BIBLIOTHECA
"^.^^♦■ta viens» •
cer les pavés sous les fers. Le docteur était déjà parti ! Monsieur dut repartir pour Paris, d'où il ramena un autre médecin ; le premier n'avait rien compris à la maladie. Le nouveau ne fit pas même une ordonnance; Madame, en quelques heures, s'était rétablie « parce que Grande-Maguet m'a si bien soignée », disaitelle; c'est à peine si les convulsions lui avaient laissé un peu de fatigue, une langueur presque pas douloureuse; le soir, le lendemain, les joui'S suivants, quand je lui demandais : « Mais enfin, qu'est-ce que vous avez eu? où aviezvous mal ? » elle mettait un doigt sur sa bouche et elle s'endormait, un sourire de bon rêve aux lèvres.
Assez souvent, à de longs intervalles, se reproduisirent ces singulières secousses, qui s'apaisaient bientôt en un calme d'ensommeillement; d'autres médecins, que M. de Xorvaisis allait chercher ou mandait par dépêche, furent d'avis qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter; la malade souffrait d'une agitation nerveuse, qui n'aurait pas de suites fâcheuses. Leurs réponses ne paraissaient pas satisfaire Monsieur; ses alarmes persistaient, s'accroissaient même à chaque consultation nouvelle ! Madame, après la crise, avait beau dire, en
son angélique douceur, que cela ne serait rien, qu'elle serait tout à fait guérie quand elle aurait causé avec M. le curé — il nous faisait visite presque tous les jours, maintenant — Monsieur ne se rassurait pas. Il télégraphiait , faisait venir les plus fameux praticiens; inutilement d'ailleurs : toujours, quand ils arrivaient, Madame allait mieux, était presque remise. Je commençais à croire que j'avais mal jugé M. de Norvaisis. Bizarre, morne, il aimait sa femme à sa façon, puisqu'il se montrait si effrayé du mal peu grave en somme qu'elle avait, — plus effrayé que moi! En réalité, je n'avais pas de craintes sérieuses; ma petite Jésus se trouvait si bien, après les rares attaques auxquelles, du reste, elle s'accoutumait, moins douloureuses chaque fois; elle m'embrassait si tendrement pour me remercier de mes soins, de mes caresses, que j'aimais presque ce mal qui me retenait tout le jour auprès de ma chérie, qui la faisait plus mienne.
Une nuit, je m'éveillai en sursaut comme si quelqu'un m'avait secouée par l'épaule. « Ilein ! <( qu'est-ce? que me veux-t-on? » Personne, aucun bruit, sinon celui du vent qui rôdait autour de la maison déserte. La pendule marquait une
heure du matin; il y avait peu de temps que
j'étais couchée; je me souvins que j'avais laissé Madame dans sa chambre, endormie, très paisible; avant de m'éloigner, je l'avais longuement baisée au front. Eh bien ! quelle inquiétude m'éveillait? pourquoi ce frisson dont s'émouvaient encore toutes mes fibres , et cette sueur froide dont je me sentais la nuque humide? Je pensai que j'avais eu quelque cauchemar, dont l'horreur ne s'était pas toute dissipée avec les ombres du sommeil. Je me retournai vers le mur. Je fermai les yeux, j'allais m'assoupir... Non. je sautai du lit! quelqu'un marchait dans le corridor du premier étage! La tempe à la porte, je prêtai l'oreille. Je pouvais, je devais m'être trompée ; qui donc aurait rôdé dans notre demeure? Monsieur était rentré dans son appartement; Madame reposait dans le sien. De nouveau j'entendis marcher! Oh! celui, ou celle qui traversait la maison dans la nuit devait s'avancer très lentement, ne poser ses pieds sur les carreaux qu'avec de grandes précautions; j'entendais cependant, j'entendais! Pourquoi ne pensai-je pas tout de suite qu'un voleur s'était introduit chez nous? Pourquoi n'ai-je pas crié, n'ai-je pas appelé au secours? C'est que j'avais le sentiment d'un danger bien autrement terrible que celui d'un larron entré
par escalade, qui cherche le coffre-fort, qui va. cesse d'oser, s'arrête, tâtonne; l'espèce de peur que j'avais me conseillait de me taire. Le bruit devenait moins sourd, je distinguais plus nettement les pas l'un après l'autre, comme si le marcheur eut pris confiance, eut suivi son chemin plus délibérément; oui, après de l'hésitation, après des craintes, il s'était enhardi, il allait plus vite, toujours plus vite, il allait... chez Madame ! Car maintenant le bruit se continuait vers la porte de la chambre où ma petite Jésus était couchée. Alors, l'instinct de me précipiter! mais, en même temps, Tidée qu'en me hâtant, je hâterais quelque malheur; qu'il fallait, au contraire, ne rien brusquer, savoir d'abord. Un linge glissant le long de la rampe aurait fait plus de bruit que ma lente descente dans l'ombre, vers le corridor; et dans une clarté vite évanouie, je vis, au fond du couloir, [Monsieur entrer dans la chambre de Madame; la porte se referma, je ne vis plus rien.
J'aurais dû être rassurée. Qu'un mari allât voir, au milieu de la nuit, si sa femme, convalescente, dormait bien, si elle ne souffrait pas, rien de plus naturel; toute autre, à ma place, aurait remonté les marches, serait allée se recoucher. Non, non, les mains en avant, je me glissai le
104 GRANDK-MAGUET
long du mur. J'arrivai près de la porte, au fond; elle n'était pas tout à fait close; sans doute M. de Xorvaisis , pour ne pas éveiller Claire , avait voulu éviter le grincement du pêne. Une lueur sortait du bâillement; je m'approchai, inclinant le cou; je mis l'œil à l'ouverture.
Je les vis tous les deux, elle, endormie, un peu pâle, si paisible avec son cher sourire d'ange résigné; lui, debout, près du lit, la contemplant.
Certes, il l'aimait! certes, elles étaient sincères les sollicitudes dont il l'entourait depuis plusieurs mois, les appréhensions qu'il laissait voir à chaque crise nouvelle ; car une tendresse pareille à celle d'une mère près du berceau de son enfant qui meurt se désespérait sur son visage; et deux larmes, deux longues larmes coulèrent de ses yeux... Alors, je voulus me retirer. Que faisais-je là? elle était bien gardée, mon trésor, par l'amour de son mari, je pouvais être tranquille. Je ne l'étais pas! j'avais bien raison de ne pas l'être! car, au moment de détourner mon regard, au moment de m'éloigner... »
Grande-Maguet s'interrompit.
— Où es-tu? cria-t-elle; où es-tu, dans ces ténèbres, toi, oui, toi, la nouvelle épouse? tu
GRANUE-MAGUET 105
m'entends, au moins? lu n'es pas évanouie? tu n'es pas morte? oh! non, non, je sens que tu m'écoutes, que tu tends vers moi tout ton cœur épouvanté !
Elle reprit :
— Au moment de m'éloigner (tu m'entends, n'est-ce pas? ah! que je suis heureuse que tu m'entendes !) je vis M. de Norvaisis tirer de sa poche un petit flacon, et en verser, goutte à goutte, le contenu dans la tasse de tisane où ma petite Jésus devait boire !
Avant que la vieille servante eût achevé ces paroles, un cri avait déchiré l'air; et il y eut, sur les carreaux, les pas de quelqu'un qui chancelle, qui cherche où s'accrocher: puis, rien; Suzette, retombée, ne bougeait plus.
— Ah ! ah! reprit Grande-Maguet dans un rire où il y avait plus d'effroi encore que de désir d'en inspirer, ah ! ah ! tu as entendu ! tu as compris! des gouttes, dans la tasse! dans la tisane ordonnée par le médecin !
En même temps, elle se précipita, à travers l'ombre de la pièce familière, vers la cheminée, trouva une allumette, ralluma la lampe; et, tenant la lampe d'une main , de l'autre elle empoigna Suzette, à demi morte, qui sanglotait, la releva, l'assit sur une chaise, et, penchée vers
elle, lui promenant la lumière sous les yeux, l'empêchant de se cacher la face, elle disait :
— Des gouttes ! des gouttes de poison ! tu sais les choses, maintenant. Je t'avais bien dit que tu les saurais. Il Tempoisonnait ! ton mari, sa femme ! ton mari ! celui que tu aimes ! celui qui t'a conduite ici! dis-moi que tu m"as bien comprise! dis-moi que tu as bien entendu qu'il versait du poison dans la tisane !
Suzette, pareille à une tige qui se casse et de qui la fleur penche, laissa tomber sa tête sur le dossier de la chaise ; ses yeux fixes, écarquillés, ressemblaient aux yeux encore ouverts d'un petit cadavre.
Grande-lMaguet recommença son mouvement d"hyène en cage, et elle dit :
— Ce n'est pas fini 1 lu ne sais pas tout ! je veux Rapprendre tout, peu à peu, comme il versait le poison, lui, ce soir-là, comme il le versait, depuis tant de jours! Je voulus d'abord me jeter sur lui, le saisir, l'étrangler. Oh! j'aurais dû le forcer à boire, — je suis forte, tu verras, tu verras! — toute la tisane de la tasse. Mais Claire se serait réveillée ; Claire serait peutêtre morte de peur; Tidée de lui révéler le crime de son mari me glaça d'épouvante. Je le laissai sortir, je le laissai passer, sans
le tuer, sans le mordre, l'empoisonneur! et, le dos contre le mur, les mains écarquillées sur la froideur du stuc, la compréhension me venait toute à la fois, dans une horreur lucide, de tout ce qui avait dû se passer. Depuis longtemps, depuis très longtemps, le misérable avait conçu le dessein de faire mourir ma petite Jésus Lienaimée. D'abord, des craintes, des remords l'avaient hanté; de là, partagé entre le désir et la peur, ses insomnies, son humeur farouche; enfin il s'était résolu au crime ; c'est alors qu'il nous avait emmenées, loin des curiosités, dans cette solitude où il pourrait, à l'aise, sans péril, achever son forfait; et bientôt, il avait commence son œuvre. Les premières indispositions de Madame? résultats des tentatives d'un assassin inexpérimenté, qui ne sait pas, ne se hasarde qu'à demi, se hasarde un peu plus, augmente petit à petit les doses. Les attendrissements, les inquiétudes qu'il montrait? d'infâmes hypocrisies; il partait pour Paris, il ramenait, chaque fois, un médecin nouveau : ruse parfaite, par où il étalait sa sollicitude, et n'encourait aucun soupçon; car le docteur, jamais le môme, ne pouvait comparer les symptômes du mal interrompu d'ailleurs par l'absence du criminel. Madame allait toujours mieux quand le
médecin arrivait ! il quittait la maison avec des paroles qui me rassuraient; et les choses, dans la pensée de Monsieur, devaient aller ainsi, jusqu'au jour où, après quelques semaines de convalescence, Claire succomberait tout à coup dans une crise; parce qu'il aurait, lui, en une seule fois, versé la dose mortelle dans une tasse ou dans un verre. C'était cette nuit peut-être qu'il avait marquée pour l'accomplissement suprême ! Mais un instinct m'avait éveillée, un bruit m'avait guidée, et je savais tout, et j'étais là! Oh! quel supplice infliger à cet homme? Le dénoncer, lui faire boire, par surprise ou par force, le poison destiné à sa femme, ces idées me vinrent ; le plus pressé, c'était de préserver Claire de l'abominable péril ; dire que, demain matin, les yeux à peine ouverts, elle aurait pu boire cette drogue, ma chérie! il fallait d'abord — sans éveiller Madame, oh! sans l'éveiller — emporter la tasse pleine qui servirait plus tard à confondre le coupable, à le faire condamner !
Dès qu'un bruit lointain de porte reclose m'eût appris que Monsieur était rentré chez lui, je me tournai à demi, je regardai dans la chambre de ma petite Jésus, par l'entre-bâillement lumineux... Elle ne dormait plus. Non, doucement, lentement, elle se soulevait; les paupières mi-ouvertes, elle
regardait autour d'elle, dans la clarté pâle de la veilleuse; on eût dit qu'elle voulait s'assurer de la solitude, s'assurer que quelqu'un, qui était là tout à l'heure, n'était plus là: et ses yeux, après avoir visité toute la chambre, s'abaissèrent vers la tasse sur le guéridon, près du lit; elle la considérait d'un air très triste, mais très doux, comme amical, puis l'une de ses mains, hors des draps écartés, s'avança... " Malheureuse! c'est du poison! « Je me jetai sur elle pour empoigner, pour briser la tasse, mais elle la tenait ferme entre ses doigts crispés, entre ses dents, et elle la vida toute, et je ne lui arrachai des lèvres que des cassures mâchées et mouillées de sang. Dieu est sourd s'il n'entendit pas le cri que je poussai! Mais, elle, avec une force que je ne lui connaissais pas, elle me saisit par le cou, me renversa sur le lit; elle me tenait d'une main, elle me fermait, avec l'autre, la bouche, pour étoufffer mon hurlement, et elle me disait : « Tais-toi! tais-toi! je veux que tu te taises! pas un cri, pas une parole ! si tu m'aimes, taistoi, je t'en prie, je le veux, je l'ordonne ! » Je râlais : « Vous ne savez pas, vous avez bu... vous avez bu la mort... il faut appeler... il est temps encore!... — Oh! te tairas-tu! dit-elle; si tu ajoutes un mot, si tu donnes l'alarme, je te
110 GRANDE-MAGUEÏ
jure qu'en mourant je te maudirai! » Je la voyais penchée au-dessus de moi; elle était terrible comme un bon ange qu'on aurait offensé, et qui descendrait, prêt à frapper. Je balbutiai : « Pardon, pardon, je ne crierai pas... je n'appellerai pas... je vous obéirai... » Elle me lâcha, je glissai le long des couvertures, je tombai à genoux, la tête sur le bord du lit, et je gardai le silence, comme elle voulait. Elle dit d'une voix plus douce, si douce, sa voix de tous les jours : « Grande-Maguet, pauvre Grande- Maguet! tu auras bien du chagrin, je le sais, quand je serai morte, et ce sera bientôt sans doute, car tout à l'heure j'ai trouvé à cette boisson un goût plus amer, beaucoup plus amer que les autres fois. Mon mari a pensé qu'il fallait en finir, il a eu pitié de moi, et je crois, oui, je crois bien que ça va être fini... » Je me dressai, affolée! Du geste, du regard, elle me contraignit à baisser le front; je retombai sur les genoux. « Vois-tu, mon amie, reprit-elle, les choses sont bien comme elles sont ; il ne faut rien changer à la destinée. Je vais te dire la vérité ; tu comprendras, tu m'approuveras, et nous prierons ensemble, jusqu'à ce que je meure; puis, après, tu prieras toute seule. » Alors elle me raconta des choses terribles.
Ce que j'avais appris cette nuit, par hasard, elle le savait depuis longtemps, — depuis la première goutte de poison versée un soir dans une tasse de thé. Oh! l'idée de mourir, l'idée surtout que son mari voulait qu'elle fût morte, la désola, l'épouvanta. Ce soir-là, et d'autres soirs, elle évita de boire, de manger aussi, quand M. de Norvaisis était venu, et souvent elle formait le projet de se dérober au péril en f ayant; car, enfin, c'est triste de quitter la vie, même pour le ciel, quand on est si jeune. Mais peu à peu, en considérant les angoisses qui bouleversaient le visage de son mari, elle se sentit prise de miséricorde; de miséricorde, elle, innocente, pour le coupable; puisqu'il trouvait plus d'amertume à faire le mal qu'elle n'en trouvait à le subir, c'était lui surtout qu'il fallait plaindre. Voilà ce qu'elle pensait, l'ange, la sainte, qui jadis s'était accusée d'avoir mis le feu à l'armoire ! «
Grande-Maguet ne montrait plus de colère; l'atlendrissement du souvenir lui mettait dans les yeux unr mélancolique extase; elle parlait d'une voix qui n'était pas la sienne, qui était comme l'écho d'une autre voix très douce et très lointaine.
— Claire me dit encore : « Puis, s'il ne
m'aimait pas, s'il voulait être délivré de moi, c'était que je n'avais pas su lui plaire, que je ne lui donnais pas l'épouse espérée. Mes torts, sans doute, égalaient les siens. J'aurais été chérie, si j'avais été digne de l'être. N'était-ce pas affreux pour lui d'être lié à une femme qui n'avait cessé de lui être indifférente que pour lui devenir odieuse? Et il se pouvait qu'il eût une autre raison encore, plus grave et meilleure, de désirer ma mort; il avait peut-être rencontré une femme, plus jolie, plus charmante que moi, moins morose, pour laquelle il s'était pris d'un insurmontable amour? Justement, quelque temps avant notre départ de Paris, on m'avait raconté que, pendant un séjour au bord de la mer, il n'avait pu dissimuler aux gens curieux et désœuvrés qui étaient là l'intérêt que lui inspirait une personne très gracieuse, très rieuse, une enfant, futile comme un oiseau; il l'adorait, sans doute ; j'étais le seul empêchement à une union où lui apparaissait la certitude du bonheur. Eh bien ! pourquoi ne pas consentir à ce qu'il fût supprimé, cet obstacle? Importune aux autres, ma vie était inutile à moimême; cela ne sert pas à grand' chose d'exister, quand on n'est pas heureuse, quand on a perdu tout espoir de l'être. Vraiment, sur terre, je ne
GHANDE-MAGUET H3
faisais rien, rien du moins à quoi la vie, telle qu'elle est ici-bas, fût indispensable; la prière, pour les désespérés, et pour soi-même? oui, c'est le délicieux et utile emploi des heures; mais est-ce que, morte, c'est-à-dire mieux vivante, on ne prie pas? et la prière ne doit-elle point, dans le ciel, être plus douce encore, et plus efficace plus près de Dieu? A cause de cela, j'en vins à considérer sans tristesse , avec une sorte de résignation contente, le sort que me réservait mon mari. A ce qu'il voulait, j'y consentis. Je me fis sa complice. Je me détournais exprés pour quil lui fût possible de verser, sans être vu, quelques gouttes de la drogue mortelle dans un verre ou dans une tasse. Souvent je buvais sans avoir soif. Ah! il avait bien tort de s'ingénier à prendre des précautions pour s'assurer l'impunité ; c'était bien inutile de changer de médecin, de n'amener le nouveau docteur que lorsque j'étais à peu près remise du mal insuffisant que le poison m'avait fait. Pour écarter les soupçons, j'aurais simulé des souffrances toutes différentes de mes réelles souffrances ; même très malade, même mourante, j'aurais menti, pour ne pas le compromettre ; car j'étais résolue à sa délivrance et à la mienne. Et tout
est accompli , maintenant. J'espère bien que
dl4 GRANDE-MAGUET
je n'aurai plus à boire la drogue, si amère à la bouche, et qui, une heure après, brûle l'estomac, secoue les nerfs. Je me sens tranquille comme lorsqu'on a fini de faire quelque chose d'ennuyeux. Une seule pensée me tourmente : ce consentement à la mort ressemble à un suicide; et, le suicide, la religion le défend. Oh! si Dieu allait me juger indigne de pardon, et me punir? Non, il voit bien que mes intentions ne sont pas mauvaises; il aura de la pitié, parce que j'en ai eu. Et ce qui mn fait plaisir, c'est que mon trépas, puisqu'il aura été presque volontaire, ne sera pas tout à fait, du côté d'Edme, un crime; du péché de ma mort, j'en prends une partie; parce que je serais moins innocente, mon mari sera un peu moins coupable. » Claire parlait ainsi, saintes du ciel! et vous ne descendiez pas du paradis pour la bénir et pour la sauver !
Je lui dis, dans mes sanglots : « Et moi, moi, vous m'oubliez! vous ne m'aimez donc pas? Cela ne vous fait rien que je sois seule, et désespérée, et que, dans ma douleur, je me damne en blasphémant ? — Tu ne désespéreras pas, répondit-elle avec la douceur d'un chant au fond d'une chapelle, parce que tu es chrétienne et parce que tu es pieuse. Tu sais bien que nous
GRAXDE-MAGUET 113
nous reverrons; je viendrai à ta rencontre sur le >euil de réternelle demeure ; tu me reconnaîtras tout de suite, malgré mes ailes, à la façon tendre dont je t'embrasserai, ma bonne, et toi aussi tu seras heureuse et belle pour toujours! » Elle ajouta, presque en riant : « Ah ! il n'y a pas de danger que là-haut tu entendes jamais dire : Est-elle assez laide, cette Grande-Maguet ! » Et elle continua : « Ne pleure pas, pour que je sois contente. Les heures qui nous restent à passer ensemble, il faut les mieux employer. Ne veux-tu pas penser à mon salut, ma chérie? La dernière fois que M. le curé est venu, je me suis confessée; je ne crois pas avoir fait beaucoup de péchés depuis l'absolution. Mais il faut se recommander à la miséricorde céleste, quand on va bientôt être si près d'elle. Donne-moi ce crucifix, qui est pendu au mur; apporte aussi le missel, tu l'ouvriras sur le lit, tu liras à haute voix la prière des agonisants tandis que je baiserai les pieds de Notre-Seigneur. Ah! qu'il daigne pardonner à sa servante si elle revient trop tôt dans la céleste patrie, où il ne la rappelait point. Oui, fais ce que je te dis; ma chambre, avec les reliques de mon enfance dévote, avec ces saintes images et cette odeur d'encens, ressemble à un oratoire; viens, prie, que je t'entende
prier; ce sera très doux, la mort, dans cette chambre qui est comme une petite église où l'on serait chez soi... Oui, très doux... car j'espère que mon agonie ne sera ni longue ni cruelle. M. de Norvaisis, vois-tu, n'est pas méchant, au fond. Tout à Theure, penché vers la petite table. le flacon dans la main, il ne savait pas que je le voyais; oh! quelle immense tristesse il avait dans les yeux, et quels regrets de sa faute! 11 avait, en me regardant, les cils tout mouillés de larmes ! Hélas ! le malheureux , comme il souffrait. Certainement, il n'a pas dû choisir un poison qui fait beaucoup de mal. Tu te rappelles, les convulsions que j'ai eues, au commencement, n'étaient pas très douloureuses, et, peut-être, après quelques secousses — tu prieras plus haut pour que je t'entende — je tomberai dans un évanouissement long, très long, qui sera la mort... non, pas long, parce que, tout de suite... » Elle n'acheva point. Une grimace lui tordit toute la peau de la face, et comme si une planche, par derrière, l'avait soulevée, elle était sur son lit, presque droite, les mains aux flancs. « Tu meurs! criai-je. — Oui, je meurs, dit-elle; je crois que je meurs, vraiment. Je te défends de bouger; je te défends d'appeler. Approche-toi vite, il faut que je te parle encore. »
(iRANDE-MAGUET 117
Ses dents dans ses lèvres, ses prunelles horriblement dilatées, elle bégaya : « Tu es mon amie, tu es ma servante, tu n'as pas le droit de me désobéir, écoute-moi bien ! Dans quelques instants, je ne serai plus; ne t'imagine pas que je souffre beaucoup; non, j'avais bien deviné, c'est un poison qui torture le moins possible; mais il n'y a pas de temps à perdre; écoute : non seulement tu ne dénonceras pas M. de Norvaisis à la justice, non seulement tu ne lui diras pas, à lui, que tu sais comment et pourquoi je suis morte; mais, fais bien attention, Grande-Maguet ! jamais, jamais tu ne tenteras rien contre lui pour me venger. Rien contre lui jamais! Il te sera sacré. Tu m'entends? sacré. Tu l'aimeras, tu te contraindras à l'aimer ! Si quelqu'un veut lui faire du mal, tu le défendras, tu seras l'ennemie de son ennemi. Que mon sacrifice au moins ne soit pas inutile! tu le continueras. Tu me comprends bien ? j'exige que tu épargnes M. de Norvaisis, que tu le protèges, que tu le sauves, s'il est en danger! Jure-moi d'être obéissante à mon vœu suprême, jure-lc sur... » Elle essayait de saisir, de ses mains recroquevillées, le crucifix sur le lit, mais elle se ravisa. « Non, dit-elle, tu me préfères à Dieu même, pauvre fille que tu es, La poupée dont je t'ai fait cadeau, la grande
118 CtRANDE-MAGUET
X30upée qui me ressemble, qui est là-bas, dans ce coin, apporte-la moi. « Je devenais folle de tendresse et d"horreur. Claire se mourait! elle ordonnait, je fis ce qu'elle voulait. J'allai prendre, je lui tendis le petit mannequin de soie et de dentelle, qu'elle tenait de sa mère, qu'elle m'avait donné. Elle me dit : « Sur cette poupée, sur moi, sur celle qui s'est accusée pour te sauver, sur ta petite sainte, sur ta petite Jésus, jure que tu ne feras jamais rien contre M. de Norvaisis ! Si tu ne veux pas que je meure désespérée, jure-le! » J'étendis le bras, je jurai. «Merci! » dit-elle, et elle tomba sur l'oreiller : ce fut Tagonie, la longue, l'efFroyable agonie, avec l'écarquillement des paupières, et le râlement du souffle dans la gorge, et les membres qui se tordent! La veilleuse, sous un geste de la moribonde, s'éteignit, et moi, debout, je hurlais épouvantablement dans la nuit, et c'était de telles clameurs que je me croyais enveloppée d'une foule immense sanglotante et hurlante ! »
A ce moment, Grande-Maguet, comme si toute l'horrible scène mortuaire eût ressurgi devant elle, levait les bras, les baissait, imitait, avec le va-et-vient de son menton, des secousses de râle, et criait un affreux cri déchirant, continu.
Affolée par les extrêmes affres de la peur, Su-
zette, en uii coin de la cuisine, s'accroupissait contre la muraille et geignait, les mains au front : a Ah ! mon Dieu ! Ah ! mon Dieu ! « Grande- Maguet l'entendit, et se rua vers elle. Elle grinçait des dents, penchée :
— C'est à cause de toi qu'elle est morte. Parce qu'il t'aimait, parce qu'il te voulait pour femme, ma petite Jésus s'est laissé empoisonner; elle s'est couchée dans la terre pour te céder son lit. Et tu es venue ici! tu as osé venir ici, dans cette maison où elle a râlé, où elle a rendu l'âme 1 Est-ce que je m'occupais de toi? est-ce que je savais ton nom, seulement? est-ce que tu ne pouvais pas laisser tranquilles ensemble celle qui n'est plus et celle qui ne demandait qu'à mourir? Non, toi, la cause du mal, la complice du forfait, tu as voulu voir l'endroit où s'accomplit le crime dont tu as profité. Tu as eu cette curiosité, malheureuse! Oh! je le sais! la lettre de Monsieur, je l'ai hien lue; il ne se souciait pas de venir, lui, il avait peur. « :M°'^ de Norvaisis a le caprice de connaître la maison où mes parents ont vécu... » où sa femme est morte, l'empoisonneur ! Et te voilà. Non, ce qui m'étonne, c'est que, étant là et m'ayant entendue, tu ne sois pas déjà morte de peur ! Ah çà ! tu ne vois donc pas que c'est terrible pour toi. ce qui
arrive? Est-ce que tu t'imagines que, entrée dans cette maison, dans cette tombe, tu en sortiras sans qu'il se soit rien passé de fâcheux pour toi, et seulement avec les airs un peu effrayés et dédaigneux d'une voyageuse qui a visité une ruine? Tu te trompes si tu crois qu'il ne résultera rien de grave de ton passage dans ma solitude et dans mon désespoir. Contre lui, contre l'époux criminel, contre ton mari, adultère! je ne peux rien, puisque j'ai juré sur la ressemblance de ma petite Jésus de ne rien tenter contre lui. de le garder, de le défendi-e ; mais je n'ai pas promis de t"épargner! mais tu appartiens, sans défense, à ma haine, toi, la femme du veuf scélérat, et tu as tort si tu rêves que je t'offrirai l'hospitalité, en souriant, dans le tombeau de ta victime !
— Oh! dit Suzette, tremblante et les mains jointes, je ne suis pas coupable; ce qui est arrivé, ce n'est pas de ma faute! Oh! qu'est-ce que vous allez me faire, Madame !
— Je ne sais pas, je ne sais pas encore ! dit Grande-Maguet ; il faut que je demande conseil à la sainte qui est couchée là-haut ; mais je t'égorgerai avec plaisir, si elle veut.
La vieille courut vers le buffet, ouvrit un ti-
roir, y saisit un grand couteau, dont l'acier, dans Tair, étincela.
— Au secours ! cria Suzette.
— Je t'ai dit qu'on ne viendrait pas à ton aide! Allons, suis-moi, montons. Tu as demandé si tu verrais la femme de ton mari? tu la verras. Suismoi donc, de bonne grâce, ou je te traîne par les cheveux.
A ce moment, de grands coups, contre du bois, sonnèrent; des gens, nombreux sans doute, frappaient à la porte de la maison ; Grande Maguet éclata de rire.
— Ah! ah! M. de Norvaisis est arrivé; il est là, il frappe ! il a dû éveiller tout le village ! Bon! les battants sont solides et j'ai poussé la grande barre de fer; ce quïl faut que je fasse, j'ai le temps de l'achever. Je te dis de venir, petite !
Mais Suzette résistait, appelait, demandait grâce.
— Tu me suivras, dit Grande-Maguct.
Elle empoigna Suzette, et, pendant que les coups s'acharnaient contre la porte, elle sortit de la cuisine, le couteau levé dans la main droite et, de l'autre, traînant l'enfant por les cheveux.
Maintenant, sous son bras, la grande vieille emportait, comme une chose légèi-e, Suzette résistante et pleurante; elle traversa le vestibule obscur où s'engouffrait le bruit des coups qui ébranlaient les vantaux, monta les degrés de pierre, suivit le long corridor ténébreux, au premier étage; et, une porte ouverte, elles se trouvèrent dans la chambre -chapelle, doucement éclairée d'une lampe au plafond, saintement odorante d'encens, dans le lieu de piété, de calme et de blancheur, où, sur le lit voilé d'une
nappe d'autel, avait l'air de dormir, entre un crucifix et une branche de buis, la grande poupée, dont le front, comme celui d'une figurine de sainte, s'auréolait d'un fil de cuivre.
Grande-Maguet lâcha Suzette.
Alors celle-ci eut aux lèvres un commencement de sourire , tant cette soudaine arrivée dans de la clarté, dans des parfums, dans de linnocence, ressemblait, après les ténèbres, après les épouvantes, au réveil d'une àme hors d'un sinistre cauchemar ou au passage, d'un songe affreux, dans un doux rêve. La pensée lui vint que, de tout ce qui lui était arrivé, de tout ce qu'elle avait entendu, rien n'était réel! et si M. de Norvaisis, à cette minute, s'était penché vers elle en lui disant : « Allons, réveillez-vous tout à fait, ma Suzette ! » elle n'aurait pas été surprise.
Mais une main, avec la rudesse sèche d'une serre, lui tomba sur l'épaule.
— Tu demandais si tu la verrais, la femme de ton mari, celle qui est morte, celle que vous avez tuée? cria Grande-Maguet; eh bien, elle est là! regarde ! elle est là ! sur ce lit ! comme la petite statue d'un tombeau. Mais ne crois pas qu'elle soit inanimée : pour moi, elle vit; ce qu'elle veut, ce qu'elle ordonne, avec ses yeux sans regards,
avec ses lèvres muettes, je le vois, je l'entends ; c'est elle qui va décider de ton sort ; et je te saignerai avec ce couteau, si cela fait plaisir à ma petite Jésus que tu lui sois offerte en sacrifice, et je recueillerai ton sang dans quelque calice pour dire la messe rouge à l'autel de ma chère sainte !
Dans les transes où se débattait Suzette, tout petit corps et toute petite âme, dans l'espèce de démence que lui causaient enfin tant de terreurs, crut-elle un instant que l'effrayante vieille disait vrai; que cette image, là, devant elle, que ce jouet pouvait vouloir et faire signe en effet, pardonner ou punir? elle se jeta à genoux, joignit les mains, baissa le front comme devant une bonne vierge :
— Oh ! madame qui êtes au ciel, madame qui avez été une martyre et qui êtes une bienheureuse, vous savez que je ne suis pas coupable, que je ne vous ai pas fait de mal, que je n'ai jamais fait de mal à personne. Est-ce que je savais rien de vous ? Mon Dieu ! on ne m'avait rien dit. Votre nom, je Tai entendu cette nuit pour la première fois. Comment aurais-je connu votre existence ou connu votre mort? Je vivais, avec la cousine Isaurine, avec beaucoup de petits oiseaux et beaucoup de belles fleurs ; nous étions
126 GRANDE-MA(iUET
si gaies ! si contentes ! on s'amusait de nous voir rire. Je vous assure que nous n'avions pas de méchanceté dans le cœur. Ce n'est pas de ma faute si j'ai rencontré celui qui a été si cruel pour vous. Oh! madame, c'est affreux, quand je pense qu'il m'a embrassée, que j'ai dormi à côté de lui, lui qui vous a tuée. Oh ! c'est à devenir folle! Mais moi, je ne suis pas coupable, ayez pitié de moi ; dites à cette femme qui vous aime bien, qui vous obéira, de ne pas me tuer, de ne pas me maltraiter ; qu'elle me laisse partir. Oh! je ne veux pas m'en aller avec lui! non, non, jamais avec lui! Mais qu'on me ramène chez ma cousine, à Paris, dans la volière, où je jouerai avec les perruches et les oiseaux-mouches, d'où je ne sortirai plus jamais. Je n'ai pas mérité d'être punie, je suis innocente et j'ai si peur; dites-lui de ne pas me tuer! et, toute ma vie, je vous le jure, je vous remercierai, je prierai Dieu pour que vous soyez la plus heureuse des Élues, et, dès que je serai à Paris, je cueillerai, vous pouvez y compter, toutes les fleurs de la serre, et je les enverrai ici pour qu'on les mette sur votre tombe et dans votre chapelle!
Debout derrière l'agenouillée, Grande-Maguet écoutait, pensive.
A cause de ces paroles, une incertitude, un
trouble lui venait ; malgré soi elle s'attendrissait, dans sa dévotion pour sa sainte, en faveur de qui la priait.
Mais, vers la fenêtre, des cris montaient de la rue, avec le tumulte d'une foule ameutée; elle reconnut la voix de M, de Norvaisis : « Misérable ! ouvriras-tu? ouvre donc enfin, misérable vieille ! » Et ses colères, comme de la braise sous le vent, se renflammèrent. Pourtant Suzette priait toujours, remuée de petits sanglots, avec les soupirs et les plaintes menues d"une tourterelle qu'on étouffe.
Grande-Maguel hésitait.
Elle fit un pas en avant ; elle s'inclina vers Timage étendue sur le lit; elle resta longtemps penchée, les yeux grand ouverts, prêtant l'oreille. Que voyait -elle dans les pâles yeux d'émail? que lui disait la silencieuse bouche peinte? Suzette répétait, balbutiante : « Madame qui êtes une bienheureuse, madame qui êtes au ciel!... »
Enfin, brusquement :
— Sors d'ici! sors d'ici! cria la vieille; elle te pardonne! elle ne veut pas que tu meures! mais tremble de revenir jamais dans la maison funéraire, car la miséricorde même de ma petite Jésus ne te sauverait pas de ma haine !
i28 GRANDE-MAGUET
Elle entraîna Suzette vers la croisée, ouvrit la fenêtre et les volets, avança la tête entre deux barreaux largement espacés.
— C'est cette femme que tu veux, toi qui es là, c'est cette femme?
Puis, tandis que les clameurs et les menaces, au dehors, s'exaspéraient, elle recula, enleva d'une seule main la frêle et mince créature affolée, la fit passer entre les deux barres, et, toute droite, le bras tendu et desserrant les doigts :
— Tiens, reprends-la, je te la rends ! dit-elle. Sans même entendre le cri de Suzette en sa
chute, ni les imprécations d'Edme de Norvaisis. elle referma les contrevents, la croisée, revint près du lit. Elle s'agenouilla devant la poupée, fit le signe de la croix et se mit en oraison.