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PALÈS ET LES DIVINITÉS RURALES

Indépendamment du dieu Pan^ qui; nous l'avons vu, s'occupait de l'agriculture en général^ il y avait d'autres divinités potagères d'un ordre inférieur;

Chacune de celles-ci s'était fait une spécialité et pro-

tégeait exclusivement un des nombreux détails de la culture.

Pales, par exemple, avait pris en affection les pâturages et les bergeries.

Elle soignait la pousse des herbes que mangeaient les bestiaux, guidait leur instinct vers celles qui leur étaient salutaires et les éloignait de celles qui auraient pu leur donner des coliques.

La nuit, quand elle rencontrait un loup affamé se dirigeant vers une bergerie clans l'intention d'y dévorer quelque mouton, elle usait de mille ruses pour égarer les pas du carnassier.

Elle courait devant lui en imitant le bêlement des brebis, se faisait suivre par le loup, qui se léchait voluptueusement les lèvres, croyant déjà savourer sa proie, et finissait par" l'amener vers quelque piège où il se faisait prendre par le cou.

Anna, l'éternelle, était la protectrice des bouviers.

C'était elle, lorsque par hasard ceux-ci laissaient tomber leur pain par terre dans les champs, qui veillait à ce que la tartine tombât toujours à plat — et du côté

du fromage — en plein dans le milieu d'une bouse fraîche.

Mellona, que son nom, à un L près, semblait pourtant destiner à s'occuper exclusivement du sort des abonnés de la Patrie, veillait tout simplement sur les abeilles.

De temps en temps elle prenait les traits d'un gendre et amenait près de leurs ruches une belle-mère, sur le nez de laquelle elles pouvaient passer leur mauvaise humeur.

Saïa et Sagesta s'étaient chargées de veiller sur les semences, de les faire germer et mûrir.

Armées d'une petite fourche en vermeil à trois dents, elles détruisaient les vers blancs et les revendaient aux restaurants à trenle-deux sous, qui les faisaient sécher au four, les broyaient et les utilisaient clans leur sucre en poudre.

Volutina enveloppait l'épi pour le préserver de la gelée, pendant que Populonia le protégeait contre la grêle, qu'elle dirigeait autant que possible sur la figure de Louis Veuillot.

Spineux arrachait les ronces et en rembourrait des oreillers qu'elle vendait aux grands négociants de literie. Efc, etc..

Enfin, une foule d'autres déesses subalternes veillaient sur le bonheur des agriculteurs.

Il y en avait une qui modelait les pointes d'asperges aussitôt qu'elles sortaient de terre et leur donnait cette teinte rouge appétissante qui fait s'écarquiller de plaisir le verre des lunettes de Charles Monselet.

Une autre capitonnait avec art les grosses pommes de terre et leur faisait ces fossettes si appétissantes.

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Une troisième passait toutes ses nuits à s'asseoir sur les romaines pour les empêcher de monter.

Une quatrième, au moyen d'un fer chaud, frisait la petite chicorée destinée à être mangée en salade.

On en voyait qui, à l'aide d'un tube en caoutchouc, soufflaient dans les potirons pour les faire grossir et frottaient les aubergines sur le nez de M. de Lorgcril pour leur donner une belle teinte violette.

Pendant qu'une de leurs compagnes enlevait soigneusement les fils des haricots verts.

Toutes ces dames déployaient au profit de l'agriculture un zèle incessant.

C'était à qui se donnerait le plus de mal.

On en cite une qui allait dans toutes les maisons ramasser les plus grosses punaises et les introduisait dans les cosses de lentilles en train de sécher dans les greniers.

Mais la plus laborieuse de ces divinités rurales était sans contredit la déesse Merdina.

Elle était préposée aux engrais ;

Et, par tous les moyens possibles, cherchait à doter les champs de tous les produits qui pouvaient activer la végétation.

Elle parcourait sans cesse les routes, une petite pelle à la main, ramassait le crottin des chevaux et les brins de paille qui avaient pu tomber des voitures de fumier, et jetait le tout à la volée dans les prairies avoisinantes.

Son procédé favori était de se promener le dimanche dans les environs des grandes villes, très fréquentés ce jour-là par les citadins en villégiature.

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Aussitôt que ceux-ci étaient arrivés en plein champ et lui semblaient assez loin des maisons, elle leur envoyait, comme un coup de foudre, une colique épouvantable, qui les forçait à contribuer à la prospérité de tous les légumes d'alentour.

Cette déesse dévouée poussait l'amour de son mandat jusqu'à la rouerie la plus louable.

Le désir d'obtenir des primeurs lui inspirait des chefs-d'œuvre d'imagination.

Le trait suivant en est une preuve.

Un jour, c'était dans les plaines de la Crimée, elle aperçut au loin, au bord d'une route, un gros homme habillé en général qui se promenait tranquillement pendant un armistice.

Car il faut dire que cette infortunée contrée était en ce moment désolée par une guerre épouvantable.

La déesse Merdina, qui avait de très bons yeux, reconnut facilement ce promeneur, car elle s'écria en sautant de joie :

GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARKESQUE

— Bonté divine!... c'est Dieu qui me l'envoie!... En voilà une bonne fortune pour mes asperges !...

Et immédiatement elle alluma une cigarette, se dissimula derrière un petit pli de terrain et lança une bouffée de tabac en l'air, en imitant avec sa bouche le bruit d'un coup de canon.

A ce bruit inattendu, le gros général tourna brusquement la tète clans la direction du monticule.

Il avait entendu la détonation, il vit la fumée.

Plus de doute pour lui, c'était l'armistice qui était rompu. •

Tout tremblant d'avoir été ainsi surpris par l'heure, il commença à hâter le pas pour rentrer chez lui.

' Mais la déesse Merdina ne perdit pas de temps.

Elle simula une nouvelle décharge d'artillerie, accompagnée d'un nouveau jet de fumée.

Le gros général fut cloué sur place par la frayeur.

Merdina, satisfaite de l'effet produit, précipita son simili-tir.

Au cinquième coup de canon, le gros général porta vivement les deux mains à la boucle de son ceinturon

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et courut se blottir dans le sillon d'un champ d'asperges.

La déesse sourit et cessa le feu.

Trois minutes après, elle aperçut fief plumet du chapeau du gros général qui se redressait.

Puis le général lui-même se releva et se mit à courir dans la direction du camp.

Au moment où il passait devant un champ de salsifis, la déesse lâcha deux nouveaux et effrayants coups de canon.

Le gros général s'arrêta net.

Et son plumet disparut une seconde fois dans les herbes.

Onze cent vingt-deux fois, le gros général se releva et essaya de fuir.

Onze cent; vingt-deux fois, la déesse tonna et le ramena vers la terre.

Pas un arpent de cette vaste plaine ne fut exclu de cette bienfaisante distribution.

Champs de haricots, champs de blé, champs de luzerne, champs d'artichauts, champs de fèves, champs d'orge, champs de betteraves, champs de navets, champs de poireaux, champs de choux-Heurs, champs de maïs, champs d'avoine, champs de carottes.

Tous eurent leur part copieuse et abondante.

Cette année fut particulièrement fertile.

Le pain se vendait trois sous les quatre livres et les légumes se donnaient pour rien.

Aussi, dans cette contrée, la déesse de l'engrais estelle profondément vénérée.

VERTFMXE ET POMONE

Pomonc était la déesse des fruits et des vergers. C'était elle qui, chaque année, donnait aux citadins en villégiature dans les environs des grandes villes, ces superbes abricots qui leur revenaient à trente francs la pièce, juste au moment où ils se vendaient trois sous la livre clans les rues.

Pomone était une très vertueuse nymphe. Quoiqu'elle fût d'une grande beauté et naturellement courtisée par beaucoup de beaux jeunes gens, elle s'était vouée au travail et ne voulait entendre parler ni d'amourettes, ni même de mariage.

Elle cultivait seule, sur les bords clu Tibre, d'énormes jardins dont l'approche était interdite à tous les mortels et même aux dieux.

Là, elle soignait avec un art inouï les arbres les plus rares qui produisaient les fruits les plus savoureux.

Elle arrosait, greffait, échenillait, taillait à journée entière ; améliorant les espèces, essayant des croisements qui presque toujours réussissaient à merveille, tant elle connaissait à fond la science du jardinage.

A huit cents lieues à la ronde, on ne parlait que des étonnants produits des jardins de Pomone.

Ses pêches, ses abricots, ses prunes, ses poires, ses pommes, ses nèfles, étaient d'une grosseur et d'une saveur exceptionnelles.

De plus, chaque année elle obtenait des fruits nouveaux, que l'on ne pouvait trouver nulle part.

C'est à elle que nous devons, entre autres merveilles, les noisettes à surprises dont Choumara a seul conservé le secret, et qui contiennent, en guise d'amandes, les objets les plus réjouissants.

Un jour., elle eut un .succès énorme à une exposition interolympiale avec son célèbre aaucissonnier à l'ail, dont la dernière bouture a été retrouvée il y a quelques années par un botaniste célèbre, qui écrivait clans le Tintamarre sous le nom de E. Simon.

Aussi isolée que vécût la belle Pomone, quelques jeunes gens avaient réussi à l'apercevoir en grimpant à cheval sur les murs de son verger.

Tous avaient été frappés de sa beauté et avaient essayé, mais en vain, de parvenir jusqu'à elle.

Lo plus effréné de ses adorateurs était Vertumne, le dieu des saisons.

Il résolut de se faire agréer par la cruelle déesse, dût-il employer les moyens les plus canailles.

Il commença par se déguiser en faucheur et s'en alla sonner à la grille de Pomone.

— C'ost-y pas vous, la bourgeoise, dit-il en empruntant le patois d'un paysan de la Brie, qu'avions demandé que j' venions vous faucher vut' luzarnc?...

La vertu de Pomone ne l'empêchait pas d'avoir assez de vice pour la défendre.

D'un coup d'œil elle déshabilla le faux faucheur et le congédia poliment.

Vertumne ne se tint pas pour battu.

Il revint sous les traits d'un laboureur ; et, se disant mitoyen de Pomone, il demanda à faire le tour des jardins, prétendant qu'un de ses pigeons était venu se réfugier chez elle.

Pomone, qui avait flairé le subterfuge, sourit de nouveau et fit conduire son soi-disant voisin par sa bonne, avec tous les égards dus à un dieu de mauvaise foi.

GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAKHESQUlîJ

Vertumne persista. Il se déguisa tour à tour en mendiant, en inspecteur de la voirie, en marchand de peaux de lapins, en facteur, en réfugié politique, en montreur de lanterne magique, en employé chargé du recensement de la population, etc., etc.

Pomone, qui éventait inexorablement toutes ses mèches, se montrait polie avec lui, mais Fécond uisait toujours.

Dépité, Vertumne essaya d'un stratagème qui, celte fois, lui semblait infaillible.

Il se métamorphosa en chef d'équipe de reporters du Figaro, et sonna insolemment à la porte de la déesse.

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On l'introduisit dans un bosquet charmant où Pomonc ne tarda pas à se rendre.

Alors, le cigare à la bouche, les jambes croisées, le chapeau sur la tête et l'air impertinent, Vertumne dit :

— Madame, je suis chargé, au Figaro, de l'article Indiscrétions olympiennes. Veuillez, je vous prie, me donner les renseignements les plus intimes sur votre manière de vivre... Quel âge avez-vous?... De quelle couleur sont vos jarretières ?... Quel vinaigre employezvous pour votre toilette?... Y a-t-il longtemps que vous avez trouvé une puce clans votre chemise?... Nos lecteurs, appartenant en grande partie au clergé, comme vous le savez, sont très friands de ce genre de nouvelles...

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