LA DISCORDE
La Discorde fut certainement une des plus mauvaises bougresses de l'Olympe. Et elle est restée l'une des plus affreuses plaies de l'humanité.
Les poètes la disaient fille de la Nuit. C'est très ingénieux, nuit veut dire ignorance, et il n'était pas possible de faire plus simplement comprendre que les hommes, qui sont tous frères, ne peuvent avoir de querelles ensemble que lorsque l'obscurité ne leur permet ni de se reconnaître ni de s'expliquer.
Voici, en effet, si nos renseignements sont exacts, dans quelles navrantes conditions fut conçue cette déesse malfaisante.
On sait qu'avant la naissance du monde, le Chaos avait épousé la Nuit.
Ce ménage, qui faisait tout à tâtons, allait naturellement cahin-caha.
L'obscurité profonde clans laquelle les époux vivaient semait leur existence d'une foule d'accidents, de heurts et de disputes qui s'expliquent sans peine.
Comme il faisait tout noir autour d'eux, ils étaient quelquefois des millions d'années à se chercher sous la couverture sans se rencontrer.
Puis, tout à coup, le hasard les ramenait l'un près de l'autre.
Et ils faisaient un enfant.
Quelquefois, le Chaos, en allongeant le bras dans l'obscurité pour tâcher de trouver sa femme, flanquait à celle-ci un grand coup de poing dans l'œil.
Et la Nuit disait avec aigreur :
— Tu ne peux donc pas faire attention ! . . . grand imbécile!...
Ou bien, c'était la Nuit qui, en cherchant le Chaos à tâtons pour l'embrasser, griffait son mari sur le nez.
Et alors le Chaos, à son tour, de fort mauvaise humeur, traitait la Nuit de « grande dinde. »
Cependant, toutes ces petites querelles s'apaisaient encore assez aisément.
Mais un jour, il y en eut une plus grave.
Le Chaos et la Nuit étaient couchés côte à côte et ronflaient comme deux bienheureux.
A minuit et demi, le Chaos, réveillé par un cauchemar dans lequel il voyait tous les kiosques du boulevard rentrer en terre au fur et à mesure qu'il s'en approchait, se leva vivement et se mit à chercher quelque chose sous le lit.
Il avait beau faire, il ne trouvait rien. Impatienté, il donne un grand coup de poing sur l'éclredon en disant :
— Où donc l'as-tu mis?...
La Nuit, réveillée en sursaut, répond :
— Mais... au pied... à gauche... comme d'habitude.
— Je te dis qu*il n'y est pas !...
— Je te dis que si...
— Je te dis que non !...
Pour couper court à l'incident, la Nuit se lève, passe un jupon et se met à son tour à passer et repasser son bras sous la couchette.
Encore à moitié endormie, elle met la main sur quelque chose de creux et le passe au Chaos en lui disant d'un ton désagréable :
— Tiens!... le voilà... tu ne sais jamais rien trouver. Le Chaos prend l'objet et le rejette aussitôt en répondant avec humeur :
— Ce n'est pas ça... c'est mon soulier!...
Alors ils se remettent à chercher tous les deux, toujours sans voir clair, bien entendu.
En tournant le pied droit du lit, le Chaos s'emberlificote clans les jambes de la Nuit qui était venue du même côté. .
Se sentant tomber, il veut se retenir et s'accroche à une chaise. Il tombe avec la chaise, entraînant avec lui les matelas auxquels il essaie de se cramponner.
Le poids des matelas fait chavirer le bois de lit qui tombe sons dessus dessous et recouvre les deux époux enchevêtrés et furieux.
En essayant 'de se dégager, le Chaos et la Nuit s'entortillent dans les draps, entrecroisent leurs bras et leurs jambes qu'ils ne peuvent plus parvenir à démêler, s'injurient, se distribuent des renfoncements, se tirent
les cheveux, se donnent mutuellement des noms ter ribles, etc., etc.
Bref, tout s'explique. La Nuit se souvient qu'elle a mis le matin l'objet en question sur l'étagère du buffet de la salle à manger en faisant le ménage. Elle va le chercher, et les deux époux se réconcilient séance tenante.
Mais l'effet de cette mêlée horrible, qu'un peu de clarté eût pu conjurer, n'en était pas moins produit.
Et neuf mois après, la Nuit mettait au monde un petit monstre à l'œil hagard, aux lèvres blêmes, aux cheveux hérissés, dont le premier cri, en sortant du sein de sa mère, fut un juron de bonapartiste décavé.
C'était la Discorde.
L'enfant grandit en méchanceté et en laideur. Son seul plaisir était de nuire et de semer la haine partout.
Elle troublait les ménages en introduisant la jalousie dans le cœur des époux les plus constants.
Elle apportait la défiance dans les associations commerciales, pour amener des procès acharnés.
Elle faisait surgir par douzaines des prétendants à tous les trônes, afin de livrer les peuples aux horreurs de la guerre civile.
Elle insinuait aux pauvres que les riches se moquaient de leur misère en mâchonnant leurs cure-dents, et aux riches que les pauvres n'attendaient que la rentrée de M. Thiers aux affaires pour les piller cle fond en comble.
A son" tour, la Discorde eut ies enfants,
Elle en eut beaucoup et tous vécurent, ce qui n'étonnera personne, quand l'on saura que ces rejetons furent la Faim, la Douleur, l'Ingratitude, le Meurtre, les Disputes, la Fraude, l'Injustice, le Parjure, etc., etc.
Sans compter la Jaunisse, le Dépit, la Rancune, les Coups d'Etat et la Colique.
Du reste, la Discorde avait des fréquentations en rapport avec ses goûts.
Elle était au mieux avec l'Amour, dînait souvent chez Mercure et se promenait sans cesse bras dessus bras dessous avec Mars.
Ces trois dieux, à eux seuls, lui fournissaient pas mal d'ouvrage avec leurs rivalités galantes, financières et guerrières.
La Discorde ne tarda pas à se rendre insupportable dans l'Olympe avec sa manie de chercher à brouiller tout le monde au moyen de cancans, de médisances et de lettres anonymes.
Nous avons raconté, dans le chapitre de cet ouvrage consacré à Vénus, la scène sans nom que cette détestable déesse avait provoquée lors des noces de Pelée
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAHRESQUE
et de Thétis, en jetant sur la table du festin une pomme destinée à « la plus belle. »
Tous les jours elle inventait des tours dans ce goùt-là pour faire se prendre aux cheveux ou se couper la gorge les déesses et les dieux au milieu de qui elle vivait.
Un matin, elle rencontrait Junon, et lui disait avec surprise :
— Tiens !... ce n'est donc pas vous, ma chère! que je viens de voir avec votre mari dans un nuage de remise qui allait au pas, autour de la cascade du bois de Cythère?...
Le soir, Jupiter et Junon avaient une scène à tout casser.
La nuit elle prenait un morceau de craie et allait écrire sur la porte cle la nuée de Vulcain, en ayant le soin d'imiter les déliés de Mars :
Le lendemain, au conseil des ministres, Vulcain et Mars s'attrapaient et se disputaient comme des cochers de fiacre.
Un autre jour, elle glissait dans le jeu de bésigue de Mercure et de Bacchus huit dames de pique et huit valets de carreau.
Alors les deux joueurs annonçaient le cinq cents en même temps et se flanquaient réciproquement les cartes à la tète en se traitant de grecs.
Enfin, il n'était pas de minute que la Discorde ne jouât quelque tour indigne.
Vulcain est un vieux cocu!...
Outré de tant cle méchanceté, Jupiter prit le parti de la chasser de l'Olympe.
Sûre qu'elle trouverait du travail partout, la Discorde ne s'alarma pas de cette disgrâce.
Elle fit ses paquets, quitta le Ciel et se dirigea vers la Terre, où elle ne tarda pas à arriver sous les traits d'une belle-mère.
Aussitôt que la Discorde, chassée de l'Olympe à cause de son mauvais caractère, fut arrivée sur la terre, elle se mit de suite à l'ouvrage, et recommença ici-bas, en grand, ce qu'elle avait fait là-haut.
Elle trouva comme toujours un auxiliaire puissant dans l'Ignorance, et des alliés dévoués dans les hommes qui avaient pour spécialité cle faire leurs choux gras de l'imbécillité des autres.
Aussi se lia-t-elle étroitement avec eux. Tous y trouvaient leur compte :
Eux, parce que la Discorde les aidait à conserver leurs privilèges et à faire des coups d'Etat à la faveur du désordre;
Elle, parce que les gouvernants lui fournissaient l'occasion d'organiser de splendides mêlées intestines ou étrangères, ce qui était son bonheur.
Cette sainte alliance produisit des maux sans nombre qui désolèrent l'humanité et la désolent encore.
C'est à la Discorde que les peuples ont dû toutes les guerres depuis Troie jusqu'à Sedan, sans compter le courant.
Depuis quelque temps, cependant, la Discorde semble un peu inquiète de son avenir*
On parle beaucoup d'une nouvelle déesse dont on dit le plus grand bien et qui aurait reçu pour mission d'éteindre complètement, dans un temps donné, la torche que secoue sur l'humanité l'implacable associée de l'Ignorance.
Cette déesse, c'est l'Instruction.
Fille de Minerve et de Thémis, ayant pour parrain le Droit et pour marraine la Liberté, très chaudement protégée par d'honnêtes personnes au nombre desquelles : la Vérité, le Progrès et la Libre-Pensée, la jeune déesse Instruction, dont le monde entier s'occupe beaucoup depuis quelque temps, parait appelée à devenir bientôt fort désagréable à la Discorde et à ses amis.
Elle n'est point encore arrivée à un développement suffisant pour abattre dès aujourd'hui ses ennemis naturels.
Mais on en espère beaucoup.
Après de cruelles convulsions qui ont failli lui coûter la vie, un des plus beaux et des plus généreux pays du monde s'est tout à coup épris d'elle et lui voue depuis quelques années un véritable culte.
Aussi, il faut voir quels yeux furibonds font à la nouvelle venue les hommes noirs, blancs et verts qui depuis tant de siècles avaient mis Y Ignorance en Société anonyme et s'en étaient partagé toutes les actions, qui leur produisaient de si beaux dividendes!...
Par tous les moyens possibles ils cherchent |à déconsidérer la pauvre petite.
Ils prétendent que ce n'est qu'une infâme sorcière née du cloute, de l'athéisme et qui détruira la foi dans le cœur des hommes.
Dernièrement, ils ont fait mieux.
Reconnaissant qu'ils ne pourraient parvenir à perdre la déesse Instruction dans l'esprit public, ils ont demandé et presque obtenu un monopole qui leur permettra, — ils le croient, du moins, — de la former euxmêmes.
Ils espèrent ainsi la faire servir exclusivement à leurs intérêts.
Ce petit triomphe n'est pas aussi inquiétant qu'il peut le paraître au premier abord.
La jeune déesse n'a pu s'opposer à ce qu'on lui donnât cette tutelle, parce que, pour le moment, elle est encore mineure.
Mais l'époque de sa majorité ne tardera pas à sonner, et nul doute qu'à ce moment son premier soin ne soit d'envoyer lestement promener les Basile qui se sont faits ses Bartholo, en leur laissant même sur le dos les immenses frais de chaînes, de serrures et de verrous de sûreté qu'ils s'étaient hâtés de faire pour mieux l'enfermer chez eux.
Libre alors, elle se dirigera elle-même à son gré vers le véritable but qu'elle s'est fixé.
Et ce sera à cette heure tant désirée que nous la verrons apparaître clans toute sa majesté, semant partout à flots sa bienfaisante lumière, inondant de clarté l'œuvre souterraine des oppresseurs de l'humanité, dissipant les malentendus qui divisent les nations et les font s'entr'égorger au profit d'une poignée d'ambitieux et d'intrigants, renversant les frontières, culbutant les rois, réconciliant les peuples et préparant enfin la venue de la grande harmonie universelle.
Ce jour-là, la Discorde fera un nez énorme.
Car elle sera frappée dans la partie la plus importante de son sacerdoce.
Et il ne lui restera plus à exploiter que des sujets subalternes, et à attiser que des querelles de dix-septième ordre.
Elle sera forcée de se contenter de susciter des disputes dans les ménages, en décousant clandestinement pendant la nuit les boutons de chemise du mari, ou en
jetant trois grosses poignées de sel gris dans les lentilles en train de cuire;
De faire se prendre aux cheveux deux cabotines de petit théâtre, parce qu'un auteur de féerie aura indiqué pour l'une un rôle trop court et pour l'autre une jupe trop longue ;
De voir se colleter sur le paillasson d'une cascadeuse deux gommeux payants, ^trompés pour un troisième qui ne paie pas;
D'assister aux prises de bec entre héritiers à l'ouverture des testaments;
Etc., etc.
Mais tout cela sera bien maigre pitance pour une déesse accoutumée depuis tant de temps à ne se déranger que pour des tueries de trois cent mille hommes.
L'Espagne même lui aura échappé en vendant à la livre aux vieux papiers les dernières douzaines de ses pronunciabsiuthos .
Ainsi soit-il !...
Pour le moment, et pendant qu'elle jouit de son reste, la Discorde est représentée sous les traits d'une portière dont la fille vient d'être refusée aux examens du Conservatoire.
Elle est coiffée de serpents qui s'entrelacent en sifflant, comme s'ils assistaient à une première d'un drame de Xavier de Montépin.
D'une main, elle tient une torche qu'elle promène autour d'elle, en l'agitant de façon à ce que les flammèches viennent allumer la haine et la colère dans le cœur des belles-mères et de leurs gendres, des cochers de fiacre pris dans les embarras de voitures et des impératrices régentes sur le retour.
De l'autre, elle tient un poignard et une couleuvre, touchants emblèmes de la fraternité humaine.
Et regrette de n'en point avoir une troisième pour brandir sur le monde :
Les tenailles cle la sainte Inquisition ;
Le bidon à pétrole de la Commune;
Et le casse-tète du bonapartisme.