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TORD-BOYAUX

Nouveau Supplice en cinq actes Journal : lie Tiatamarre

qui ne seraient pas occupées après les premiers

La place nous manque pour dresser une nomenclature complète des 176 millions de supplices appliqués chez Pluton.

Nous nous bornerons à en signaler quelques-uns au hasard.

Salmonée, qui avait commis le crime d'imiter le bruit de la foudre de Jupiter en roulant un pavé sur une grande plaque de tôle, fut précipité dans un feu toujours ardent et brûlait constamment sans jamais le consumer.

Dans les ' enfers, on n'appelait Salmonée que : la bûche économique.

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Sisyph e, frère du précédent, n'était pas moins bien partagé.

11 roulait sans relâche un rocher vers le sommet d'une montagne, et au moment où il allait toucher le but, le bloc retombait au fond de l'abîme.

Sisyphe redescendait, courait après son caillou, le remontait pour le laisser retomber encore.

Ses camarades, en le regardant faire, disaient en riant :

— Tiens ! voilà encore Rouher qui laisse dégringoler son projet de plébiscite!...

Tantale, roi de Phrygie, était torturé bien cruellement.

Précipité dans le Tarlare, il voyait sans cesse autour de lui, à portée de sa main, les mets les plus succulents, les breuvages les plus séduisants.

Et aussitôt qu'il avançait la main ou les lèvres,

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Truffes et vin blanc, pâtés de foie gras et cliquot s'éloignaient de lui.

II mourait de faim et de soif.

Il croyait à chaque instant être sur le point de boire et de manger.

Et toujours ce qui l'avait tenté lui échappait au moment où il croyait le saisir.

Aux enfers, ce supplice était connu sous la rubrique de:

« Supplice du dividende des galions du Vigo. »

Le supplice qu'endurait Tantale était un des plus affreux qui aient été imaginés, parce qu'il variait à l'infini.

Non-seulement l'infortuné roi était sans cesse.entouré des charcuteries les plus appétissantes et des vins les plus vermeils sans pouvoir jamais manger ni boire;

Mais il était condamné aux mêmes angoisses dans toutes les circonstances de la vie.

Revenait-il de faire une longue course à pied, par une grande chaleur, et voulait-il prendre un omnibus pour rentrer chez lui, tous étaient complets.

Il guettait alors une voiture de place.

Des milliers de fiacres passaient devant lui et aucun cocher ne voulait le prendre.

Exténué, il entrait dans un café pour se reposer un instant, toutes les chaises étaient prises.

Il avisait une borne libre sur le boulevard.

Au moment où il y arrivait, une famille anglaise venait de s'y installer avec ses douze enfants. •

S'il se dirigeait d'un pas fiévreux vers une des colonnes creuses qui bordaient les grandes voies de l'Olympe, il arrivait toujours bon troisième.

Voyant qu'il y avait déjà un surnuméraire à la droite de l'occupant, il se mettait à la gauche et attendait patiemment son tour.

Quand l'occupant partait, le postulant de droite prenait la place, et Tantale se disait avec satisfaction : ■ — Maintenant!... j'ai le numéro deux.

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Mais pas du tout!...

Un autre aspirant traversait le boulevard et venait se mettre à la droite du nouvel occupant.

Et quand celui-ci s'en allait, Tantale avait toujours

la chance qu'il parti!; de son côté et lui barrât pendant une seconde le passage en rajustant sa toilette.

Cette seconde suffisait au surnuméraire de droite pour prendre possession de la place.

Un quatrième arrivait.

L'occupant sortait encore du côté où Tantale attendait.

Nouveau retard, qui facilitait une nouvelle usurpation.

Et cela durait ainsi toute l'après-midi.

Alors Tantale, désespéré, s'engageait dans les rues transversales moins fréquentées et fouillait d'un œil inquiet foules les encoignures pour lâcher d'en découvrir une que la municipalité eût affectée à l'usage qu'il voulait en faire.

11 n'en trouvait pas.

Poussé à boni, il se décidait à se contenter d'une embrasure quelconque n'ayant pas l'estampille; mais chaque fois qu'il croyait avoir trouvé son affaire, il se sentait, par derrière, toucher à l'épaule par un gar-

(lien de la paix de Platon, qui lui disait assez rudement :

— lié!... dites donc... Eh bien, pourquoi ne vous mettez-vous pas dans les portes des boutiquiers pendant que y êtes!...

Pour ce malheureux, la vie était devenue intolérable.

Quand il demandait- le Tintamarre, clans un cabinet de lecture, toujours il était en mains.

A la chasse, il mettait en joue une superbe compagnie de perdreaux, son fusil ratait honteusement.

Et les femmes, naturellement, ne pouvaient le regarder sans rire.

Un jour, Pluton eut une idée féroce et inventa une nouvelle variante au supplice de Tantale.

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Il lo fit accepter comme préposé au bureau de location du Vaudeville.

Tantale fut installé dans son nouveau poste. On le mit au courant des prix de toutes les places et on lui recommanda bien cle répondre invariablement à toutes les personnes qui se présenteraient pour louer quelque chose :

— Je crois qu'il ne me reste plus rien de disponible avant trois semaines... Ah!... si... j'ai deux fauteuils pour ce soir... les derniers!...

Tantale apprit consciencieusement par cœur cette phrase fabuleuse et attendit.

Pendant six mois qu'il occupa cet important emploi, il vit arriver à son guichet plus de soixante personnes par jour.

Chaque fois que l'on ouvrait la porte, il se disait en se frottant les mains :

— Ah ! . . . je vais étrenner ! . . .

Et avant qu'on ne lui ait rien demandé, il disait d'un air important, en feuilletant ses registres :

— Désolé, monsieur!... je crois qu'il ne me reste plus

rien de disponible avant trois semaines... Ah! si... j'ai encore deux fauteuils pour ce soir... les derniers!

Mais... ô destinée amère!...

Le monsieur qui avait ouvert la porte se retirait aussitôt en disant à Tantale, d'un air confus :

— Mille pardons de vous avoir dérangé, monsieur!... je croyais que c'était ici l'entrée du café du théâtre.

On voit d'ici les angoisses de ce pauvre Tantale.

Il en était arrivé à envier le sort des gens à qui l'on donne la mission de composer un ministère.

Aussi cruel que puisse paraître le supplice de l'cx-roi de Phrygie, on ne saurait refuser quelque marque d'intérêt à celui d'Ixion, fils de Phlégyas.

Cet Ixion avait commis sur terre quelques actions indélicates, il est vrai, mais le châtiment fut terrible, comme on va le voir.

Quand Ixion eut commis son forfait, il alla trouver Jupiter et implora sa clémence.

— As-tu au moins, lui dit celui-ci, quelque chose à alléguer pour atténuer ton crime?

— Oui, sire, répondit Ixion.

— Parle, alors... Pourquoi as-tu tué ton beau-père?

— Sirê!... parce que ma belle-mère n'était pas là. Jupiter connaissait la vie. Il tit grâce.

Mais Ixion ayant manqué — ou manqué de manquer — de respect à Junon, on n'a jamais pu savoir le fin mot, celle-ci se plaignit à Jupiter, qui foudroya l'insolent et l'envoya tomber dans le Tartare.

Mercure ramassa Ixion et l'attacha à une roue qui tourne sans relâche depuis ce temps-là et rend son supplice éternel.

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Il est presque impossible de se rendre compte des souffrances qu'endure ce malheureux.

Le seul adoucissement qu'il obtienne, c'est que quelquefois, le 15 août, on fasse tourner la roue dans le sens inverse pendant une demi-heure.

Mais, tout le reste de l'année, il a le cœur bien barbouillé.

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Le palais de Pluton passe pour une véritable merveille.

On y donne des fêtes splendides auxquelles prennent part un grand nombre de jolies personnes qui, de leur vivant, ont peut-être été blackboulées au hanterréat, mais n'en sont pas plus tristes pour cela.

La société s'y trouve naturellement un peu mêlée.

On est même très étonné de rencontrer dans les salons des enfers des gens qui, sur terre, passaient pour de véritables saints, tant ils cachaient bien leur jeu.

Mais enfin, tout ce monde prend son mal du bon côté.

On chante des chansons lestes.

On s'égare dans les couloirs obscurs.

On boit des flammes de Bengale.

Et on exécute des pas de caractère auprès desquels les grands écarts de la Reine-Blanche et de Mabille pourraient passer pour de chastes menuets de famille.

Bref, les jeudis de Plu ton sont très courus,- et le Figaro les raconte avec emphase à sa clientèle qui compte, comme on le sait, beaucoup d'ecclésiastiques.

Pluton est très fier de la réputation honorable que ces soirées lui ont faite.

Il disait même un jour :

— Je ne crains rien de Markowski ni du Vaux-Hall:-. Il n'y a que les soirées d'Arsène Houssaye qui pourraient peut-être m'enlevor un peu de monde.

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