DE LA MORALITE DANS L'ART
Certes, je ne crois pas que Balzac ait tout dit et que le roman doive mourir avec lui ; mais le grand inventeur a ouvert de tels horizons, réuni tant d'idées, que malgré le fouillis qui doit nécessairement résulter de cet entassement de richesses, on sentira l'importance d'une collection intelligente de ses critiques, en réponse à des esprits qui ne le comprenant peut-être pas tout à fait, semblaient faire corps avec ses ennemis.
Une lettre de M. de Balzac, tel fut le titre d'un article que je publiai en 1 846, à propos d'un article dont les tendances étaient contraires à l'auteur de la Comédie humaine.
M. de Balzac a l'habitude de ne répondre ni aux insultes, ni aux éloges. Aussi est-ce un événement important qu'une lettre de quatre colonnes du grand romancier, adressée à un de ses admirateurs et enfouie dans l'endroit le moins littéraire de Paris, dans une Revue à images.
Il n'y a que deux façons de critiquer M. de Balzac. La plus simple est de lire ses œuvres, de les comprendre et d'écrire un feuilleton sur la Comédie humaine.
Le second moyen, presque impossible à la littérature actuelle, consiste à s'enfermer six mois, à étudier scrupuleusement, dans les moindres détails, — comme l'exigerait l'étude d'une langue ardue, — non-seulement la Comédie humaine, mais toutes les éditions des romans de M. de Balzac (I). Ce travail ne sera pas fait de si tôt. Peutêtre dans vingt ans, dans cinquante ans, quand dix lettrés patients auront amassé les principaux matériaux, un homme d'une grande intelligence profitera-t-il de ces travaux et les reliera-t-il en un vaste et grand commentaire ?
Je dis commentaire et non pas critique, car une des raisons qui rendent la critique impossible, c'est qu'il faut une intelligence égale à celle de l'artiste pour l'expliquer à la foule. Or, ces intelligences ne se font jamais critiques, sinon par hasard.
Dans un remarquable travail sur Stendhal, M. de Balzac a dit jadis : « Il y a tout au plus, en Europe, quinze cents personnes capables de comprendre la Chartreuse de Parme. » C'est pour ne pas avoir compris la Comédie humaine que le critique de la Semaine s'est attiré une lettre polie, pleine de bienveillance, mais désagréable au fond, quoique M. de Balzac ait pris à tâche de rentrer ses griffes.
(i) M. Taine a accompli une partie de ce programme dans son étude consciencieuse sur Balzac ; mais en 1860 comme en 4846 je n'ai pas changé d" opinion. Balzac ne peut être classé ni étudié par ses contemporains. La postérité n'a que faire du jugement des hommes, et j'ose avouer que les anecdotes de M. Werdet m'intéressent davantage que les plus belles pages d"esthétique. (Août 1860).
M. de Balzac commence avant tout par déclarer que depuis six ans il n'écrit plus de préfaces. Depuis six ans! chiffre fatal qui indique le triomphe du journal sur le livre. Le feuilleton n'a-t-il pas tué la préface qui servait d'initiation aux œuvres supérieures, qui marquait de jalons chaque feuillet du livre. « Depuis six ans, dit M. de Balzac, j'ai totalement renoncé à donner de nouvelles explications, à l'instar de nos maîtres ; car, aujourd'hui, personne ne les lit, monsieur; vous me le prouvez par votre article. »
Le critique, qui entasse erreurs sur erreurs, affirme avec la meilleure bonne foi du monde que le Lys dans la Vallée est issu de Paul et Virginie. M. de Balzac ne prend pas la peine de répondre à cette erreur bouffonne ; mais le critique, descendant au fin fond des détails, prend à partie le personnage de madame de Mortsauf, cette belle figure catholique, et il attaque le dénouement du roman. (Madame de Mortsauf, qui a résisté, vivante, à son amant, meurt en criant : Amour!) Le critique s'écrie : « Vous voyez où l'art a conduit l'artiste. Le pis, c'est que cette chute est un trait de génie ; elle est dans la nature. »
Il paraît que le critique veut autre chose qu'un trait de génie, car il s'écrie : « Décolletez la nature, soit. La belle dame ne saurait y perdre, mais souvenez-vous que l'amant le plus épris doit respecter certains langes. » M. de Balzac veut bien discuter les divagations de son critique : « La scène dont vous me parlez, monsieur, ditil, est un effet de la maladie. Enfin, c'est moins un désir qu'un aveu, 'plutôt une confession passionnée qu'une tentative de la passion. Vous incriminez un passage qui m'a valu les éloges d'une des plus ardentes catholiques de ce
temps, de mademoiselle de Fauveau, qui, pour premier mot d'accueil à Florence, me parla de la mort de madame de Mortsauf. Je suis assez honteux d'avoir à expliquer cette chose, plus grande que mon œuvre; mais cette nécessité prouve que, malgré les immenses progrès du catholicisme en France, l'esprit religieux n'a pas gagné la critique, elle est toujours fille du xvme siècle. »
Le même critique aime beaucoup Vautrin, le forçat; il adore Lucien de Rubempré, le poète faussaire ; il chérit Ferragus, le chef des Dévorants, et il a de grandes sympathies pour Rastignac, le diplomate entretenu par une grande dame. En conséquence de l'enthousiasme dont il ne peut se défendre, le critique traite à! immorale l'œuvre de M. de Ralzac, d'abord parce que le Mal est toujours représenté par le romancier, heureux, riche, jouissant de tous les plaisirs, tandis que le Rien est perpétuellement pauvre, ruiné, malheureux, dans la Comédie humaine.
M. de Ralzac se lave de ce reproche d'immoralité dans une note où se trouve spirituellement discuté le prix Monthyon. « On peut se souvenir à l'Académie que j'allai réclamer contre une décision par laquelle elle avait admis le Médecin de campagne parmi les ouvrages à couronner. Je fis humblement observer que mon ouvrage n'était pas au point de perfection (relativement à mes forces, bien entendu) où je voulais le faire arriver, et subsidiairement que l'Académie ne pouvait pas prendre des ouvrages non présentés par l'auteur, car je serais très-offensé de voir déclarer par le premier corps littéraire que j'avais eu le quart, la moitié du mérite voulu par M. de Monthyon. M. Arnault, fort étonné de ces observations, m'apprit que l'ouvrage venait d'être écarté à cause de sa portée politique. »
Puis vient la réponse à l'immoralité de ses œuvres que M. de Balzac discute avec un bon sens destiné à éclairer le critique : « Vous verrez peu de gens ayant perdu le sentiment de l'honneur, bien finir dans la Comédie humaine; mais comme la Providence se permet, dans notre société, cette affreuse plaisanterie assez souvent, ce fait y sera représenté. Vous dites : — Mais les gens vicieux de la Comédie humaine s'amusent beaucoup, vous amusent, et l'on s'intéresse trop à eux. — Monsieur, si le vice n'offrait pas d'immenses séductions ; si, comme le dit la Bible, Satan n'était pas le plus beau des anges, qui donc se laisserait dévorer sa fortune par une courtisane, sa santé par l'amour, sa vie par la débauche, son talent par la paresse? Les grandes œuvres subsistent par leurs côtés passionnés. Or, la passion, c'est l'excès, c'est le mal. L'écrivain a noblement rempli sa tâche, lorsqu'en prenant cet élément essentiel à toute œuvre littéraire, il l'accompagne d'une grande leçon. A mon sens, une œuvre profondément immorale est celle où l'on attaquerait les bases de la société par parti pris, où l'on justifierait le mal, où l'on saperait la propriété, la religion, la justice. Si je vous présente Camusot, le juge qui avance à coups de transactions avec les gens puissants, il est doublé de Popinot, le juge honnête homme, le juge qui représente à lui seul la justice, telle qu'elle devrait être. Si je vous montre un avoué fripon, je vous l'accompagne d'un honorable avoué. Nucingen et Birotteau sont deux œuvres jumelles. C'est l'improbité, la probité, juxtaposées comme dans le monde. »
M. de Balzac termine en donnant des conseils à son critique tout meurtri : « Vous, monsieur, qui vous desti-
nez à la littérature, quand vous vous proposerez de mettre en scène un honnête homme, un personnage faisant le bien, venez me voir, et vous m'exprimerez une opinion bien autre que celle de votre article. Savez-vous, monsieur, qu'un ouvrage comme le Médecin de campagne coûte sept ans de travaux? Savez-vous que voici cinq ans de méditations sur l'ouvrage dont le début a été publié récemment sous le titre de la Femme de soixante ans, et qui est destiné à montrer la charité, la religion agissant sur Paris, à la manière du Médecin de campagne sur son canton? Eh bien ! je recule depuis dix ans devant les immenses difficultés littéraires à vaincre. C'est à des scrupules pareils que sont dus ces retards par lesquels j'ai compromis quelquefois certains ouvrages, comme les Paysans, à peu près finis aujourd'hui ; comme les Petits Bourgeois, composés à une imprimerie depuis dix-huit mois. »
Nous voudrions pouvoir citer tout entière cette lettre si curieuse et si pleine de bonne foi. Il est rare aujourd'hui d'avoir de telles bonnes fortunes; la discussion des œuvres existe à peine dans les feuilletons, et le feuilleton passe aussi vite que les morts de la ballade. M. de Balzac a fait cadeau à son critique d'un rudiment littéraire, mais le rudiment coûte cher.