‹ Grandes figures d'hier et d'aujourd'huiChapitre 9 sur 16 · CROQUIS · texte numérisé non relu

CROQUIS

«Ce sont des voix confuses... faibles, graves, claires, riches, sombres ; — une vague harmonie, — semblable au son des cloches, se répandit dans les campagnes, par une matinée de printemps, un dimanche, à travers les jeunes feuilles, dans un ciel bleu... — puis de blanches figures, de beaux cheveux, des fleurs, — un rire ingénu, — des jeux sans pensée, sans fatigue... — des châteaux

(I) Cet article fut publié le 9 décembre 1830, par la Caricature.

d'argile bâtis aux bords d'une source, — des cailloux blancs, verts, jaunes ou rouges, ramassés dans l'eau. — L'eau ! — frissonnant sur des pieds nus. — Pour un rien, les meilleurs des yeux vifs... — LA MORT se dresse avec ses os blanchis qui craquent, ses orbites sans prunelles, ses dents sans lèvres, el le jour passe à travers ses côtes noires. — Elle emporte la mère, la grand'mère, la nourrice. — Le bon fermier, les habits tout noirs, voilà tout... — Des marguerites poussent sur les lombes : — Dieu ! les jolies fleurs!... — Elle m'aime, un peu, beaucoup, passionnément... — Voici des pensées d'homme. — Orphelin... — des livres, des études! Apprendre — le passé, — le présent, — la loi, la religion, le bien, le mal. — Un homme a trente-deux vertèbres. — Un lys est un liliacée. — Il y a eu un déluge. — Y a-t-il un enfer ?

» — Une femme apparaît, belle comme un désir, — jeune comme une fleur fraîche éclose, — un petit pied. — La grande tempête du cœur s'élève. — Il y a là un vieillard. — Tuez-le. — Il est mort. — Son cadavre sert d'oreiller aux deux amants. — La vie passe entre eux comme un fer chaud. — Ils se comprenaient pour le crime, ils ne se comprennent plus pour le bien. — Le vice nuit, mais il pare. — Un grand fantôme pâle se lève : — L'Incrédulité ! — Dieu? — C'est moi!... — Et le fantôme se rassied sur des volumes poudreux, sur une masse d'or qui ne le nourrit pas. — Le concert continue. — Il étourdit. — Le temps s'écoule comme de la glace qui fond au soleil. — Un jour, LA MORT reparaît flamboyante avec un glaive à la main. — Il y a eu un duel ! — Sa voix retentit dans les oreilles, comme un bruit qui réveille au milieu de la nuit. — Alors elle se fait comprendre ; elle explique la campagne et commente le lever du soleil. — Elle conseille le mariage. — Le commerce arrive avec ses espérances trompées et ses chagrins réels. — L'ambition se montre comme un colporteur qui étale des rubans, des ajustements, des dentelles, des écharpes. — Sa balle est pour tout le monde. — Seulement, il lui faut de l'argent. — Alors Henri s'assied sur un gril, et vit

sur un brasier ardent. — Tantôt il se retourne sur le flanc gauche, tantôt sur le flanc droit. — Ce n'est plus un concert!... c'est une mêlée, un combat, une bataille. — Les volées de canon étourdissent. — Il faut marcher!... il faut périr. — Pourquoi?... — Marche! — En avant! — La jambe fait souffrir. — La maladie se glisse de la tête aux pieds. — Elle tenaille le cadavre en attendant que la mort le prenne. — Arlequin vous amuse avec des hochets : — Ce sont des châteaux commencés, — de grands châteaux en pierres de taille... — des fermes à réparer, — des reports à la Bourse... — une fille d'Opéra... — farces classiques! du mouvement et du bruit. — Tout à coup, dans l'ombre, pointe une petite lumière qui grandit insensiblement: — Henri!... Henri! crie une voix d'en bas... C'est la complice impatiente d'être seule au rendez-vous... Tout ce qui était obscur devient clair, et tout ce qui était clair devient obscur. — Un vieux prêtre arrive, dit trois paroles. .. L'avenir scintille et fait cabrer le cheval superbe... Il dresse les oreilles!... — Une vieille femme, froide, noire, veut vous embrasser, mais elle vous mord. — Tout est dit... — Où vais-je?... où suis-je? dans la lumière ou dans l'ombre?... Adieu, mes enfants!... soyez unis!... Je veillerai sur vous. — Ah! bah!... Le lendemain ils se disputent sur le cercueil, et jouent aux dés votre meilleur fauteuil, car ils veulent tous l'avoir... — Voilà bien des choses pour une once de boue placée entre deux silences !... »

Quand la lecture fut terminée, il se fit un grand soupir ; puis chacun de nous, se réveillant de la stupeur où il paraissait plongé, dit son mot d'éloges avec un accent, un geste, une physionomie appropriés à son caractère. Ce furent des acclamations de tout un chœur de chrétiens, à l'église, par un moment •d'extase.

— C'est biblique!...

— C'est une toile qui se déroule!...

— C'est une pyramide chargée d'hiéroglyphes!...

4i BALZAC

— C'est sombre et magnifique comme une nuit d'hiver!...

— C'est de la poésie qui ne peut malheureusement être comprise que par dix hommes par peuple!...

— C'est un monument! c'est une statue éternelle!...

— C'est encyclopédique !...

— C'est le monde entier!...

— C'est une épopée!...

— C'est une tour d'ivoire sculptée !...

— C'est une lanterne travaillée qui étincelle!...

— C'est tout Platon dans une page colorée !...

— C'est Homère, le Dante, Milton et l'Arioste, traduits par une vignette du moyen-âge!...

— C'est apocalyptique !...

— Oh! c'est saint Jean dans Pathmos!...

— Cela me fait l'effet d'une dose d'opium qui révèle l'univers et le jette dans un rêve!...

— C'est un miroir concentrique où la nature se réfléchit!...

— C'est la notice du genre humain!...

— C'est un poème!...

— C'est notre biographie stéréotypée!...

— C'est une nielle de Florence !...

— Ce sont les vitraux d'une cathédrale!...

— C'est un livre!...

— Il y a des mots... c'est plein de mots!

Puis, les voix devenant confuses, j'entendis comme un chœur d'opéra, à travers le bruit duquel perçaient certaines notes plus fortes que les autres.

— Psychologique, — œcuménique, — polytechnique, — pathologique,— fique, — plique, — curieux, — divin! — d'honneur!... étourdissant!... — vissant, — dépavant!... — gisant, — poétique, — scriptural!... — Byron!... Qu'est-ce que Byron?... — Scott, — Crott, — Bon, — Tal, — Pal, — Zschokke !...

Le patron voulut parler, chacun se tut, et alors il dit modesment :

— Non, c'est bien, ce n'est que bien!...

— Qu'en dites-vous? s'écria-t-il en s'apercevant que je n'avais rien dit, épouvanté de l'agilité avec laquelle mes amis sautaient sur la corde.

— C'est un foyer!... répondis-je, un foyer de poésie, de philosophie, de psychologie, de fantasmagorie, de philanthropie, d'amphibologie, ajoutai-je en me mordant la langue ; mais il m'avait heureusement tourné le dos.

Le maître hocha la tète et le punch circula.

Alfred Coudreix.

Far cette charge, que je n'ai pas réimprimée sans motifs, car elle peint sans trop d'exagération les folies des néo-romantiques (Lassailly, Petius Borel, etc.), on voit les réels sentiments de Balzac pour les écrivains qui, en -1830 comme en 1860, se contentent d'aligner des mots bizarres et étranges. Balzac s'amusait beaucoup à ces sortes de pastiches grotesques qui reviennent souvent dans son œuvre; mais après huit ou dix mois de collaboration à la Caricature , il était médiocrement satisfait de s'être attelé à une besogne quotidienne, fixe, qui demande des natures particulières et paresseuses.

Sans médire du journalisme, par lequel presque tous les personnages considérables dans les lettres et la politique ont passé, il est certain que la collaboration soutient les esprits faibles et leur donne des forces qu'ils ne trouveraient pas, attelés à une œuvre personnelle. Le rédacteur en cbef aiguillonne tout son monde de rédacteurs; à ceux-ci il donne des idées mâchées; ceux-là il les corrige, il relève leur courage abattu, et veille quand ils dorment. L'article court est une ressource pour les hommes de peu de souffle; il est facile

d'avoir de l'esprit pendant une colonne, et il est pénible de pâlir un an sur une œuvre. Le journal meurt du jour au lendemain, le livre reste et prête à une discussion éternelle. Combien de journalistes qui passent pour des prodiges d'esprit, de bon sens, auprès des désœuvrés, et seraient mis au pied du mur s'il fallait réunir leurs articles en volumes? Certains l'ont essayé, et je ne crois pas que la lecture de tous ces feuilletons de critique, brocbés en in- 18 anglais, soit fort divertissante.

Balzac devait particulièrement souffrir de se condamner une fois par semaine à faire des articles grotesques sur le grand poulot (le duc d'Orléans), marmiton civet (M. de Montalivet), et autres types consacrés qui ont fait la fortune du Charivari sous les premières années de Louis-Pbilippe. La Comédie humaine, qui déjà bouillonnait dans son cerveau, lui faisait prendre en pitié ce pénible métier de farceur, auquel il tentait d'échapper de temps en temps par des articles tels que celui des Litanies romantiques; aussi les abonnés de la Caricature se montraient-ils médiocrement satisfaits de ces tentatives. M. Philippon me racontait qu'il recevait nombre de lettres de ses abonnés contre les articles d'Alex, de B. ou à! Alfred Coudreux. 11 y en avait de province qui demandaient pourquoi Henri B. n'écrivait pas plus souvent dans le journal; d'autres trouvaient que Morisseau avait beaucoup plus d'esprit qu'Alfred Coudreux. Les abonnés correspondants seront toujours les mêmes; pour faire parade de leur sens critique, ils s'enthousiasmaient tantôt pour Alex, de B. contre Morisseau ou pour Coudreux au détriment d'Henri B., ne se doutant pas que le même écrivain rédigeait les articles

sous quatre pseudonymes. Un jour, M. Philippon dit amicalement à Balzac : — Je crois que vous n'êtes pas taillé pour le journalisme. — Moi aussi, j'en ai assez, dit Balzac. C'est ainsi que fut rompue la collaboration de Balzac à la Caricature.

Ce ne fut que beaucoup plus tard seulement que l'auteur de la Comédie humaine fit preuve d'une intelligence critique portée au plus haut degré, en entreprenant à lui seul la Revue parisienne.

Il y a dix-sept ans déjà, à l'époque où paraissaient toutes sortes de petits livres plaisants et satiriques, en tête desquels se faisaient remarquer les Guêpes, Balzac se dit que la critique n'existait pas en France; que puisque des malignités plus ou moins spirituelles avaient frayé à la littérature un débouché de petits volumes à vingt sous par mois, bien certainement une revue à douze francs par an amènerait au moins vingt mille abonnés.

Et Balzac fonda la Revue parisienne, qu'il rédigea seul, avec l'intention d'y appeler plus tard des collaborateurs sérieux.

« Cette revue ne repose pas uniquement sur moi , comme on pourrait le supposer, disait Balzac, seulement je crois nécessaire d'en bien fixer l'esprit et les doctrines, d'y unir des hommes qui puissent y rester unis et ne présenter aucune de ces divergences qui rendent presque tous les journaux ridicules aux yeux des abonnés, quand ils y voient un rédacteur y louer ce qu'un autre rédacteur y a blâmé. Il faut plus de trois mois pour offrir une rédaction si utilement compacte, si homogène, qui ne faiblisse ni devant la censure à faire d'un ami, ni devant l'éloge d'un ennemi, qui ne considère jamais que l'œuvre et l'art. »

Telles sont les dernières lignes du troisième et dernier numéro de la Revue parisienne , qui ne put lutter contre l'indifférence du public en matière de littérature. Pourtant Balzac avait apporté dans la fondation de cette revue un travail prodigieux, le charme d'une nouvelle inédite à chaque numéro, et l'importance de sa critique.

Celui qui a dit que les grands génies étaient de n sublimes ignorants, » ne pouvait avoir en vue Balzac. L'auteur de la Comédie humaine était l'homme de France le plus admirablement organisé pour la critique. Après vingt-cinq ans de travaux héroïques, il avait sondé le fond de la langue française, en connaissait les brisants et les écueils, y plongeait hardiment et en rapportait d'inappréciables trésors.

Mais les dix mille personnes qui aimaient la littérature des Guêpes n'étaient guère sympathiques à la Revue parisienne. M. Karr amusait, Balzac instruisait. Le public pouvait-il comprendre un écrivain qui osait lui dire qu'il n'y a pas un critique, « qui connaisse les ressources de son art, et qui critique dans l'intention louable d'expliquer, de consacrer les procédés de la science littéraire, ayant lu les ouvrages dont il s'occupe; un pareil homme est à trouver, il ne se trouvera pas de sitôt. Voici pourquoi : lire un ouvrage, s'en rendre compte à soi-même avant d'en rendre compte au public, en chercher les défauts dans l'intérêt des lettres, et non avec le triste plaisir de chagriner l'auteur, est une tache qui veut plus d'un jour et demande des semaines. »

Et il ajoute cette phrase, que la Société des Gens de Lettres aurait dû écrire en grosses capitales, en tête de sa pétition à l'Assemblée pour la suppression du timbre sur le roman-feuilleton :

« Le salaire qui attend un semblable travail aujourd'hui ne défraierait pas la vie du critique, en le réduisant à la solde d'un sous-lieutenant de zouaves. Je vous le dis à notre honte, ceci est l'exacte vérité. »

Mais les législateurs à vingt-cinq francs par jour, qui cherchaient à tuer le roman et qui ne réussirent qu'à le populariser, les représentants qui croyaient se connaître en romans, se connaissaient encore moins en critique. J'entends par critique, non pas de simples dénigrations, de vulgaires affirmations, des négations d'avocat, mais les raisons par lesquelles on dissèque un livre et on en montre le squelette.

Sous Louis-Philippe, il y eut un homme vertueux et puritain, un connaisseur, un de ces braves gens dignes d'envoyer des acrostiches aux journaux de départements, qui monta à la tribune de la Chambre des Députés pour signaler les dangers du roman; ce libéral se nommait Chapuys-Montlaville. Après avoir enveloppé Hugo, Balzac, madame Sand, dans le linceul d'une tirade de procureur du roi de province, il conclut en félicitant la France d'avoir trouvé un contre-poison aux mauvaises doctrines du roman.

Le contre-poison était Jérôme Paturot! ! ! (\).

Pour prouver qu'il n'accusait pas seulement le mal, mais qu'il voulait encore donner un modèle définitif de travail critique, Balzac publia dans le numéro de sep-

(i) A de certaines époques, en France, il y a des réactions contre le roman, qu'on charge de tous les crimes. Il corrompt les masses, il déprave les individus; il faut le moraliser. On décrète combien il faut d'onces de vertu, de grammes de morale , etc. Des commissions sont nommées pour assurer désormais le triomphe de la vertu; les écrivains dépravés qui s'obstinent à peindre le jeu des passions sont poursuivis par les tribunaux; mais Madame Bovary, acquittée, faisait dire à quelqu'un : « Un livre averti en vaut deux. » (Août 18G0).

tembre la fameuse étude sur la Chartreuse de Parme. Tout le monde aujourd'hui connaît ce chef-d'œuvre de critique, qui est un livre fait sur un livre ; mais on ne se doute pas du travail que cachent ces soixante-neuf pages de trente-quatre lignes à la page, de quarante-trois lettres à la ligne. Ces cent mille huit cent soixante dix-huit lettres ne prouveraient rien , M. Dumas en a tiré bien d'autres de sa plume ; mais venant de Balzac, elles appuient la vérité de son dire : a Lire un ouvrage demande des semaines. »

On parle de la fécondité de M. Dumas, et de bien d'autres ; ce n'est pas de la fécondité. J'appelle fécondité celle de Balzac, dont chaque ligne a une valeur. C'est la marque d'un esprit grandement fécond que d'avoir pu rédiger seul pendant trois mois ces trois volumes de la Revue parisienne, qui resteront un monument de critique certaine.

Une grande partie des figures principales de la littérature a posé devant le grand critique : MM. Victor Hugo, Cooper, Eugène Sue. Alfred de Musset, Chateaubriand, de Maistre, "Walter Scott.

C'est un véritable cours de littérature, écrit pour la première fois par un créateur. Un critique, seulement critique, ne connaît pas les mystères de la création du roman ; il ignore les premières lois de la composition, il ne se connaît pas en style. S'il en savait le premier mot, il ne serait pas critique.

« Je crois, disait Balzac, que si jamais une critique patiente, complète, éclairée, a été nécessaire, c'est dans un moment où la multiplicité des travaux, où l'ardeur des ambitions produit une mêlée générale et cause

en littérature le même désordre que dans la peinture, qui n'a plus ni maîtres ni écoles, où. le défaut de discipline compromet la sainte cause de l'art, et gêne tout, même la conscience du beau, sur laquelle repose la production. »

Dès le commencement de sa carrière, en 1823. Balzac était dans ces généreuses idées, car l'Universel ou le Feuilleton littéraire imprimé par Didot, ne contenait que de la critique de livres, et était rédigé par lui avec le concours de Frédéric Soulié, Emile de Girardin et de Bois le Comte. Déjà, Balzac avait des idées critiques dont il serait précieux de se rendre compte; il n'était pas du cénacle et s'accusait d'éclectisme; ce dont il s'est justifié plus tard :

« Quant à moi, je me range sous la bannière littéraire de l'éclectisme, par la raison que voici : je ne crois pas la peinture de la société moderne possible par le procédé sévère de la littérature du dix-septième et du dix-huitième siècles. L'introduction de l'élément dramatique, de l'image, du tableau, de la description, du dialogue, me paraît indispensable dans la littérature moderne. »

Je prends les livres de critiques académiques; je les ouvre en tous sens, je les lis et relis, et n'y trouve pas un mot qui puisse éclairer un romancier ou un poète. Mais, en revanche, le mot goût est placé à chaque page; le bon goût remplace tout, en y ajoutant l'élégance et quelques autres mots pareils , creux et sonores comme une cloche en coton. On peut se dispenser de lire ces livres, qui constituent, par leur nombre, une forte bibliothèque.

C'est toujours l'école de Le Batteux, avec les modifications de l'époque.

o2 BALZAC

Il n'y a de critiques que les créateurs. Goethe, qui a laissé des morceaux remarquables sur la France , écrivait dans la dernière année de sa vie un article sur le Don Alonzo de M. de Salvandy. Je ne prétends pas que ces pages de Goethe soient un chef-d'œuvre, seulement il est bon de montrer un vieux poète (qu'on ne peut supposer jaloux de produire encore une œuvre), occupé à analyser un roman d'une nation voisine.

Mais les grands écrivains ont la conscience de ne pas perdre leur temps en s'occupant de travaux en apparence inférieurs; chaque mot, chaque ligne, chaque phrase prennent une valeur, signés d'un nom illustre. On y prend garde bien plus que venant d'un inconnu. La critique de la Revue parisienne n'eût pas été remarquée et n'eût pas fait enseignement, sortant de la plume qui signait Horace de Saint-Aubin, en supposant toutefois qu'à l'époque de ses pseudonymes Balzac eût été capable de professer avec la certitude que vingt ans de création lui donnèrent.

Aussi, à cette époque, il a semé dans plus d'une des Revues qui fourmillaient alors, comme les journaux aujourd'hui, des observations profondes qu'on pourrait donner comme inédites maintenant, tant elles sont restées enfouies dans de petits cahiers à couvertures jaunes et roses. Je découpe d'un morceau plein de désenchantements sur notre siècle bourgeois, le fragment significatif tiré des Complaintes satiriques sur les mœurs du temps présent :

« Chaque matin, un préparateur de médecines littéraires arrive , et présentant quelque lourde horreur , s'écrie : — Lisez, lisez, ce livre est bénin, bénin 1 Sem-

blables aux Chinois qui, partis du beau idéal, peut-être, sont parvenus aux magots et aux chimères, nos hommes d'esprit se sont mis à considérer le crapaud dans toutes ses formes et sous tous ses aspects. Entre le vrai classique et le vrai romantique, il semble qu'il n'y ait pas de milieu. Ce sont, ou les paillettes du vieux Zéphyre de l'Opéra, ou la boue de Paris. Mais la liberté absolue de l'imagination en produit le marasme. Shakspeare, au dix-neuvième siècle, aurait tracé des règles ; il aurait béni le ciel en trouvant certains principes tout établis. Molière lui eût appris la différence qui existe entre le grotesque et le comique. L'un est une impuissance, et l'autre est la marque distinctive du génie ; car il y a cent mille fois plus de talent dans un conte à rire que dans toutes les méditations, les odes et les trilogies cadavéreuses avec lesquelles on prétend régaler nos esprits.

» Nous déclarons ici que nous n'entendons faire le procès à personne. Le romantisme (puisque ce mot absurde est destiné à comprimer la révolution littéraire) est un excellent système, car il consacre la liberté ; mais nous déclarons aussi qu'il se prépare une réaction, parce que les compositions où, grâce à la terreur, on obti nt si facilement de la poésie et de l'intérêt, n'amusent personne ; parce que le rire est un besoin en France et que le public demande à sortir des catacombes où le mènent, de cadavre en cadavre, peintres, poètes et prosateurs. »

Ainsi, dès 1834, Balzac faisait bande à part, et marchait seul, en déclarant la guerre à de nombreux ennemis, et même à ses amis. La littérature-crapaud ne vat-elle pas droit à l'adresse d'un jeune écrivain, feu Félix Davin, qui reconnut sans doute ses péchés en se ran-

géant sous la bannière du maître et en obtenant plus tard l'honneur de faire une introduction aux Scènes de la vie privée.

Mais le temps n'est pas venu de discuter les idées de Balzac en littérature. Quand paraîtra le volume des OEuvres diverses, qui ne sera pas le moins précieux livre du grand travailleur , alors il sera possible d'étudier l'ensemble des doctrines de l'auteur de la Revue parisienne.

C'est clans le dernier numéro de cette revue, si modeste d'apparence et si grosses d'idées, que Balzac a tenté d'éciaircir le mystérieux problème qui donne la vie à quelques romans, qui les sacre chefs-d'œuvre, qui fait qu'ils vivent à jamais. Naturellement les écrivains qui font de la critique rétrospective, qui restaurent des pastels à demi effacés, qui cherchent à rendre la vie à des figures éteintes, auraient dû se poser cette question dès les premières lignes ; cependant personne avant Balzac n'avait soulevé cette question neuve, profonde, émouvante, du ressort des académies; mais les académies ne préfèrent -elles pas d'honnêtes discussions monotones et soporifiques, et qui ne tracassent pas trop ies fronts chauves des employés, de ceux qui se délassent de leurs écritures et de leurs chiffres en publiant un mémoire doux et sucré, propre aux estomacs des académiciens.

Balzac ne va pas chercher les morts; il prend à parti Alfred de Musset, et lui dit .

o Vos nouvelles sont supérieures évidemment , comme procédé littéraire, au Lépreux de la cité d'Aoste, au petit roman de Benjamin Constant, Adolphe ; cependant

Adolphe vivra, et vos nouvelles n'auront qu'une courte durée. »

C'est ainsi que beaucoup de critiques, et des plus ingénieux, procéderaient sans s'inquiéter des pourquoi de l'auteur, condamné à mort, qui veut savoir le motif de sa condamnation.

« Le conte, ajoute Balzac, cette magnifique, cette puissante forme de la pensée humaine et qui va si loin , témoin Peau d'Ane, Barbe-Bleue, la Comédienne amoureuse, porte avec lui quelque secret quand il a conquis la vie refusée à tant d'œuvres. »

« Ceux qui sont doués de talents rares, comme l'est M. de Musset, doivent étudier les causes de ces phénomènes de l'esprit humain, afin d'en augmenter la divine nomenclature. »

« En littérature, il ne s'agit pas d'amuser ni de plaire, il faut attacher un sens quelconque à la plaisanterie. »

Je détache, sans en suivre l'ordre, chacune de ces phrases, grosses d'enseignements.

« Je mets, comme faire, comme esprit, comme grâce, Frédéric et Bernerette bien au-dessus du Lépreux de la cité d'Aoste, avec lequel il n'a d'ailleurs aucune ressemblance, je ne les compare que comme volume et quintessence ; mais le livre de M. de Maistre est éclairé par une lueur éternelle. La vie lui vient de cette lueur, de ce sens intime et profond que je vois avec douleur manquer dans beaucoup d'ouvrages modernes, où se rencontrent toutes les conditions des chefs-d'œuvre avoués, sans qu'ils soient des chefs-d'œuvre.

» Les hommes auxquels nous devons ces poèmes ont toujours étudié l'état de l'atmosphère des connaissances

humaines. Ils ont pour ainsi dire regardé en l'air, tàté le pouls à leur époque, senti sa maladie, observé sa physionomie, étudié ses humeurs; leur livre ou leur personnage a été le brillant et sonore appel auquel ont répondu, dans un temps donné, les idées contemporaines, les fantaisies en germe, les passions inédites. Pour employer un mot plaisant, le besoin de leur livre se faisait généralement sentir ; il était invisiblement et tacitement demandé. Le génie entend les sympathies muettes et les devine. »

Dp tels préceptes n'ont pas été assez lus, assez médités par ceux auxquels il s'adressent ; mais aujourd'hui que l'illustre romancier est mort, que de fausses admirations s'empressent autour de son nom et de son œuvre, aujourd'hui que la popularité semble s'attacher à tout ce qui est sorti de sa plume, il serait important de trouver réunis en un volume tous les fragments de critique écrits à diverses époques , qui formeraient une sorte de Code littéraire du dix-neuvième siècle.

Page 1