‹ Grandes figures d'hier et d'aujourd'huiChapitre 6 sur 16 · BALZAC IMPRIMEUR · texte numérisé non relu

BALZAC IMPRIMEUR

Les rêves d'imprimerie de Balzac ne furent pas longs. Le Journal de la librairie du 42 août 4 826 contient sa nomination en remplacement de M. Laurent aine, démissionnaire. Le même journal, à la date du 1er août 4 827, annonce la formation d'une société de douze années, entre Balzac et Barbier, pour une fonderie de caractères d'imprimerie.

Douze années ! Il suffit de treize mois pour charger Balzac de dettes qui devaient perpétuellement retomber sur sa tête. Mais qui sait? nous n'aurions peut-être pas David Séchard sans la catastrophe financière de la fonderie de caractères, qui, le 26 septembre 4828, fut entièrement gérée par Barbier, en remplacement de Balzac, démissionnaire.

Comme imprimeur, Balzac ne semble pas avoir de vues particulières, car il a imprimé quelques œuvres

des anciens et des modernes, sans idée suivie; mais il imprimait ce qui arrivait au bureau, et l'imprimerie était mal achalandée. Il a attaché, comme imprimeur, son nom aux suites des œuvres de Ducis, aux OEuvres de Lesage, in-32, à la troisième édition des Mémoires de madame Roland, aux OEuvres choisies de Volney, in-32, aux Proverbes romantiques de Romieu, édités par le libraire Ladvocat. Le Cinq-Mars de M. de Vigny, arrivé à sa troisième édition, est sorti de l'imprimerie de la rue des Marais-Saint-Germain, ainsi que le deuxième volume des Mélanges historiques et littéraires de M. Villemain. Quelques romans de Zschokke, de Mathurin, quelques brochures politiques pour les Galeries de bois, des mémoires d'avocats, etc., forment, pendant ces trois mois, le plus clair des ouvrages de ville sortis des presses Balzac et Barbier; mais il est bon de citer trois petits livres auxquels Balzac donna, dit-on, un coup de plume.

4° Petit dictionnaire critique et anecdotique des enseignes de Paris, par un batteur de pavés; in-32, 4826. Chez les marchands de nouveautés.

2° L'Art de mettre sa cravate de toutes les manières connues et usitées, enseigné et démontré en seize leçons, précédé de l'histoire complète de la cravate depuis son origine jusqu'à ce jour, de considérations sur l'usage des cols, de la cravate noire et de l'emploi des foulards, par le baron Emile de l'Empesé, ouvrage indispensable à tous nos fashionables, orné de trente-deux figures explicatives et du portrait de l'auteur, 4827. Plusieurs éditions.

3° L'Art de ne pas payer ses dettes, ou de satisfaire ses créanciers sans débourser un sou, enseigné en dix leçons, suivi du Manuel du droit commercial à l'usage des sens

ruinés, par feu mon oncle, professeur émérite, précédé d'une notice biographique sur l'auteur et orné de son portrait, le tout publié par son neveu, auteur de l'Art de mettre sa cravate, 4 827. Plusieurs éditions.

Dutacq, qui vient de mourir, soutenait que Balzac avait travaillé à ces trois livres, et, si on l'eût poussé un peu, il aurait juré qu'ils étaient tout entiers de la main de Balzac. Dutacq est un singulier type qu'il est nécessaire d'esquisser. Si Balzac fut le Louis XI de la littérature, Dutacq fut son Olivier Ledain, son bras gauche, son homme de peine, son serviteur dévoué. Balzac écrivait, Dutacq vendait. Jamais deux hommes ne furent mieux faits pour se comprendre, tous deux rêvant des millions, des entreprises de librairie, des montagnes de papier noirci à couvrir toute l'Europe.

Dutacq avait le même génie des affaires que Balzac, un génie un peu trouble, qui l'a mis à la tête de journaux considérables, de revues, de théâtres, dont il est sorti sans un sou vaillant. Dutacq n'a pas peu contribué à la réputation de finaud de Balzac, qu'il poussa dans la voie des projets. L'illustre Tourangeau avait trouvé pour compère un ancien clerc d'huissier normand, fort versé en chicane, tous deux sanguins, aimant à rire, et se donnant le dandysme de la rouerie en affaires, dont ils étaient les premières victimes.

Un soir que ces deux grands brasseurs d'affaires devisaient en tisonnant :

— Il n'y a pourtant que moi que vous n'ayez pas enfoncé en librairie, dit Dutacq avec un gros rire de satisfaction (\).

(i) Balzac avait la réputation d'avoir ruiné tous ses éditeurs, et c'était lui qui

— Ah ! vous croyez, mon maître !

Là-dessus, en riant bruyamment, Balzac se lève, ouvre un carton, en rapporte un livre, les Petites misères de la vie conjugale,h ce que je crois, et prouve à Dutacq qu'il peut glisser à travers les mailles d'un traité très-serré en apparence. ZVos deux hommes rient à ventre déboutonné, et Dutacq se retire, plein d'admiration. Luimême aimait à raconter cette anecdote, par laquelle il voulait prouver sans doute qu'étant très-ferré en matière de traités, il fallait que Balzac fût un aigle en affaires pour avoir pu découvrir le vice d'un acte si savamment combiné.

Ces joyeusetés ont fait beaucoup de tort dans Paris à Balzac, qui se plaisait à les grossir, sans se douter du fatal usage qu'en feraient de prétendus puritains. Les lettres publiées par sa sœur montrent au contraire quel cœur honnête et quelle grande âme fut ce travailleur obstiné; mais il ne se souciait guère des propos de ses confrères désœuvrés. Il avait conquis l'admiration de Dutacq, le grand faiseur, qui a peut-être posé naïvement pour quelques traits de Mer cadet.

Pour moi j'ai toujours tenu Dutacq pour un fort honnête homme, et j'admirai son enthousiasme de créateur, qui l'avait poussé à faire relier en un volume les fragments découpés du fameux journal le Soleil, dont les

quelquefois se trouvait la partie lésée. Il a racheté au prix coûtant toutes ses oeuvres publiées par le libraire Charpentier, quand il s'est agi Je publier la Comédie humaine, et il n'a rien touché des milliers d'exemplaires vendus au début de la précédente collection. Et le fait suivant conté par un des gérants de l'Union qui avait commencé la publication, en feuilletons, du Député d'Arcis, assez faible roman du reste? I.e journal comptait beaucoup sur l'œuvre ; tout à coup on s'aperçoit avec terreur qu'il n'est pas dans la ligne politique du journal. De concert avec l'auteur, la publication est suspendue après quelques feuilletons, et Balzac rend tout entière la somme qu'il avait touchée.

rayons devaient illuminer la Fiance, et qui resta toujours éclipsé sous les nuages amoncelés par des actionnaires malencontreux.

Le Soleil relié ne marchait du reste qu'après les œuvres nombreuses de Balzac, qui, à elles seules, formaient une nombreuse bibliothèque. Dutacq avait tout rassemblé : les diverses éditions, les contrefaçons, les traductions, les critiques publiées sur l'auteur de la Comédie humaine. Il en aurait certainement dressé une bibliographie curieuse, que la mort seule a pu retarder; mais cette religion tourna peut-être à la manie. Dutacq avait fini par croire que beaucoup d'ouvrages anonymes de la Restauration étaient de Balzac.

Cette croyance était basée sur des œuvres singulières, telles qu'un petit livre sur les Jésuites, un Code des honnêtes gens, certains chapitres des Mémoires de Vidocq, dans lesquels il est difficile de retrouver l'homme au souffle puissant qui enfanta plus tard tout un monde. Divers écrivains consultés par Dutacq sur la part que Balzac avait prise à ces travaux, l'entretenaient dans ces idées singulières, car dans sa jeunesse le futur romancier avait travaillé en société de beaucoup d'hommes inconnus aujourd'hui : M. Saint-Alme, M. Auge, M. Marco Saint-Hilaire , M. Baisson et autres. Balzac avait soif d'écrire sur n'importe quel sujet, avec n'importe qui. Se sentant fort, vigoureux, et comme noué, il écrivait sans cesse, de même qu'on fait marcher les enfants lourds pour leur donner de l'agilité. Aussi, sur l'affirmation de quelques hommes qui avaient connu Balzac jeune, Dutacq n'hésitait pas à lui attribuer Y Art de mettre sa cravate, et bien d'autres livres de la même nature, sortis de ses presses.

Il donnait pour preuve que Balzac, grâce à sa position d'imprimeur, avait réussi à introduire une ode et une autre pièce de vers dans les Annales romantiques, recueil de morceaux choisis de littérature moderne (in-48, 4827-1828) ; mais ces rimes assez faibles sont signées. Le Dictionnaire des enseignes de Paris, l'Art de mettre sa cravate de toutes les manières, ne le sont pas; eùt-il été prouvé que ces livres fussent de Balzac, je ne voyais pas d'utilité à les faire entrer dans des OEuvres diverses. — A la bonne heure, lui disais-je, la notice sur La Fontaine, qui se trouve en tête d'une édition des œuvres complètes du fabuliste (I).

C'est cette année (ieT juin -1826) que Balzac était nommé imprimeur. Sans doute l'état dans lequel il trouva l'imprimerie Laurent, unsi que le matériel, ne lui parurent pas convenables pour imprimer les œuvres de La Fontaine, dont il voulait faire un chef-d'œuvre typographique, car il confia le soin de l'imprimer à l'imprimeur Piignoux. c Aussi, dit Balzac dans sa préface, avons-nous cru élever le seul monument digne de La Fontaine, en publiant ses œuvres complètes, ornées de tout le luxe de la typographie, contenues dans un volume facile à transporter et d'un prix qui les rend accessibles à toutes les fortunes, malgré la beauté des vignettes et du papier. »

Quant à la beauté des vignettes, le Dévéria est bien coupable qui les a dessinées, car le graveur Thompson, homme de talent, fut tué par le dessinateur, au rebours

(\) OEuvres complètes de La Fontaine, ornées de 30 vignettes dessinées par Dévéria et gravées par Thompson. Paris, A. Sautelet et C, place de la Bourse, I vol. in-8», J826- Imprimerie de Rignoux, rue des Francs-Bourgeois-Saint- Michel. Au verso du premier titre, on lit : « H. Balzac, éditeur-propriétaire, rua des Marais-Saint-Germain, u° 17. »

de ce qui arrive ordinairement. Les vignettes sont gravées sur bois; c'était alors la renaissance de cet art en France.

A cette époque Balzac enfantait volumes sur volumes; il semblait défier les Quérard de l'avenir en changeant de pseudonyme à chaque roman. Si ses premiers livres sont médiocres, remplis d'événements invraisemblables, l'auteur ne s'en dissimulait pas la faiblesse. Balzac me l'a dit en 1848 : dans chacun de ses romans il poursuivait des études spéciales. 11 apprenait dans l'un à grouper ses personnages, dans l'autre à les peindre, dans celui-ci à les faire agir, dans celui-là à les faire parler ; mais il n'avait .'pas encore trouvé son style, qui cependant commence à poindre lorsqu'il s'agit de La Fontaine, qu'il imprima par admiration. Alors le jeune Tourangeau s'était créé des sources fécondes d'études dans Babelais, Montaigne, La Fontaine et Sterne. Je crois utile de citer la conclusion de cette notice peu connue :

« Il faut être poète soi-même, dit Balzac, ou avoir l'âme grande, noble, élevée, pour sentir le charme de cette vie exempte des tourments imposés par la jalousie, l'approche de la gloire ou les enfantements de la pensée. La Fontaine est le seul qui n'ait point expié le don de son génie par le malheur. Mais aussi sut-il cultiver la Muse pour la Muse elle-même, et, loin d'escompter avidement ses inspirations en applaudissements fugitifs, en richesses, en honneurs, il se crut assez payé par les délices de l'inspiration, et il en trouva l'extase trop voluptueuse pour la quitter et se jeter dans les embarras de la vie; il abusa même de cette précieuse faculté que la nature accorde aux poètes d'échapper à tout ce que le

Si BALZAC

monde offre de hideux, et de monter vers un monde céleste et pur. La Fontaine s'était créé un factice univers, comme une jeune imagination se crée une maîtresse, et il abandonnait rarement les êtres fantastiques dont il était entouré. »

La conclusion de cette notice montre le penseur, qui déjà s'agite dans son emmaillottement et fait tressaillir de joie une mère pour qui les premier gestes de l'enfant sont le plus sublime des spectacles.

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