‹ Grandes figures d'hier et d'aujourd'huiChapitre 5 sur 16 · LIVRE DE JOB · texte numérisé non relu

LIVRE DE JOB

En la terre de Hus, vivait un très-saint homme, De la diphthongue Job l'Ecriture le nomme. Il s'écartait du mal par crainte du Seigneur Et n'allait point au vice, étant simple de cœur.

Partant il eut bientôt une grande famille ; Trois fois madame Job accoucha d'une fille, Mais Job y prenant garde eut après sept garçons.

Trois fois mille chameaux et sept mille moutons Paissaient avec des bœufs, dont le millier indique Que Job avait encore un nombreux domestique, Dont par deux 7nots la Bible évite le détail, Donnant, comme toujours, préséance au bétail. Veuves de leurs époux, plus de cinq cents ânesses Par leur lait pectoral augmentaient ses richesses, Ou le rendaient dispos pour peu qu'il en eût bu.

Tel est des biens de Job le fidèle inventaire,

Que l'Esprit Saint a fait aussi bien qu'un notaire.

Si, par un grand malheur, l'Ecriture a perdu La carte du village où ce monde a vécu, Toujours est-il que Job fut grand propriétaire, Admis dans les congrès chez Us Orientaux, Et de son double vote étant les libéraux.

Aussi, tous ses enfants, plongés dans la liesse, L'un chez l'autre invités et couronnés de fleurs, En fêtes, en festins, consumaient leur jeunesse, Et, pour plus grand plaisir, à leurs trois jeunes sœurs Envoyaient les landaus qui roulaient en Judée;] De leurs petits soupers V ivresse était guidée Par ces tendres beautés qui buvaient des liqueurs, Et d'entremets friands savouraient les douceurs.

Quand le cercle trop court de ces belles journées

Séparait par sa fin leurs troupes étonnées,

Soudain de ces repas Job craignant les effets,

Pour les purifier détachait ses valets ;

Et du lit conjugal se levant des l'aurore,

Au nom de ses enfants, qui sommeillaient encore,

D'un pieux holocauste il présentait l'encens;

Car du sieur Aza'is Job ayant tout le sens,

Des compensations connaissait le système,

Et voici comme au texte il se parle à lui-même :

Ici Balzac s'interrompt tout à coup ; le bonhomme Job l'ennuie sans doute, et il est tenté par les merveilleuses aventures de Robert-le-Diable, dont il esquisse seulement deux chants.

Au temps que l'on vivait dans une foi profonde, En pleine Normandie, un enfant vint au monde; Rouen fut son berceau, Robert était son nom; Mais comme les Normands l'appelèrent le Diable, Si faut-il, avant tout, en dire la raison, Ce nom-là, mes enfants, étant épouvantable! Alors en la contrée un prince très-affable Régnait avec honneur en craignant Dieu beaucoup ; Rendant justice à tous, aimant la chasse au loup. Et de ce grand Hubert les anciennes chroniques Ont si bien célébré les vertus catholiques, Qu'un poème aujourd'hui ne dirait rien du tout, Quand même on le ferait de stances romantiques.

Vers les bords enchanteurs où les murs de Vernon Sont baignés par les eaux de la nymphe de Seine, Hubert, au jour natal où la Vierge sans peine Offrit au monde un Dieu conçu sans trahison, Tint sa cour plénière, et le moindre baron Vint parler politique en buvant du surène. C'était au bon vieux temps des Etats généraux. Les barons en festins y mangeaient les impôts. Aucun ne sachant lire, ils n'avaient pas la peine, D'écrire en bas-normand de longs procès-verbaux, Pour les relire encore en séance prochaine, Et sans flatter les serfs d'une espérance vaine. Ils promulguaient leur joie en se riant des maux.

Il y a de l'esprit, de la jeunesse et de la bonne humeur dans ces vers légers; mais Balzac comprit sans doute que là n'était pas sa vocation, et il aborde le roman, le drame, l'article de journal, les travaux historiques, dont voici un catalogue exact tiré de ses cartons.

1° — Fragment de plan de drame. Personnages : Conrad, Medora, Julien, Mohammed, Gulnare, Corsaires, Turcs. (Six pages).

La première et la deuxième scène sont seulement exposées : « Scène première. Tous les corsaires sont sur la scène, ils attendent Conrad. La tempête devient furieuse. Ils arment leurs barques et vont au devant de Conrad. On voit Medora au fanal. Scène deuxième. Medora descend de sa tour ; elle expose son amour, elle attend, etc. »

Peut-être était-ce un mimodrame !

2° — Catalogue de livres et de mémoires particuliers qui peuvent servir à la biographie du cardinal de Richelieu, de Marie de Médicis et de Louis XIII. C'étaient des livres soit à lire à la Bibliothèque, soit à acheter, soit à louer.

3° — Sténie ou les Erreurs philosophiques. Deux volumes manuscrits. In-J2.

Roman par lettres. Sur la signature, chargée d'essais de signatures Balzac, est la date de 1820. Il y a aussi un petit profil à la plume, dessiné évidemment par Balzac, en manière de cul-de-lampe.

40 — Falthurne, manuscrit de l'abbé Savonati, traduit de l'italien par M. Matricante, instituteur primaire.

Par les notes et plans de chapitres qui se trouvent en feuilles détachées à la suite du premier volume manuscrit, on devine que l'abbé Savonati et l'instituteur Matricante sont Balzac lui-même.

5° — Quatre feuillets de l'Enfant maudit. De ces quatre feuillets, trois sont la répétition changée, revue, du premier chapitre.

6° — Fragments d'un livre sur l'idolâtrie, le théisme et la religion naturelle.

Il y a quelques feuillets et un commencement de table des matières : « Premier livre. De l'homme, son âme, etc. Deuxième livre. De l'univers. Troisième livre. De Dieu. Quatrième livre. Des religions, n

On lit sur un feuillet : « Le but de l'ouvrage est de prouver que la religion naturelle a toujours existé ; que la morale ne dépend pas de la religion ; que le culte a toujours été de l'homme ; qu'on doit s'en tenir à la religion naturelle ; de démontrer l'absurdité de tous les cultes, d'en faire voir les ressorts, et que, malgré leurs différences, ils se ressemblent tous ; que la révélation n'a jamais eu lieu ; que nous ne connaissons pas notre but sur la terre, mais... »

7° — Les Deux amis, conte satirique ; trente-cinq feuillets sans suite.

8° — La Journée d'un homme de lettres; feuillets sans intérêt.

Le célèbre homme de lettres s'appelle M. Syllabus. Portrait dans le goût des portraits de la Restauration.

9° — Des niais. Un feuillet.

« Pensées à développer ainsi : « Aujourd'hui les niais ne sont pas ces hommes aux regards morts et sans idées, ces imbéciles à froid ou ces gens à vues courtes et étroites

cont les manières et le langage » (Ici Balzac laisse du

blanc pour terminer sa pensée plus tard.)

« Un niais est un homme qui ne manque pas de

moyens et d'une certaine distinction. Il peut avoir l'usage du monde et paraître au premier abord un homme d'esprit ; ce n'est qu'après de longues observations qu'on le connaît.

» Cette classe de la société est certes la plus respectée et celle qui impose le plus de considération. L'on ne travaille que pour elle (ici une rature) obtenir son assentiment.

» Que de fois un homme à talent jette le Constitutionnel en le trouvant lourd, diffus. — Il ne l'était pas. — Il était adroit, fin, plein d'esprit. C'est le journal qui possède le mieux la statistique de l'esprit des niais de France.

» L'Histoire de Paris de Dulaure, les résumés sont toutes entreprises qui les charment. Elles sont faites pour eux, et l'on voit qu'on ne les suppose pas sans esprit et sans instruction.

n Que de science dans la jeunesse d'aujourd'hui ! dira un niais en voyant tant d'ouvrages, etc. »

40° — Notice sur la réserve des ascendants. Quatre feuillets, écrits sans doute à l'étude de Me de Merville.

-M0 — Lettres sur Paris, Lettres sur la littérature, Police générale de l'empire littéraire; quatre pages en deux feuillets plies ; sans intérêt. Cependant il faut peutêtre citer l'idée bouffonne d'un être supérieur qui « se fait représenter les bouteilles qui contiennent le bon sens de chaque homme de lettres, » pour les analyser.

\2° — Petits carrés de papier : notes sur le Bon sens du curé Meslier.

Dans le principe, peut-être à l'âge de vingt ans, M. de Balzac griffonne encore la couverture de ses cahiers

comme un écolier de septième. On y voit : des plans de maisons, des bons-hommes, des chiffres, son prénom Honoré souvent signé; son nom Balzac entouré de capricieuses signatures, lisibles, illisibles, en entier, en abrégé; le nom de Sommerville; le pseudonyme de Lord R'hoone; des figures de géométrie, etc., etc.

(Ceci serait très-curieux à faire graver en fac-similé, comme on l'a fait en Allemagne pour les œuvres d'Hoffmann.)

■13° — Une page d'essais mnémotechniques.

•14° — Plusieurs feuillets gr. in-8° : Notice historique sur les Vaudois.

15° — Saint-Louis, poëme.

Il suffit de citer quelques vers de ce poëme, fils de la Pucelle de Voltaire et des poëmes satiriques de la Restauration :

Je chante de Louis la pieuse infortune,

Et sa croisade sainte et ses exploits guerriers.

On pourrait croire d'après ce début que c'est un poëme sérieux: il n'en est rien :

Louis est un grand saint. Bourbons, je suis bavard.

De ce patron dévoilant la faiblesse,

Ses vertus, ses revers et ses tendres amours,

Sans respect pour vos lys, souffrez que je m'adresse

Au Français enchaîné, qui, soumis pour toujours,

Peut bien siffler ses rois : ils sont à lui, je pense.

Plus loin le poète libéral semble craindre les procès de Paul-Louis Courier et de Béranger :

J'entends crier Bellart, entrouvrir ses prisons, Et dire en son discours qu'en vers nous conspirons.

46° — Autres essais de vers dans le même goût.

D'après ces échantillons de poésie satirique, il est permis d'affirmer que si Balzac avait tourné sa volonté vers la poésie, il aurait été un des grands poètes de l'époque ; il eût peut-être marché côte à côte avec Victor Hugo, avec M. de Lamartine, avec Alfred de Musset. Ses premiers romans, le Vicaire des Ardennes, etc., sont plus faibles, relativement à ses derniers chefs-d'œuvre, que les fragments de poèmes satiriques cités plus haut. Balzac ne le voulut pas; il comprit, tout jeune, quelle supériorité offre la prose sur la poésie, quand elle est maniée par un grand génie, et il renonça dès lors aux rimes.

Page 1