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MERCURE

Mercure était fils de Jupiter et de Maïa. A peine né, il se fît remarquer par ses énormes dispositions pour le métier de filou.

Dans les rues de l'Olympe, il chipait des pruneaux et des pommes tapées à tous les étalages des épiciers.

Il inventait mille tours ingénieux pour s'approprier le bien d'autrui.

C'est lui qui, le premier, imagina le genre de vol suivant, si exploité depuis :

Il montait dans un omnibus, avisait une bonne tête de" voyageur — autant que possible un bonhomme lisant le Constitutionnel — et allait se placer à côté de lui.

Lorsque celui-ci tirait une pièce de cinq francs pour payer sa place, Mercure s'offrait gracieusement pour la passer au conducteur, et, pendant que ce dernier cherchait la monnaie dans sa sacoche, Mercure fourrait son poing dans la poche de son pantalon, de façon à la faire bâiller fortement du côté de l'abonné du Constitutionnel.

La monnaie revenait.

Mercure la prenait des mains du conducteur et la remettait toujours très-gracieusement à son voisin, émerveillé d'une si exquise politesse.

Sans défiance aucune, l'abonné du Constitutionnel, croyant remettre dans sa propre poche les quatre francs quatorze sous que l'on venait de lui rendre, les plongeait dans celle de Mercure, que celui-ci avait préparée en entonnoir à cet effet. Le coup fait, Mercure s'empressait de descendre à la plus prochaine station, échangeant avec l'abonné du Constitutionnel un onctueux coup de chapeau, dans lequel ce dernier mettait toute son âme.

Les dieux riaient volontiers des malices de Mercure. Mais bientôt, en en devenant victimes à leur tour, ils commencèrent à les trouver moins drôles et s'en plaignirent même fréquemment à Jupiter.

Chaque matin, on s'apercevait que quelque chose avait disparu dans les placards de l'Olympe. L'armoire aux accessoires était au pillage. Le vestiaire également.

Le matin, c'était Cupidon qui ne pouvait plus remettre la main sur son carquois, ce qui jetait un trouble incroyable dans les amours des mortels et faisait rater une masse de mariages projetés.

A midi, c'était Neptune qui s'apercevait tout à coup de la disparition de son trident.

Alors, on ne pouvait plus venir à bout de l'Océan, les marées étaient sens dessus dessous. Tantôt on était une semaine sans en voir monter une seule, tantôt il y en avait neuf dans la même journée.

Neptune, sans sa grande fourchette, n'avait plus aucun prestige aux yeux des flots insoumis, et ils se livraient aux cascades les plus insensées.

Le soir, c'était Vénus qui cherchait partout sa ceinture et ne la trouvait pas.

Comme elle n'avait que cela pour s'habiller, c'était très gênant.

Enfin, Mercure dévalisait tous les meubles, tous les tiroirs ; un dieu n'était plus sûr de trouver le soir un faux-col propre dans sa commode pour aller dîner en ville.

A chaque instant, on entendait Vulcain jurer comme un charretier, parce qu'on lui avait pris ou ses tenailles, ou son marteau, ou son tourne-vis.

Junon avait beau mettre ses faux chignons sous clefs, tous les matins il lui en manquait trois ou quatre.

Mars était obligé de cacher ses revolvers cle luxe dans sa paillasse.

Tout disparaissait. C'était intolérable.

Un beau jour, pondant que Mercure était allé travailler clans une foule de feu d'artifice, on eut l'idée de faire ouvrir son nuage par un commissaire de police, et l'on trouva dans un coin 1,143 reconnaissances du Montde-piété.

Il avait engagé en son nom :

Une foudre en aluminium, de Jupiter;

La boite à clous, de Vulcain ;

Trois : Suivez-moi, jeune homme, de Junon;

Un sécateur à manche en ivoire, de Cérès ;

Un paquet de cartouches à perdrix, de Diane;

Un faux toupet à double face, de Janus ;

Une rôtissoire toute neuve, à Pluton ;

Un chronomètre de marine, à Saturne;

Un pot de pommade à épiler, d'Apollon;

Un cent de bouteilles vides, à Bacchus ;

Et une foule d'autres objets, plus ou moins intimes, dont la liste serait trop longue.

L'indignation des dieux fut au comble. Ils réclamèrent le renvoi immédiat cle Mercure.

Jupiter était désolé. Il connaissait très-bien tous les torts de son fils.

Mais, comme tous les rois, il avait un faible pour les filous intelligents, et ne mettait point en doute qu'un serviteur comme Mercure pût être, dans un moment difficile, d'un grand secours pour une cassette particulière en détresse.

Cependant, pressé vivement par les dieux irrités, qui menaçaient de mettre des torpilles dans toutes les serrures de leurs nuages, si on ne les délivrait de cet audacieux voleur, Jupiter céda et exila Mercure.

Mercure, parfaitement convaincu que clans un métier comme le sien on trouve de l'ouvrage partout, supporta cette disgrâce avec assez de calme.

Il vint se fixer en Thessalie, où il installa immédiatement son cabinet d'affaires.

Sa première opération fut de voler à Apollon tout son troupeau.

Un seul berger thessalien, du nom de Battus, avait vu commettre le larcin. Mercure acheta son silence en lui faisant cadeau d'une génisse.

Mais pour être encore plus sûr de son silence, il changea le berger en pierre de touche.

Cependant Apollon découvrit le voleur de ses bêtes, et se préparait à déposer une plainte entre les mains du procureur olympérial, lorsque Mercure, qui était très adroit, nous l'avons dit, vint le trouver et lui dit :

— Ne te presse pas, j'ai une bonne affaire à te proposer.

Apollon, croyant de suite que Mercure allait le débarrasser de sa belle-mère, prêta l'oreille.

— Si tu veux me laisser le troupeau que je t'ai cbipé, dit Mercure à Apollon, je te fais cadeau d'une superbe lyre à trois cordes que je viens d'inventer.

Apollon accepta cette transaction et fit même présent à Mercure d'une baguette de coudrier qui avait le don de réconcilier les ennemis.

A peine en possession de ce merveilleux talisman, Mercure voulut en éprouver la puissance.

N'ayant pas sous la main deux actrices du même théâtre, ni une belle-mère et son gendre, il se décida à placer sa baguette entre deux serpents en furie qui voulaient réciproquement se servir de fourreau.

Immédiatement les deux reptiles s'enlacèrent avec douceur autour du petit bâton, et Mercure, satisfait d'être sûr de pouvoir à l'avenir raccommoder les ennemis les plus implacables, se mit à courir le monde, son caducée à la main, dans l'intention d'apaiser les haines politiques.

On croit qu'il n'en a pas encore fait le tour et on l'attend en France prochainement.

Cependant, le bruit constant des exploits à la tire de Mercure continuait à faire du scandale dans l'Olympe; et pour conjurer la colère des dieux, Mercure était obligé de faire complaisamment toutes leurs commissions secrètes.

A cette condition seulement, ils consentaient à fermer les yeux sur ses scandales et à étouffer ses fredaines.

Il s'acquittait d'ailleurs avec beaucoup d'adresse de tous ces petits travaux interlopes.

Doué du flair et de l'élasticité de conscience d'un policier de l'Empire, il se prêtait à tout : entremises amoureuses, enlèvements, suppressions de maris, confection de faux passeports, placement d'actions mexicaines, etc.

Ce fut lui qui emporta Prométhée sur le mont Caucase, en lui disant qu'il le menait voir la foire au pain d'épices.

Ce fut lui qui attacha Ixion à une roue infernale qui tournait sans cesse, sous prétexte de lui rétablir la circulation du sang.

Ce fut lui qui porta Bacchus aux nymphes de Nysa, vendit Hercule à Omphale, transporta Castor et Pollux à Pallène, aida Pluton à enlever Proserpine, etc., etc.

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Enfin, le bruit court que ce fut encore lui qui, clans la nuit du 2 décembre 1851, sous les traits de M. de Morny, — et aidé de Mars, qu'il avait convenablement soûlé à cet effet, — souleva des coffres de la Banque de France les millions indispensables au lancement de cette brillante opération qui, vingt années plus tard, devait rapporter de si beaux dividendes... à la Prusse.

L'habileté de Mercure lui assurait toujours le succès. Une seule fois, pourtant, il fut lui-même victime d'une de ses entreprises.

Voici la chose :

Un gros banquier do l'Olympe se promenait sous le péristyle de la Bourse, un volumineux rouleau de valeurs sous le bras.

Mercure, à qui ce précieux paquet avait relui clans l'œil, en confectionna un tout pareil avec huit mains de papier écolier qu'il acheta à la hâte chez le papetier le plus voisin, et s'arrangea de façon à rencontrer le gros banquier au moment où celui-ci descendait le grand escalier.

Quand il fut arrivé près de lui, il feignit de faire un faux pas, trébucha, tomba sur le banquier et se releva en lui faisant mille excuses de sa maladresse.

Inutile de dire que Mercure avait mis à profit cette bousculade préméditée en substituant son rouleau de papier blanc à celui que le gros banquier tenait sous son bras.

Quand Mercure fut de retour chez lui, son premier soin fut naturellement de s'assurer de la valeur de son larcin.

Il ouvrit le rouleau.

Horreur!... ce rouleau contenait... trente obligations des Galions du Viyo, qui ne pesaient ensemble que 500 grammes, ci (à quatre sous la livre, prix courant des vieux papiers)... 0,20 centimes.

Ses huit mains de papier écolier lui avaient coûté deux francs quarante ! . . .

Furieux, il jura de se venger et fit courir le bruit à la corbeille que des tumultes qui avaient eu lieu dans quelques nuages subversifs à l'occasion de l'anniversaire du 4 septembre allaient décider Jupiter à mettre le reste de l'Olympe en état cle siège.

Tous les coulissiers qui étaient à la hausse furent ruinés en une demi-heure.

Pendant son séjour parmi les hommes, Mercure avait fait d'innombrables métiers.

Il était un de ces dieux ingénieux qui eussent trouvé e moyen de faire des affaires partout, et réussi à placer des lorgnettes de théâtre en plein désert du Sahara.

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