KARL MARX ET LE PROGRAMME AGRAIRE DU PARTI OUVRIER FRANÇAIS
Deux faits caractérisent la période qu'il nous reste à étudier : le développement des recherches statistiques et l'intervention très profitable des théoriciens socialistes dont nous allons d’abord rendre compte.
De nouveau, il y a une douzaine d’années, des discussions. passionnées viennent troubler les études scientifiques et désintéressées, car deux partis politiques croient l’un et l’autre trouver, à propos de la question des rapports entre les grands domaines et les petites propriétés paysannes, l’occasion favorable pour se combattre. Du jour où la doctrine socialiste proclame la nécessité de transformer la propriété individuelle en propriété collective, les économistes libéraux lui opposent la résistance des petits propriétaires des campagnes. D’autre part, quand le parti socialiste se propose d'étendre aux paysans sa propagande électorale, il est amené à indiquer quelle attitude il compte prendre vis-à-vis d'eux et à chercher les moyens de les gagner à sa cause. Cette entrée des socialistes dans le débat amène des oppositions d'opinions, des discussions de faits dans les revues et les livres, et les controverses se poursuivent jusqu’au Parlement
Ce qu’il ya d'intéressant dans les recherches nouvelles, c'est que sous l’influence des théories de Karl Marx on ne considère plus seulement la question comme un problème théorique et général que l’on peut étudier aussi bien en France sous l’ancien régime ou au second Empire qu'en Angleterre au début du XIX° siècle. De plus en plus on se rend compte queles réponses devront varier suivant les époques, suivant les pays et suivant les productions. D'autre part, — maintenant que l’on a des statistiques grâce auxquelles on essaiera de vérifier ou de combattre par des chiffres la loi marxiste de l'accumulation des capitaux en quelques mains, — on étudie les rapports des diverses formes de propriété entre elles, on cherche à déterminer l’action de la concurrence des unes sur les autres, on essaie de connaitre l’état de la répartition du sol et les variations dans le temps de cette répartition. Ce n’est plus le problème de la valeur des diverses formes culturales, que l’on veut poser, comme si l’on pouvait espérer organiser la production agricole suivant le mode que cette recherche théorique aurait fait envisager comme préférable. On n’a plus cette idée que la société peut se transformer au gré des réformateurs et l’on est plutôt porté à étudier les faits pour tâcher de deviner ce qu’ils promettent ; on essaie de dégager les tendances de l’évolution à laquelle on assiste. A quelles époques le morcellement s'est-il accéléré ou ralenti? Peut-on aujourd'hui noter une concentration de la propriété, une reconstitution de grands domaines ou, au contraire, faut-il constater une exagération continue du mouvement qui a pulvérisé le sol ? La production agricole a traversé des périodes de crises, quelle à eté leur influence sur les divers modes d'exploitation ? Comme
le roseau de la fable, voit-on la petite propriété plier, courber la tête, puis se redresser alors que la grande ne se relève point? Est-ce au contraire celle-ci qui résiste le mieux et peut le plus longtemps laisser passer l’orage? Dans quel sens la production agricole se transforme-t-elle ? Prend-elle à l’industrie quelque chose de ses procédés ? Des rapports sociaux nouveaux apparaissent-ils ? Est-il possible, par exemple, d’assimiler les paysans journaliers et propriétaires aux prolétaires de l’industrie ?
Voici assez longtemps que l’on discute dans les académies et les sociétés d’économistes, que dans les livres on oppose des théories contradictoires ; c’est aux faits et aux chiffres qu'il faut maintenant demander des réponses que l'analyse théorique a été impuissante à fournir. Malheureusement les statistiques et les études de faits restent insuffisantes. C'est seulenent une orientation nouvelle dans les recherches que nous voyons se dessiner et qu'il faut poursuivre encore patiemment.
Ce qui rend les idées de K. Marx touchant notre étude assez difficiles à exposer, c’est qu’elles sont dispersées dans plusieurs ouvrages(1), mais jamais réunies en un exposé d'ensemble, qu'elles se présentent d'une façon incidente et liées à des théories générales.
(4) Le Manifeste communiste (1847). — La lutte des classes en France (1850).— Le XVIII Brumaire de Louis Bonaparte (1852). — Le Capital, premier volume (1867).— Le Capital, troisième volume (1885).
Elles sont très importantes à déterminer cependant, car elles renouvellent la position du problème ; elles sont le point de départ des études de Vandervelde et de Kautsky que nous croyons pouvoir considérer comme les plus importantes qui aient paru sur la question. Marx irès certainement n’avait écrit qu'après avoir soigneusement observé un grand nombre de faits historiques ; surtout il avait réuni une masse de documents pour se préparer à écrire sur la rente foncière ; mais cependant ses idées concernant l’organisation dela production agricole paraissent être surtoutune extension de celles qu'il s'était faites surlaproduction industrielle. Les exemples historiques qu'il donne pour soutenir ses affirmations théoriques sont plutôt des illustrations que des démonstrations. Il appartiendra à ses successeurs de vérifier dans les faits la valeur des hypothèses marxistes. On risque donc, en réunissant des passages écrits à différentes époques et qui se rattachent à des propositions d'ordre divers, de mal interpréter la pensée de Marx; c'est là un danger dans lequel nous tomberions certainement si nous séparions absolument les points qui nons intéressent de l’ensemble de là théorie à laquelle ils sont intimement unis. Il nous paraît donc indispensable de rappeler les deux lois : lutte des classes et concentration capitaliste, qui sont à la base de l'explication marxiste. Mais une simple indication doit suffire.
L’effort essentiel de Marx a été d'établir l'existence dans la société d’une opposition de classes qui a son origine dansles formes de production. Laplace quechacun occupe dans la production détermine sa condition sociale et ses intérêts dans la répartition. L'ensemble des hommes de même condition constitue une classe et
les classes entrent en lutte à cause des intérêts contraires qu’elles ont ; les antagonismes de classes, au début très confus, se sont simplifiés dans la société moderne. I n'y a plus aujourd'hui que deux camps ennemis, deux classes directement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. La bourgeoisie est le produit d'un long développement, de toute une série de révolutions dans le mode de production et les moyens de communication. Son rôle, profondément révolutionnaire, a été d’abattre la féodalité; mais en même temps elle a engendré l’ouvrier moderne, le prolétaire, qui doit lever contre elle les armes qu’elle-même a forgées. Dans ce prolétariat qu’elle à constitué tombent tour à tour les classes moyennes d'autrefois, pelits industriels, commerçants et rentiers, artisans et paysans. En même temps, une distinclion profonde s’est produite entre les villes et les campagnes, entre l’industrie et l’agriculture. « La bourgeoisie a fait la ville maitresse souveraine de la campagne. Elle a créé des villes énormes, elle a multiplié le peuple des villes infiniment plus que la population des campagnes, et elle à ainsi arraché une part importante de la population à la stupidité de la vie rurale. » Be même elle a mis les peuples de paysans dans la dépendance des peuples de bourgeois. « Une nouvelle division internationale, imposée par les sièges principaux de la grande industrie, convertit une partie du globe en champs de production agricole pour l’autre partie, qui devient par excellence le champ de production industriel. » (1)
La deuxième loi qui dirige l’évolution sociale, c’est
(4) Manif. comm., $$ 5, 18, 10.— Capital, 1* vol., ch. XV p. 195.
la concentration des richesses en un petit nombre de mains. Cette centralisation de moyens de production, celte concentration de capitaux, ne se fait pas d’une marche régulière, sans hésitation ni déviation. « De gros capitaux lentement accumulés se fractionnent, à un moment donné, en plusieurs capitaux distincts, par exemple, à l’occasion d’un partage de succession chez des familles capitalistes. La concentration est ainsi traversée et par la formation de nouveaux capitaux et par la division d’anciens. » On peut voir d’un côté une concentration croissante, de l’autre la dispersion et la multiplication des foyers d’accumulation et de concentration relatifs. Les gros capitaux battent les petits dans la guerre de concurrence qui se fait à coups de bas prix. La concurrence est plus active aux sphères de la production dont la grande industrie ne s'est pas encore emparée, elle se termine toujours par la ruine d'un bon nombre de petits capitalistes dont les capitaux périssent en partie et passent en partie entre les mains du vainqueur. Le crédit est, d'autre part, un aide puissant pour ce mode de concentration. «De notre temps, la force d’attraction entre les capitaux individuels et la tendance à la centralisation l’emportent plus qu’à aucune autre époque.» L'accumulation est accélérée par la centralisation des capitaux au moyen des sociétés par actions, qui étend et précipite les changements dans la composition technique du capital. «Les gros capitaux improvisés par la centralisation se reproduisent comme les autres, mais pius vite que Îles autres, et deviennent ainsi, à leur tour, de puissants agents de l’accumulation sociale. » (1) Ayons soin de
(1) Manif. comm., $ 11. — Capital, 1* vol., chap. XV, pp. 275 et 276.
ne pas prendre ces propositions comme des lois ayant produit leur plein effet et dont on puisse vérifier l'exactitude par une simpleconstatation dela réalité. Marx a seulement voulu donner le schéma d’une évolution historique à laquelle nous assistons, qui est arrivée à son terme en certains pays pour quelques branches de la production économique, mais qui, ailleurs, est seulement encours d'action ou n’est même pas commencée. À chaque époque, à chaque pays de faire le point pour savoir à quelle étape de la route il se trouve. Particulièrement dans l’agriculture, la constitution d’une classe de capitalistes et d’un prolélariat et la concentration des exploitations sont moins nettes que dans l’industrie. Les paysans ne constituent pas encore une classe au même degré que les ouvriers ; ils font partie de la «petite bourgeoisie », de ces classes moyennes qui tombent dans le prolétariat, mais qui se refusent à le reconnaitre et résistent au mouvement quiles entraine (Manif. comm. $S 18 et 26°. « Leur mode de production les isole les uns des autres au lieu de les amener à un commerce réciproque. » « Seul un lien local réunit les paysans parcellaires ; la similitude de leurs intérêts ne crée pas de communauté, d'unité nationale et d'organisation politique entre eux.» (1)
Quant aux effets de la loi de concentration appliquée à l’agriculture, ce sera surtout aux successeurs de Marx de rechercher ce qu'ils sont.
Essayons maintenant de voir comment Marx a répondu aux divers points d'interrogation que pose notre étude. Encore une fois rendons-nous compte que
(1) Le XVIII Brumaire, pp. 346 et 347.
la question se présente pour lui tout autrement que pour les économistes que nous avons déjà étudiés. Il ne s’agit pas de chercher quelle forme d'exploitation du sol : grands domaines ou propriété paysanne, il faut préférer dans notre système économique actuel. Cette idée de préférence entre des institutions économiques est, d’ailleurs, tout opposée à la méthode marxiste, qui se contente de constater impassiblement les tendances de l’évolution historique. Marx n’a pas à choisir entre deux modes de production également destinés à disparaître et sa critique porte librement sur l’un et sur l’autre. D'autre part, la distinction qu'il établira entre les diverses classes de propriétés ne sera pas basée seulement sur leur différence de superticie, mais sur ce fait que les unes emploient des salariés et appartiennent ainsi au mode capitaliste, que les autres, qu'il considère comme une survivance d’un mode de production dépassé, sont exploitées par celui même qui possède le sol, et qui correspond aujourd’hui dans la production agricole à ce qu'était dans l'industrie médiévale l’artisan possesseur de ses outils et travaillant pour son compte.
Etudions d’abord la petite propriété. En voici la définition : «Dans le système de la propriété parcellaire, le paysan est propriétaire de la terre qui est son instrument de production principal, l'élément indispensable pour qu’il puisse appliquer son capital etson travail. Il ne paye pas de fermage, et la rente n'est plus une forme spéciale de la plus-value ». (1) — Sous quelles conditions ce mode de production s’organise-t-il ? Il faut évidemment que soit admise l'appropriation indi-
(4) Capital, IT, 11, p. 401.
viduelle de la terre, il faut encore que la population des champs soit beaucoup plus dense que celle des villes, c’est-à-dire que la production capitaliste soit. relativement peu développée et que la concentration du capital n’existe encore dans aucune branche de production ; il faut enfin que la vie rurale soit Ja règle pour l'immense majorité de la population et que ce soit le travail isolé et non le travail social qui prédomine.
Le régime de petite propriété est caractérisé par le fait que la plus grande partie des produits de la terre est consommée directement par ceux qui l’exploitent et qu'une petite partie seulement est envoyée comme marchandise au commerce des villes. L'exploitation de la propriété parcellaire présente, en outre, cette particularité de n'être «limitée n1 par le profit moyen du capital ni par la rente, le paysan étant à la fois petit capitaliste
-et propriétaire foncier. Comme petit capitaliste, il n’a à tenir compte que du salaire qu'il se paie à lui-même, après déduction des frais proprement dits ; aussi longtemps que le prix du produit couvrira ce salaire — et celui-ci descendra souvent jusqu’au minimum — il cultivera sa terre... Il est vrai qu’il doit prendre en considération l'intérêt du prix d’achat de la terre qui, lorsque celle-ci est grevée d’une hypothèque, doit être remis à une tierce personne ; mais cet intérêt peut être payé par la partie du sur-travail, qui dans le régime capitaliste constitue le profit. » Il en résulte qu’ « une partie du sur-travail des paysans travaillant dans les conditions les plus défavorables, est remise gratuitement à la société et n'intervient pas pour déterminer ni le coût de production ni la valeur. Cette infériorité du prix est donc une conséquence de la pauvreté des
producteurs et nullement de la productivité de leur travail. » (1) «Ce qui ruine actuellement le paysan français, c'est sa parcelle même, la division du sol, la forme de propriété que Napoléon consolide en France. » (2) En une phrase, Marx résume fortement les inconvénients principaux de ce système : «La propriété parcellaire exclut de par sa nature, le développement des forces productives sociales et des formes sociales du travail, c’est-à-dire la concentration des capitaux, l'élevage en grand du bétail et l’application progressive de la science. Elle rencontre comme ennemis l'usure et l'impôt qui l’appauvrissent; en outre, la dépense du capital qu'elle doit s'imposer pour acheter la terre, l’empêchent de faire des avances suflisantes pour la culture. Elle est caractérisée par l’éparpillement à l’intini des moyens de production et l'isolement des producteurs eux-mêmes, le gaspillage outré des forces humaines, la dégradation progressive et le renchérissement des conditions de production. Les années fertiles lui sont funestes. » (3) Ce régime industriel exelutladivision du travail et le machinisme. « I n’est compatible qu'avec un état de la production et de la société étroitement borné. L'éterniser ce serait décréter la médiocrité en tout. » (4) Un des inconvénients spécifiques de la petite agriculture combinée à la petite propriété résulte de ce que le paysan doit consacrer u Capital à l’achat de la terre ; cela entraine une diminution du capital qu'il pourrait mettre en
(1) Capital, TI, 11, pp. 402 et 403.
(2) AVALII Brumaire, p. 350.
(3) Capital, I, 11, p. 404.
(4j) Capital, I, ch. XXXII, p. 341. — Voir encore {VZ/7 Brumaire, pp. 346 et 350, et Capital, AK, 11, p. 411.
œuvre dans son exploitation. Ces dépenses réduisent l'importance des moyens de production et font de la petite culture, qui peut difficilement se servir du crédit, la proie des usuriers. Normalement le prix de la terre devrait varier en sens inverse du taux de l'intérêt; mais quand la petite propriété domine, les lois générales du crédit ne sont plus applicables, puisque le petit paysan est à la fois propriétaire et capitaliste. Dans les nations où les petits paysans exploitant en faire valoir direct constituent la plus grande partie de la population la formation du capital est relativement faible. Pour le petit paysan, la possession de la terre étant la condition même de son existence, le prix de la terre augmente excessivement indépendamment des variations du taux de l'intérêt. Vendue en petites parcelles, la terre est aliénée à un prix beaucoup plus élevé que lorsqu'elle est vendue en grandes masses. Le prix de la terre peut s'élever à un niveau tel qu’il rend la production impossible ; toujours il lui trace une limite (1).
Le système de faire-valoir direct et de propriété morcelée domine aux meilleures époques de l’antiquité classique ; on le rencontre chez les peuples modernes comme un résultat de la dissolution de la propriété féodale, en France, par exemple. « Il disparaît sous l’action des circonstances suivantes : la ruine de l’industrie rurale à domicile par suite du développement de la grande industrie ; l’appauvrissement et l’épuisement progressif du sol ; l’accaparement, par les grands propriétaires, des communaux, qui sont le complément indispensable comme l’industrie à domicile, de la propriété parcellaire, et qui sont nécessaires pour
(4) Capital, Il, x, ch. XLVII, pp. 405 et 85.