ÉOLE
— Je n'ai besoin d'appareil, répondit noblement le jeune borame.
— Insensé, reprit le dieu terrible, avec quoi donc prétends-tu lutter contre des engins de ventilation aussi puissants que ceux que voici réunis ici?
— Sire, répondit fièrement et simplement Eole, vous allez le voir.
Et il se mit en devoir de déboutonner son pantalon.
Nous avons vu que chacun des concurrents s'était servi, pour produire le vent, d'un appareil plus ou moins compliqué, et que seul Eole était entré dans la lice, les deux mains dans ses poches, au grand ébahis? sèment du grand tribunal olympérial, qui souriait de pitié à tant de témérité.
Les juges pourtant ne tardèrent pas à reconnaître qu'ils avaient devant eux un concurrent sérieux.
Aussitôt qu'Eole eut pris place sur l'estrade dressée
pour les expériences, il se tourna lentement face vers l'Olympe et naturellement pile vers la terre.
Du plat de sa main droite, il se frappa trois fois sur le ventre à intervalles égaux.
Et s'inclina respectueusement devant Jupiter.
Les mortels, qui regardaient cela d'en bas, trouvaient que le nouveau concurrent n'était pas très poli de leur tourner ainsi le derrière.
Ils allaient commencer à murmurer, mais ils n'en eurent pas le temps.
À peine Eole s'élait-il incliné devant le président de l'Olympe, qu'un sifflement, d'abord modéré, puis plus corsé, puis impétueux, se lit entendre.
C'était Eole qui commençait.
Le sifflement grandit, devint puissant, menaçant, terrible!...
Alors un spectacle grandiose se déroula devant l'Olympe étonné.
Un vent furieux et nourri s'abattait sur la terre, renversant tout sur son passage.
Les arbres étaient tordus et déracinés.
Les tuyaux des cheminées, les persiennes, les chapeaux volaient dans les rues.
Les moissons étaient couchées.
Les navires en pleine mer secoués et précipités sur les côtes.
Les trains express qui venaient contre le vent étaient arrêtés net et refoulés en arriére.
Les girouettes placées au sommet des monuments grinçaient et tournaient avec une rapidité vertigineuse et tarbéienne.
Les ailes de moulin faisaient six cents tours à la minute.
Sur les grands boulevards, quinze numéros du Pays furent enlevés à un kiosque à journaux en moins d'une demi-heure.
Jamais ça ne s'était vu!...
Et tout cela s'accomplissait simplement, sans qu'un seul des muscles clu visage d'Eole trahît le moindre effort.
Toujours tourné vers Jupiter, il souriait à l'Olympe et ne paraissait pas se douter de ce qui se passait derrière lui.
Les mortels qui avaient demandé un peu cle vent pour pouvoir canoter à Bougival, étaient effarés de cette tempête et se réfugiaient sous toutes les portes cochères.
Eole triomphait.
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Il avait balayé tous les humains qui flânaient en ce moment dans les rues, et allait peut-être avoir raison clu seul obstacle qui fût resté debout devant lui, en renversant Sarah Bernhardt, quand Jupiter, effrayé des résultats de cette épreuve, lui demanda de suspendre un instant son expérience.
Eolc salua avec déférence, alla s'asseoir sur une petite montagne pointue qui se trouvait à sa portée et attendit les ordres du tribunal.
Son succès ne paraissait pas douteux et tout le monde s'attendait à le voir couronné séance tenante. Mais Apollon prit la parole en ces termes : — Messieurs... sans doute le vent que vient de produire le dernier postulant dépasse en puissance et en intensité tout ce qu'ont fait ses concurrents; mais cette puissance est-elle bien le seul but que nous nous proposions d'atteindre? Non, messieurs... N'oublions pas les conditions du concours... Le vent que nous couronnerons doit réunir la force, le moelleux el Ja douceur... Les mortels ne nous demandent pas de renverser lêurs omnibus... ce qu'ils veulent, c'est tantôt un vent frais et vigoureux, tantôt un vent doux et caressant, tantôt une bourrasque qui ebasse les nuages pleins de grêle, tantôt une simple brise qui les rafraîchisse...
A ces mois, Eole se leva, toujours souriant, et vint de nouveau s'incliner devant l'Olympe, en disant avec modestie :
— J'ai la gamme complète.
Puis, s'étant de nouveau tapé trois fois sur le ventre, il exécuta pendant trente-cinq minutes, sans reprendre une seule fois haleine, la plus étonnante série de vents que l'imagination pût rêver.
Cette fois, ce n'était plus l'impétuosité de la bourrasque, c'était une suite de modulations savantes, tantôt brusques, tantôt ménagées avec délicatesse.
— Il passa sans effort apparent de l'ouragan terrible qui broie les vaisseaux de cent vingt canons au tiède zéphir qui donne envie aux femmes de monter sur l'impériale d'omnibus.
Aux vents alizés succédaient le samiel et le siroco.
Il exécuta une douzaine de vents coulis qui ne laissaient rien à désirer comme moelleux.
Et passa avec aisance au typhon, à la trombe et au pamperos.
Le simoun après le mistral, le mousson après la brise, ne fut pour lui que jeux d'enfants.
La Terre et l'Olympe émerveillés éclataient en transports d'admiration pour un talent aussi souple.
Eole, sûr désormais de la victoire, termina cotte brillante série par un de ces points d'orgue irrésist ibles que seuls savent trouver les grands virtuoses.
Au beau milieu d'un grand coup de vent qui venait de précipiter quinze cents millions de pots de fleurs sur les trottoirs, il étouffa le son brusquement avec un art admirable.
Puis, après buit secondes d'un calme plat, effrayant, il exécuta le vent le plus difficile à bien réussir, même pour les instruments les mieux exercés.
Nous voulons parler du tourbillon.
Saisissant le moment où un gros cbien qui courait après son maître traversait la place cle la Concorde, il l'enveloppa dans une de ces rafales concentriques.
La pauvre bête, subissant l'influence de cette force irrésistible, se mit à tourner rapidement sur elle-même, ne pouvant parvenir à franchir ce cercle.
Tous les passants riaient comme des fous, et l'animal, désorienté, fut deux heures sans pouvoir retrouver sa route.
De là cette habitude que les chiens ont conservée de ourir toujours après leur queue.
A l'unanimité Eole fut proclamé roi des vents. Nous allons voir l'usage qu'il fit de sa puissance.
A peine Eole fut-il investi du pouvoir suprême qu'il se mit à souffler à droite, à gauche, sans rime ni raison, et ne tarda pas à s'aliéner Neptune, peu tolérant de sa nature pour les gens qui empiétaient sur ses attributions.
Eole eut surtout le tort grave de se fourrer dans les patins de femmes !
Aussi lorsque la flotte des Troyens fugitifs s'avança vers l'Italie, il se laissa endoctriner par Junon, et se mit à souffler de toutes ses forces sur ces malheureux vaisseaux dont Junon voulait la perte.
Neptune, furieux, sauva cette malheureuse flotte qui allait périr, en apaisant d'un seul regard la surface des mers.
Nous n'avons pas besoin de dire à quel point Eole fut ve.vé de voir sa puissance, qu'il avait crue jusque-là invincible, annihilée par celle de Neptune.
11 résolut d'e se venger et se mit à en chercher les moyens.
Son esprit inventif lui en suggéra bientôt plusieurs.
Le but de ses efforts tendit naturellement à consolider ses vents et à leur donner une puissance de projection telle que Neptune ne pût plus rien contre eux.
Il essaya de divers procédés.
Aucun ne réussit.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAMIESQUK
Aussitôt qu'il lançait sur l'Océan un de ses vents perfectionnés qu'il croyait irrésistible, Neptune l'abattait net à quinze pas.
Exaspéré, Eole tenta un moyen suprême.
Il mangea cle la dynamite pendant quinze jours, ce qui devait lui procurer une force d'expulsion étonnante.
Quand il crut le traitement achevé, il alla se poster sur une haute montagne au bord de la mer et se prépara à foudroyer toute une escadre qui passait à cinq lieues de là.
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GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARUESQUE
Neptune, prévenu de cette nouvelle bravade de son subordonné, alla tranquillement se placer en souriant entre Eole et l'escadre inenaeée.
Il tira ironiquement un bouchon de sa poche, le plaça debout dans le creux de sa main et attendit.
Eole, blême de colère à la vue de ce défi insolent, se retourna vivement, ajusta la flotte et en môme temps le bouchon, et lâcha son vent avec une véritable furie.
La flotte continua tranquillement son chemin et le bouchon ne bougea pas.
Le dieu des mers eut le triomphe cruel.
Au moment où Eole, croyant avoir produit une rafale à déraciner l'Himalaya, se retournait pour jouir de l'anéantissement de la flotte sur laquelle il avait pointé, Neptune s'écria en riant et en se passant les doigts dans son abondante chevelure :
— Ah! le bon petit zéphir !... ça fait du bien !...
Consterné, Eole rentra chez lui et fondit en larmes de rage.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAURESQUE
Mais bientôt l'énergie lui revint.
Il jura de chercher encore et de lutter à outrance contre son vainqueur.
Il se remit vaillamment à l'étude.
Les circonstances ne tardèrent pas à lui fournir l'occasion do tenter une nouvelle épreuve.
Ulysse, qui avait abordé dans une île d'Eolie, se préparait à remettre à la voile.
Mais il n'était pas sans une certaine appréhension et tendait à chaque instant son doigt mouillé au dessus de sa tête pour savoir si le vent se tournait du bon côté.
C'était un mercredi soir.
Ulysse se disposait à prendre le large le lendemain matin.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAURESQUE
Eole rêvait toujours dans sou autre aux moyens de fabriquer des vents sans couture qui pussent résistera la malveillance de Neptune.
Tout à coup il eut une inspiration :
— Imbécile que je suis!... s'écria-t-il. Puisque mes vents n'ont pas assez de force pour porter jusqu'aux vaisseaux que je vise, rien de plus simple!... je n'ai qu'une chose à faire : embarquer mes vents à bord de ces vaisseaux... de cette façon Neptune ne pourra plus rien contre eux... je tire à bout portant.
11 lâcha trois petites bourrasques (c'était sa façon de sonner son secrétaire).
Celui-ci arriva.
— M. Weiss!... lui dit-il, veuillez aller chez tous les marchands de vins et d'eaux minérales du quartier et leur acheter cinq cent mille bouteilles vides que vous me ferez rapporter immédiatement, puis vous enverrez un télégramme à M. Ulysse pour le prier de passer chez moi demain matin avant de partir.
GRANDE MYTHOLOGIE TtNTAMAHUESQUE
Une demi-heure après, les cinq cent mille flacons vides étaient arrivés.
Eole s'enferma avec ces fioles de différents calibres, après avoir demandé qu'on lui apportât un entonnoir.
Pendant toute la nuit, les domestiques d'Eole entendirent un bruit uniforme, mais singulier, sortir de la chambre de leur maître.
C'était comme des pe'iles fuites d'air qui duraient chacune quatre ou cinq secondes et se terminaient invariablement par deux ou trois coups secs appliqués sur un corps élastique au moyen d'un instrument plus dur.
Fs...s...s...?...s-...s...s...tl... jan! j an ! pan!... Fs...s...s...s...s...s...s...lt... pan! pan! pan!... Fs...s...s...s...s...s...s...tt... pan! pan! pan!...
— Que diable notre bourgeois peut-il faire? se deman. daient les valets et les femmes de chambre.
L'une d'elles, plus curieuse et plus hardie que les autres, alla tout doucement coller son œil au trou de la serrure.
• — Eh bien !... qu'est-ce que tu vois? lui demandaient les autres.
— Attendez!... je ne distingue pas bien... Ah! si... voilà que je vois... le patron s'assoit sur un entonnoir... Ps...s...s...s...s...tt !... Il se relève et frappe sur quelque chose avec un morceau de bois. Pan ! pan ! pan ! Il se rassied!... Ps...s...s...s...s...tt!... il se relève... il refrappe... pan! pan ! pan!
— Ah çà!... qu'est-ce que c'est que ce manége-là?...
— 11 devient donc fou!...
— 8i nous allions prévenir le commissaire !...
— Si nous faisions enfoncer la porte !...
Tous ces braves gens s'alarmaient bien à tort. Eolc mettait tout simplement ses vents en bouteille pour les donnera Ulysse le lendemain matin, afin qu'il
pût les embarquer sur son navire et s'en servir pendant le trajet au fur et à mesure de ses besoins.
Tranquille sur le résultat de cette ingénieuse combinaison, Eole s'endormit heureux en attendant le jour.
Et le lendemain, lorsque Ulysse vint le trouver, il lui remit les cinq cent mille bouteilles avec la manière de s'en servir.
Ulysse trouva l'idée fort intelligente, fit placer le précieux chargement au fond de son vaisseau, et partit en envoyant des baisers à Eole.
Pendant quelques jours, tout marcha bien.
Quand Ulysse avait besoin de tourner à droite et que la manœuvre était contrariée par le courant, il prenait son porte-voix et criait :
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— Débouchez une bouteille de nord-ouest!...
On débouchait une bouteille de nord-ouest, et le navire reprenait une bonne direction.
— S'il voulait tourner à gauche, il donnai! l'ordre de casser le cou à une fiole de sud sud-est.
El cela allait comme sur des roulettes.
Quant à Neptune, il no comprenait rien à ces marches et contre-marches, qui s'exécutaient contre ses volontés.
Et il faisait un nez de bonapartiste un jour d'élection !...
Mais, hélas!... la curiosité de l'équipage d'Ulysse ne tarda pas à changer cette quiétude en une épouvantable catastrophe.
Les matelots voulurent voir ce qu'il y avait dans ces bouteilles magiques et se mirent à les déboucher toutes à la fois.
Alors les vents s'en échappèrent avec fureur et réduisirent le navire en poudre.
Tout l'équipage périt victime de son indiscrétion. Seul, Ulysse put se sauver par sa présence d'esprit.
Au moment suprême, il eut le sang-froid de s'asseoir vivement sur le goulot d'une bouteille de nord-ouest, qu'un mousse venait de déboucher, et fut emporté sain et sauf sur les côtes d'Afrique.
Eole eut des malheurs de famille :
Il avait donné sa fille Alcyone en mariage à un nommé Céyx, qui se noya un jour en prenant un bain froid, malgré les prières de sa femme qui l'avait supplié de n'en rien faire et lui avait même, au dernier moment, jeté ce cri de désespoir : Si tu vas te baigner, laisse au moins ta montre à la maison !...
Alcyone voulut se précipiter clans les flots pour ne pas survivre à son époux.
Mais les dieux l'en empêchèrent, ressuscitèrent Céyx et changèrent les deux jeunes gens en oiseaux.
A partir de ce moment, Céyx et sa femme volèrent à la surface des flots et eurent beaucoup d'enfants qu'ils déposaient dans des nids tressés de mousse sur les vagues qui les balançaient mollement.
Chaque fois qu'ils avaient une nouvelle couvée, Eole, en père tendre et en beau-père délicat, retenait avec soin ses vents pour ne pas faire chavirer les nids de son gendre et sa fille.
Les mortels savaient cela, et chaque fois que le propriétaire du Moulin à la galette de Montmartre voyait les ailes de son moulin s'arrêter par un beau calme, il s'écriait avec mauvaise humeur :
— Allons bon !... voilà encore Alcyone qui a fait des bêtises !...
Eole est souvent représenté sous les traits d'un mortel gonflant démesurément les joues pour souffler sur le genre humain.
A trois pas, pour les myopes, ça lui donne l'air d'un homme qui se conduit très grossièrement devant le monde.
PLUTON. — LES EXFERS
Pluton, nous l'avons vu, était un des frères de Jupiter qui avait aidé à détrôner leur père.
Dans le partage de la succession, Pluton reçut l'Empire des Enfers.
Il ne fut d'abord pas absolument satisfait de son lot, mais peu à peu il s'y habitua.
Puis, ayant plus tard épousé Proserpine, il s'y résigna tout à fait, en se tenant ce raisonnement fort juste :
— Quand un homme est marié, partout où il va avec sa femme, il est en enfer; ce n'est pas la peine de changer.
D'ailleurs, l'Empire de Pluton n'était pas plus désagréable qu'un autre.
Il était fort bien nourri, très grandement logé, et n'avait presque rien à faire.
Un nombreux personnel faisait, sous ses ordres, toute la besogne.
Il n'avait qu'à fumer sa pipe, mollement élendu sur