‹ Grande mythologie tintamarresqueChapitre 29 sur 72 · PAN · texte numérisé non relu

PAN

Pan était un dieu rural par excellence. Il était considéré comme le dieu des troupeaux et des campagnes. De là son influence énorme sur les plébiscites.

Il n'avait qu'un mot à dire pour faire attribuer au gouvernement qui lui plaisait l'abondance des récoltes, la qualité du vin et la grosseur de la pomme de terre.

Il était naturellement fort bien vu des ministres et du gouvernement, car on savait qu'il faisait ce qu'il voulait des élections.

Par exemple, il méprisait profondément les agglomérations de plus de 255 habitants.

Et il n'était rien qu'il ne fît pour détourner les jeunes

gens des campagnes de la tentation de venir dans les grandes villes.

Convaincu que la prospérité d'un pays est dans son agriculture;, il disait sans cesse aux cultivateurs :

— Ensemencez vos champs, taillez vos vignes, rentrez vos foins, emmagasinez vos grains, etc., etc. Un jour on inventera peut-être les chemins de fer, et alors vous vendrez tout cela le prix que vous voudrez.

Du reste, très zélé, le dieu Pan parcourait lui-même les campagnes, encourageant les travailleurs, morigénant les poules qui pondaient avec froideur, tançant les taureaux ramollis, remontant le moral des coqs défaillants.

Enfin, poussant de toutes ses forces et stimulant la production et la reproduction, source de tant de richesses.

Comme on le voit, la conduite et les principes du dieu Pan n'avaient rien de déshonnête.

Cependant ses attaches terrières le rendaient un peu exclusif en politique.

Ainsi, par exemple, il ne fallait pas lui parler du scrutin de liste.

Son idéal, au contraire, était de noyer le vote des villes dans celui des campagnes, en faisant électeurs d'office les têtes de choux-fleurs et les pieds de céleri.

A part cela, fort bon garçon ; et pas ennemi du tout du rire et de la fillette, comme nos lecteurs vont le voir par le récit d'une aventure qui lui arriva en Arcaclie.

Pan était un beau jour en train de garder des troupeaux en Arcadie, regardant danser devant lui les nymphes des bois, quand tout à coup il se sentit épris

d\ine d'entre elles à la suite d'un cavalier seul mabilléen qu'elle venait d'exécuter de pied de maître. C'était la nymphe Syrinx.

Après le quadrille, Pan, tout émoustillé, s'approcha de la jeune personne et lui demanda un rendez- vous pour tout de suite...

Et sur le refus que lui fit la nymphe, il se mit tout simplement en devoir de l'enlever.

Syrinx s'enfuit, poursuivie de très près par son pressant adorateur.

La nymphe courait très bien, et bientôt elle fut hors de portée du dieu Pan, quand tout à coup elle rencontra sur sa route le fleuve Ladon qui lui barra le

passage, pendant que Pan, qui accourait tout essoufflé à cinq cents pas derrière, criait de toutes ses forces : — Arrête-la donc!... arrête-la donc!...

Syrinx se sent perdue!... Pan va la rejoindre!... et ses yeux brillants ne lui permettent pas d'espérer qu'il est dans l'intention de lui parler du tunnel sous-marin anglo-français.

Que faire?...

Désespérée, elle se tourne vers Ladon et implore sa protection.

Le fleuve, à la vue d'une aussi jolie personne qui ne lui parait pas devoir être d'un grand entretien comme toilette, se met à bouillonner avec des petits airs polissons.

Ses plis s'ondulent avec une sorte de volupté et viennent chatouiller de leurs caresses humides et astucieuses les adorables petits pieds de la belle solliciteuse, qui piétine d'impatience sur ses bords.

Une idée canaille a traversé l'esprit de Ladon, et de

GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARREBQUE

son sein soulevé, gonflé par le désir, s'échappent ces mots fiévreux :

— Si tu veux... je te sauve !...

— Comment?... demande la nymphe haletante.

— Je puis te cacher dans mon lit, reprend le fleuve dans un mugissement profond qui lui amène l'écume aux lèvres.

Syrinx n'avait certainement pas le cœur à rire en ce moment ; mais cette proposition malhonnête do la part de Laclon, qui avait déjà fait parler de ses débordements, excita presque sa gaieté.

— Y penses-tu, Ladon, lui dit-elle, me cacher dans ton lit en plein jour !... Eh bien ! et ta femme?

— Ne crains rien, reprit le fleuve libertin dont les ondes commençaient à se colorer des teintes ardentes de la convoitise... Ne crains rien, nous lui dirons que tu es Paschal Grousset déguisé en femme et poursuivi par les troupes versaillaises... Viens!... viens !...

La nymphe restait stupéfaite de tant de perfidie.

Ladon, lui, résolut de profiter de ce moment de surprise.

Il s'enfla... s'enfla vivement, et, produisant une crue rapide qui entoura d'eau le petit monticule sur lequel

L 420 GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARKESQUE

Syrinx avait posé les pieds, le fleuve égrillard passa bientôt très facilement un bras autour de la taille de la jolie nymphe.

Revenue à elle par suite de cet attouchement audacieux, Syrinx allongea à Ladon un vigoureux soufflet qui le fit rentrer en lui-même.

Mais la crue à laquelle il s'était livré pour exécuter son geste... entreprenant n'en avait pas moins produit un débordement dont furent victimes beaucoup de propriétaires riverains.

Ainsi, les plus simples caprices des puissants de la terre se traduisent souvent par d'immenses fléaux qui accablent les petits.

Cependant le dieu Pan avançait toujours en s'épongeant le front.

L'immobilité forcée de la charmante Syrinx lui avait permis de gagner du terrain.

Encore quelques instants et il allait enlacer la nymphe éperdue.

Ladon se montra beau joueur et agit en fleuve bien élevé.

Oubliant ou feignant d'oublier la cruauté de Syrinx, il lui donna la facilité d'échapper à la poursuite de son ravisseur en la métamorphosant en une touffe de roseaux.

On se rend aisément compte du nez que fit le dieu Pan en se coupant les mains dans les herbes au moment où il croyait saisir sa proie.

Quand il s'aperçut de sa méprise, il salua respectueusement et balbutia quelques excuses au plus long roseau de la touffe, qu'il prit pour Sarah Bernhardt, et se mit à errer sur les bords du fleuve Ladon, à la recherche de Syrinx, qui avait disparu.

Pendant qu'il cherchait avec impatience, fouillant toutes les cavités, explorant tous les environs, il remarqua que les contours de Ladon s'agitaient clans des convulsions saccadées, avançant tantôt de dix à douze mètres sur la berge, puis rentrant tout à coup d'autant dans son lit, revenant submerger la plaine, se retirant brusquement, etc., etc.

Le dieu Pan ne comprenait rien à cette attitude d'un cours d'eau ordinairement très calme et très régulier.

Tirons-le d'embarras.

C'était tout simplement le fleuve caustique et gouailleur qui se tordait les côtes de rire en voyant Pan chercher partout la nymphe autour de laquelle il tournait sans le savoir.

Tout à coup le dieu Pan dressa l'oreille. Il venait d'entendre, partant de la fameuse touffe de roseaux, une plainte douce et triste.

Il écouta plus attentivement.

Le même gémissement caressa son oreille. D'un bond il s'élança vers le roseau.

Il avait reconnu la voix mélodieuse de Syrinx. C'était elle, en effet.

Les poètes ont prétendu que ces cris plaintifs étaient

produits par le bruissement des tiges de roseaux balancés par le vent.

Les poètes sont dans leur droit; cette version était plus amusante à mettre en vers.

Nous, nous avons fait des recherches, et nous savons, à n'en pas douter, que le bruit entendu par le dieu Pan n'était, en réalité, que celui des premiers éternuments de Syrinx, qui commençait à s'enrhumer du cerveau, n'ayant pas l'habitude d'avoir les pieds dans l'eau.

Entre ces deux narrations, que les gens de bonne foi et sans passion choisissent celle qui leur paraîtra la plus vraisemblable.

Ravi d'avoir retrouvé l'objet de ses vœux ardents, mais assez déconfit pourtant que la nymphe eût revêtu une forme si peu favorable à la satisfaction de ses désirs, le dieu Pan la supplia de reprendre ses véritables traits.

Syrinx, qui était une nymphe honnête, s'y refusa

obstinément.

Elle pensait, avec beaucoup de bon sens :

— Tant que je resterai roseau, ce serait bien le diable

s'il essayait de me manquer de respect.

GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARRESQIJE

Désespéré de cette rigueur, qu'il n'espérait plus Vaincre, le dieu Pan résolut de tirer le moins, mauvais parti possible de sa défaite.

Il saisit son couteau et s'avança vers la touffe de roseaux en lui disant avec résolution :

— Pour la dernière fois, nymphe, veux-tu être à moi?...

— Flûte!... répondit Syrinx d'une voix moqueuse.

Ce mot, plein de candeur, fut un trait de lumière pour l'infortuné Pan.

— Flûte, soit!... dit-il, et d'un mouvement brusque il trancha les roseaux, qu'il unit l'un à l'autre en tuyaux inégaux, et dont il composa cet instrument connu sous le nom de flûte de Pan.

De cet instrument il tira, en soufflant dedans, des sons harmonieux et tendres qui le consolaient, autant que cela était possible, de son amour malheureux.

Ce fut à ce prix que la pauvre Syrinx sauva son honneur.

Mais elle trouva souvent depuis que c'était bien cher.

Quand le dieu Pan avait mangé de l'ail, par exemple.

Le dieu Pan n'eut jamais beaucoup de chance dans ses amours.

Nous avons vu comment la nymphe Syrinx fut métamorphosée entre ses bras en touffe de roseaux.

Une nouvelle déception à peu près analogue attendait l'infortuné libertin avec la nymphe Pythia.

Il avait presque réussi à décider cette charmante créature à devenir sa compagne ; mais il avait compté sans Borée qui, de son côté, était follement épris de Pythia.

Borée était un mauvais bougre de vent du nord âpre et violent en diable.

GR4NDE MYTHOLOGIE TJN'TAMARRESQUE

Dans un mouvement de jalousie, il souffla brutalement sur la pauvre fille, qui était montée en haut d'un grand rocher pour regarder si elle voyait venir le facteur lui apportant une lettre de son prétendu.

Pythia, saisie par ce vent aride et glacial, fut précipitée en bas du rocher et se tua net.

Cependant, elle obtint la faveur cle reprendre une seconde vie, mais sous la forme d'un pin.

Et quand l'enguignonné Pan vint la chercher pour la conduire à l'autel, jl fut de nouveau très ennuyé en voyant que les dieux semblaient prendre à tâche d'attendre qu'il aimât une nymplie pour la changer en jonc ou en bois.

JL

Borée, lui, caché derrière un gros nuage de grêle, riait comme un sansrcœur de la pjteuse mine des deux amants, qui restèrent pendant plus de trois quarts d'heure à se regarder en se demandant ce qu'ils feraient l'un de l'autre, ainsi dépareillés.

Pan, qui s'était fait une flûte avec Syrinx, changée en roseau, afin de ne pas tout perdre, cherchait quel

parti il pourrait bien tirer de sa nouvelle aniante métamorphosée en arbre.

Énfin il Se décida, scia lë tronc du pin, lë transforma en un mât de cocagne ét l'ehiporta dans sa propriété de Botigival, en murmurant d'Un ton tristë, mêlé d'une pointe de douce consolation :

— Cher ange!... Enfin!... j'y monterai de temps en temps pour me distraire.

Page 1