‹ Grande mythologie tintamarresqueChapitre 20 sur 72 · MARS · texte numérisé non relu

MARS

Les Grecs prétendent que Mars est le simple fils légitime de Jupiter et de Junon.

Mais les Latins n'y croient pas.

Ils racontent que Junon, horriblement vexée que son mari eût enfanté Minerve à lui tout seul dans un éter-

miment, voulut prendre une éclatante revanche, et, — elle aussi, — mettre au monde un enfant sans le secours de son mari.

D'après cette version, Junon se serait fait indiquer par Flore certaine fleur qui avait la vertu de rendre mère la femme qui en respirait l'odeur.

Et c'est ainsi que Mars aurait été conçu.

Quand Jupiter rentra le soir et qu'il se vit un nouveau fds qu'il n'attendait pas, il demanda naturellement comment cela se faisait.

Junon lui expliqua qu'elle s'était procuré une fleur qui avait cette propriété.

Un peu défiant, le maître de l'Olympe prit la fleur, sortit sur le trottoir de son nuage et la présenta à la première nymphe qui passa.

La nymphe trouva que ça sentait assez bon; mais elle n'accoucha pas du tout.

Jupiter rentra chez lui menaçant et dit avec humeur à Junon :

— ■ Madame... m'expliquerez-vous pourquoi cette fleur vous fait des enfants et qu'elle n'en fait pas aux autres?

— Rien de plus simple, mon ami, reprit doucement Junon. Si vous m'aviez laissé le temps d'achever, je vous aurais dit que cette fleur n'opère que lorsqu'elle est sentie sur pied et pendant que la personne qui la respire regarde là feuille à l'envers.

Jupiter se déclara satisfait et lit de plates excuses à Junon, qui profita de la situation pour se faire conduire, le soir, à Valentino.

Bref, et quelle que soit l'origine de Mars, c'était un fort joli garçon.

Sa stature élevée, son œil ardent, et son air crétin le firent bientôt reconnaître pour le dieu delà guerre.

Il avait des manières à lui — qu'il croyait les bonnes, bien entendu — ■ mais qui en faisaient bien le personnage le plus insupportable de l'Olympe.

Quand on le voyait arriver quelque part, traînant bruyamment son grand imbécile de sabre derrière lui, galonné et empanaché comme un musicien de cirque forain, parlant haut, crachant sur les tapis, etc., etc., tous les gens de bonne compagnie prenaient leur chapeau et s'esquivaient.

Sa conversation dénotait le goujat le mieux réussi. Il tranchait toutes les questions de politique, d'art et de littérature avec cette désinvolture de caserne si appréciée des maîtresses d'hôtel de quarante-cinq ans, clans les villes de garnison.

Il résolvait tout à grands coups d'éperons sur le parquet, accompagnés de jurons à faire rougir un cocher de fiacre.

Il traitait tous les autres dieux de pékins, et tourmentait sans cesse Jupiter pour qu'il mit l'Olympe en état de siège.

— Je ne comprends pas, sacrr... n... cl... L)..., lui répétait-il tous les matins, que vous vous laissiez discuter par toutes ces crapules de journalistes, et que vous ne me f... pas tout ca au bloc, sacré mille bombardes de n... d... D... — C'est comme vos saletés de théâtrrres, sacré b... D... de n... d... D. ..!... qui jouent des pièces de Victor Hugo... nom de D... Est-ce que vous ne devriez pas m'interclire tout ça... mille millions de tonnerres ? Qu'est-ce qui m'a f... n... cl... D... des alexandrins comme ça... qui font des rassemblements sur les trrrottoirrrs... sacré n... cl... D. ..!...

Jupiter souriait à ses sorties énergiques, et se disait aparté :

— Quelle précieuse ganache le jour où j'aurai besoin de rétablir mon autorité par un deux-décembre bien senli !

Malgré ses airs fendants, Mars n'en Eut pas moins vaincu dans la guerre des géants, où il combattait pour Jupiter.

d'esprit de se faire blesser légèrement au moment où ça commençait à se gâter.

On lit un tapage terrible avec cetle égratignure, et lorsque Mars, qui avait été fait prisonnier par les Titans, fut de retour dans l'Olympe, on ne l'appela plus que le Bourbaki des temps antiques.

Il avait trouvé le moyen de se faire une plus grande popularité avec sa défaite que s'il eût gagné la bataille d'Austerlitz.

Ce prestige faillit lui devenir funeste.

Les éperons dorés et la moustache hongroise de Mars avaient fait une profonde impression sur Vénus, qui s*éprenait assez facilement, assure-t-on, des hommes bien plantés ou doués d'un talent quelconque.

C'est ainsi que Mercure, — toujours si l'on en croit les vieux numéros de la Vie parisienne de l'Olympe, conservés à la Bibliothèque nationale, — avait séduit Vénus par son éloquence.

Mars ne tarda donc pas à capouliner devant la déesse de la beauté; et bientôt les complaisances que celle-ci avait pour son nouvel amant ne furent plus un secret pour personne.

Nous ne savons pas si nos lecteurs se souviennent

que Vénus était mariée à Vulcain : en tous cas ils seraient bien excusables de ne point se le rappeler, puisque Vénus elle-même l'avait oublié.

Bref, Vulcain était son époux, ou du moins en avait le titre, et les assiduités de Mars auprès de sa femme révoltèrent cet honnête maître de forges olympériales.

Il résolut de punir l'outrage fait à son honneur; à cet effet, il forgea un grand filet en acier.

Et, profitant d'un moment où Mars et Vénus ne s'occupaient pas de ce qui se passait derrière eux, il les enferma dans ce treillage métallique où ils furent exposés aux quolibets de tout l'Olympe.

GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAURESQUE 207

Affreusement vexé d'avoir été traité de la sorte, Mars s'enfuit dans la Thrace pour que les reporters perdissent la sienne. Il se rendit en Grèce où il prit du service contre la ville de Troie, en qualité de colonel de spahis.

Neptune accusa Mars d'avoir tué son fils Ilalirrhotius et le cita devant le conseil de guerre de l'Olympe, qui l'acquitta purement et simplement, afin de s'éviter la peine de le condamner à mort, de signer son recours en grâce séance tenante, et de le voir s'évader de son nuage fortifié au bout de quatre mois.

Tous les mortels rendaient au dieu de la guerre un culte assidu. Partout il était adoré comme le grand dispensateur cle la gloire et de la fortune.

Et, — chose très gênante pour lui, — dans toutes les querelles qui éclataient entre peuples, chacun des combattants se plaçait sous sa protection.

Ainsi, par exemple, un roi déclarait-il la guerre à un de ses voisins, qui avait fait quelques cancans sur sa femme, ce qu'il trouvait de plus pressé à faire était

d'adresser à ses troupes une proclamation conçue à peu près en ces termes :

« Soldats!...

» Un ennemi insolent nous force à tirer l'épée. Je vais me mettre à votre tête pour le châtier.

» Je compte sur vous, sur votre courage, sur votre vaillance; et même, je me défie un peu de votre élan et cle votre ardeur irrésistibles.

» Soldats!... en avant !.. N'oubliez pas que le dieu des combats est avec nous. Il me l'a encore dit hier soir. »

Cette proclamation était toujours affichée le même jour et à la même heure qu'une autre proclamation due à la plume du souverain ennemi qui, de son côté, hurlait à son armée :

« Soldats!...

» Un voisin téméraire nous attaque. Je vais me mettre à votre tête pour le réduire en miettes.

)> Vous êtes toujours les braves de Troudbalinskoff et de Craquerlitz !... J'ai confiance en vous, et je ne vous dissimulerai même pas que je redoute un peu l'excès de votre impétuosité ! . . .

» Soldats !.. en avant!.. Du reste, ne vous inquiétez de rien, le dieu des combats est avec nous. Il me l'a encore garanti ce matin en déjeunant. »

Ainsi, en toute occasion, Mars se trouvait toujours tiraillé des deux côtés et placé dans la pénible situation d'un critique théâtral qui a deux premières représentations le même soir.

Chaque pays se vantait d'avoir les préférences de Mars.

Rome, la plus hâbleuse des cités, après Marseille, allait plus loin.

Elle faisait remonter jusqu'à Mars la paternité de ses premiers rois, et Romulus prétendait être le fils d'une cantinière qui avait eu ce dieu pour bon ami.

Mars est né dans la Thrace. Le coq est un de ses attributs.

On le représentait autrefois armé de pied en cap et traîné par des chevaux fougueux.

Aujourd'hui, on a fortement modifié son image.

On le voit le plus communément sous les traits d'un homme à l'air peu malin. Il a une grosse moustache cirée aux deux bouts. Le bout du nez est rouge. Il chique et fait des cuirs.

C'est toujours le guerrier redoutable des temps antiques, mais le guerrier brute, qui, comptant toujours sur sa bravoure et sa force, ne s'est point aperçu que la science et l'étude accaparaient peu à peu ses anciennes attributions.

Cet état d'avachissement dans lequel il est tombé a beaucoup diminué son prestige.

Les nations, qui avaient très longtemps compté sur

son appui, ont éprouvé de cruelles désillusions et commencent à revenir sur son compte, ayant reconnu qu'il ne leur servait plus guère, en dépit de ses poses altières, qu'à recevoir de formidables horions.

Mars est donc absolument déconsidéré — ou peu s'en faut.

La géométrie, l'arithmétique, la géographie, la prévoyance, M. Krupp et le génie ont maintenant facilement raison de ce dieu superbe, courageux mais imprudent, brave mais ignorant, impétueux mais inepte, dont le patronage a perdu 91 pour cent de sa valeur depuis l'invention des chemins de fer, du télégraphe et des armes à longue portée.

Chez les Romains, le culte de Mars était en grand honneur.

Numa Pompilius éleva un temple à ce dieu. Douze prêtres étaient occupés toute la journée à y bénir des lances et des boucliers.

Avant de partir en guerre, les soldats ne manquaient pas de venir se mettre sous la protection de Mars.

Sur l'autel, de chaque côté du dieu, on voyait la Renommée embouchant la trompette, et la Victoire avec des ailes et distribuant des palmes.

Il parait qu'un jour, fiers de leurs succès qui leur semblaient ne jamais devoir finir, les Romains supprimèrent les ailes à toutes leurs statues de la Victoire.

Ils prétendaient exprimer ainsi la constance de leurs triomphes et dire à l'univers fortement épaté :

— Ce n'est plus la peine que la Victoire ait des ailes puisqu'elle ne doit plus sortir de chez nous !...

C'était ce que l'on peut appeler un fort toupet.

On sait ce qui arriva : la Victoire, assez froissée clu procédé, et estimant d'ailleurs à juste raison que des guerriers n'ont pas grand mérite à vaincre quand ils

sont absolument sûrs de triompher, trouva le moyen de s'échapper de Rome et alla faire un petit tour clans les environs.

Alors les Romains, privés de leur talisman, commencèrent à recevoir de plusieurs de leurs voisins cette série complète de raclées abominables qui les conduisirent à leur perte, et auxquelles ils avaient, du reste, tous les droits possibles, comme toute nation qui en arrive à se persuader, parce qu'elle a gagné plusieurs batailles, que les pendules du monde entier sont dans ses frontières naturelles.

A côté de Mars on fêtait aussi Bellone, qui était ou sa sœur ou sa femme.

La vérité est que cette déesse contestée ne lui servait guère que de femme de ménage, et qu'elle n'avait aucune influence.

On a perpétué un peu son nom pour faire une petite douceur aux vieux invalides qui font des vers à leurs connaissances.

Ça leur fournit une rime belliqueuse à « colonne. » Et ils ne s'en privent pas.

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