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sera nécessaire de prendre pour remédier aux maux causés par la propriété individuelle : c'est l’expropriation de la propriété foncière et l’organisation de la culture selon le mode industriel d’après un plan d'ensemble que des armées de travailleurs mettront à exécution {$ 53). Cependant les rédacteurs du Manifeste semblent avoir quelque répugnance à condamner la petite propriété du paysan aussi bien que le grand domaine capitaliste ; elle disparaîtra non de leur volonté, mais sous la pression d’une révolution fatale. Voici, en effet, ce que l’on peut lire au $ 37 du Manifeste : « Quelle est donc cette propriété acquise par le travail, l’activité, le mérite individuels ? Parle-t-on de la propriété du petit bourgeois, du petit paysan, qui a existé avant la propriété bourgeoise ? Il n’est pas besoin que nous l’abolissions. Le développement de l’industrie l’a abolie déjà et tous les jours l’abolit davantage. »
Nous allons voir comment les socialistes politiciens ont interprété ce passage du Manifeste.
Pendant longtemps le parti socialiste parut ignorer complètement les populations rurales ; sa propagande ne porta que sur les ouvriers des régions de grande industrie, et ilne chercha pas à dégager les caractères différents de la production industrielle ou agricole (1).
(4) Nous laisserons de côté le socialisme agraire anglais. L'absence en Angleterre d’une classe de paysans lui donne un caractère tout particulier, et il nous semble que les doctrines d'Henri George ne rentrent pas dans une étude sur les rapports de la grande et de la petite propriété.
Pour l’histoire du mouvement socialiste dans l’agriculture, voir : E. Vliebergh. Le Socialisme agraire, Aevue sociale catholique belge, 1900, et A. Weber, Le Socialisme agraire, Revue socialiste, 1894, p. 530.)
Les Congrès de l’Internationale mettent la question à l'ordre du jour, mais ne peuvent l’étudier. A Stuttgard, en 1870, les socialistes allemands se déclarent partisans de la socialisation du sol en partant du principe que les conditions de la production et l'application des lois de l’agronomie réclament la grande exploitation agricole ; la question reste générale jusqu’au Congrès de Francfort en 1894, où l’on discute à propos du programme agraire français. — En France, ces mêmes socialistes qui devaient en 1892 revenir si habilement sur leurs anciennes doctrines, commencent, au Congrès du Havre en 1880, par condamner absolu ment l'appropriation individuelle sans hésiter devant la petite propriété paysanne. Voiei les principaux passages de la résolution sur la propriété : « Considérant qu'il n’y à d’émancipation possible pour les travailleurs que dans la possession de l'instrument de travail et de la matière première ; considérant que cette possession des moyens de production ne saurait être individuelle pour deux raisons : 1° parce qu’elle est incompatible avec les progrès et l’état actuel de la technique industrielle et agricole (division du travail, machinisme, vapeur, ete.) ; 2° parce que, ne fût-elle pas anli-économique, elle ne tarderait pas à donner lieu à toutes les inégalités sociales d’aujourd’hui ; considérant que cette possession ne saurait être davantage corporative où communale... le Congrès... déclare nécessaire l'appropriation collective, le plus vite possible et par tous les moyens, du sol, sous-sol, instrument de travail... (1) Quelque temps avant, Juzes Guesve,
(4) Léon Blum. — Les Congrès ouvriers et socialistes français. Paris. Société nouvelle, 1901, p. 62.
qui fut un des rédacteurs de ce programme, avait indiqué dans une brochure de quelques pages (1) sa croyance à la supériorité de la grande culture et à la victoire de la grande propriété sur la petite. « La production qui s’accommode des efforts isolés ou individuels va diminuant, se restreignant tous les Jours... La grande agriculture, qui paraît au premier abord moins rebelle au morcellement, n'échappe cependant pas à la loi générale dès que l’on sort de la culture maraichère. Les céréales, les prairies artificielles, etc., les dix-neuf vingtièmes, au bas mot, de la production agricole exigent comme la production industrielle, pour donner leur maximum d’effet contre un minimum de frais, le travail en commun ou la grande culture. » Il est bien certain qu'il n’y a pas à chercher dans un écrit aussi bref, quine veut être sans doute qu’une brochure de propagande, une discussion et une étude de faits ; il n’y a ici que des déclamations, des phrases de discours pour réunions publiques: {« Des capitaux, en effet, qu'il s’agit de reprendre les uns comme la terre ne sont pas de création humaine... ils ne sauraient, par suite, appartenir aux uns à l’exclusion des autres, sans que les autres soient volés. Et faire rendre gorge à des voleurs, les obliger à restituer, a toujours et partout été considéré, je ne dis pas comme un droit, mais comme un devoir, le plus sacré des devoirs »), et des affirmations sur des points qu'il s'agirait précisément de vérifier («les petits propriétaires que le développement naturel et fatal de la grande propriété. refoule tous les jours dans le prolétariat... ». — «La concentration des capitaux de
(4) Collectivisme et Révolution.
toute nature qui s'opère depuis nombre d'années déjà et ne peut pas ne pas s’opérer devenue la loi du progrès industriel et agricole. ») Une telle doctrine était peu faite pour gagner au socialisme la masse des paysans ; aussi les préoccupations de tactique électorale lui firent subir d’étranges transformations. C’est en 1892, au Congrès de Marseille, que les socialistes français, pour la première fois, se tournent vers les travailleurs des campagnes et essaient de les faire entrer dans leur parti. Les discussions du Congrès aboutirent à la rédaction d’un programme agricole qui fut complété et accepté par le Congrès de Nantes (14-17 sept. 1894). Ce programme a été publié, commenté par Pauz LAFARGUE, qui le rédigea avec Guesde. On pourrait dire qu'il ne fait pas honneur au parti socialiste si nous n'avions heureusement à constater qu'il a été vivement critiqué par tous ceux de ses membres qui ont quelque souci de voir plus loin que la conquête des pouvoirs publics. Il dénote bien chez ses rédacteurs ce caractère du parti guesdiste, qui voudrait imposer dictatorialement le bonheur à l’humanité ; cette fois, pour atteindre le pouvoir, ils ne reculent pas devant l’équivoque et l’abandon des principes. Dans un préambule ils commencent, il est vrai, par affirmer que la propriété paysanne est fatalement appelée à disparaitre, maisils déclarent tout aussitôt que le socialisme n’a pas à précipiter cette disparition et ils n'hésitent pas à promettre aux petits paysans une exception en leur faveur : puisqu'ils sont des producteurs en possession de leurs moyens de production, leur lopin de terre sera respecté par la socialisation du sol qui ne portera que sur les grands domaines. Une semblable promesse est une équivoque dans la bouche de marxistes qui savent très
bien que la socialisation ne sera possible que du jour où la petite propriété aura été presque complètement absorbée par la grande agriculture capitaliste. Ils n'avaient pas à dire qu'ils respecteraient le champ du paysan puisque, selon la doctrine marxiste, l’expropriation générale a pour condition la ruine de la presque totalité des paysans propriétaires. C'est done seulement par habileté qu'ils accordent cette sympathie inattendue aux propriétaires ruraux (1). Mais ils vont plus loin et étendent leur protection aux fermiers et métayers qui font valoir les terres des autres et qui, s'ils exploitent des journaliers, y sont en quelque sorte contraints par l'exploitation dont ils sont eux-mêmes victimes. Il suffit de souligner le passage. C’étaient là les deux points les plus importants et pour lesquels il était le plus difficile de concilier les principes généraux du collectivisme avec le désir da ne pas effaroucher les paysans, naturellement craintifs ; le reste du programme ne promet plus que cette menue monnaie de réformes sans caractère nettement socialiste, que l’on retrouve sur les affiches électorales roses ou rouges de ceux qui ne craignent pas de faire des promesses : établissement d’un minimum de salaire, création de prud-hommes agricoles, interdiction aux communes d’aliéner leurs communaux, attribution par la commune des terrains communaux aux non-possédants, caisse de retraites agricoles, gratuité du service médical, Indemnité aux réservisles, achat par la commune de machines agricoles, suppression des droits de mutation pour les propriétés au-dessous de 5000 francs, abolition
(1) Cf. dans Le Mouvement socialiste, 15 déc. 1900, p. 732, Hubert Lagardelle : Le programme agraire du P. 0. F". jugé par le P. 0. F. lui-même.
des impôts indirects et impôt progressif sur les revenus dépassant 3000 francs, réduction du taux légal de l'intérêt, abaissement des tarifs de transports, réduction des baux de fermage par des commissions arbitrales 81 indemnité aux fermiers sortants pour la plusvalue donnée à la propriété, suppression de l'article 2102 du Code civil donnant aux propriétaires privilège sur la récolte, revision du cadastre, mise à l'étude d’un plan de travaux publics pour l'amélioration dusol, interdiction des chasses réservées, cours gratuits d’agronomie.
Les besoins de la tactique, le souci du succès immédiat avaient singulièrement entrainé les rédacteurs du programme, et Guesde méritait les reproches que de toutes parts 1l reçut, de savoir parler un double langage suivant les besoins du moment. Les délégués du parti ouvrier révolutionnaire français protestèrent. Le professeur et député belge Vandervelde signale la contradiction manifeste qu'il y a à affirmer la disparition fatale de la propriété paysanne et à promettre de la maintenir. « Dès l'instant, dit-il, où l’on admet que la concentration des petites propriétés absorbée par la propriété capitaliste rendra seule possible l’instauration de la propriété collective, on ne saurait en bonne logique admettre en même temps que les collectivistes aient pour devoir impérieux de s'opposer à ces inéluctables transformations (1) ». Aussitôt après sa publication, le programme agraire de Guesde et Lafargue fut désavoué en termes très vifs et très durs par l'ami de Karl Marx, Encecs, dans la revue la Neue Zeit. « Votre tentative de protéger le petit pay-
(4) Le Socialisme en Belgique, p. 362.
san dans sa propriété; leur répond-il, ne protège pas sa liberté, mais simplement la forme .spéciale de sa servitude (sa dépendance de l’usurier) ; elle prolonge une situation dans laquelle il ne peut ni vivre ni mourir ! » (1) Quant au passage si curieux où le programme déclare qu'il y à lieu de protéger les nroducteurs qui, sous le nom de fermiers et de métayers, font valoir la terre des autres, et qui, s'ils exploitent des journaliers, y sont en quelque sorte contraints par l’exploitation dont ils sont eux-mêmes victimes, Engels explique qu'il ne doit être appliqué qu’à un cas particulier : la culture des betteraves dans le Nord de la France pour la consommation de certaines fabriques qui imposent aux cultivateurs des règles de culture très minutieuses leur enlevant toute liberté. « Mais, ajoute-t-il, si l’on voulait protéger ce genre de paysans, il fallait le dire sans ambages...… Nos camarades français ont certainement raison : une révolution contre le petit paysan en France ne peut durer. Seulement ils nous paraissent ne pas s'être adressés adroitement aux paysans pour les gagner à la cause.Il me semble qu'ils veulent les conquérir tout de suite, peut-être même pour les prochaines élections. Ils ne peuvent espérer qu'ils atteindront ce but qu’en faisant des promesses très générales et osées, qu'ils ne peuvent défendre qu'avec des considérants bien plus osés encore. Dès que l’on y regarde de près, on s'aperçoit que les promesses se contredisent (la promesse de maintenir un état de choses que l’on dit être fatalement appelé à disparaitre), que les mesures en particulier n'auront
(4) Traduction française dans le Mouvement socialiste, 1° et 15 octobre 1900. — Le passage cité, p. 400.
aucun effet (loi contre l’usure), où bien qu’elles ne sont qe des revendications ouvrières absolument générales, ou qu’elles servent plutôt la grande propriété foncière, ou enfin que leur portée dans l'intérêt du paysan est infime » (1).
Tout ceci nous entraine moins loin de la question spéciale que nous étudions qu'il ne pourrait paraître d'abord. Outre qu'il était indispensable de montrer que le programme du parti guesdiste, auquel bien des économistes libéraux attachent une importance non justifiée, ne représente pas exactement la doctrine socialiste agraire, cet exposé rapide nous a permis de constater que la doctrine collectiviste sur ce point a pour fondement une croyance absolue, pourtant diseutable, à la supériorité de la grande culture et, par là, nous avons pu voir quelle importance ont pour la politique économique les études sur les divers modes de culture ; enfin, les critiques d'Engels nous ont fait remarquer que les incohérences, les contradictions du programme s’expliquaient par ce fait que des observations particulières avaient été imprudemment généralisées. Nous n'insistons pas en ce moment sur cette remarque, elle aussi très importante, nous prions seulement qu’on la retienne.
(1) Mouvement socialiste, 15 oct. 1900, pp. 453-454-457.