CASTOR ET POLLUX
Castor et Pollux étaient tous deux fils de Léda, reine de Lacédémone et femme de Tyndare.
Mais il y avait entre les deux frères une petite nuance : Castor avait simplement pour père Tyndare, le mari de sa mère, et n'était par conséquent qu'un mortel ordinaire.
Tandis que Pollux était fils de Jupiter — de Jupiter que nous retrouvons partout où il y avait un cocu à faire — ce qui, en qualité de fils de dieu, lui assurait le don d'immortalité.
Il n'est pas sans intérêt de relater ici dans quelles
conditions Léda, femme de Tyndare, avait manqué à ses devoirs.
Un jour qu'elle se baignait dans l'Eurotas, elle fut aperçue par Jupiter qui se dit tout de suite. .. ce qu'il se disait invariablement en pareille circonstance.
Seulement, lui toujours canaille, il avisa au moyen cle se présenter devant Léda sans l'effrayer.
A cet effet, il s'entendit avec Vénus — dont l'intermédiaire en cette occasion ne fut pas très propre — et tous deux jouèrent la petite comédie suivante :
Vénus, après s'être enveloppée dans une peau d'aigle, fit semblant de poursuivre, en poussant des cris féroces, Jupiter qui s'était lui-môme glissé dans une peau de cygne.
L'un traqué par l'autre, ils arrivèrent — comme par hasard — près cle Léda en train de faire sécher son peignoir sur l'herbe en lisant le Gtl Blas du dimanche (Jupiter avait toutes les chances).
La belle baigneuse, en apercevant le tendre oiseau sur le point d'être saisi par l'aigle, ne put retenir un mouvement d'épouvante.
— Oh! la pauvre bête!... s'écria-t-elle... viens près de moi, mon trognon!...
Jupiter ne se le fit pas dire deux fois et se réfugia clans
les bras de Léda pendant que Vénus s'envolait et allait changer de costume en pensant tout bas : — Tu vas voir, ma biche, quand l'oiseau va muer...
En effet, Lécla ne tarda pas à s'apercevoir que ce cygne avait la reconnaissance un peu libre et qu'il comprenait le droit d'asile dans son sens le plus étendu.
Mais quand elle fit cette découverte, il n'était plus temps pour elle d'écbapper à ce guet-apens olympérial. Et l'on prélencl même qu'il était déjà un peu tard pour qu'elle pût le regretter.
Malgré l'inégalité de leur sort — puisque Castor était mortel et que Pollux ne l'était pas — les deux frères se lièrent de la plus étroite affection et accomplirent en collaboration de véritables exploits.
Dans un combat, Castor périt. Pollux, inconsolable, supplia Jupiter son père de lui permettra de partager son immortalité avec Castor. *
Jupiter, qui n'était pas très fort en arithmétique, fut d'abord violemment interdit par cette supplicjue.
Une chose qui ne doit jamais finir lui paraissant hor-
riblement difficile à diviser en deux morceaux égaux,
il se demanda longtemps comment il allait faire pour partager l'immortalité de Pollux en deux parts.
Désespérant d'y parvenir par l'algèbre — dont il ne connaissait d'ailleurs pas le premier mot — il chercha à faire le partagea l'aide d'une grande balance.
Dans le plateau de Pollux, il plaça cinq cents millions de siècles à vivre, et en mit autant dans le plateau de Castor.
Il continua ainsi pendant trente années sans boire, manger, ni dormir. Mais il avait beau prendre dans l'immortalité de Pollux des milliards de milliards de
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAKRESQUE
siècles pour les partager entre les deux frères, il ne pouvait arriver au fond du sac.
Fatigué d'employer un moyen qui ne le menait à rien, il envoya la balance au diablo et dit à Castor et à Pollux :
— M'embêtez tous les deux, savez-vous, n... de D. .. avec vos histoires !... Peux pas venir à bout de faire ce
compte-là, moi !... Je vous autorise à vivre chacun votre tour... Partagez-vous ça comme vous voudrez...
En effet, depuis ce jour, Castor et Pollux passèrent alternativement, en faveur l'un de l'autre, de la vie à la mort.
Pollux, par exemple, passait une quizaîne do jours sur la terre; puis, quand il pensait que Castor devait
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARUESQUE
commencer à s'ennuyer, il se tuait pour que son frère pût venir prendre sa place.
Quelques jours après, Castor lui rendait le même service. Si bien qu'à eux deux ils s'arrangeaient de façon à voir à peu près toutes les premières représentations importantes.
Ils faisaient, d'ailleurs, mutuellement, dans ce partage à l'amiable, assaut de délicatesse.
Quand il y avait quelque chose d'amusant à voir sur la terre, celui qui était de semaine se dépêchait de mourir, afin que l'autre pût venir jouir du spectacle de cette chose intéressante.
De même, quand le séjour de la terre était ennuyeux.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARRK SQUE
celui qui était de service y prolongeait son séjour pour que l'autre n'y passât que des instants agréables.
C'est ainsi que pendant tout un hiver on vit Pollux s'arranger de façon à être vivant les jours d'Opéra et à mourir les jours d'Italiens, parce qu'il avait cru remarquer que Castor aimait beaucoup mieux entendre chanter en auvergnat qu'en français.
De son côté, Castor cédait la place à Pollux les jours d'Opéra, persuadé que son frère préférait la Krauss à la Patti.
Ce ne fut qu'à la fin de la saison qu'ils découvriront, par hasard, que tous deux s'étaient mortellement ennuyés croyant s'obliger réciproquement.
Castor ne pouvait pas sentir la musique italienne et Pollux en raffolait.
En apprenant cette nouvelle, Jupiter, vexé de l'usage assez idiot que les doux frères faisaient de leur demiimmortalité, les changea en astres et les plaça chacun dans un coin du firmament où, sous le nom — pas mal daim —de Gémeaux, ils forment deux constellations,
dont l'une se couche lorsque l'autre se lève, en sorte qu'elles ne paraissent jamais ensemble à l'horizon.
Depuis cette époque, Castor et Pollux courent l'un après l'autre sans pouvoir jamais se rejoindre, ni môme s'apercevoir, puisqu'ils sont toujours séparés par la terre.
Voilà des siècles et des siècles que cela dure, et ni l'un ni l'autre n'a encore eu l'idée, voyant qu'il ne rejoint pas son frère en courant devant lui, de se retourner brusquement et de courir en sens inverse pour aller à sa rencontre.
Très probablement, quand cet avis leur parviendra, ils s'empresseront de le mettre à profit, et exécuteront tous deux en même temps le mouvement indiqué, ce qui reviendra exactement au même.
BELLÉROPIION
Bellérophon était fils de Glaucus, roi d'Epire. Désespéré d'avoir, par maladresse, tué son frère à la chasse, il se sauva et alla se réfugier à la cour de Prœtus, roi d'Argos.
Or, il arriva que Sténobée, femme do Prœtus, s'éprit
liliANDE MVTHOLOGIE TINTAMAKHKSQUE
de Bellérophon et lui proposa net sa main et sa couronne s'il voulait d'abord assassiner Prœtus, son hôte.
Belléropbon; qui avait des principes, fut saisi d'une telle indignation qu'il répondit avec noblesse à Sténobée :
— Sale gadoue !...
Sténobée ne fît ni une ni deux; elle accusa publiquement Belléropbon d'avoir voulu tuer Prœtus; ut celuici — naturellement — tourna sa fureur contre son protégé, sans même vouloir l'écouter.
Nous ne voudrions certainement pas être accusé de
donner de mauvais conseils aux célibataires vertueux qui sont reçus intimement clans les ménages.
Mais il nous est bien diflicile de ne pas remarquer que, depuis que nous épluchons les histoires anciennes, voilà au moins la cinquantième fois que nous voyons le célibataire vertueux reçu intimement dans les ménages être le dindon de sa vertu.
C'est invariable : chaque fois qu'une femme mariée dit à un célibataire vertueux : Veux-tu que nous encornifistibulions mon mari? et que le célibataire vertueux aie malheur de répondre: Ah/... non ; ce ne serait pas délicat.'.. on est sûr de voir la femme mariée se précipiter le soir sur le carré, à la rencontre de son mari rentrant de son bureau, pour lui crier :
— Eh bien ! il est propre, ton ami Alfred!... Croiraistu qu'il vient de me proposer de m'enlever!...
Et l'on est sûr de voir le mari traiter Alfred comme un paltoquet, sans jamais avoir l'idée de se demander si le malin proverbe: « C'est la poule qui crie la première qui a fait l'œuf » ne pourrait pas s'appliquera sa femme.
Bref — et comme nous le disions tout à l'heure, — nous ne voudrions pas, pour tout au monde, être accusé de donner de mauvais conseils aux célibataires vertueux, qui... etc., etc..
Mais, comment eussions-nous pu résister au désir de
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAMIKSQUE
constater que les célibataires vertueux qui résistent sont toujours beaucoup plus maltraités que ceux qui ne résistent pas, sans compter qu'ils mécontentent tout le monde autour d'eux, ce qui est tout à fait le contraire de ce que font les autres.
Bien entendu, nous ne voudrions pas être accusé de donner aux célib... etc.. etc..
Seulement, nous devions leur mettre impartialement sous les yeux, en regard des horions inévitables que la vertu procure, les avantages non moins sûrs d'une aimable canaillerie.
Cela dit en passant, car nous ne voudrions pas — l'âme de Villemessant nous en est témoin !... — être accus... Da Capo.
Revenons à Bellérophon.
Comme nous l'avons vu, il s'était réfugié chez Prœtus, et les lois de l'hospitalité défendaient naturellement à ce dernier d'attenter à la vie de son hôte.
Mais les lois de l'hospitalité ont cela de commun avec les billes de billard, qu'on les tourne.
Prœtus s'en souvint. Tenu par l'honneur do ne pas toucher à un cheveu de Bellérophon, son hôte, il l'envoya auprès de Jobalte, son beau-père, avec une lettre
de recommandation clans laquelle il priait Jobalte de faire périr Bellérophon.
C'est fort simple !... et si les lois de l'hospitalité n'étaient pas contentes, c'est qu'elles avaient un fichu caractère.
Cependant, Jobalte, qui était un bourgeois irrésolu, hésita à faire tuer Bellérophon sans rime ni raison.
D'un autre côté, il ne voulait pas contrarier Prœtus son gendre.
Il se décida pour un moyen en biais et engagea Bellérophon à aller combattre l'invincible Chimère, monstre effroyable qui dévastait ses Etats.
Jobalte ne doutait pas un seul instant que Bellérophon fût dévoré par cette Chimère ; mais enfin, ça lui semblait moins dégoûtant que de le charcuter lui-même.
Contre toutes les prévisions, Bellérophon fut vainqueur, Minerve étant venue à son secours en lui prêtant pour le combat le cheval Pégase — lauréat du dernier Derby.
Alors Jobalte, ne sachant plus qu'imaginer pour se défaire poliment de Bellérophon, l'envoya combattre successivement les Lyciens, les Amazones et les Scythes, ses ennemis.
Et jamais Bellérophon ne revenait mort, et toujours il revenait victorieux.
Jobalte se dit un matin :
— Ma foi ... on a vu confier des grands commandements militaires à des généraux qui ne revenaient ni l'un ni l'autre... Ce garçon là me va.
Et au lieu de le faire tuer, comme l'en avait prié son gendre, il lui donna en mariage sa seconde fille.
En apprenant ce dénouement d'opéra-comique, Sténobée, qui était très orgueilleux, s'empoisonna afin que son aventure pût être mise plus tard en tragédie.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAKRESQUE
Bellérophon devait être au comble de ses vœux. Il avait de la fortune, de la gloire, une jolie femme, de belles protections... il semblait que rien ne lui manquât.
Malheureusement, l'ambition le perdit.
Il se crut assez sûr de Pégase — le cheval que lui avait prêté Minerve — pour se faire transporter par lui jusqu'à l'Olympe.
Pégase, en effet, partit au- triple galop, et il était sur le point de passer sous la porte cochère du divin séjour quand Jupiter découvrit la téméraire entreprise de Bellérophon.
Cette familiarité déplut au président de l'Olympe, qui dépêcha contre Pégase un taon dont les piqûres acharnées firent cabrer de douleur le vaillant coursier.
Bellérophon, désarçonne, roula dans l'espace et vint tomber sur la terre en pas mal de morceaux inégaux , jurant, mais un peu tard, qu'il n'entreprendrait plus de voyages en dehors de l'itinéraire — modeste mais sûr — des chevaux de bois.