Mémoires du général Thiébault, t. IV
« Les dépenses. du général Junot étaient effrayantes, et si elles blessaient les autres aides de camp de Napoléon, et plus que cela peut être les grands fonctionnaires de l'Etat, les maréchaux compris, elles exaspéraient au dernier degré leurs femmes, éclipséespar la femme de leur collègue, qui, indépendamment de ses traitements de grade, d"emploi et de grandcordon de la Légion d'iionneur, touchait cinq cent mille francs, comme gouverneur de Paris, trois cent mille francs sur les jeux, et qui dans une année où il avait touché quatorze cent cinquante mille francs trouva le moyen d'en dépenser davantage. Son luxe dépassait toute mesure, et avec son luxe sa fièvre de jeu. On cite une partie de bouillotte à cent mille francs de cave et cinq cents francs le jeton, partie sans rentrant, bien entendu, dans laquelle il n'y eut que trente mille francs de perdus, mais qui donne l'idée de l'importance du jeu. Tous ces faits servaient de chefs d'accusation, et devenaient de nouvelles causes •de disgrâce. »
sont accablés de dettes. Ni Tun ni l'autre ne s'en inquiètent; ni Tun ni l'autre ne changent de manière de vivre. Elle a voulu une maison de campagne. Junot achète un petit chAleau dans la vallée de la Bièvre où elle va se distraire avec Mme Murât.
Une première grossesse calme à peine ce besoin d'amusements ; elle assiste quand même aux soirées dansantes, pour y danser; aux soirées officielles, pour y briller en des robes nouvelles. Et ce premier enfant attendu est un prétexte à des emplettes de luxe. Sa layette est taillée dans la plus fine toile, ornée de dentelles d'un haut prix. Cependant, cette maternité, qui s'annonce, lui inspire des sentiments exquis. Ce qu'elle écrit en ses mémoires, sur sa bercelonnette, sur l'ampleur de sa taille est d'une tendresse de cœur qui mérite d'être citée. En ses heures de repos forcé, elle arrangeait, dit-elle, le berceau de son enfant et la layette. « Dans ce petit bonnet avec des rubans bleus, cette petite chemise que je pliais, dans les manches de la brassière, je voyais une petite tête blanche et rose, des petits bras tout potelés, et dans mon délire je croyais que ces petits vêtements renfermaient déjà mon trésor. Je les serrais contre moi. Puis, en rencontrant la rondeur énorme de ma personne, je me disais : « Cet être que j'attends, qui va doubler ma vie, il est là, au dedans de moi. Je le sens. Cette petite protubérance qui est là sous ma main, c'est sa petite tête; tout cela est à moi, bien à moi. Alors, je me prenais moi-même, dans mes bras, si je puis ainsi décrire cette envie, ce désir d'élreindre mon enfant, que j'aurais, dans cet instant, voulu tenir contre moi, mais en le voyant; et cela, au prix de bien des années de ma vie. »
L'événement accompli, mère d'une petite fille, Bonaparte et Joséphine promirent d'être parrain
^t marraine; et à ce titre, Bonaparte offrit à Junot un hôtel dans la rue des Champs-Elysées, avec cent mille francs pour le meubler comme il convenait, et Joséphine, à la jeune mère, un admirable collier de perles. Et quand l'hôtel fut meublé, il fallut Tinaugurer par une fête. Bonaparte et Joséphine promirent encore d'y assister. Ce devait être un déjeuner de vingt-cinq couverts, pour des femmes seulement, les amies de la jeune accouchée, les plus répandues dans la société de Paris.
Que d'occasions, en ce temps-là, de fêtes et de toilettes ! Le Concordat venait d'être signé avec le Pape, et afin de célébrer le rétablissement du •culte, il devait y avoir à Notre-Dame, une grande démonstration religieuse. Cette solennité, qui eut lieu en plein jour, où assistaient une foule déjeunes femmes élégantes, révéla des beautés, jusque-là ignorées, et que l'on n'avait point remarquées, dans les réunions trop nombreuses du quintidi. Au lieu qu'à Notre-Dame, dit la duchesse d'Abrantès, aux rayons lumineux d'un soleil de midi, éclairant, par les vitraux émaillés du monument, les jeunes visages resplendissaient d'un éclat trop vif pour n'être point aperçus, et dès ce jour, leur gloire de beauté était établie. C'est cela, surtout, bien plus -que les grandeurs de la religion restaurée, bien plus que les bienfaits d'un culte renaissant, c'est cela qui frappait l'esprit de la coquette. Chez ceux, ■en effet, qui lisent les mémoires de la duchesse, une remarque surgit tout de suite : son attention •et son insistance sur tout ce qui concerne la femme et principalement les toilettes et les modes. Sur ce sujet, rien ne lui échappe. Elle a retenu les formes des robes et des coiffures, la couleur des -étoffes et de leur garniture. Partout où elle passe.
«'est la chose importante de ses observations. A la cour de Madrid, à la cour de Lisbonne où elle sera présentée, comme ambassadrice, ce qu'elle distinguera tout d'abord, ce seront les diamants et les robes des princesses et leur physionomie, et puis les défauts de leur figure ou de leur stature. Elle -est trop caustique, trop amère, trop dénigrante, pour ne pas tracer en caricature le portrait de ces personnages royaux.
Quant à Junot, il avait un vice qui le déconsidérait dans le monde et atténuait le respect dû au gouverneur de la grande cité. Il s'enivrait. En ces jours-là, il s'abandonnait à la fougue de sa nature, injuriait les gens, prêt à les battre. Une scène dans un café, où se rencontraient les gens riches, au •café Garchi, dans les Champs-Elysées, une scène de violence mit le comble à la colère de Bonaparte. Junot, surexcité par ses libations, se prit de querelle, en jouant au billard, avec les garçons du café, se battit contre eux. frappa et reçut des coups. Ce fut un scandale. Bonaparte, averti, lui enleva la place ■qu'il occupait, et l'envoya commander à Arras la réserve de ses grenadiers. Junot se résigna ; Mme Junot également. Tandis qu'il allait seul procéder à son installation, elle se rendait en Bourgogne, chez les parents de son mari. Peu de temps •elle y resta. Le secrétaire de son mari vint l'y chercher et la conduisit à Arras, où, toujours orgueilleuse, elle écrit qu'elle eut, pour demeure, la maison qu'avait habitée, jadis, le grand Condé, lors- •qu'il commandait les Iroupes du roi.
La ville d'Arras était morne alors, peuplée de familles qui, naguère opprimées par les lois draconiennes du proconsul Lebon, pleuraient encore les victimes de l'échafaud et maudissaient les
temps épouvantables de la Terreur. Les officiers de Junot, logés dans les maisons de ces gens-là^ y étaient considérés avec mépris, avec effroi même. Et la générale ne comprend pas la répulsion qu'inspiraient, à ces familles éprouvées, les hommes émergés de la révolution. En ses mémoires, elle s'en étonne et avoue qu'elle n'a jamais tenté de pénétrer en ces tristes foyers. « Ces familles nobles, dit-elle, croyaient avoir la peste autour d'elles. » Et elle se tourne du côté du préfet, un bon vivant; avec lui organise des concerts, des bals, des chasses. Il lui faut du bruit, de la musique, des amusements, comme à Paris. Telle elle a été, telle elle est toujours. Mais Junot, afin de reconquérir les faveurs et l'amitié du Premier Consul, s'occupe sans relâche de ses grenadiers. t*as un jour il ne les abandonne au repos, et il en fait des soldats disciplinés, admirablement entraînés, à qui rien n'est étranger de ce qui concerne leur état. Enfin, il parvient à leur faire sacrifier la cadenette de leur chevelure, cause incessante de malpropreté pour la tête et les habits. La cadenette fut coupée. Plus de cheveux longs sur la tète, des cheveux courts, par quoi la toilette était fort abrégée. Lorsque Bonaparte vint inspecter les grenadiers de Junot, il fut satisfait. « C'est aussi bien que dans ma garde, dit-il. Je suis content de toi, mon cher Junot. » Et en récompense de tout ce zèle, il laissa revenir son ami à Paris '.
1. A cet égard, la duchesse fait une remarcjue intéressante sur Bonaparte. « Ainsi, par exemple, dit-elle (t. V, p. 43), il s'inquiétait de savoir si le terrain sur lequel on faisait manœuvrer les troupes était humide ou non, ohservant qu'il fallait le choisir sec, pour qu'elles ne souffrissent pas inutilement. Cela ne les rend pas femmelettes, disait-il, et ce soin leur épargne des rhumes inutiles. Ensuite, il faisait déboutonner Thabit, après en avoir regardé le drap, l'avoir tâté lui-même, et il inspectait la
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Ces compliments, cette parole encourageante de son chef aimé, rendirent Junot le plus heureux des hommes. Il avait, pour Bonaparte, les sentiments d'un amoureux pour sa maîtresse. C'était plus que de l'affection, c'était de Tadoration, un culte religieux; et sa femme ne manque jamais, quand l'occasion s'en présente, de le faire constater afin d'excuser plus tard la folie, qui envahit cette tête exaltée, mortellement atteinte par un reproche, dans un bulletin de bataille parti de Russie. Ils quittèrent donc Arras, venant à Paris aux fêtes du Sacre, oii la jeune femme allait trouver des motifs de nouvelles jouissances, pour sa coquetterie toujours en alerte.
Paris n'était plus ce qu'elle l'avait laissé. Les étrangers et les provinciaux y affluaient à cause du couronnement et du sacre. Elle cite une famille de petits bourgeois qui sacrifia trois cents francs à la location d'une fenêtre, placée sur le parcours du cortège ; et l'on voyait ensuite des gens se hâter dans les rues, courir aux ateliers oîi se préparaient les costumes impériaux, chez Dallemagne, le brodeur le plus habile de cette époque, chez Levacher où l'on admirait le velours du manteau impérial, chez Foncier, le joailler chargé de fixer le Régent sur le pommeau de l'épée de l'empereur. D'autres s'empressaient vers la demeure de leurs amis, attachés à la cour, dans le but d'obtenir une place sur
chemise, regardait si la toile en était bonne, interrogeait le soldat sur SOS besoins, sur ses goûts, et cela, il le faisait à chaque homme. Aussi nai-je jamais vu d'enthousiasme comparable à celui qui éclata à la lecture de cet ordre du jour où, comme il l'avait ordonné, on avait mis : « Je suis content, extrêmement « content de mes braves grenadiers d'Arras. » Celait un délire. ><
les gradins, à Notre-Dame ^ Elle, femme de Junot^ premier aide de camp de l'Empereur, elle avait son siège réservé parmi les hauts fonctionnaires, et cette situation lui suffisait, dit-elle, plutôt que celle de dame du palais, suivante de Joséphine, Timpératrice. Elle prétend même qu'elle répondit à Napoléon lui demandant si elle eût voulu être inscrite parmi ces grandes dignitaires de la cour : non, parce que mon humeur est contraire à une sujélion positive, et que Votre Majesté voudra sûrement que te protocole de l'étiquette du service d^honneur de l'impératrice soit fait d'après un code militaire. Elle disait vrai, sans doute, à l'égard de Napoléon qu'elle avait vu chez sa mère, petit officier fort laid et fort mal habillé, ayant à peine de quoi vivre. Elle eût accepté, si l'un des Bourbons, à la restauration, lui avait fait la même proposition. Sa conduite plus tard, l'admiration qu'elle exprima pour la duchesse d'Angoulême, son respect pour le vieux roi Louis XVIII, ne sont point concordants avec cette révolte d'indépendance, si fièrement accentuée devant l'Empereur. Et toujours satirique, et toujours mordante, elle se moque des gens dont elle constatait alors l'ambition de servitude, le désir d'un assujettissement à l'étiquette de la nouvelle cour, de ceux enfin qu'elle voyait s'agiter, intriguer, solliciter, voulant devenir « hommes de cour »; tel le marquis d'Aligre, chevalier d'honneur de la princesse Caroline, très fier de porter en poche le soulier de satin qui devait
1. " Le 2 décembre, disent les mémoires de la duchesàe, il n'était pas encore jour que l'activité régnait déjà dans toutes les maisons de Paris, et il y en avait beaucoup dans lesquelles on ne s'était pas couché. Des femmes eurent le courage de se faire coifler à deux heures du matin, et de demeurer tranquilles sur leur chaise jusqu'au moment où il serait l'heure de passer leuir robe. »
servir de rechange à sa dame, après la fatigue d'un bal. Et cette Caroline Murât, elle l'avait connue petite Corse, sans fortune, au-dessous même de la plus modeste bourgeoise ^
C'est pourquoi le séjour de Paris lui était si agréable, d'abord, parce qu'elle pouvait donner libre cours à sa coquetterie, ensuite parce qu'elle s'y amusait au spectacle des ambitieux poursui-
1. Voici comme la duchesse en parle en ses Mémoires {LX^. p. 103), lorsque Caroline Mural fut reine de Naples : « La reine de Naples est une personne de beaucoup d'esprit et de finesse, en même temps qu'elle a un caractère énergique et du talent, si l'on peut se servir de ce mot, dans la manière de se conduire, dans sa vie politique; car elle en a deux. Après cela, elle a une ignorance qu'on peut qualifier de rien du tout. Elle est aussi ignorante qu'une femme peut l'être, ou pour parler plus fortement, comme on l'était il y a soixante ans. Elle ignore même les choses les plus simples. Et puis, voilà qu'on traitera, dans son conseil, un sujet grave, et elle en parlera, comme la personne la plus habile. Catherine I'^ ne savait pas écrire, et cependant elle sauva la Russie et la gloire de l'Empire, sur les bords^ du Pruth. Rapprochement entre ces deux femmes. Il est remarquable, non seulement au moral, mais encore au physique. Toutes deux petites, mal faites les épaules liantes et surmontant la tète, les jambes plus courtes que le tronc, une grande fraîcheur et un joli visage, et de plus, avec ce joli visage, la volonté qu'il ne restât pas inoccupé, ni inutile aux autres, ce qui. est bien juste et de soumission chrétienne aux volontés de Dieu, en usant des biens de ce monde. La reine Caroline avait une manière d'être, qui n'était pas du tout gracieuse. C'était un ricanemenl continuel, qui, pour ma part, me donnait mal aux nerfs, qui m'agaçait pour huit jours, quand nous avions quelque répétition de quadrille ou bien quelques comédies, — emploi par exemple, où on aurait bien dû lui conseiller de ne jamais entrer. Ce ricanement qui était, comme tous les ricanements, insultant et déplaisant, lui a fait beaucoup plus d'ennemis que sa beauté. >i-
vant leur chimère. Et, pourtant, il fallut le quitter, ce Paris enchanteur. Bonaparte envoyait Junot en Portugal, comme ambassadeur. L'Empereur ne pouvait supporter les diatribes de la fille de Mme Permon, ses relations avec les étrangers qu'il savait ses ennemis. Il ne manquait pas de lui dire, quand il recevait la jeune femme : « Il vous est donc bien agréable, madame Junot, de fréquenter mes ennemis, de les promener dans Paris et de couvrir de quolibets les personnages que je désire gagner h ma cause, les habitants du faubourg Saint-Germain? » Ceux-là étaient les ambitieux du jour.
Junot fut affligé de cette destination donnée à son dévouement. Obéir, il le devait ; mais il se résignait difficilement à servir son idole de cette manière. « Il n'était p?s, disait-il, de caractère assez souple pour afficher une hypocrisie d'ambassadeur, flagorner des princes qu'il n'estimerait point, et sinsinuer dans leurconfianceetleurintimité. Ilétait bon à se faire craindre plutôt qu'à se faire aimer. » Et il confiait sa peine à qui le voulait entendre. Enfin, il consulta Cambacérès, qui lui conseilla de ne point résister à l'Empereur, et d'accepter le poste qu'il lui offrait.
Pour expliquerson déplaisir, Mme Junot affirme qu'à ce moment-là, Paris était un « lieu de féerie ». Et puis elle abandonnait sa petite fille à des mains étrangères, sa Joséphine, trop jeune encore, pour supporterles fatigues d'un long voyage. Seulement, ces désagréments étaient compensés pour elle, par le titre « d'ambassadrice », qui sonnait gravement à ses oreilles. Ambassadrice de l'Empereur Napoléon ! Elle saurait bien voyager avec tout l'apparat d'un grand personnage ! En effet, elle emmena quatre voitures et un fourgon ; et en Espagne, on
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attelait jusqu'à sept mules à chacune de ses voitures •.
Junot l'avait précédée. Elle ne partit de Paris que le mardi gras i8o5, traversant la France au milieu des honneurs accordés aux ambassadeurs ; et le 10 mars, elle entrait à Madrid. Elle devait être présentée au roi Charles IV et à la reine, et en falbalas recouvrant des paniers, suivant l'étiquette non abolie des vieilles cours de l'Europe. Cette toilette en paniers lui causait de grands tourments. Elle n'en avait jamais porté, et afin d'être certaine qu'ils iraient bien, elle les commanda chez Mme Germon, la grande couturière. Mais quoi qu'elle fît, s'essayant aux révérences devant une psyché, elle
1. Elle rapporte, en ses Mémoires, les recommandations que lui fil Xapoléon, avant qu'elle partit." Une ambassadrice, lui dit-il, est une pièce plus importante qu'on ne croit, dans une ambassade. Cela est partout, et chez nous plus qu'ailleurs, en raison du préjugé qui existe contre la France. C'est à vous à donner aux Portugaises une idée juste des façons de la cour impériale. Ne soyez pas haute, ne soyez pas vaine, et encore moins susceptible. Mais apportez dans vos relations, avec les femmes de la noblesse portugaise, une grande réserve et une grande dignité. \'ous trouverez à Lisbonne plusieurs femmes éminentes de la cour de Louis XVI; vous en trouverez aussi à Madrid; faites une attention scrupuleuse à vos démarches, vis-à-vis d'elles. C'est dans cette circonstance qu'il faut vous rappeler les leçons de Mme Permon dans ce qu'elles avaient de bon. Prenez surtout garde de vous moquer des usages du pays, lorsque vous ne les comprendrez pas, ni de l'intérieur de la cour. On dit que l'on peut s'en moquer et en médire. Si vous ne pouvez vous empêcher de faire l'un ou l'autre, médisez, mais ne vous moquez pas. Rappelez-vous que les souverains ne pardonnent jamais une raillerie. Soyez très bien pour l'Espagne. V'ous serez présentée à la cour. Soyez circonspecte en étant confiante. Vous devez me comprendre. J'entends par circonspecte, point bavarde, point caillelle. La reine d'Espagne vous fera des questions sur l'impératrice, sur la princesse Louis, sur la princesse Caroline, sur la princesse Joseph. C'est à vous à savoir mesurer vos paroles. L'intérieur de ma famille peut être exposé à tous les regards. Cependant, il ne me serait pas agréable que mes .sœurs fussent peintes par un mauvais peintre. »
s^entravait toujours dans l'ampleur de la jupe, prête à se laisser tomber. Pour une coquette, le cas était gênant. Elle s'en tira, cependant, et sans trop déchoir, grâce aux conseils d'une dame qui avait l'expérience de cette sorte de toilette.
A la cour de Madrid, elle vit le prince de la Paix^ le grand favori de la reine, qui lui sembla un fort grossier personnage, et la princesse des Asturies, qui lui agréa par tout ce qu'elle discernait, en elle, de chagrins secrets et de malheur. Elle quitta Madrid, ensuite, et entra dans Lisbonne le jeudi saint. Son voyage s'était donc prolongé durant tout le carême. Souvent elle avait été forcée de coucherdans Sd dormeuse, lorsque, traversant l'Estramadure, elle ne pouvait se résigner à Thospitalité que lui offraient les venias ou les posadas espagnoles. En sa voiture, son lit était bon, les drapspropres, ce qui était tout différent dans \es, posadas ft dont les greniers de France les plus dépouillés, dit-elle, les cabarets des grandes routes réservés aux routiers les moins difficiles, ne pourraient donner une idée ».
L'hôtel, où elle allait habiter à Lisbonne, était situé dans le quartier le plus animé, celui du grand commerce et des banques. Cette partie de ses mémoires témoignent d'une imagination puissante, d'un sens très aigu d'observation. Elle sait nous montrer le spectacle qui s'offrait à ses yeux de la fenêtre du petit salon où elle se tenait habituellement, et devant laquelle passaient et repassaient, pendant la journée, les Portugaises appartenant à toutes les classes de la société, les femmes du peuple, en cape rouge bordée de velours noir, avec, sur la tête, un mouchoir de linon roulé en marmotte; les petites bourgeoises en chaise, voiture attelée de deux mules, dont l'une était montée à la daumont; les
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grandes dames en chaise aussi, avec quatre mules et un écuyer chevauchant à leur côté.
Ce fut à Quéluz, où se trouvait la cour, qu'elle dut faire avec Junot sa première visite à la famille royale. Le général avait revêtu, ce jour-là, son costume le plus brillant, le plus chamarré de galons et de dorures, son costume de colonel général des hussards, qui avait servi aux fêtes du sacre. « Le dolman était blanc et les parements rouges, le pantalon bleu et la pelisse bleue également, rappelant ainsi le gilet, le pantalon et l'habit à collet rouge, tout brodé d'or. Les manches du dolman et de la pelisse portaient neuf chevrons, en galons et en broderies de feuilles de chêne. La pelisse était bordée d'une fourrure de renard bleu magnifique. Tout le costume avait coûté quinze mille francs,, et l'aigrette, un présent de l'impératrice .Joséphine, était estimée au-delà de cent cinquante louis. » Et la jeune femme s'écrie : le général, ainsi costumé, était vraiment beau. De même sur sa toilette, elle ne manque pas d'en détailler l'élégance et la richesse, heureuse ensuite de déchirer, à belles dents, la princesse du Brésil, sorte de grimacière contrefaite ',
1. Elle écrit (t. V de ses Mémoires, p. 382) : « Figurez-vous être devant une femme de quatre pieds dix pouces tout au plus, et encore d'un côté, parce que les deux n'étant pas égaux, avec un corps aussi déjeté, vous pouvez imaginer facilement quel buste, quels bras, quelles jambes et quelle personne, enfin, c'était une femme ainsi bâtie ? Encore si la tète avait été regardable ! Mais, mon Dieu, quelle figure, quelle épouvantable figure ! Des yeux éraillés et de méchante humeur, n'allant jamais ensemble sans qu'on puisse leur reprocher de loucher. Vous connaissez de ces gens-là, moi aussi. Et puis une peau qui n'avait rien d'humain, dans laquelle on pouvait tout voir, une peau végélanle. Son nez, je ne me le rappelle plus, si ce n'est pour me le représenter descendant sur des lèvres bleuAtres,qui, en souvrant, laissaient voir la plus singulière denture que Dieu ait créée. C'étaient bien des dents, si vous voulez, et elle aussi l'aurait bien voulu. Mais Dieu
en qui elle ne voit rien d'appréciable que les diamants et la parure. Alors, on saisit bien toute l'àcreté de ses remarques, et l'on comprend cette appellation de petite peste dont l'avait affublée Napoléon.
Dès qu'elle eut pris possession de son hôtel, qu'elle eut fait ses premières visites, elle afficha le plus grand luxe, ouvrit ses salons à l'aristocratie de Lisbonne, donna des dîners, de grands bals, désirant montrer ce qu'une jeune Parisienne élégante peut répandre autour d'elle de charmes et de séductions. Elle mettait, d'ailleurs, son amour-propre à lutter de faste et de richesse avec l'ambassadrice d'Angleterre, lady Fitz-Gerald; et ce ne fut pas
avait été d'un autre avis et lui avait planté dans la bouche de gros os qui montaient et descendaient, ( omme le pourrait faire une flûte de Pan; et pour couronner tout cela, une sorte de crinière, formée avec des cheveux secs, crépus, de ces cheveux qui n'ont pas de couleur; cependant ils étaient noirs... La toilette de la princesse du Brésil était tout à fait en harmonie de dissemblance avec sa personne; il le fallait. Elle eût été naturelle avec une robe de couleur obscure, ou bien une robe de soie parfaitement simple. Elle portait une mousseline de l'Inde brodée en lames d'argent et d'or, laquelle robe était faite à la grâce du Seigneur et ne couvrait que très imparfaitement une énorme gorge et une poitrine toute de travers, tandis que des agrafes de diamant rattachaient cette robe sur les épaules et les poignets de deux manches 1res courtes, qui laissaient voir des bras qui eussent été mieux cachés. Les cheveux, bouffants et sales, puisqu'il faut le dire, étaient nattés avec des perles et des diamants d'une admirable beauté. Le tour du corsage était également bordé avec un rang de perles d'un prix inestimable. Elle avait aux oreilles des boucles et des giiandoles que je n'ai vues qu'à elle. C'est une paire de poires en diamant, mais parfaitement rondes et de la longueur du pouce. L'eau en était aussi limpide que du cristal. C'était une superbe et admirable chose également que les deux boutons qui surmontaient les poires. 11 me semblait contempler quehjue être étrange qui n'était pas de notre espèce. »
Ouant au prince du Brésil, elle disait de lui qu'il ressemblait à un " taureau dont la mère aurait eu un regard pour un orangoutang ».
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celle-ci qui l'emporta. Ainsi s'écoulèrent ses premiers mois de séjour en Portugal, dont la langue lui fut toujours odieuse. Elle détestait ses consonnances nasales, formant, disait-elle, « une harmonie infernale ».
Pendant ce temps, en Europe, de graves événements se déroulaient, hostiles à la France. Toute l'Allemagne était coalisée contre le nouvel Empereur. Junot ne put résister au désir de prendre sa part des combats qui se préparaient. Il n'était point maréchal ; il n'avait encore aucun titre de noblesse. Il en avait soufTert comme d'une diminution à regard de ses camarades de l'armée qui avaient obtenu le bâton de velours semé d'abeilles d'or, lorsqu'il se jugeait digne autant qu'eux de le posséder. S'il était en Allemagne avec un grand commandement, les chances de la guerre lui seraient peut-être assez favorables pour satisfaire à son ambition. Et cette pensée l'obsédant, il partit, laissant sa femme à Lisbonne, et Rayneval, son substitut, à la direction de l'ambassade.
Doublant les étapes, excitant les postillons, il traversa l'Espagne, la France, une partie de TAllemagne, avec la vitesse d'un courrier, et il arriva au quartier général de l'Empereur quelques jours avant la grande bataille d'Austerlitz. Malgré cette incartade, Napoléon l'accueillit bien, mais il ne put lui donner un commandement ; ce qu'avait espéré Junot. Chaque corps d'armée avait un chef de choix. Et puis, cette fugue, qui semblait dictée par un désir de gloire nouvelle, avait un motif secret que Napoléon discerna bien vite dans la conversation de son aide de camp. La banque Récamier était sur le point de sombrer, par suite d'une mauvaise gestion, et le grand financier sollicitait un secours de l'Etat, une avance de fonds qui le tirerait d'embarras. Junot
appuyait éloquemment cette demande et ce devait être aussi, pour cette raison, qu'en quelques jours, il avait franchi douze cents lieues. L'Empereur refusa. « Je ne suis point amoureux de la belle ]\Ime Récamier, répondit-il à son lieutenant. Veuillez donc ne plus me parler de cette affaire, et laissez les imprudents, qui vivent sans compter, aux conséquences inévitables de leur folle con- <iuite. » L'aide de camp, confus, n'insista plus, et Napoléon, afin de rompre le charme qui attachait le cœur faible de son lieutenant à la belle mondaine, ne voulant plus le renvoyer à son ambassade, qu'il avait abandonnée, le dirigea sur l'Italie, avec le titre de gouverneur général de Parme et de Plaisance, le chargeant de réprimer la révolte des populations de l'Apennin.
Dès lors, Mme Junot dut revenir à Paris. Elle s'arrêta de nouveau à Madrid ; et pendant la halte qu'elle y fit, elle put entendre les murmures du monde de la cour, contre la reine accusée d'avoir empoisonné la princesse des Asturies, sa bellefille qui se mourait. Une lettre de la mère de la princesse, surprise parles affidés de la reine, avait décidé du sort de l'infortunée. Elle s'était plainte à sa mère de ses souffrances morales, des soucis qui l'accablaient près de son époux Ferdinand ; et la mère l'invitait à la venir rejoindre en Italie, ajoutant : // faut iiier le diable avant qu'il vous tue. Cette phrase trop compréhensible la perdit. Ferdinand, l'héritier de Charles l\\ ne tarda point à devenir veuf.
Mme Junot rentra à Paris, après un an d'absence, le mardi gras de 1806. Junot était toujours à Parme. Durant ce temps-là, les mœurs de la société parisienne s'étaient encore profondément modifiées. Le
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désir de paraître, la soif des faveurs du nouveau maître, l'appétit des richesses, s'étaient accrusjusqu'à provoquer, dit-elle, la pitié de l'observateur. Les gens les plus raisonnables se précipitaient avec une sorte de fureur sur les hochets que la petite main de Napoléon leur jetait à la face. Les cartons du grand maréchal, du grand chambellan, étaient pleins de suppliques intercédant pour une grâce, une place, un honneur. Et c'étaient ceux que l'on vit plus tard insolents, hargneux, à l'égard de celui, qu'à l'heure présente, ils invoquaient plus bassement que la divinité- Les fêtes se suivaient sans interruption. La cour impériale, illustrée des nouvelles victoires de ÎNapoléon, apparaissait dans une gloire d'apothéose. Les jours du carême n'avaient pas mis fin aux splendeurs des réceptions mondaines. Les danses n'étaient pas interrompues ; et pour la première fois, cette année-là, depuis la révolution, on vit, à la cour, se former un quadrille avec des couples décorés de couleur différente: le blanc, le vert, le rouge, le bleu. En ce quadrille Mme Junot figura, car elle donne la description très minutieuse des toilettes : « Les dames blanches avaient des diamants ; les rouges, des rubis ; les vertes, des émeraudes; et les bleues, des turquoises et des saphirs. L'habit était de forme espagnole. C'était une robe de crêpe blanc, avec des crevés en satin de la couleur du quadrille et ces crevés étaient entourés d'une JH'oderie en lames d'argent. Sur la tète nous avions des toques de velours noir, avec deux plumes blanches. Nous étions encore assez supportables, bien que l'habit fût peu gracieux, mais les hommes avaient une tournure plus que comique, avec un habit fait, je ne puis dire comment, en velours blanc, de ce velours de printemps, appelé velours ras, puis une écharpe,
nouée sur le côté, de la couleur du quadrille, et une loque de velours noir semblable à la nôtre. »
Telle que nous la connaissons maintenant, subjuguée par tous ces plaisirs, allait-elle les abandonner en s'exilant à Parme ? Paris valait mieux que les plus belles villes de l'Italie. Junot, cependant, l'appelait près de lui, et afin de la séduire, il lui décrivait, en ses lettres, les honneurs qui l'attendaient, si elle cédait à ses désirs, et la beauté et la richesse de l'appartement préparé à son intention dans le palais oi^i avaient vécu les princes dépossédés. Pour refuser, elle s'appuya sur la santé de ses enfants. Est-ce qu'une Parisienne de vingt-deux ans pouvait renoncer à tant de fêtes alléchantes? Elle fit une visite à l'Empereur, comme si elle était résolue à rejoindre son mari, demandant s'il serait longtemps absent. La réponse impériale fut très évasive, et même un peu narquoise, laissant supposer que Junot se consolait avec de belles Italiennes. Alors elle prit son parti de ce veuvage, et s'abandonnant aux sollicitations du monde, elle attendit le retour de son mari, sans trop de chagrin.
La pacification des Apennins étant accomplie, Junot fut autorisé à reprendre la route de France. C'était en juillet de l'année 1806. Quelques jours après, il fut réintégré dans sa place de gouverneur, et une vie de prodigalités ruineuses recommença pour les deux époux. Ils reprirent, l'un et l'autre, leurs habitudes de dépenses, leurs manifestations de luxe, leurs réceptions pompeuses. Il n'y avait.
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pour eux, rien de trop beau, rien de trop cher. Leur maison à Bièvre leur parut trop modeste. Junot acheta, au grand munitionnaire Ouvrard, la terre et le château du Raincy, y emmenant un jour sa femme comme pour une visite de curiosité, et lui annonçant, ensuite, que le château était à elle, lorsqu'elle lui disait combien elle serait heureuse d'en être la châtelaine. Et les fêtes, qu'elle donnait à Paris, eurent dorénavant leur lendemain au Raincy. Mme Junot, avec ostentation, en faisait les honneurs à ses amies avec des valets dont la livrée rappelaitcelle des d'Orléans, jadis propriétairesdu château. Ses envieuses en jasèrent, mais elle était fort aise d'exciter leur jalousie : ce qui était bien dans sa nature de Parisienne vaniteuse, entichée de son rang dans le monde.
Les affaires européennes, de nouveau, devinrent confuses et brouillées; la guerre fut imminente. L'année précédente, en 1800, l'Autriche avait subi les coups terribles du grand capitaine; la Prusse allait expier, à son tour, sa folle confiance en sa force et sa fourberie envers la France. La grande débâcle d'Iéna était proche. Toutes nos armées marchant vers le nord, l'Empereur quitta les Tuileries le 25 septembre 1806, dans la nuit. Cinq semaines après, il ne restait plus rien de la monarchie prussienne. Hélas! Junot, gouverneur de Paris, n'avait pas suivi son souverain; il gardait la capitale, il y maintenait l'ordre. Mais il était accablé de ses regrets. « Jamais, écrit sa femme, je ne vis à quel point Junot aimait l'Empereur que lors de cette campagne d'Iéna. C'était du désespoir que ce qu'il éprouvait, chaque fois qu'un nouveau bulletin nous parvenait. Oh ! que je lui ai vu verser de larmes; que je l'ai vu malheureux! Comme il l'aimait! »
274 GIîANDES DAMES DU XIX'' SIÈCLE
Malgré rabsence de l'empereur, les fêtes continuaient. La reine Hortense était rentrée à Paris, après une cure faite aux eaux de Cauterets, et elle avait ouvert ses salons où les solennités musicales alternaient avec le bruit des danses et des jeux, auxquels prenaient part les hommes de lettres et les artistes, qui lui venaient faire hommage. Puis, la reine partit pour la Hollande, et les fêtes de Paris^ les soirées et les bals, chez It'S ministres ou aux Tuileries, furent présidés par la grande duchesse de Berg, Caroline Murât. Vive, enjouée, entraînante^ et dominant de ses rires, de ses caprices, de sa volonté, aussi ardente et aussi ferme que celle de son frère, la foule de ses adorateurs, la cohue des. courtisans qui suivaient ses pas. Limpératrice Joséphine, à cause de son âge, ne dansait plus; et Caroline Murât avait le privilège d'ouvrir les bals auxquels elle assistait. Elle était jolie, à ce momentlà, écrit Mme Junot, et elle l'avoue avec tristesse parce qu'elle savait que son mari était le préféré de la grande duchesse. « Elle était fort élégante, ajoute-t-elle, ouvrait toujours le bal avec le gouverneur de Paris, jouait au whist avec le gouverneur de Paris, montait à cheval avec le gouverneur de Paris, recevait seul, de préférence à tout autre, le gouverneur de Paris. Enfin ce pauvre gouverneur de Paris, qui n'était pas un ange et dont la tête et même le cœur, pour être bien à moi et à ses enfants, n'en étaient pas moins accessibles à des impressions passagères, ne put résister aux séductions qui, tout naturellement, s'offraient à lui, comme les séductions s'offraient aux chevaliers chrétiens dans la patrie d'Armide. Il devint amoureux, mais amoureux avec passion de la grande duchesse de Berg. » Et Mme Junot laisse entendre ensuite que cette préférence de Caroline JNIurat était calculée, parce
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que les guerres incessantes, que soutenait l'Empereur, pouvaient lui être fatales et causer sa mort. Ambitieuse autant que son frère, elle voulait s'assurer la protection du gouverneur de Paris, afin de proclamer Murât empereur, si Napoléon périssait à la guerre. Junot commandant la première division militaire et tout-puissant dans la grande cité, devait soutenir, de l'influence de son autorité, l'ambition de la grande duchesse. La commandante l'avait-elle deviné ? Mais elle l'écrit explicitement en ses mémoires.
L'infortuné Junot expia, par un exil, cet attachement à Mme Murât. Après Tilsitt, l'Empereur, revenu à Paris, et mis au courant de ces intrigues compromettantes, nomma Junot général en chef de l'armée delà Gironde, destinée à la conquête du Portugal, et il le fit partir le 28 août 1807. Le général conserva, néanmoins, la charge de gouverneur de Paris.
La jeune femme resta donc encore seule, dans son splendide hôtel, jouissant de tous les privilèges et de tous les honneurs réservés à son titre de « commandante ». Peut-être eût-elle quelque chagrin de cet abandon forcé, mais les plaisirs de l'hiver allaient distraire sa solitude, et les jouissances de son luxe et de ses toilettes lui faire oublier l'absence de son mari. Les étrangers, plus que jamais, se pressaient en ses salons, au milieu desquels se faisait remarquer très assidûment le comte Cobentzel, l'ambassadeur d'Autriche. On y voyait également beaucoup d'hommes de lettres, attirés par son esprit, par son entrain, par ses grâces de grande coquette. L'Empereur lui donna bientôt l'occasion d'une fête au Raincy. Après Tilsitt, le royaume de Westphalie avait été créé pour le prince Jérôme, séparé par un divorce de sa première
femme, Mlle Palterson. Une princesse de Wurtemberg devait la remplacer, et le maréchal Bessières, après l'avoir épousée au nom du prince, la conduire en France. Napoléon, un peu indécis d'abord sur le lieu de la première entrevue entre les deux époux, pensa au château de Mme Junot, et il la fit prévenir, la veille, qu'elle recevrait au Raincy la jeune princesse. Mme la gouvernante s'acquitta de son rôle à merveille. Elle détaille en ses récits comment, prise à l'improviste, elle sut amener, chez elle, un célèbre cuisinier, Réchaud, qui se chargea du menu de tous les repas. Un bain était préparé pour l'illustre visiteuse; une chasse au chevreuil après le déjeuner, dans les réserves du châleau; ensuite le prince arriverait et l'entrevue aurait lieu en un petit salon qui atlenait à la grande salle des cérémonies. Mais comme toujours, l'esprit caustique de la conteuse se fait jour dans le portrait qu'elle a tracé de la jolie princesse allemande. Elle n'était pas grande, dit-elle, point jolie, quoique ses traits fussent réguliers, portant la tète trop relevée afin de ne rien perdre de sa stature. Elle eut pu être sympathique, étant jeune, âgée de vingt ans à peine, mais son regard demeurait sans caresses, très froid et hautain. Lorsqu'elle voulut s'habiller, ses caméristes vinrent annoncer qu'elles avaient oublié les chemises de leur maîtresse. Mme Junot offrit les siennes, les plus belles, les plus ornées de dentelles. La princesse pourrait-elle s'en servir, étant plus grosse que Mme Junot, elle fort mince et de taille svelte. Il faut croire que les chemises s'adaptèrent bien au buste de la jeune allemande, car l'habillement était achevé bien avant la présence du prince au Raincy. C'est alors la robe même qu'elle critique, la couleur bleuâtre
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de la soie qu'elle trouve de mauvais goût. « Si encore — et elle insiste là-dessus — l'étoffe en avait été taillée à la mode courante, mais c'était un fourreau bien étroit, avec une petite queue, qui ressemblait à la queue arrondie du castor; et puis les manches bien étroites serraient le bras au dessus du coude, comme aurait pu le faire une ligature de saignée; avec cela des souliers pointus de manière à les croire de ces souliers à la poulaine, du temps du roi Jean ! » Oh ! il ne faisait pas bon de passer par les verges de cette intraitable coquette !
Ce mariage donna lieu à de splendides fêtes à Fontainebleau où la cour, au grand complet, les femmes jeunes et belles, en toilettes somptueuses, rivalisèrent de grâce et de luxe, le soir dans les salons, et le jour aux chasses dans la forêt. Diamants, joyaux, fleurs, toute la magnificence la plus éclatante se déroulait du matin jusqu'au soir. Et de sa plume experte, femme de cour aussi, l'élégante Parisienne décrit les toilettes de bal et les costumes de chasse des jeunes femmes et des hommes suivant l'empereur à chevaP. Après de si nom-
I. Au tome VI de ses mémoires, la duchesse écrit : « Toutes les femmes avaient un uniforme. Il fut d'abord affreux, mais alors il était charmant, en casimir chamois, avec le collet et le* parements de l'amazone, en drap vert, brodé en argent. Le chapeau était de velours noir, avec un gi and bouquet de plumes blanches. Rien n'était plus gracieux que de voir sept ou huit calèche^?, remplies de ces femmes, la tête couverte de plumes ondulantes, le corps serré dans un élégant habit de cheval, parcourant rapidement les allées de cette magnifique forêt, tandis que l'empereur, suivi d'une troupe nombreuse, passait auprès de nous, avec la rapidité de la flèche, courant après (juelques cerfs, dont les hautes ramures se faisaient voir un moment, au sommet de quelque rocher bien moussu, puis repartaient comme le vent, pour échapper à leurs persécuteurs- Les hommes avaient un bel uniforme de chasse. C'était un habit de drap \ert, avec des galons d'or et d'argent, posés en
breuses années la séparant de ces événements, lorsqu'elle écrivait, elle en était encore enthousiasmée. Junotse dirigeant vers le Portugal avait, comme chef d'état-major, le général Thiébault; et c'est à son subordonné que nous devons la révélation des frasques dont le trop faible général fut le héros, pendant cette campagne très courte. Avant d'entrer en Espagne, il s'arrête à Bayonne, fait des excursions dans les montagnes, s'attarde à de nouveaux plaisirs, si peu pressé de poursuivre sa route, qu'il reçoit de Clarke le rappel des ordres de l'empereur, lui enjoignant d'entrer en Portugal, le plus tôt possible. Les routes d'Espagne étaient mauvaises, celles du Portugal n'étaient pas meilleures: le ravitaillement de l'armée qu'il commandait difficile; la chaleur accablante et l'eau introuvable. Junot voyait fondre ses régiments chaque jour. Mais la parole de Napoléonélaitformelle. llfallait,coùteque coûte, arriver au but prescrit, sans délai et vite : « Allez, lui avait dit l'empereur. Entrez à Lisbonne, comme après une grande victoire. N'accordez rien au prince du Brésil, môme quand il promettrait de faire la guerre à l'Angleterre; emparez-vous des vaisseaux .portugais et occupez les chantiers. » Ainsi se manifestait, sans relâche, cette haine profonde contre l'Angleterre; ainsi, ce serment que Napoléon s'était fait à lui-même de ruiner la puissance de cette odieuse rivale partout où il la rencontrerait; et c'était cela qui Tanimait si durement contre le Portugal. Mais le prince du Brésil n'avait pas attendu l'arrivée de .Junot. Il avait fait sortir sa flotte du Tage, avait embarqué, sur ses navires,
Lramiebourgs sur la poitrine et aux poches, et dont les parements étaient en velours amarante. C'était le grand habit, celui-là, celui de la chasse à courre. Jaimais mieux le petit uniforme, celui du tir. »
tout ce qu'il avait pu de ses richesses personnelles, facilement transportables, et lorsque Junot entra dans la capitale du royaume, le 27 novembre 1807, il vit fuir à toutes voiles le dernier des vaisseaux de ce prince, qui s'en allait régner au Brésil. L'armée que le général amenait à cette extrémité de TEurope, était réduite à quinze cents hommes, déguenillés, hâves, malades; seulement, il arrivait précédé de la terreur qu'inspirait le génie de Napoléon, et il put, sans résistance, s'établir, en vainqueur, au palais royal.
L'empereur le nomma gouverneur général de ce pays, son lieutenant, et Junot s'occupa en homme intelligent de l'administration de ce petit royaume qui lui dut bientôt la réparation des routes, le dessèchement des marais, le défrichement des terres incultes, l'amélioration de l'élevage des bestiaux, -afin de satisfaire aux besoins primordiaux de la population. En récompense de cette administration vigilante. Napoléon lui décerna le titre de duc d'Abrantès, quoique ce nom fût porté par une an- >cienne famille de l'aristocratie portugaise.
Il est vrai qu'à côté de ces occupations sérieuses le gouverneur général n'oubliait passes plaisirs, ni ses habitudes de luxe. Comme un petit roi, il avait une cour et des collaborateurs qui remplaçaient les ministres ^ Enfin, il avait surtout des maîtresses, les plus jolies portugaises et les femmes de ses officiers, dont il savait obtenir les faveurs. Thiébault raconte, qu'en ce temps-là, couraient dans
I. En pntr.'wit à Lisljonne,.Iunot s'empara d'une bible en douze volume?;, présent d'un pape, laquelle était évaluée douze cent mille francs. Elle fut vendue par sa veuve quatre-vingt mille francs à Louis XVIII. Dans ses écuries de Lisbonne, Junot possédait cent cinipiante chevaux provenant des écuries de la cour, notamment huit attelages, de huit chevaux chacun.
Lisbonne des propos très significatifs. Les mauvais plaisants associaient trois noms qui produisaient une satire moqueuse : Junot, Trousset, Foy [Jiinoi troussait Foy). Mme Trousset était la femme de l'ordonnateur de l'armée et elle avait résisté invinciblement aux œillades du général. Mme Foy, au contraire, la femme du colonel d'artillerie, plus tard général, si justement célèbre, n'avait plus rien à refuser au petit roi de Lisbonne K
A cette époque, Mme Junot qui était grosse, lorsque son mari quitta la France pour le Portugal, accoucha d'un fils. Elle le nomma Napoléon, l'empereur ayant accepté d'être le parrain, comme il l'avait été de la lille aînée. Le père apprit cette nouvelle avec une grande joie, lui qui désirait si ardemment un fils; et afin d'être agréable à sa femme, en lui envoj ant une caisse de diamants bruts du poids de cinq cents carats, il lui fit offrir par les commerçants portugais un collier de diamants qui fut estimé trois cent cinquante mille francs. La jeune mère, dont l'amour de la toilette et des bijoux semblait croître avec le temps, fut tout heureuse de ce présent. Elle ne manqua point de se parer de ces bijoux en toutes les occasions; et plus alerte depuis ses couches, débarrassée des souffrances de la maternité, on la vit, toujours vaillante et tou-
1. Jeune et bien faite, dit le général Thiébault en ses Mémoires t. IV, p. 163), non belle, mais jolie, et encore plus gentille que jolie, plus spirituelle que sensée, agaçante à l'excès, ayant jeté par dessus les monts jusqu'à ses petits bonnets qui, cependant, lui allaient à merveille; on ne peut mieux placée dans un salon, charmante dans un boudoir, incroyable à cheval. Elle était, en effet, de toutes les promenades à cheval que faisait le général Junot. Il lui fournissait des chevaux, et ce que je n'ai jamais pu comprendre, c'est qu'elle préférai un diable de cheval noir anglais fort beau, extraordinaire comme coureur et sauteur, mais grand commele cheval de l'Apocalypse, fort difficile à mener et dur à casser les reins. »
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jours admirablement habillée, se livrer imperturbablement aux fêtes et aux bals, devenus si fréquents, cet hiver-là, à Paris. Les sœurs de Napoléon y résidaient, et chacune, à son tour, donnait un bal par semaine. La reine Hortense avait abandonné les brouillards de la Hollande et elle imitait l'exemple de ses belles-sœurs. La duchesse d'Abrantès, qui portait le plus Joli nom de la Iroiipe — un mot de Rapp — en narrant l'entrain de cette saison de plaisirs, laisse échapper cette exclamation : que de mouvement ! que de toilettes !
Cependant, le Raincy n'était pas payé et l'entretien de cette propriété étant trop coûteux. Napoléon se la fit céder. La duchesse, qui ne pouvait se passer d'une maison de plaisance, se mit en quête d'une autre demeure, voisine de Paris, et trouva la folie Saint-James, à Neuilly, qu'elle loua toute meublée '. Elle y reçut ses amis, elle
1. Elle était également fort agréable et très belle cette résidence de Xeuilly. Voici la description qu'en a laissée la duchesse : <f La maison n'était qu'un grand pavillon, mais il contenait ce qui m'était nécessaire à cette distance de Paris : un très beau salon et une grande salle à manger, avec un premier salon, servant de salon de musique. De l'autre côté du salon était une chambre à coucher, un petit salon de travail, une salle de bains et mon cabinet de toilette. Cet appartement donnait sur un jardin de fleurs uniquement à moi seule, et fermé du côté du jardin par un treillage à la manière suisse, et de l'autre par un canal bordé d'une allée de tilleuls, conduisant de la porte de mon cabinet de travail jusqu'à une grotte (jui donnait sur la rivière, un peu au-dessus du laminoir qui était au bas du pont. La serre chaude, l'une des plus belles des environs de Paris, après celle de la .Malmaison, avait, à cette époque, trois cents pieds d'ananas, ce qui en assurait cent par année à la maison, et renfermait une immense quantité de plantes exotiques et indigènes de la première beauté. Le perron du pavillon était formé par deux escaliers de douze marches sur lesquelles les jardiniers avaient soin de placer des vases étrusques remplis des plus belles fleurs, élevées dans la serre. Je me rappelle qu'un jour on mit sur le perion plus de quarante magnolias,
y attira des hommes de lettres, elle y fit jouer des comédies, elle y couronna des rosières. Durant cette année ]8o8, elle s'abandonna délicieusement h tous les plaisirs permis à une jeune femme ^. Elle eût voulu, pourtant, ne pas rester plus longtemps éloignée de son mari et elle manifesta devant l'empereur l'intention de prendre la route du Portugal. Napoléon, cjui connaissait, par le menu, les dissipations de l\lme la gouvernante, appuya sur ces intentions, et il la congédia sur ces paroles : « Eh bien ! adieu, madame Junot. S'il vous prend envie d'aller en Portugal faire la pelile reine, je vous réponds que vous trouverez votre mari dans une bonne attitude... Ecrivez-lui quand vous voudrez et ce que vous voudrez. Au reste, le plus tôt sera le mieux. Il importe au repos intérieur des ménages, entendez-vous, jeune femme, que les relations ne soient jamais interrompues entre un mari et sa femme. >•> Mais la domination de Junot en Portugal ne devait point avoir une longue durée. Les Anglais défendant les Portugais, leurs protégés, avaient débarqué des troupes sur le rivage et menaçaient Lisbonne. Junot marcha à leur rencontre inconsidérément, leur offrit le combat, le 21 août 1808, à Vimeiro, et perdit la bataille. Huit
daturas, ou orangers Pompnleam ; le même jour, mon jardin de fleurs, dans lequel l'on n'entrait que par mon appartement, était rempli de plus de deux cent mille pieds d'héliotropes, d'œillets, de jasmins, de roses des quatre saisons, de roses mousseuses, et tout cela planté en corbeilles et entouré d'une épaisse bordure de réséda. Oh ! c'était un lieu de délices qui donnait bien la preuve que les jardins d'Armide avaient pu exister. »
1. Des salons de Mme dWhrantès : « Nous nous amusions beaucoup à Neuilly. La proximité de Paris permettait de venir me voira tous mes amis, même ceux qui n'avaient pas de chevaux. J'avais tous les jours vingt personnes à dîner et quarante le soir, les jours d'opéra exceptés. On savait que j'allais au spectacle... Notre été fut très brillant à Neuilly. Nous jouions la comédie. 11 y venait plus de monde qu'au Raincy. «
jours après il fut forcé de signer la convention de Cintra, s'engageant à évacuer le royaume; ses troupes seraient transportées en France sur les vaisseaux anglais. Aussitôt, les journaux de Londres attaquèrent l'impéritie de Junot et rappelèrent ses débauches, se moquant de son sérail] il fut débarqué à la Rochelle.
La duchesse était accourue au devant de son mari, lui amenant son fils, venu au monde pendant qu'il commandait à l'étranger. Que de choses à lui dire; en outre, que de remerciements à lui prodiguer, au sujet des diamants qu'elle avait reçus! Elle voulait, enfin, par cette démarche empressée, dissiper l'effet des méchants propos sur sa conduite avec certains grands personnages de Paris. Le comte de Cobentzel était Tun de ceux-là, et vraisemblablement le comte Louis de Narbonne, qu'elle recevait tous les jours chez elle. L'explication entre les deux époux, dont les torts étaient réciproques, fut des plus violentes. Junot ne parlait de rien moins que d'aller provoquer l'ambassadeur Cobentzel et de se battre en duel avec lui. Ce ne fut pas sans peine que la jeune femme apaisa son mari, au moment où Napoléon se rendant en Espagne, pour y rétablir ses afi'aires, se faisait suivre de son aide de camp qu'il venait de convaincre qu'un homme tel que lui ne pouvait rentrer à Paris, après la convention de Cintra, et qu'il lui fallait, avant d'y revenir, une campagne plus glorieuse.
Le général avait apporté une caisse contenant
quatre cent cinquante millefrancs d'or, fruitdeses économies prétendait la duchesse. Elle partit avec cet or pour Paris. Arrivée chez elle, la caisse, échappée des mains des porteurs, tomba et fut brisée. L'or se répandit devant ceux qui étaient présents ; et ce petit accident fut un nouveau prétexte de dénigrements jaloux contre Junot que l'on accusait d'avoir rapporté du Portugal des tonneaux d'or et de diamants, fruit de ses rapines. D'autant plus que Junot, par forfanterie, avait dit à Savary avoir envoyé à sa femme des diamants si gros, que l'on avait pu tailler, à l'intérieur, un petit verre pour son fils, Napoléon. A la cour, et dans les salons de Paris, ce fut pendant quelques semaines l'unique sujet des conversations. Les diamants de la duchesse étaient cités comme les plus beaux que possédassent les femmes du monde; plus beaux même que ceux de l'impératrice Joséphine, qui, jalouse aussi, voulut que la jeune duchesse les lui montrât.
En Espagne, .Junot dirigeait le siège de Saragosse. Il y était depuis deux mois, lorsque Lannes vint prendre sa place, et l'empereur donna un commandement à son aide de camp, rappelé d'Espagne, dans la grande armée qui allait de nouveau combattre l'Autriche.
De son côté, la duchesse quitta Paris, pour aller faire une cure aux eaux de Cauterets ; mais à son retour, les fêtes n'étaient plus aussi bruyantes, aussi excitantes que jadis. Après les victoires décisives de Napoléon sur l'Autriche, on agitait dans l'intérieur des Tuileries, la question du divorce et l'impératrice n'assistait plus aux solennités de la cour, que le cœur meurtri et l'esprit angoissé d'inquiétude. Ses amies demeuraient impressionnées de cette attitude chaerine ; aucunes n'avaient
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l'abandon qu'elles montraient naguère à leurs plaisirs. Une réserve polie, une sorte de gêne, glaçait les réunions des dames de la cour. La duchesse, d'ailleurs, allait se séparer de cette société qui semblait en deuil. Junot était envoyé, une nouvelle fois, en Espagne oii lui était attribué le commandement du 8* corps d'armée. Après leurs débats de reproches et de colère, sa femme résolut de l'y suivre. Le général n'y voulait pas consentir, la duchesse étant enceinte, et les contrées où il séjournerait, disait-il, dévastées et misérables. Elle persista en sa volonté, et ensemble ils partirent pour Bayonne le 2 février 1810 dans une voiture allemande fermant bien. Elle avait fait couper ses clieveux, s'était coiffée d'un bonnet polonais et avait enfoui ses pieds et ses jambes dans de hauts brodequins fourrés. Ainsi vêtue, elle put supporter vaillamment le froid, qui, à cette époque, était terrible. Junot à Bayonne prit les devants et l'attendit à Burgos où était fixé son quartier général. Et telle était l'endurance de cette coquette, que ses mémoires rapportent fort légèrement les privations qui lui échurent durant son séjour en Espagne, tandis qu'elle raconte minutieusement les incidents de ses plaisirs, le bal que le général Solignac organisa pour elle, à Burgos; les trois petites chambres où l'on dansa et le spectacle que lui donnèrent les officiers français dansant avec les senoritas s'agitant en tourbillon, dans une atmosphère empestée et lourde. On étouffait. Malgré cela, après les danses, une dona Priidenlia quelconque venait se trémousser en un fandango, « avec des bas et des souliers sales, écrit-elle, dans un pays où la plus pauvre fille est chaussée comme une pairesse d'Angleterre ». Bienlôt elle quitta Burgos pour Valladolid, parce qu'on y avait transporté le quar-
lier général. Elle descendit, en cette ville, au palais de Charles-Quint où elle fut accueillie avec de grands honneurs par le général Kellermann, gouverneur de la ville. Et aussitôt, pour reconnaître cet empressement et ces honneurs, la jeune duchesse offrit un bal, en ce palais de Valladolid. Des bals, des danses, lorsque de tous côtés, on se battait, on se tuait, on se massacrait!
Elle ne pensait qu'à cela, cette coquette; et elle était enceinte ! A Valladolid, elle reçut le maréchal Masséna, nommé général en chef de Tarmée du Portugal. Le maréchal, qui av^ait plus de cinquante ans, était arrivé avec une jeune femme, sa maîtresse, habillée en homme. 11 ne pouvait se priver de ces amours fantasques, le vieux guerrier, et lorsque, le matin, il venait rendre visite à la duchesse dans sa ch-.unbre où elle cousait béguins et brassières, il n'entrait chez elle qu'en cachette, craignant les reproches de la belle, qui l'attendait dans une autre partie du palais. Sa conversation se prolongeait, pendant qu'il tenait en main l'écheveau de fd que dévidait la duchesse; mais, sous aucun prétexte, elle ne lui parlait de la compagne qu'il s'était donnée, « attendu, dit-elle, qu'elle avait un profond mépris pour les vieilles amours ». De Valladolid, à la remorque du quartier général, elle se dirigea vers Salamanque. A sa rencontre, arrivait le général Thiébault, craignant qu'elle ne fût enlevée par un batteur d'estrade, don Julian, qui avait juré de la garder comme otage, jusqu'à ce que Ton rendit le prince des Asturies, Ferdinand, prisonnier en France. De Salamanque, elle descendit ensuite jusqu'à Giudad-Rodrigo , toujours avec le quartier général. Elle devait y séjourner, étant grosse de huit mois, pour y faire ses couches. jNIais la petite ville, qui avait subi un siège, ne
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présentait plus qu'un amas de décombres, vides d'iiabitants, qui avaient fui. Elle put s'installer, néanmoins, dans la maisonnette d'un chanoine^ soutenue d'énormes blindages qui projetaient, à l'intérieur, une obscurité sinistre. En y entrant, elle demeura saisie d'une tristesse profonde. Au surplus, comment vivre en cette contrée désolée où l'on ne voyait pas un arbre autour des vieilles murailles? Il faut lire ce qu'elle écrit à cet égard. « Lorsque mon cuisinier, désespéré de ne pouvoir me donner que du mauvais bouillon, parce qu'un vieux taureau, ou une mauvaise et maigre vache ne pouvaient en donner de bon, lorsque cet homme voulait ne pas trop perdre sa main, il envoyait mon chasseur avec un fusil, se promener sur les bastions, encore couverts de décombres, et là, le chasseur guettait ce qu'il appelait des alouettes, mais simplement de détestables moineaux, durs, amers, et d'un goût sauvage. 11 importait peu à mon maître-queue. Il arrangeait les oiseaux au gratin avec des croûtes bien façonnées, servait chaud dans une casserole d'argent, et demeurait tout aussi content de lui que s'il m'eût servi des ortolans et des becfigues. » Un mois après elle accouchait d'un fils, le 2.5 novembre iSio', entourée des soins d'une de ses amies, Mme Thomières, la femme du général, qui n'avait pas voulu la quitter, et l'avait suivie en tous ses déplacements. Enfin, elle vit arriver la nourrice de son premier enfant, une forte Bourguignonne, venue de son pays, quand elle avait appris l'état de son ancienne maîtresse. Après ses couches, la duchesse retourna à Salamanque où elle attendit la guérison de Junot,
1. Il fut d'abord nppelé Rodrigue ilu nom de la \ille où il était né. On le nomma plu< lard Alfred.
blessé en pleine figure dune balle qui lui avait écrasé le nez; el là, au fond de cette province, elle reprit, comme à Paris, ses réceptions, ouvrant ses salons à quelques Espagnols distingués, aux Portugais, comme le marquis de Valença, qui n'avaient point voulu rentrer dans leur patrie les armes à la main, aux généraux et aux officiers français qui habitaient alors la capitale du petit royaume de Léon : le général Thiébault, le général Fournier, dont la voix chaude et le talent musical procuraient aux assistants le plus grand plaisir. On se réunissait pour jouer aux échecs, pour commenter les nouvelles arrivées de France, pour faire de la musique. « C'était — écrit Thiébault — une inconcevable fortune que la société d'une dame aussi charmante, au fond de l'Estramadure. Désirable partout, elle était inappréciable au milieu de ces Espagnoles de province, dont les plus huppées n'approchaient pas de l'instruction et des manières de nos caméristes de bonne maison. C'était tout ce que notre siècle avait pu produire d'aimable, de lettré, de brillant; c'était un des premiers salons de Paris, transporté au milieu d'une population qui semblait appartenir aux temps écoulés, et plus encore qu'une société, c'était une femme dont le caractère égalait le mérite i. )^Là, à Salamanque, elle eut à se repentir de sa
1. Thiébault, lui aus>;i, était certainement amoureux de la duchesse. Il n'en parle jamais qu'avec admiration. Et cependant, fidèle à ses habitudes, il ne manque pas de faire ressortir les défauts de la belle personne. << Toutes mes soirées à Salamanque, écrit-il, lui étaient consacrées, et souvent je dînais avec elle. Dirai-je, à propos de ces dîners, quel était le laisseraller de sa maison? Elle avait, à Salamanque, une table assez pareille à la mienne : deux fois trois plats, et cinq assiettes de dessert ; et cet ordinaire lui coûtait neuf fois plus. Elle n'avait aucun luxe de toilette, el on lui faisait payer quinze cents francs par mois pour frais de blanchissage. Maintenant, si l'on se rappelle que le cuisinier du duc gagna, à Lisbonne, trois cent mille
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bienveillance pour le général Fournier qu'elle avait gracieusement accueilli à Ciudad-Rodrigo. Trop aimable avec lui, elle se plaignait de ses assiduités déplacées; car il se montrait, la nuit, autour de la maison qu'elle habitait, satisfait de laisser croire qu'il était lamant de la belle duchesse Mais Thiébault, en ses mémoires, ne dit point que ce ne fut pas vrai.
Le i5 mai 1811, le maréchal Masséna fut relevé de ses fonctions de général en chef de l'armée de Portugal et remplacé par le maréchal Marmont. Quelques semaines auparavant, Junot avait reçu, de Paris, une lettre écrite de la main même de l'empereur le rappelant en France où une nouvelle destination lui était réservée. C'était un commandement dans la grande armée, formée contre les Russes. Les deux époux recommencèrent donc leurs pérégrinations à travers l'Espagne et à travers la France, et ils arrivèrent à Paris, vers le milieu du printemps. L'empereur, alors, était marié à l'archiduchesse d'Autriche, Marie-Louise, et la duchesse d'Abrantès pense tout de suite à se faire présenter à la nouvelle impératrice. Sa toi-
francs sur sa table, en dix mois: qu'à Paris, pour fil et aiguilles, la duchesse eut, au magasin de la Mère de famille, un mémoire de dix mille francs ; que pour une seule visite, le duc donna douze mille francs à une actrice de Bordeaux, qui, pour ce fait, fut surnommée la Duchesse; que dans une année, où il toucha plus de quinze cent mille francs, ses dépenses et celles de sa femme dépassaient ses recettes de près de cinquante mille francs, on comprendra qu'il n'y a pas de maisons où, arec de telles latitudes, des domestiques économes ne puissent prendre à leurs gages justiu'à leurs maîtres. ••
lette, pour cette première visite, était splendidc, et elle n'eut garde d'oublier ses diamants, qui, à son cou et sur sa poitrine, brillaient de tous leurs feux. Elle fut impressionnée, dit-elle, de trouver dans les appartements des Tuileries où elle avait laissé naguère la bonne et tendre Joséphine, une étrangère, une enfant de dix-neuf ans, sans grâce et sans élégance, dont la personne ne pouvait échapper aux critiques. C'était une poitrine et une gorge trop développées, énormes ; c'était des bras et des mains d'une petitesse et d'une maigreur inexplicables ; c'était un regard kalmouck et une bouche autrichienne. Petite peste, aurait redit Napoléon, s'il eût pu lire dans la pensée de la visiteuse. Telle, cependant, il était amoureux de son Autrichienne, très amoureux même, et il tâchait de satisfaire à tous les caprices de la jeune femme; si bien, qu'au jour de la fête de la princesse allemande, que charmait le séjour de Trianon, l'empereur voulut que toutes les dames de la cour vinssent à Versailles y offrir leurs hommages, ce qui souleva de grands mécontentements, parmi les belles mondaines, obligées de voyager de Paris à Versailles en grande toilette, et coiffées, ou bien de louer un appartement à l'hôtel où elles s'habilleraient.
Et puis, autour de la nouvelle souveraine, on ne voyait plus que des personnes de la vieille aristocratie, qui, déjà, se targuaient de leur suprématie renaissante. Les nobles de nouvelle création se sentaient distancés par ceux d'autrefois. L'esprit de l'ancienne monarchie reprenait vigueur. Les idées de la révolution, les hommes qui avaient émergé du peuple depuis 89, étaient délaissés. Napoléon, allié aux familles souveraines, ne recherchait plus autant ceux qui s'étaient élevés avec lui.
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mais ceux qu'il avait négligés pendant les premières années de son pouvoir. Les mémoires de la duchesse mettent en lumière, avec beaucoup de relief, ce nouvel esprit qui régnait aux Tuileries, depuis le second mariage. Et d'autres pages attachent encore le lecteur, lorsque sa plume nous trace Taffection profonde qu'avait Napoléon pour son fils ; son amour qui, à certaines heures, se changeait en adoration. L'enfant le lui rendait bien, négligeant sa mère qui s'occupait peu de lui, et ne lui consacrait, chaque jour, que quelques instants.
Ce fut, cette année-là, une mode de séjourner, durant les mois de vacances, à Aix, en Savoie. La duchesse n'y pouvait manquer. La plupart de ses amies s'y trouvaient: la duchesse de Raguse notamment, avec laquelle elle était liée d'une grande amitié. Celle-ci dut abandonner Aix, appelée en Espagne par une blessure qu'y avait reçue le maréchal Marmont. Et cette absence n'empêche pofnt la duchesse d'Abrantès de se livrer à ses plaisirs avec ses autres amies, en société d'hommes éminents qui, à son exemple, et sous son intluence, oubliaient la réserve qu'aurait dû leur imposer leur haute situation. Le jour de sa fête, à la Saint-Laurent, le lo août, la ville d'Aix eut le spectacle d'un éblouissant feu d'artifice, placé devant les fenêtres de la jolie baigneuse. Elle occupait un appartement, au rez-de-chaussée d'une maison située sur la grande place de la ville et les rires, les gais propos de son salon, arrivaient jusqu'à la foule des curieux, réunis sur la place. La duchesse menait, en celle petite ville de Savoie, une vie si évaporée que la princesse Pauline, venue aussi à Aix, demander la guérison de ses douleurs, et froissée d'être délaissée et de sentir l'indifférence de ses courti-
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sans, enveloppant de leurs hommages la duchesse d'Abranlès, lui fit dire cju'elle n'approuvait pastout le bruit dont elle était cause, et celte désinvolture et ce sans-gene qu'elle affectait; que ce n'était pas compatible avec sa dignité, et que l'empereur en serait courroucé, s'il l'apprenait. Mais si l'une, la princesse, avait son franc parler avec tout le monde, l'autre, la duchesse d'Abrantès, ne manquait pas de hardiesse, et elle répondit qu'elle ne pensait pas manquer à sa dignité, en s'abandonnant à sa joie et aux rires d'une conversation spirituelle. L'empereur ignora, sans doute, ce qui s'était passé à Aix, car la duchesse ne dit nulle part qu'elle fût blâmée K
Son retour à Paris mit fin à cette joie débordante. Junot allait partir pour l'Allemagne, et partout, dans les châteaux, comme dans les chaumières, lorsque tous les hommes valides devaient satisfaire au recrutement, on était triste à la veille d'une séparation qui serait, peut-être, éternelle avec l'être le plus aimé. Les mères, les épouses, les sœurs, les amantes, pleuraient. Personne n'avait plus de disposition aux plaisirs. On sentait bien que cette nouvelle guerre serait terrible; que l'ennemi, le Russe, fuirait dans ses solitudes glacées, ou bien défendrait, pied à pied, le sol de sa patrie. On apprenait que le tzar était allé, en grande pompe, à Moscou, chercher l'image vénérée de Saint-Serge, afin de la placer sous les plis des étendards de ses régiments,
1. En rentrant d'Aix à Paris, et passant par Lyon, elle fit une démarche que l'Empereur ne lui pardonna jamais. Elle fit une visite à Mme Rck-amier qui y habitait, exilée. Mme Récamier subissait riniluence de Mme de Staël et ne pouvait être inspirée que de sentiments hostiles et malveillants pour Napoléon. C'était donc, de la part de la duchesse d'Abrantès, un manque de tact et une sorte de démonstration hostile aussi à l'Empereur que de faire hommage à Taraie de Mme de Staël.
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qui se battraient alors pour une cause sainte. Ces jours de départ devenaient tragiques. Et cependant, ceux qui partaient étaient, comme toujours, pleins de confiance dans le génie de l'empereur, et les plus tristes ce n'étaient pas eux. « Eh bien ! nous entrâmes dans Moscou, écrit la duchesse; nous y entrâmes et, pourra-t-on le croire? on va ri, on y a dansé, on y a joué la comédie ! »
A la nouvelle de la prise de Moscou, l'espritpublic s'exalta jusqu'au délire. Mais, quelques semaines après, lorsqu'on connut lincendie de cette vieille capitale des tzars, ce fut une stupeur lourde, un énigmatique désespoir, qui déprimèrent tous les cœurs. Ou'allaitdevenir l'armée, cette foule immense de soldats, sans abris, harcelés par les cosaques ; en proie à la faim, au froid, à toutes les misères d'une retraite désastreuse? Subitement l'enthousiasme et la confiance disparurent, car, on le sentait bien, il faudrait de nouvelles armées pour remplacer celles qui allaient mourir dans les plaines glacées de la Russie, et avec ces secondes recrues, marcher contre des ennemis toujours plus nombreux. Alors, écrit celle qui était séparée de son mari, on se demande pourquoi ces titres, pourquoi ces majorats, ces cordons, ces ordres, tout ce faste de récompenses, si jamais^ jamais on n'en pouvait jouir en repos? Toujours loin de ce qu'on aimait, on finissait par devenir étranger à safamille. Les plus doux, les plus chers des liens, devenaient, eux-mêmes, une simple impression raisonnée. Les enfants grandissaient loin de leur père, et il se formait ainsi, dans une famille, des liens d'affection séparée, qui, plus tard, portaient le trouble et le malheur dans une maison. A prendre, ensuite, la vie plus matériellement, la souffrance du regret était peutêtre encore plus vive, dans le moment même, parce
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que ce souvenir venait retracer à l'homme, privé de tout, sur la route glacée où il retombait à chaque pas sur la neige, manquant quelquefois de pain et de vêtements, qu'il avait une maison parfaitement pourvue de toutes choses, chaude et commode, et lui offrant, en foule, tous ces riens que la fortune donne, et que les gens de bon goût savent si bien rassembler autour d'eux. Et une sorte de rage s'emparait de ces malheureux, affamés et transis ; et de jour en jour leur voix s'élevait plus menaçante et plus ferme, et répétait: « Eh ! quoi, jamais, jamais ! » Oui, à ce moment-là, c'était la pensée générale, celle de tous les maréchaux, devenus princes ou ducs, celle de la duchesse également dont la raison était vivement affectée par les lettres écrites de Russie. Elle en reproduit une de son mari où il s'épanche en nobles termes dans le cœur de sa femme. On était en décembre 1812. Il souffrait, comme tous ceux qui vivaient encore dans les immenses plaines du Nord semées de cadavres, il lui écrivait : « Tu as su qu'il souffrait aussi (lui, Junot) et tes maux en ont été augmentés. Tu as su qu'il avait manqué de tout, et ton cœur, en ressentant ses peines, a aggravé les tiennes. Voilà, ma Laure, voilà une des souffrances de ton ami. Lui qui voudrait, aux dépens de sa vie, te rendre la santé et le bonheur, voit avec désespoir, ta jeunesse se consumer dans la douleur; et sa destinée, l'obligeant à s'éloigner de toi, n'être pas en état de te soulager, par l'emploi des sentiments sincères qu'il t'a voués pour sa vie.» On venait d'échapper au complot du général Malet, qui avait failli renverser le gouvernement impérial, naguère si solide, maintenant secoué par les plus implacables événements. Une fermentation sourde de mécontentement et de désespérance régnait dans Paris; et l'empereur qui venait d'arriver de Russie,
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était le premier atteint. Des caricatures, cruelles pour son ambition, étaient vendues en cachette chez les libraires. Elles lui reprochaient d'être un mauvais jardinier, d'avoir laissé geler ses grenadiers et flétrir ses lauriers. Une autre, atroce surtout, représentait la colonne Vendôme, avec ce quatrain :
Tyran, juché sur cette échasse, Si le sang, que tu fis verser, Pouvait tenir en cette place, Tu le boirais sans te baisser ^
Et il devait subir, avec un visage impassible, cette animadversion de ses ennemis, ce doute sur son génie! Jadis, au temps de Joséphine, lorsque son àme était trop pleine de soucis, il venait à elle pour se soulager de ses chagrins ; et elle savait, par ses douces paroles, remonter son courage et le raffermir dans ses vastes projets. Maintenant, que pouvait-il dire à une enfant comme Marie-Louise,
1. A ce sujet, la duchesse fait une remarque piquante ; la voici : « Après la retraite de Moscou, tout un parti se leva contre lui (Napoléon), contre lui son bienfaiteur, et répudia nos conquêtes, notre gloire, nos lauriers. Ils étaient sanglants, ces lauriers, disaient-ils. Eh ! quels lauriers ne le sont pas ? Ils ont, dit-on, coûté des milliers d hommes à la France. Mais la révocation de redit de Nantes a frappé d'expropriation plus de trois cent mille familles. l'armi ces malheureux, combien n'y avaitil pas de vieillards abandonnant le toit, le champ paternel, pour aller mourir sur une terre étrangère ? Croit-on, qu'à l'agonie de ces inf(M-lunés, leur cri de désespoir ne résonna pas, avec un éclat plus retentissant, au pied du trône de Dieu, pour demander vengeance contre Louis XIV, que le boulet frappant le soldat de Naprjléon, au milieu des batailles? Et quant aux autres reproches qu'on avait à lui faire, fussent-ils réels, aussi bienijue futiles, ils ne vaudraient pas encore les cages de fer du château de Loches, l'édit sur les chasses du bon roi Henri IV, et le passe-temps de la Fleur de Chevalerie, qui menait joyeu.semcnt sa cour et ses maîtresses voir brûler les sectaires à petit feu, pour distraire et réjouir un chacun. ,\llons 1 il ne faut pas non plus crier ainsi lolle après Napoléon. 11 n'en a pas t.inl fait. »
devant qui il n'avait garde de laisser voir sa pensée? Il devait paraître, en sa présence, toujours ferme et toujours fort, sinon, disait-il, elle récrirait à son père, et celte famille autrichienne, qui le haïssait, se réjouirait de son malheur. Duroc, écrit la duchesse, Duroc, son confident, put seul connaître Fémoi douloureux du grand homme, qui devait souffrir solitairement !
Junot, enfin, se retrouva, un jour, près de sa femme. Mais, il revenait, de cette campagne, si funeste et si désastreuse, avec une blessure morale qui ne devait jamais se fermer, et entraîner sa chute, sa descente vers la folie, et sa mort. Le bulletin de l'empereur, sur la guerre de Russie, contenait celte phrase: que, lui, Junot, avaitma«qiié de résolution. Et c'était ce reproche de Napoléon, dont il avait fait son dieu, qu'il ne pouvait oublier et qui le crucifiait. Il se le répétait sans cesse, et le redisait à sa femme, les yeux en larmes, la tête appuyée sur les genoux de celle qui, alors, le chérissait comme une mère. Elle tâchait de le consoler, sans y parvenir. C'était, pour Junwt, un refrain obsédant, comme un glas lugubre qui sonnait à ses oreilles. Il se croyait abandonné de l'empereur, doutant de cette affection impériale qui lui avait été si douce, et avait exalté son dévouement et sa bravoure. « 11 ne m'aime plus, s'écriait-il ; non, il ne m'aime plus! » Un jour que Narbonne était dans le salon de Junot, et que le général répandait son chagrin, en lermes lamentables, Narbonne lui affirma, au contraire, que Napoléon l'aimait encore, et toujours, lui Junot: « Eh! pardieu.
qui donc aimerait-il, s'il ne vous aimait pas? Il vous aime, vous dis-je, et vous êtes injuste ! — Et c'est vous qui me le dites, répondit Junot, vous qui avez été témoin de ce qui fut fait pour Rapp, lorsqu'on voulait lui donner mon corps d'armée ! S'il ne l'a pas eu, c'est que son âme est trop noble pour vouloir la dépouille d'un ami. Mais cette dépouille, enfin, on devait me l'enlever. Ces soldats que j'avais conduits à la mitraille de la Moskowa, on voulait me les enlever ! Et qui donc avait le pouvoir de le faire, si ce n'est celui qui peut tout? Non, non, je ne suis pas injuste. Napoléon ne m'aime plus, et si j'ose le dire encore à vous autres, // ne nous aime plus ! »
Junat voulait se faire tuer aux batailles prochaines, pour démontrer qu'il ne manquait point de résolution. La guerre allait i-ecommencer. Napoléon avait pu, en quelques mois, après Moscou, faire surgir, du sol de France, de nouvelles armées. Il fallait arrêter les Russes qui marchaienten avant, réprimer les élans des Prussiens qui se joignaient aux Russes. Sans doute, le patriotisme était toujours vibrant; mais la duchesse dépeint, en ses mémoires, l'alarme des mères et l'affolement des femmes, qu'une alfection ou un amour attachaient aux hommes prêts à partir. Désolation universelle ! On ne les voyait plus, les femmes, comme aux premiers temps de la République, fixer aux épaules des partants les armes dont ils étaient pourvus. Jadis il y avait exubérance d'enthousiasme. En cette néfaste année i8i3, l'enthousiasme était tombé: seule, restait à chacun la résolution de faire son devoir envers la patrie. Junot, en qui Napoléon avait discerné un commencement de folie, le détraquement d'un esprit trop ardent, ne voulut point lui confier un autre commandement.
Il l'envoya gouverner Venise, puis les provinces illyriennes. Et Junot, chagrin, quitta Paris, la duchesse empêchée de le suivre par une santé fort délabrée. Peu lui importait, d'ailleurs, toilettes et plaisirs. On ne s'occupait plus que de la marche des armées. Toutes les tables, dans les salons, étaient couvertes de cartes, piquées d'épingles à tète de couleur, indiquant la position des ennemis. Et les femmes les plus coquettes y apportaient une passion, jamais constatée chez elles, au temps même des plus grandes victoires de l'empereur. Certes, on ne doutait plus que cette campagne ne fût la partie suprême engagée, où allait se jouer le destin de la France. Les premières batailles gagnées jusqu'à Dresde avaient réveillé les plus belles espérances. Et puis était arrivé le désastre de Leipzig, cette bataille de trois jours, qui fut appelée la bataille des nations^ durant laquelle nos alliés, Saxons et Suédois, se tournant contre nous, causèrent notre défaite, — défaite irrémédiable.
Ce fut un coup effroyable porté au milieu de la société mondaine. L'invasion fut tout de suite prévue, l'envahissement de la France, son démenbrement peut-être ; et surtout la présence des hordes sauvages de l'armée du tzar, dans les splendides hôtels de l'aristocratie. A ces craintes unanimes, vint se joindre, pour la duchesse, une douleur imprévue. Duroc, un de ses meilleurs amis, avait été emporté par un boulet; et Narbonne, son conseiller le plus intime, dont le nom apparaît en ses mémoires, à presque toutes les pages, venait de mourir. Elle allait apprendre une nouvelle bien plus désolante, la folie et ensuite la mort de son mari.
S'y attendait-elle? Connaissant le trouble que le « bulletin » venu de Russie avait causé à l'esprit de
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Junot; n'ignorant point la violence que possédaient les sentiments provoqués en cette Ame de soldat, toujours dévouée à ce capitaine vénéré, elle devait prévoir assurément une issue fatale, qui briserait cette vie déjà incohérente. Et cette issue fatale, ce fut la folie. Le général Thiébault raconte comment elle se révéla, un jour qu'à Raguse, Junot, voulant inspirer à ses administrés une confiance qu'il n'avait plus dans la durée du pouvoir impérial, résolut de donner un bal et invita quatre cents personnes à y prendre part. Tous les invités étaient réunis dans les salons du palais, et depuis une heure, écrit Thiébault, ils attendaient l'arrivée du gouverneur, lorsque « les deux battants de l'appartement intérieur furent ouverts; et que vit-on? Le duc d'Abrantès ayant des escarpins du dernier luisant, un ceinturon soutenant son épée, ses crachats suspendus à son cou, tous ses grands cordons sur l'épaule, les cheveux bouclés avec le plus grand soin, son chapeau à plumet blanc sous le bras, des gants blancs à ses mains, et à cela près, nu comme un ver. On comprend la surprise, les cris, la fuite de toutes les dames, se précipitant à travers les escaliers : et comment les salons furent, à l'instant, déserts. Ce fait, transmis au viceroi d'Italie, fit aussitôt donner au duc d'Abrantès l'ordre de se rendre à Milan. On parvint à lui faire exécuter cet ordre, et il était à peine à Milan qu'il fit mettre six chevaux à sa plus belle calèche, et en grand uniforme, décoré de tous ses ordres, l'épée au côté, le chapeau sur la tète, ganté et éperonné, il se plaça sur le siège et se mit ainsi à parcourir tout Milan, faisant monter, dans sa calèche, toutes les filles publiques qu'il rencontrait et auxquelles il servait de cocher ». Un de ses neveux, qui ne l'avait point quitté, réussit enfin à l'emmener on Bour-
gogiie, dans sa propre famille, et l'infortuné, en un moment lucide, comprenant son malheur, se laissa choir d'une fenêtre, afin de se tuer. Il se cassa la jambe; il fallut la lui couper. Mais voulant absolument mourir, il arracha l'appareil posé à la suite de l'opération et, quelques jours après, il mourut. Savary fut envoyé par Napoléon pour avertir la duchesse de ce triste événement. Aussitôt — c'est elle qui parle — après le départ de Savary, elle se jeta dans les bras de son frère, Albert Permon, et s'y anéantit en un torrent de larmes. Puis, elle se fit amener ses enfants, et ces petites créatures, voyant leur mère terrassée par la douleur et suffoquant dans les sanglots, pleurèrent aussi, la prenant dans leurs bras et lui demandant la raison de ses larmes, et si elles étaient causées par une maladie grave de leur père. Elle partit, tout de suite pour Genève, espérant y rencontrer son mari et son neveu qu'elle avait avertis. Junot y avait passé et n'y était plus, conduit à Montbard, en Bourgogne. Lorsqu'elle y arriva, .lunot venait de mourir. Savary lui fit connaître, à ce moment, les ordres de l'empereur qui lui défendait son retour à Paris et lui fixait une résidence à vingt lieues de la capitale. Bravant les ordres de Napoléon, elle rentra chez elle et dit fièrement à Savary : « Je suis venue chez moi, parce que ma place est là, et non ailleurs. Je suis la tutrice légale de mes enfants mineurs ; j'ai des devoirs envers eux que je ne puis négliger; j'ai, en outre, des affaires 5 régler. Je resterai donc ici, à moins que la force ne me contraigne à sortir de mon hôtel. «Devant ce langage énergique, Savary n'osa pas faire exécuter les ordres impériaux. Il laissa la duchesse en paix^
1. Au tome IX de ses Mémoires, la duchesse a écrit : « Napoléon renvoya à la duchesse, par Rovigo, une lettre que Junot
Elle avait espéré que Napoléon lui viendrait en aide, parce que Junot ne lui léguait que des dettes. Napoléon, irrité sans doute par la conduite de la jeune femme, qui s'obstinait à recevoir, en ses salons, tous ceux que Ton pouvait considérer comme hostiles à l'empire, l'abandonna et ne fit rien pour lui épargner les premiers embarras d'un veuvage. Elle suivit alors les conseils de son frère Permon, à qui l'empereur avait enlevé la place de commissaire général de police à Marseille, et ceux de son vieil oncle, Démétrius Comnène, qui n'avait jamais cessé d'être royaliste. C'est pourquoi, durant les jours qui précédèrent la chute de l'empire, on la trouve mêlée aux intrigues qui préparaient le retour des Bourbons.
lui avait écrite au milieu d'un accès de fièvre cérébrale. Sa raison tout à fait altérée ne le fut jamais pour l'objet de son culte. Il voyait Napoléon comme un Dieu. Et pourtant, il était fatigué de cette guerre éternelle. Et dans ce moment solennel où l'âme se montrait sans voile, il est remarquable de lire ce qui s'y passait à l'époque où le bouleversement de tout ce qui avait établi l'Empereur menaçait de s'opérer. Cette lettre, dont je retrouve seulement quelques incohérences, est une des choses les plus remarquables peut-être qu'on puisse voir pour l'esprit du temps. Elle montre comment celui qui aimait Napoléon, comme il aimait Dieu, lui révélait, au jour de la vérité, sa pensée tout entière. Ce quelle renfermait, au reste, c'était la pensée de tous, mais ils n'osaient pas la mettre ainsi au jour. Lui-même, le malheureux, l'aurait toujours cachée, si le mal horrible qui le terrassait n'avait ôté toute entrave entre sa parole et sa pensée. Ainsi donc, il disait à l'Empereur... « Moi qui vous aime avec l'adoration du sauvage pour le soleil, moi qui suis tout à vous, eh bien ! cette guerre éternelle qu'il faut faire pour vous, je n'en veux plus ; je veux la paix. Je veux reposer, enfin, ma tète fatiguée, mes membres endoloris dans ma maison, au milieu de ma famille, de mes enfants, avoir leurs soins, ne leur être plus un étranger, .le veux, enfin, jouir de ce que j'ai acheté avec un trésor plus précieux que les trésors de l'Inde, avec mon sang, le sang d'un honnèle homme, d'un bon Français, d'un vrai patriote. Eh bien, je demande, enfin, la tranquillité ac((uise par vingt-deux années de service effectif et dix-sept blessures par où mon sang s'est échappe pour ma patrie d'abord, ri ]>onr vn'.v:' gloire. »
Veuve, elle se renferma dans son hôtel, sortit peu. On était alors à la fin de l'année 1810, pendant laquelle les malheurs les plus cruels accablèrent la France. L'esprit public s'était réveillé; l'opposition grandissait contre le gouvernement impérial. C'eût été l'occasion de se montrer généreuse, de s'efforcer de rattacher à l'empire ceux qui s'en éloignaient et qu'elle recevait chez elle. Car si elle ne sortait point, elle voyait, chaque jour, un grand nombre d'étrangers, Russes et Anglais, dont elle avait fait ses amis, et autres personnages malveillants, tenant de mauvais propos contre l'ambition du César agonisant. A mesure que le temps s'écoulait, la colère de ces genslà augmentait, non point parce que la France allait périr, mais parce qu'ils redoutaient leur déchéance, dans l'agonie de la patrie. Le soir du 3o mars 1814, alors que l'ennemi cernait Paris et s'apprêtait au bombardement de la grande ville, une foule de gens furieux emplissait l'hôtel de cette duchesse, qui n'aspirait plus qu'à la chute du régime impérial. Uuoiqu'elle comprit bien qu'elle y perdrait la majeure partie de ses ressources, elle espérait, comme bien d'autres, qu'avec certaines platitudes envers les Bourbons, elle pourrait conserver sa position acquise. Ce que tous voulaient — tous, c'est-à-dire ceux que l'on désignait par ce nom : « les salons » — c'était une soumission aux alliés, afin de sauvegarder leurs hôtels et les richesses dont ils étaient pourvus. Et encore, ces égoïstes n'étaient point sûrs que la soldatesque envahissante et le peuple de Paris, révolté des trahisons, qui se dé-
claraient de toutes parts, ne vinssent piller leurs trésors. Chacun se hâtait donc de mettre à l'ahri, comme il pouvait, ses objets précieux. La duchesse raconte qu'elle avait enfermé dans une ceinture, cachée sous son corset, tous ses diamants, et elle avait confié ses perles à la gouvernante de ses enfants, qui les avait dissimulées sur elle, de la même manière.
Rien n'arriva de ce que ces trembleurs avaient craint. Les envahisseurs leur laissèrent leur fortune, mais ils leur imposèrent des garnisaires dont ils eurent à souffrir. Chez elle, Mme Junot dut recevoir Platow, le fils de l'hetman des Cosaques, vorace mangeur que le cuisinier ne pouvait rassasier, et si mal élevé quil couchait tout habillé, avec ses bottes et ses éperons, dans un lit garni de draps de toile la plus fine. Heureusement, elle avait été jadis en relations avec Czernicheff, homme très influent auprès du tzar, et Platow lui fut retiré, et, à sa place, elle reçut un des aides de camp d'Alexandre, le comte W'alkonski, dont elle n'eut qu'à se louer, dit-elle. Alexandre aimait la société des belles dames de Paris, et, connaissant la réputation d'esprit et de beauté de celle-ci, il devait se montrer très accueillant pour elle. Elle avait sollicité une audience; ce fut lui qui vint. Elle voulait l'intéresser à son sort, obtenir le maintien du majorât d'Aeken, situé en Prusse, qui avait été constitué par Napoléon, en faveur de Junot, et rapportait cinquante mille francs par an. Alexandre promit de s'occuper des intérêts de la belle dame. On devine que, pour réussir près de son impérial visiteur, elle employa toutes les ruses de sa diplomatie et déploya toutes ses grâces. Le roi de Prusse ne refusa point de perpétuer, sur la tête des enfants de Junot, le majorât créé par Napoléon, mais à la
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condition que les enfants devinssent sujets prussiens. Etait-ce possible, à elle, veuve dun général, qui s'était sacrifié pour la France, de changer la nationalité des fils de l'héroïque soldat? Et le majorât devint caduc.
Il lui restait l'espérance d'obtenir, des Bourbons, des faveurs qui assureraient le bien être de sa vie, et la continuation de son luxe. Elle sollicita une présentation à la cour de Louis XVIll et à la duchesse d'Angoulême '. Elle y fut reçue avec politesse, surtout par Louis XVIIl, qui n'était point dédaigneux des plaisirs que lui ofîrait la société des jolies femmes. Le roi lui promit sa protection,
1. La duchesse raconte au Uime X de ses Mémoires sa présentation à la duchesse d'Angoulême. » C'est à Mme la duchesse d'Angoulême que je fus présentée le premier jour. Elle reçut toutes les femmes debout, ayant auprès d'elle la duchesse de Séran, qui ne connaissait pas une de nous, et qui était forcée de demander les trois quarts des noms. Mme la Dauphine inclinait la tête, et l'on passait, après avoir fait sa révérence à la princesse. J'étais entre Mme Juste de Noailles et la duchesse d'Hamilton qui venait aussi avec nous, comme duchesse d'Aubigné. J'étais émue, car sans cela, je lui aurais parlé de sa soeur que j'avais beaucoup connue, comme lady Georgina et qui est maintenant duchesse de Bedford. Mais j'étais vivement émue de voir, à la place de cette bonne Joséphine, une personne qui, tout légitimement placée qu'elle y était, me semblait à moi usurper la place de la mère du roi de Rome. Je ne l'aimais pas, mais je la plaignais... J'arrivai en face de la princesse; je fis une révérence, tandis qu'on me nommait et me disposais à passer outre, lorscjue la Dauphine, répétant mon nom, me fixa avec cette douceur de regard qui la fait aimer de tous ceux qui l'entouraient. Ce regard me disait de m'arréter; je m'ari-ètai. — Vous êtes Madame Junot. — Oui, Madame. — Vous avez bien souffert dans votre dernier voyage en Espagne. — La princesse me dit cela, avec un tel accent d'intérêt que je ne pus m'empêcher de lever les yeux sur elle, quoique avec un grand respect. — Avez-vous conservé votre fils ? — Oui, Madame. — Ma bouche allait s'ouvrir pour lui dire : — Oui, cet enfant existe, et je rélèverai pour vous, pour vous défendre. Puis je pensai que, dans cette circonstance, une telle parole serait une jactance hors de propos. Mais mon regard dut parler pour moi à la princesse.
et céda sur toutes les requêtes^ présentées par la belle impétrante. Les promesses ne coûtaient rien. Mais, près des Bourbons, on n'obtenait que des paroles, qui restaient illusoires, lorsqu'on n'était point de leurs amis. La duchesse en resta toujours aux espérances; jamais aucune ne se réalisa. Elle était donc pauvre avec des besoins de représentation mondaine, ancrés en elle, durant les quinze ans passés au milieu de la plus haute aristocratie de l'Europe.
Le retour de Napoléon de l'île d'Elbe ne changea point sa destinée. Elle comprenait bien que le grand homme ne pouvait lui pardonner son ingratitude, ses relations avec les Bourbons, ses accointances avec les intrigants de ce temps-là. Elle s'abstint de paraître aux Tuileries. Elle attendait, sans doute, un signe, un appel de l'ancien protecteur de Junot, et son ami. Car son orgueil l'empêchait de faire amende honorable sur ses torts. Puis, le trône impérial de nouveau s'écroula. Les Bourbons reprirent la place, que, dans leur crainte affolée à l'arrivée de l'empereur, ils avaient si éperdument abandonnée. Elle réitéra ses démarches près de Louis XVIII et près de la Dauphine.
Ces courbettes ne lui rapportèrent toujours que de vagues promesses. Désormais, sa misère était certaine. Et afin de payer les dettes du duc d'Abrantès, les siennes aussi, quatorze cent mille francs — car elle ne fut jamais économe et dilapida les immenses revenus du ménage, en toilettes, aussi bien que son mari en débauches et au jeu — elle dut vendre petit à petit son écrin, ses diamants, ses perles, qui avaient une valeur considérable; la bibliothèque de Junot, composée d'éditions rares, la Bible en douze volumes que le général avait rapportée du Portugal et que Louis XVIII, dit-on,
paya quatre-vingt mille francs, afin de la restituer au gouvernement portugais qui la réclamait ; vendre son hôtel, l'unique source, elle Taffirme, des dettes de Junot, qui ne se lassait point d'y dépenser des sommes folles. Ce ne fut que par force, néanmoins, qu'elle espaça ses réceptions, et ses visites aux personnages dont elle avait jadis accepté l'amitié. Elle fit ensuite à Rome un séjour prolongé, fuyant ses créanciers et la sensation trop précise de sa chute. Lorsqu'elle revint en France, elle s'établit à V^ersailles, où le besoin la contraignit, enfin, à se créer des ressources par la publication de mémoires qu'elle allonge démesurément. Si elle y ménage peu les gens dont elle parle, elle ne s'y ménage pas davantage, et sa vanité y éclate d'une façon persistante. Mais il fallait de la copie aux éditeurs et des révélations piquantes; à elle, il fallait de l'argent, et elle abusait de ses souvenirs.
Sa misère continuait ; ses ressources diminuaient de jour en jour. Elle gardait, cependant, ses habitudes mondaines, si bien qu'à la fin, acculée presque à l'indigence, elle se réfugia à l'Abbaye aux bois oi^i désormais elle ne reçut que quelques-uns de ses amis les plus fidèles, puis de jeunes écrivains attirés par ses causeries, toujours pleines de souvenirs. Ensuite, la maladie, dont elle avait souffert, empira. Les chagrins, le dénùment de son existence, avaient contribué à l'aggravation de ses maux. Un jour de mai ]838, elle n'avait pu résister au désir d'assister à une fête où elle était conviée. Ses forces la trahirent. Arrivée chez ses hôtes, elle s'évanouit. Remise de sa faiblesse, elle fut reconduite chez elle. Mais elle voulut se faire soi2:ner dans une maison de santé, à Chaillot;et ne pouvant payer d'avance le séjour et les soins
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qu*elle venait réclamer, elle dut se contenter d'être admise dans une maison voisine, plus modeste, si modeste que la chambre, où elle s'installa, n'était garnie que des meubles les plus indispensables et de sièges de paille. L'ami qui la vint voir et qui a retracé, en une petite bj'ochure, sa dernière visite à cette femme, jadis si brillante et si adulée, fut forcé de longer un corridor étroit, et de monter un escalier plus étroit encore, pour arriver au fond d'un couloir, jusqu'à une petite porte, laquelle ouvrait sur deux pièces : la première, oîi couchait, sur une sorte de grabat, la fidèle camériste qui ne l'avait point abandonnée ; la seconde, où gisait sur un litdépourvu du plus simple confort, celle qui, le lendemain, devait mourir. Le bois du lit cachait la moribonde, et lorsque le visiteur se fut avancé jusqu'au bord de la couche, il ne put maîtriser son émotion, en voyant un visage émacié, où luisait le regard de deux yeux noirs que la fièvre animait d'un feu sombre. La duchesse d'Abrantès lui tendit péniblement la main et lui raconta comment elle avait échoué en ce lieu misérable. Puis, elle le pria de lui approcher deux roses dont la tige trempait dans l'eau d'un petit pot au lait, placé sur une vieille commode. Les ayant prises, elle en aspira le parfum, avec une joie intense. « — Vous savez bien, dit-elle d'une voix faible, ma passion pour les fleurs. Les roses sont toujours si jolies! Pourquoi les a-t-on éloignées de moi ? — Peut-être, répondit l'ami, dans la crainte que l'odeur ne vous incommodât. — Oh ! jamais, reprit-elle. .J'y suis habituée. » Elle soupira, et comme si ces paroles l'eussent exténuée, elle se laissa tomber sur sa couche, avec un abandon de lassitude extrême.
L'ami partit, profondément troublé de cette visite, tant celte déchéance lui semblait cruelle. Il ap-
prit, le lendemain, que l'infortunée duchesse était morte. Deux jours après, quelques hommes de lettres, parmi lesquels on remarquait Chateaubriand, Alexandre Dumas, Ballande, le général Thiébault et le préfet de la Seine, comte de Rambuteau, suivaient, jusqu'à l'église de Chaillot, le cercueil delà moi'te, derrière lequel marchait son fils aîné, conduisant le deuil. Elle fut inhumée au cimetière Montparnasse, et sur sa tombe fut plantée une croix de bois, avec cette inscription: Ici, Comnène duchesse dWbranlès ! Devant cette croix, on voyait, de temps à autre, quatre personnes déposer une couronne et s'agenouiller en pleurant. C'étaient quatre enfants pleurant leur mère.
Le conseil municipal de Paris, en 1840, refusa une concession au Père-Lachaise, à la famille de cette malheureuse femme. Victor Hugo, en quelques strophes vengeresses, a llétri « le stupide affront » fait à la veuve de l'ancien gouverneur de Paris :
Puisqu'ils t'ont refusé la pierre d'un tombeau,
Puisqu'un stupide affront, pauvre femme endormie, Monte jusqu'à ton front, que César étoila; C'est à moi, dont ta main pressa la main amie, De te dire tout bas: Ne crains rien, je suis là.
Aussi, sans me lasser, dans cette Babylone, Des drapeaux insultés, baisant chaque lambeau. J'ai ditpour l'Empereur: rendez-lui sa colonne : Et je dirai pour toi: donnez-lui son tombeau!
Parmi les grandes dames qui brillèrent sous la Restauration, qui eurent un salon suivi, des amis fidèles, il en est une dont le nom se retrouve dans presque tous les Mémoires de cette époque : celui de la princesse de Poix. Le prince, son mari, fut l'un des grands seigneurs de la cour de Versailles, puis de la cour de Louis XV'^IIL Mais sa réputation d'étourderie lui enlevait forcément du prestige 2. Toute contradiction, ensuite, le rendait fou et le livrait à ses emportements. Sa vie, dit sa petite fille, la vicomtesse de Noailles, qui a écrit l'histoire de sa grand'mère, ne fut qu'une suite de mouvements fébriles.
1. Bibliographie. — Chancelier Pasquier, Mémoires. — Vicomtesse de Noailles, la Princesse de Poix. — Mlle Cociielet, Mémoires. — De Ségur, Mémoires. — Borel d'Hauterive, Annuaire de la noblesse.
2. Comtesse de Boigne : Mémoires, t. I, p. 199... « A l'arrivée en France de la duchesse de Berry, le jour de l'entrevue de Fontainehleau, le duc de Maillé sadressant à un groupe de courtisans, qui comme lui, sortaient des appartements, leur dit : — Savoz-vous, Messieurs, que notre nouvelle princesse a un œil plus petit que l'autre ? — Je n'ai pas du tout vu cela reprit vivement le prince de Poix, et il ajoute : Peut-être, Mme la duchesse de Berry a-t-elle l'œil gauche un peu plus grand que le droit ! »
Grande dame, après comme avant le retour des Bourbons, la princesse de Poix reprit sa noble existence, que les événements de la Révolution avaient brisée; et elle ne rechercha point, comme d'autres femmes de la vieille aristocratie, une influence sur la politique des princes; son salon ne retrouva son lustre que pour y recevoir les amis de sa jeunesse, qui avaient joui, avecelle, des élégances de la cour de Louis XVI. On la venait voir, dans le but de causer agréablement des nouvelles de la cour et du monde; on ne discutait jamais, on parlait posément des nouveautés, ou bien on rappelait tous les souvenirs du temps passé, et suivant le précepte de Boileau, on passait du grave au doux, du plaisant au sévère, des œuvres des philosophes, aux poètes, qui commençaient à percer dans la littérature. Ainsi, jadis, on avait conversé sur les contes de Voltaire, ou les récits licencieux de Voisenon, après avoir envisagé les théories de Montesquieu.
Elle était née en lySo, au temps de Louis XV. Elle appartenait aux plus grandes familles de la Lorraine, puisque sa mère était issue des Bouillon, et que son père fut le maréchal de Beauvac, lorrain aussi, capitaine des gardes de Louis XV. Sa mère ne parvint jamais à inspirer un peu d'amour à son mari, elle qui l'adorait. Elle mourut, laissant sa fille fort jeune. Alors, son père, le maréchal de Beauvau, épousa celle qu'il n'avait jamais cessé d'aimer, Mlle de Rohan-Chabot, veuve deM.de Clermont. La jeune fille s'était promis de haïr cette bellemère. Ce fut le contraire qui arriva. Toutes les deux finirent par sympathiser, par s'estimer, et même par s'aimer. Cette intimité, affectueuse entre elles, leur fut d'autant plus facile, que Mme de
Clermont, devenue Mme de Beauvau, n'eut point d'enfants de ce second mariage, et qu'elle s'attacha, sans regrets, à la fille de son mari. Leur caractère était cependant fort dissemblable, et la nature emportée et violente de Mlle de Beauvau aurait dû éloigner d'elle la jeune femme, transformée en belle-mère. Seulement, cette nature fougueuse, qui s'épanchait quelquefois en phrases véhémentes, s'adoucissait tout à coup, se faisait humble et tendre, s'apaisanten caresses, en petits mots d'amitié charmants; et ces contrastes provoquaient l'attachement, au lieu d'une répulsion constante. On découvrait, en cette jeune fille, une âme passionnée, volontaire, impérieuse, mais ensuite des élans de tendresse et des enthousiasmes qui gagnaient les cœurs les plus récalcitrants. A ces ardeurs, elle joignait une résolution d'indépendance, une volonté qui ne s'abaissait sous aucune autorité. Fière et consciente de sa valeur, elle attendait qu'elle fût mariée pour prendre, dans le monde, le rang qui convenait à sa naissance et à son caractère.
Les partis les plus illustres ne lui manquèrent point. Elle aurait pu accepter le prince de Marsan, qui sollicitait l'honneur d'être son époux. Mais le maréchal de Beauvau était fort gêné. En son gouvernement du Languedoc, il s'était ruiné; et le maréchal de Mouchy, offrant de lui acheter sa charge de capitaine des gardes, pour son fils aîné, le prince de Poix, moyennant huit cent mille francs, le mariage du jeune homme avec Mlle de Beauvau fut la conséquence de cette négociation.
Le prince de Poix n'avait alors que quinze ans, elle en avait dix-sept, et sortait du couvent. Le jeune fiancé était si petit, si mince, qu'au mariage, pour qu'il parut au moins d'égale taille que sa
femme, on le fit asseoir sur une haute chaise*. Entrée dans la famille des Noailles, la jeune épouse fut absorbée, môme éclipsée en cet entourage illustre. Fille était encore trop jeune, pour que sa personnalité acquît du relief; elle sut, néanmoins, résister à l'engouement de ses amies, la princesse d'Hénin et Mme de Tessé, qui n'avaient d'yeux et d'éloges que pour La Fayette, « grande figure fade », disait de lui la vicomtesse de Noailles. Les grands seigneurs de ce temps — on le sait — avaient adopté les doctrines des encyclopédistes. Quelles qu'elles fussent, les plus exagérées avaient des partisans. Elle, au rebours, la princesse de Poix, se refusait à partager les espérances et les illusions, sur lesquelles s'aveuglait la société. Les premiers troubles de la Révolutionne la surprirent donc point. Elle s'unissait, d'ailleurs, aux généreux dévouements de la famille où elle était entrée, car les Mouchy et les Noailles n'abandonnèrent point;, une seule fois, la famille royale, menacée par les émeutes populaires. Aussi bien, trois générations des Noailles périrent, le même jour, sur l'échafaud. Le vieux maréchal de Mouchy, âgé de quatre-vingts ans, s'écria quelques instants avant de mourrir : «J'ai monté à l'assaut pour mon roi à quinze ans ; je mourrai pour mon Dieu, à
1. Sur son grand-père et sa grand'mère, voici ce qu'a écrit la vicomtesse de Noailles : « M. de Poix ne paraissait à sa femme qu'un petit mari comique. Sa vie notait qu'une suite de mouvements. La réflexion, le pouvoir sur lui-même, la patience, toutes ces choses n'ont jamais pu être à son usage, même dans l'âge avancé. Toute contradiction le rendait, pour ainsi dire, fou. Son cœur était excellent; son esprit fort droit. Il n'avait à se reprocher que le désordre d'argent, qui, dans ce temps-là, était presque une chose générale. Je ne sais lequel des deux était le plus colère, mais mon grand-père était plus enfantin dans ses rages, ce qui les rendait toute fait bouffonnes... Rien ne res^ semblait moins au mariage et à sa gravité, »
quatre-vingts. » Le prince de Poix avait réussi à fuir en Angleterre. Les jacobins triomphants vinrent, à son hôtel, pour arrêter sa femme. Elle avait été infirme, avec une jambe faible, et ne marchait qu'en boitant. Plus tard, et après ses couches, les deux jambes furent atteintes; et elle parut si impotente à ceux qui espéraient lemmener en prison, qu'ils consentirent à la laisser, chez elle, sous bonne garde.
Temps néfaste pour les riches et les aristocrates ! Elle put, néanmoins, vivre ignorée dans Paris, avec son fils cadet, à l'hôtel de Beauvau, qui appartenait toujours au vieux maréchal. Ce fut même, chez sa belle-mère, aux jours du consulat, lorsque la vie reprit son cours normal, qu'elle s'établit avec d'autres membres de sa famille, en quelques pièces de l'hôtel encore habitables. Et la gaieté n'en était point absente. Chacun avait accepté avec courage, et avec une sérénité imperturbable, son malheur et sa pauvreté. Puis, l'hôtel de Beauvau fut vendu. Mme de Beauvau s'installa dans une chétive maison du faubourg Saint-Honoré, et les membres de la famille des Noailles, présents à Paris, se logèrent où ils le purent, où leur permit ce qui restait de leur fortune.
En cette maison de si médiocre apparence, en l'appartement composé de petites pièces où s'était retirée Mme de Beauvau, ses parents, ses amis, se faisaient un devoir de l'y visiter. L'escalier, commun à tous les étages, était crotté^ mais après avoir, franchi la porte donnant accès à la demeure de la grande dame, on se sentait ailleurs que dans un milieu bourgeois. Les meubles étaient ceux de l'ancien hôtel seigneurial, élégants et riches, entourés des accessoires qui eii rehaussaient la
valeur, tabourets, guéridons, paravents, petites tables volantes. Les valets, peu nombreux, dignes et respectueux, habitués au service de gens polis et bien élevés, recevaient les visiteurs, comme autrefois dans les grandes antichambres, avec un empressement complaisant. Autour deux régnait un silence imposant, qui commandait la déférence aux survenants. Et l'on vit, chez elle, aux premières années du nouveau siècle, parce qu'on se rappelait qu'elle avait été libérale et favorable aux réformes de la Révolution — mêlés aux royalistes et à ses anciens amis, môles aux hommes de lettres célèbres, que l'on voyait en son salon sous la monarchie — des personnages qu'elle n'eût point accueillis jadis, des hommes compromis dans les mouvements insurrectionnels, et qui, alors, revêtus de titres et nantis de places honorifiques, tachaient de se faire admettre dans les rangs de la haute société. Tous les soirs, après le dîner, sa porte ouverte, son petit salon était plein. On voulait voir ; on désirait entendre ; on savait qu'il n'y aurait, chez elle, rien de banal. Les causeries y étaient charmantes, plus intéressantes peut-être qu'au temps du roi. Ceux qui rentraient d'émigration narraient leur vie accidentéeà l'étranger; les autres, ceux qui étaient restés en France, se réjouissaient de ces arrivées, si longtemps attendues, et décrivaient, à leur tour, leur propre misère et toutes les angoisses subies. La vieille dame, près de sa cheminée,, se garantissant du froid par un paravent, assise dans un vaste fauteuil à oreillettes, avec une toilette à la mode de sa jeunesse, ample jupe et bonnet de gaze blanche, présidait à la conversation, qu'entretenaient quelques hommes, debout à ses côtés. En cercle, devant elle, ses amies étaient attentives, parlant peu, ne répondant qu'aux
questions faites, les mains occupées à effiloquer de la soie en de petites corbeilles, pour en fabriquer de la ouate : distraction mondaine à cette époque '. Presque toujours, en ce petit salon étroit, on aurait pu nommer, comme autrefois, ainsi que Monnier et Boissy d'Anglas, les beaux causeurs académiciens, Suard, Morellet, Maury, et la princesse d'Arenberg, et une sœur de M. de Beauvau, naguère abbesse d'un couvent, « droite comme un cierge, écrit la vicomtesse de Noailles, grâce à un corset terrible, ne donnant d'autre signe d'existence qu'un tic nerveux, qui faisait remuer sa tête, ornée d'un abat-jour vert ».
La princesse de Poix et les Noailles venaient en ce salon, à leur jour choisi. Et cette famille réunie comme en un caravansérail, dans cette maison du faubourg Saint-Honoré, voisine de l'ancien hôtel de Mme de Beauvau, vivait sans faste; là en cette existence rapprochée et intime, ils goûtaient des plaisirs insoupçonnés jadis, lorsque la représentation à la cour occupait tous leurs instants : aveu que fait, en son récit, la vicomtesse de Noailles. Oh! que cette vie semblait douce et heureuse après les misères subies ! Bientôt, le prince de Poix put rache-
1. Sur les grandes dames d'autrefois, voici une note de la comtesse de Boigne, Mémoires, t. I, page 233... « La première fois que j'allai au bal à Paris, ce fut à l'hôtel de Luynes. Je crus entrer dans la grotte de Calypso. Toutes les femmes me parurent des nymphes. L'élégance de leur costume et de leur tournure me frappa tellement qu'il me fallut plusieurs soirées pour découvrir, qu'au fond, j'étais accoutumée à voir à Londres un beaucoup plus grand nombre de belles personnes. Je fus très étonnée ensuite de trouver ces femmes, que je voyais si bien mises dans le monde, indignement mal tenues chez elles, mal peignées, enveloppées d'une douillette sale, enfin de la dernière inélégance. Cette mauvaise habitude a complètement disparu depuis quelques années. »
'ils, GRANDES DAMES DU XIX® SIÈCLE
ter le château de Mouchy. Il s'empressa de le réparer tant bien que mal; de le faire tapisser de tenlures de coton, d'y installer, dans les chambres, des meubles de noyer; les fenêtres restèrent sans rideaux , les cheminées sans ornements de glaces ; malgré ce dénùment, le séjour à tous était agréable. Les plus jeunes, les nouveaux mariés, y amenaient leurs amis ; les distractions remplissaient toutes les heures, surtout lorsque les plus âgés, les vieux, participaient aux jeux établis ; et, parmi les plus âgés, la princesse de Poix, toujours la plus vivante, la plus gaie, la plus entraînante. « Nous avions besoin d'eux pour nous mettre en train », écrit la vicomtesse. Ouelques-uns des Noailles s'étaient ralliés à l'empire; l'un d'eux était devenu chambellan de Napoléon. Cette divergence d'opinion ne détruisit point leur intimité. Ils respectaient, entre eux, leur conduite et leurs convictions politiques. Ce bonheur dura jusqu'au jour où l'empereur commença les hostilités contre le pape en l'emprisonnant à Savone, puis en l'internant à Fontainebleau. Alexis de Noailles prit parti pour le pape, qui avait excommunié l'empereur; il fut exilé. La guerre contre la Russie survint ensuite, et Paul de Noailles périt à la bataille de la Moskowa. Ces événements douloureux suscitèrent, dans cette grande famille, une haine que les malheurs de la patrie ne firent qu'accentuer contre Napoléon. Ils souhaitèrent, alors, la chute de la dynastie impériale, et se rallièrent à ceux qui n'avaient jamais cessé de croire au retour des Bourbons.
A Paris, la vie, réglée par la princesse de Poix, était uniforme, vouée aux occupations prévues d'avance : ce qui rendait brèves toutes les journées. Et puis survenaient les visites de ses amies qui ne
L\ PRINCESSE DE POIX âi9
faisaient jamais défaut. Depuis qu'elle avait perdu Mme de Sully, son amie d'enfance, Mme de Simiane l'avait remplacée; et le temps cimenta si bien leur amitié, qu'elles ne purentbientôt se séparer l'une de l'autre; qu'elles se virent presque tous les jours, s'écrivant lorsqu'elles ne s'étaient pas vues. Elles formaient à elles deux, un centre autour duquel se rangeaient la princesse d'Hcnin et Mme de Tessé, et l'abbé de Damas, et l'abbé de Montesquiou, et Lally-Tollendal, et Mme de Duras, la mère du duc, sœur du prince de Poix, figée en ses habitudes, sans changer l'heure de ses repas, ni la mode de ses vêtements. L'été, les mêmes personnes se retrouvaient dans les châteaux qui leur étaient ouverts : au Val, chez Mme de Beauvau; à Cirey, chez Mme de Simiane; à Mouchy, chez la princesse de Poix. On y menait une existence modeste, point agrémentée des plaisirs familiers aux nouveaux riches et aux grands personnages de la cour impériale. On n'y dansait point; on n'y jouait point de pièces de théâtre; on y causait. Et ce n'était point une vaine distraction que d'entendre jaser, entre elles, la princesse de Poix et Mme de Simiane, la princesse d'Hénin et Mme de Tessé ! Chacune d'elles rappelait tant de souvenirs !
A Cirey, chez Mme de Simiane, on rencontrait les Damas, ses frères, et l'un des trois, l'abbé; et rien n'était plus plaisant que le contraste delà conversation de la sœur et des frères. Mme de Simiane donnait une tournure dramatique à toutes ses pensées, ne sachant point être froide, s'exaltant en tous ses récits, mettant de la chaleur aux moindres incidents, la chaleur, si recherchée sous l'ancien régime. L'abbé de Damas était moins exubérant, et ce digne homme « sans fortune, sans figure, sans pouvoir », ainsi que l'écrit la vicomtesse,
manquait à tout le monde, quand il était absent, parce qu'il possédait le don de sympathie, un ton de voix attirant et charmeur, un langage d'une politesse exquise. On aimait l'avoir près de soi. Il mourut vers la fin de l'empire, et le château de Cirey parut avoir perdu l'àme qui lui insufflait la vie. Mme de Tessé et la princesse d'Hénin étaient certainement des royalistes sincères, mais elles n'avaient pu se dépouiller de leur ancienne prédilection pour les hommes de 89. Les voyant chez Mme de Beauvau, avec eux elles discouraient sur les hautes questions politiques, soulevées jadis dans l'Assemblée nationale. Mme de Tessé allait jusqu'au sophisme, jusqu'au paradoxe, souvent obscure en ses raisonnements; et il n'y avait pas de femme pourtant dont les actions fussent plus pondérées, plus sages, plus raisonnées. L'équilibre n'existait pas entre ses pensées et sa volonté. La vicomtesse, en son jugement sur elle, la qualifie de grand caractère avec une âme forte. Mais, ditelle ensuite « sa figure était étrange. Elle avait été très jolie, et enlaidie à vingt ans par la petite vérole. Elle n'en eut point de chagrin, étant déjà de raison très grande. C'était une sorte de sybille, parlant toujours d'un ton imposant et doctoral, avec des grimaces affreuses et des tics presque convulsifs. Au milieu de tout cela, une noblesse incomparable de sentiments et de manières ». Quant 5 Mme d'Hénin, on la surprenait presque toujours colère, quelquefois joyeuse, et peu de temps après, en plein attendrissement, le partageant avec Lally-Tollendal qu'elle gouvernait despotiquement^ Rivarol avait dit de ce pleurnicheur
1. « Je n'ai jamais rien vu de si vif, dit d'elle la vicomtesse de Noailles. Quand la dispute s'échauffait entre elle et mes parents, je ne pouvais m'empècher de trembler pour eux. Les cris, les
qu'il était le plus gros des hommes sensibles ; la comtesse de Boigne ajoute qu'il était le plus plat des hommes bouffis.
En mourant, Mme de Beauvau avait légué son château du Val à la princesse de Poix, qui y reçut, alors, sa société. Mais elle n'y vint ni si nombreuse, ni si fréquente qu'à Mouchy. Les Bourbons restaurés avaient appelé autour d'eux les Xoailles. Ils occupèrent de grandes charges à la cour, ou dans les ambassades. Ensuite, le prince de Poix avait repris le commandement de sa compagnie des Gardes, qu'il céda bientôt à son fils aîné,' avec l'agrément du roi, ne conservant pour lui que le gouvernement de Versailles, de Trianon et son titre de pair. Un Noailles — Alexis — naguère exilé par Napoléon,devint ambassadeur en Russie; un autre, ministre plénipotentiaire au congrès de Vienne, puis aide de camp de Monsieur. La vie, menée par tous, fut dès lors modifiée; le temps passé à la campagne écourté , l'asile trouvé dans la maison du faubourg Saint-Honoré, abandonné. Mlle Cochelet rapporte, en ses Mémoires, que Mme Charles de Noailles, devenue duchesse de Mouchy, habitait un luxueux appartement en face de l'hôtel de la reine liortense, et qu'au moment des malheurs de la France, après les Cent Jours, elle put, de l'hôtel, entendre les exclamations de joie bruyante, parties de cet appartement, à la nouvelle du désastre de Waterloo.
Le prince de Poix mourut en 1818 ; la princesse de Poix, l'année suivante, devint aveugle, et cette
interruptions, les démentis, les sorties furibondes, en brisant les portes, tout faisait croire qu'ils ne se reverraient de leur vie. Il est vrai que le moment d'après, on riait de soi et des autres, et on ne .s'en aimait que mieux. »
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cécité persista, malgré deux opérations opportunes. Alors sa vie, déjà très méthodique, ne dévia plus d'une règle immuable. Ses matinées furent consacrées à sa famille ; la promenade en voiture suivait ; et, après la promenade, la lecture faite par sa dame de compagnie, lorsque ses amies étaient absentes. Si bien que sa cécité lui parut très supportable, divertie parles variétés que lui fournissait sa mémoire. Au château du Val, comme à Paris, son salon, le soir, était le rendez-vous des royalistes les plus fervents. A ses anciens amis s'étaient joints beaucoup d'iillras, dont les idées et les affirmations donnaient le ton à la conversation générale. Et, certes, aucune dissidence, aucune contradiction, n'y eussent été admises, au temps surtout de la grande faveur de Decazes, le ministre détesté, parce qu'il ne pensait pas comme eux. Un homme, qui avait tenu un grand rôle dans la restauration des Bourbons, Pozzo di Borgo, y fut présenté par Roger de Damas. Remarquable conteur, ce nouveau venu, dit la comtesse de Noailles, de grande simplicité et de manières nobles, charmait ses auditeurs par la multitude des anecdotes qu'il connaissait. Quand il parlait, toute la jeunesse devant lui gardait le silence. I^'histoire contemporaine, quelques détails sur les hommes connus, les secrets de la diplomatie, formaient le fond de sa causerie, et on la laissait s'allonger, sans interruption, parce que l'intérêt n'en diminuait jamais. Démonstration de ce que répétait souvent la princesse de Poix : <( Je ne trouve personne d'ennuyeux, disait-elle ; il suffit à chacun de parler de soi. »
Du Val à Cirey, chez Mme de Simiane, la dislance était courte ; les visites quotidiennes entre les deux amies étaient donc rarement interrompues ; et elles durèrent tant que l'âge n'eut pas éteint tout à
La princesse de poix H2:i
fait leurs forces. La princesse de Poix, aveugle, avait conservé la beauté de son visage, la délicatesse des traits de sa physionomie. Ses yeux inertes, privés de la lueur étincelante qui, naguère, accentuait l'expression du regard, toute la vie de sa figure s'était concentrée sur sa bouche oii rayonnaient la bonté, l'intelligence, la fierté, dont toutes ses paroles étaient empreintes. De ses deux lèvres frémissantes, fidèles interprètes de sa pensée, émanaient un charme, une caresse, qui enveloppaient son auditeur. Enfin, elle restait belle toujours, avec son nez aquilin et délicat, signe d'une noble race.
Lorsque les deux amies ne purent quitter leur château, elles suppléèrent à leur présence par une correspondance active jusqu'à leurs derniers jours. Bientôt ce ne fut plus l'une des deux amies qui manqua pour l'autre, ce fut, avec le temps, et chaque année, un ami de moins qui manqua chez la princesse de Poix. Le vide, en son salon, se faisait de plus en plus grand. On n'y voyait plus de Coigny, ni le duc de Guines, avec ses gilets et ses culottes très étroites de couleur rose, ni le prince Emmanuel de Salm, l'éternel amoureux de Mme de Bouillon, ni le duc de Liancourt, élégant dans sa jeunesse^, beau dans ses attitudes, mais à la fin de sa vie, sale, défiguré, bredouilleur, et malgré cela, écrit la vicomtesse de Noailles, montrant en ses gestes « une certaine aisance qu'on a toujours, quand on a l'habitude de faire effet partout», l^e personnage magnifique avait disparu avec la vieillesse. Depuis longtemps, il n'était plus question des fins soupers qu'il offrait jadis à la princesse de Poix « dans une petite maison délicieuse ».
Le roi Louis XVIII ne voyant plus sa vieille amie, devenue aveugle, qui lui venait faire sa cour aux Tuileries, aulrefois, h;s jours où il recc-
vait les clames dans la salle du Trône, résolut de lui faire visite au Val, au moins une fois l'an. Il arrivait en son lourd carrosse, entouré de ses gardes, superbes au soleil sous leurs casques luisants. A la grille du château, sa voiture s'arrêtait, près du carrosse de la princesse, qui s'y tenait, en grande toilette, pour recevoir la personne royale. Ceux qui étaient au Val, en visite, ce jour-là, s'empressaient de venir saluer le roi et respectueusement assistaient à la conversation échangée entre le prince et la vieille dame. Si, par hasard, Lally était présent, il y avait assaut de citations latines, de bons mots, d'anecdotes entre le roi et lui. Leur mémoire était pareille, infaillible, impeccable, toujours prête. Les assistants se tenaient à distance debout : Mmede Duras, « avec son bonnet carcasse », faisant alternativement la conversation et la police autour d'elle, puis la princesse de Graon, une parente de la princesse de Poix et la dame de compagnie, Mlle d'Alpy, Bonne, disait-on, fille posthume d'un vieil ami de la duchesse de Duras. La conversation terminée, le roi partait, laissant une impression durable de son esprit alerte, de sa grande politesse de monarque.
Mme de Simiane, qui avait tant aimé la princesse de Poix, mourut quelques mois avant elle; la princesse s'éteignit, en i833, à l'âge de quatrevingt-trois ans '.
1. Voici, pour terminer, le jugement qu'a porté, sur elle, la comtesse de Boigne on ses Mémoires (t. III, p. 2). « La princes^se de Poix était la plus aimable vieille femme que j'aie rencontrée. Elle joignait aux grâces de l'esprit, aux douceurs du commerce le plus facile, un caractère digne et ferme qui la rendait également propre à être chef de famille et centre de la société. La conduite exemplaire de sa jeunesse lui donnait le droit d'être indulgente dans sa vieillesse, et elle en usait avec assez de discernement, pour <{ue sa protection fût honorable et secourable. »