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la culture qui se fait avec des chevaux; mais qu’au défaut de l’argent qui manque dans ces provinces, c'est la terre elle-même qui subvient aux frais. On laisse des terres en friche pour la pâture des bœufs de labour, on les nourrit pendant l'hiver avec les foins que produisent les prairies ; et au lieu de gagner des gages à ceux qui labourent, on leur cède la moitié du produit que fournit la récolte.
« Ainsi,excepté l'achat des bœufs,c’est la terre ellemême qui avance tous les frais de la culture, mais d’une manière fort onéreuse au propriétaire et encore plus à l’État; car les terres qui restent incultes pour le pâturage des bœufs privent le propriétaire et l’État du produit que l’on en tirerait par la culture. » (1)
Les opinions de Quesnay ne varièrent pas. M. des Cilleuls a trouvé aux Archives une lettre de lui pour accuser réception à l’intendant Méliaud de son rapport sur la généralité de Soissons ; comme cet administrateur gémissait de voir les « gros fermiers » accaparer les terres, Quesnay réfuta les objections faites en
(1) A plusieurs reprises, Quesnay insiste sur ce point:
« Les terres cultivées en détail par de petits fermiers exigent plus d'hommes et de dépenses et les profits sont beaucoup plus bornés.. Les avantages de l’agriculture dépendent beaucoup de la réunion des terres en grosses fermes, mises dans la meilleure valeur par de riches fermiers. » |
« Il ne faut jamais oublier que cet état de prospérité auquel nous pouvons prétendre serait bien moins le fruit des travaux du laboureur que le produit des richesses qu'il pourrait employer à la culture des terres. »
« La mauvaise culture exige cependant beaucoup de travail ; mais le cultivateur ne pouvant faire les dépenses nécessaires, ses travaux restent infructueux »
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déclarant souhaiter « beaucoup de gros fermiers ». (1) On présente généralement le MARQUIS DE MIRABEAU comme un adversaire des idées de Quesnay et sur ce point, en effet, on peut lire dans l’Ami des hommes : « Plus une société s'étend, plus elleest tranquille au dedans, plus elle est vivifiée par différentes sortes d'industries, et plus aussi le jeu de la fortune y a de liberté. Dès lors les grandes fortunes deviennent des colosses et les gros héritages absorbent les petits. Quelle différence cependant de la fertilité d’un petit domaine qui fournit à la subsistance d’une famille laborieuse à celle de ces vastes campagnes livrées à des fermiers passagers ou à des agents paresseux ou intéressés, chargés de contribuer au luxe de leurs maîtres plongés dans la présomptueuse ignorance des villes !.….. Le territoire d'un canton ne saurait être trop divisé : c'est cette répartition, cette différence du lien au mien, principe de tous les maux, disaient autrefois les poètes, qui fait toute la vivification d’un État... Les gros brochets dépeuplent les étangs ; les grands propriétaires étouffent les petits. » (2) Maïs les divergences avec Quesnay ne sont pas aussi profondes qu'on pourrait le croire dès l’abord, et ce que Mirabeau attaque surtout, c'est l’absentéisme des grands propriétaires et le désordre qui régnait de ce fait dans leurs exploitations. Mirabeau put donc assez facilement se mettre d'accord avec Quesnay sur la supériorité de la grande culture. Il avait écrit son Ami des hommes avant la publication des articles de Quesnay ; après qu'il se fût complètement rallié aux idées de l’école physiocra-
(1) Des Cilleuls. — Le morcellement en France avant le NIX® siècle. Réforme sociale, 1894, 2, p. 745. (2) L'Ami des hommes, pp. 80-81.
Es rt tique, il reconnut publiquement « son erreur » dans la Philosophie rurale qui parut en 1763 (1).
Les idées de Quesnay sur la grande culture semblent avoir été pleinement acceptées par tous les écri vains de son école; elles sont répandues par Dupoxr DE Nemours dans des articles de journaux et des brochures, telles que la Lettre sur la différence qui se trouve entre la grande et la petite culture, adressée à l’auteur de la Gaxette du Commerce par l’auteur du livre intitulé : De l'exportation et de l'importation des grains. La Gaxelte du Commerce (4 septembre 1764) avait inséré un discours de Letrosne contenant vingtdeux propositions économiques dont la quatrième disait : « La grande culture exige de fortes avances et donne un grand produit, la petite culture en exige moins, mais ne rend presque rien; donc elle est plus coûteuse. » Cet « axiome » fut attaqué dans un numéro suivant par un cultivateur de Franche-Comté. Il est inutile d'entrer dans les détails de la discussion limitée à la culture du blé; il suffit d'indiquer qu’elle suppose comme définition de la petite et de la grande culture la définition de Quesnay : labourage avec les bœufs ou avec les chevaux, et qu'elle tient compte aussi de la définition de Turgot : la grande culture est celle des fermiers, la petite celle des métayers. À l’appui de sa théorie, Dupont de Nemours invoque deux monographies données par le marquis de Mirabeau dans sa Philosophie rurale : celle qui est un exemple de grande
(1) Philosophie rurale ou économie générale et politique de l'agriculture réduite à l'ordre immuable des lois physiques el morales qui assurent la prospérité des Empires. Amsterdam- Paris, 1764, 3 vol. — Le titre suffit à indiquer que l’auteur est de l’école des Physiocrates.
Op culture montre qu’une ferme de 360 arpents (122 hectares) donne un produit net de 5.660 livres, tandis que deux domaines en petite culture, d’une superficie de 71 arpents, dont 21 de prés (24 hectares, dont 7 de prés), donnent un produit net de 227 livres 15 sous, c’est-à-dire qu'une exploitation S fois moindre donne un produit net 25 fois plus faible. La lettre de Dupont de Nemours est suivie d'une réplique qu'il accompagne de notes. On a l'impression que la discussion porte sur des observations de systèmes de culture tout à fait différents. Il n’y a pas de raison pour que les contradicteurs se mettent d'accord ; ils ne parlent pas des mêmes choses.
Nous n'avons d’ailleurs signalé cette brochure que pour montrer combien la question passionuait lopinion à cette époque. Réglementation du commerce des grains et modes de culture, c’est souvent alors le fond des conversations qui veulent être sérieuses. Il est amusant de relire les Dialogues sur le commerce des blés, de L'ABBÉ GALIANI, pour se rendre compte de la place que tenait le bavardage le plus futile dans ces sortes de discussions. Aussi, semble-t-il bien inutile de rechercher dans les écrits du temps ceux qui soutiennent ou ceux qui combattent la thèse de Quesnay; il est assez vraisemblable qu'on aurait peu de chose à en retenir (1).
(4) Il n’est d’ailleurs pas facile de se procurer les textes. Voici des ouvrages cités dans la bibliographie d'Hippolyte Passy dont nous n'avons pu connaitre autre chose que le titre : C. de Lamoignon de Malesherbes, Mémoire sur les moyens d'accélérer les progrès de l’économie rurale en France, 1790, in-8°. — Vignoli, La félicité publique considérée dans les paysans cultivaleurs de leurs propres terres, traduit de l'italien par Béardé de l'Abbaye, 1771.— Des articles ont été
Botte
Quelques extraits suffiront pour montrer que TurGor, qui plusieurs fois s'était séparé des Physiocrates, est avec eux sur ce point en assez complète conformité de vues : « Ce n’est que par de fortes avances qu’on obtient de riches produits et que les terres donnent beaucoup de revenus. » (1) « Lorsqu'au contraire il n'y a point d'hommes riches qui aient de gros capitaux à mettre dans les entreprises d’agriculture... on ne trouve point de fermiers qui veuillent louer les terres.
» Les propriétaires sont forcés de faire cultiver par des colons ou des métayers hors d'état de faire aucunes avances et de bien cultiver.
» Le propriétaire alors fait lui-même des avances médiocres qui lui produisent untrès médiocre revenu : si la terre appartient à un propriétaire pauvre ou négligeant, à une veuve, à un mineur, elle reste inculte.
» Tel est le vrai principe de la différence que j'ai déjà remarquée entre les provinces où la terre est cultivée par des fermiers riches, comme la Normandie et l'Ile-de-France, et celles où elle n’est cultivée que par de pauvres métayers, comme le Limousin, l’Angoumois, le Bourbonnais et beaucoup d’autres. » (2)
L'avis sur l'imposition des tailles pour l’année 1766 (3)renferme une étude intéressante. L'esprit clair et exact de Turgot ne peut se contenter de l’assimilation si confuse que Quesnay a faite de la grande culture au labourage par les chevaux. Malheureusement
publiés dans la Gazette du Commerce et dans les Annales de l’agricullure française.
(4) Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, $ LIV. Collect. des Princ. écon., t. IN, p. 34.
(2) Réflexions..…., $ LXV, Prince. écou., t. III, p. 40.
(3) Coll. des Prince. écon., t. II, p. 543.
SE res
la définition de Turgot est, elle aussi, insuffisante. Identifier la petite culture au métayage et la grande au fermage pouvait être exact pour le Limousin, 1l n’est pas possible cependant d’en faire une vérité générale. Le passage mérite d’être lu, mais dans son fond il rappelle trop les idées de Quesnay pour que nous le citions en entier. La critique du métayage est particulièrement vive: « Ce métayer, accoutumé à la vie la plus misérable, et qui n’a ni l'espérance, ni même le désir de se procurer un état meilleur, cultive mal, néglige d'employer les terres à des productions commerçables et d’une grande valeur ; il s’occupe par préférence à faire venir celle dont la culture est moins pénible et qui lui procure une nourriture plus abondante... Il est même assez peu inquiet sur sa subsistance ; il sait que, si la récolte manque, son maître sera obligé de le nourrir pour ne pas voir abandonner son domaine. Le maître est sans cesse en avance avec lui. Lorsque l'avance est grossie jusqu’à un certain point, le métaver, hors d'état d’y satisfaire, abandonne le domaine. Le maître, qui sent queles poursuites seraient inutiles, en cherche un autre, et se trouve fort heu reux quand celui qui le quitte, content de lui faire banqueroute, ne lui vole pas le reste de ses effets. »
Ce qui est le plus curieux dans toute l'étude, c’est que Turgot n’a pas l’air de songer un instant que le propriétaire pourrait diriger lui-même l'exploitation, et si le métayage lui paraît inférieur au fermage, c’est parce que le métayer n’est qu’un salarié payé en nature et laissé sans direction, tandis que le fermier est un véritable entrepreneur faisant valoir ses capitaux dans la culture des terres.
90e ForBownais, dont les Principes économiques, publiés en 1767, s'opposent souvent aux idées des Physiocrates, paraît n'avoir pas accepté leur opinion sur la supériorité de la grande culture. Il relève surtout le besoin de luxe des grands propriétaires ; il semble admettre que tous pratiquent l’absentéisme et confient le soin de la culture à des colons partiaires. De sorte qu’en réalité il ne pose pas la question sur le même terrain que les Physiocrates : ceux-ci avaient loué la grande culture riche en capitaux ; ce que Forbonnais. critique, c’est la grande propriété. On comprend alors le sens de la phrase : « L’accroissement de la production territoriale serait done en vain attendu des grands propriétaires ; la seule et unique espérance pourra être fondée sur les besoins et l’inclination naturelle des propriétaires médiocres » (1).
Les Physiocrates n'étaient pas arrivés à convaincre Apam Smir. Dans ses Recherches sur la richesse des nations, il se montre surtout frappé des inconvénients de la grande propriété. Son point de vue est absolument celui de Mirabeau avant sa conversion aux idées de Quesnay. Il est particulièrement préoccupé de la mauvaise gestion des intendants sur les très grands domaines que le propriétaire ne surveille pas. Toutes les fois qu’il parle de la grande exploitation, on constate ou onsent que c’est sous cette forme seulement qu’elle lui apparaît. Et par là se justifie la phrase que
(4) Forbonnais. — Principes économiques. Collect. des Princip. écon. Mélanges, I, p. 190.
Le de les partisans de la petite culture aiment tant à citer: « il arrive rarement qu’un grand propriétaire soit un grand faiseur d'améliorations ». (1) Les tenanciers, les métayers, les fermiers ne sont pas non plus en situation d'entreprendre une culture suffisamment bien conduite avec le souci d'augmenter la valeur du sol qui leur est confié; tandis « qu’un petit propriétaire qui connaît tous les recoins de son petit territoire, qui les surveille tous avec cette attention soigneuse qu’inspire la propriété et surtout une petite propriété, et qui, pour cette raison, se plaît non seulement à la cultiver, mais même à l’embellir, est en général, de tous ceux qui font valoir, celui qui y apporte le plus d'industrie et le plus d'intelligence, et aussi celui qui réussit le mieux ». (2) — « Cependant, après les petits propriétaires, lesgrosetles richesfermiers sont, en tout pays, ceux qui apportent le plus d'améliorations aux terres. » (3) Ajoutons à ces quelques lignes les passages peu développés et exposés presque sans discussion où Smith indique les difficultés de l’agriculture à user de la division du travail (4), l'habitude des paysans d’augmenter leurs ressources par des métiers accessoires peu rémunérés (5), la supériorité morale des paysans sur les ouvriers de l’industrie (6), la facilité pour le pelit ménage paysan d'élever à peu de frais quelques têtes de bétail (7), l'importance du capital pour la
) Richesse des Nations, t. IIE, ch. II, p. 477. iv Il; chLVp813;
)liv. IL, ch. IL, p. 91.
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culture de la terre. (1) Ajoutons encore l'explication que Smith donne de la constitution des grands domaines due à ce que « les lerres n’ont pas été simplement des moyens de subsistance, mais des moyens de puissance et de protection » (2); et nous aurons essentiellement tout ce qui dans son livre peut se rattacher à notre étude.
On voit que c’est, en somme, peu de chose ; la question reste pour lui très secondaire et il nous semble qu'on ne peut isoler ses idées sur Îles divers points signalés, sans risquer d’en forcer le sens.
ARTHUR YounG s'oppose nettement à Adam Smith. On sait qu'il est un énergique partisan de la grande propriété ; il avait pu admirer en Angleterre les immenses progrès accomplis dans les grandes exploitations par les riches propriétaires et constater que les petits paysans n'auraient pas pu apporter à leurs fonds les mêmes améliorations. Les observations faites chez lui avaient suffi à établir ses convictions, et il est certain qu'il commençait son enquête agricole en France avec une vive prévention contre la petite culture. Ses relations avec les Physiocrates n'étaient pas faites pour le mettre en garde contre cette disposition de son esprit. Peut-être faut-il en tenir compte pour diminuer la portée des renseignements qu'il nous a fournis. Cependant comme son travail de documentation a été, en somme, plus complet et mieux dirigé qu'aucun autre à son époque, qu'il a sur tous les autres économistes d’alors l'avantage d’avoir vu de près et dans la pra-
(1) Liv. IL, ch. V, p. 456.
(2) iv. I, ch. Il, p. 475.
Pt tique les choses dont il parle, ses observations restent très importantes. Sa curiosité, d'ailleurs, est assez limitée et ne s'étend pas au-delà de quelques questions d'économie rurale, objet des discussions courantes. S'il n'avait pas dans ses affirmations théoriques une assurance qui fait craindre qu'il ait mal vu l'infinie variété des cas, la complexité des éléments en œuvre, ses opinions auraient une très grande autorité ; mais on sent trop chez lui l'homme qui «vérifie » dans les faits des opinions déjà établies dans son esprit. Tout ce qu’il voit l’affermit dans ses idées ; et il les énonce avec une certitude imperturbable. Il est nécessaire de donner des extraits assez nombreux du livre de Young pour faire connaître avec exactitude sa pensée, car peu à peu on est arrivé à la déformer sensiblement en citant le plus souvent les passages en opposition avec l’ensemble de son livre et où — parce que Young écrivait au jour le jour, sous l'impression du moment, — il paraît faire l'éloge du mode de culture qu’en réalité il combattait.
Ces passages, on les a lus partout. C’est la phrase fameuse : « Donnez à un individu la possession assurée d’un rocher aride, et il le transformera en jardin ; donnez-lui un jardin avec un bail de 9 ans, etil en fera un désert (1}».C'est la pagesurles confortables cottages des paysans du Béarn et sa boutade irritée devant les landes etles bruyères du prince de Soubise et du duc de Bouillon : «Oh ! si j'étais seulement pendant un jour le législateur de la France je ferais bien danser tous ces grands seigneurs ! » (2) Les partisans de la petite pro-
(1) Voyages, t. I, p. 126.
AINSE
priété devraient se servir de ceslignes avec plus de modération. [l leurserait facile de remarquer que de semblables opinions ne se présentent .chez Young qu’isolément, à propos d'observations particulières, et que de plus il prend soin lui-même d'en affablir la portée ; c’est ainsi qu’il fait remarquer que les petites propriétés de bonne apparence se trouvent « sur des terres d’une fertilité tellement exubérante qu’elles ne demandent aucun effort ; que les petites propriétés du Béarn n'étaient nullement d’une étendue faible et méprisable ». (1) Quant à la phrase sur les terres en friche des grands seigneurs, elle est accompagnée de cette note : « Je puis assurer le lecteur que ces sentiments furent ceux du moment : les événements qui ont eu lieu depuis m'ont presque tenté d'effacer tous les passages de cette nature ; mais c’est rendre plus de justice à tous les partis que de les laisser.»
La phrase la plus nette, celle qui résume le mieux l'opinion d'ensemble de Young est sans doute celle-ci : «Je n'ai jamais vu un exemple de bonne agriculture dans une petite ferme, excepté dans les sols les : plus fertiles ». (2) Le passage suivant est aussi caractéristique : « Après tout,on doit conclure que les pelites propriétés sont portées à un trop haut point en France ; qu’elles ont contribué à engendrer une population misérable qui ne devrait pas exister ; qu'il faudrait faire des lois pour en restreindre la division, au moins jusqu'à ce que la demande de bras soit égale au produit ; que le système des grandes fermes employant régulièrement à la journée et payant bien un nombre considérable de paysans est infiniment plus avantageux
(4) T. UT, ch. XII, p. 32.
(2) T. Ill, ch. XII, p. 48.
Tes
à la nation et aux pauvres eux-mêmes que la multiplicité des petites propriétés ; en un mot, qu'il est évident que toutes les mesures pour empêcher l'établissement des grandes fermes et des riches fermiers, telles que les restrictions et les lois contre les enclos, l'existence du droit des communaux et la moindrefaveur montrée aux petits propriétaires en levant la taille, sont ruineuses pour l’agriculture et doivent être écartées comme un système destructeur de la prospérité publique ». La seulechose que Young ait louée dans la petite propriété, c'est l'énergie du petit cultivateur : « Excepté ces exemples et quelques autres (Flandre, Alsace, Garonne, Béarn), je n’ai rien vu de respectable dans les petites propriétés, sinon une grande industrie... L'indusirie des propriétaires était si visible et si méritoire qu’elle est au-dessus de tout éloge ; elle suffisait pour prouver que la propriété, en fait de terres, est le plus grand aiguillon du travail ». (1) A part cela, la petite propriété n'a que des inconvénients : « Le premier et le plus grand, c’est la division qui a générale- ment lieu après la mort du propriétaire ordinairement entre tous les enfants, mais dans quelques cantons entre les fils seulement. 40 ou 50 acres de terre (2) sont susceptibles d’être bien cultivés ; mais quand on les divise, 20 acres doivent l’être fort mal ; subdivisés de nouveau, les propriétés forment quelquefois des fermes de 10 acres, de 5, de 2 et même d’un seul ; bien plus, j'en ai vu quelques-unes d’un demi-quart d’acre avec une famille qui leur était attachée comme si ç'avait été une ferme de 100 acres. La population provenant de cette division est quelquefois fort grande, mais c’est
(PAT; en XIL/p"32:
(2) L'acre vaut 40 ares 50 centiares.
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une multiplication de misère ! ! » (1) Les petites exploitations manquent de capitaux : « [Il n’y à rien d'étonnant que les petites fermes soient mal cultivées ; je veux dire celles au-dessous de 100 arpents (2) et même depuis 100 jusqu'à 200 ; les proportions entre les ustensiles nécessaires et le travail et la terre sont défavorables dans de pareilles fermes. Les bénéfices d’une petite ferme ne font que soutenir le fermier et ne laissent rien pour les améliorations ». (3) Le travail y est mal organisé: «La division du travail, imparfaite en général dans l’agriculture, est tout à fait impossible pour les petites fermes». Le petit cultivateur, dans les moments où il ne s'emploie pas à une occupation véritablement utile, s’exténue à des travaux qui, en bonne économie, devraient être faits par des animaux ou des machines ou se prive de repos pour des tâches insignifiantes : « il Ôtera une pierre d’un endroit pour la mettre dans un autre, il fera trois lieues pour vendre un œuf... »
Ce n’est pas seulement à cause de son infériorilé productive qu'A. Young attaque la pelite propriété, c’est aussi son rôle social qu'il poursuit de ses critiques. Comme les partisans actuels de la propriété paysanne, il reconnaît qu'elle contribue à l’accroissement de la population, mais pour lui c’est une raison de plus de la combattre. « Les petites fermes sont une pépinière de population. Oui, mais elles engendrent un grand nombre de bouches sans fournir les moyens de les nourrir.» — «On doit faire peu de cas de ces écrivains qui ne voient autre chose dans la propagation
(1) T. I, ch. XII, p. 34.
(2) L'arpent vaut 34 ares 19 centiares.
(3) T. IT, chap. XIT, p. 22.
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de l’espèce humaine, que le moyen d'augmenter des soldats ; qui admirent les petites fermes comme des pépinières d'esclaves, — et pensent que c'est un objet digne de la politique de faire naître des hommes dans la misère afin qu'ils puissent s’enrôler ou mourir de faim. » (1) Young proteste encore contre l’opinion que l’on entend si fréquemment soutenir aujourd’hui que la petite propriété crée une classe de travailleurs agricoles habiles et courageux au travail. « L'ouvrage n’est jamais si mal exécuté ni si cher que lorsqu'il est fait par des hommes accoutumés à travailler pour eux-mêmes ; il n’y a que la plus grande misère qui puisse engager ces petits propriétaires à travailler pour les autres », ils le font avec inattention et dégoût (2).
Quant à la question de la tenure des « fermes » {le mot ferme étant pris dans le sens d’«occupation», nous dirions aujourd’hui d'exploitation), Young se montre partisan décidé du faire-valoir direct, c’est-à-dire du système des grands domaines surveillés et dirigés par le propriétaire seul ou aidé d’un régisseur. — Ce n'était pas le système qui dominait en France à l’époque où Young la parcourait et il estimait, au contraire, que la culture par métayers «défavorable au propriétaire et encore plus au tenancier qu’elle réduit à la plus grande pauvreté ou même à la misère», était celle des sept huitièmes du royaume. Il ne faut pas croire que cette évaluation soit en contradiction avec celle par laquelle il évalue à un tiers du territoire la part de la petite propriété ; c’est seulement que Young confond irès souvent, et ici en particulier, petite propriété et petite culture.
(4) T. IT, ch. XI, pp. 23 et 30.
(2) T. IE, ch. XII, p. 43.
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Indiquons enfin quelle superficie paraissait à Young la plus favorable à une bonne exploitation: « Les fermes que je prendrais de préférence en France, dit-il, seraient celles de 250 à 350 acres sur des sols fertiles (environ de 100 à 150 hectares) et de 400 jusqu’à 600
(160 à 240 hectares) dans des terrains médiocres (1). »
Les idées de Young sont soutenues, répandues dès leur apparition par un écrivain suisse, le médecin HERRENSCHWAND, dont Passy signale le Discours fondamental sur la populalion,paru à Londres en 1786, et le Discours sur la division des lerres dans l'agriculture (Londres, 1790). Nous n'avons pas pu lire ce dernier ouvrage, mais sans doute le Discours sur la population suffit à faire connaître les idées d'Herrenschwand. Son livre est bien loin de manquer d'intérêt, car les délinitions y sont beaucoup plus nettes et précises que chez les autres écrivains de l’époque. Nous résumons seulement deux passages les plus caractéristiques. D'abord, une condamnation de la petite propriété qui ne donne qu'un produit net tout à fait insuffisant. L'auteur vient d'expliquer que dans un « système d'agriculture absolue» (où il n'y aurait à peu près pas de production industrielle), il y aurait excédent de population au-delà des moyens de subsistance. «Deux circonstances hâtent ou retardent le moment où une nation sous un système d'agriculture absolue arrive... au commencement de sa multiplication abusive : l’une est la nature de son système de culture et l’autre la proportion dans la division de ses terres... Le partage des terres en portions modiques est le système favori d'un grand
(A) T I, ch. XII, p. 25.
CES 0 CS nombre de personnes qui ont écrit sur l’économie politique, mais ce système parait n'être pas réfléchi,même dans le cas des nations purement agricoles et le recommander à ces nations serait leur recommander d'amener sur elles plus promptement la misère et la désolation ».(1) En admettant comme vrai que la petite propriété est la cause d’une meilleure culture, il importe de commencer par avoir de grandes exploitations pour que le jour où la population commence à être surabondante, on puisse encore, en divisant les terres, augmenter un peu les subsistances. — Nous avons cité surtout ce texte pour signaler la distinction entre culture et propriété, mais, comme on le voit, 1l n'en est pas tiré parti dans la suite. Le passage suivant est plus intéressant : « Dans quelle proportion le territoire d’une nation doit-il être réparti entre ses cultivateurs pour opérer, à système de culture égal, le plus grand produit possible ? La plupart des écrivains ont penché pour les petites portions de terres ...» (Nous avons vu que ce n’est pas exact, en France tout au moins.) C’est, sans doute, que le succès des petites divisions de terres sous le système d'agriculture absolue des Romains leur en impose, mais notre système économique actuel est totalement différent. (Suit un raisonnement, dont nous notons les points principaux, pour établir, au point de vue de son influence sur la population, l’infériorité du système des pelites fermes) : « Sous le système d'agriculture relative fondé sur un système de manufactures, la classe des manufacturiers ne peut exister que sur le superflu de subsistance des cultivateurs.. Or, plus le nombre des cultivateurs est
(4) Discours sur la population, p. 20 et suivantes.
27500 grand à produit égal des terres, moins il reste de superflu de subsistance et, par conséquent, de nourriture pour les manufacturiers... De même, plus le nombre des animaux destinés aux travaux de la culture est grand, toutes circonstances égales, moins il reste aux cultivateurs de superflu de subsistance. » Sous ces deux circonstances, sans tenir compte des éléments moraux du problème, examinons d’après les renseignements de Young, «le cultivateur le plus éclairé de l'Angleterre et l'écrivain sur l’agriculture le plus célèbre de l’Europe », les différentes proportions qu’une nation industrielle peut adopter dans la division de ses terres. « En profitant des matériaux que m'offrent ses minutes (celles des voyages en Angleterre), toutes rédigées sur les lieux, je diviserai comme lui les fermes d’une nation en trois classesgénérales : en petites, en moyennes et en grandes ; J'appellerai petites fermes celles qui ne sont cultivées qu'avec une charrue, moyennes fermes celles qui sont cultivées avec deux charrues, et grandes fermes celles qui sont cultivées avec trois charrues ou plus» — en superficie ces divisions correspondent d’une façon moyenne à 30,55, 88 acres — (c'est exactement la définition que donnéra Hippolyte Passy). «Les petites fermes maintiennent un cultivateur fixe sur 15 acres et un cheval sur 10, les moyennes un cultivateur fixe sur 18 1/3 acres etun cheval sur 11, les grandes fermes un cultivateur fixe sur 22 acres et un cheval sur 14 2/3 ». C'est-à-dire qu'une nation dont le territoire cultivable serait de 30 millions d’acres aurait,sous le système des grandes fermes,1.590.000 cultivateurs fixes de moins que sous le système des petites fermes. Tous ces travailleurs deviendraient libres pour l’industrie. Si une nation
= de veut être fondée sur un système de manufactures,il faut que le plus grand nombre possible de manufacturiers soit maintenu par le plus petit nombre de cultivateurs possibles. — Dans ces calculs, le produit des trois espèces de fermes a été supposé proportionnellement égal, mais c'est contre le témoignage des faits, les petites fermes sont plus mal cultivées que les moyennes et les moyennes plus mal que les grandes. — Quant aux fermes qui ne peuvent être cultivées qu'avec plus de six charrues, je les appelleraiexcessives.Leur trop grande étendue ne permet pas une bonne direction et une suffisante surveillance. »
Il est inutile d'insister davantage ; on le voit, c’est, avec plus de précision dans ledétail, la théorie d'Arthur Young.
Si nous cherchons maintenant à prendre une impression d'ensemble de l’état des doctrines à la fin de l’ancien régime, le caractère qui va nous frapper tout d’abord, c’est que nous nous sommes seulement trouvés en présence d’une question d'école. Elle a été mise en discussion parce que le système des Physiocrates donnait une importance nouvelle à la production agricole et c’est surtout par son aspect économique qu'elle a intéressé. Si le côté politique et social de la question n'est pas complètement ignoré, il n'apparait qu'au second plan. La souffrance paysanne n'est pas attribuée à la concurrence des grandes exploitations, mais principalement à la charge accablante des impôts mal répartis.
Dans l’ensemble, malgré quelques exceptions, c’est
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la grande exploitation qui paraît préférable. L'agricul- Lure est dans un état tellement arriéré qu'il importe avant tout de la faire progresser et de l’amener à user de la grande culture. Quelques critiques de la petite propriété et du métayage sont vives, pleines d’observations frappantes qui resteront, mais chez tous les écrivains de cette période la discussion paraît insuffisante. Cela tient surtout à l'absence d’une langue précise et de définitions nettes. La confusion est générale entre les termes culture et propriété : à chaque instant, ils sont pris l’un pour l’autre, comme si l’on n'avait pas vu que les choses qu'ils expriment ne sont pas nécessairement liées, que par exemple la grande propriété (le cas était fréquent au XVIIE siècle) peut être organisée en petite culture. On ne se soucie pas davantage d'indiquer avec quelque précision comment on distingue la grande et la petite propriété, la grande et la petite culture (exception faite pour Herrenschwand). Suivant l’idée que chacun se fait de la grandeur idéale des fermes et sans que nous en soyons toujours avertis, elles sont classées parmi les trop petites ou parmi les trop grandes. Les termes petite et grande culture correspondent à des assimilations assez étranges. Pour Quesnay, la petite culture c'est le labourage avec les bœufs, la grande le labourage avec les chevaux. Pour Turgot, la petite culture c'est le métayage et la grande le fermage. Ajoutons que les écrivains de l'époque n’ont aucun renseignement statistique et que, d’ailleurs, ils se préoccupent peu des faits. Nous pourrons penser que la discussion, pour si générale qu’elle ait été, n'a pas pu être très féconde et ne présente plus guère qu'un intérêt historique.