‹ Grande-MaguetChapitre 4 sur 6 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Edme de Norvaisis la contemplait endormie.

Après l'horrible aventure, après cette chute vers des bras tendus, et le repos de quelques heures dans une chambre d'auberge — repos où les yeux restent ouverts, regardent fixement, ne savent pas qu'ils regardent, — après le voyage, étendue, sans geste et sans parole, sur le divan du sleepeng-car, après le retour, comme d'une mourante que l'on porte, à Ihôtel du quartier Monceau parmi l'étonnement des valets et

les exclamations des femmes de chambre, Suzette dormait dans le grand lit de dentelle et de soie, qui fut son lit nuptial.

Depuis trois heures, elle n'avait pas bougé, sa délicate tête sur l'oreiller, ses bras, dans la batiste des manches, s'allongeant sur la courtepointe , le long de son frêle corps ; et , à ses lèvres, où se posait comme un diaphane papillon d'or la lueur de la lampe, elle avait une douceur contente; un rêve, sans doute, compensation de tant de réalités affreuses, lui riait. Des anges qui passent, portant dans des corbeilles, comme des fleurs, les souvenirs des heures heureuses et des oublis d'heures mauvaises, font aux malheureux de ces aumônes de songes.

Il la regardait, rassuré par ce sommeil, répudiant les doutes qui, une nuit et un jour, l'avaient torturé.

Que s'était-il passé dans la maison là-bas? Grande-Maguet, qu'avait-elle fait, qu'avait-elle dit ? A coup sur, de la chose que tout le monde ignorait, elle n'avait rien pu dire, lïgnorant comme tout le monde. Il espérait, il croyait que, devenue folle dans la solitude, exaspérée par la présence de la nouvelle épouse — elle si dévouée à l'épouse qui mourut — elle avait insulté, maltraité Suzanne ; Edme, qui aurait

souffert, sans se plaindre, mille supplices pour épargner la plus petite peine à sa femme-enfant, en était réduit à souhaiter qu'on l'eût injuriée et battue, tant il voulait écarter l'inexprimable horreur d'une autre oh ! d'une autre idée.

Oui, probablement, certainement, c'était dans quelque crise de haine démente que la vieille, remuant de grands bras grotesques et sinistres, avait empoigné, jeté par la fenêtre la mignonne créature; cette hypothèse, la seule vraisemblable — rien autre n'avait pu se produire, non, rien ! — suffisait amplement à expliquer l'effroi persistant de Suzette, et la roideur de tout son corps, et ses yeux hagards, et son silence de cataleptique — • ce silence qu'il n'avait pas interrogé, qu'il n'avait pas osé interroger, dans une peur dont il ne voulait plus se faire l'aveu.

Et, maintenant, beaucoup d'heures avaient passé; Suzette, revenue chez elle, chez eux, dans le bien-être aimable des meubles accoutumés, dans l'habitude du bonheur quotidien, ne garderait du maudit voyage que le vague ennui d'un cauchemar presque oublié. Quand on rouvre les yeux dans une chambre tiède, en face des

bûches qui flambent, en linlimité reconnue des

étofFes, des bibelots, des miroirs qui sourient, est-ce que cela existe, la brutalité des aventures nocturnes et l'horreur d'une grande maison obscure, pareille à un sépulcre? Ce ne serait plus vrai, l'apparition de Grande-Maguet, ressemblance d'un burlesque et lugubre Don Quichotte habillé en femme. Ou, si Suzette s'en souvenait, ce serait pour en rire. Elle rirait; elle dirait seulement : « Oh ! que j'ai eu peur! vous aviez bien raison de ne pas vouloir me conduire chez cette vilaine vieille. « Puis ce serait fini, et ils parleraient d'autre chose : de quoi ? de leur tendresse, de leur bonheur. Pour la distraire tout à fait d'une réminiscence assombrissante , il lui offii-irait des occasions d'étourderies et de frivolités; elle aurait mille fantaisies, auxquelles il se soumettrait avec ravissement. Devant ce sommeil de petite fille, il songeait à tous les jouets — bijoux, dentelles, robes, équipages — dont il la divertirait : les noirs soucis envolés, il la considérait, souriante, en souriant; la pensée qui, entretoutes, l'enchantait, c'était que. tout à l'heure, reposée dans ce bon, dans ce cher lit, des secousses et des fatigues, elle lèverait ses paupières doucement azurées, étendrait ses bras dans la lenteur d'un joli bâillement et

les lui mettrait autour du cou, ces bras grêles et frêles , en disant : « Ah ! c'est vous, mon ami ? »

Un froissement d'étoffe l'avertit de l'éveil prochain.

Suzette, deux ou trois fois, ouvrit et ferma les yeux, — lueur de petites étoiles qui s'allument et s'éteignent, — tourna la tête vers le mur, vers la chambre, soupira, parut se rendormir, puis, soulevée à demi, regarda autour d'elle; tout son mignon visage, comme une fleur s'ouvre, s'épanouit en une expression d'aise.

Edme s'était écarté, se voilant à demi des étoffes pendantes.

Pourquoi se cachait-il? sans raison, oh! tout à fait sans raison, par un mouvement d'instinct qu'il ne s'expliquait pas. La voyant si heureuse, il se jugea ridicule de ne pas s'être montré tout de suite. Il se pencha vers elle, pour lui mettre un baiser dans les cheveux.

II y eut le bruit d"un heurt contre la cloison ! Suzette, en reconnaissant son mari, s'était jetée eu arrière, — épouvante d'un enfant devant un spectre surgissant d'entre les rideaux ! Les yeux fous d'effroi, la peau crispée, sa gentille face, d'horreur, presque horrible, elle balbutiait, roide

et tremblante, eu agitant, sous sou menton reculé, ses petites mains : « Allez-vous-en? oh! oh ! mon Dieu ! allez-vous-en ! « Alors , il courba la tète et s'enfuit.

Il rentra dans son appartement, s'enferma comme sïl avait eu peur d'être poursuivi par cette enfant qui le chassait, tomba dans un fauteuil, resta sans bouger, les mains aux genoux, le cou tendu, les yeux écarquillés et vides, semblable à un idiot qui regarde dans un trou ; tout le trouble entreheurté de ses pensées s'immobilisait en une stupéfaction imbécile.

Une seule idée surgit,

Suzette était perdue pour lui ! oui, perdue, à

jamais. Pas d'autre sentiment : Suzette perdue

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pour lui. Ce petit être exquis et doux, parfum et sourire , innocence et joie, lumière et grâce, apge qui suffisait à lui faire un paradis, il ne lavait plus. Morte , il aurait pu l'embrasser, rétreindre, se faire enterrer avec elle; vivante, elle lui échappait.

Il s'absorbait à tel point dans l'idée de ce désastre, qu'il en oubliait la cause. Il répétait : « Perdue! perdue! >' il se demanda stupidement : « Pourquoi ! »

Il se dressa d'un bond.

Eh ! parce qu'elle savait tout! oui, elle savait — c'était certain, certain, certain ! — qu'il avait empoisonné Claire de Brezolles.

Il ne s'attarda pas à chercher comment Grande- Maguet fut instruite du crime qu'elle seule avait pu révéler à Suzette : l'incontestable, c'était que, pour sa femme, il était pareil à présent aux malfaiteurs de qui on parle dans les journaux, que l'on condamne, qu'on a raison de condamner et qu'on envoie au bagne, si on leur épargne l'échafaud; un de ces êtres hideux de qui, bien des fois sans doute, elle avait dit : « Oh ! les monstres ! » Avant même d'avoir obtenu d'elle Tamour ardent, entier, absolu, que convoitait sa passion, voici qu'il devenait pour elle un objet de mépris et de dégoût. Jamais plus,

dans ses mains, les menus doigts de Suzette; jamais plus, sous ses lèvres, les fraîches lèvres de Suzette ; il ne guetterait plus, avec des espérances qui lui étaient si délicieuses, léclosioupeuàpeu de cette petite âme, de ce cœur puéril bientôt féminin : il était veuf, — pour la seconde fois.

Pour la seconde fois !

En ce moment, il entrevit, cet homme jamais troublé jusqu'à cette heure par la crainte des vindictes surhumaines, ayant connu, pendant le forfait, la pitié, après le forfait, le remords, mais qui niait, d"un haussement d'épaules, l'équité attentive d"un Juge, il entrevit, possible, probable, le mystère auguste de la Providence en embuscade, qui guette et patiente, ayant le temps, choisit le jour et l'heure, châtie le criminel enfin par son propre crime. Il secoua cette chimère ! s'en délivra commeonjetteunimportunàla porte. Le mal dont il était la victime semblait fait du mal dont il avait été le coupable; il en était fait, soit ! eh bien , après ? qu'est-ce que cela prouvait ? Simple rencontre d'événements fortuits ou résultat normal dun défaut de prudence de sa part. Quelque hasard avait appris la vérité à Grande- Maguet, ou bien lui-même, par une insuffisance de précautions, lui avait permis de la connaître et de la révéler. Justement ! il se devait son dé-

sespoir, puisque, dans sa ridicule faiblesse, il consentit à conduire Suzette dans le pays où Claire était morte ! Ah ! la fortune, ou Timbécilité de l'homme, suffisent à motiver les catastrophes; et il n'est pas besoin de faire intervenir la préméditation d'une volonté.

Il s'agissait bien de cela, d'ailleurs! l'important et l'horrible, c'étaient toutes ses joies, toutes ses espérances, évanouies, disparues ; c'était Suzette, disant, blême de terreur : « Allez-vous-en! allez-vous-en ! )>

Et, à cela, point de remède. Aucune miséricorde à espérer, puisque aucune justification n'était possible , puisqu'il avait commis ce crime, en effet.

Empoisonneur, lui !

Voici que, maintenant, parmi la confusion de ses pensées, son forfait lui apparaissait plus étonnant et plus affreux ; pourquoi ? il hésitait à se répondre ; parce que son propre désespoir l'inclinait à des pitiés pour la pauvre femme endormie dans le lointain cimetière ? non, plus étonnant à cause de son inutilité; plus affreux, parce que Suzette en était instruite et le lui pouvait reprocher. Il avait pu lutter, la fiole de poison aux doigts, avec sa conscience et en triompher : mais contre la petite conscience en-

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fantine de sa femme, qu'eût alarmée le souvenir d'avoir cueilli trop brutalement une rose ou d'avoir rebroussé trop vivement les plumes d'un oiseau familier, il était sans défense; et, non moins que de Suzctte pour toujours détournée de lui, il se désolait, les dents dans ses lèvres, et les ongles au cœur, de la pure âme de Suzette, troublée et comme souillée par le mépris quelle avait de lui. Il éprouvait cette honte qu'aurait, en tombant sur de la neige, de la boue qui se saurait noire.

Hélas! ce crime!

Quel homme était-il donc ? Un homme pareil aux autres, lui semblait-il.

Après une enfance à peu près sauvage dans les grands bois de pins, où moins de feuillage met plus de solitude, sa jeunesse, en dépit des voyages lointains que lui conseillait il ne savait quelle fantaisie farouche, et qui, par les privations, par les mauvais sommes et les périlleux hasards exercèrent sa volonté à triompher des obstacles, n'avait rien eu que pût réprouver l'ordinaire complaisance mondaine. De l'Inde ou du Japon il ne rapportait à Paris que des façons un peu exotiques, sans excès ni mauvais goût; entre deux absences, il promenait, de Tortoni à la Madeleine, le désœuvrement élégant d'un gcn-

tilhomme qui va tous les matins à la salle d'armes, monte des chevaux qu'on cite et s'attarde rarement chez sa maîtresse — une fille quelconque, jolie ou non, avec des diamants — après avoir perdu au cercle, sans sourciller, cela va de soi, quelques centaines de louis. C était à peine s'il se faisait remarquer par une propension, quand il était un peu gris, à briser son verre sur le reflet, dans les glaces, des soupeuses rousses aux robes sans manches; et, quand il épaulait la carabine pour abattre, au Bois, le pigeon qui prend l'essor, il avait dans l'éclair de son œil le souvenir d'avoir visé des aigles ou des tigres. Mais si peu d'excentricité n'avait rien de choquant. Même, l'air un peu fatal, presque fascinateur, que lui donnaient la fixité de son regard, la courbure impérieuse de son nez et le sang de ses lèvres minces, ne nuisait pas à la bonne opinion que l'on avait de lui; de celte apparence un peu sinistre, qu'atténuait d'ailleurs l'ironie accommodante de son sourire, il n'usait guère que pour amuser, après les desserts, ses amis et leui'S amies par une imitation plaisante des magnétiseurs que l'on voit dans les cirques ou dans les théâtres; et les petites dames, complices à demi sincères, pouffaient de rire en

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s'endormant; elles profitaient dun essoufflement vraisemblable pour décolleter d'un bouton de plus leurs corsages. Très soumis aux usages du monde, il ne vit aucun inconvénient à se marier, l'âge en étant venu, avec une demoiselle fort riche, élevée en province, assez jolie, un peu pimbêche, que lui désignaient des convenances de famille et de relations; et, marié, il n'aui-ait pas manqué d'être un fort convenable époux, pareil à la plupart des maris bien nés, très assidu aux réceptions de sa femme sans renoncer au cercle ni aux salles d'armes, peu jaloux quoique soucieux de son honneur comme il convient, et se croyant autorisé à prendre une revanche des flirtations, d'ailleurs très réservées, de M"^ de Norvaisis, dans le scandale discret de quelques caprices çà et là, — si Claire de BrezoUes fût devenue (c'est avec les plus simples provinciales que Paris en peu de temps fait ses plus subtiles mondaines) la compagne aimable qu'il espérait et si, par un hasard, aux bains de mer, en Bretagne, il n'avait pas rencontré Suzette.

Voir cette enfant, d'abord, l'amusa. Il éprouvait à la considérer, remuante et gazouillante, le plaisir que connaissent les gens les plus graves devant un magasin de jouets où de petits automates soufflent dans des flûtes, où des oisillons

mécaniques battent des ailes en pépiant. L'idée d'acheter, d'emporter l'un des jouets ne leur saurait venir; que feraient-ils de ces futilités puériles ? mais, un instant, ils s'en divertissent. Edme s'attarda longtemps, très longtemps, en un plaisir si peu périlleux en apparence; deux mois écoulés , un soir, seul dans la chambre d'hôtel — après de longues heures où il n'avait pas quitté des yeux l'enfant qui riait et dansait — une colère le prit contre une lettre de sa femme, reçue la veille et qu'il retrouvait, oubliée, sur la table; sans savoir ce qui le poussait, il saisit le papier et le déchira.. Il resta tout surpris, se demandant pourquoi il avait fait cela; alors, comme en la brève lucidité d'un éclair, parut et disparut toute la vision de l'enchantement qu'eût été sa vie, si Suzette lui avait appartenu; et il l'aimait! Oui, il ne pouvait pas se le cacher à lui-même, il l'aimait ! Peu à peu, sans le faire exprès, avec ses gaîtés et ses enfantillages, elle était entrée, s'était installée en lui; comme un enfant, sans dessein, en pensant à autre chose, se glisse dans une chambre inconnue , elle s'était insinuée dans ce cœur d'homme, et elle y jouait, petite fille; il l'y entendait aller et venir, avec des éclats de rire et des refrains de chanson! et il sentait

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f(u'il n'aurait jamais le courage de la chasser. La prendre, l'emmener, avec une patience si caressante et si lente que même une aile d"ange ne s'en pourrait pas sentir rudoyée ; déshabituer du recul, à force de càlinerie dans l'approche, la sensitive de cette àme ingénue ; la voir, l'écouter éclore; ne lui rien demander en la délicieuse espérance de tout obtenir, être à peine l'époux, d'abord, pour être mieux l'amant, plus tard, ■ — ah! quel rêve, quel rêve mystérieux et doux et, aussi, quel divin devoir !

Hélas! puisqu'une autre femme se nommait M""^ de Norvaisis, jamais il ne serait aimé de celte enfant, si exquise, à moins que...

Il se secoua, comme, en songe, on rejetterait des joyaux volés! honnête homme, aucune tendresse n'était possible entre cette jeune fille et lui, marié; même de repousser l'idée qu'il pourrait tendre un piège à cette innocence d'hirondelle, qu'il pourrait attenter à la candeur de cette jeune fille — s'il la repoussait, cette idée, c'était donc qu'elle lui était venue ! — l'emplit d'une telle colère contre lui, dun tel mépris de lui, que, se trouvant à cette minute devant une glace, il s'insulta d'un geste de soufilet. Et, le lendemain soir, — l'àme pareille au

cimetière de toutes les chimères mortes, — ayant

guetté, ayant suivi, sur le bord de la mer douce et déserte, Suzette qui le cherchait, inconsciemment, Suzette qui l'aimait, dont il se devinait aimé, ce fut sans même un soupçon du plus lointain mensonge que, dans le plaintif jour lunaire, il pleura en la regardant; ce fut sans espoir qu'il pleura, qu'il s'agenouilla près d'elle comme devant un rêve défunt qui ne ressuscitera point ; ainsi qu'on haise le bord d'un linceul où pâlit une fiancée, il baisa, un peu loin du bras, la dentelle qui mettait, sur la peau de Suzette, de l'ombre, et, en s'éloignant, il crut à l'éternité de l'adieu. Mais il l'aimait.

En vain, revenu à Paris, rentré dans sa maison, il essaya, avec des empressements que lui conseillait le repentir, de redoubler de courtoisie envers Claire de Norvaisis, de se persuader à lui-même qu'il ne la haïssait point : il ne pouvait écarter l'idée de l'enfant, de l'adorée enfant, que, durant deux mois, il avait vue, entendue, de Suzette, toute petite, si frêle, qu'un baiser casserait. Puis, un soir — ■ oh ! sans avoir rien tenté pour se rapprocher d'elle — il la revit, dans une rue, comme elle sortait d'un concert avec la cousine Isaurinc; désormais, il ne put s'empêcher de la chercher, de la .suivre, inaperçu,

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dans les foules; elle se croyait oubliée, elle ne l'était pas hélas ! La voyant triste, les premiers temps, plus jolie de cette mélancolie, il se disait qu'elle gardait le souvenir de lui, comme il avait gardé le souvenir d'elle; et, de ces rencontres, il remportait, plus amers chaque jour, les tourments du bonheur impossible.

Impossible?

Elle lui apparaissait dans des songes ou dans des insomnies, avec des signes de venir; elle semblait, dans ces hallucinations, ne pas comprendre pourquoi il tardait si longtemps. Est-ce qu'il y a quelque chose d'impossible, de défendu, pour ceux qui aiment ? Elle riait, si ingénue, mais un peu moqueuse, avec un air de dire : « Eh bien? » Il était tenté par un ange.

Enfin, un jour, en regardant Claire de Norvaisis, il pensa : c'est l'obstacle.

L'idée était en lui, l'horrible idée! il crut qu'il devenait fou, il la chassa ! elle revint. Il la chassa encore! elle revint, plus précise. L'obstacle, l'obstacle à la seule joie qu'il pût convoiter, l'obstacle à son bonheur, l'obstacle au bonheur de Suzette, — car elle eût été si heureuse, Suzette, auprès de lui! — c'était cette femme triste et pâle, qui semblait ne s'intéresser à rien, ayant le mépris de la vie ; de qui les lèvres ne s'ou-

vraient avec joie que pour la prière, de qui les yeux n'avaient de regard que pour le ciel. Qu'est-ce qu'elle faisait en ce monde qu'elle n'aimait pas? pourquoi, gênée d'y être, y gênait-elle les autres? Mourir, pour elle, ce serait naître, et sa vie était un fardeau pour elle-même. Ah l'idée, l'horrible idée était en lui! elle le hantait, ne le lâchant plus, revêtant, dans les cauchemars ou dans les fièvres des insomnies, des formes affreuses, ou si douces : tantôt pareille à une morte pâle couchée dans un cercueil, tantôt semblable à une mariée, pâle aussi, mais toute de dentelles et de fleurs, qui entre dans l'église nuptiale.

Une fois que, de loin, il avait vu Suzette, dans un magasin, choisir l'une de ces étoffes claires dont on fait les robes de bal, une jalousie le mordit! et il se souvint qu'il possédait dans les Ardennes, au pied d'une colline de pins, une maison silencieuse et solitaire, très lointaine de ceux qui regardent et qui écoulent...

Et maintenant, les jours affreux de son crime, tenté, interrompu, recommencé, il les revivait, cette nuit, plus horribles après la parole de Suzette : « Allez-vous-en! allez-vous-en ! » 11 se souvenait des angoisses et des ruses, des précau-

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lions démenties par les imprudences, presque des aveux, où rincilaient ses compassions; il revoyait le visage résigné, et comme consentant, de Claire mettant les lèvres à la tasse où il avait versé le poison, trop peu de poison, — voulant et n'osant pas tout à fait; il revoyait Grande-Maguet qui servait à table, observatrice inquiémnte. Elles nuits! les abominables nuits, seul avec l'unique idée! même le souvenir de Suzette ne suffisait pas à mettre une lueur dans les infernales ténèbres de sa désolation. Après les crises où Claire se convulsait, peut-être mourante, c'était avec le sincère désir de les voir efficaces qu'il allait à Paris chercher des secours; il se promettait, en parlant, de ne point rencontrer Suzelte, de ne point reprendre dans la vision de la rieuse petite fille la force d'être un monstre; mais, malgré lui, il la guettait, ia voyait, voulait la revoir, dût-il en devenir implacablement atroce. Parfois il souhaitait d'apprendre qu'elle était sur le point de se marier avec un autre! c'eût été l'irrémédiable désespoir, mais c'eût été aussi Claire épargnée, et lui innocent. Non, il s'informait en vain, interrogeant les valets, les voisins : elle n'avait point de fiancé; elle restait fidèle,

petite amoureuse, au sombre passant qui ^ 13.

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lui avait dit adieu. Et il revenait avec le médecin, perdant du temps en route, espérant avec épouvante que, en arrivant, il verrait des cierges allumés sous le porche tendu de noir. Enfin, une nuit, toute la fiole, il l'avait versée dans la tasse, près de Claire endormie. Une tentation, à ce moment, le prit de boire le poison! En finir avec tous les tourments, avec tous les affreux espoirs, avec toutes les déchirantes pitiés, — • être couché, lui, pas elle, tout seul, dans la tombe sans amour ni remords ! Mais, penché sur Claire endormie, il avait eu la vision d'un autre lit où s'ensommeillait une tête adorée; et, le poison versé, il s'était enfui. Il entendit, sans sortir de chez lui, sans bouger, sans oser bouger, la voix de Grande-Maguet criant les funérailles!

Et voici que l'horrible forfait, et toutes les angoisses, — le mal qu"il avait fait et le mal qu'il avait souffert, — n'avaient servi à rien. Inutiles, son hideux courage, son infamie, sa haine et sa honte de soi ! Instruite de ce qu'il avait commis pour la posséder, Suzette, pleine d'horreur, le chassait, ne l'accueillerait jamais plus. Exécrable fin des choses : ce n'était pas seulement Claire qui était morte, c'était Suzette aussi !

Les ongles au front, ou se mordant les doigts, ce misérable allait et venait par la chambre déserte, exilé à jamais de la chère chambre conjugale oîi il n'avait pu entrer qu'après une tombe traversée ; et, si coupable qu'il se connût, il se jugeait digne de pitié.

Il se laissa choir enfin dans un fauteuil, s'enlisa peu à peu en la lassitude du désespoir, fut quelqu'un qui ne remue plus, ne pense plus, ne dort pas cependant.

Le jour vint. Edme de Norvaisis demeurait immobile. Longtemps après les premières lueurs de l'aube, un jet de soleil lui éclaboussa la face, et il se leva en frémissant.

En même temps que la clarté dans les yeux, une espérance lui était entrée dans l'esprit. La nuit est la mauvaise conseillère, avec ses subtils fantômes qui vous parlent à l'oreille, des douleurs sans consolation ; elle met en vous, comme autour de vous, des ténèbres qui semblent sans issue. A présent, dans le jour net où la pensée s'éclaire et se précise, rien ne prouvait, non, rien, que Suzette fût instruite de l'abominable forfait auquel, pour la posséder, il fût réduit. Grande-Maguel ignorait le crime! elle l'ignorait certainement, puisque, dans les affres de sa douleur, hurlante comme une bête

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sur le cadavre de Claire, elle n"avait pas lâché une parole propre à alarmer le coupable. Ce quelle avait appris à Suzette , la seule chose qu'elle fût en état de lui apprendre, c'était le premier mariage de M. de Norvaisis. ce mariage qu'avec la complicité de la cousine Isaurine, et grâce à cette émotion des mariées qui les empêche d'entendre les paroles vite hredouillées des cérémonies nuptiales . il avait caché à Suzette dans la crainte quelle eût, sur Taurore de son bonheur, cette ombre, l'idée d'une rivale morte et peut-être aimée, jadis; dans une autre appréhension aussi, plus intime, inexprimée. Oui, Suzette n'ignorait plus qu'il était veuf! la brusque révélation de ce mystère, dans les violences de l'aventure nocture, parmi les cris et les gestes de la grande servante, l'inquiétude, maintenant, d'uue tombe derrière le lit conjugal, suffisait à. expliquer l'efTroi de la jeune femme et le mot: « Allez-vous-en ! allez- vous-en î » qu'elle avait jeté, effarée, pleine de peur et de reproches. Mais ce veuvage, c'était tout ce qu'elle savait ! Et avec tant de larmes et de prières à genoux il lui demanderait pardon du mensonge où il s'était résolu pour se faire croire moins indigne d'elle, pour lui épargner une mélancolie, qu'elle cesserait bientôt d'être elTrayée et de lui en vou-

loir, et que, enfin — toutes les tristesses évanouies — elle lui mettrait, dressée un peu vers lui, ses petites mains sur les épaules, le regarderait avec des yeux qui se rassurent et ne boudent plus.

Le cœur presque paisible — car il espérait, à force de vouloir espérer, — le front lavé des fièvres par une abondance d'eau fraîche, il rajusta devant une glace ses vêtements désordonnés par les anxiétés nocturnes qui fripent la chemise, arrachent la cravate, il sortit de sou appartement, très vite; il allait chez sa femme; il l'éveillerait, car elle dormait, sûrement, lasse encore, mais calmée ; et, très lentement, avec des paroles que, d'abord, elle entendrait en rêve...

Il traversait le salon; une femme de chambre lui demanda :

— .Monsieur va chez Madame?

— Sans doute ; eh bien ?

— C'est que Madame est sortie.

— Sortie? à celte heure !

— Il faisait à peine jour quand Madame a ^onné. Elle s'est habillée tout de suite; elle n'a pas voulu faire atteler; elle ne m'a pas dit de l'accompagner; elle est sortie.

Pour ne pas tomber, la tête renversée, il dut s'agripper à une table derrière lui. En moins

d'une seconde, toute la vision lui avait traversé l'esprit de Suzette affolée, courant, seule, parles rues, vers la rivière où l'on se noie ; se laissant choir devant la roue d'un de ces lourds camions qui écrasent les pavés et font trembler les murs.

Mais la femme de chambre continua :

— Comme ]\Iadame a demandé si M"* d'Aveleyne n'était pas venue hier, j'ai pensé que Madame allait chez sa cousine.

Eh oui, sans doute ! chez la cousine Isaurine ! Comment n'avait-il pas pensé à cela tout de suite? Est-ce que c'était possible, Suzette, si jolie et si vivante, se jetant dans de l'eau froide, toute limoneuse, où l'on étouffe ; Suzette ramassée dans la rue matinale, par des gens en blouse, après que la lourde voiture a passé? Quelle folie ! Il riait presque, se moquant de ses épouvantes ; il aurait voulu que quelqu'un l'en raillât, pour être plus sur qu'elles étaient stupides. C'était tout simple : après ce vilain voyage et l'affreuse Grande-Maguet , spectre d'une maison sépulcrale, Suzette avait voulu, à peine éveillée des cauchemars, revoir la gaie petite vieille et les oiseaux et les fleurs, pour n'avoir plus de chagrin, pour rire comme avant,

11 descendit l'escalier presque en courant . traversa la cour.

La froide matinée s'égayait de soleil; il aima cette joie et lui sourit; il n'avait plus d'inquiétude, n'avait point sujet d'en avoir; il monta dans un fiacre, donna l'adresse de M"^ d'Aveleyne. Telle était sa peur de Tincomparable détresse où l'eût plongé Suzette morte, blessée, qu'il ne voulait même pas envisager, si absurde qu'elle fût, cette possibilité; et il n'y songeait pas. Certes, cette noire chimère, ne l'eùt-il pas écartée, ne l'aurait guère troublé ; elle était d'une horreur trop invraisemblable pour qu'il en fût ému; pourtant, avec ce surcroît de précaution, bien inutile, d'un homme qui fermerait à clé la porte d'une chambre d'où rien d'effrayant ne saurait sortir, il préférait ne pas avoir du tout cette idée ; il pensait à autre chose, content. Ce fut du pas d'un homme sûr d'un accueil souriant et qui n'aurait rien à craindre des mauvais hasards, qu'il entra, reconnu et salué par le concierge, dans l'hôtel de la cousine Isaurine; comme il allait pousser la porte de verre doré par où l'on pénétrait dans la serre-volière, il s'arrêta, ravi.

Au delà de la vitre et des entrelacements des jjlantes exotiques, sous la lumière blonde d'avoir traversé la toiture couleur de soleil, il voyait Suzette, qui cueillait des fleurs.

ISR r; H A N DE- 31 A G LE T

Ainsi, la fin de toute cette fâcheuse aventuriqui, daus la pensée d'Edme, fut tragique; la fin des inquiétudes, des larmes, et de Tépouvante qui disait : « Allez-vous-en ! allez-vous-en ! » c'était là, tout près de lui, sa femme, petite fille, rieuse, un peu décoiffée, les mains pleines de feuilles et de calices.

Rieuse? il ne voyait pas le visage de Suzette; mais elle allait et venait des buissons de roses fleuries dans le mensonge estival de la serre aux buissons de cactus où s'ouvraient des sourires rouges , des chrysanthèmes du Japon aux amaryllis des Florides, cueillant aussi les azalées dautomne et les amaranthes de toutes les saisons; se haussant sur la pointe des pieds pour détacher les fleurs des grands catalpas et celles des magnoliers, que jalousent les lys royaux; et, toutes ces floraisons, elle les jetait, les amoncelait comme en un bûcher de couleurs vivantes et de parfums, tandis que, effrayés et curieux, s'envolant mais vite revenus, tous les oisillons ramageaient éperdument au-dessus de Suzette, avec des flouflous d'ailes où s'allumaient, dans un éparpillement d'éblouissante poussière, des éclairs de rubis, de topazes et de vives améthystes.

Il pouvait entrer, il pouvait prendre entre

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ses bras Suzette presque pas résistante et baiser sur des lèvres qui se détourneraient à peine la moue en vain boudeuse des réconciliations. Ah! cette matinée, parmi ces fleurs et ces chansons, qu'elle serait exquise, plus exquise après les ténébreuses tristesses de la nuit. Mais il n'entrait pas, retardant son bonheur, afin qu'il fût plus extrême d'avoir été un instant difTéré. Dire qu'il avait pu penser — durant tant d'affreuses heures — que Suzette, pleurante et rame à jamais en deuil, cesserait de sourire, de lui sourire, à lui. Ah! l'imbécile! est-ce que c'était possible que, ayant possédé cette jeunesse, cette innocence, cette joie, il ne les possédât plus? elle était bien à lui, Suzette, pour toujours. Elle avait été tourmentée, consternée, nerveuse; mais, ce matin, elle cueillait des fleurs, très vite, sans repos, dévastant les buissons, les arbustes, les arbres: elle amoncelait, — il la regardait, extasié, — les floraisons odorantes et rayonnantes; et, dans un plus charmant vacarme, au-dessus de ses boucles d'or, envolées aussi, papillonnaient comme les mille cassures d'un diadème. qui auraient pris des ailes, les scintillantes pierreries des oiseaux-mouches et des cardulines. Et voici que la cousine Isaurine, en robe du

matin, apparut sur le perron, furieuse, avec tout l'air fâché que pourrait avoir une pigeonne en colère.

— Eh bien! à peine arrivée, tu fais de belles choses! dit-elle; tu aurais joliment bien fait de dormir la grasse matinée, si tu ne venais ici que pour tout saccager. Ah! mon Dieu, mais c'est un désastre. A-t-on Tidée d'une rage pareille. Plus une fleur aux branches ! Veux-tu étrangler mes colibris, pendant que tu es en train de tout détruire! oh! la petite misérable.

Et, s'étant précipitée avec un air de prendre son vol, elle saisit les mains de Suzette au moment où celle-ci cueillait une pervenche d'Ispahan, vert-de-ciel, qui n'avait pas sa pareille, affirma la cousine Isaurine, même dans les jardins de la plus chère favorite du shah de Perse.

Mais alors, dune voix lente :

— Non, laisse, dit Suzette.

Elle s'était tournée un peu. Edme la voyait toute. C'était singulier; elle ne riait pas, elle était très pâle, mignonne toujours, la mine d'une poupée à qui Ton aurait fait de la peine ; et elle avait les yeux rouges, d'avoir pleuré, de pleurer encore.

Elle reprit tristement :

GRANDE-MAGUET loO

— Laisse, te dis-je. C'est un vœu que j'ai fait. Toutes ces fleurs, je l'ai promis, je les cueille pour les envoyer à une morte.

— A une morte! répéta M"^ d'Aveleyne.

Suzette fondit en larmes.

— Oui, à une pauvre femme qui est morte, qui a été tuée par celui qu'elle aimait.

Et elle se jeta toute sanglottante dans les bras de la cousine Isaurine.

Edme de Xorvaisis avait entendu. Les deux mains sur son cœur battant comme en des sursauts d'agonie, il ouvrit sa bouche où mourut un cri! puis il s'éloigna silencieusement, la tète basse; sortit de riiôtel, en longeant la muraille. avec l'air hagard d'un homme ivre qui chancelle et va tomber. Dans la rue, le givre et le verglas, clairs comme du cristal, craquaient et criaient sous les semelles; il lui semblait qu'il marchait sur les ruines de son cœur, répandues partout, lumineuses encore, et brisées.

M"^ d'Aveleyne, éveillée en sursaut, n'avait pas trouvé i?ingulier le retour de Suzette.

Celle-ci, en se penchant vers le lit de sa cousine, avait dit : « C'est moi, nous ne nous quitterons plus ! — Oh ! que lu es gentille ! emhrasse-moi donc ! » et, les couvertures jetées en l'air, la petite vieille s'était mise à sauter sur un pied tout autour de la chambre, en chemise, sous les fanfreluches de sa coiffe de nuit.

D'explications, elle nen demanda point; la

chose s'expliquait de soi-même, rien de plus na-

turel : Siizette, auprès de son mari, s'était vite ennuyée; ce n"est pas amusant du tout, l'amour ! et elle s'échappait du mariage comme Isaurine, autrefois, s'échappa de l'enlèvement. A la bonne heure. Si M. de Norvaisis venait pour les voir, on ne lui refuserait pas la porte, non! il faut être poli, même avec les gens qu'on a épousés; on le recevrait au salon, conmie quelqu'un qu'on connaît un peu. de façon à lui donner à entendre qu'il ferait aussi bien de ne pas renouveler trop souvent ses visites ; et elles reprendraient leur aimable vie de jadis.

Si étourdie qu'elle fût, M"^ d'Aveleyne fut bien obligée de remarquer la pâleur et les yeux effarés de Suzette. « Pourquoi ne ris-tu pas, mignonne, puisque tu n'es plus mariée? poui'quoi ne dis-tu rien ? » Et elle se fâcha de la serre saccagée ; qu'est - ce que c'était que cette histoire d'une personne morte à qui Suzette avait promis ces fleurs, à qui elle les envoya en effet? Mais Isaurine n'aimait pas à s'attarder en des réflexions fâcheuses : elle admit très vite que Suzette avait le droit, les premiers moments ; d'être un peu troublée, nerveuse, étrange; se délivrer de son mari, c'est bien, pourtant cela ne doit pas aller d'abord sans quelque souci, à cause dun changement dans

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les habitudes. « Bon! bon, chérie, tu as un peu de chagrin! » Ce chagrin-là s'en irait; Suzette ressourirait avant que de nouvelles fleurs se fussent épanouies aux branches ; et comme ce serait charmant ! comme elles s'aimeraient ! comme elles s'amuseraient! Une seule chose inquiétait sérieusement M"^ d'Aveleyne : elle avait mis ses plus tendres affections, pendant l'absence de sa cousine, en une perruche du Brésil, rose et verte, si jolie, spirituelle à ne pas le croire, et cette perruche, qu'elle avait nommée Suzon en souvenir de l'enfant envolée. lui rendait tendresse pour tendresse ; qu'arriverait-il maintenant? ne serait-ce pas bien terrible si Suzon se montrait jalouse de Suzette ou Suzette de Suzon ? Quant à Isaurine, elle se sentait le cœur assez vaste pour ces deux amours.

Mais le sourire ne revint pas aux lèvres de M""' de Norvaisis; ni le lendemain, ni les autres (lemains.

Presque tout le jour elle se promenait, seule — après un geste à la cousine Isaurine, un geste qui prie de s'écarter, — dans le jardin si joyeux. Elle marchait en silence, elle avait le regard fixe d'une folle. Sur cette délicate créature, à cause même de sa grâce et de son enfance encore, la visible douleur était plus affreuse.

comme un corbeau serait plus sinistre, posé sur une touffe d"églantines. Pâle, pâlie chaque matin d"une mauvaise nuit de plus, un frisson de lièvre, par instants, la secouait. Si M"^ d'Aveleyne, inquiète, revenait : « Laisse-moi, disait Suzetle, j'ai été un peu malade, je vais mieux, ce n'est rien; » et elle s'éloignait sans autre parole. Elle avait l'air d'une petite convalescente qui ne guérira pas.

Ce qu'elle sentait en elle, ce qu'elle regardait avec des tentations de vertige, de ses yeux comme retournés, c'était une espèce de grand trou noir où se mouvaient d'effrayantes formes. Hélas ! ce puits d'ombre dans ce cœur qui fut clair comme un ciel ! Et les êtres qui remuaient dans ces ténèbres, tantôt plus noirs, tantôt sinistrement lumineux d'une lividité de cadavre, montraient des visages vite reconnus : Edme. une fiole à la main, courbé, inclinant la fiole et, non loin de lui, une femme couchée, si douce et si blême, avec un sourire, déjà, de morte heureuse, offrant, pour qu'il l'emplît, une tasse qui ressemblait à un calice d'autel; Grande-Maguet, maigre et haute, levant un bras allongé d'un couteau ! Et comme, à ses épouvantes, que matérialisait presque la puissance créatrice de l'obsession, se mêlaient, res-

GRANDE-MAr,i;ET

suscitées par de normales analogies, les peurs puériles du plus lointain jadis, elle voyait peu à peu, autour de la victime pâle, les figures du mari et de la servante prendre la ressemblance des ogres, des ogresses, des géants, des horribles vieilles fées sans dents, que lui raconta, au château de Lilbonne, chez son père, une paysanne radoteuse, et, plus tard, la cousine Isau-

rine.

Puis tout se confusionnait dans un tournoiement d'ombres.

D'autres fois, le trou se comblait, se voilait d'un brouillard sépaississant qui devenait comme une grande étoffe de soie noire, lisse, très tendue, où s'ébauchait en transparence blême la vision de la mourante sur un lit blanc et de ^I. de Norvaisis versant, goutte à goutte, le poison; les gouttes de poison tombaient, une .à une, verdàtres; peu après la silhouette de l'homme s'atténuait, s'évanouissait, remplacée par le surgissement pâle d'un squelette; alors les gouttes, une à une, étaient l'égrènement d'un collier de perles vertes, dégrafé du cou de la Mort; et, parce que Suzette, sans doute, à trois ou quatre ans, dans les fêtes de village, avait vu «luelque nécromancien montrer et vanter les fantasmagories dune toile, Grande-Ma-

guet s'élongeait, grotesquement sinistre, en une étroite robe noire tachée de signes sanglants, désignait la victime et le squelette, faisait la parade du crime et des funérailles! comptait, du bout d'une baguette enrubannée de vipères, la chute lente, une à une, des gouttes vertes.

Surchargée d'horreur, et défaillante, Suzette appelait. Oh ! elle aurait voulu que quelqu'un fût là, la secourût, la prît dans ses bras, lui dît des choses tendres, qui rassurent; elle aurait voulu être embrassée, caressée, — n'avoir plus peur! Un besoin la prenait, quand la cousine Isaurine arrivait avec son air d'alarme tatillonne, de se jeter au cou de sa parente, de tout lui dire : l'affreux voyage, la grande vieille, le mari empoisonneur, de demander conseil avec des plaintes qui l'auraient soulagée. Mais M"^ d'Aveleyne, vite accourue, avait sur le poing Suzon, la perruche préférée, ne riait plus avec un désir visible de bientôt rire, s'attendrissait d'un air de compassion qui voudrait ne pas durer ; et devant la frivole créature, qui l'aimait comme elle aimait ses oiseaux et ses fleurs, qui ne s'inquiéterait pas assez parce qu'elle s'inquiéterait trop avec trop de gestes fous, Suzette sentait que l'aveu de ses tourments ne l'en délivrerait pas; qu'elle serait mal consolée. Pleine d'horreur.

GRANDE-MAiiUET 16:

mais gardant toute cette horreur poui* elle seule, avec un commencement de dédain pour la puérile joie égoïste de la vieille petite femme, — car beaucoup de douleur, même aux âmes très douces, inspire un peu d"orgueil, — elle ne se livrait pas, se rétractait, balbutiait : « Non, non, je nai pas appelé, tu te trompes. » La cousine Isaurine sen retournait, en disant à la perruche : « Hein ! est-elle folle ? pour un mari perdu! »

Donc, Suzette, orpheline, était seule; personne à qui révéler la funèbre aventure et les angoisses et les visions.

Elle se remettait à marcher sans geste et sans parole parmi le rire des oiseaux et des branches ; regardant fixement le spectral spectacle qui était en elle.

Et les nuits étaient plus affreuses que les jours.

Dès qu'elle rentrait dans sa chambre d'enfant, dans la chambre si gaie d'étoffes fleuries, encombrée de brimborions, où miroitaient partout les verts et les roses des sèvres et des saxes, dès qu'elle voyait tout blanc et tout léger de sa courtepointe de mousseline ruchée de valenciennes le lit où jadis elle avait rêvé, en de si doux sommeils, de si jolis rêves, un tremblement la secouait toute. Elle savait les hallucinations

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qui la hanteraient dans cette chambre, dans ce lit ! Elle n'éteignait pas la lampe, elle allumait toutes les bougies ; de la clarté, de la clarté encore ! puis, couchée, brisée par l'ininterrompue épouvante, elle ne voulait pas dormir, à cause des songes, elle ne voulait pas clore les yeux, craignant Tombre que feraient ses paupières, l'ombre propice aux fantômes. Mais le tyrannique sommeil la maîtrisait, l'immobilisait : elle était comparable à un torturé que des bourreaux tiendraient par les quatre membres pour que, de toute la torture, il ne pût pas, dans l'instinct d'un mouvement qui s'écarte, esquiver une seule angoisse. Il fallait que Suzette dormît, qu'elle ne bougeât point, qu'elle vît tout, qu'elle endurât tout! Elle distinguait d'abord une blancheur longue en un cercueil ouvert, une blancheur qui était comme la robe-linceul d'une mariée morte ; et se soulevant à demi, s'accoudant au bois funéraire, Claire, avec la ressemblance affreusement blêmie de la grande poupée étendue là-bas, dans la chapelle, disait : « Oh ! pourquoi me l'as-tu pris ? il m'eût aimée enfin, s'il ne t'avait pas aimée. Elles sont longues, les heures, dans le sépulcre, pendant que la rivale vivante soui'it aux baisers de l'époux dans la couche conjugale. Compare à ta nuit de noce

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mon éternelle et solitaire nuit! Crois-tu que. pour en charmer le veuvage, il ait suffi des fleurs que tu as cueillies pour moi ? crois-tu qu'elles puissent me plaire, des fleurs que tu as touchées y Regarde, du reste, comme elles sont tristes. » Les fleurs défeuillées étaient pareilles, en eff'et, à des ailes de papillons morts. Suzette répondait : « Mais vous êtes au ciel. Madame ? — Pas encore, disait Claire, et j'y serai sans lui ! » Puis, Grande-Maguet surgissait, comme d'une trappe ouverte ; sur un signe qu'elle faisait, il se passait mie chose effrayante : celle qui était étendue en un suaire d'épousée, à présent c'était Suzette elle-même! elle était morte, elle venait de mourir, elle avait encore aux lèvres le goût amer du poison; elle sentait quelque chose de dur et d'étroit le long d'elle, qui était le bois du cercueil.

Alors dans un sursaut d horreur, comme victorieuse de liens — à ce moment sans doute Suzette s'éveillait à demi pour se rendormir bientôt — elle s'évadait de la mort, redevenait elle-même, dans son lit, dans la sérénité furtive de la chambre très claire. Mais, sous la pesanteur des paupières se refaisaient peu à peu les ténèbres et c'était un autre rêve, plus épouvantable d'être plus doux.

Quelqu'un s'approchait du chevet, lentement, qu'elle voyait venir. Edme était là, devant

elle, lui prenait la main, disait, avec l'exquise tendresse de sa voix reconnue : « Eh quoi ! vous dormiez? ne m'attendiez-vous pas, Suzanne? » Après lui avoir mis un baiser sur le front, tout près des cheveux, il se plaçait à côté d"eile. « Pour bien dormir , mettez votre tête sur mon épaule! Demain matin, quand vous ouvrirez les yeux, cela vous amusera de voir le bracelet d'or et de perles, et les pendants d'émeraude, que je vous ai apportés pour vous faire plaisir. » Et il l'enlaçait, et elle sentait sur ses tempes, sur ses yeux, sur sa bouche, un soufile, hélas, aimé ! Mais cette haleine avait l'odeur du poison que Claire gardait encore aux lèvres, tout à l'heure, dans le cercueil ! EtSuzette voulait fuir, s'écartait, espérait un trou dans le mur. Non, il fallait qu'elle restât, parce qu'elle dormait, parce que son mari l'étreignait indissolublement. Et voici qu'il n'était plus l'homme jeune et fier, aux noirs yeux attendris, aux cheveux doucement sombres ; comme on quitte ses vêtements pour se coucher, il se dépouillait de sa peau, de sa chair, de la vie ; il était l'affreux squelette des cauchemars du jour, avait au cou le collier d'où la mort s'égrenait en gouttes vertes; et, d'une bouche sans gencives, il parlait encore à l'oreille de sa femme, avec le petit

bruit sec d'un rire. « Ils te plairont, les Lijoux que je t'apporte; je les avais donnés à Claire, je suis allé les chercher pour toi, dans la terre où elle est couchée. Elle a plus froid que nous, va, sous sa pierre. Nous sommes bien, nous, dans notre lit. Approche-toi, plus encore, pour que nous ayons plus chaud, pour que nous soyons mieux. Si tu savais comme elle est pâle, là-bas, pendant que tu es rose ici, dans la chambre tiède. Ça ne l'amuse pas d'être morte, non ! car, tu sais, je l'ai empoisonnée pour t'épouser; tu aurais ri, si tu avais vu la mine qu'elle faisait en rendant Tâme; j'étais derrière la porte, je regardais, pendant que Grande-Maguet poussait des cris. Mais ça durait trop longtemps; j'avais envie d'entrer, pour l'achever, avec les mains. A présent, nous sommes heureux , pendant qu'elle a froid. Approche-toi, te dis-je, tu es jolie, tu sens bon comme les petites fleurs nouvelles. Elle ne sent pas bon, la morte, dans sa fosse. Ah! ah! elle ne nous gêne guère. Je suis content et tu es contente. Ris donc, je veux que tu ries. » Et elle riait. Oui, grelottante d'effroi sous l'horrible étreinte de ces os sans chair, la gorge débordante de nausées sous l'odeur du poison, elle riait, forcée de rire, disait : « Oh! oh! c'est vrai, elle est morte, tu l'as

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tuée, lu as joliment bien fait. » En même temps, de ses lèvres, — avec le dégoût d'une proche immondice, avec l'éperdu besoin de fuir, de n'être plus là, — elle cherchait, malgré elle, le baiser de Tépouvantable époux!

Mais, enfin, dans le jet de délivrance d'un captif qui rompt les chaînes et les murs, elle se dressait, bondissante! Ah! le jour! réveillée, plus de fantômes ; elle reconnaissait la chambre claire et les étoffes fleuries et la gaîté des saxes et des sèvres, elle se rassurait, haletante encore. Le jour hélas! avec ses épouvantes bientôt rénovées, moins sinistres à peine que les terreurs nocturnes.

Cependant, peu à peu, ce qu'il y avait de fantasmatique dans l'effroi de Suzette s'atténua, s'effaça presque, ne reparut plus qu'à d'assez longs intervalles dans la solitude des après-midi trop longues et des interminables nuits.

La vie ordinaire, habituelle, reprend les êtres, les ramène sans secousse, sûrement, dans le train banal des choses.

Déjeunant, dinant avec la cousine Isaurine. qui avait toujours à conter quelque tragique histoire d'un nid saccagé par le chat d'un voisin; obligée, pour ne pas alarmer outre mesure M"^ d'Aveleyne, de sortir avec celle-ci, d'aller

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dans les magasins, d'écouter la faconde du commis qui vante les gants ou les dentelles, Suzette, parfois amusée par des riens en ses dix-huit ans futiles, — comme un enfant qui boude et pleure, se retient mal de rire dès qu'on le chatouille— fut presque délivrée, un mois ayanl passé, des hallucinations et des spectres. Même l'enlèvement à travers la nuit claire et glacée, la grande maison nue et noire, et Grande-Maguet, sinistre, et le couteau levé, et la chute parmi une foule criante, ne furent plus en sou esprit que de sombres aventures lointaines, confuses, s'estompant dans le souvenir, se mêlant, par des analogies d'invraisemblance, dïmpossibilité, aux chimères enfantines des contes à peu près oubliés.

M"® d'Aveleyne, qu'avaient enfin effrayée la pâleur de Suzette et les longues rêveries où l'enfant, l'œil fixe, s'enfonçait, qui avait été sur le point de faire venir M. de Norvaisis ou un médecin, — un médecin, plutôt, M. de Norvaisis n'aurait eu qu'à reprendre sa femme, selon son droit! — se sentit tout à fait rassurée quand ell*' vit Suzette la regarder avec des yeux moins farouches, répondre à qui lui parlait, s'intéret;ser, — d'un air presque sincère, — aux vengeances préméditées contre les chats du voisi-

nage. Et Suzette. vraiment, était libérée des fantômes.

:Mais, hors des exagérations et des chimères, son malheur demeurait épouvantable : il avait perdu de l'horreur, et il en avait gagné ; moins affolant, plus stupéfiant en la précision de la réalité. Ce qu'il avait eu de fantastique et de romanesque, de ressemblant au rêve, pouvait incliner à espérer qu'il s'évanouirait dans une disparition de spectre et de cauchemar : sa simplicité vraie se dressait définitivement irrémédiable. Il y avait entre ce qu'éprouva Suzette et ce qu'elle éprouvait maintenant la même différence qu'entre l'effroi de voir un revenant et celui de toucher un cadavre.

Il y avait un fait, irréfragable. ^I. de Norvaisis, pour épouser Suzette, avait empoisonné Claire de BrezoUes. Voilà. Il y avait ce fait.

Pour que cela fût terrible, il n'était pas besoin qu'une morte se levât du cimetière, il suffisait qu'on l'y eût couchée; et rien ne pouvait faire qu'on n'eût pas mis le cercueil en terre. Suzette était la femme d'un empoisonneur. L'homme choisi par elle, — si tendrement aimé naguère! — avait prémédité, combiné, exécuté, lentement, froidement, le plus lâche et le plus abject des crimes. Ah! mon Dieu, qui aurait

pensé cela de lui, si doux, si câlin, malgré ses violents yeux noirs, et qui, chaque fois qu'il sortait, lui rapportait des fleurs? Si on ne l'arrêtait pas, s'il n'était pas assis entre les gendarmes dans la grande salle où il y a des juges rouges, c'était qu'il avait été très adroit, et que Grande-Maguet avait juré de ne pas le livrer à la justice. Aurait-elle dû le dénoncer, elle, Suzette? hélas! dénoncer celui dont elle portait le nom, celui avec qui elle était entrée dans l'église aux chants de l'orgue! Puis, est-ce qu'elle oserait jamais, devant beaucoup de monde , divulguer un si affreux mystère! Même à la cousine Isaurine, elle n'avait pas eu le courage d'en parler. Mais il avait tué, lui, c'était sûr, — lui qui ne manquait jamais, quand ils revenaient du Bois, quand ils se retrouvaient seuls enfin, de la baiser longuement sur les yeux, avant même qu'elle eût relevé sa voilette! Avec l'écarquillement stupide d'un enfant, qui verrait dans sa main un nid de rossignols se changer en nœud de vipères, elle regardait cette idée horrible : son mari empoisonneur.

Et une peur lui vint, qui ne sortait pas d'une tombe récente, une peur dont on ne se délivre pas en causant avec la cousine Isaurine. ou en courant les magasins, ou en tapant plus

lort sur le piano, une peur toute naturelle, très simple, qu'elle aurait dû avoir depuis longtemps.

Si M. de Norvaisis venait la chercher, voulait l'emmener, se montrait seulement?

Car, enfin, il avait le droit de venir, de réclamer sa femme, de l'emporter !

Qu'il n'eût point paru encore, cela s'expliquait : ayant soupçonné, n'ayant pas pu ne point soupçonner qu'elle était instruite du crime, il s'était tenu à l'écart, dans la crainte de l'horreur qu'inspirerait sa présence, dans la crainte aussi, peut-être, d'une parole, d'un cri qui le dénoncerait. ]\Iais cet éloignement , enfin, lui devait être intolérable, puisqu'il la chérissait si ardemment. Elle était aimée de ce criminel ! oh ! elle savait qu'elle en était aimée. Elle se rappelait les passionnées caresses adoucies par la peur d'effrayer, les yeux délicieusement attendris, les agenouillemenls qui demandaient pardon du bonheur. Quelle épouvante, ce souvenir, maintenant! quels frissons à songer qu'elle lui avait souri, et qu'elle fût douce, elle, avec tant de plaisir, pour ce misérable. 0 haine de l'avoir aimé! ô remords des joies où elle avait accepté rinconsciente complicité du crime qui les lui valait! Mais si elle le détestait à présent, lui n'avait pas cessé del'adorer! 11 devait être constant,

et obstiné, et éternel, autant qii"il était sincère hélas! cet amour dont Claire de Brezolles, empoisonnée, était l'épouvantable preuve, cet amour qui avait tué pour posséder. Devant Tatrocité (le cet attentat, défi à la miséricorde de Dieu, Suzette devenait pareille à un tout petit ange, ingénu, à qui l'on raconterait la révolte de Lucifer, et qui, ne comprenant pas, ne voulant pas comprendre, se voilerait de ses mignonnes ailes. Mais ce qu'elle comprenait, c'était qu'un irrésistible désir devait pousser vers elle M. de Norvaisis! Un jour, demain, ce soir peut-être. il apparaîtrait, tout à coup; il serait devant elle! non pas fantôme, non pas dans les illusions, effrayantes sans doute, mais qu'enfin l'on sait chimériques, des cauchemars; non, réel, vivant, habillé comme tous les gens bien mis, dans le salon du rez-de-chaussée, où le valet de chambre vient de l'introduire. Elle verrait, pareil au gentilhomme élégant et fin qu'elle aima, le malfaiteur exécré; gantées, les mains qui avaient versé, goutte à goutte, le poison! Et, comme la cousine Isaurine serait là, comme les domestiques, dans l'antichambre, écouleraient peutêtre, elle ne pourrait pas, en trouvât-elle la force, le chasser. Ah! mon Dieu! que ferait-elle, si, s'approchant, familier, avec la condescendance

souriante que l'on a pour une enfant boudeuse. il lui voulait mettre les lèvres au front, — ces lèvres qui avaient demandé à la malade : « Vous trouvez-vous mieux aujourd'hui? » ces exécrables lèvres dont elle avait connu, elle, Suzette, dont elle avait aimé le baiser! Puis, s'il disait : « Eh bien! partons, mignonne, » que lui répondrait-elle?

Dès quelle eût surgi dans l'esprit de la petite épouse, ridée que M. de Norvaisis pourrait venir, lui parler, l'emmener, ne la quitta plus.

Vainement elle essayait de s'en distraire en se refaisant petite fille comme la cousine Isaurine.en s'intéressant à la perruche favorite, « tu lui as donné mon nom, c'est gentil, mais tu ne l'aimes pas autant que tu m'aimes, n'est-ce pas? » et en admirant les colifichets que M"^ d'Aveleyne rapportait des magasins, car, depuis plusieurs jours, Suzette ne sortait plus avec l'aimable vieille , tant elle craignait de rencontrer, au détour d'une rue, brusquement, son mari.

Elle ne pensait qu'à cela, qu'à cela, qu'à cette apparition possible. Chaque fois que tintait la sonnette de la grande porte, elle portait à son cœur sa main; c'était Edme qui sonnait! Même quand le domestique interrogé avait répondu :

GRANDE-MAGUET l'9

« Le fabricant de cages vient pour le perchoir qu'on lui a commandé, » ou « c'est quelqu'un qui a remis une carte, » elle ne se rassurait pas, parce que :M. de Norvaisis avait pu se glisser dans l'hôtel, sans être vu, avant la porte refermée. Et, les nuits, elle s'éveillait soudainement, prêtait l'oreille aux pas lointains, dans le silence, — les pas, peut-être, de son mari rôdant autour de la maison.

Alors, ce désir : quitter Paris, voyager, fuir, de ville en ville, de pays en pays!

Dessein puéril et peu propre à la délivrer de ses épouvantes. Est-ce que M. de Norvaisis, si, en effet, il voulait la reprendre, s'il la guettait, s'il rôdait autour de la maison, n'osant pas sonner, mais espérant le hasard d'une porte entr'ouverte, hésiterait à partir comme elle, à la suivre? N'importe, l'instinct de croire qu'elle serait plus loin de lui si elle s'éloignait de la ville où ils vécurent ensemble l'empêchait de songer à ces objections, lui conseillait le départ rapide et les trains qui vont vite.

La cousine Isaurine ne témoigna aucun étonnement quand Suzette lui déclara qu'elles seraient en route dès le lendemain. Elle était accoutumée aux brusques caprices de la mignonne fillette; elle en avait vu bien d'autres, du temps

OÙ la petite, si gaie, plus gaie que maintenant, — car, enfin, à cause de ce maudit mariage, Suzette avait changé, n'était plus aussi amusante que jadis, — se décidait tout à coup à n'importe quelle escapade. M"^ d'Aveleyne s'écria : « Partons! c"est convenu! allons où il te plaira! ça ne m'ennuie pas du tout de mal dormir dans des hôtels et de mal dîner dans des auberges. Si tu veux, nous commencerons par l'Italie et puis, nous irons en Norwège ou ailleurs! » La jolie petite vieille riait comme une folle. « Ah! seulement, je te préviens, j'emporte Suzon! tu sais, la perruche. Suzon. Suzette, mes deux oiseaux! Elle ne sera pas bien gênante, dans un panier-cage; et, comme elle est très savante, elle nous parlera français, dans les pays où on ne parle que le turc! » Cette gaîté, ces rires qui ne savent ce qu'ils disent impoitunaient Suzette dans ses anxieuses rêveries; le chagrin est plus égoïste que la joie, ne veut pas être troublé. Puis, à cause des désespoirs subis, du sombre passé et de l'obscur avenir, Suzette, moins puérile, peu à peu se féminisait; et ce lui était un agacement, presque, la futilité continue de cette vieille enfant, pourtant si aimante et de qui elle aimait le bon petit cœur frivole. « Oui, oui, emporte ta perrudie

qui jacassera en route! » Et la cousine Isaurine bourra les malles, avec Tintention bien arrêtée de faire le tour du monde.

Le matin, en montant dans la voiture chargée de coffres et de sacs,Suzette fut presque joyeuse; elle disait : « Allons, vite, dépêchons-nous ! nous manquerons le train! » La cause du retard, c'est qu'on avait oublié de mettre du chènevis dans le panier-cage de la perruche. « Tu ne veux pas pourtant, jalouse, qu'elle meure de faim! » Puis elles partirent. Comme la voiture sortait do l'hôtel :

— Ah! dit Suzette.

Isaurine s'écria :

— Quoi donc ?

— Rien.

Suzette avait cru voir, vite apparu et disparu, — sortant d'une encoignure de porte et y rentrant, — M. de Norvaisis. Xon, elle s"était trompée. Il n'était point là. il ne la guettait point. Elle ne voulait pas croire qu'il l'eût guettée. Comme il lui tardait d'être dans le train qui va vite, qui va très vite, qu'on ne rejoint pas!

IG

Elles voyagèrent, en Suisse, en Allemagne, en Italie, très vite, comme on s'échappe, s'arrêtant un jour à peine, ou des instants, dans quelque ville ou quelque paysage, s'informant, à peine descendues d'un train, de l'heure où partirait un autre train, n'importe lequel, pour n'importe où.

Amusée d'abord par la fuite, derrière la vitre dai wagon, des champs, des bois, des villages, des clochers d'église qui ouvrent, comnKi un grand œil lumineux, la rondeur d'un cadran éclaboussé de soleil, et par les langages divers,

et par la rapidité des repas dans les gares ou aux tables d'hôte quittées avant le dessert, la cousine Isaurine ne tarda pas à être un peu essoufflée de cette course éperdue à travers tant de pays! En outre, elle pensait que la perpétuelle secousse des wagons ne valait rien pour la santé de la perruche du Brésil, assez maussade dans le panier-cage. Mais M""® de Norvaisisnevit point ou feignit de ne point voir l'ébahissement presque ennuyé de la petite vieille; le voyage à travers le monde ne cessait pas, s'accélérait toujours.

Car, Suzelte, partout où elle arrivait, craignait d'y avoir été précédée, ou d'y être rejointe par son mari.

Elle n'avait pas dû se tromper, non, en sortant de l'hôtel. C'était bien M. de Norvaisis qui s'était montré, qui s'était dérobé, la guettant. Et il avait dû la suivre. Elle était sûre qu'il l'avait suivie ! qu'il la suivait.

A vrai dire, aucun indice ne venait confirmer sa crainte; jamais, en montant dans le sleeping, ou en sortant d'une gare, elle n'avait, du rapide coup d'œil qu'elle jetait derrière elle, aperçu aucun voyageur qui ressemblât à Edme; jamais, penchée par-dessus l'épaule de la petite vieille au moment où celle-ci traçait leurs noms sur le

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registre des hôlels, elle n'avait vu aucune écriture qui rappelât celle de M. de Norvaisis. Mais elle ne pouvait se délivrer de cette idée qu'il était proche! elle le devinait imminent, comme présent; les précautions dont il redoublait pour ne pas être surpris, le pas en avant vite rétracté, la patience derrière quelque tournant de rue, dans quelque angle de murs, jusqu'à ce qu'elle fût montée dans la voiture ou entrée dans la maison, elle les savait; si un battant s'ouvrait dans une salle d'attente, elle haletait, pensant: « ce sera lui! » elle allait reconnaître l'odieux visage de l'empoisonneur, qui avait été le visage si tendre hélas! de l'époux; et, dès que se montrait la banale face d'un voyageur quelconque, elle éprouvait un soulagement, comme de respirer le grand air après l'oppression dans une geôle, — un soulagement où se mêlait, sans qu'elle se rendît compte de ce qu'elle éprouvait alors, la brève angoisse de presque une déception. Mais la peur de le voir, de se trouver en face de lui tout à coup, ou de l'entendre derrière elle dire quelque parole à la femme qui délivre les billets ou à l'employé des bagages , la ressaisissait , l'aflblait ; avec un : '( Viens donc vite ! ^^ à la cousine Isaurine, elle se levait, s'évadait, traversait le quai, se je-

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tait dans le coiu du wagon, le plus loin possible, baissait très vite les stores. Et, sans savoir pourquoi, elle avait contre elle-même une espèce de colère, avec une envie de se faire un reproche. Quel reproche, pourtant, se serait-elle adressé ? Est-ce qu'elle ne le détestait pas avec toute la haine , avec toute l'horreur possibles , l'exécrable verseur de gouttes mortelles? Oh! qu'elle le détestait! Vingt fois elle forma le dessein , — le courage , au moment de l'action, lui manquait, — de courir à l'un des hommes de police qui sont dans les gares et de crier : « Il y a quelqu'un qui me suit. et qui est un empoisonneur! Cherchez-le! arrêtez-le! » Oh! cet homme, une fiole à la main, se penchant vers le front endormi de la pauvre femme , de la martyre , qu'il tuait ! Comme si elle n'eût pas assez exécré le criminel, il lui arrivait d'évoquer, exprès, l'image du crime, et c'était en elle, alors, contre le monstre, une recrudescence de mépris et d'horreur, avec un plus éperdu besoin de fuite et de disparition.

Puis elle supposa qu'il ne la suivait pas, peutêtre, qu'il était resté à Paris, dans l'hôtel meublé pour elle, si joli, si gai, où leur chambre était si bonne. N'était-ce pas bien étrange,

en effet, s'il avait voyagé, comme elle, à travers les mêmes pays, qu'elle ne l'eût jamais entrevu? Se dissimuler quand le train fait halte à des stations où descendent souvent très peu de personnes, c'est difficile, une fois, deux fois, trois fois, mais, toujours, c'est impossible. « Sans doute, il ne me suit pas », se dit-elle. C'est qu'il était mort! oui, mort, cela expliquait tout! il s'était tué! Elle eut la vision dun front troué d'une balle, d'un corps étendu sur le tapis du salon, et elle jeta un cri. « Eh bien! quoi! qu'y a-t-il? » dit M""" d'Aveleyne. Suzette ne répondit pas, n'avait pas entendu. Elle regardait couler du front de son mari, le long de la joue, un filet de sang presque noir, et elle ne pouvait pas s'empêcher d'entendre, dans le souffle bientôt tari qui sortait des lèvres pâles, des .syllabes balbutiées qui étaient les syllabes de son nom, à elle! Bien des heures, pendant que le train filait, elle eut devant les ^yeux, toute roide, ce spectacle : Edme étendu, mourant ; elle eut dans les oreilles ce suprême soupir : Suzette. Eh bien! il avait eu raison de se suicider! se brûler la cervelle, c'était ce qu'il avait de mieux à faire! est-ce qu'on peut vivre, quand on a tué quelqu'un? Elle était contente, très contente, elle se disait : « A la bonne heure! » Et lors

qu'elles furent arrivées, lorsqu'elles furent entrées dans la première auberge venue, elle monta Tescalier en courant, entra dans une chambre, repoussa la cousine Isaurine, s'enferma, se jeta sur le lit, et sanglota dans l'oreiller, si contente pourtant, sanglota jusqu'au jour; longtemps il lui sembla qu'elle avait aux lèvres un goût fade et gras comme si elle avait baisé et bu la plaie ouverte d'un front.

Réveillée, par des coups à la porte, de cette espèce de sommeil où se cataleptisent les désespoirs, d'un sommeil qui ne dort pas mais qui rêve, elle dit : <( Oui, cousine, je viens, je viens, partons ! >' Et le voyage recommença. Elle ne se demandait pas, elle ne voulait pas se demander pour quelle cause elle avait sangloté jusqu'à l'aurore. Et bientôt, en plein joui-, dans le coupé, pendant qu'Isaurine faisait, sur ses lèvres, becqueter du chenevis à la perruche du Brésil, Suzette cessa de croire qu'il était mort. Non, elle ne le croyait pas. Oh ! elle aurait bien voulu qu'il se fût tué! Tout le monde, comme cela, serait tranquille : lui, dans le cimetière, elle, dans la vie. Mais il vivait certainement : il faut, pour le suicide, un courage que n'ont pas les empoisonneurs, ces lâches. Ce qui était probable, c'est qu'il la poursuivait ! — car il l'aimait

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toujours, il Taimait, hélas ! — et, un jour ou l'autre, brutalement, il se montrerait, et ce serait effrayant de lui revoir aux lèvres le sourire qu'elle aimait quand elle ignorait encore qu'une jeune femme, belle comme les anges, pure comme les saintes, était morte par lui. Oh ! lui, si bon, il avait empoisonné Claire de Brezolles.

Ces angoisses, peu à peu, s'apaisèrent.

Bien que la douleur, déjà, eût fait de Suzette. vive petite fille, presque une jeune femme, si triste, il lui restait assez de la frivolité ailée de naguère pour qu'elle ne restât pas toujours prise en cette glu d'épouvante et de désespoir. On est bien obligé, en voyage, de regarder les choses et les gens qui passent ; on ne peut pas s'empêcher de sourire des personnes, avec un air ahuri, qui, lorsqu'on leur parle français, vous répondent dans une langue que Ton ne comprend pas du tout; et la cousine Isaurine était vraiment bien drôle, quelquefois, lorsqu'elle confiait à la perruche rose et verte, avec beaucoup de discours, son ennui enfin de voyager avec une personne qui, de toute la journée, ne dit pas quatre mots, de sorte qu'on est comme si on suivait un enterrement en chemin de fer. Des sourires, malgré elle, venaient aux lèvres de Suzette; elle voulut bien, après huit mois de

voyage, s'arrêter, pour y r.ester quelque temps, dans un pays qui plut tout à fait à M"® d'Aveleyne, parce que Tair, à cause des grands bois sur les hauteurs, y serait très bon pour la perruche et parce quil y avait un casino dans les environs, pas très loin.

C'était dans la vallée du Neckar, au bord de la rivière qui coule largement en longues nappes vertes pareilles à des glissements d'étoffes, ou, resserrée, se précipite en petits flots torrentueux.

Elles louèrent une maison sur le bord du chemin, jolie, avec un balcon de bois qu'escaladent des clématites, accotée à une hôtellerie d'où on leur portait leurs repas; et en face de la maison, de l'autre côté de la rivière, se dressait, droite comme une falaise, une longue montagne au flanc de grès rose, dominée, entre des jardins, par une ruine à deux tourelles, qui s'avançait vers le val, svelte, légère, avec l'air de tenir à peine à la montagne.

Ce débris de burg, c'était le Nid-d'Hirondelle.

Mais, dans le pays du Neckar. il ne faut pas se lier aux ruines ; plus d'une, que l'on croirait déserte à voir ses éboulements mangés de lierre et la désolation de ses souterrains s'ouvrant

comme des gueules noires barbues de ronces et de racines traînantes, recèle derrière ses murs, restaurés à l'intérieur par le caprice de quelque hôte ingénieux et riche, des habitacles modernes d'un luxe et d'un confort princiers; le mensonge de ces lamentables façades fait penser à la coquetterie d'une très jeune femme qui sourirait derrière un masque de vieille.

Plus loin, vers l'occident, le Dislberg, sur son ile-montagne, avec ses crénelures éboulées, avec son puits où une botte de paille enflammée , qu'on y laisse tomber, s'éteint avant d'en avoir éclairé le fond, et le Mittel-Burg, dont la haute tour carrée s'empanache d'un chêne toujours remué du vent, sont de véritables ruines au milieu des sauvages noirceurs des sapins; et nul n'y dort, sinon les chasseurs de marcassins qui, l'automne, descendant de la Forêt- Noire versNeckar-Giemund ou Neckar-Steinach, s'attardent parfois, entre les murs des vieilles salles sans plafond, autour des feux de ronces et d'herbes sèches, qui flambent et enfument le ciel pétillant d'étoiles.

Mais le Nid-d'Hirondelle était habité.

Le marquis de Shelsëa-Kalix vivait là, avec son fils enfant encore, non sans une nombreuse

valetaille; les soirs, on voyait lumineuses les fenêtres en ogive de la façade délabrée; et, le long du grand escalier, entre deux rangées de valets porteurs de torches, montaient, venant des cuisines, des maîtres d'hôtel chamarrés comme des chambellans, qui levaient plus haut que leurs têtes, sur de larges plats, des faisans emplumés d'or ou de rouges coqs de bruyère.

M'"" d'Aveleyne, en faisant bavarder l'hôte de rhôtellerie voisine, ancien garçon de restaurant à Bade, presque un Parisien, qui n'avait pas oublié le français, et les servantes, dont elle finit par comprendre, assez mal, le baragouin, ne tarda pas à connaître ce qui concernait ce singulier châtelain, le marquis de shelsëa-Kalix ; elle raconta si souvent toute l'histoire à sa cousine et à sa perruche que Suzette, malgré ses distractions mélancoliques, fut bien obligée de ne pas l'ignorer, et que Suzon, qui écoutait mieux, finit par la jacasser à son tour, en se dandinant sur le perchoir du balcon ou en grimpant aux ramelles des clématites.

^Marquis ? mieux que cela : un prince, une Altesse Royale, apparentée à la famille souveraine d'Héligoland; ce nom, Shelsëa-Kalix, c'était celui d'un État Scandinave — tout à fait dans le nord, près du pôle — où le marquis avait régné.

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Piètre et sauvage seigneurie, avec ses douze villages bâtis de briques et de vase, toitures de va- ]-echs qu'échevelle le vent des fjords, avec ses trois ou quatre mille habitants; paysans-pêcheui'S. habillés de peaux de phoque, sentant le goudron et la morue, avec ses charpenteries où se radoubent, dans une anse souvent orageuse, les navires revenus de la Mer Glaciale. .Le palais, sur le haut de la montagne à pic, avait Tair, blanC; carré, énorme et laid, d'un bâtiment de douane surveillant la contrée et la mer. Mais la terre et les hommes appartenaient au marquis! Et il régna. Ivrogne et libertin même en sa jeunesse, joyeux avec des envies de voir pleurer et crier, cruel avec de gros rires, rançonnant ses sujets, enlevant leurs filles ou leurs femmes, usant ses revenus et ceux de sa principauté à remplir ses caves, à vêtir d'or ses chambellans, à payer des comédiens de France ou d'Italie qui représentaient des pantomimes, dont il était Tauteur, devant ses domestiques et sa maîtresse, une fille de cabaret aux fortes mains rouges, qu'il habillait de brocart, qu'il chargeait de pierreries, artiste aussi, — modelant la cire en tètes de cheval ou de chien, sculptant des pipes dans de la magnésite, — mécène au point d'avoir auprès

de lui deux photographes dont Tunique besogne

était de le suivre où qu'il allât, et de faire son portrait en toutes les occasions et dans toutes les attitudes, à peu près fou en attendant qu"il devînt imbécile — obèse, d'ailleurs, dès vingt ans • — il fut une espèce de tyran parfaitement abject et grotesque. Qu'au lieu de ce marquisat de quatre mille âmes, étroit, pauvre et puant le poisson, il eût possédé Rome et le monde : il aurait été, jeune, Néron, et, vieilli, Vitellius. Puis, écrasé de dettes accumulées, n'ayant plu^^ rien à espérer des impôts ni des vols, abandonné par ses parents, les vrais princes et les vrais rois, que lassa sa mendicité et quïrritait la légende de ses débauches, réduit, une fois qu'il avait fait venir de Stockolm une troupe d'opérette, à emprunter cinq cents francs à l'impressario de la compagnie — cinq cents francs qu'il ne lui rendit jamais ! — il prit un grand parti : les villages, les hommes, les charpenteries, l'État, la Gloire, il céda tout, en échange d'une redevance annuelle, à un banquier de Copenhague, juif vingt fois millionnaire et homme habile, qui, investi du pouvoir suprême, en usa pour faire cultiver les terres, pour fonder, par actions, des pêcheries de bon rapport et pour installer, dans la moins sale des bourgades, où descendaient parfois les équipages des vaisseaux

et les étrangers qui visitent les fjords, un Hôtel du Pôle Nord, où l'on jouait, dès qu'il y avait trois pontes, à la roulette et au trente-et-quarante. Déchu et pensionné, le marquis de Shelsëa-Kalix courut le monde avec ses douze chambellans habillés comme les singes des foires, et sa favorite aux fortes mains rouges, et son fils tout jeune, que, vieux déjà, il avait eu d'une princesse probablement bâtarde ou née de quelque hymen morganatique : pauvre royale fille, mariée, parce qu'on ne savait qu'en faire, à ce dynaste ivrogne; elle mourut tout de suite, du dégoût de voir, élégante et mélancolique, son mari se réjouir avec les marmitons et les laveuses de vaisselle et les ouvriers des charpenteries, qu'il rouait de coups après boire. En courant le monde, le marquis de Shelsëa-Kalix l'étonna. Il s'installait, à Paris, à Vienne, à Pétersbourg, dans les hôtels qui briguent les séjours des têtes couronnées, avec la gloire de son titre et le tumulte de sa suite; et il accueillait les reporters. Sa présence, dans une avantscène, était annoncée trois jours à l'avance; les lorgnettes l'examinaient, l'admiraient presque, hideux de vieillesse et de graisse, la langue pendante, habillé, hors des fourrures, d"un costume extravagant, crêpe et salin, plutôt robe qu'habit,

avec de la verroterie de toutes les couleurs; un costume qui donnait à ce gras prince du Nord la ressemblance d'un radjah grotesque et fabuleux, bâillant de joie et d"ennui, appesanti d'opium. Lorsqu'il quittait l'une des capitales un mois honorées de sa présence, tous ceux qui vendent quelque chose qui coûte cher, les bijoutiers, les carrossiers et les petites cabotines, éblouis et volés, patientaient d'abord, ne pouvaient pas croire à ce brusque départ , puis s'étonnaient, puis, furieux, poussaient des cris, et allaient porter plainte chez les gens de justice, stupéfaits. Quelquefois, dans des ambassades, on payait ; rarement ! Or, la pension que lui servait le juif de Copenhague, où s'ajoutait pourtant le produit des escroqueries, ne permit pas longtemps au marquis de Shelsëa-Kalix de mener, à travers le monde, ce train glorieux; fatigué d'ailleurs, il se résolut à faire une fin, comme on dit. Voyageant dans la vallée du Xeckar — une fois qu'il venait de Bade, où il avait logé dans la villa de l'ambassadeur d'Autriche — il vil, sur le haut de la montagne rose, entre les sapins droits, le Nidd'Hirondelle : et, depuis, il affirma qu'il l'avait acheté. Acheté? à qui? la réponse est difficile. Elle n'appartenait peut-être à personne, cette ruine, sinon aux spectres dont la peuplaient

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rimaginatiou des paysans de la Forèt-Noire et la chanson des étudiants qui reviennent à Heidelberg, le soir, pleins de rêve et de bière, le long de l'eau, suivis par le trottinement des grands lévriers maigres. Payée ou non, il occupa cette ruine, la laissa, quant à Textérieur, telle qu'elle était — cet artiste! — mais en fit, au dedans, une demeure étrangement confortable et splendide : les vieilles salles restaurées et tendue^; d'étoffes, encombrées de meubles, les souterrains devenus des cuisines, les oubliettes employées en caves où s'amoncelaient, par files do tonneaux ou par tas réguliers de bouteilles, les vins de France, d'Allemagne et de Hongrie. Installation coûteuse ! On racontait qu'un soir, peu après le coucher du soleil, un tapissier de Francfort, qui s'était avisé d'apporter sa facture, avait été jeté, par le maître lui-même, du haut de l'une des tourelles; ce commerçant eut la chance de ne se rompre, dans la chute, que les deux jambes. Maintenant, le marquis de Shelsëa-Kalix habitait depuis trois années le Nid-d" Hirondelle, s'y empiffrant et s'y enivrant, avec la foule de ses valets habillés d'écarlate, galonnés de vermeil, qui montaient des plats, au crépuscule, le long du grand escalier. Quand il s'ennuyait, il

ne répugnait pas à des fantaisies. Une fois, il fit

venir chez lui tous les saltimbanques d'une foire voisine : acrobates, écuyers, clowns, qui, pendant une semaine, logèrent dans l'antique ruine où s'embusquèrent vers l'an quatorze cent les barons du Xeckar; et, du fond de la vallée, on entendit — car la ménagerie était venue aussi — des rugissements de lions, des grognements d"ours et des grincements de singes. Puis, un matin, à coups de fouets et de triques, les valets chassèrent les bateleurs bien battus et mal payés ; ce fut, le long de l'étroit sentier qui descend en zigzags de la montagne au fleuve, un dégringolement de pitres chargés de tréteaux et de toiles, de clowns tirant des chèvres, de marchands forains emportant sur leur dos des billards chinois , et d'hercules en maillots , et de haillons de toutes les couleurs, et de jupes pailletées. Mais le marquis ne se brouilla pas avec le propriétaire de la ménagerie; s'il aimait peu les lions, il raffolait des singes ; il les garda tous ! avec leurs habits de généraux et de marmitons, en échange — car il n'avait pas d'argent comptant — d'une grosse boucle lumineuse de topazes et de grenats , que le forain, habile homme, se hâta d'accepter; mais les pierreries en étaient fausses, au dire des bijoutiers de la Zeil, à Francfort, qui le fu-ent

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mettre en prison parce qu'il l'avait voulu vendre.

Toute cette extravagante aventure amusait fort la cousine Isaurine; et ce qui la faisait rire aux larmes, petite vieille bien décidée à ne pas s'ennuyer, c'était l'air tout à fait comique dont la perruche Suzon, instruite comme une personne de l'histoire du marquis de Shelsëa-Kalix, répétait, tout en mordillant un morceau de sucre qu'elle avait dans la patte : « Fou ! fou ! le seigneur ! ah ! ah ! ah ! sapristi, qu'il est fou ! »

Mais Suzanne de Norvaisis ne riait point; et de l'irritation, enfin, se mêlait à sa tristesse. Maintenant que beaucoup de jours, de semaines, de mois, presque un an, avaient passé, et qu'elle était loin de l'horrible nuit révélatrice, et qu'elle se jugeait à peu près sûre de ne pas voir apparaître M. de Norvaisis, qui avait dû perdre leurs traces — s'il les avait suivies, — maintenant, dans ce pays presque désert, route sans passants, auberge peu hantée, rivière sans vaisseaux ni barque e; montagne que de ruines hérissent, elle eut parfois, souvent, puis plus souvent, des mouvements de colère.

Que faisait-elle ici? Est-ce qu'il n'y aurait jamais pour elle que des jours pareils à hier, pareils au probable demain? C'était désolant, la monotonie des heures dans cette solitude. Partir

encore ? où aller ? ne serait-elle pas partout la femme dïm empoisonneur ? est-ce qull y avait un avenir pour elle, sinon un avenir de tristesse et d'isolement? D'un esprit moins enfant, désenchanté par la douleur, elle considérait devant elle le temps sans possibilité de joie ou d'espérance; et c'était horrible d'être née pour ne pas vivre. Des révoltes lui venaient, d'être l'innocence châtiée de la faute d'un autre! Sa jeune âme avait de haine tout ce qu'elle en pouvait contenir. Pourquoi lui avait-on fait du mal? Elle abhorrait, à l'égal du criminel, la démoniaque vieille qui révéla le crime. Est-ce qu'elle n'aurait pas pu se taire, la sombre folle! Qui la priait de raconter la lamentable histoire? Elle était si contente, Suzette, avec Edme, il lui parlait avec tant de douceur... il lui prenait les mains, presque sans les toucher... Cette Grande- Maguet! si elle était restée muette, que de jours de bonheur pour eux... il l'aimait, elle l'aimait... Non, non, il valait bien mieux que la vieille eût parlé. Ciel! toute une vie, côte à côte, avec l'empoisonneur, sans se douter... sans rien savoir... Eh bien! si elle n'avait rien su, quel long ravissement ! Mais elle chassait cette idée comme on secoue une bête sale que l'on a sur la main. Certainement c'était bien heureux, — ■

heureux! il y avait quelque chose d'heureux? — qu'elle eut apprit la vérité! Oui, mais, à présent, la consternation d'être seule, de n'avoir personne à aimer, personne qui vous aime. Rester où elle était? quel ennui! et tous les longs voyages, ce serait de la solitude emportée avec soi; et, si elle revenait à Paris, si elle rentrait dans le monde, quel air aurait-elle quand on lui demanderait : « Où donc est votre mari, madame, n'aurons-nous pas le plaisir de le voir ce soir? » Hélas ! quelqu'un à qui nul bonheur ne peut arriver, voilà ce qu'elle était, — parce que Claire de Brezolles était morte. Il lui arrivait, dans ses agacements, d'avoir une colère contre Claire, parce qu'elle était morte! Oh ! ce mauvais sentiment s'attendrissait vite en une compassion pour la douce trépassée. Mais, enfin, elle n'était pas coupable, Suzette, de tout le mal quon avait fait; et ce n'était pas bien de la part de Claire, puisqu'elle était un ange, puisqu'elle était une sainte, de ne pas obtenir de Dieu qu'une pauvre femme fût un peu moins persécutée, souffrît un peu moins.

Et pas d'issue! aucune issue! jusqu'à la fin de vivre, il en serait comme à présent !

Parfois, elle se disait qu'il eût mieux valu que ^I. de Noirvaisis l'eut rejointe. C'aurait été ter-

rible; mais, de cette rencontre, quelque chose aurait résulté, quelque chose de pas prévu, de différent de l'éternel exil entre une folle et un oiseau, et de ce traînement derrière elle d'angoisses et de peurs ! Si elle Tavait vu, elle l'aurait insulté, répudié, chassé, — car, jusqu'à présent, chose absurde, c'était elle, innocente, qui fuyait le coupable, — et ce face-à-face, du moins, l'eût délivrée de Tépouvantée attente, lui aurait permis de vivre, pas heureuse, parce que le bonheur lui était défendu, mais paisible et sans la crainte, en sa tristesse, d'un surcroît à cette tristesse.

Ainsi, dans la solitude de la maison escaladée de clématites, au bord de la route où ne passait personne sinon des rouliers, et, rarement, quelques étudiants en groupes, suivis de leurs grêles lévriers pâles, l'immobilité de sa vie que ne secouaient plus les brusqueries des voyages, lui faisait souhaiter, avec des rages nerveuses, une aventure, un événement, douloureux même, une différence d'hier; et la double pensée que cet état de choses ne pouvait pas durer, qu'il durerait pourtant, l'irritait, faisait qu'elle eût été méchante, s'il était possible à une rose d'être vénéneuse et à une colombe d'être cruelle.

Vraiment, la cousine Isaurine, un peu ru-

doyée par Suzette, aurait été tout à fait à plaindre, si elle n'avait eu pour se consoler et se divertir la bavarderie de Suzon, qui parlait de plus en plus, ayant appris, par les chemins, beaucoup de langues. C'était surtout un peu avant le soir qu'elle était amusante à entendre, jurant en italien, jurant en allemand, sur son perchoir du balcon, parmi les branches retombantes quand le soleil couchant mettait de l'or et des moires sm* la pente lisse du fleuve. Et. tandis que Suzette, dans le salon, inclinait la tète sur quelque livre où elle ne lisait pas. M"* d'Aveleyne évoquait, des gracieuses jacasseries d'un seul oiseau, tous les ramages regrettés de la volière lointaine.

Mais une chose terrible arriva.

Une fois, par un crépuscule d'été sf; mélancolisant vers l'automne , Isaurine , renversée dans une balancelle d'osier, faisait sauter Suzon de doigt en doigt; une grande bête emplumée, fauve, effrayante, battant des ailes, — quelque aigle ou quelque vautour, — se précipita, venant l'on ne sait d'où, sur la perruche, et l'enleva, et. lui ayant mis dans le cou ses serres, commença, d'un bec furieux, à lui arracher les plumes de la tète; les ailes du monstre faisaient un grand bruit d'éventail qui s'ouvre et se referme.

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M"'' d'Aveleyne, quel que fût le risque, voulut défendre la chère bestiole! Mais l'oiseau meurtrier, — peut-être un vautour, peut-être un aigle, — ne fut pas déconcerté par ce beau courage; s'il lâcha Suzon, il agrippa la tête frisée et poudrée de la cousine Isaurine, et lui tira, par touffes et par boucles, les cheveux, tandis que la perruche, retournée sur son perchoir et s'y dandinant, une goutte de sang sur le bec, jurait tous ses jurons!

Mais une voix cria :

— Ici, Loge ! allons, ici !

Et des mains se cramponnaient aux boiseries du balcon; et une tête, jeune, jolie, avec des yeux rieurs et farouches, se dressa, pendant que Suzette, appelée par tout ce bruit, entrait sur l'étroite terrasse.

Obéissant, le grand oiseau avait laissé la vieille, s'était posé sur l'épaule de son maître; M"^ d'Aveleyne, sans songer à soi-même, se jeta vers sa perruche ; et tout cet événement n'avait rien d'extraordinaire.

Le fils du marquis Shelsëa- Kalix. grand dresseur de faucons, revenait, sur un poney, de la chasse aux bécassines; son émerillon, que, par mégarde, il n'avait pas recapuchonné, avait aperçu l'oiselette rose et verte, et s'était rué

r. RAXDE-MAGUET 203

î^ur elle. Plus de peur que de mal. Pendant que M"* d'Aveleyne, éperdue d'inquiétude, baisait Suzon, criait que tout était perdu, voulait que l'on allât chercher un médecin, — avec une opération on la sauverait peut-élre — Sujette regardait avec étonnement le visage, un peu brutal, si joli, avec des boucles très courtes de cheveux bruns , de l'enfant — onze ans , douze ans peut-être — qui, debout sur la selle de son cheval arrêté devant la porte, avançait la tête entre les fleurs et les feuilles du balcon touffu.

Il avait l'air d"un petit héros sauvage.

Il se hissa, enjamba le rebord; puis, laissant pendre l'un de ses pieds, chaussé de cuir jaune, où luisait le cuivre de l'éperon, il dit en ôtant son bonnet de chasse allumé d'une plume de coqfaisan :

— C'est vous, les dames françaises?

Il s'était tourné d'abord vers la cousine Isaurine; il continua :

— On m'appelle Swen, je suis le comte de Shelsëa-Kalix. Ce n'est pas de ma faute si mon oiseau a failli croquer le tien. Veux-tu trois cents perroquets pour remplacer ta perruche, si elle meurt? je te les donnerai; si tu préfères de l'argent, j'en volerai dans le tiroir de mon père,

qui est quelquefois très riche, pour te payer le dommage.

Il éclata de rire, en remettant sa coiffe. Mais il la retira très vite, parce que M""^ de Norvaisis s'était approchée. Elle le regardait en souriant. C'était un fier gamin , l'œil clair et la lèvre franche; hors du velours de sa veste, sa tête s'érigeait impertinente et gaie.

Il dit à Suzette :

— • Est-ce qu'elle est à toi aussi, la perruche?

— Oui. dit Suzette.

Il fronça le sourcil.

— ■ Tu es bien mal élevée ! Je suis le fils d'un prince, il faut dire : Monseigneur.

— Oui, Monseigneur, dit-elle en riant tout à fait.

— Si la perruche est à toi, reprit-il, c'est différent. Tu es jolie. Quel âge as-tu? est-ce que tu es mariée? où est ton mari? Moi, j'habite avec mon père, là, en face, le Nid-d'Hirondelle. Ce matin, des huissiers sont venus pour mettre des affiches sur la grande porte; mon père les a fait jeter dans le fossé; je leur ai envoyé dans le dos, du haut de la tour, les billes de ma sarbacane : ils ne reviendront pas de sitôt, parce que ce sont des poltrons. Papa a fait préparer des trappes, au bas de l'escalier; s'ils revenaient, ils tomberaient dans des oubliettes. Mais tu es très jolie.

Papa connaissait une dame à Paris, qui chantait à rOpéra; elle n'était pas aussi jolie que toi. Ah ! si la perruche t'appartient, c'est une autre affaire. Attends, attends-moi.

L'enfantine tête disparut d'entre les feuillages; et, tombé sur sa selle, rémerillon à l'épaule, le petit chasseur cria hop ! au poney qui s'élança. Suzette ne s'attendrissait pas des lamentations de la cousine Isaurine, allant et venant sur le balcon et baisant la perruche. Il était amusant, ce mignon prince forestier, qui parlait avec une voix grêle et dominatrice ; il devait être très méchant et très doux. Suzette prêta l'oreille : sur le chemin, dans l'ombre montante, un bruit de galop qui cessa tout à coup; l'enfant reparut, une main au bois du balcon, offrant de l'autre une touffe de fleurs et de verdure.

— Me voilà, dit-il à Suzette, je ne suis pas allé bien loin. J'ai cueilli ceci pour toi, sur le bord du fossé. Ce sont des myosotis avec des muguets des lisières. Dans mon pays, de ces herbes et de ces fleurettes, les filles font des couronnes qu'elles se mettent pour aller danser. Prends, c'est pour toi. J'aurais pu aller aux jardins du château, je t'aurais apporté des fleurs bien plus belles, pour te consoler de

ta perruche. Mais c'est trop loin, tu aurais cru que je ne voulais pas revenir. Ton amie, la vieille, elle nrennuie. Eh bien! pour un oiseau! Mais toi, tu es charmante, un peu trop pâle. Est-ce cjue tu as du chagrin? tu ne m'as pas dit si tu es mariée? tu n'es pas mariée, peut-être? Ca vaut mieux. Je t'aime. Quand je serai grand, je t'offrirai une autre couronne, pas de fleurs, de perles et de diamants, et je t'épouserai. A demain. Il faut que je rentre, parce que mon père me fait fouetter par son premier chambellan quand j'arrive après la soupe. Demain matin, je viendrai te chercher, avec mes équipages ; nous irons nous promener ensemble dans la forêt. Si tu ne veux pas venir, tu verras, je te ferai emporter par mes domestiques ! Il se tourna vers Isaurine :

— Oui , elle est vieille , mais elle n'est pas laide. Papa a un petit singe qui lui ressemble. A demain.

Il allait descendre.

— A propos, demanda-t-il à M""* de Norvaisis, comment t'appelles-tu?

— Suzanne, dit Suzette,

— Ce n'est pas un beau nom. Tu es plus belle que ton nom. Je t'appellerai Lydia. Maman

GRAXDE-MAGUET 201)

s'appelait comme ça. Je parle bien français, hein? c'est que ma mère était Russe. Je m'en vais, pour ne pas être fouetté. Quel âge crois-tu que j'ai? j ai onze ans et demi. Quand je serai grand, je t'enlèverai, et tu seras ma femme.

Il n'était plus là. Le cheval galopait. Et l'ombre venait avec le silence. Suzette, accoudée au balcon, vit le jeune garçon, en selle, traverser la rivière sur le bac qui va d'une rive à l'autre ; elle le vit aussi monter, de l'autre côté, la côte jjierreuse. Un instant, il fit halte. Est-ce qu'il regardait, de loin, le balcon lumineux? Elle s'imagina qu'il agitait sa toque en l'air, pour saluer; et le petit cheval et le peti( cavalier disparurent dans l'ombre des verdures Cette nuit-là, — après une soirée où elle s'intéressa très vivement aux souffrances de la perruche, — M""*" de Norvaisis dormit bien mieux qu'à l'ordinaire ; elle n'eût point de songes cruels, à cause de ce petit garçon fantasque, qui l'avait égayée.

Le lendemain, un peu après l'aube, dans la

chambre où Suzette dormait encore, entra vite

un cru cliquetis de grelots avec une éclaboussure

de jour d'or ; et, réveillée par l'ouïe et la vue à

la fois, elle pensa que c'était, ce bruit, le cri de

cette clarté. Elle écouta encore : de la route, à

travers la cotonnade des rideaux, montaient toujours des tintins clairs, comme de mille vives clochettes, parmi des appels et des rires et des grincements de roues, et des clics-clacs brefs de fouet.

— Eh ! mon Dieu, qu"est-ce ? dit-elle.

Elle s'enveloppa d'un peignoir, courut, pieds nus, à la fenêtre, écarta d'un doigt l'étoffe, avança le nez jusqu'au froid net de la vitre.

C'était joli.

Une petite calèche, calèche d'enfant ou de nain dans les cirques, tout armoriée et dorée, avec des fanfreluches enguirlandant les roues, et deux cochers — dix ans le plus vieux — très graves sur le siège, et quatre gamins-laquais, en verte veste de chasse, culottés de peluche rouge et bottés de cuir jaune, s'ouvrait, de satin mauve, attelée de trois poneys en flèche qui grattaient les cailloux et secouaient des panaches en argentant de mousse l'acier mordu des mors ; et, le coude sur un coussin, la pointe de la bottine au marchepied, le petit comte de Shelsëa-Kalix, avec son air de fillette farouche, délicat et rude en son habit de velours ceinturé d'acier, levait la tête vers la croisée, en sacrant comme un diable.

Il dit :

— S'éveillera- t-elle, enfin !

Et il prit une corne qui lui pendait jusqu'au genou, souffla dedans une fanfare à laquelle répondirent, des nuées roses, les alouettes; il ressemblait au petit sire Oberon évoquant, pour la chasse, les farfadets de la forêt matinale.

— Oh ! qu'il est gentil ! dit Suzette. Et elle ne put se tenir de rire.

]\Iais il l'avait aperçue.

— Eh bien, viens-tu? cria-t-il.

Elle entr'ouvrit la fenêtre, avança sa mignonne face moins pâle, et gaie, où l'air frisa les cheveux.

— Mais non , dit-elle , où voulez-vous que j'aille, Monseigneur ?

— Ne m'appelle pas : Monseigneur. C'était bon, hier, quand nous ne nous connaissions pas.

— Et nous nous connaissons, maintenant?

— Sans doute, puisque je suis revenu.

Elle s'amusait; elle dit :

— Eh bien, monsieur...

— Non, pas monsieur non plus, puisque je suis le fils d'un prince et puisque je serai roi, quand je serai grand.

— Roi !

— Et conquérant ! on veri-a, on verra ! Je reprendrai, en sonnant de la trompette, les États de mon père; j'armerai des soldats...

— Des soldats de plomb ? dit-elle.

Il se mit à pleurer, comme un enfant à qui l'on fait mal. Elle s'étonna, elle demanda :

— Je vous ai fait de la peine ?

— Oui, parce que ça m'ennuie d'être petit. Mais, une seconde fois, il emboucha la trompe

et sonna sa fanfare.

Puis :

— Allons, descends, dépêche-toi. Je t'emmènerai dans la forêt, très loin; j'ai emporté des pièges pour les piverts et des filets pour les truites. Tu verras comme c'est amusant de sentir dans sa main frissonner les plumes chaudes des oiseaux ou glisser l'acier clair des poissons. Viens vite.

Il se dressa vers le balcon, arrondit ses deux mains autour de sa bouche, proféra, presque à voix basse :

— Devant les domestiques, tu me diras : Monseigneur ou Altesse, mais, quand nous serons seuls, tu m'appelleras Swen; c"est comme ça que maman m'appelait.

Il était, en môme temps, farouche et tendre. Suzette pensait que ce serait agréable d'avoir

un petit frère qui ressemblerait à ce jeune garçon.

— Mais, dit-elle, je ne veux pas du tout aller me promener dans votre voiture ! J'ai beau n'être pas très grande, jiiurais l'air d'une femme géante dans la calèche des singes.

— C'est ma voiture qui te déplaît? tu vas voir ! tu vas voir !

Il se jeta sur l'un des cochers, lui arracha le fouet et, faisant claquer la lanière par dessus les tètes des laquais épouvantés et les panaches des trois poneys qui hennirent :

— Qu'est-ce que vous faites là ? Allons, partez ! cria-t-il.

Et il cingla les petits valets et les petits chevaux. Avec un tumulte redoublé de grelots, tout l'équipage sursauta, se précipita dans une fuite rapide; trois des gamins-laquais, qui n'avaient pu agripper le rebord de l'arrière-siège, couraient éperdument derrière la calèche armoriée d'or qu'emportait l'empanachement des trois poneys en file !

— Maintenant, dit la petite altesse, tu vas sortir avec moi. Tu as eu raison, c'est plus amusanl d'aller à pied dans la forêt. Viens vile.

Il nu priait pas, il ordonnait, de sa voix prompte et claire comme un bruit de cristal

qu'on casse ; Suzette s"égayait tout à fait à cause de ce petit despote.

— Soit, je veux bien. ^lais il faut que je m'habille. Monseigneur. A'otre Altesse, continua-t-elle en pouffant de rire, voudra bien m'attendre un instant ?

— Oui, un instant. Mais tu peux m'appeler Swen, puisque nous sommes seuls.

Il y avait bien longtemps que Suzette n'avait ri comme ce matin ; c'était étrange, charmant aussi, oui, très charmant, cette aventure matinale, après l'éveil dans un bruit de grelots.

Elle s'habillait très vite.

La cousine Isaurine entra, aussi grave qu'on le peut être quand on n'en a pas l'habitude; le bord rouge de ses yeux avouait qu'elle avait mal dormi.

— Alors, dit-elle, tu vas aller te promener avec le comte de Shelsëa-Kalix ?

— Tu sais cela? dit Suzette en mettant un chapeau de crêpe plissé sur l'ébouriffement de ses petits frisons d'or.

— Oui, il m'a réveillée avec le vacarme de sa trompe.

— Eh bien ! viens avec nous. Vois le beau soleil !

— Moi, j'irais me promener avec un assassin!

GRxVNDE-MAGUET 215

— Oh ! un assassin !

— Je suis inquiète, reprit la cousine Isaurine : Suzon va mieux, mais elle a passé une mauvaise nuit. Je ne puis pas dire que la blessure au cou soit très dangereuse; je crois même qu'elle s'est fermée, parce que je Tai lavée avec du lubin. N'importe, Suzon a eu la fièvre. Tu comprends, après ce qui est arrivé ! et je crains des complications. Je fais tout ce que tu veux, mais tu ne m'obligeras pas à frayer avec un meurtrier.

— Tiens, tu es très amusante, toi aussi! s'écria Suzette en sautant au cou d'Isaurine.

■^[ue d'Aveleyne fut toute ravie d'être embrassée. A cause de la joie qu'elle eut, elle faillit pardonner au maître de l'émerillon ; pour un peu, elle serait allée se promener; non, elle avait des devoirs à remplir ; Suzon n'était pas tout à fait remise, bien qu'elle eût déjeuné d'assez bon appétit, de noix confites dans le miel; parfois, les retours à la santé sont trompeurs, et il y a les rechutes. « Va, va, divertis-toi! » dit la petite vieille, pendant que Suzette, sautelant de marche en marche, descendait l'escalier.

Elle poussa la porte, se trouva sur la route claire et dorée.

— Eh bien! me voilà, où allons-nous?

Swen s'approcha, la regarda de tout prés.

— Oui, c'est vrai, vous êtes très jolie. Il parut réfléchir.

— Et vous êtes Française?

. — Française.

— Alors, quand je serai roi, c'est convenu, je vous épouserai.

— C'est convenu! En attendant, partons, et marchons vite; il ne fait pas très chaud, ce matin. Vous connaissez le pays? vous me montrerez les heau.x endroits de la forêt. Allons, donnez-moi la main.

Il se recula, se piéta, la considéra d'un air de défi.

— La main? pourquoi? je ne suis pas un enfant pour qu'on me mène par la main.

— Je croyais que vous aviez onze ans.

— Onze ans et demi!

— C'est différent. OfTrez-moi votre bras, Monseigneur.

Il la supplia d'un regard douloureux, en disant :

— Appelle-moi Swen.

Puis, il éclata de rire, prit sa course le long du fleuve, sur la rive herbue, et cria :

— Parions que tu ne me rattraperas pas ! Elle courut après lui, le rejoignit, le prit par

la main, bien qu'il y résistât un peu.

Ils montèrent sur le bac, et, l'eau traversée, commencèrent de grimper le sentier de la côte. escalier en zigzag, où des troncs de sapin interrompent l'éboulement des degrés de terre. Il ne parlait pas, il boudait, dépité qu'elle eût couru aussi vite que lui. Elle l'épiait du coin de l'œil; très gracieux, avec de la bravoure dans la grâce. Un peu lionceau, un peu écureuil. Certes, c'eût été un amusant petit frère. Dans sa fâcherie, il érigeait la tête, un peu de côté, effrontément, et, une feuille d'acacia entre les dents, il la mordillait, pour être en colère. Mais, tout à coup :

— Écoute! écoute!

— Quoi?

— C'est le rossignol- des -alpes. Quand il chante, c'est comme si des gouttes d'argent tombaient dans un plat de cristal.

Le rossignol se tut. Ils se remirent à grimper l'étroit sentier entre l'écartement des branches qui les souffletaient de feuilles et de touffes mouillées.

— Où allons-nous? demanda-t-elle.

— Très loin. Plus on va loin, plus elle est belle, la forêt. Alors, continua-t-il, tu sais qui je suis?

— Pas trop, dit-elle.

— Mais lu as entendu parler de mon père? on fen a dit du mal?

— Non...

— Si! et on a eu raison! C'est un voleur, puisqu'il a vendu à un juif le pays qui m'appartenait. Ça ne fait rien. J'armerai des soldats, je ferai la guerre, je chasserai le Juif; et, avec mes sujets, j'irai conquérir la Norwège et le Danemark. Après, je t'épouserai. Mais mon père n'est pas bon. Il est gros, il est laid, il me bat quand je lui parle de maman.

11 la regarda bien en face.

— Sais-tu ce que c'est que des maîtresses? Des maîtresseS; c'est des femmes qui viennent, qui boivent et mangent, dorment dans le grand lit, commandent les domestiques, font ce qu'elles veulent. Puis, elles s'en vont, et il en vient d'autres. Mon père a des maitresses. Il me fait fouetter quand je leur tire la langue à table, ou quand je ne veux pas qu'elles membrassent. Du temps que maman vivait, il avait déjà des maîtresses qui n'étaient pas polies avec elle; elle est morte en pleui'ant.

11 parlait dune voix triste, saccadée, en regardant le cailloutis du sentier. Suzette s'émouvait de cette mélancolie un peu brutale. Tout

GRANDE-MAGUEÏ 219

en marchant, elle caressait les cheveux de Swen, elle l'embrassa.

— Vous aimiez bien votre maman? dit-elle.

Il ne répondit pas, d'abord; il se jeta sur une liranche de mûrier fleuri, Tarracha, la fit voir à •Suzette, en criant presque :

— Dis-moi comment elles s'appellent, ces fleurs ?

— Mais, je ne sais pas.

— Dis-moi qu'elles s'appellent Lydia !

— Eh bien! oui, Lydia, si tu veux.

Alors il porta la touffe à sa bouche, et la baisa, la baisa encore, tendrement et furieusement. puis la mit sous son habit, sur son cœur,

— Voilà comme j'aimais maman, dit-il.

Suzette, étonnée et charmée, ne prenait pas

garde aux grands sapins droits, escalade immobile de la montagne, aux roches se surplombant l'une Tautre en blocs énormes et moussus, à toute la sauvagerie noire et verte de la solitude ensoleillée. Et même elle ne quitta pas des yeux l'étrange gamin princier quand ils arrivèrent sur le plateau d'herbe rase et rare, énorme et rond, tout nu, où s'écroulait, plus loin, du haut d"une autre montagne, dans les rougissantes déchirures du granit, une cascade lumineuse, échevelée, qui se brisait et rejaillissait

en des millions de fusées claires. Mais Swen. une flamme aux yeux, dans un emportement : « Vois ! vois ! comme c'est beau ! c'est de la neige qui vole et du soleil qui ruisselle. Et, tu ne sais pas, la nuit, sous la lune, on voit les belles fées blanches monter le long de la cascade, comme on s'accrocherait à des branches en fleurs, — pour aller danser sur le lac, là-haut, tout près des étoiles. Même le jour, elles montent! tu ne peux pas les voir, parce qu'elles sont de la môme couleur que le jour ! »

Suzette regardait Swen, lui seul, intéressée de plus en plus. Singulier enfant ! Et, un moment, elle s'attendrit, jusqu'aux larmes, sans savoir pourquoi. Il lui semblait qu'il éveillait un souvenir en elle, un souvenir très doux, amer cependant. Quel souvenir? elle n'avait jamais rencontré, nulle part, un petit garçon pareil à celui-ci; pourtant, avec ses courtes boucles noires, et sa face hardie, et ses vifs yeux bruns, et tout cet air d'intrépide arrogance errante dans les bois, il lui paraissait plus étrange que nouveau... On doit éprouver quelque chose de semblable quand on retrouve dans la réalité quelqu'un qu'on a vu en rêve... C'était une autre enfance, aventureuse et libre aussi, sur la colline de pins, dans la contrée déserte, c'était l'enfance

r.RANDE-MAGUET 221

d'Edme qu'elle reconnaissait! telle qu'il la lui avait racontée, telle qu'elle se l'imagina jadis; et elle ne put se retenir de prendre Swen entre ses bras et de le serrer contre elle, nerveusement.

Mais lorsque l'enfant, extasié qu'on l'aimât, voulut lui rendre cette caresse, elle le repoussa, le cœur serré, et ses yeux se fermèrent, et tout le clair paysage s'éteignit comme sous l'aile grise d'une énorme chauve-souris.

Quoi! rien ne pourrait donc lui arriver qui ne fût l'occasion d'une réminiscence? Elle se révolta, elle se délivra de l'obsession revenue, s'obligea à être gaie, dit à Swen : « A ton tour ! attrappe-moi ! » Et elle sautait pardessus les bruyères, franchissait les sentiers pareils à de petits ruisseaux secs; elle ne s'arrêta que n'en pouvant plus, essoufflée.

Ce fut une journée charmante. La femme que Suzette, si douloureusement, était devenue, redevenait l'enfant de jadis, d'avant l'hymen; une diablesse, avec ce petit diable. Ils escaladèrent les rocs , se hissèrent , se traînèrent , montant de plateau en plateau, coururent encore. Pour un peu, elle aurait grimpé aux arbres! S'il déchirait aux ronces le velours de

son habit, elle eut très vite la jupe en loques.

Ils déjeunèrent dans la chaumine d'un vieux bûcheron-braconnier que Swen avait pour grand ami, et recommencèrent leur promenade en plein soleil, parmi les éboulements de roches roses et les touffes de ronces. Tout en marchant, mille bavardages. Elle lui racontait la serre delà cousine Isaurine à Paris, et les beaux oiseaux : il lui expliquait comment on dresse les faucons pour la chasse au héron et pour la chasse au lièvre; c'est plus difficile qu'on ne croit ! dangereux aussi ; il arrive que les éperviers, quand on leur ôte le capuchon, vous sautent au visage et vous mordent le nez jusqu'au sang. Mais on 's'amuse bien, en chassant! elle verrait! ils feraient de belles parties; aujourd'hui, ce n'était rien, il disait : « Je t'apprendrai comment on s'y prend pour tuer les effraies, la nuit, avec une baguette : on s'approche sous les branches où elles dorment, on ouvre très vite une lanterne ; elles ne bougent pas, elles sont éblouies. Alors, un coup de baguette sur leur petit crâne, clic! c'est fait. C'est très amusant de tuer. »

Elle frissonna.

— Attends! cria-t-il.

Il s'était baissé vers le gazon ras, avait pris quelque chose de long, qu'il fit virer en Fair comme un frondeur sa fronde, puis il lâcha cette

espèce de cordelette, s'élança, s'acharna du talon sur un grouillement dans le sable de grés, et dit : « C'est une vipère que j'écrase ! » Il avait la tête renversée, avec l'air de triomphe d'un petit saint Georges qui vient de tuer le dragon !

Elle le reconnaissait ! elle avait peur.

Mais elle ne voulait pas avoir peur, elle ne voulait pas être triste. Elle releva son front où les boucles frémirent et d'où le souci s'envola.

Lui, maintenant, songeait.

— Toi, dit-il, en échange de tout ce que je t'enseignerai, tu m'apprendras à lire.

— Comment, vous ne savez pas lire, à votre âge ?

— Non ; maman avait commencé à m'apprendre, mais elle n'avait pas le temps, parce qu'elle pleurait toujours. Puis, elle est morte. Je commençais à épeler quand elle est morte.

Après un instant, il reprit :

— Dis, madame, toi qui es jolie, est-ce que ce serait mal si je tuais mon père V

— Oh ! mais, vous êtes fou, s'écria-t-elle.

— Non, non! je ne suis pas fou; je voudrais tuer papa, parce que maman était malheureuse.

— Taisez-vous, vilain enfant !

Il s'arrêta devant un bouleau léger, svelte, tout

d'argent et de clarté, qui se penchait, presque saule, qui était gracieux avec mélancolie.

— Cet arbre-là, dit-il en baissant ses cils mouillés, ma mère lui ressemblait.

Mais, très vite :

— Donne-moi ton mouchoir!

Il se précipita, la batiste ouverte, tomba sur les genoux, tâta le sol à travers le mouchoir, se releva, revint vite.

— Est-elle jolie! dit-il.

C'était une sauterelle qu'il avait prise, toute d'or vert diaphane; il la jeta dans les bruyères, en ajoutant :

— Je te ferai voir mon père sans qu'il te voie. Comme tu es honnête, tu ne peux pas entrer dans notre maison, à cause des femmes qui viennent. Mais tu le verras. Alors tu diras : « Il faut le tuer. «

De sorte qu'elle s'effrayait encore. Il était terrible, ce gamin. Et pourquoi, près d'elle, cet enfant qui parlait de mort ? est-ce que le hasard le faisait exprès ?

— Je m'en irai si vous n'êtes pas plus gentil, si vous dites encore de méchantes choses ; cela peut-il venir à l'idée de faire du mal à son père ?

— Ce n'est pas mon père, puisque maman est morte.

Elle jeta un cri, traversée d'une folie.

— Oh! est-ce qu'il l'a tuée?

Swen répondit :

— Avec un couteau ou avec du poison? non. Mais il y avait les maîtresses. Et il y en a eu plus encore après que maman a été partie. Ce n'est pas bien, ce que fait mon père ! Tiens, il est arrivé une chose, une fois que j'étais couché, je ne sais pas quand; je crois que c'était à Paris, au Grand-Hôtel. Papa est entré dans ma chambre; le bruit m'avait éveillé, mais je faisais semblant de dormir. Il m'a tiré du doigt une bague que maman m'avait donnée. Je n'ai rien dit. J'avais peur. Lorsqu'il a eu la bague, il s'en est allé. Le lendemain matin, je l'ai revue, la bague, au doigt d'une femme qui déjeunait avec nous. Parce que papa n'a pas toujours de l'argent. Mais je ne le tuerai pas, puisque cela te ferait de la peine.

En ce moment elle fut obligée d'étendre et de remuer les bras et de secouer ses cheveux pour se délivrer de l'avalanche fleurie qui lui tombait sur la tète ! Car, tout en disant des choses féroces, il avait, avec un air de ne pas le faire exprès, arraché en passant des bruyères, des herbes écloses; et tout le paquet, par poignées, il le jetait sur Suzette. Puis il s'élança, se re-

tourna, tapa des mains, tandis qu'elle se débarrassait du léger éparpillement :

— Te voilà attrapée, hein, dis? Moi, ça m'amuse de faire des farces.

Et il devint tout à fait fou, courant, revenant, la prenant par la main, l'entraînant, comme si l'air des hauteurs l'avait grisé, et pareil à ces petits chiens sur le bord de la mer, que la brise exaspère, qu'une folie emporte, et qui se mettent à tourner, à tourner, à tourner, en jappant de joie ou de colère. Et, rassurée, elle se divertissait de lui . si charmant en sa gaité farouche.

Comme ils revenaient, un peu avant le soir, vers la vallée, ils se trouvèrent devant le Nidd'Hirondelle, ruine et palais au milieu d'un parc que voilait aux yeux lointains la sauvagerie exubérante des haies. « Je fai conduite ici, c'est pour te montrer papa. Viens avec moi. » Elle ne voulait pas le suivre, ce n'était pas convenable, elle ne connaissait pas le marquis de Shelsëa-Kalix . elle ne pouvait pas ainsi, seule, sans la cousine Isaurine... « Puisqu'il ne te verra pas, je te dis! » Hors du paysage forestier, ils entrèrent, lui la traînant, dans un jardin banal, avec des parterres, avec des allées sablées de cailloutis légers entre des plates-bandes de buis; de ce

côté, le vieux Lurg avait l'air d'une maison de campagne où l'on aurait, par quelque excentricité banale, ajouté des tourelles. Et ils arrivèrent jusqu'à la première marche du grand escalier, ne montèrent pas. « Viens, viens. » Ils tournèrent un angle de muraille. « Tu vois cette croisée? c'est là. » Il lui désignait, au rez-de-chaussée, une fenêtre ouverte sous des pendaisons de longues branches; et, au-dessous, il y avait, entre le mur et des buissons de myrtilles, un passage étroit. « Cache-toi là, et ne fais point de bruit. En te dressant sur la pointe des pieds, tu pourras, toi qui es grande, voir dans l'intérieur de l;i chambre. Allons, tends le cou, regarde. » Elle obéissait, un peu inquiète, à ce petit tyran. Elle se hissa, regarda; elle se hissa encore entre les feuillages, elle voyait.

Un petit singe habillé de vert et d'argent, sur l'épaule droite, et, sur l'épaule gauche, un autre singe plus petit, habillé de rose et d'or, le marquis de Shelsëa-Kalix , en une large robe de crêpe de Chine brodée de lianes entre des bambous et de tigres écarlates, se tenait assis devant une table, ses pieds nus, aux doigts ornés de bagues, dans la fourrure d'un grand chien de Laponie pareil à un ours blanc. C'était une espèce de vieux nain joufflu, ventru, tout rond, comme

tassé en largeur, l'air de s'être éboulé dans sa propre graisse, montrant partout où l'on voyait sa chair le jaune lisse et boulTi d'une volaille trop grasse. Mais, de ses fins yeux vifs, sous la mollesse des paupières presque closes, s'évadait une malice dure; et sa bouche en avant, menue et charnue, écrasée, rebroussée, où le nez se mêlait, toujours flairante et palpitante, avait l'air comique d'un petit groin rosé, qui renifle.

Penché vers la table, avançant, hors des manches pendantes, ses deux mains pareilles à des moignons où l'on aurait piqué des ongles trop longs, il s'occupait à sculpter dans la pulpe dure d'un marron d'Inde; maniant avec une dextérité singulière, entre ses ongles dont les doigts n'étaient pas visibles, un tout petit ébauchoir d'acier, s'interrompant quelquefois pour dire, d'une voix aiguë et pétillante comme un pizzicato de chanterelle : « Allons, paix, paix, soyez sage, mon mignon, » au sapajou habillé de rose et d'or qui lui mordillait l'oreille, à la guenon de Cayenne, habillée de vert et d'argent, qui, du bout de la patte, lui donnait de petits coups sur le crâne ou lui chatouillait la nuque sous une mince bande de cheveux gris-jaune, pareille à un effilé dédoré.

— Oh! dit Suzette, qu'il est vilain.

GRAN'DE-MAGLET 229

Mais elle baissa très vite la tête, parmi le lierre, sous le rebord de la croisée, parce que le marquis criait :

— Eh bien! qui est là, dehors?

Swen dit tout haut :

— C'est moi, papa.

Et tout bas, à Suzette :

— Longe le mur, et va-t'en.

Puis, vers la fenêtre :

— Faut-il que j'entre?

— Ah! c'est toi, Swen! oui, viens.

L'enfant saisit un avancement de brique.

s'éleva, tourna, sauta dans la chambre. Peur de faire du bruit, ou curiosité encore, Suzette n'était pas partie ; le cou tendu, l'épaule à la muraille, elle écoutait; quelquefois, se hasardant à lever la tête, elle pouvait voir, très bien; la clarté du couchant illuminant toute la chambre. Le père disait :

— Te voilà! Approche, je suis content de moi, regarde, je suis un grand artiste.

Il montrait à Swen un marron d'Inde à demi tailladé.

— Hein! comment trouves-tu ce portrait? Il est joli, n'est-ce pas?

— Oui, joli, si tu veu.\', répondit Swen, avec

une voix où il y avait de la colère.

230 CrRANDE-MAGUET

— Et ressemblant?

— Ça, je ne sais pas.

— Qu'est-ce que tu dis"? tu ne reconnais pas Marietta DairOro, qui dansait à la Pergola, et qui est venue souper chez nous, après le ballet, à Florence ?

— Je nie couche de bonne heure. Les gens qui vous rendent visite, le soir, je ne les vois pas.

Les yeux du marquis pétillèrent sous la lourde graisse des paupières, pendant qu'un sursaut faisait grésiller toute sa robe de crêpe; le grand chien gronda sous un coup de talon. Puis, l'obèse nain, pesamment penché, fouilla de ses deux mains sans doigts, dans un grand coffret ouvert; il en retira, entre ses ongles fébriles, d'autres marrons d'Inde, sculptés; et, d'une voix plus grinçante, avec des saccades :

— Celle-ci, je pense, la comtesse de Polëastro. tu la reconnais ?

L'enfant frappa du pied.

— Non, papa, dit-il.

— Et celle-ci, Ottilia, il y a longtemps, la fille du bailli de Dormsoë ?

— Non, papa.

— • Et celle-ci, une Française, une chanteuse de rOpéra, qui a déjeuné avec nous? et celle-ci, M"* de Caldelis, à Cannes? et celle-ci, uneFran-

raise encore, la petite Jeanne Técle, une comédienne, à Saint-PélersLourg?

— Non, papa.

— Il y en a une, pourtant, que tu reconnaîtras ! glapit le marquis de Shelsëa-Kalix.

Tandis qu'il furetait de nouveau, le groin dans le coffret, les deux singes sur ses épaules, mis en méchante humeur par les soubresauts de leur maître, se querellaient derrière son crâne, avec des cliquetis de dents sous les babines retroussées.

— Regarde, dit le vieil homme avec un marron dans la main.

Swen dit :

— Ce n'est pas la jjeine.

— Je veux que tu regardes ! Tu la reconnais, celle-ci ?

— Non.

— Tu ne reconnais pas... ta mère ?

L'enfant cria superbement :

— Ma mère était votre femme! Ma mère est morte ! Ce n'est pas possible qu'il y ait son portrait avec les portraits de vos maîtresses ! Ce n'est pas ma mère, vous mentez !

Et, tandis que le marquis de Shelsëa-Kalix, grelottant de colère, ballottant çà et là comme un lourd sac qu'on remue, voulait se dresser, se

dressait, les deux singes, secoués de ses épaules, tombèrent, rebondirent, grimpèrent aux rideaux et, s'accrochant, l'un d'une patte, l'autre de la queue, se laissèrent pendre avec des jacassements furieux de vieilles qu'on écorche.

Swen s'élança et sauta par la fenêtre, faillit renverser Suzette restée là, qui n'osait ni avancer ni fuir, toute tremblante.

— Pourquoi n'es-tu pas partie ? dit-il à voix basse. S'il sortait, il nous battrait tous les deux. Viens vite !

Il la tira par la jupe, l'entraîna le long du mur.

— Maintenant, descends le sentier et rentre chez toi, tout de suite !

— Mais vous? dit-elle.

— Moi? ne crains rien, je me cacherai dans le bois; et, après le dîner, je reviendrai; comme il sera soûl, il ne se souviendra de rien. Vat'en vite. A demain.

Et il s'échappa vers la sapinière.

Elle descendait la côte, de marche en marche, entre les haies épineuses, dans la mélancolie, déjà, du soir; elle se sentait tout attendrie. Il y avait bien longtemps qu'elle ne s'était émue d'une autre douleur que la sienne; plaindre quelqu'un lui était une distraction. Le pauvre

petit! Bien qu'il eût parfois des mots cruels, où s'échappait sa sauvagerie, il n'était pas méchant; elle devinait bien quïl n'était pas méchant. Ce n'était pas de sa faute s'il avait ce père, si sa maman était morte. L'ayant connue à peine, comme il l'aimait, avec douceur, et avec courage ! Et voici quen le plaignant, elle l'enviait : quand il était malheureux, il avait le refuge, lui, dun souvenir triste mais si doux, tandis qu'elle, dès qu'elle songeait au passé... oh ! quelle terreur et quel frisson ! Mais elle ne voulait pas penser, ce soir, à l'affreuse chose; elle n'y penserait pas ! Swen l'occupait. Elle avait déjà comme une tendresse pour cet enfant : elle l'aimerait, il l'aimerait ; pourquoi non ? Il était seul, malgré le marquis de Shelsëa-Kalix , elle était seule , malgré la cousine Isaurine, et leurs cœurs s'ennuyaient. Il n'avait plus de mère, il aurait une sœur aînée ; elle n'avait personne, elle se donnerait ce petit compagnon fraternel. Ils feraient des échanges : elle, l'apaisant de sa mélancolie, lui, la ravivant, l'égayant presque de ses fiertés et de ses rires ; quand ils ne pourraient pas s'empêcher d'être malheureux, ils le seraient moins, de l'être ensemble.

C'est ainsi quelle rêvait en descendant la côte,

pendant qu'une brume., languissamment, caressait la rivière qui semblait ralentie, et la route, et l'horizon vague au loin. Il y avait une douceuï sur les choses comme il y avait une douceur en elle. Arrivée devant sa porte, elle no se fâcha point d'être grondée par ]\I"« d'Aveleyne, qui, sur le seuil, un peu inquiète, l'attendait pour le dîner: elle s'informa de Suzon, apprit avec plaisir que l'oiseau avait passé une bonne journée — seulement, il ne viendrait pas à table, il était à la diète, à cause d'un peu de fièvre. — et. avant de rentrer dans sa chambre, elle joua une partie de dames avec la cousine Isaurine, qui fut enchantée de gagner. Chez elle, M""* de Xorvaisis mit en ordre sur une planchette les quelques volimies qu'elle avait; pourquoi? eh! ne devait-elle pas apprendre à lire à ce petit garron farouche, qui ne savait rien de rien, à son âge? Elle était curieuse de voir s'il s'appliquerait, s'il ferait des progrès rapides. Elle s'endormit de très bonne heure, n'eut pas de vilains songes. Elle rêva qu'elle était une princesse , une Russe , très grande et très svelte, un peu pâle, qu'elle s'appelait Lydia, et. que assise sous un bouleau d'argent et de clarté, un alphabet ouvert sur ses genoux, elle montrait les lettres, du bout de l'ongle, h un éco-

lier en habit de chasseur, très attentif; en face d'eux, des fées couleur du jour montaient le long d'une cascade, en laissant pendre derrière elles de longs voiles de rosée.

Suzette et Swen se revirent tous les jours, jusqu'au soir. 11 y eut des heures pour les promenades et des heures pour les leçons. Pour avertir qu'il était là, l'enfant sonnait de la trompe sur la route; alors elle se penchait au balcon et disait : « Je descends. '> Elle le grondait quand il avait des épines dans les cheveux ou quand sa cravate était mal nouée : « Sans-soin ! » disait-elle, petite maman; et, de la main, elle lui lissait les cheveux. Puis ils partaient. Rarement la cousine Isaurine sortait avec eux, parce qu'elle gardait rancune au petit comte de Shelsëa-Kalix à cause de Suzon, aussi parce qu'elle avait pris Thabitude d'aller, en voiture, au casino de la ville voisine, d'y passer ses après-midi, quelquefois ses soirées ; et elle emportait la perruche, de peur d'un nouvel accident. Eux vagabondaient dans la sapinière, autour des lacs, dans les vais, parmi le chaos des roches éboulées. Il lui enseigna toutes les façons d'attraper les oiseaux et do pêcher les truites, mais il dut renoncer à la chasse au faucon. « C'est horrible, disait-elle. de voir des plumes saignantes. » Parce qu'elle

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voulait qiril fût doux, il s'efforçait de l'être. Il courait, tapageait, grimpait aux arbres, arrachait par touffes les herbes et les fleurs,, et elle jouait avec lui ; mais il ne disait plus de violentes paroles, évitait de prononcer le nom de son père ; toujours brave et hardi , et fantasque, mais plus tendre, meilleur. Et, revenus à la maison du bord de leau, il apprenait à lire, très sagement. Il jetait parfois des regards, au delà du balcon, vers la montagne farouche et libre! il baissait vile les yeux vers la page avant même que Suzette eût dit : « Eh bien, Swen ? » Il était le très bon élève d'une très douce institutrice; elle voyait bien qu'il était content. Une fois, il lui dit : « Maman n'est pas morte, maman, c'est vous. " Car il lui disait : vous, plus timide à présent, et presque toujours il l'appelait Lydia. Elle aimait qu'il la nommât ainsi. Il avait raison : elle n'était plus pour lui une camarade ni une sœur aînée : une toute jeune mère plutôt. Elle aussi , elle était heureuse d'être aimée par ce cœur d'enfant fier, par ce petit héros sauvage, qui s'adoucissait pour elle. Il lui venait, de cette tendresse, de la consolation et de la paix, comme, d'une fraîche fleur, monte un parfum qui calme. Avant le soir, quand il partait vite, pour n'être pas fouetté par le

chambellan du marquis, elle lui criait du balcon : « Viens de bonne heure, demain matin ! »

Quoi donc ? heureuse ? le passé ne la hantait plus? Un an seulement s'était écoulé, et déjà, à cause d'un enfant qui joue, le sourire, etToubli ?

L'oubli de tout, non; mais l'écartement, peu à peu, loin de sa pensée, des hideurs de naguère; et le choix entre les souvenirs.

Après le deuil, on porte le demi-deuil, qui, de jour en jour, s'éclaircit jusqu'à se fondre enfin dans le rose et le blanc des toilettes comme le crépuscule dans Taurore; et ceux qu'angoissèrent les affres d'agonie d'un parent adoré ne veulent plus penser, ne pensent plus à l'horrible face crispée qu'il eut en rendant l'àme; ils le revoient, dans le lointain de la mémoire, par delà le trépas et la maladie, jeune, de belle humeur, causant avec les siens, ne songeant pas à la tombe ; ce mourant, ce trépassé qui les navra, revit heureusement, redevient, dans leur existence de tous les Jours, dans la rêverie au moment où l'on s'endort, l'aimable et tendre compagnon qu'il fut, qui faisait cela, qui disait ceci ; ce n'est pas vrai, le cimetière ! la méchante Mort est frustrée ; on lui laisse le cadavre, dont personne ne se soucie ; on a, non pas ressuscité, mais n'ayant jamais cessé de vivre, le cher être; pas même un ab-

sent; il est là. mieux aimé peut-être qu'il ne fut autrefois, parce qu"on a oublié, de lui, tout ce qui n'était pas ce qu'on aimait en lui ; et les amants qui meurent ont bien tort de se plaindre, puisque, demain, ils seront préférés.

L'âme de Suzette avait quitté le demi-deuil.

A cause de la vie qui battait en elle et qui n'y pouvait pas plus demeurer captive que la sève sous la verte écorce de^ arbres, à cause de cette vallée si belle, si amicale, et du petit Swen surtout, vif, bruyant, brillant, s'épanouissait en elle enfin comme un retour de joie; elle songeait à Edme, sans déplaisir.

Edme? lequel? il y en avait deux. Il y avait, oui, l'épouvantable homme qui versa le poison, que l'affreuse Grande-Maguet, plus affreuse que lui, avait révélé ainsi qu'en tirant un rideau on fait voir quelque monstre. Oh! celui-là. qu'il était sinistre! et comme elle en éloignait, comme d'une agonie, le spectacle! mais il y en avait un autre, pas cruel, et si doux, très bon, et beau; il y avait, avant l'empoisonneur, en deçà du voyage, de la maison, de la vieille avec son couteau, en deçà de toutes ces détresses, un autre Edme, pas celui de Claire, celui de Suzette : il y avait Edme, son mari !

Elle songeait à son mari.

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