‹ Grande ou Petite Propriété?Chapitre 22 sur 27 · LES THÉORICIENS SOCIALISTES MODERNES · texte numérisé non relu

LES THÉORICIENS SOCIALISTES MODERNES

Comme nous l’avons vu, dès 1870, les socialistes allemands s’étaient déclarés partisans de la socialisation du sol, en se basant sur ce que les conditions de la production et l'application des lois de l’agronomie réclament la grande exploitation agricole. Mais pendant longtemps la question resta imprécise et l’on garda l’idée que, provisoirement au moins, il n'y avait pas grand'chose à faire avec les paysans. Il était essentiel d’abord d'organiser le prolétariat urbain et l’on se contentait d'affirmer, sans le prouver, que les lois de l’évolution capitaliste industrielle devaient être étendues à la production agricole (voir le programme d'Erfurt, 1891). Cependant les discussions qui chez nous avaient abouti à l'élaboration du programme agraire du parti ouvrier, eurent leur retentissement en Allemagne. L'œuvre des socialistes français y fut très mal accueillie el le Congrès de Breslau, sous l'influence de Kautsky, repoussa l'adoption d'un programme semblable qui, disait-1l, fait espérer aux paysans l’amélioration de leur situation, leur fait accroire que la conservation de leur propriété privée leur est assurée et qui rend ainsi plus difficile la lutte de classe du

prolétariat. On comprit la nécessité d'étudier minutieusement la situation agraire au lieu de se hâter d'établir des programmes sans valeur durable, et la décision suivante fut votée: « Le Congrès reconnait que l’agriculture a ses lois propres différentes de celles de l’industrie, qui doivent être étudiées et analysées si le socialisme veut faire à la campagne œuvre efficace. Le congrès charge le comité directeur du parti, en utilisant les travaux de la commission agraire, de désigner un certain nombre de personnes compétentes qui étudieront d’une façon approfondie les matériaux existant concernant les situations rurales allemandes ; elles publierontles résultats de cette étude dans une série de volumes comme Bibliothèque politique agraire du parti socialiste allemand. » Dès lors, certaines personnalités du parti ont entrepris en effet et d’une façon très profitable l’étude de la production agricole ; des études de faits et des analyses théoriques importantes ont paru, dont il nous faut maintenant faire connaître rapidement les résultats.

Malgré quelques divergences de détail ou même des oppositions qui ont donné lieu à des controverses retentissantes, une doctrine socialiste s’est formée et il nous semble possible d'exposer dans une vue d’ensemble les œuvres de Kaursky et de son contradicteur Bernsrein en Allemagne, d'Orro Hekrz en Autriche, de VanperRveLDE en Belgique, de Garrt en Italie et de Jaurès en France, en nous bornant à indiquer ensuite les points sur lesquels ils diffèrent.

Appliquant sans critique les théories générales de Marx à l’agriculture, les propagandistes socialistes avaient longtemps répété que la petite propriété disparaissait devant la grande, qui s’agrandissait à ses

dépens ; dans leur conception par trop simpliste — et c'est encore celle que prêtent au parti socialiste ses adversaires — chaque grande propriété allait s'étendant toujours, absorbant les petits champs contigus que les paysans ruinés étaient obligés de céder à vil prix au capitaliste foncier fatalement victorieux. Il est bien évident que de semblables affirmations ne pouvaient tenir devant une observation sérieuse de la réalité. Ce qu'il faut remarquer d’ailleurs, c’est que sous cette forme elles ne représentaient même pas la pensée de Marx. Et tout d’abord nous avons déjà averti que Marx n'a jamais donné à ses idées sur la production agraire tout leur développement et un caractère définitif. Ses observations sont très nombreuses et importantes, mais elles se trouvent généralement dans des remarques incidentes et souvent elles sont écrites d’un style bref et rapide comme des notes à développer. L'étude sur la rente foncière n’a pas été terminée et laisse dans l’ombre les formes précapitalistes et non capitalistes de l'exploitation du sol, qui sont précisément celles sur lesquelles portent aujourd’hui les controverses. En second lieu, les modifications dans la pratique agricole sont récentes. Comme le fait remarquer Gatti, «au moment où Marx écrivait son Capital, le nouvel instrument technique agricole était encore en gestation et n'avait, pour ainsi dire, pas vu la lumière de l'application pratique ». Il n’aurait pas dit que l’agriculture capitaliste appauvrit la terre et ira sans cesse en accentuant ie gaspillage des forces du sol « s’il avait eu sous les yeux le nouvel instrument technique et le système de culture rationnelle qui, tout en donnant des profits plus élevés que les systèmes anciens, n’épuise jamais la terre à laquelle

il rend (Liebig) ou donne d'avance par les engins chimiques (Solari) Lout cequi lui est enlevé en produits» (1).

Une revision de la doctrine marxiste touchant les choses d'agriculture est donc indispensable.

Une première constatation s'impose : c’est que le processus de concentration n’est pas aussi net que Marx l'avait pensé et qu’il n’a pas été aussi rapide à la campagne que dans les villes. C’est surtout Bernstein qui insiste sur @e paint, mais tous sont d'accord pour en reconnaitre l’exactitude. On se rend compte facilement de l’importance de cette observation, envisagée comme une critique essentielle de la doctrine marxiste. S'il est vrai que la petite propriété ne disparaît pas, que les grandes exploitations agricoles ne progressent que très. lentement ou même par endroits sont attaquées par le morcellement, ne faut-il pas conclure que toute la théorie économique qui repose sur la loi de concentration en est atteinte. W. Sombart (2) pense, en effet, que les idées de Marx n’exprimeraient quelque vérité qu'autant qu’on en limiterait l'application à la production industrielle. « S'il se trouve, dit-il, dans la vie Sconomique des domaines qui échappent au processus de la socialisation, et qui lui échappent pour cette raison que la petite exploitation a parfois en eux une plus grande importance, est plus productive que la grande, que faire alors? Là est tout le problème qui se pose aujourd’hui comme question agraire à la démocratie socialiste. Est-ce que l'idéal communiste, qui à pour fondement la grande exploitation, et du même coup le

(1) Le Socialisme et l'Agriculture, pp. 39 et 40. (2) Cité par Kautsky, La question agraire, p. 4.

programme qui en résulte devront subir une transformation de principe en face des paysans ?... autant que j'en puis juger, les déductions de Marx ne peuvent pas être transportées telles quell s dans le domaine de l’agriculture. Sur des questions d'ordre agraire, il lui est bien arrivé d'exprimer aussi des pensées de grande valeur, mais sa théorie de l'évolution, qui suppose l'accroissement de la grande exploitation, la prolétarisation des masses, et qui déduit de cette évolution, comme nécessaire, le socialisme, cette théorie n’est claire que pour l'évolution industrielle. Elle ne l’est pas pour l’évolution agraire, et il me semble que seule la recherche scientifique pourra combler cette lacune, qui existe assurément. »

Le premier résultat des recherches socialistes a été de montrer qu'on avait eu tort de fixer seulement les yeux sur la lutte de la petite et de la grande propriété et de penser que la formule « disparition de la petite exploitation devant la grande » donnait l'explication de toute l’économie rurale. Il ne faut point s'étonner que la concentration capitaliste ne soit pas aussi visible dans l’agriculture, car elle y rencontre des obstacles particuliers du fait que le sol est limité. Dans l’industrie les moyens de production peuvent être multipliés à volonté; dans l’agriculture, étant donné que dès aujourd’hui à peu près tout le sol cultivable est en culture, une grande exploitation ne peut se former qu'en réunissant diverses propriétés ; dans l’industrie, pour créer une grande entreprise, il n’est pas nécessaire de supprimer d’abord les entreprises existantes ; dans l’agriculture, au contraire, cette suppression est la condition préalable à l'établissement d'une grande exploitation et il faut encore que les propriétés

expropriées forment une surface continue. « Une banque hypothécaire à beau acquérir dans une année quelques centaines de petites propriétés mises à l’encan, elle ne pourra pas cependant en faire une grande exploitation, parce que, loin d’être contiguës, elles sont éparpillées dans les localités les plus diverses (1). » Par suite, la terre à acheter n'étant pas soumise à la concurrence, le paysan dont un capitaliste désire acquérir les champs, en profite comme on dit pour faire « payer la convenance », d’où une élévation de prix qui rend presque toujours impossible la formation d'un grand domaine dans une région de petites parcelles. De sorte qu’au lieu de chercher à « arrondir » sa propriété, un cultivateur qui veut entreprendre une production capitaliste sur un domaine plus grand, préfère vendre son bien qu'il trouve trop petit, pour en acheter un autre suivant ses besoins ; ou bien il acquiert en quelqué autre endroit où une bonne occasion se présente, une seconde exploitation complétant les forces productives de la première.

C'est une pratique que Kautsky croit très profitable : « On fraye ainsi, dit-il, la voie au genre de production le plus parfait dont l’agriculture moderne soit capable; la réunion de plusieurs exploitations dans une même main conduit tôt ou tard à leur fusion en un organisme unique, à une division méthodique du travail et à la coopération des exploitations particulières » (2).

Une autre raison de la lenteur de la concentration, c’est qu’il n’est pas toujours utile d'agrandir une exploitation : une transformation dans la culture a les mêmes

(4) Kautsky, La question agraire, p. 217.

(2) Kautsky, La question agraire, p. 251.

effets qu'une augmentation de superficie (une petite propriété cultivée d'une manière intensive peut constituer une exploitation plus importante qu'une propriété plus étendue cultivée d’une manière extensive) ; même au-delà d'une certaine limite variant avec la nature du sol et les genres d'exploitations, une grande propriété perdrait à s’agrandir parce qu’elle nécessiterait alors une augmentation de matériel et une plus grande dépense de force, de moyens et de temps pour transporter les machines, les produits et les ouvriers.

Enfin, il faut remarquer que le paysan offre à la concurrence une résistance qui ne se retrouve pas au même degré chez les artisans des villes, et cela tient à deux causes : 1l fait tous ses efforts pour conserver sa propriété parce qu’elle est pour lui une condition d'indépendance, et il peut, dans certains cas, au moment d'être vaincu par la concurrence des grands domaines, se retirer pour ainsi dire de la lutte en revenant à la production pour sa consommation personnelle, de sorte qu'il n’a plus à se soucier du prix des denrées, mais seulement de savoir si la terre sur laquelle il peine lui rapporte assez pour soutenir sa misérable vie.

Voici donc les principales raisons qui peuvent expliquer la faiblesse du mouvement de concentration capitaliste agricole ; il n’y a rien là qui puisse assurer que cetle concentration ne se produira pas. Nous voyons bien que l’agriculture ne se développe pas selon le même processus que l’industrie, mais rien ne nous dit que son évolution soit complètement opposée. Les changements apportés à la théorie de Marx consistent seulement à montrer qu'on n’en est pas encore arrivé au degré de l’évolution qu'il pensait. Ses opi-

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nions sont conservées par les socialistes actuels dans leur partie essentielle ; la tâche de ceux-ci est seulement de faire comprendre par quelle voie et avec quelles difficultés se réalisent les tendances annoncées par Marx.

Ce qu'il faut donc rechercher, ce sont les transformations que subit l’agriculture en passant à la forme de production capitaliste et,comme ledit Kautsky, il faudra se demander « si et comment le capital s'empare de l’agriculture, la révolutionne, ébranle les anciennes formes de production et de propriété et crée la nécessité de nouvelles formes ».

Que le capital ait pénétré dans l’agriculture, on ne peut le nier, mais c’est surtout depuis peu qu'il y joue un rôle important. L'industrie familiale paysanne qui ne produit que pour sa consommation personnelle ou n'apporte au marché que le surplus de sa production, a duré jusqu'au développement du commerce et de l’industrie urbaine. Quand le système de communications rapides pénétrant partout a fait parvenir dans la maison du paysan des objets qu’il n’a plus eu intérêt à fabriquer lui-même, il en est résulté pour lui un besoin d’argent qui s’est accru encore par la transformation des prestations en nature en prestations en espèces. Par suite, le paysan a été forcé d'apporter sur le marché des villes les produits dont elles ont besoin et qu'elles ne produisent pas, c’est-à-dire les denrées agricoles, et il est devenu un pur agriculteur; dès ce moment il tombe dans la dépendance du marché et des marchands, car le paysan ne peut se passer d'intermédiaires et vendre directement aux consommateurs. Au marchand de grains et de bétail s'associe bientôt l’usurier dans les mauvaises années où les recettes du

paysan restent au-dessous de son besoin d'argent. Les crises ont,dès lors,une tout autre importance qu'autrefois ; elles n’entrainent plus seulement un mal passager et elles peuvent, en l’accablant sous le poids de sa dette, arracher sa terre au petit cultivateur et faire de lui un prolétaire. Ainsi nous constatons le premier effet de l'introduction dans l’agriculture de la production capitaliste : la disparition de la petite culture familiale ou, plus exactement, la nécessité de sa disparition. Il nous faut voir quels sont les effets du capital là où il s’associe à la culture et la transforme, quelle profonde différence qualitative il crée alors entre la grande exploitation et la petite. Il est bien entendu que par grande exploitation il faut comprendre non pas seulement les domaines dont la superficie est considérable, mais ceux qui utilisent le nouvel instrument technique agricole tel que l’ont constitué les progrès de la science agronomique ; Gatti ne considère pas comme de grandes exploitations les immenses latifundia de la Sicile dépourvus de moyens techniques modernes, sillonnés encore par l'antique charrue romaine qu'il faut repasser trois fois, épuisés et stériles malgré leur étendue : « un fleuve n’est pas grand, dit-il, quand son vaste lit est presque à sec ». Une grande exploitation sans Capitaux, cultivée extensivement ne donne pas un produit comparable à celui qu'obtient la petite culture par une main-d'œuvre abondante. On revient ainsi à la conception de Quesnay, à l'assimilation de la grande culture à la culture riche. C’est seulement à un progrès dans l’organisation du travail qu'est due la supériorité de la grande exploitation.

Ce progrès tient d’abord à la pratique de l’alternance

des cultures : en faisantsuccéder surune mêmeterre des céréales et des plantes fourragères on s’estaperçu qu’elles ne l’épuisaient pas de la même manière, les unes prenant leurnourriture dansla partie superficielle du sol, les autresse nourrissant dansles parties plus profondes. Le développement de la division du travail constitue une seconde cause d'importantes améliorations. Il s’agit moins ici de division du travail au sens où l’entend l’industrie, c’est-à-dire d'organisation du travail, que de spécialisation dans la production. L’agriculteur dépendant de plus en plus du marché, est amené à pro- . duire les marchandises que son domaine peut lui fournir au meilleur compte ; ainsi la culture des céréales, la laiterie, l'élevage, la viticulture deviennent des entreprises distinctes, et même pour plusieurs se forment des sous-groupes. [l y a aussi quelquefois et de plus en plus une spécialisation des travailleurs : bien que ce soit à un degré moindre que dans l'industrie, les exploitations modernes organisent le travail par équipes, chaque ouvrier ayant sa tâche spéciale, soit d'une façon continue soit seulement pour la durée d'un travail déterminé. Enfin, le processus de la transformation moderne de l’agriculture atteint une hauteur particulière avec les conquêtes de la science, mécanique, chimie, physiologie végétale et animale. Les résultats obtenus en divers points ont évidemment dépassé ce que l'imagination des agriculteurs d'autrefois aurait pu concevoir et l’on ne peut entendre parler sans étonnement des exploitations que les socialistes donnent comme types de capitalisme agricole. Voici quelques-uns des exemples fournis par Gatti: « Le domaine de Lichtenberg, près de Berlin (395 hectares), a consommé en quinze ans, sans que la rente des terres

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cessât d'augmenter, 240.000 quintaux d'engrais divers, représentant une valeur de 2.400.000 francs, soit une moyenne annuelle de 160.000 francs. Le domaine de Boddenham, près Bedford (400 hectares), dont la culture intensive est très efficace, vaut aujourd'hui 1.400.000 francs : c’est une des plus grandes attractions de la science et de l’industrie agricoles... Près de Bruxelles, le domaine Chusart, appartenant aux frères Drumont (de 1.000 hectares, ayant absorbé de puissants capitaux), est partagé en six agences reliées par un réseau de chemin de fer. On y applique les machines les plus récentes. Il y a des distilleries d’alcool et des raffineries de sucre. Sur le domaine de Salzmünde (près de Halle), géré par MM. Zimmermann (5.340 hectares partagés en 51 fermes), tout le travail est fait aussi par des machines. C'est encore un splendide exemple du capitalisme agricole. La fabrication à vapeur du sucre de betterave y emploie à elle seule 900 ouvriers. En Ilalie, rappelons le domaine de Traforeano, en Vénétie, appartenant au comte de Asarta : 1.000 hectares, dont 655 travaillés à l'électricité. La traction électrique y est appliquée à tout, des labours aux fenaisons. Deux charrues à moteur électrique et neuf ouvriers y font le travail de 24 couples de bœufs et de 48 hommes. On y trouve des laboratoires pour engrais chimiques, des systèmes perfectionnés d’engraissement des bestiaux ou de fabrication du vin, ete. (1)» Kautsky et Hertz citent des cas tout aussi intéressants.

Il est certain que des faits de ce genre ouvrent des perspectives inattendues et l’on comprend que,

(4) Le socialisme et l’agriculture, pp. 199-201.

bien que se défendant de faire du roman, l’anarchiste KROPOTKINE, dans sa Conquêle du pain, en soit venu à affirmer : « On peut considérer comme absolument démontré que si Paris et les deux départements de Seine et Seine-et-Oise s’organisaient en commune anarchiste, dans laquelle tous travailleraient de leurs bras, et si l'univers entier refusait de leur envoyer un seul setier de froment, une seule tête de bétail, un seul panier de fruits, et ne leur laissait que le territoire des deux départements, ils pourraient produire euxmêmes, non seulement le blé, la viande et les légumes nécessaires, mais aussi tous les fruits de luxeen des quantités suffisantes pour la population urbaine et rurale. » Il faut dire qu'il s’agit pour lui d'étendre à toute la production agricole les procédés de la culture maraiîchère. « Au plus fort de leurs rêves d’avenir, les socialistes n'osent aller au-delà de la grande culture américaine qui, au fond, n’est que l'enfance de l’art. L’agriculteur d'aujourd'hui a des idées plus larges, des conceptions bien autrement grandioses. Il ne demande qu'une fraction d'hectare pour faire croître toute la nourriture végétale d’ane famille ; pour nourrir vingtcinq bêtes à cornes, il ne lui faut pas plus d'espace qu'autrefois pour en nourrir une seule; 1l veut en arriver à faire le sol ; à défier les saisons et le climat; à chauffer l’air et la terre autour dela jeune plante ; à produire, en un mot, sur un hectare ce que l’on ne réussissail pas autrefois à récolter sur cinquante hectares, et cela sans se fatiguer à outrance, en réduisant beaucoup la somme totale du travail antérieur... Voilà la tendance actuelle de l’agriculture (1). »

(1) La conquête du pain, pp. 269 et 267.

Mais il ne s’agit pas seulement de tendances et il nous faut nous en tenir à la réalité. Une constatation s'impose, c'est que les très grands domaines capitalistes sont encore très peu nombreux et que leur développement est lent. A quoi cela tient-il? Pour beaucoup, certainement, aux obstacles techniques et économiques que l'exploitation au moyen de machines rencontre dans l’agriculture. Kautsky les signale fortement : « Dans l'industrie, le lieu où se fait le travail, la fabrique, est créé artificiellement, et est par suite adapté aux exigences de la machine. Dans l’agriculture, le lieu où fonctionnent ia plupart des machines est créé par la nature, la machine doit s'adapter à lui. Cela n’est pas toujours très facile et c’est parfois totalement impossible... Dans l’agriculture, la majorité des machines ne sont utilisées que pendant une petite partie de l’année... Sous le régime de la production capitaliste, la machine n’a pas pour rôle d'effectuer des économies de force, de travail, mais de salaire. Plus bas sont les salaires, d'autant plus difficultueuse est l'introduction de machines. Mais à la campagne les salaires sont dans la règle, pour une série de raisons, beaucoup plus bas qu’à la ville ; par suite, la tendance à remplacer la force de travail humaine par la machine est moindre... La machine, dans l’industrie, n’exige ordinairement pas des ouvriers plus intelligents et plus habiles que le métier ou la manufacture... Au contraire, les machines agricoles sont souvent très compliquées et réclament déjà pour leur service une intelligence considérable... L'éducation des ruraux étant insuffisante, la machine ne trouve pas à la campagne les forces de travail dont elle a besoin ; de plus, l’ouvrier agricole ne travaillant pas toute l’année à la même

machine, il lui est impossible de s’habituer à son maniement... Malgré toutes ces difficultés, l'emploi des machines se développe rapidement (1). »

Nous avons déjà noté plus haut que le développement de la production capitaliste agricole est entravé par la limitation du sol cultivable et par le fait que la grande agriculture n’est pas nécessairement la meilleure pour toutes les productions et pour toutes les natures du sol. [! peut enfin se faire que ce développement soit arrêté par le manque d’euvriers. Cela vient de ce que la grande exploitation n’est pas en état d’attirer et de retenir auprès d’elle les salariés dont elle a besoin comme peut le faire l’industrie ; à la campagne, le ménage et l'exploitation ne sont pas encore séparés, 1l n’y a pas d’exploitation agricole sans ménage, il n'y a pas de ménage régulier et durable à la campagne sans quelque exploitation agricole produisant pour la consommation directe du ménage. Généralement, les salariés de la grande exploitation ou bien se rattachent au ménage de cette exploitation (garçons et filles de ferme), ou bien ont un ménage à eux (journaliers-propriétaires). De sorte « que la grande et la petite exploitation ne s’excluent pas en agriculture : elles se supportent mutuellement, comme le capitaliste et les prolétaires, mais le paysan prend alors de plus en plus le caractère du prolétaire (2). »

Quelles que soient les difficultés que rencontre l'établissement du capitalisme à la campagne, la tendance de la production agricole à se modeler sur la production industrielle et l'union de l’agriculture et de l’industrie ne peuvent être niées. L'industrie arrive

(4) La question agraire, p. 249.

2) La question agraire, pp. 56-57.

à produire ou à remplacer par des équivalents bien des produits que fouraissait autrefois l’agriculture seule ; il suffit d'écrire les mots margarine, alixerine, pour qu'immédiatement on se rappelle tout ce qu'en un demi-siècle l’industrie a conquis sur l’agriculture ; des préparations industrielles deviennent nécessaires pour la plupart de ses produits : les vins dits naturels subissent une véritable fabrication et les progrès de la meunerie en diminuant les déchets ont le même résultat qu'une élévation dans le rendement du blé ; de plus en plus on tend à adjoindre aux exploitations rurales des fabriques de toutes sortes, distilleries, fabriques de sucre, amidonneries, brasseries, laiteries, fabriques de conserves, pour utiliser leurs produits ; en retour, la terre emploie comme engrais les déchets des fabriques. « La transformation de la production agricole en produetion industrielle n’en est qu’à ses débuts. De hardis prophètes, en particulier des chimistes à l'imagination puissante, rêvent déjà d’un temps où l’on fera du pain avec des pierres, où la totalité des denrées de l’alimentation se fabriqueraient dans des usines de chimie. Nous ne pouvons naturellement tenir aucun compte ici de cette musique d'avenir. Mais une chose est certaine. Dans un grand nombre de domaines la production agricole a été transformée en production industrielle ; dans beaucoup d’autres domaines cette transformation est prochaine ; nul domaine de l’activité agricole n’est entièrement assuré contre cette prise de possession... Le caractère conservateur (de l’agriculture) a disparu sans relour partout où le mode de production moderne a pris pied (1).» — Même si nous

(1) La Question agraire, p. 442.

— AG — voulions par prudence faire des réserves sur l’importance des transformations survenues réellement dans la production rurale, il nous semblerait difficile de contester la tendance à l’industrialisation que signalent les socialistes. Il est certain que les progrès de la science pure et appliquée ont constitué un nouvel

instrument de technique agricole incomparablement supérieur.

Revenant maintenant à notre étude particulière, nous voyons que les observations précédentes ont pour résultat de poser ainsi la question : Comment les diverses catégories d'exploitations sont-elies en état d’user de ce nouvel instrument technique ? Son emploi est-il réservé seulement à la grande propriété ? une certaine étendue de terre est-elle nécessaire pour son application ?

Au premier abord, il semble bien que l’on va répondre en proclamant la supériorité des exploitations étendues, mais en y réfléchissant, on s’aperçoit vite que la réponse ne peut être donnée sans une connaissance agronomique très variée; car il faudrait savoir comment varient, suivant les cultures et le sol, les avantages que l’on peut retirer des récents progrès culturaux. Gatti a cependant — en se bornant à un examen général — apporté d’intéressantes observations que viendront peut-être contredire les marxistes purs. Résumons-les rapidement. La grande propriété se trouve dans les conditions nécessaires pour utiliser le nouvel instrument technique quand elle dispose de puissants capitaux ; au besoin, elle obtiendra ces capitaux en se constituant en société par actions. La

moyenne et la petite culture pourront-elles aussi se

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fournir de capitaux pour acquérir les nouveaux moyens techniques, les obtenir à un prix convenable et disposer des notions agronomiques nécessaires à leur application ? Généralement on ne le croit pas, mais c’est qu'on juge par analogie avec ce qui se passe dans l'industrie. Or, il faut bien remarquer qu’une assimilation complète ne serait pas permise. La machine ne joue dans l’agriculture qu'un rôle secondaire et non pas fondamental comme dans l’industrie. S'il est certain que les machines, les systèmes d'irrigation, la manipulation des produits, les notions agronomiques trouvent plus facilement leur emploi dans la grande exploitation, d’autres moyens modernes de production et parmi les plus puissants sont dès aujour d’hui à la portée de la moyenne et de la petite culture. Elles peuvent, par exemple, utiliser les engrais chimiques, les sélections animale et végétale, les remèdes curatifs et préventifs contre les maladies, et aussi l'irrigation, les méthodes récentes de manipulation des produits etles machines agricoles les plus communes pour le blé, les huiles, le vin, les prairies, etc. En outre, certains progrès spéciaux, tels que la culture en serre chaude des légumes, des fruits et des fleurs et autres perfectionnements de la culture des fruits ou des fleurs sont applicables à la petite culture, plus utilisables même par elle que par la grande culture. D'autre part, la petite culture a sur la grande l'avantage de payer moins cher la main-d'œuvre. On a donc tort d'affirmer que la petite culture est, comme la petite industrie, absolument incapable d'utiliser le nouvel instrument technique et destinée à disparaitre devant la supériorité productive de la grande entreprise capitaliste. Seulement, il reste en fait que la petite

culture n’est généralement pas en mesure aujourd'hui de s'approprier les nouveaux moyens techniques de production. Tout lui manque pour cela : les capitaux à débourser pour les acquérir et les notions agricoles propres à les faire valoir. Leur applhicabilité théorique est, dans la petite propriété, désagrégée, annulée par une 2napphcabilité économique (1). L'avenir de la petite culture dépendra de la façon dont elle pourra utiliser l'association en s’organisant en coopératives de production ou en syndicats. Les essais de groupement des petits cultivateurs ne sont pas assez nombreux et assez anciens pour que de leur observation on puisse essayer de tirer des prophéties, et ce qui le prouve bien, c’est qu'on forme à leur sujet les espérances les plus contradictoires. Nous avons dit que le parti des agrariens conservateurs voit dans les syndicats agricoles l’organisation des campagnards contre le socialisme urbain, mais que leur espérance pourrait bien être trompée parce que les petits propriétaires n’y sont qu'en très pelit nombre. Les socialistes, par contre, se persuadent que l'habitude de l'association aura pour résultat de faciliter le développement du socialisme parmi les ruraux. Cependant, ils ne sont pas d'accord sur ce que l’on peut espérer des coopératives agricoles. Tandis que Vandervelde (2) et Gatti se rangent à l'opinion que nous venons d'indiquer, Kautsky ne voit, au contraire, dans les coopératives agricoles de production qu'un moyen de frayer la voie à la domination du capital en développant l’in-

(4) Le socialisme et l’agriculture, pp. 204 à 207. (2) Syndicats agricoles et coopératives socialistes. — Mouvement socialiste, 1 et 15 avril 1901.

dustrialisation de l’agriculture (1). Son opinion s’appuie sur le fait que les coopératives ne font pas disparaître le salariat, les ouvriers qu’elles emploient dépendant d’un groupe de petits capitalistes associés au lieu de dépendre d’un seul, et, en second lieu, sur ce que fort souvent elles sont en réalité dominées par deux ou trois capitalistes membres de la coopérative dont ils se sont emparés ; quelquefois même ce sont tout simplement des entreprises capitalistes qui se dissimulent sous une étiquette d'emprunt pour profiter des avantages que la loi accorde dans certains pays aux coopératives (2). Ainsi, pour Kautsky, sous la plupart de ses formes, sociétés de crédit, d'achat de machines ou d'engrais, d'amélioration du sol, de vente des produits, la coopération profite plus à la grande et à la moyenne exploitation qu’à la petite; elle contribue à açcroître l'avance de la grande propriété sur la petite.

En résumé, les efforts des socialistes ont eu pour résultat d'établir l'insuffisance des Ctudes qui se limitaient à la comparaison des propriétés d’après leur superficie. Les termes de petite, moyenne, grande propriété ont pu paraître précis parce qu'il est facile de définir par des chiffres les limites des catégories considérées, en réalité 1ls sont vagues et insuffisants et ne peuvent permettre d'établir une théorie satisfaisante de la production agricole. C'est surtout si l’on

(1) La question agraire, p. A9.

(2) Vandervelde signale des cas fort curieux. — Le Socialisme en Belgique, p.329, note. — Synd. agric. et coop. soc., p. 468. — Les villes tentaculaires, Mouvement socialiste, tr D 272:

veut étudier le rôle social des propriétaires qu’il importe de revrendre cette division sur d’autres bases. Nous venons de voir que pour les socialistes les exploitations se différencient par l'emploi qu’elles font du nouvel instrument technique constitué par la science agronomique ; il y aurait ainsi une agriculture industrialisée (et comme cela ne peut être obtenu que par des apports considérables de capitaux), une agriculture capitaliste opposée à une culture sans capitaux se maintenant seulement par une excessive dépense de main-d'œuvre. Entre les grandes et les petites exploitations, il ne s’agit pas d’une différence de quantité mais de qualité. Le problème n'est pas de constater simplement une augmentation de surface des grandes propriétés au dépens des petites, — sur ce point les socialistes ont dû reconnaître que cette augmentation n’est pas générale et ne se produit que lentement, — mais 1l faut montrer que la technique des exploitations capitalistes est supérieure, que le rôle du capital dans l’agriculture devient de plus en plus important et que dès à présent l’agriculture indépendante de l’industrie cesse d’avoir une valeur sociale tandis que les techniques supérieures ont pour elles l'avenir.

Il y a encore un second point à examiner pour vérifier que dans leur ensemble les théories marxistes sont applicables à l’agriculture : il faut se demander s'il se forme parmi les populations rurales un prolétariat témoignant ici comme dans l’industrie d’une lutte de classes. Sur ce point encore les recherches récentes ont eu pour résultat de montrer que la réalité est moins nette, plus complexe qu'on n'avait pensé. En parlant de la situation faite à la petite propriété, nous

avons déjà indiqué deux raisons pour lesquelles le mouvement de prolétarisation des paysans est peu sensible ; c’est d’abord parce que les petits propriétaires, voyant dans la possession de leur champ une condition d'indépendance, résistent opiniätrément au mouvement qui les entraîne ; c’est ensuite parce que la grande exploitation agricole n’offre pas à ses salariés des occupations aussi régulières que les fabriques des villes, qu’elle n’est pas encore organisée pour les retenir auprès d'elle, de sorte qu’elle doit les recruter parmi les petits propriétaires qui n’ont pas chez eux des occupations et des ressources suffisantes. Il n’y a pas autant que dans l’industrie une classe de travailleurs agricoles sans propriété, parce que la grande exploitation a besoin d’avoir autour d’elle des travailleurs fixés dans le pays par des liens plus forts que les bas salaires qu’elle distribue et que de longs chômages rendent encore aléatoires et insuffisants. Il est enfin une autre raison pour qu'on ne voie pas grandir le prolétariat rural, c’est l’émigration vers les villes, les villes tentaculaires comme dit Vandervelde, reprenant l’expression de Verhaven. Du jour où le paysan n’est plus attaché au sol, du jour où il est devenu un véritable prolétaire, il quitte le village pour les faubourgs des cités industrielles où l’attire l’espoir de plus hauts salaires et d’une vie moins misérable, quoi qu'en disent les agrariens, que celle des valets de ferme et des journaliers de la campagne. Malgré tout, un prolétariat agricole se constitue avec les mêmes aspirations que celui de l’industrie ; on en trouverait la preuve dans les syndicats d'ouvriers ruraux qui sont plus nombreux qu’on ne le pense communément, mais qui, il est vrai, sont encore le plus souvent sans

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force et sans durée. On connaît pour ne parler que de la France, les syndicats de bûcherons du Cher, qui ont mené avec succès une grève difficile; nous pouvons ajouter qu'on nous a signalé plusieurs syndicats ouvriers dans la région viticole de l'Hérault; mais c'est surtout en Italie que l’organisation des prolétaires ruraux parait faire de rapides progrès.

Il nous faut ajouter une remarque à cet exposé sommaire des théories socialistes. Nous avons tenu à les exposer comme si elles n'avaient fait que donner une orientation nouvelle aux recherches. Kautsky lui-même nous y invitait. [l avertit, dans sa préface à la traduction française de la questionagraire, qu'il ne faut pas chercher des descriptions d'états typiques là où il n’a voulu qu'’apporter des illustrations de tendances typiques et il présente son livre comme une étude sur les tendances de l’agriculture moderne. Nous pensons bien, en effet, que les problèmes de l’économie rurale sont trop complexes pour qu’on puisse considérer les travaux récents des socialistes comme définitifs ; bien des observations sont encore nécessaires. Il serait injuste, cependant, de ne pas ajouter que les opinions de Kautsky, d'Otto Hertz, de Vandervelde, de Jaurès, de Gatti s'appuient déjà sur des faits nombreux et précis donnant à leurs hypothèses une base solide. Malheureusement, dans leur discussion, les renseignements des statistiques officielles jouent un rôle à notre avis trop considérable et nous aurons à dire dans le chapitre suivant avec quelle prudence et quelles réserves 1l faut se servir de ces statistiques. D'ailleurs, 1l semble bien que la plupart des écrivains socialistes se rendent quelque peu compte de leur insuffisance ; presque tous

s'efforcent d'obtenir de nombreux renseignements de détail ; Jaurès basait son interpellation de 1897 sur une enquête récente entreprise directement par le parti socialiste ; Vandervelde surtout a apporté sur la situation agricole de la Belgique une étude très précieuse, selon la méthode monographique, qui doit servir de modèle aux recherches à entreprendre dans les autres pays.

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