BALZAC JOURNALISTE
Deux pages de catalogue ne suffiraient pas à donner le titre des nombreux journaux et revues auxquels Balzac fut attaché dans sa jeunesse. Ce sera là certainement la besogne la plus difficile pour les bibliographes, car Dutacq, qui y consacrait une partie de sa vie depuis six ans, ne reculant devant aucuns frais, avait fini par croire à l'impossibilité de compléter sa collection. Balzac écrivait sur tout : politique, philosophie, physiologie, sciences, arts, littérature; la plupart du temps il ne signait pas ou se cachait sous des pseudonymes. Dans sa jeunesse, il fit énormément de critique pour apprendre à disséquer une œuvre et à s'en rendre compte ; il fonda, avec If. de Girardin et d'autres, une feuille intitulée le Feuilleton littéraire ou Feuilleton des journaux politiques, dont le but était de servir de supplément littéraire aux gazettes exclusivement politiques. Dans ce feuilleton,
tiré à part, trois ou quatre rédacteurs analysaient tous les livres nouveaux. L'idée ne réussit pas et fut étouffée après cinq ou six semaines. On dit que M. de Balzac s'y fit remarquer par de bons articles de critique sur la librairie et les productions nouvelles. Ces numéros de j\ 'mal sont devenus introuvables. La Bibliothèque impériale ne les a pas collectionnés; M. Didot, l'imprimeur, ne pouvait les retrouver; il n'en existait pas de traces dans les nombreux dossiers laissés par Balzac ; M. de Girardin lui-même, Lomme d'ordre, ne les avait pas en sa posse- 'on. Dutacq remuait tout Paris pour se procurer quelques éclaircissements sur le Feuilleton littéraire; j'étais entre dans sa manie, et je demandais à chacun des renseignements sur le journal introuvable. Dutacq m'a écrit plus de dix lettres où, dans un post-scriptum mélancolique, il déclare que ce journal n'a pas existé, et qu'il est victime de souvenirs inexacts. Dutacq avait fini par renoncer à la possession du précieux Feuilleton littéraire; ce qu'il demandait d'abord, c'était la preuve de son existenc II fondait encore quelque espoir sur les fouillis de la Bibliothèque impériale, et il avait promis à un des emplo}és inférieurs un exemplaire complet de la Comédie humaine- s'il parveuait à découvrir ces feuillets si rares. Je crois qu'on eût dit à Dutacq : — D existe à Chandernagor un homme qui possède le Feuilleton littéraire, — que Dutacq, peu voyagea; de sa nature, eût abandonné sa famille ?tses intérêts pour courir après les quelques numéros du journal insaisissable. La bibliographie fait naître de e-> passions violentes. Un matin, je reçois un mot de Dutacq : « Je tiens le Feuilleton littéraire, venez. » J'accours aux bureaux du Pays, dont Dutacq était l'admi-
nistrateur; il donnait audience à diverses personnes, à des employés du journal, à des marchands de papier. Quand il m'aperçoit, il congédie tout son monde ; alors, avec un enthousiasme que je ne saurais rendre (je crus que Dutacq allait m'emhrasseij, il me prend le hras.
— Tous avez le journal? lui dis-je.
— Ah ! mon cher, quelle trouvaille !
— Où est-il, ce journal?
— Le coup de fusil dont fut tué Paul-Louis Courier, dit gravement Dutacq, était chargé de chevrotines.
Je regardai fixement Dutacq, ne le trouvant pas dans son bon sens ordinaire. Lui, se frottait les mains, riait de son gros rire.
— Et la bourre, trouvée sur les lieux, était faite avec un numéro du journal de Balzac.
— Bah!
— Oui, le Feuilleton littéraire.
Alors Dutacq se lance dans ses rêveries. Peut-être le parquet avait-il conservé cette précieuse bourre 1 on aurait donc une preuve de la publication de Balzac. L'affaire en resta là; mes travaux ne me permettant plus de passer un temps précieux à la recherche des œuvres diverses, je ne voyais Dutacq que de loin en loin, et je ne sais s'il retrouva enfin le fameux journal.
On ne peut s'imaginer quelles difficultés offrait la découverte de ces articles semés partout, leur authenticité (à savoir s'ils sortaient de la plume de Balzac), et leur classement dans les œuvres diverses. Ainsi, le premier volume de la Caricature, journal fondé et dirigé par M. Philippon en -1831, est rédigé tout entier par Balzac, sous les pseudonymes divers d'Alex, de B.,
d'Henri B. , de Morisseau et à' Alfred Coudreux. Là, Balzac fit l'apprentissage du petit journalisme, qu'il mit plusieurs fois en scène avec complaisance et qui lui servit à railler si spirituellement ses ennemis littéraires dans la Monographie de la presse parisienne. La partie littéraire n'était pas la plus importante ; de même qu'au Charitari, la force du journal reposait sur les caricaturistes. Decamps, Henri Monnier, Grandville et Pbilippon y faisaient, par le crayon, une guerre formidable au gouvernement de Louis-Philippe. Balzac remplissait le journal de facéties politiques, qui ne brillent pas toujours par la distinction; quand la copie manquait, il y jetait des fragments de romans, de nouvelles, des morceaux de description que j'ai été fort étonné de retrouver là. La nouvelle Jésus -Christ en Flandre s'y trouve à son premier état, car Balzac travaillait un peu comme Rembrandt: il livrait au public, à cette époque, des premiers jets, de même que Rembrandt publiait des eauxfortes inachevées.
La Caricature du 43 octobre 1831 renferme l'annonce suivante :
« INos lecteurs retrouveront dans les douze contes que publie M. de Balzac, qui forment le 3e vol. de la 2e édition de la Peau de chagrin, le Dialogue des morts, qui parut dans l'un des premiers numéros de la Caricature, et dont la piquante originalité révélait assez cette vraie modestie du talent, qui consiste à se cacher sous l'anonyme. »
Mais, de tous les articles publiés par Balzac, je ne trouve guère de possibles à réimprimer aujourd'hui qu'une Vue du grand monde (tom. -1er), Y Opium (t. 4*r,
p. ■H), les Horloges vivantes (p. 70 et 7-1), le Provincial {p. 220), et surtout les Litanies romantiques qui sont un échantillon curieux à citer de Balzac journaliste.