LA MERE
Pendant tout l'Empire, son fils aîné, Charles de Rérausat, ne fut qu'un enfant ; son deuxième fils, Albert, bien plus jeune que l'aîné et malade, resta Tinlelligence inerte et puérile; et, à côté d'eux, elle n'eut alors de préoccupations, de désirs, d'ambition, que pour son mari.
L'Empire s'écroule. Charles, le fils aîné, est devenu un adolescent raisonnable. En ]8i4, il a dix-sept ans et, dès lors, commence avec lui une correspondance que la mort seule de cette femme si distinguée interrompit. Je ne crois pas qu'il existe, dans notre littérature, des lettres de femme comparables, si ce n'est celles de xMine de Sévigné. Il en est d'autres, qui ne sont que des confessions, ou bien des critiques du monde ambiant, ou encore des relations de voyageet le récit des sensations éprouvées au spectacle de la nature. Celles de Mme de Rémusat touchent à tous les sujets. Son fils est étudiant à Paris, tandis qu'elle a suivi son mari à Toulouse, puis à Lille où il a été envoyé comme préfet; et de loin, elle trouve le moyen de s'unir à la vie de son fils. Sa sollicitude maternelle estincessante. Ses lettres se suivent souvent du matin au soir; et, son chien à ses pieds, son oiseau voltigeant sur son lit, sa fenêtre ouverte et son écritoire près d'elle, elle couvre, jamais lasse, son papier de son écriture. Les conseils de lectures à faire et de travail y abondent, aussi bien que ses jugements sur les productions littéraires de l'époque, sur les passions
MADAME DE RtMUSAT 2ir>
politiques déchaînées autour d'elle; sur les efforts des royalistes en faveur de la réaction ; sur les hommes qui dirigent le mouvement des idées nouvelles ; sur les journaux qui se fondent pour les soutenir ou les combattre. Elle n'est plus la dame du ;u Pr-f^'Jtl palais de l'Empire ; et lorsqu'elle s'absente de Tou- \i ' ^ louse et va se reposer à sa maison de Laffittet'do-C p^' '^ \^ maine patrimonial, elle change de ton, devient buco- IH '^ lique et parle, comme une villageoise, des travaux et des plaisirs de la campagne, et aussi de la misère des paysans '. Plus tard, en villégiature chez ses
1. Le l"'' juin 1815, elle écrivait, de Laffilte, à sa sœur, Mme de Nansouly : « Figurez-vous une plaine à perte de vue, coupée par de riches cultures, semée de petits villages dont toutes les maisons sont éparses et ont de petits bouquets d'arbres ; une grande route assez animée, la Garonne au delà des coteaux boisés, et à l'horizon, c'est-à-dire à vingt lieues, la ligne des hautes Pyrénées, dont les cimes sont couvertes d'une neige éclatante de mille feux, quand le soleil frappe dessus. Voilà ma vue, et c'est bien ce que j'ai de mieux. INÎon château, si château il y a, est un bâtiment irrégulier, parce qu'il a plu à nos grands-pères d'en rebâtir la moitié et de la laisser ensuite accolée à la vieille moitié qui subsiste encore. J'ai une assez belle avenue pour arriver à la maison ; il y a une façon de cour marquée seulement par les bâtiments, fort irréguliers aussi, des greniers à blé et à vin. Tout cela est tout à fait rustique. Je suis au milieu tle mes champs et du mouvement champêtre, et comme nous sommes solitaires, j'aime assez ce tracas qui est animé et amusant. Mes cochons, mes poules, tout mon petit peuple animé est dans ma cour, sur mes toits, presque dans ma chambre et je me fais un divertissement de leur donner à manger et de les familiariser avec moi. Au beau milieu de la maison est un assez grand vestibule qui la traverse. A droite, quatre grandes pièces qui composent ce qu'on appelait l'appartement de M. le doyen (ce doyen est Dominique de Basfard, doyen du Parlement de Toulouse, né en 1683, mort en 1777, qui avait souvent habité Laffitte) et qui sont si humides que nous les avons laissées à l'emploi de grenier auquel elles étaient destinées depuis longtemps. A gauche, un bel escalier, une petite salle à manger, et une cuisine immense où je tiens souvent mes assises, parce qu'elle sert de salle à manger à mes ouvriers et que je m'amuse de leuis repas. Du côté de la cour, est un long corridor, et les chambres donnent sur les champs au milieu desijuels on pourrait facilement faire un jardin. Dans une des ailes mon marime
amis de Paris, au Marais, chez Mme de Labriche, à Champlatreux, chez M. Mole, elle décrit élégamment, et non sans malice quelquefois, la vie de ces châteaux. Il n'est rien qu'elle n'effleure.
Dès l'année 181/1, sans doute après une interrogation de son fils, elle lui explique les raisons du bonheur qu'ils éprouvent, son mari et elle, du changement de la dynastie régnante. Après avoir accepté les bienfaits de Napoléon, ils se sont éloignés de lui et rangés parmis ses adversaires, et on les accuse d'ingratitude. Mais elle en appelle au souvenir du jeune homme. Furent-ils des courtisans aveugles, ne gardèrent-ils pas leur indépendance? M. de Rémusat était souvent tenté de rompre avec le régime impérial, et il ne résista, il ne persévéra qu"à ses prières à elle, afin de travailler à l'avenir de leurs enfants. « Nous aurons beaucoup souffert, mais vous serez heureux », ajoute-t-elle, et à l'heure présente, elle peut dire à son fils : « Tenez et Jugez )) ;nous appelions de tous nos vœux la réaction qui vient d'avoir lieu, et nous sommes tous deux dhonnêtes gens ! Elle renverse notre propre situation, mais elle a été l'objet de nos désirs. »
Parmi toutes les matières qui emplissent les longues pages de la mère, trois sujets principalement attirent son insistance : les idées religieuses
fait un petit appartement qui serait joli partout, et qui est fort avancé. Nous avons joint à un mobilier un peu succinct quelques meubles achetés à Toulouse. J'en ai fait venir de Paris, et avec des papiers unis et ces différentes choses, le château de Laffille sera peut-être, dans un mois, mieux arrangé que la moitié des châteaux de notre département où on ne donne pas grand'chose à l'élégance. »
de son fils, l'amour imprévu qui s'empare de lui, enfin les convictions politiques de Tadolescent.
Elle a lu à Toulouse, dans les journaux, le résumé des conférences, alors célèbres, de l'abbé Frayssinous, que la jeunesse studieuse entourait d'hommages, pressée autour de sa chaire, et elle engage son fils à se mêler à cette jeunesse, afin de parler de Dieu et de religion. Si sage qu'il soit, lui dit-elle, il faut néanmoins qu'il ne se délachc point de l'idée de Dieu, « qui agrandit l'homme, étend l'espace, détruit la mort ». 11 doit avoir le temps de se détourner, quelques heures, de ce monde terrac/ué, ainsi que lui et Voltaire le nomment, car il y a « au dedans de nous quelque chose de plus grand que nous et qui s'élève vers l'éternité ». Chateaubriand l'a écrit, après l'avoir volé à Massillon. Comme on était au temps du carême, elle ajoute, à propos de Massillon : « Je ne sais comment vous l'entendez, quand vous dites que cet homme ne va pas au cœur. Moi, j'ai pleuré deux ou trois fois, ce matin, en lisant son sermon sur la passion. Allez, ''a
allez, mon fils, vous ne l'avez pas lu ! «t. C:'^^'^
Elle est à Paris, en 1817, et son fils lui avoue:>^*^^ qu'il est amoureux. Il lui nomme la jeune femme \*\ ^ dont son cœur est épris. Le fils connaissait assez sa mère pour être certain qu'elle le comprendrait, qu'elle le consolerait, qu'elle adoucirait les tristesses de cette fervente passion. Et la mère fait confidence à son mari, en lui écrivant de Paris à Toulouse, du secret de l'amoureux. Elle est déprimée, désolée, atteinte, aulantqueson fils, de cette aventure, car, elle l'a écrit une fois, le cœur de la mère a toujours le même âge que celui de son enfant, et elle s'inquiète parce que son fils, dont les convictions fortes dénotent une grande vivacité, une ardeur enthousiaste, sera plusmalheureux qu'un
autre de cette épreuve amoureuse. Elle voudmit l'enlever à Paris, oubliant qu'il pourrait être aussi bien amoureux en province, et elle laisse percer un peu de jalousie égoïste, parce qu'elle ne sera plus l'unique affection de ce cœur maintenant enchaîné, parce que le bonheur de son enfant « sera en d'autres mains que les siennes ». Toutes ces émotions la font souffrir, mais elle ne les dissimulera nullement; elle sait que son fils a pour elle la plus grande tendresse et, par sa soumission et sa réserve, la lui prouvera amplement, afin de ménager la tranquillité de celle qui partage avec lui son trouble et son chagrin. Il fera pour elle ce qu'il ne ferait pas pour lui-même. « Ah! que d'émotions ces malheureux enfants causent à une pauvre mère ! »
Ne trouve-t-on pas ce récit merveilleux; n'admire-t-on pas cette mère, respectueuse de la passion de l'amoureux, parce qu'elle s'aperçoit qu'il lutte pour en vaincre la tyrannie, parce qu'elle a jugé aussi la jeune femme mariée qui en est l'héroïne. Et elle nous révèle leur manière d'agir Tun envers l'autre, la jeune femme prenant, envers .son adorateur, un ton d'indifférence qui doit le décourager, et lui brutal, taquin, presque méchant, ne lui passant aucune fantaisie, aucuncfaiblesse. Elle tâche, cette Circé enivrante, d'échapper au danger, en quittant Paris, pour quelques semaines, en voyageant. La mère a bien compris ce qui se passe dans ce cœur à demi vaincu. Assurément, la jeune femme est satisfaite de la passion qu'elle inspire, mais elle veut paraître n'y être point sensible. Brusque, impérieuse, exigeante, même caustique pour lui; et au contraire, et avec intention, pour pallier cette conduite bourrue : affable, charmante, empressée envers elle. Certes, cette capricieuse
est jeune, belle: elle a des yeux admirables, et quand elle pose son regard sur celui qui lui parle, il est impossible de résister aux effluves qui s'en dégagent. Oh ! la mère s'occupe vraiment de cet amour; elle observe la manière de ces deux antagonistes qui voudraient bien se fuir et n'en peuvent mais. Tous les deux s'aiment; elle en est sûre, quoique son Charles, qui lui semble « pris jusqu'au dessus des yeux », un jour, paraisse tout à fait indifférent le lendemain ; et C..., comme elle appelle ia petite dame, de même. Et cette petite C... ne s'offusque point de la manière presque sauvage dont le tendre amoureux se comporte, car les femmes, dit Mme de Rémusat, font argent de tout, et elles sont très fines sur ce qui les touche, et celle-ci démêle très bien ce qui se cache sous les brusqueries de son Sigisbée, Elle préfère ces attaques dissimulées, et même impolies, aux fadeurs débitées par les autres hommes.
Cependant, Mme de Rénmsat est forcée de rentrer en province ; elle abandonne son fils à Paris, aux prises avec cette passion inquiétante. Mais elle le suit, de loin, lui envoie ses recommandations, et le prie de les accepter comme celles de sa meilleure amie. « Ce ne sont point des leçons de mère à fils. Rien entre nous de ce qui ressemble aux autres. Je ne demande pas mieux que de vous devoir quelque chose, et je sais fort bien le prix de ce f[ue je souhaite d'obtenir de vous. » Ce quelle souhaitait, sans doute, c'était qu'il fût prudent, qu'il se rappelât toujours en quelle posture délicate il se trouvait à l'égard de la petite C..., une femme mariée qu'il ne devait point compromettre; c'était que l'idée de Dieu ne fut point oblitérée par cet amour, la crainte de Dieu étant nécessaire h la sagesse ; et elle ajoute : « Si les hommes, ou du
moins quelques hommes parviennent à cet effort, demeurer sages sans Dieu, je le crois impossible à la plus grande partie des femmes. »
Elle finit par se rassurer. Son fils, peu à peu, se refroidit et ne ressentit plus qu'une ardeur fort tiède pour la belle enchanteresse. D'autres pensées, d'autres passions avaient envahi son esprit. 11 s'était livré à la politique avec l'enthousiasme de sa nature. Les hommes qu'il avait rencontrés dans le monde, chefs du parti doctrinaire, l'avaient enrôlé sous leur bannière : Royer-Collard, Guizot, Mole, les deux premiers, surtout, avec lesquels il collaborait au Courrier français^ journal fondé pour soutenir leur doctrine ; et c'est aussitôt un nouvel émoi pour la mère. Elle redoute les raisonnements trop absolus de son fils. Que dira-t-on de lui, dans les salons qu'il fréquente? Son premier' article a été écrit sur le livre de Mme de Staël, qui venait de paraître: Considérations sur la Révolulion française. Les royalistes ullra sont outrés de cet ouvrage, et Charles de Rémusat, loin d'en médire, en a fait l'éloge. Heureusement, l'article était anonyme. Néanmoins, elle demeurait inquiète et cherchait à connaître les opinions de ceux qui censuraient ou consacraient cette œuvre soulevant l'orage, car ceux qui la censuraient deviendraient ennemis, les autres, amis de son fils. Oui, elle pense comme lui, d'abord parce que c'est son fils, ensuite parce qu'elle est libérale, même un peu démocrate, ainsi qu'elle l'avoue, un jour, dans une de ses lettres de Toulouse. Qu'importe ! elle n'en est pas moins fortement émue, redoutant, pour celui qu'elle admire maintenant, des soucis et des désagréments. Et elle retourne à Paris près de son fils, puis elle écrit à son mari : « Mon ami, quelle préoccupation que celle que donne un fils, et sous
quel autre aspect, bon Dieu! apparaît le monde, quand on ne se regarde plus que pour et par lui. Dans une soirée, je voyais ma sœur vraiment jeune et jolie, entourée de mille hommages, quelques autres femmes encore, toutes préoccupées du bruit que Ton faisait autour d'elles, et moi hors de ce manège, indifférente à tout ce qui n'est pas Charles, ne regardant que lui, causant de lui seul, le suivant de l'œil, écoutant ses paroles, interrogeant ses moindres démarches, tendue tout entière sur lui, absolument comme s'il ne me restait d'autre vie que la sienne. Ah ! le meilleur des enfants ne sait guère ce qu'il est pour sa mère ! »
Revenue en province, à Lille oi^i elle est alors, se rappelant le triomphe du jeune écrivain dans le monde des lettres et des salons, elle laisse déborder son. cœur ; elle se résume en cette exclamation : « Que vous me plaisez ! Comme je vous aime ! » Et quelques jours après, lui racontant, à la fin du carnaval, ses dispositions pour un bal où les jeunes filles se présenteront travesties, et leur joie de se parer d'un costume agrémenté de rubans, elle les excuse parce qu'elles ont vingt ans. Vingt ans ! elle les a eus, elle aussi, et lui n'en avait que quatre. « Oh ! que j'étais loin de me douter de ce que seraient ce marmot et ces deux yeux noirs dont j'étais folle ! Je croyais avoir cause gagnée parce qu'il était beau , je croyais, je croyais... Eh bien ! mon enfant, je crois encore ; cependant, voyons, devinezquoi... » Eh ! bon Dieu, c'estqu'elle le croit toujours beau et séduisant et bien fait pour plaire, et qu'elle, sa mère, en aura de l'orgueil !
Mais ces transports d'affection lui semblent étranges. Elle a lu le livre de Mme de Necker sur Mme de Staël ', et elle y a trouvé l'exposé des sen-
1. En juillet 1817, elle écrivait à son mari, de Pai*is : « Mme de
timents que la femme célèbre avait pour son fils, les conseils qu'elle lui donnait au moment de son entrée dans le monde, ce monde qu'il devait étudier, afin d'apprendre la vie par expérience, étude qui en valait bien une autre, ensuite l'obligation pour la mère de s'imposer une grande réserve, par pudeur, à l'égard de celui qui était devenu homme, afin de lui cacher tout ce qu'elle ressentait pour lui. Cette similitude de situation avec celle de Mme de Staël l'avait impressionnée beaucoup, et elle écrit à son fils qu'elle va relire ce livre de Mme Necker, pour en mieux juger. Ce qu'elle en a retenu avant tout, c'est que l'âge les sépare affreusement, que leurs idées forcément ne pourront plus bientôt s'accorder, car l'un vivra dans un temps où l'autre n'existera plus ; et celte pensée la rend mélancolique, et elle souffre de celte trop grande affection de toutes les manières, d'aimer trop et de ne pouvoir aimer ce fils comme elle le voudrait.
En d'autres lettres, elle le met en garde contre ceux qui le patronnent à Paris, contre Royer-Col-
Slaël est morte, après avoir lutté de la manière la plus douloureuse. Elle était au désespoir de mourir, et surtout dans un horrible effroi de ce qui l'attendait dans l'autre vie »... Une autre fois : « Depuis la mort de Mme de Staël, on a découvert qu'elle était mariée secrètement avec M. de Rocca. Elle en avait un enfant qui entre en tiers dans sa succession. Mme de Broglie et M. de Staël le savaient depuis un an et se sont bien conduits. Ils partent cette nuit pour Coppet avec le corps de leur mère (HJ juillet 1817;. La veille de sa mort, elle avait encore du monde chez elle. Le duc d'Orléans y était venu. Elle avait causé avec tout son esprit. Cependant, vers le soir, elle s'était évanouie plusieurs fois et sortait de ses évanouissements en criant : Mon p?re, aidez-moi à mourir ! Elle est fort pleurée et regrettée, excepté de Mme de Genlis, qui, dit-on, montre une joie hideuse. Elle a demandé à être enterrée de manière qu'il y eût une vitre sur son visage, afin qu'on la put voir encore après sa mort. L'orgueil humain a de singulières faiblesses. »
lard, et Guizot, et Mole. (^)Lrest-ce que Royer-Collard, si ce n'est un homme « majestueusement égoïste », comme l'a qualifié Mme Guizot? Et Mme Guizot elle-même et son mari, deux personnages « trop imprimeurs », qui se fient trop à la lettre moulée, au papier noirci d'encre ? Et Molé^ un homme découragé, qui méprise trop ses contemporains, pour ne pas croire encore aux bienfaits du despotisme? Pasquier vaut mieux, lui conviendrait mieux. 11 a conservé des liaisons avec tout le monde, mourant d'envie d'être ministre. Ouant à la société, celle de certains salons, elle est « tout bonnement insupportable », par suite des animosités que chacun démontre aux autres. Oh ! comme elle est désenchantée de Paris, à l'heure présente^ et si elle y retourne quelquefois, c'est à cause de son fils, afin de rompre son isolement, de lui faire sentir les bienfaits que l'on retire d'une famille dont on est aimé; c'est afin de solliciter leurs amis pour lui et de le placer dans un ministère où il apprendra comment se traitent les affaires de l'administration. Par Mole, elle l'introduit au ministère de la Marine, bureau des colonies, et là, il fait preuve d'intelligence et se montre avantageusement.
Et la mère et le fils se racontent leur vie quotidienne : elle, ses impressions de Toulouse, ou de Lille plus tard ; lui, celles qu'il rapporte des salons où il se montre, et les efforts du parti, auquel il s'est lié, pour le triomphe des idées libérales. Vivant dans l'entourage de Guizot, de Royer-Collard, de Mole et ensuite de Parante et de Pasquier, il est instruit de tout ce qui se trame dans les oi'ficinespolitiques.Ccsnouvelles font la joie de la mère, et elle discourt avec son fils sur l'effet que produiront dans le pays les lois projetées par le gouver-
nement. Où elle brille, c'esl lorsqu'elle entame les récits de ses petits triomphes de salons et le tableau de l'agitation que provoquent les tentatives des royalistes pour accaparer les faveurs du pouvoir, et les craintes du préfet devant la disette du blé et la cherté du pain et la misère des ouvriers qui ont faim K
Quelle ville que Toulouse, quand elle y arriva, en juillet i8i5! On ne pouvait laisser tomber un mol, sans qu'il fût aussitôt dénaturé. Chacun s'observait, se dénigrait, se jalousait. « On se rencontre, écrit-elle, on se salue froidement et on se déteste ». Le préfet Rémusat ne sait sur qui s'appuyer pour régir, sans trouble, son grand département. Le blé étant rare, c'était la famine menaçante,"et aucun fermier ne conduisait son blé au marché de la grande ville. Les propriétaires, qui avaient leurs greniers pleins, ne les voulaient point vider, ne trouvant pas le prix des denrées assez élevé. L'hectolitre était à trente francs ; le peuple le demandait à vingt-quatre. Il y eut un mouvement d'émeute. Les ouvriers de Toulouse se rassemblèrent sur la place des Marchés et menacèrent les riches du
1. Elle écrivait à son fils de Bagnères-de-Luchorij en août iSlfi: « Le blé baisse beaucoup ; nos moissons avancent, et nous voilà tranquilles. Mais la misère est efiroyable. Cet arrondissement de montagne surtout fait pitié. Hier, une malheureuse femme est entrée dans ma petite chambre, et après m'avoir demandé l'aumône, elle s'est tout à coup jetée sur la pâtée de mon chien et l'a dévorée en ma présence, en restant à genoux devant moi, pour que je ne l'empêchasse pas. Ma dignité, ici, m'expose à nombre de plaintes de ces misérables queje soulage, autant que je le puis, avec une pluie infinie de pièces de dix sols. »
pillage. La foule surexcitée ne se dispersa qu'après une charge de cavalerie ordonnée par le préfet. Mme de Rémusat, généreuse, fit conduire au marché tout le blé de ses greniers et le fit vendre aux prix les plus bas. Mais elle en avait trop peu pour que cet apport en fît décroître le prix. Tandis que le marquis d'E..., qui en possédait trois mille hectolitres en réserve, en privait Toulouse et les faisait conduire aux marchés voisins où le prix était supérieur. « Faites au moins pour le roi ce que vous ne voulez pas faire pour le peuple, disait Mme de Rémusat au marquis, et maintenez la paix dans ses provinces. » — « Le roi, répondait le marquis, a SCS ministres qu'il aime ; c'est à eux à le tirer d'affaire. » Il en était de même partout. Et le peuple affamé s'insurgeait contre ceux qui étaient riches; et la bourgeoisie maudissait la noblesse qu'elle traitait de pusillanime et d'incapable ; et les nobles appelaient coquins tous les bourgeois. Enfin, tous ceux qui portaient l'épaulette regrettaient le temps où les militaires avaient la haute main dans l'administration; et les magistrats se désolaient d'avoir à lutter contre les grands chefs galonnés qu'ils ne pouvaient faire céder à la loi. Toulouse offrait l'image de l'anarchie morale.
Aux premiers temps de son séjour en cette ville, Mme de Rémusat eut donc grande peine à attirer chez elle ce qu'on appelle la société. Ses salons étaient souvent déserts. Les belles dames à qui elle avait fait visite ne lui rendirent point sa politesse. Elle ne s'offusqua pas de cette impertinence. Elle montrait toujours une belle humeur à ceux qui la voulaient venir voir. Et pourquoi cette impertinence ? C'est qu'on ne les trouvait point, elle et son mari, assez imbus de réaction. On cri-
tiquait les idées libérales du préfet et les causeries trop franches de la préfète. Ni l'un ni l'autre ne voulurent changer; les violons et les dindes truflées -eurent raison des bouderies. Elle raconte à son fils qu'elle s'amusait parfois à piquer de ses courageuses remarques certains nobles, nouveaux comtes de Mascarille, qui affectaient les opinions les plus rétrogrades, les croyant professées par les Montmorency. L'un d'eux, à sa table, disait un jour : «■ Si le roi voulait, si le roi faisait, nous autres nous ouvririons nos bourses. » Et alors, elle, tout à coup : « Comment, Monsieur, des si à l'égard du Toi ; des si à l'égard du bonheur de la patrie ! Vous n'y pensez pas ! » Et l'anobli par ses écus se tint -coi, rougissant jusqu'au-dessus des yeux. Un an après, les salons de la préfecture, le jour des fêtes, se remplissaient d une foule animée; les dîners de la préfète étaient recherchés, et quand M. et Mme <le Rémusat quittèrent Toulouse, envoyés à Lille, ils furent regrettés. Le peuple disait très haut : « Ce sont ces maudits nobles qui sont cause du départ de notre préfet. » Et les belles madames se repentaient amèrement de leurs offenses, redoutant •que Mme de Rémusat ne fît connaître à Paris leurs petites vilenies. « Ah ! mon enfant, écrivait-elle à son fils, le monde est un grand tréteau où chacun vient jouer sa comédie. »
Au rebours, le fils écrivait à sa mère combien la conversation était devenue libre dans les salons de Paris. Il n'y a rien qu'on ne puisse dire et qu'on n'entende. Et c'était ensuite le portrait de ses amis <ju'il lui traçait, celui de \'illemain dont il vantait le talent, tout en blâmant l'ambition et la trop grande souplesse de cet homme nouveau, et encore celui du petit Leclerc, son ancien professeur, qui ■devait être un jour le doyen de la faculté de Paris; et
celui de Barante, de Mole ', de Royer-Collard dont il trouvait trop frappante l'indécision. Et comme il semblait appréhender l'opinion de Barante sur lui, la mère écrivait au fils de la part du père : « Ma femme, monsieur votre fils aime trop l'esprit. Oui; et il craint trop le ridicule. 11 ne voit donc pas que cette manie pourrait lui en donner un. Mais pourquoi, diantre, a-t-il si grande envie de plaire à M. de Barante? Parce qu'il a peur que M. de Barante ne se moque de lui, ou qu'il ne dise qu'il €st médiocre!... Est-ce qu'il croit que M. de Barante est infaillible. Monsieur votre fils a beaucoup trop la manie du succès à la minute. Il ne voit donc pas que cela mène quelquefois à celui de la journée ? Il s'embarrassera de toutes ses paroles, en voulant que, toutes, elles portent coup. Sa contrainte lui donne l'air de lafTectation. On lui croira une prétention qui fera peur, et on le jugera et blâmera et peut-être même raillera. Dites-lui, de ma part, d'avoir de l'orgueil et point de vanité, cela est plus commode et plus libéral. » Le père, au surplus, était loin d'approuver cette correspondance plus pleine d'idées que de faits, entre la mère et le fils. Il s'en plaignait à sa femme. « Je ne sais rien de Charles par ses lettres, disait-il ; il passe son temps à philosopher avec vous. »
1. Voici le portrait de Mole que le fils envoyait à sa rnère : « Il y a quelque chose de pénible à l'entendre. C'est assurément l'un des hommes les plus éclairés, les plus clairvoyants qu'il y ait. Mais on sent que son caractère, sa santé, les circonstances où il s'est trouvé rendent toutes ses qualités stériles pour les autres et pour lui-même. Il est si dégoûté, il a si peu de confiance aux hommes, il est si incapable d'espérance qu'il n'est plus en état d'agir puissamment on lien. Il a un mérite, qui, au reste, n'est pas rare en ce temps-ci, mais il l'a à un haut degré, c'est d'être grand critique, voilà tout. Il ne sait lutter contre rien ; c'est son grand défaut. »
Ce fut un enchantement pour elle, lorsqu'au mois d'avril 1817, elle vint s'installer près de son mari, à la préfecture de Lille. Son fils entrait dans sa vingtième année. Il avait célébré cet anniversaire avec ses amis, dans un dîner où il les avait émoustillés par une de ses spirituelles chansons dontil étaitprodigue. De Lille, comme de Toulouse, leur correspondance reprit sur tous les petits événements qui traversaient leur vie quotidienne, sur toutes les idées qui leur passaient par la tête. Mme de Rémusat inaugura sa vie provinciale par des dîners et reçut à sa table les principaux négociants de la grande ville. Elle loue leur conversation calme, solide, pleine de bon sens, s'apercevant bien vile qu'elle avait changé de milieu. Ce n'était plus, à son couvert, des tètes exaltées comme celles du Midi, ni leurs passions bouillonnantes. Ses convives étaient gens d'esprit, droit et rassis ; et s'étant mise à l'unisson de ces bons Flamands, elle devint, tout de suite, leur favorite. Le soir de son premier dîner, elle se montra au théâtre, flanquée, dans sa loge, des représentants du haut commerce; et la voilà lancée dans cette société d'intelligents industriels, de riches fabricants, qui tenaient le haut du pavé dans l'ancienne capitale de la Flandre. Elle a gagné si bien les sympathies de ce monde-là, que, voulant fonder une société maternelle, elle a recueilli sur une simple demande soixante signatures de dames adhérentes. Il ne lui reste plus qu'à se rendre agréable au parti royaliste, et elle y parvient, après cette première cérémonie, emmenant son préfet en visite dans les
MADAME DE RKMUSAT 229
familles aristocratiques. Le vieux marquis deMontazet, qui a soixante-dix-huit ans, la trouve charmante, et avec un peu d'adresse et de séduisantes causeries, elle obtient, dans la noblesse, quelques signatures pour sa société. Excellente manière de rapprocher les partis ennemis. M. de Bémusat, d'ailleurs, se conduit avec habileté. Au mois de juin, il suit, en costume officiel, la procession de la Fête-Dieu qui parcourt les rues de la grande cité, et elle assiste, elle, des fenêtres de ses nouveaux amis, à ce spectacle édifiant. ]Mais hélas ! dit-elle, leur grande peine, au préfet et à elle, est de voir le prix du blé augmenter. A Lille, ainsi qu'à Toulouse, la misère est grande. « Nos pauvres sont pauvres à fendre le cœur » ; et les propriétaires montrent la plus grande indifférence pour cet état social. Les plus riches connaissent à peine leurs domaines, ignorent même le canton oîi leurs terres sont situées. Ils reçoivent l'argent du fermage, et c'est tout.
A la suite de ces débuts, elle va retrouver son fils à Paris, puis faire approuver par le ministre et soumettre à la Daupiiine les statuts de sa société. Mais elle est toute désorientée, lorsqu'elle apprend que la princesse a rayé, sur Fa liste, les noms de trois adhérentes, les plus influentes de Lille, parce qu'elles sont femmes de négociants d'opinion libérale. Que de difficultés pour faire le bien I Elle apercevait déjà l'envers de son plaisir. De même du préfet, à chaque instant, arrêté par les lenteurs des bureaux de Paris, dans ses mesures destinées à moraliser la population ouvrière, pervertie et misérable, à améliorer le régime des prisons, à créer un hospice pour les fous et à purger la ville des mendiants pullulant dans les rues. Et la mère se plaignait longuement à son fils.
Ni le préfet, ni elle ne se découragèrent. M. de Rémusat ne vivait heureux que dans ses paperasses administratives ; et elle, de son côté, rêvait de chasser l'ignorance des familles pauvres. Sous son influence et sa ferme volonté, on ouvrit à Lille une école d'enseignement mutuel, nouveauté fort goûtée en Angleterre, dans le Lancastre, et, pour cette raison, appelée école lancastrienne. Oh ! cette création non plus ne se développa pas sans obstacle. Il s'éleva dans le pays contre cette innovation une opposition violente. La mère raconta à son fils de combien do lettres et de mémoires hostiles était accablé le préfet. Néanmoins, l'école fut installée dans les dépendances de la préfecture et elle fut suivie, dès les premiers jours, par soixante enfants. Dans la salle, un christ fut fixé à la muraille et une prière commençait chaque classe. A la fin de la semaine, Mme de Rémusat allait distribuer, de sa main même, les récompenses méritées, et les leçons réussirent à ce point qu'elle pensa y faire enseigner les premiers principes des mathématiques et du dessin et y conduire son jeune fils, Albert. Elle n'omet aucun de ces détails à son fils Charles, ajoutant que Mme de Vannoise, sa cousifie, venue avec elle à Lille, allait souvent assister aux classes et se divertissait fort en considérant, de sa lorgnette, le manège des jeunes écoliers.
En ce temps-là, le duc d'Angoulême traversa leur province et leur fit l'honneur de dîner à la préfecture. Elle mande à son fils qu'elle est ravie de la conversation du prince, une vieille connaissance depuis Toulouse, et elle voudrait le voir voyager en lîourgogne où sa bienveillance et son aménité attireraient aux Rourbons les populations de ce pays, qui leur sont contraires. Ce fut, en-
suite, quelques mois après, la visite du deuxième fils du roi de Bavière dont le préfet se rappelait les politesses au temps où il parcourait l'Allemagne à la suite de Napoléon ; et le prince allemand leur confia que le « petit roi de Rome » était fort mal élevé à la cour d'Autriche et savait imposer sa volonté, déjà très forte, à son grand-père et à son entourage. Ce fut encore le grand-duc Nicolas, le jeune frère du czar, qu'elle reçut à Lille. Mais ce prince ne s'occupa que des choses militaires et se fit exposer très longuement les causes de la défaite du maréchal de Boufflers par le prince Eugène dans les plaines de Flandre. Le soir, on le voulut mener au théâtre ; il s'y refusa, et refusa même de se coucher dans un lit somptueux, préparé en son honneur, fit amonceler de la paille dans sa chambre, étendre une splendide fourrure par dessus et dormit, tout habillé, sur ce lit improvisé.
Et tout en narrant ces visites princières, elle n'oublie pas de parler à son fils de ses bons Flamands avec lesquels elle s'entend fort bien. Ilssont, pour elle, toujours prévenants; à ses bals la font asseoir, ne tolèrent point qu'elle se fatigue en paroles, enfin exigent qu'elle se retire avant la fin des danses ; ils sont charmants. Seulement, ajoutei-elle, les femmes de cette province sont trop parées, tellement couvertes de bijoux, de fleurs, de plumes, qu'elles en sont élargies. Dans les premiers jours de janvier, toute la société lilloise lui voulait présenter ses hommages. On se pressait h sa porte. Elle était souffrante. Ce fut avec regret qu'elle ne reçut personne. Quant à Charles, son fils, il n'abandonnait point ses longues dissertations politiques, et elle répond : vous deviendrez malade, ou bien fou, mon enfant, de vous troubler la tète et le cœur de ces luttes ardentes
départis. Elle, au contraire, elle s'en détache, ne lit ses journaux qu'après déjeuner et vite, cause de politique une petite demi-heure avec le préfet, et après le dîner, tous les faits du jours récapitulés, nous nous livrons, dit-elle, à nos lectures favorites, toutes littéraires. Au temps où ils habitaient Toulouse, ils avaient sur leur cheminée les Martyrs de Chateaubriand, et elle pense, avec raison, que l'on eût trouvé chez peu de préfets ce livre feuilleté autant que par eux. A l'heure présente, elle a repris Rousseau et Fénelon, et Molière, et tout dernièrement, tenant en mains le Manfrsd de Byron, elle en fut si transportée qu'elle entra dans le cabinet du préfet à l'heure des signatures et, les employés s'étant retirés, elle lut à son mari les passages qui l'avaient si vivement touchée. Et c'est pourquoi, ses idées, élevées par ses lectures, elle juge impartialement de toutes choses, parce qu'elle les voit de haut, imprégnée qu'elle est des nobles sentiments qu'elle puise dans ses auteurs préférés. Elle vient de parcourir les Mémoires de Mme d'Epinay, récemment parus, et elle ne s'en accommode point : elle y sent trop l'influence des encyclopédistes, philosophes sectaires, aux idées étroites, point généreux et cependant exaltés. Et elle redit à son fils la phrase de Voltaire à leur adresse : « Aimez-vous les uns les autres, car qui diantre vous aimera? »
Alors, à cette kyrielle de confidences maternelles, le fils, à son tour, lui rapporte ses observations sur la société d'un salon où il va, celui de Mme de Gatellan. Il y a le duc de Broglie qui est certai-
nement, écrit-il, « l'esprit le plus distingué de son parti » ; M. de Staël, le fils de la célèbre Delphine, « qui a de l'esprit et surtout une rare bonne foi dans ses idées libérales » ; puis M. de Gain-Montagnac, « ultra sur plusieurs points, libéral par théorie, assez semblable à M. de Lavalette, avec plus d'esprit et surtout plus de hardiesse » ; Lascours, avec des idées fortes, des préjugés et une indépendance orgueilleuse; M. de Boisgelin, léger de forme, libéral sur beaucoup de points, moqueur sur presque tous, livré entièrement à M. de Talleyrand ou à Mme de Coigny- Fleury ; ]M. de Montrond, qui a fait un poème en prose des Scandinaves, homme d'esprit, d'instruction, défendant les ultras, et ne l'étant qu'en politique. « Je ne vous parle pas, ajoute-t-il, de M. de Grammont, qui est le meilleur homme du monde; ni du duc de Guiches, nid'Amédée de Pastoret, ni de M. de Barante. Les seules femmes à citer sont Mme Récamier et Mme de Broglie, celle-ci encore en deuil de sa mère, ses cheveux coupés, et cachant sa beauté sous un bonnet noir. »
Une autre fois, c'est du château de Verneuil, à Mme de Mortefontaine, qu'il écrit à sa mère : petit château, meublé avec élégance, où il est au milieu de la troupe des cousins et des cousines de son hôtesse qui les appelle tous de leur petit nom; d'hommes qui chassent; d'un archevêque de Bourges « bossu et goguenard », lequel dit la messe, tous les dimanches, dans la chapelle; d'un architecte, l'homme à tout faire de la famille; du maître d'écriture des petites filles, « espèce de nain dont tout le monde s'amuse »; enfin de deux ou trois vieilles croix de Saint-Louis, qui lisent chaque matin, le Journal dei> Débats, sans être de force à tirer quelque clarté de leur lecture. Comme ce ta-
bleau devait amuser la mère, fine mouche et savante observatrice des petits défauts d'autrui !
Elle retourne à Paris, à la fin de l'année 1818. Une opération chirurgicale était nécessaire à son jeune fils Albert; et, sous sa plume, passe, en peinture amusante pour son mari, la critique piquante des coryphées de" la société qu'elle fréquente: une mère qui se désole de la nouvelle loi (lu recrutement, parce que son fils ne pourra pas être colonel avant quarante-cinq ans, et qui se demande si elle ne lui fera pas contracter un engagement à l'étranger; ensuite un bal d'enfants chez Mme de Labriche, où elle assiste à une bataille entre deux petits garçons, le plus fort maltraitant le plus faible, parce que le pauvre battu a fait danser la petite Princeteau, la nièce de Decazes que tous les ultras détestaient; enfin Marmont qu'elle aperçoit, tout décontenancé et gêné, dans le salon de Mole, et Fontanes qu'elle trouve « gros et refleuri », et Talleyrand, moins amer; de même l'abbé Morellet, qu'elle rencontre chez lui, toujours ardent, toujours vert, et corrigeant de longues épreuves, sans broncher; et le danseur Despréaux aux petits pieds encore agiles, radotant les jolies choses quil disait autrefois; puis TOpéra dont la magnificence léblouit et lui fait comprendre combien Paris est plus grand que Lille; puis encore le régiment de la Potherie, que Ton croyait bourbonien, et dont les soldats appellent couramment le roi : gros cochon. Quant à leur cousin de Vergennes, le pauvre homme ! il s'en va, après le triomphe des ultras aux élections, faire compliment au roi de ce qu'il est redevenu royaliste ! Revenant aux libéraux, on ne les traite plus, ajoute-t-elle, que de coquins et de faquins.
Bientôt Paris l'ennuie. La vie s'y passe dans un tourbillon qui l'alTole. De plus, la vivacité des opinions de son fils la fatigue et la gène. Elle revient en sa province avec plaisir, et, dès qu'elle y est installée, elle écrit h son jeune politicien que l'existence dans la capitale tumultueuse manque de sérieux; qu'il y a trop de distractions, trop de spectacles, trop de fêtes, trop de facilité de déplacements : au total, un excès de civilisation qui chasse l'honnêteté. On y subit trop d'émotions qui la font souffrir. Le moindre souvenir douloureux la rend malade.
. Un jour — et c'était encore en 1818 — « un jour, poursuit-elle, votre père, entrant dans ma chambre, m'a trouvée entourée de mille papiers, toute pâle, avec une plume qui trottait plutôt qu'elle n'écrivait, et un air affairé; et quand il m'a demandé ce qui me mettait en cet état, j'aurais pu lui répondre que je pleurais pour ce pauvre Holopherne ». Elle avait vu passer, en son esprit, l'image des souffrances de l'exilé de Saint-Hélène, ayant commencé la rédaction de ses nouveaux Mémoires, à la sollicitation de son fils, et elle revivait ses anciens jours coupés d'espérances et de déceptions. « Vous m'encouragez à ma besogne, et, en efîet, c'est bien parce que je pense que vous y mettrez le nez que je m'y applique de tout mon courage. »
Avec ses Flamands elle est plus heureuse. Pendant tout l'hiver de 1819, elle leur livre ses salons et les fait danser au milieu des lleurs qui en décorent les murailles, et d'une profusion de bougies qui les éclairent. Les portes de trois pièces enlevées, elle a une enfilade où pourra se développer la cohue dansante. Comme elle est fort économe,.
elle ajoute : « C'est beaucoup d'argent de perdu, et pour moi la migraine. » Les semaines s'écoulent, le printemps se lève; les campagnes sont florissantes, le peuple est joj'eux, et elle aussi est en joie, et, de sa plume satisfaite, elle raconte à son fils qu'elle tient maintenant un cercle qui ne lui déplaît point, au milieu de quelques dames de la .société lilloise et des officiers de la garde royale, le colonel en tête, le meilleur homme du monde et le plus déraisonnable. Elle lui parle aussi de M. d'Aubusson, « grisé de Bonaparte » ; du jeune de Vitrollcs, qu'elle aime assez, malgré son esprit faux, « parce qu'il a Tàme droite et sensible ». Quant aux missions, fort courues alors, et qui se renouvellent trop fréquemment dans sa province, elle les blâme, surtout au milieu d'un clergé ignorant et fanatique, qui se fait un cas de conscience de la vaccine, alors que la petite vérole décime la population des villages.
A l'été de cette année, elle quitte sa préfecture et va près de son fils à Paris, près de ses amis qui l'appellent : au château du Marais chez Mme de Labriche pour y tenir l'emploi d'un rôle dans une comédie; chez M. MoIé, à Champlatreux, dont la demeure seigneuriale l'éblouit ^ N'importe! Elle
1. << Me voici, écrivait-elle en août à son mari, dans un lieu admirable ([ue je n'avais point vu depuis dix-sept ans. Jai bien vieilli et tout ceci est beau et propre et me donne une leçon si j'en avais besoin sur cet article. M. Mole a fait de ce château et de ce parc une habitation anglaise dans le plus grand genre : une maison entourée de verdure, tout au beau milieu du parc, des routes ouvertes et ombragées, des pelouses à perte de vue, des vaches qui les animent, des aperçus d'un pays charmant. Enfin, je suis ravie de cette majesté et de cette élégance. Il y paraît plus heureux qu'ailleurs. Les mécontentements politiques s'évaporent sous ces bois. îl a le plaisir de régner sur un nombreux domestique attentif à ses ordres. On sent sa surveillance et sa main partout. C'est un plaisir pour lui. Ce carac-
préférerait encore l'existence qu'elle menait à Laffitte, avec « le mouvement de la ferme, les travaux de l'agriculture, l'association du propriétaire avec l'homme qui cultive, et cette intelligence entre les différentes classes de la société dont on n'a point d'idée, dans les habitations auprès de Paris, qui offrent le spectacle d'une nature un peu morte ». Le ministre de Serre n'obtient pas d'elle les mêmes compliments que Mole. Cet homme-là, dit-elle, ignore « la conversation et les belles manières; il écoute en silence et ne répond jamais, se couche à huit heures, et fait peur à tout le monde, » tandis que Decazes, si honni des ultras, se montre aimable, prévenant, beau causeur avec tous ceux qui l'abordent. Et le roi l'a toujours en grande affection. Mais que de vices et de vilenies partout ! On lui a cité à Paris un duc ruiné par les dettes de jeu, un autre duc qui vit séparé de sa femme et bien d'autres qui ne font que des sottises. Que la province, en comparaison, lui semble tranquille, mieux équilibrée et préférable ! Mieux équilibrée, surtout parmi les Flamands, non parmi ceux qui vivent en cette province de Flandre, envoyés de tous les points du royaume. Elle fait alors, à son fils, un rapport de ce qu'elle entend en son salon, dans un groupe d'officiers en visite... Écoutez! Un des officiers, dont je reçois les politesses, est un ennemi décidé de la Charte, modifiée ou non, et cet ultra critique avec véhémence et le roi et les princes; un autre plus modéré est constitutionnel ; son camarade, couvert de blessures, est un enragé bonapartiste, ne rêvant que de gloire, dùt-il l'aller
tère se retrouve dans les moindres actions, dans la manière dont on jouit. Nous sommes, ici, un petit nombre de personnes qui semblent se convenir. Le temps se passe bien. Nou.s causons beaucoup. «
conquérir dans les glaces delà Bérésina; je n'oublierai pas un républicain, « tout échauffé d'histoire romaine », et, enfin, un doctrinaire, qui le croirait? vous le pouvez certifier à votre tante, Mme de Nansouty, qui a horreur de ces rigides préconiseurs du droit ! N'est-ce pas vraiment trop d'incohérence, une anarchie morale, l'équivalente de celle de Paris. Il y a plus de rectitude, plus d'unanimité €n ses Flamands ; elle y revient sans cesse. Sur Cambronne — à Lille à cette époque — elle s'exprime d'une façon peu flatteuse; général, dit-elle, le plus commun du monde, qui se défend comme un beau diable d'avoir jeté aux Anglais la phrase qu'on lui impute. « 11 semble un gros oiseau qui siffle l'air qu'on lui a appris, et cet air est si peu en rapport avec ses chants passés qu'il ne m'inspire pas grande confiance. » Que de vérités, quand on connaît le dessous des choses !
L'année qui précéda celle de sa mort, en février 1820, elle se trouvait à Paris, au moment de l'assassinat du duc de Berry, en soirée chez Mme de Labriche. Un invité en retard apporta cette nouvelle angoissante. Les danses cessèrent aussitôt ; chacun se mit à parler bas. Et elle raconte à son mari ce qu'elle a vu et entendu dans cette maison d'un royalisme effréné. Des hommes sortirent, puis rentrèrent; des visages hypocrites dissimulèrent — assez mal, il est vrai — leur joie intéressée sous une consternation voulue. On entendaitcette phrase stupide : « Je l'avais bien dit ! » ou encore : « C'est tout simple, de la manière dont les choses marchent. » Quelqu'un osa dire : « S'il n'est pas beaucoup blessé, tout ceci est heureux. » Un jeune homme s'écria : « Quelle horreur, de choisir un mardi gras pour cela ! » regrettant naïvement ses
danses perdues. Elle ajoute : « M. Mole était tout pâle et ses lèvres tremblaient; son expression était celle de la crainte. Et c'était chose bizarre que de voir M. de M... en femme, avec une toque et une grande poitrine nue, parlant très sérieusement et tristement sous ce costume, et fort embarrassé d'avoir à revêtir la douleur solennelle d'un pair du royaume, avec un vêtement de chie en lit. » Et la duchesse criait, lui avait-on dit, pendant que Dupuytren opérait le duc, son mari, afin de couvrir, de sa faible voix, les gémissements du prince, et de donner plus de courage à Topérateur, qui ne les entendait plus.
Cependant, sa maladie s'aggravait, sorte de neurasthénie aiguë. Son fils, Charles, était venu à Lille, àla fin de l'année 1820 ; il en était reparti après quelques semaines, la voyant plus vaillante. A la suite d'une aggravation nouvelle du mal, elle fut conduite à Paris aux médecins qu'elle devait consulter; et voici comment M. Paul de Rémusat, qui a publié les lettres de sa grand'mère, raconte la fin de cette femme que Ion ne peut appeler célèbre, mais qui fut certainement un esprit d'une distinction et d'une élévation remarquables. « Les médecins parurent plutôt voir dans son état une crise aiguë d'un état chronique grave qu'une maladie actuellement dangereuse. Quand mon grandpère, qui y croyait moins qu'elle, la quitta pour retourner à Lille, on entendit la malade murmurer après leurs adieux : Je ne le reverrai plus ! Après la nomination de Villèle au ministère, le i5 décembre, elle dit à son fils : « J'espère que tu écris à ton père de graisser ses bottes. » Elle entia ensuite dans une agitation (]ue l'on pouvait encore attribuer à l'action de l'opium dont on faisait grand
usage pour calmer ses souffrances. Cependant, son fils inquiet courut chez M. Dupuytren; quand il revint avec lui, ma grand'mère n'était plus. «
Reprenant l'ensemble des lettres de cette noble femme, on trouve en elle une épouse vraiment dévouée, toujours en alerte sur la santé, les joies, le bonheur de son mari, ne pensant qu'à lui, ne vivant que pour lui, plaçant toutes les agitations' du monde, tous ses plaisirs, bien au-dessous des devoirs que lui impose le mariage. Elle s'est donnée une fois, et jamais ne pense à se reprendre; jamais elle ne regrettera les premiers embrasements de son cœur. Elle a des mots heureux, des expressions charmantes, pour dépeindre son amour conjugal. Chaque épître d'elle à son mari s'ac-hève en un hosanna pour cet homme si tendrement aimé. Il n'est personne qui le vaille; elle est pénétrée de ses qualités supérieures. Elle le respecte; elle l'adore. Elle ne contredit jamais à ce qu'il pense, à ce qu'il a décidé, à ce qu'il accomplit. La parole, les jugements de ce chef de famille sont sacrés pour elle. C'est le mari fait pour la rendre heureuse, le mari qu'elle souhaiterait à toutes celles qui voudraient se marier. Elle écrit dans une de ses lettres à Mme de Grasse, son am.ie : « Moi, je connais un homme, qui serait encore celui que j'estime le plus, même quand il ne serait pas ce que jaime le mieux, un homme parfaitement exempt de préjugés, dont l'esprit est sans préventions, qui sait compatir aux faiblesses humaines et qui pourtant n'en est guère susceptible, qui sait excuser la conduite des autres.
et qui ne juge pas les hommes seulement par telle ou telle action de leur vie. Cet homme-là a le caractère tout naturellement philosophique. Il est é^al sans être froid, sage sans être sévère; il a toutes les qualités de la vie intérieure. S'il était à marier, je dirais à toutes, c'est celui-là qu'il faut épouser. Si je connaissais sa femme, je lui dirais : aimez-le mieux que tous, car le bonheur est pour vous dans cet amour. » Ainsi les sentiments de son cœur se déroulent simplement, en termes dépourvus d'enflure et de véhémence. Même aux premiers temps de son mariage, on sent la raison unie à l'amour. Point d'emportement; une affection profonde, sans rien de romanesque. Elle a compris qu'il n'est point de bonheur plus grand que la conjonction de deux âmes, de deux vies qui se fondent Tune en l'autre, la plus forte entraînant l'autre en son orbite, et la plus faible s'abandonnant sans contrainte. Elle nous montre ce que doit être l'épouse, qui pense, raisonne, agit sous le contrôle d'une raison virile. Ce n'est pas l'esclave de l'antiquité, soumise aux caprices du maître, la servante du moyen âge obéissant à son seigneur, la rivale de nos jours, rivale de celui à qui nos mœurs sociales ont donné l'autorité dans le ménage ! C'est, en elle, tout cela, en elle qu'une sagesse éclairée, élève au même rang que le chef de famille, en forçant celui-ci à traiter avec elle, d'égal à égal.
Comme mère, elle peut être comparée à Mme de Sévigné. C'est, pour son fils, la même tendresse, la même exaltation de sentiments, les mêmes préoccupations, le même orgeuil, les mêmes plaintes, quand une lettre attendue n'arrive pas. C'est, en un mot, en un style aussi fleuri, aussi vif, aussi fortement bâti, le même ramage que celui de la
lo
grande dame du dix-septième siècle. Sans doute, il' y a cette différence entre elles, que l'une écrivait à sa fille et Tautre à sotî fils et que la différence du sexe interdit les mêmes expressions, le môme affolement d'amour; mais on sent, qu'au fond, ce sont des sentiments pareils.
Tandis qu'il est resté à Paris où il achève son instruction et son éducation, de Toulouse et de Lille 011 elle a suivi M. de Rémusat, elle ne cesse pas un jour de penser à lui, de s'inquiéter pour lui, de l'interroger sur ses actions, sur ses projets, sur son av^enir. Et de même que Mme de Sévigné s'extasiait surtout ce qui lui venait de sa fille, sur les grands et les petits objets que sa fille possédait, Mme de Rémusat épanche, en ses lettres, son admiration sur tout ce qui concerne son fils. S'il remplit un rôle dans une pièce de comédie, montée au château de leurs amis, elle est triomphante parce qu'on lui écrit que son fils a joué dans la perfection. — Il devient amoureux, et son esprit se trouble, se désespère, divague. Mais elle ne blâme pas cet amour ; elle est prête à penser que la femme seule en est responsable, en attirant son fils par ses œillades. Eve dangereuse ! Le pauvre enfant s'est laissé prendre. Elle compte sur sa raison, sur sa précoce sagesse; elle tremble, néanmoins, que cet amour ne le rende malheureux; « une mère, dit-elle, a toujours l'âge de son enfant ». — Il écrit un article dans unjournal doctrinaire. On loue l'article; l'article est remarqué; elle s'enorgueillit de ce succès. Mais le parti doctrinaire est un parti d'opposition, et tous leurs amis sont des royalistes convaincus. Qu'en dira-t-on ? Elle vit en un tourment douloureux. — Elle va à Paris; elle est enchantée du petit appartement où loge son fils. C'est propre et tenu avec ordre. Elle voit tout, de lui, avec des yeux prévenus^
comme Mme de Sévigné, le château de sa fille. — Dans le monde, avec son fils, elle n'y est pas pour ses amis de salon, mais uniquement pour lui. Elle interroge les regards fixés sur ce fils. Le trouvet-on beau et spirituel? Sa vie est toute sa vie. Et cependant il la fatigue. Il y a trop de force en lui, et elle est trop faible. Il y a trop d'emportement en ses convictions; il est trop absolu, et elle, trop conciliante. En ces moments-là, elle pense à son mari ; près de lui elle se repose, elle goûte un bonheur sans mélange. Qu'importe! Elle ne gronde jamais son fils. Elle le conseillera, elle l'exhortera, elle tâchera d'adoucir les vivacités de son âge. Alors ce sont des discussions interminables, pendant lesquelles chacun ne démord point de son opinion. Elle veut le convaincre, il résiste; elle s'obstine, il regimbe encore. Lui est voltairien, elle, catholique pratiquante. Elle est figée en son admiration pour Louis XIV, qui absorbait en soi toutesles forces, toute la vie de la nation; lui penche vers Henri IV, plus libéral, moins âpre, moins autoritaire que son descendant. Et elle écrit : « Je suis jalouse en Louis XIV de ce que vous me paraissez monté à ne jamais regarder qu'à Henri IV. Si jamais je puis parvenir à me ressaisir de vous, je me viderai le cœur là-dessus, et vous m'accorderez — (car elle est juste quand il le faut) — qu'ils ont été admirablement les rois de leur temps. Le tact est, je crois, le grand moyen en toutes choses, et ces deux monarques en avaient, tous deux, si bonne dose, qu'ils sont parvenus à ce grand succès des rois habiles, je veux dire de se rendre maîtres de l'esprit de leur siècle, en commençant par ne pas s'en écarter... »
Admirable épouse, et admirable mère, telle fut Mme de Rémusat.
LA DUCUESSE D'ABRANTÈS
LAUREDE PERMON, DUCHESSE D'ABRANTÈS D'après un portrait de A" Farey.
M DT) i TVTÙC 1
Une des femmes le plus remarquées, sous l'Empire, à la cour de Napoléon, fut certainement Mlle Laure Permon, la femme du général Junot. Elle était née en novembre 1784, la dernière des trois enfants de Mme Permon, une Corse de ta famille des Comnène. Le mari, petit employé aux vivres, avait réalisé une grande fortune en Amérique, à la suite de l'armée de Rochambeau dont il était le grand pourvoyeur, par la protection de M. de Vergennes, allié, lui aussi, aux Comnène. La Terreur chassa de Paris les deux époux qui se réfugièrent à Toulouse ; et la jeune Laure et sa sœur, de six ans plus âgée qu'elle, furent confiées, pendant cette absence, à un très modeste pensionnat de la rue du Faubourg-Saint-Antoine.
Après la Terreur, les Permon revinrent à Paris, mais ils étaient ruinés. Le père essaya de refaire
1. Bibliographie. — Mémoires de la duchesse d'Abranlès, 10 volome-s.
sa fortune à Bordeaux; la mère s'installa, rue des Filles-Saint-Thomas, à l'hôtel de la « Tranquillité », menant une vie assez équivoque, ne recevant que des hommes et tenant table de jeu en son salon. C'est en ce temps que le jeune Bonaparte, venu à Paris, après la disgrâce encourue d'Aubry, le ministre de la Guerre, visitait Mme Permon, une amie de sa mère, accompagné quelquefois de Junot avec lequel il vivait en bon camarade; l'un et l'autre très pauvres, à l'affût d'une situation qui les tirerait de la misère. Les événements furent favorables aux deux jeunes gens. Bonaparte sortit de l'obscurité après la journée de Vendémiaire; ensuite, vainqueur en Italie, il partit pour l'Egypte, emmenant Junot, comme aide de camp. A son retour en France, le général, déjà célèbre, retrouva Mme Permon dans un hôtel de la chaussée d'Antin. La petite Laure était devenue une agréable jeune fille, très appréciée des bons danseurs aux bals Thélusson et à ceux que donnait Despréaux, le maître de danse. Là, se rencontraient les femmes de bonne compagnie qui n'avaient point émigré, ainsi que leurs filles, et l'on y admirait Mlle Permon, Mlle Perregaux, Mlle deCazeaux, Mélaniede Périgord, et d'autres, rivalisant de gaieté, de toilettes et d'amusements folâtres, avec les grandes mondaines de cette époque.
Mlle Permon était donc fort connue delà société qui se reformait, connue aussi parce que sa mère avait un salon très hospitalier; et lorsque Junot voulut se marier, après l'expédition d'Egypte, occupant la place de gouverneur de Paris^, Mlle Permon lui fut signalée comme une jeune fille fort désirable, spirituelle, instruite, connaissant le monde, et très capable de tenir un cercle dans un salon et de présider à un dîner de cérémonie. Junot n'y
LA DUCHESSE D AERANTES 249
avait point pensé. Cette jeune fille ne lui rappelait qu'une enfant gâtée, volontaire, ferme en ses propos, autant qu'une femme faite, et il ne montrait aucun penchant pour cette alliance. Mais, pressé par les femmes qu'il voyait alors, il résolut de se présenter chez IVlme Permon, sans parti pris, se fiant aux impressions qu'il rapporterait de sa visite, pour se décider.
Sous une enveloppe de soudard, Junot avait un caractère faible, cédant facilement aux inlluences extérieures, tendre au fond, nature violente, qu'un sourire de femme apaisait, qu'une parole affectueuse enchaînait. Il devint donc amoureux tout de suite de Mlle Laure, et il la demanda en mariage. Elle avait seize ans. Et, quoiqu'elle-même écrive qu'elle ne s'explique pas ce subit amour de Junot pour elle, parce qu'elle n'était point belle, de peau brune, pâle, de physionomie habituellement triste — sa mère étant malade — elle aurait dû penser qu'un jeune homme, aussi ardent que cet ^officier, devait succomber fatalement devant les gracieux sourires d'une belle demoiselle et les empressements d'une mère, désireuse de marier sa fille à un général, protégé du Premier Consul' .
1. Lorsqu'elle écrit qu'elle n'était point jolie, c'est pure coquetterie de sa part, afin de donner plus de saveur à sa beauté, que tout le monde reconnaissait. Le général Thiébault déjeuna chez Junot, quelque temps après l'installation du jeune ménage, et il exalte la beauté de la jeune femme, en termes enthousiastae. « Il est impossible, écrit-il, de rien imaginer de plus joli, de plus vif, de plus aimable, de plus saillant, que ne l'était cette jeune dame, vêtue avec une élégance, une fraîcheur, qui cadraient si parfaitement avec tout ce que la nature avait mis de coquetterie, de luxe à la former. Elle était charmante. Et quoique je fusse à mille lieues de toute impression, pouvant se rapporter à l'amour, ou simplement au désir, il n'en est pas moins vrai <iue, telle que je la vis alors, telle elle m'est restée présente, comme la plus gracieuse des apparitions. »
3fiÛ GRANDES DAMES DU XIX^ SIECLE
Junot était effectivement très amoureux. Les matins de chaque jour, il allait d'un magasin à un autre, chez Sikes ou au Petit Diinkerque^ comblant sa voiture de menus objets qu'il apportait à sa fiancée, avec le bouquet acheté chez Mme Berniard, la fameuse fleuriste de l'Opéra. Le Premier Consul n'oublia pas son ami. Il le dota de cent mille francs^ et lui donna quarante mille francs pour l'achat des présents contenus dans la corbeille,, laquelle était, suivant l'usage, une malle, garnie d'étoffes précieuses et de rubans, où étaient placées les fanfreluches élégantes du trousseau. Et celui-là était splendide, et les toilettes magnifiques, sorties des ateliers des grandes faiseuses de l'époque, toutes en satin et en fines dentelles, dont Mmed'Abrantès se plait à énumérer la richesse et la beauté. Coquette comme elle le fut toujours, et s'admirant elle-même, elle n'oublie pas de décrire les formes de sa robe de mariée, « les épaules et la poitrine parfaitement découvertes, et tellement courte, que chacun était appelé à juger, non seulement de la petitesse du pied,, mais de la finesse de la jambe ».
Il y eut, à propos du mariage, une difficulté que la jeune fiancée fit résoudre, suivant son caprice. Junot, républicain convaincu, en ce temps-là fort peu religieux, comme tous les généraux imbus des doctrines philosophiques du dix-huitième siècle, Junot, dont la vie s'était écoulée sous la tente, au milieu des jurons grossiers des vieux soldats, ne voulait point du mariage consacré par le' prêtre, à rissue du mariage civil. Il résista longtemps, lit valoir sa position de gouverneur de Paris, fonctionnaire d'un gouvernement toujours athée, qui n'avait point encore rouvert les églises. Oh I s'incliner devant un prêtre ! que de railleries chez ses •camarades de l'armée, et peut-être une disgrâce
LA DUCHESSE D AERANTES 251
des consuls ! Rien n'y fit. Il fallut céder. Mlle Laure Permon voulait passer par l'Eglise, avant de franchir le seuil du domicile conjugal. Elle consentit toutefois à une messe dite après minuit, dans une paroisse qui ne serait point la sienne. Ce qui eut lieu.
Avant le départ pour la mairie, lorsque tout le monde en toilette était groupé au salon, les dames de la halle se firent annoncer, demandant à être reçues. Deux d'entre elles furent admises près de la jeune fiancée. Elles avaient en mains chacune un énorme bouquet, composé de fleurs très rares, et sans autre préambule, savançant vers celle qui allait devenir la femme du général, gouverneur de Paris, elles lui dirent : « Vous allez être notre commandante, M'zelle, et nous en sommes bien aises, parce que l'on nous a dit que vous étiez bonne. \ oulez-vous permettre ? » Et les deux femmes embrassèrent follement la jeune fille, rougissante et émue de cette démarche si cordiale. Elle ne l'oublia jamais. Toujours elle fut abordable par les malheureux, les petites gens, les pauvres, distribuant d'abondantes aumônes; et quoique coquette et vouée aux plaisirs, elle savait secourir ceux qui souffraient et qui avaient faim.
Sa mère, Mme Permon, toute glorieuse de la situation nouvelle de sa fille, voulut mettre ellemême la dernière main à la toilette de la jeune commandante de Paris, le jour delà présentation à Mme Bonaparte. Fille orgueilleuse des Comnène, qui comptaient dans leur ascendance dix-h.uit empereurs de Gonstanlinople, elle regrettait qu'il n'y eût point de cérémonial pour ces visites officielles. Et pourtant, disait-elle en parlant de Bonaparte, qu'elle aimait peu, il fait le petit roi aux Tuileries.
Mme Permon, avant ce mariage, n'avait eu aucune relation avec Mme Bonaparte. Joséphine fut, néanmoins, aimable, empressée, bienveillante pour la jeune épousée. Junot était un ami du Premier Consul ; sa femme devait être une amie pour elle ; et elle le fît comprendre à la nouvelle générale, la mettant tout de suite à son aise par ses manières avenantes. Joséphine conquit donc les sympathies de sa jolie visiteuse, qui se retira charmée et ravie.
Junot marié, cédant d'ailleurs à ses penchants pour le faste, étala dans le bel hôtel qu'il occupait, comme gouverneur de Paris, le plus grand luxe, voulant rappeler le souvenir du duc de Brissac, l'un de ses prédécesseurs qui, sous la monarchie, avait rempli sa charge avec le plus de magnificence. ' Alors, tous les quinze jours, il y eut chez Junot un dîner de quatre-vingts couverts auquel étaient invités les hauts fonctionnaires du gouvernement, les généraux présents à Paris, et les femmes de tous ces personnages, et les amies de la générale, qui, malgré son jeune âge, s'acquittait fort bien de son rôle de maîtresse de maison. Il est vrai qu'elle était conseillée par sa mère, femme experte, à qui étaient familiers les usages du monde. Et puis, en ce temps-là, les hommes marquants du Consulat n'étaient point façonnés aux délicatesses de la bonne compagnie d'autrefois. Les jacobins qui avaient endossé la livrée du nouveau gouvernement, les officiers qui avaient gagné leurs galons sur les champs de bataille n'avaient point vécu dans les salons les plus difficiles sur l'étiquette. Les conversations se déroulaient en lieux communs et surtout en récits des exploits de ceux qu'avait illustrés une victoire. La jeune générale, au surplus, se montrait circonspecte, cherchant à connaître tout
LA. DUCHESSE D AERANTES 253
ce qui touchait aux personnages qu'elle recevait, écoutant plus ([u'elle ne parlait, lorsque devant elle, on agitait des questions qui lui étaient étrangères. Castrés fréquent, Junot invitant à sa table, en intimité, ses camarades et les interrogeant sur les batailles auxquelles il n'avait pas assisté. (Quoiqu'il y eut plus de six mois écoulés depuis la bataille de Marengo, les généraux, entre eux, s'y intéressaient encore, et si, chez lui, se rencontraient Bessières, Lannes, Eugène^ Duroc, ou Berlhrer, on dressait sur la nappe, après le repas, le plan de ce combat célèbre, avec les objets laissés près des convives, le surtout, les candélabres, les plats, les assiettes. Etla jeune femme silencieuse y prêtait la plus vive attention.
Sa vie était donc toute différente de celle qu'elle avait menée jusqu'à son mariage. Dans le salon de sa mère, il ne venait que des royalistes, des aristocrates ou des Corses, qui, par jalousie, critiquaient la conduite du Premier Consul. Autour de Junot, au contraire, elle n'entendait que des louanges, elle ne percevait que de ladmiration pour le jeune héros que son génie élevait au-dessus de la foule des ambitieux. Et ce concert d'éloges lui inspirait, à elle aussi, pour Bonaparte, un enthousiasme qu'elle n'avait jamais ressenti, tant qu'elle avait été Mlle Laure Permon. C'est pourquoi, elle ne manquait jamais aux dîners du quintidi aux Tuileries, où, levé de table, le Premier Consul entraînait aux salons les hommes distingués qu'il avait invités, les savants, les littérateurs, les jurisconsultes les plus éminents avec lesquels il aimait
à converser. Ainsi elle prenait goût à ces plaisirs élevés, à ces jouissances de l'esprit, qui étendaient sa pensée et meublaient son cerveau. Mais, en même temps, toujours en fête, elle se laissait aller à ses instincts de coquetterie. Elle aimait à paraître avec la robe le plus à la mode, sachant la porter avec grâce. C'était un petit triomphe qui lui agréait. Et comme, en sa situation, les fêteS;, pour elle, étaient continuelles, recevant dix invitations par jour, l'occasion de revêtir de belles toilettes devenait quotidienne. Elle s'y habitua et bientôtne put s'en distraire. Ne fallait-il pas, au surplus, faire les honneurs de Paris aux étrangers de marque, qui lui étaient présentés; avec eux visiter les monuments, les musées nouvellement organisés par Lenoir, les collections de médailles et de camées, disposées par Millin ; et les aveugles de l'abbé Sicard, et la manufacture des Gobelins, celle de Dyle et de Ghérard pour la porcelaine, celles de Versailles pour les armes? Et, les soirs, si elle n'avait aucun dîner de cérémonie, assister au spectacle des grands théâtres où une loge était réservée au gouverneur'^ Elle possédait même dix-sept loges, écritelle, et elle les distribuait, chaque jour, à ses amies, insatiables de cette faveur. Elle affirme que ce nombre de dix-sept ne suffisait pas aux demandes dont elle était assaillie, et qu'au lieu de reconnaissance elle ne recueillit que des inimitiés, qui, plus tard, l'accablèrent.
Au milieu de cette diversité de plaisirs, d'autres encore lui étaient offerts à la Malmaison. Bonaparte et Joséphine y recevaient leurs amis, auxpremiers temps du Consulat. Junot était du nombre. Lui et sa jeune femme passaient plusieurs jours de suite, en cette charmante demeure où les promenades dans les jardins, si élégamment tenus, alternaient
LA DUCHESSE D AERANTES 255
avec les distractions de l'esprit; car les soirées y étaient consacrées aux représentations de comédie, ou aux charades en action. Tous les deux remplissaient leurs rôles avec succès, tous les deux étant intelligents et très gais. Bientôt, à la fréquentation du monde, Mme Junot avait acquis une grande confiance en soi, de l'assurance, de la fermeté, et elle ne craignait point de tenir tête à Bonaparte, rejetant ses critiques quand elle répétait ses rôles, lui répliquant hardiment qu'elle avait compris, comme il le fallait, le personnage dont elle avait été chargée. C'est pourquoi elle sut très hien le remettre à sa place, pendant une absence de Joséphine de la Malmaison, lorsqu'un matin, elle le vit entrer dans sa chambre oîi elle couchait seule, Junot étant resté à Paris pour les devoirs de sa charge. N'ayant pas vingt ans, elle prenait le ton d'une femme mûre.
Désormais elle est lancée ; plus rien ne la retient. Elle cède à toutes ses fantaisies; elle s'enivre de plaisirs. Les étrangers affluent en ses salons, Anglais, Russes, même ceux qui sont hostiles au Premier Consul. Elle n'en a cure: ils lui composent un cortège de flatteurs. Presque chaque jour, elle revêt une toilette nouvelle, que les élégantes admirent et copient. Ses jeunes amies enragent. Elle en est heureuse, sa vanité étant satisfaite. Étourdie, légère, elle rit, elle se moque des petits défauts de ses visiteurs, car son esprit très alerte tourne à la causticité. Alors ses mots sont retenus et rapportés à Bonaparte à qui on reproche son indulgente amitié pour elle. Elle n'y prend garde, et Bonaparte, froissé, la traite de petite peste. Mais il pardonne, il attend d'elle un changement d'attitude, de la prudence, de la réserve. Celte retenue n'arrive pas.
Tous les motifs sont bons à donner cours à son orgueil et à ses petites méchancetés. Sa mère est morte un an après son mariage et les funérailles ont servi à un étalage de pompes mortuaires qui a suscité, chez ses jalouses, d'acerbes critiques, quand on a vu, sur le char funèbre, les armes des Comnène, orgueilleusement fixées.
Cette mort, au surplus, ne causa en sa vie qu'une trêve fort courte de plaisirs. La société qui s'amuse lui était nécessaire. Il faut qu'on la voie aux lieux où accourent les mondaines, et qu'au milieu d'elles, elle soit la plus belle, la plus courtisée. Aux journées de Longchamp, elle arrive dans une voiture superbe, attelée des plus beaux chevaux de Paris, et l'on dit d'elle qu'elle a voulu éclipser le train du comte d'Artois, au temps de la monarchie. Junot ne s'ofifusquait point de ces distractions coûteuses. Il a des sommes énormes à dépenser; ses émoluments de gouverneur sont considérables ^ Bientôt ils ne lui suffisent plus, et il implore le secours du Premier Consul, qui, en une seule fois, lui donne trois cent mille francs. Les deux époux