BACCHUS
Après le miracle de la Salette, la naissance de Bacchus est peut-être ce que nous avons de plus merveilleux.
Jupiter, dans ses voyages, avait remarqué une jolie personne, fille du roi Caclmus, souverain de Thèbes. Cette jeune princesse s'appelait Sémélé.
Lui plaire et la séduire fut pour ce grand polisson l'affaire d'un instant.
Mais Junon ne tarda pas à découvrir cette 37,863e intrigue de son mari.
Junon, qui était pourtant bien habituée à ces choseslà; ne pouvait jamais les voir sans éprouver un violent besoin de se venger.
C'était plus fort qu'elle.
Elle résolut de perdre Sémélé, mit son chapeau à la hâte, prit les traits d'une revendeuse à la toilette et se rendit chez sa rivale, qu'elle aborda d'un air très gracieux en lui proposant un mantelet de dentelle magnifique pour 350 francs : une vraie occasion.
Sémélé admira le mantelet ; mais le trouva trop cher pour elle.
C'était là que Junon l'attendait. Elle lui dit d'un air pincé en repliant le vêtement :
— Il faut que votre amant soit un pané, ma chère, un
soixante-quinzième d'agent de change, pour que vous ne puissiez pas vous payer une confection de 350 francs ! . .
Le rouge monta au visage de Sémélé, qui répondit avec hauteur :
— Sachez, madame, que mon amant est Jupiter luimême ! . . .
— Jupiter!... exclama Junon en éclatant de rire!... Allons clone!... Il vous le dit afin de vous faire patienter pour vos appointements...
— Madame!...
— Il n'y a pas de madame !... Votre Jupiter de contrebande, c'est tout bonnement quelque calicot effronté des Villes de Grèce qui vous éblouit avec ses bijoux en bronze d'aluminium et vous mène dîner chez Duval, sous prétexte de ne pas compromettre son incognito, mais en réalité parce qu'un quart d'heure chez Brébant le mettrait à sec.
— Madame!...
Junon continua impitoyablement :
— Tenez, ma biche!... demandez-lui donc, un soir, à votre Jupiter en plaqué, de vous apparaître, ne fût-ce qu'une minute, sous les traits majestueux de son prétendu emploi, vous verrez quelqu'un d'attrapé!...
— Certainement, madame... je le lui demanderai... et pas plus tard que ce soir...
C'était tout ce que Junon voulait. Elle partit.
Le soir même, profitant d'un instant où son amant paraissait de bonne humeur, Sémélé lui passa le bras autour du cou et lui dit :
— Petite Mêlé quelque chose à demander à son petit Piter...
— Quoi donc?
— Apparais-moi pour deux minutes seulement sous ton aspect divin?
— Impossible... ton entre-sol n'est pas assez haut de plafond.
Mais Sémélé insista avec tant... d'à-propos que Jupiter dut céder à son caprice.
Il pressa le petit bouton d'un ressort sous son gilet de flanelle, et soudain, il se montra à sa curieuse mai-
tresse dans tout son flamboiement, foudre en main, éblouissant et terrible!...
A peine Jupiter eut-il contenté le caprice de sa maitresse que celle-ci fut foudroyée.
Si elle ne tomba pas à la renverse, c'est que cela lui était impossible dans le moment.
En vain Jupiter cssaya-t-il de rappeler Sémélé à la
vie.
Elle expira dans ses bras, consumée par un feu dévorant...
Junon était vengée.
Au moment d'aller faire à la mairie la déclaration de
ce décès, Jupiter se souvint que Sémélé était grosse de huit mois et demi.
Et l'idée lui vint de sauver au moins l'enfant.
Il prit le petit, et, pour lui éviter des courants d'air, l'enferma dans une caisse jusqu'à ce qu'il devînt assez fort pour supporter la lumière.
D'ailleurs, il l'habitua insensiblement à l'éclat du gaz, en commençant par le conduire dans des endroits peu éclairés.
Le foyer et les couloirs du Vaudeville lui servirent beaucoup pour ménager cette transition.
Ce fds adultérin de Jupiter était Bacchus.
Il fut confié aux soins d'Ino, des Hyades et des Muses,
demoiselles très-bien qui relevèrent et l'instruisirent de concert avec le vieux Silène.
Ce dernier surtout contribua beaucoup à faire de Bacchus un luron, en lui emplissant son biberon de Château- Laroze 18G4 chaque fois que les autres nourrices avaient le dos tourné.
Devenu grand, Bacchus entreprit de grandes choses, entre autres la conquête des Indes.
C'était, du reste, un conquérant comme on n'en a pas vu beaucoup depuis.
Il se présentait souriant, et entouré d'un cortège de
bons vivants comme lui, dans tous les pays qu'il voulait asservir.
Et au moment où les peuples effarés se précipitaient sur leurs armes pour repousser l'envahisseur, croyant qu'il allait leur demander cinq milliards, Bacchus leur riait au nez et leur demandait tout simplement :
— Qu'est-ce que vous buvez, ici ?
Les uns lui répondaient :
— Nous buvons du cidre.
D'autres :
— Nous buvons de la bière.
D'autres encore :
— Nous buvons de l'huile de poisson.
Et Bacchus, tendant son gobelet, leur disait d'un ton brusque et bon enfant :
— Voyons un peu que je goûte cette salefé-là !...
A peine avait-il trempé ses lèvres dans le breuvage, qu'il jetait le reste à terre en faisant une grimace horrible.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARHESQl'E
Les naturels, froissés dans leur boisson nationale, se précipitaient de nouveau vers leurs chassepots à cordes, pour venger cet affront.
Mais Bacchus les arrêtait d'un geste impérieux.
Etres abjects que mon bras devrait punir!... leur criait-il, vous ne rougissez pas d'arroser de ces liquides honteux la plus belle œuvre du Créateur!... Buvez ceci! Et faisant jaillir des flancs d'un vaste fût un liquide vermeil, plein de feu et de vigueur, il en abreuvait ses ennemis.
Immédiatement, ceux-ci se sentaient transformés. Ils se mettaient à chanter, à rire, à danser.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAURESQUE
Tous devenaient meilleurs.
Le riche s'attendrissait, et de sa main pleine cherchait la main vide du pauvre.
Le pauvre reprenait courage et cessait de haïr le riche.
Le bilieux devenait aimable.
Le splénétique se mettait à fredonner.
L'envieux souriait au bonheur d'autrui.
Les lecteurs clu Pays commençaient à entre-comprendre les calembours du Tintamarre.
Les propriétaires voulaient absolument coller chez tous leurs locataires trois papiers neufs l'un sur l'autre.
Les gendres digéraient tranquillement même à côté de leur belle-mère.
Enfin, c'était une félicité générale.
Alors les peuples ne songeaient plus à combattre l'envahisseur qui leur apportait de si bonnes choses.
Ils ne pensaient plus qu'à une chose : lui demander sa recette.
Bacchus ne se faisait pas prier.
Il leur faisait cadeau d'un cep de vigne- avec une instruction autographiée contenant la manière de s'en servir, et quittait le pays, porté en triomphe par les habitants.
Il allait recommencer à côté, et ainsi de suite, répandant partout la richesse, le bonheur et la joie ;
Et laissant à l'histoire le soin de comparer les résultats de ses conquêtes avec ceux de l'expédition du Mexique par Vélocipède père.
Cependant, Bacchus avait une ennemie implacable. Cette ennemie, c'était Junon.
Junon, la femme cle son père, qui enrageait de voir Bacchus si beau, si bien portant, si fort... et répétait sans cesse, avec dépit, à toutes les voisines avec qui elle cancanait le soir sur le pas de son nuage :
— Croyez-vous, ma chère, que ce n'est pas dégoûtant! Tous les enfants que mon scélérat de mari a cle
ces drôlesses sont superbes !... Et pour un qu'il m'a fait par hasard... c'est un avorton clans le genre de Vulcain !...
Junon ne voulait absolument pas admettre que les enfants de l'amour fussent plus beaux que les enfants du devoir.
Aussi avait-elle voué à Bacchus une haine féroce. Pendant longtemps, elle s'acharna contre lui et sema des embûches sous ses pas.
Un jour, c'était un billet de faveur qu'elle lui envoyait pour le théâtre Cluny.
Le lendemain, c'était un cigare à pétard qu'elle lui faisait offrir par un de ses amis.
Elle poussa le désir de la vengeance jusqu'à lui chercher une femme, afin qu'il eût une belle-mère.
Bacchus, très-fortement constitué, échappa à tous ces pièges.
.Timon, furieuse, lui lâclia un serpent à deux tètes, pensant bien que, pendant qu'il serait occupé à en éviter une, l'autre le dévorerait.
Bacchus triompha encore.
En manœuvrant adroitement, pendant que le serpent le poursuivait, il l'amena au foyer de la Comédie-Française et alla se placer vivement derrière Sarah Bernhardl.
Le serpent se précipita sur lui sans Voir i"ôbstacle. Une de ses tètes passa à droite de la charmante comédienne, l'autre à gauche.
L'élan avait été si impétueux que l'animal fut coupé en deux clans toute sa longueur et expira sur-le-champ. Bacchus le ramassa et s'en tit une paire de bretelles.
Lorsque Jupiter fut attaqué par les géants, ceux-ci firent prisonniers Bacchus, qui combattait sous la peau d'un lion et les ordres de son père, et le coupèrent en tout petits morceaux.
Après la défaite de ses ennemis, Jupiter lit réunir ces débris, ordonna de les recoller et rendit l'existence à son fils.
11 parait même certain que l'on fut oblige de recommencer plusieurs fois cette opération, quelques morceaux de Bacchus ayant été confondus pendant le travail et recollés à des places qui n'étaient pas les leurs.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMATtRESQUE
Ces virements malencontreux de muscles et de chairs dépaysés rendaient au jeune dieu l'existence intolérable en apportant dans ses fonctions particulières des troubles on ne peut plus fâcheux.
Ainsi, par exemple, après avoir ramassé dans le tas tous les doigts qu'il avait trouvés, le premier opérateur les avait recollés un peu au hasard, partout où il trouvait à en placer un .
Au bout de trois semaines, Bacchus s'aperçut que son médium de la main gauche enflait de temps en temps, de façon à le faire souffrir horriblement quand il voulait y mettre une bague.
De plus, ce doigt ne lui était d'aucun secours pour boutonner ses faux-cols, parce qu'il n'y poussait pas d'ongle.
Inquiet, il alla consulter Esculape qui s'écria : — Parbleu !... je le crois bien!... ce doigt-là n'est pas à sa place ! . . .
Et il fallut recouper tous les doigts de Bacchus pour les recaser convenablement.
GRANDE MYTHOLOGIE TIXTAMAHRESQUE
Au second recollage, les chirurgiens avaient aussi commis une grave erreur.
Ayant trouvé son palais clans les morceaux informes, ils ne se rendirent pas exactement compte de la place qu'il devait occuper et finirent par le lui placer au fondement, auquel il manquait un morceau à peu près pareil.
On comprend sans peine l'horrible supplice qu'endurait l'infortuné Bacchus, par le fait de cette interversion d'organes.
D'abord, à tout ce qu'il mangeait, il ne trouvait de goût que vingt-quatre heures après la digestion.
Et ensuite ce goût était toujours des plus désagréables.
Il fallut encore démolir Bacchus de fond en comble pour le reconstruire selon les règles de l'anatomie.
De retour en Grèce, Bacchus épousa Ariane pour la consoler de l'abandon d'un coupable et ingrat séducteur dont le nom et la morale ptaient également Thésée.
Les présents de Bacchus ne portaient pas {toujours bonheur.
On raconte qu'Icarius, roi d'Athènes, qui avait appris de lui à cultiver la vigne, fit boire du vin à ses soldats et les enivra si bien qu'ils flanquèrent leur roi dans un puits pour se dégriser.
Pour les militaires ivres, ce besoin de tuer quelque chose est resté le même.
Seulement, les souverains ont appris à diriger cette douce manie dans un tout autre sens.
Ce «ont bien toujours les empereurs qui régalenl l'armée, et le peuple qui paie les rafraîchissemenls ; mais ce ne sont plus les souverains que les militaires massacrent {Voir V Histoire du 2 Décembre, Ténot, chez tous les libraires, ainsi nommés parce qu'ils ne sont pas libres et qu'ils n'en ont pas l'air).
Quand Bacchus, que l'on avait été obligé cle démolir trois fois de fond en comble, fut recollé définitivement, il s'occupa de consolider son prestige.
Il ne souffrait pas que l'on manquât de respect à son culte.
Penthée avait dédaigné ses fêtes, nommées orgies ou bacchanales.
Le dieu du vin le mit en pièces.
A part ces petits travers, Bacchus était considéré comme un civilisateur précieux.
Les Latins et les Grecs l'adoraient également et le représentaient sous la forme d'un beau jeune homme couronné de pampre, portant une coupe et traîné par des lions.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAHKESQUE
Un statuaire moderne, du nom de Doublemard, a eu l'idée de représenter Bacchus d'une façon plus saisissante et plus moderne.
Son dieu — superbe de forme et de noblesse — est assis sur une hotte de vendangeur.
Le sourcil froncé, l'œil colère, la lèvre frémissante d'indignation, il écrase entre les ongles de sas deux pouces de petits insectes qu'il vient de se cueillir sur le corps, dans la chevelure, entre les doigts de pieds, etc.
BACCIIUS
C'est le phylloxéra qu'il immole avec une expression de fureur et de dégoût indéfinissable.
Ce Bacchus modernisé doit être exposé au prochain Salon.
Seuls les bégueules d'art s'effaroucheront de ce réalisme.
Mais l'artiste sera amplement consolé par les suffrages de tous les amateurs du beau dans le vrai et du vrai dans le beau.
Il ne nous reste plus qu'à parler des fêtes de Bacchus, qui étaient splcndides.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARKESQUE
La fantaisie et la folie régnaient en souveraines pendant ces orgies.
Les citoyens se livraient aux cascades les plus insensées.
Et, profitant de cette ivresse, réelle ou feinte, d'un instant, chacun s'efforçait de faire à son voisin, à son propriétaire ou à sa belle-mère, les charges les plus déplaisantes.
A la faveur de cette démence autorisée, il se disait de sanglantes vérités, il se débitait d'impitoyables satires contre tous les vices, les travers ou les ridicules du moment.
Et le gouvernement lui-même n'échappait pas à ce flot de sarcasmes que la pocharderie protégeait contre les sergents de ville.
On n'avait que huit jours par an pour dire aux
de Broglie du temps, aux censeurs, à l'état de siège, etc., etc., ce que l'on pensait d'eux.
Aussi en usait-on avec ardeur.
Vers l'an 186 avant notre ère, le sénat romain, ayant
remarqué que plusieurs pamphlétaires profitaient de ce moment de liberté et faisaient semblant d'être ivresmorts afin de pouvoir dire en riant à la gendarmerie des choses beaucoup trop raisonnables pour être tolérées, proscrivit les bacchanales.
Plus tard, ces fêtes furent reprises par les empereurs ; mais ces derniers surent en tirer parti pour leur propre compte.
Ils avaient à leur solde de vrais pochards qui criaient plus haut et qui tapaient plus forts que les faux. De là les plébiscites.