BALZAC POETE
La Comédie humaine, pour tout esprit consciencieux, est une lecture vertigineuse , et peut terrasser des hommes qui ne se sentiraient pas cloués d'un courage et d'une volonté à toute épreuve. Indépendamment du génie de l'auteur, la masse immense de lectures, d'études et d'observations qui en forment la base ont dû arrêter plus d'un jeune homme qui voulait se lancer dans la littérature. Que de nuits, que de jours Balzac a passés à ratisser cette œuvre, qu'il ne trouvait jamais satisfaisante ! Quelle puissance de regard et de méditation ! Quand la Comédie humaine n'aurait que ce seul intérêt, il faudrait encore l'admirer à cause de son prodigieux échafaudage.
On sait que Balzac composa au collège un Traité de la volonté, qui fut brûlé ou saisi par un de ses professeurs ; mais ce Traité de la volonté n'est pas perdu. N'est-il pas
tout entier dans la Comédie humaine ? A chaque page, à chaque ligne, à chaque mot n'en retrouve-t-on pas les traces? Quand j'eus pour mission de mettre en ordre les Œuvres diverses et les papiers de jeunesse de l'auteur, ce fut alors que le Traité de la volonté se montra entouré de ses rayons brillants et m'empêcha de travailler pendant plusieurs mois.
Je retrouvais des poésies, des romans commencés, des projets de critiques, des notes de livres à lire; je feuilletais des collections de vieux journaux inconnus, de Revues éteintes, dans lesquels Balzac avait passé, sans y laisser trace de sa griffe. C'était alors un esprit commun, vulgaire, s'associant à des esprits plus vulgaires encore que le sien, et ne rêvant qu'à dépenser des flots d'encre et d'écriture. Les enfants des saltimbanques, dont on ploie les membres au sortir du berceau, ne sont point condamnés à une gymnastique plus terrible que celle que Balzac s'imposa pour arriver à rompre sa plume et à en faire cet instrument merveilleux qui, plus tard, put rendre toutes ses pensées.
Ces papiers de jeunesse me faisaient penser à un plongeur à qui on dit : « Il y a un trésor au fond de la mer ; cherche, et tu trouveras, o Pendant dix ans, le hardi plongeur se lance dans la mer, tous les jours, l'hiver et l'été; il revient sans avoir trouvé. Il a couru des dangers, il connaît les périls qu'il court, il ne voit pas le trésor, et il plonge toujours. A force d'explorations, il distingue cependant un gros navire échoué, et il en rapporte quelques curiosités. Tous les matins il y retourne, au risque de ses jours, et ne revient jamais sans quelque précieuse découverte... Enfin, il a entrevu le trésor. Petit
à petit il en détache des échantillons précieux qui suffiraient à le rendre l'homme le plus riche de la terre ; mais l'ambition le gagne : il veut le trésor. Il plonge encore une fois, reparaît au-dessus de l'eau, montrant son précieux butin; tout à coup les forces l'abandonnent : il disparait et ne revient plus.
Tel fut Balzac, qui toute sa vie plongea, et finit par être victime de son audace et de sa volonté.
Quoique sa vie fût extraordinairement troublée par la fortune, par des voyages, par des déménagements perpétuels, Balzac avait conservé plusieurs cartons pleins de papiers de jeunesse, feuillets de peu d'intérêt, qu'il n'avait jamais relus, et qu'il gardait certainement sans se douter de ce qu'ils contenaient. Ce sont de ces papiers barbouillés que tout écrivain brûle à chaque changement de domicile, afin de ne pas grossir inutilement ses cartons. Il n'y entrait ni correspondances, ni plans pour l'avenir, ni journal destiné à servir à de futurs mémoires; c'étaient de simples feuillets, composés évidemment soit au collège, soit chez l'avoué, pendant la sortie du maîtreclerc.
Qui le croirait? Balzac fut d'abord préoccupé de poésie I Il rêvait de grands poëmes dans le genre badin du dixhuitième siècle. Le futur auteur des Contes drolatiques passait son temps à rimer dans l'étude de maître Guyonnet de Merville , qui aura eu l'honneur d'avoir pour clercs deux physionomies bien tranchées : Honoré de Balzac et M. Scribe.
J'ai copié le début de ces poè'mes, dont Balzac remit au net lui-même quelques strophes, et qu'il abandonna, après avoir remanié ces poésies autant de fois qu'il le fit
plus tard pour sa prose, d'un enfantement si laborieux. Il existe cinq strophes du Livre de Job, conçues d'une manière peu biblique, qu'il est bon de citer :