GANYMÈDE
avantages extérieurs et de toutes les vertus. C'est assez dire que les mœurs de la cour de son père le dégoûtaient profondément.
Aussi profitait-il avec empressement de toutes les occasions possibles pour fuir ce séjour où les fêtes, les orgies et les cotillons se succédaient avec un entrain qui n'avait d'égal que celui apporté à la création des nouveaux impôts destinés à payer les factures des confiseurs de la couronne.
Ganymède, lui, voyait avec un violent chagrin ces scènes de dépravation ; et, pour ne pas en être témoin chaque fois qu'il y avait une fête à la cour, il se retirait aussitôt que le premier bout de nez de maréchal commençait à rougir, et allait se promener solitairement dans les forêts du mont Ida.
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Là, il méditait sur le sort des peuples, lisait avec soin les journaux de l'opposition et se promettait bien, quand il serait roi, d'établir un système d'octrois qui ne doublât pas pour l'ouvrier le prix du suresnes à dix sons le litre en n'augmentant que de quatre sous par bouteille celui du château-margaux à mille francs la pièce.
Il se promenait calme sous les grands arbres en étudiant les budgets du royaume de son père, biffant au crayon rouge les dépenses qui lui semblaient exagérées, augmentant le chiffre du traitement des instituteurs, supprimant les sinécures, indiquant comme application des fonds mal employés de larges subventions aux écoles de gymnastique, prenant le traitement de quinze vieux fonctionnaires inutiles, et fondant avec une caisse de retraite pour les casseurs de cailloux, transformant le budget des cultes en Sociétés de secours
mutuels, fondant en un seul et unique impôt sur le revenu les six mille impôts, contre-impôts et sousimpôts dont la perception coûtait à peu près le quart de leur rendement..., etc., etc..
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Enfin, Ganymède, scandalisé des exigences des grands, honteux de la misère des petits, révolté de la quantité d'argent que les rois demandaient à leurs peuples, plus outré encore de l'emploi qu'ils en faisaient, Ganymède, loin des fêtes de la cour, étudiait, comparait, creusait la question sociale, annotant le livre bleu, consultant le livre vert, compilant le livre jaune... et se préparant enfin à régner un jour sur son peuple avec la justice et la liberté pour programme.
Ce fut dans une de ces promenades qu'il fut aperçu de Jupiter.
Voyant ce jeune mortel, si beau, si bien fait, si riche, si puissant et à la fois si généreux, si juste et si austère, Jupiter appela tout l'Olympe, et montrant aux dieux assemblés Ganymède assis sous un vieux hêtre et en train de feuilleter avec attention un livre intitulé : V Extinction du paupérisme, il leur dit en riant :
— Voyez donc, messieurs... un prince qui s'occupe du bonheur de ses futurs sujets.
— Pas possible !... exclama Vulcain.
— Votre Majesté doit se tromper... objecta Apollon en braquant son monocle clans la direction cle Ganymède.
Aucun des dieux ne pouvait croire à l'existence d'un
tel phénomène.
Cependant, il fallut bien se rendre à l'évidence,
Alors tout le monde émerveillé s'écria en chœur : — Un prince qui pense à son peuple!... ça doit être drôlement fait!... Faut le faire monter!... Il nous amusera...
Devant un désir si unanimement exprimé, Jupiter ne fît ni une ni deux.
Il se changea immédiatement en aigle, plongea sur la terre, vint s'abattre près du jeune prince, l'enleva et le déposa au milieu cle l'Olympe.
Tous les dieux trouvèrent Ganymède charmant, et Jupiter résolut de le garder auprès de lui.
Ce fat alors qu'il lui donna la succession d'Hébé.
Nous ne terminerons pas ce récit sans consolider nos lecteurs dans une observation qu'ils ont sans doute déjà faite :
A savoir que les mortels sont des gens bien enguignonnés, puisque pour une fois qu'ils avaient un prince disposé à se conduire honnêtement, il a fallu que les dieux le leur prissent.
0 Jupiter!... Ne pourrais-tu pas, à défaut du mont Ida, fondre un peu sur le Mont-Ijo?