‹ Grande ou Petite Propriété?Chapitre 19 sur 27 · AIT · texte numérisé non relu

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que le cultivateur puisse élever des bestiaux ; la concurrence de la grande culture et les progrès de l’industrie agricole qui, d’une part, déterminent la baisse des prix des produits agricoles, et qui, d’autre part, entraînent à des avances plus considérables, amsi qu'on le constate en Angleterre dans la première moitié du XVII siècle (1). »

Il n’est guère qu'une chose que l’on puisse dire en faveur de la propriété parcellaire, c’est qu'elle a été un stade intermédiaire, indispensable pour les progrès de la culture. Sous Napoléon, la mise en parcelles du sol fut le complément de la libre concurrence et de la grande industrie des villes encore à son début. La classe paysanne était une protestation générale contre l'aristocratie foncière qui venait d’être renversée. Elle a fourni à la bourgeoisie une défense naturelle contre tout coup de main de ses anciens maîtres. Mais au cours du XIX° siècle, cet accord d'intérêts avec la classe bourgeoise a cessé ; l’usurier de la ville a remplacé le seigneur féodal, l’hypothèque a succédé aux charges féodales ; les paysans sont en opposition avec leurs anciens alliés (2).

Que vaut aujourd'hui, au-point de vue politique, la classe des petits propriétaires ? Nous avons déjà noté son caractère conservateur, la résistance opiniâtre qu'elle oppose à sa chute fatale dans le prolétariat. Elle a encore pour effet de faciliter l’établissement d’une bureaucratie centralisée. « Elle nivelle sur toute la surface du pays les rapports et les personnes. Elle permet par là même à un centre supérieur d'exercer

(4) Capital, TI, 11, p. 404.

(2) Capital, ibid., et XVIII Brumaire, p. 351.

également son influence sur tous les points de cette masse égale (1). » Développant la surpopulation, elle favorise la création de ces fonctions d’État qui constituent une sorte d’aumône respectable. Quant aux deux | idées, le respect du prêtre et la prépondérance de l’armée, dont elle est imbue aux premiers temps de sa formation, elle les abandonne à mesure qu'elle tombe chaque jour un peu plus dans le prolélariat. Déjà elle ne constitue pas une population indépendante. Ces propriétaires fonciers, que l’on qualifie de libres, sont les esclaves de leur terre, et par les impôts la classe capitaliste exploite la classe paysanne. « La petite propriété crée une classe de barbares vivant à moitié en dehors de la société, soumis à toute l’imperfection des formes sociales primitives et à tous les maux et toutes les misères des pays civilisés (2). » Leur rôle le plus important est de constituer le fonds de réserve où la grande industrie, quand elle a épuisé la vigueur des ouvriers qu’elle use à son service, vient retrouver des forces productrices nouvelles (3).

On le voit, la critique marxiste de la petite propriélé est vive et acharnée; il nous semble même qu'elle l’est trop. Il y a cependant beaucoup à en retenir et si nous ne voulons pas dire qu’elle ne renferme que des observations exactes, nous pouvons penser du moins qu’elle est très utile parce qu’elle désigne des points nouveaux sur lesquels doivent porter les recherches.

La grande agriculture n’est pas plus ménagée. On sait que Marx entend par là la production capitaliste

(4) A VZI1 Brumaire, pp. 353 et s.

(2) Capital, LI, LU, p. 441.

(3) Capital, I, ch. X, p. 116.

appliquée à l’agriculture. « La production capitaliste, dit-il dans son premier volume du Capital (1), ne commence en fait à s'établir que là où ua seul maitre exploite beaucoup de salariés à la fois, où le procès de travail, exécuté sur une grande échelle, demande pour l'écoulement de ses produits un marehé étendu.» Déjà avant la période de la grande industrie, on a appliqué la coopération et la concentration des moyens de travail à l’agriculture, il en est résulté des changements grands, soudains et violents dans le mode de produire et, par suite, dans les conditions de vie de la population rurale. Mais l’opposition d'intérêts qui en à été la conséquence s’est produite entre grands et petits propriétaires et non entre capitaliste et salarié. Qu'alors des laboureurs aient été jetés hors d'emploi par des moyens de production nouveaux, par des chevaux, par des transformations de culture, par des moutons, cela a seulement préparé le terrain de la grande agriculture. Comprenons bien la pensée de Marx: la distinction entre grande et petite culture qu'il faut faire aujourd'hui est autrement profonde, essentielle que ne l'était auparavant celle que l’on pouvait établir entre grands et pelits propriélaires (2). Comme la grande industrie, la grande agriculture entraine une transformation dans les modes anciens de production, mais elle n’inaugure pas la coopération des travailleurs agricoles. Celle-ci se retrouve dès l’origine de la civi-

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(2) Marx est donc peu disposé à distinguer les classes de propriétés par leur superficie ; nous avons pourtant trouvé (Capital, I, p. 310), à propos des fermiers irlandais, qu’il range dans les catégories des petits et moyens tous ceux qui ne cultivent pas au-delà de 100 acres, soit 40 hectares.

lisation chez les peuples chasseurs, dans les communautés indiennes, etc.; elle est répandue dans l’antiquité, le moyen âge et les colonies modernes, fondée cette fois sur des rapports immédiats de domination et de servitude, généralement sur l'esclavage. Cependant la forme capitaliste de la coopération est autre. Elle suppose le travailleur libre vendeur de sa force et sous cette forme elle se développe en opposition avec la petite culture des paysans. « En face d'eux, la coopération capitaliste n'apparaît point comme une forme particulière de la coopération ; mais, au contraire, la coopération elle-même comme la forme particulière de la production capitaliste (1) ».

Comment la production capitaliste s’est-elle organisée dans l’agriculture ? Marx n’a pas apporté sur ce point autant de détails qu'il en avait fournis pour expliquer la genèse de la production capitaliste industrielle. Au début de son introduction à l'étude de la rente foncière (2), il nous avertit que l'analyse des formes historiques de la propriété foncière ne rentre pas dans le cadre de son ouvrage et qu’il entreprend son étude sous l'hypothèse « que l’agriculture est dominée, comme la manufacture, par la production capitaliste et qu'elle est exploitée par des capitalistes ne différant essentiellement des autres capitalistes que par la nature de l’élément et le genre de travail salarié auquel ils appliquent leur capital ». Il suppose qu'il rencontre dans l’agriculture comme dans l’industrie des travailleurs salariés, des capitalistes industriels {qui sont ici les fermiers) et des propriétaires fonciers.

(4) Capital, I, p. 145.

(2) Capital, I, 1, p. 189.

Re

(ET n’y aurait rien à changer à la théorie marxiste si les qualités de propriétaire et d’entrepreneur d’exploitation étaient réunies sur la même tête, comme c’est le cas généralement pour le faire-valoir direct des vignobles méridionaux. Il importe seulement de nous rappeler quelle hypothèse domine la théorie que nous allons résumer). Pour que se constitue la classe des fermiers capitalistes, il a fallu que les formes primitives du paiement de la rente foncière, rente payée en travail, rente payée en produits, aient fait place à leur forme dernière, rente payée en argent. Par le fait que le producteur remet au propriétaire le prix d’un produit il est amené à produire des marchandises et non plus seulement des objets de consommation. Cela suppose que l'industrie dans les villes, la production et la circulation monétaire ont atteint un développement assez considérable. La transformation de la rente en nature en rente en argent a pour complément inévitable la formation d’une classe de journaliers ne possédant rien et obligés de louer leurs bras pour de l'argent, mais elle est souvent précédée de la création de cette catégorie de travailleurs. Pendant que cette classe se constitue, les producteurs les plus avantagés sont amenés nécessairement à exploiter pour leur compte des salariés, de même qu’à l'époque féodale les serfs aisés prenaient à leur service d’autres serfs et préparaient ainsi leur transformation en capitalistes. L'ancienne classe des cultivateurs ayant la possession du sol et le cultivant eux-mêmes devient ainsi une pépinière de fermiers capitalistes, dont le développement dépend des progrès de la production capitaliste non agricole et qui s'élève avec une rapidité extraordinaire, lorsqu'elle est favorisée par des circonstances

spéciales. C’est ce qui se présenta au XVI° siècle en Angleterre, lorsque la dépression progressive de l’argent vint enrichir les fermiers, en les faisant profiter au détriment des propriétaires de la duré? excessive des baux (1). Une importante remarque doit être faite, dont les socialistes marxistes aujourd’hui sont amenés à reconnaitre l’exactitude, c’est que « ce n’est pas en une fois et d’une manière générale, mais petit à petit et dans des branches de production spéciales que le capital s'empare de l’agriculture. Il commence non par la culture proprement dite de la terre, mais par l'élevage du bétail, surtout l'élevage des moutons dont le produit principal, la laine, a continuellement, à l’époque où l’industrie se crée, un prix de marché plus élevé que le coût de production » (2).

Sur la valeur économique de la grande propriété, l'opinion de Marx peut se résumer ainsi : Elle a la possibilité d'entreprendre une culture rationnelle, scientifique, elle représente un progrès incontestable dans les méthodes culturales ; elle aboutit cependant au gaspillage des forces produelives du sol parce qu'elle n’a qu'un seul but en vue, l'enrichissement le plus rapide possible des fermiers et des propriétaires. Par l'emploi des machines, qui réduit les frais de main-d'œuvre, la grande agricullure augmente sinon le produit brut, qui peut même diminuer, du moins le produit net, dont elle s'occupe uniquement; par l’utilisation des découvertes scientifiques, au courant des-

(4) Capital, LT, 1, p. 395. — Voir encore Capital, I, ch. XXIX, p. 330, et ch. XX VII, p. 316.

(2) Capital, III, x, p. 398.

quelles elle se tient, tandis que le petit paysan les ignore ou refuse de les essayer, elle accroît la production et la dirige dans le sens que réclame le marché ; elle réalise l'union de l'agriculture et de l’industrie, qui, d’abord unies, se sont développées séparément ; par le crédit, qui lui est facilement accessible, elle augmente encore ses avantages dans la concurrence avec la petite et la moyenne propriété. Mais ces progrès dans la technique agricole ne vont pas sans entrainer de profonds bouleversements dans les populations rurales et de graves inconvénients. Le principal tient à l'introduction des machines. « Si (leur) emploi dans l'agriculture est exempt en grande partie des inconvénients et des dangers physiques auxquels 1l expose l’ouvrier de fabrique, sa tendance à supprimer, à déplacer le travailleur, s’y réalise avec beaucoup plus d'intensité et sans contre-coup », c’est-à-dire sans compensation. « Dans l’agricullure comme dans la manufacture, la transformation capitaliste de la production semble n'être que le martyrologe du producteur. » « Dès que le régime capitaliste s’est emparé de l’agriculture, la demande de travail y diminue absolument à mesure que le capital s'y aceumule. La répulsion de la force ouvrière n’est pas dans l’agriculture, comme en d’autres industries, compensée par une attraction supérieure. (1) » D'autre part, chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès dans l’art de dépouiller le sol; chaque progrès dans Part d'accroître sa fertilité pour un temps un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. La production capitaliste ne se développe qu'en épuisant en

(4) Capital, I, p. 217 et 283.

même temps les deux sources d’oùjaillit toute richesse : la terre et le travailleur {1).

Au point de vue social, elle a pour effet de révolutionner les classes rurales en transformant le paysan propriétaire en salarié ; elle supprime l’industrie domestique, sépare profondément la ville et la campagne, elle provoque l’émigration vers les villes en entretenant une surpopulation (surpopulation relative, caril y à toujours trop d'ouvriers pour les besoins moyens, toujours trop peu pour les besoins excep‘ionnels et temporaires de l’agriculture).

Cependant le régime porte en lui-même les causes de sa disparition. A mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent les avantages de la production capitaliste, « le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices... L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés (2) ». Au gaspillage des forces productives du so] est substituée «la culture consciente et rationnelle traitant la terre comme la propriété éternellement commune, l'instrument inaliénable de l'existence et de la reproduction de toutes les générations qui se succèderont dans l'humanité ».

En somme, les critiques que Marx élève contre les divers modes de culture se ramènent à une critique de l’appropriation individuelle de la terre. On sait quelle est, d'après le Manifeste Communiste, la décision qu'il

(4) Capital, I, p. 218.

(2) Capital, p.342.

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