaient apportées de lui témoigner ses remercîments et de lui rendre cette réponse gracieuse : « J'accepte ces présents^ à
' In adventu Domini circa fcstum sanctœ Luciœ^ dit ailleurs Matt. Paris. Voir la note 4, à la tin du volume.
2 Accipio ejus prœHeiitias , id est renia; pmsentiam vera malUm.
« titre d'envoi liospilalier , mais j'aimerais encore « mieux sa présence. » Alors un de ses serviteurs lui dit : « Seigneur , voici qu'il vient et qu'il se pré- « sente à la porte. » Aussitôt Tarchevêque alla audevant de Tabbé jusqu'à Tentrée. Ledit abbé, nommé Simon , vint donc visiter l'archevêque , et lorsqu'ils se furent embrassés , ils restèrent longtemps à converser ensemble. L'archevêque pria ensuite l'abbé d'aller trouver à Woodstock le jeune roi et de l'amener à des dispositions plus bienveillantes , par les paroles douces et persuasives qu'il savait prononcer. L'abbé y consentit et s'empressa de s'y rendre : mais ne trouvant dans l'âme du jeune roi que des sentiments de dédain et de colère , il revint sans avoir réussi. Lorsqu'à son retour il eut raconté à rarchevêque le mauvais succès de sa démarche , celui-ci le regarda d'un air triste et abattu , et lui dit en soupirant : « Lais- « sez-moi maintenant , laissez-moi maintenant , » et il ajouta en branlant la tête comme par un pressentiment prophétique : « Voilà , voilà que s'approchent « les temps de la consommation ! » L'abbé ne comprit pas cette parole pour le moment , mais la suite des événements lui en montra la vérité. Alors l'archevêque regardant l'abbé avec douceur, mais avec des yeux obscurcis par les larmes, lui dit : « Seigneur « abbé, je vous rends mille grâces pour la peine que « vous avez prise quoiqu'elle ait été inutile. »
« Il n'est pas toujours au pouvoir du médecin de rétablir le malade , « Et quelquefois l'art le plus habile ne triomphe pas du mal. »
r;o6 HKNUi 11.
.Puis il reprit : « Mais lui-méine aussi subira sans « délai son jugement; » et il ajouta , en regardant ses clercs, qui Fentouraienl : « Voyez, mes amis, ce <( qui arrive : ce seigneur abbé, qui n^est tenu d'au- « cune obligation envers moi, a été aujourd'hui pour « moi plus complaisant et plus poli que tous mes « confrères et tous les évêques , mes suffragants. » Kn effet, Tabbé, en se rendant à Woodstock, avait ordonné à son cellerier de venir chaque jour visiter Tarchevêque, qui n'était pas loin de Saint-Albans , et de lui apporter d'abondantes provisions. Au moment de retourner dans son monastère , Tabbé supplia Tarchevêque, instamment et les mains jointes, de daigner, par esprit de charité, honorer le couvent de Saint-Albans de sa très-désirée présence , pour la fête de Noël , qui approchait, et d y célébrer la fête de la Nativité du Christ, ainsi que celle du premier martyr d'Angleterre. Le prélat lui répondit, en versant des larmes : « Oh I combien je le désirerais! « mais je ne le puis ; c'est un point résolu. Allez en « paix, très-cher père ; retournez à votre église, que « Dieu garde. Quant à moi , je vais où je dois trouver « une excuse suffisante de ne pas vous suivre ; mais »« que ne venez- vous plutôt avec moi, si faire se peut, » afin d'être mon hôte et mon consolateur dans les t< tribulations dont je suis accablé? » L'abbé s'en étant excusé, parce qu'il fallait que, dans une lête si solennelle, il assistât aux offices de son église, se retira après avoir reçu la bénédiction de l'archevêque. Hélas î avec quelles lamentations , avec quels soupirs,
labbé se iiappa la poitrine après I événeinenl , parce (|ue le ciel ne lui avait pas accordé la laveur de partager la jjloire de ce [jrand et saint martyr ! Cependant l'archevêque se hâta d'arriver à son Oglisc pour y célébrer les léles de Noël. Huit jours après, il devait passer au royaume éternel.
Thomas est assassiné. — L'an du Seigneur iM\, le bienheureux Thomas, archevêque de Cantorbéry, monta en chaire le jour de Noël, pour prononcer un sermon devant le peuple ', et, à la fin du sermon , il excommunia solennellement Nigel de Taqueville, usurpateur par violence de Téglise de Herges '^, le \icaire de cette même église, ainsi que iiobert de l>roc, qui s'était diverti par dérision à mutiler un des chevaux de Tarchevèque , tandis qu il était chargé de vivres, et à lui couper la queue. Le cinquième jour après la nativité de notre Seigneur , vers le soir ^, Farchevèque était dans sa chambre avec ses clercs, lorsqu arrivèrent de Normandie Guillaume de Traci, Hegnault, fds d'Ours, Hugues de Morville et Richard le Breton. Ils entrèrent brusquement dans la chambre comme des furieux et déclarèrent à Tarcheveque, de la part du roi, qu il eût à rétablir li's évêques d'Angleterre suspendus de leur office, et à absoudre les excommuniés L archevêque leur ré-
' 11 prit pour texte . « Je suis venu vers vous pour mourir au milieu do vous. »
- Ce uoiri n'est pas dans Camden.
•' Vers l'heure de vêpres.
508 F!ENRI II.
pondit qu il n'appartenait pas au juge inférieur de relever de la sentence prononcée par le juge supérieur, et qu il n^était permis à aucun homme d'annuler ce que le saint siège apostolique avait décidé et établi ; que cependant , si les évêques de Londres et de Salisbury , ainsi que les excommuniés , s'engageaient par serment à lui faire leur soumission , il consentirait à les absoudre pour la paix de Téglise et par égard pour le seigneur roi. Les meurtriers, em» flammés de colère et pressés d'exécuter le crime horrible qu'ils méditaient, sortirent précipitamment. Quant à Tarchevêque, ayant été averti par ses clercs que l'heure de vêpres avait sonné, il se rendit dans la grande église pour y chanter les vêpres. Pendant ce temps, les quatre meurtriers que j'ai nommés plus haut étaient allés se revêtir de leur armure complète et avaient suivi les traces de Tarcheveque. Lorsqu'ils furent arrivés à l'église , ils en trouvèrent les portes ouvertes , le prélat l'avait ainsi voulu : « 11 ne faut « pas, avait-il dit, que l'église du Christ, qui doit « être un refuge pour tous , change de destination et c( soit convertie par nous en château-fort. » Les quatre chevaliers percèrent la foule qui se pressait de tous côtés, et traversant superbement l'église , ils se mirent à crier : « Où est-il le traître au roi ? où est-il le « traître au roi ? où est l'archevêque ? » Thomas avait déjà monté trois ou quatre marches du chœur, mais en entendant cet appel : « Où est l'archevêque? » il revint sur ses pas et se présenta à eux en disant : « Si c'est^ l'archevêque que vous cherchez , il est do
« vaut vous, c est moi-même. » Et comme iis l'insultaient en le menaçant de la mort, il reprit : « Je suis « prêta mourir, car je préfère à la vie la défense de « la justice et la liberté de leglise. Cependant je vous « ordonne de respecter mes compagnons , ils n'ont « été pour rien dans la querelle , ils ne doivent pas « en souffrir. » Alors ces cruels bourreaux se jetèrent sur lui Tépée nue : « Je recommande, s'écria-t il , « mon âme et la cause de Téglise à Dieu , à la bien- « heureuse vierge , aux saints patrons de cette église « et au bienheureux Denys. » Ce glorieux martyr fut immolé devant l'autel du bienheureux Benoit, et reçut la blessure mortelle dans cette partie de son corps où l'huile sainte avait été versée et 1 avait consacré plus spécialement au Seigneur. Car ce ne fut pas assez pour ces misérables de profaner Téglise par le sang d'un prêtre et de souiller par ce meurtre un jour si solennel. Avec leurs épées criminelles qui l'avaient frappé sur sa couronne de clerc, ils firent jaillir la cervelle du cadavre ; le sang qui coulait inonda le pavé de l'église.
Funérailles de l'archevêque. — Lorsque ce glorieux martyr eut passé au royaume céleste , les infâmes meurtriers avec leurs complices pillèrent tout le mobilier du martyr et de ses clercs , ses vêtements, ceux de ses serviteurs et tous les objets qui se trouvaient dans les sacristies. Cependant le corps du vénérable archevêque qui gisait sur le pavé fut porté le soir du même jour devant le maître-autel. Alors
5i0 HENRI II.
fut révélé aux yeux de tout le monde un fait qui, jusque là , n avait pu être qu'à la connaissance du seul chambrier. En effet, quoique l'archevêque eût caché sous rhabit canonial Thabit de moine qu'il portait secrètement depuis le jour de sa promotion , il avait soin en outre de mortifier sa chair par un cilice , et se servait même de cilices appliqués sur les cuisses ; austérité qui ne s'était point vue jusqu'alors. Faisons remarquer en passant cette concordance de jour : ce fut un mardi que l'archevêque quitta la cour du roi à Northampton ; un mardi qu'il se bannit d'Angleterre pour aller en exil ; un mardi que , sur le conseil du seigneur pape, il revint et aborda dans le royaume; un mardi que son martyre fut consommé. Le lendemain , qui était un mercredi , au point du jour , le bruit se répandit que les infûmes bourreaux se proposaient d'enlever de l'église le corps de l'ar- .chevêque et de le jeter hors des murs de la ville pour qu'il fût dévoré par les oiseaux de proie et par les chiens. Mais l'abbé de Boxley, le prieur et toute la congrégation de l'église de Cantorbéry , se hâtèrent de l'ensevelir , et ils ne crurent pas devoir faire subir des ablutions au cadavre de celui qui s'était macéré par une si longue abstinence , qui avait été lavé dans son propre sang et essuyé par le cilice. Dans ce martyre on doit remarquer plusieurs circonstances : d'abord il souffrit pour la cause de la justice et pour la liberté de l'église. En second lieu ce ne fut pas dans une église ordinaire, mais dans • celle qui est la mère de toutes les églises de \n na-
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iion anglaise. En troisième lieu, ce ne fut pas dans le premier temps venu , mais pendant les fêtes de Noël , à une époque où les homicides eux-mêmes et les coupables de lèze-majesté ne sont ni poursuivis ni inquiétés. En quatrième lieu , ce ne fut pas un simple prêtre que les meurtriers mirent à mort , mais un homme qui , en Angleterre , était le premier d'entre le peuple et le père spirituel de tous les prêtres. En cinquième lieu , il fut frappé, non pas à un membre ou à un autre, mais précisément à cette partie de son corps où la tonsure Tavait fait entrer dans les ordres sacrés , et où Ponction de Thuile sainte l'avait consacré au Seigneur.