LEURS
paupérisme non moins dangereux que celui des villes et des manufactures.
Si l’on songe qu'il n'y a plus guère que des familles instables et que le territoire se répartit beaucoup plus en villages à banlieue morcelée{1) qu'en domaines agglomérés, Le Play ne pourra pas passer pour un partisan véritable de la petite propriété.
Voyons maintenant qu’elle opinion il avait de la grande. Renouvelant la confusion que nous avons déjà signalée, Le Play s'occupe beaucoup moins de la grande propriété que des grands propriétaires. En une phrase, il indique que l'influence fâcheuse du partage forcé se retrouve, bien qu'avec une intensité moindre, dans l’organisation des grands domaines ruraux, et tout de suite 1l étudie longuement le rôle social, pour lui très important, des grands propriétaires. C’est parmi eux que doit se former une « pépinière d'hommes d'Eiat, d'hommes de guerre et de magistrats pliés, dès l'enfance, au travail et à l’obéissance, ayant trouvé dans la vie agricole cette expérience qu'aucune école ne saurait donner, imbus surtout de l'esprit de solidarité qui naît de la vie de famille... (2) ». Le grand propriétaire résidant consacre à la localité où se trouve son domaine tout le temps que laissent disponibles ses devoirs publics ; « l’habitation du grand propriétaire est le lieu de réunion accoutumé de toutes les classes de la population, qui y trouvent toujours, selon la condition propre à chacune d'elles, accueil cordial, conseils et services,
(4) Le Play commet une erreur quand il indique que ce système ne se rencontre pas avec les cultures arborescentes: c'est, au contraire, celui de la région viticole de l'Hérault.
(2) La Réforme sociale, p. 394.
protection et assistance... Chacun est pénétré de la pensée que sa condition exceptionnelle lui impose des devoirs qui ne pèsent pas sur les autres hommes (1) ». Ce tableau, candidement optimiste, ne s'applique pas au propriétaire non résidant ; celui-ci prive la population et se prive lui-même de tous les avantages énumérés.
Il suffit d'indiquer l'opinion de Le Play pour qu'on se souvienne de l'avoir entendu répéter dans bien des conversations et pour qu’on se rende compte qu’elle persiste encore dans certaines classes de la société.
On comprend maintenant pourquoi nous avons fait à Le Play, dans cette énumération de doctrines, une place que ne justifiait pas l'insuffisance de ses analyses économiques des formes de propriété. Ses vues sont loin de nous paraître exactes et elles n’ont plus un bien grand intérêt aujourd’hui. Nous avons seulement voulu montrer comment elles ont préparé, aggravé une confusion regrettable dans l'étude de la question. Cette façon de juger de la valeur des formes de propriété par leur influence sur la société encombrera longtemps l’étude économique que l’on avait à faire. Encore aujourd'hui, la défense ou l'attaque de certaines catégories de propriétés foncières s'expliquent au fond par le jugement que les auteurs portent en eux-mêmes sur la valeur politique des classes de propriétaires correspondantes, alors qu'il y a deux aspects d’un problème qu'il faudrait discuter et étudier séparément.
(4) La Réforme sociale, p. 391.