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étaient tellement petites qu'elles ne donnaient qu'un revenu insignifiant. On trouve aux archives des exemples de lopins de terre d’un demi-arpent, même de 0,02, 0,06, 0,04 d’arpent (1). De sorte que les paysans propriétaires peuvent être nombreux sans que la part de la propriété paysanne soit importante. [Il faut évaluer environ aux quatre cinquièmes du territoire de la France le domaine de la grande propriété, si l’on donne ce nom à toutes les terres qui n'étaient pas cultivées par leurs propriétaires eux-mêmes. Mais qu’on ne conclue pas de là à une prédominance de la grande culture; au contraire, c’est la petite culture qui domine dans la France du xvim° siècle. Les gros propriétaires fonciers ne résident pas sur leurs terres ; ils se contentent de les affermer et de percevoir les droits féodaux et la rente. Ces terres, louées en gros à prix d'argent, l’étaient souvent par des fermiers qui ne les cultivaient pas, mais se proposaient seulement de les morceler et de les sous-louer aux paysans en se servant principalement pour cela du métayage. La grande culture ne se renconirait qu'en quelques régions autour de Paris (Picardie, Normandie, Flandre, Orléanais). (2) Pour plus de détails sur la situation de l’agriculture et des paysans à cette époque, nous renvoyons au livre de Karéiew, qui fournit d’une façon complète et rapide des renseignements très importants. Il nous paraît inutile d’insister davantage parce qu'en général les écrivains de l’époque n’ont pas pris la plume poussés par l'observation des faits ; s'ils ont beaucoup écrit sur l’agriculture, c’est que, par réaction
(4) L’arpent vaut 34 ares 19 centiares.
(2) Turgot. — Féflexions sur la formation et la distribution des richesses. Collect. des princ, écon., III, pp. 21, 542.
MU contre le système des mercantilistes qui donnait la prépondérance à l’industrie, celui des Physiocrates met en première place l’agriculture. Ce n’est pas parce que les événements avaient posé la question qu'elle a été étudiée. On sait que les philosophes du xvrr® siècle sont des théoriciens a priori, peu familiarisés avec la vie réelle ; nous allons voir qu'ils n’ont pas pris connaissance de la véritable situation des agriculteurs de leur temps. fs confondent souvent propriété et culture ; la question n’est presque jamais traitée par eux que d’une façon incidente ; ils sont très peu documentés. [l est vrai qu'ils auraient beaucoup de peine à se renseigner, mais véritablement ils ne paraissent pas faire effort pour suppléer au manque de statistiques. D'autre part, les agronomes de l’époque ne s'élèvent pas au-dessus des problèmes techniques ; ils parlent des champs sans songer à ceux qui les cultivent. Bien que certains cahiers paysans réclament un développement de la pelite culture, une accession plus facile à la propriété et même une limitation de la superficie des grandes fermes, on peut dire que les partis politiques n’interviennent pas dans la discussion, ils n’ont pas encore appris à se servir des arguments de l’école pour soutenir leurs revendications comme le feront les grands propriétaires fonciers de la Restauration. Le débat reste calme. Le nombre de ceux qui y prennent part est grand cependant : on s'occupe beaucoup des paysans en France dans la société du xvinre siècle et, de son côté, la mode y contribue. Mirabeau intervient le premier dans son Ami des Hommes en 1755. Les articles de Quesnay dans l'Encyclopédie paraissent en 1756 et 1757. En 1759, paraît un Essai sur l'admnmistration des terres signé
DES Bellial des Vertus ; quelques biographes veulent l’attribuer au chef de l’école physiocratique, mais il ne peut être de lui, car c’est, dit-on, une apologie de la petite culture et l’on sait que Quesnay est partisan de la grande. La question est à l'ordre du jour ; les académies de province et les sociétés d'agriculture qui se sont créées à la suite du mouvement d'opinion provoqué par l’Ami des Hommes et dont la première fut celle de Bretagne, fondée par Gournay en 1756, la mettent à l'étude. Dans son ouvrage sur l’agriculture du Nord de la France, M. de Calonne fait connaitre (1) qu'à cette époque l'académie d'Arras met au concours la question de savoir s'il faut préférer les petites ou les grandes fermes et Young cite un mémoire de Delegorgue : Est-il utile en Artois de diviser les fermes ? qui parut en 1786, sans doute à l’occasion de ce concours. M. de Tocqueville établit que vingt ans avant la Révolution, parmi les sociétés d’agriculture il en est déjà qui déplorent le trop grand morcellement du sol. Enfin, aux derniers jours de l’ancien régime, Young entreprend ses voyages en France précisément pour se renseigner sur les questions d'économie rurale alors en discussion.
Nous pouvons done constater nettement un mouvement général vers l'étude des conditions de la propriété foncière ; si cette étude est restée alors assez confuse, plus théorique et systématique qu'exacte, elle marque cependant une époque intéressante dans l’histoire des doctrines économiques.
On sait quelle place l’agriculture a tenue dans les
(4) De Calonne.— La vie agricole sous l'ancien régime dans le Nord de la France, 1785.
théories des Paystocrares. Ils sont allés jusqu'à n'admettre comme productif d'autre travail que celui des champs et des mines, l’activité industrielle n'ayant à leurs yeux d’autre utilité que de faire subir certaines transformations aux matières premières. [l est inutile de faire remarquer que leur définition est trop étroite. L'industrie manufacturière crée des richesses tout aussi bien que l’agriculture, ou si l’on veut, comme l’industrie, l’agriculture ne fait que transformer les matières premières que fournit la nature, de telle sorte que, depuis longtemps déjà, on a pu comparer l'exploitation agricole à une usine.
L'importance exagérée, parce qu'elle était exclusive, que les Physiocrates donnaient ainsi dans leur système économique à l’agriculture, devait naturelle ment les amener à entreprendre les premières études d'économie rurale, et c’est, en effet, chez eux que nous trouverons les premières doctrines sur la répartition du sol et les premiers jugements sur la valeur des divers systèmes de culture.
A vrai dire, un côté de la question les intéresse pardessus tout : comment augmenter le plas possible le produit net ? Et s’ils se font les défenseurs de la grande propriété, c’est qu'ils la croient seule capable de s'organiser en grande culture et d'obtenir une production plus abondante grâce à la supériorité de ses attelages, à sa richesse en bestiaux, à la puissance d'action de ses capitaux. QuEesnaY est très clair sur ce point : « Ce sont moins les hommes, dit-il, que les richesses qu'on doit athrer dans les campagnes; car, plus on emploie de richesses à la culture, moins elle occupe d'hommes, plus elle prospère et plus elle donne de revenu. Telle est, par exemple, pour les grains, la
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grande culture des riches fermiers, en comparaison de la petite culture des pauvres métayers qui labourent avec des bœufs ou des vaches. » (1) Et plus loin (2) : « Que les terres employées à la culture des grains soient réunies, autant qu'il est possible, en grandes fermes exploitées par de riches laboureurs, car il y à moins de dépense pour l'entretien et la réparation des bâtiments et, à proportion, beaucoup moins de frais et beaucoup plus de produit net dans les grandes entreprises d'agriculture que dans les petites. La multiplicité de petits fermiers est préjudiciable à la population... » Ce qui fait l'originalité de ce point de vue, c'est, on le voit, que Quesnay est surtout frappé de l'importance du capital dans l'exploitation agricole. En réalité, ce n’est pas par leur superficie qu’il divise les entreprises rurales en grandes et petites, mais par la richesse de leurs moyens d'exploitation du sol. Ce qu’il réprouve, c’est moins la petite culture que la culture pauvre, et ce qu'il voudrait voir s’organiser, c’est la culture scientifique à grands rendements qui, de son temps, commençait à peine. — Les articles que Quesnay avait écrits, en 1756 et 1757, pour l'Encyclopédie, aux mots fermier et grains, font connaître, non pas plus nettement que les Maximes, mais avec plus de détails sa véritable opinion. La petite cullure, pour lui, c’est le labourage avec les bœufs; la grande culture, c’est le labourage avec les chevaux, et voici comment il les juge : « Nous avons vu que les frais qu'exige cette culture (pelile culture avec des bœufs\ ne sont pas moins considérables que ceux de
(1) Maximes, XII.
(2) Maximes, XN.