STATISTIQUES ET MONOGRAPHIES POSITION ACTUELLE DE LA QUESTION
Les discussions à la Chambre en 1893 et en 1897 nous ont déjà donné une idée des opinions courantes actuelles sur la grande et la petite propriété. Il faut que nous y revenions pour ajouter quelques renseignements et montrer ce qu'elles renferment de contradictoire. Sous la pression des événements politiques, les membres du parti modéré, qui sont aussi le plus souvent ceux du parti agrarien, ont abandonné la thèse classique et se sont fait énergiquement Îles défenseurs de la petite propriété. Au fond, on se rend compte qu'il y a quelque chose d’anormal dans l’attitude qu'ils prennent. Par le fait seul qu'ils sont pour la plupart de grands propriétaires, partisans de la grande culture dont ils appliquent les principes sur leurs domaines, il leur est bien impossible de nier la nécessité de conserver, de développer les modernes exploitations dontils tirent leurs revenus. De sorte que leur sympathie pour la classe paysanne s'explique, il nous semble bien, par le besoin qu'ils ont des paysans et paraît quelque peu intéressée. Ils croient nécessaire de faire appel à la masse des petits cultivateurs pour se défendre contre les progrès du socialisme et c'est
pour être payés de retour qu'ils se déclarent les protecteurs du paysan. Leurs efforts tendent à établir l’existence d’une communauté d'intérêts entre tous les agriculteurs. En réalité, ils proclament seulement qu’un même danger les menace; il nous semble que cela ne peut suffire à assurer une véritable et durable solidarité. Il faudrait encore montrer que les intérêts de tous les agriculteurs sont les mêmes dans la production, que la concurrence ne les divise pas en catégories hostiles, que les diverses mesures de politique agraire
leur sont également favorables, —- toutes choses sur lesquelles il est vraisemblable qu’on peut élever quelque doute.
Nous aurions besoin d’avoir sur la situation actuelle des classes rurales de minutieuses analyses ; mais trop souvent, comme nous l’avons déjà dit, dans les études récentes les opinions théoriques sont influencées par des considérations pratiques. Cela nous paraît particu- Hèrement net chez M. René Henry, que nous croyons pouvoir considérer comme représentant bien ces défenseurs politiques de la petite propriété. M. Henry, pour qui l'opposition au socialisme est toute la sagesse, s'est fait connaître par une thèse de doctorat sur la petite propriété rurale en France, que M. Deschanel a utilisée et citée avec éloges dans sa réponse à Jaurès en 1897, et par divers articles de revues qui la complètent.
L'étude sur la petite propriété a pour but de déterminer son rôle social et, au point de vue économique, d'établir que cette sorte de propriété, loin de disparaître, peut encore se développer. M. René Henry, qui « aime les paysans et est heureux de serrer les mains calleuses qui sortent des blouses bleues quand elles se tendent vers lui », nous paraît trop profondément impres-