‹ Grandes figures d'hier et d'aujourd'huiChapitre 8 sur 16 · LES LITANIES ROMANTIQUES · texte numérisé non relu

LES LITANIES ROMANTIQUES

M. S..., qui jouit en ce moment à Paris de la singulière célébrité qu'y donne une grande fortune, ne sachant par quelle spécialité se singulariser, s'est constitué le Mécène de la littérature. Tous les mardis, les hommes qui passent à Paris pour avoir des talents sont conviés à un dîner pour lequel son cuisinier tâche de se surpasser, et, depuis six heures jusqu'à minuit, les adeptes, les néophytes, les génies, les catéchumènes font tout à la fois du chyle et de l'esprit.

Malgré le bon accueil acquis aux poètes, aux romanciers et aux dramalistes qui se lèvent sur l'horizon littéraire, il n'y a qu'un petit nombre d'auteurs admis à connaître la pensée intime du patron.

M. S... est un homme de quarante ans environ, petit, maigre, à cheveux noirs, à sourcils épais, peau brune, les yeux enfoncés et bordés d'un grand cercle fauve légèrement ridé. Il parle peu ; mais ses remarques annoncent toujours une connaissance profonde de la littérature. Il devine l'idée-mère d'un chef-d'œuvre avec le talent d'un critique consommé. Il est difficile. Il sent la poésie en homme qui en est idolâtre ; et comme il se pique de savoir découvrir les beautés des œuvres dédaignées par le public, pour obtenir son suffrage, le plus beau titre d'un auteur est sa chute. Mais le sens délicat dont est doué M. S... devient, à entendre ses familiers, la source d'un malheur perpétuel ; car la poésie qu'il rêve, il ne la trouve nulle part complète, grande, forte, que dans ses propres conceptions. Parlez-lui du Mangeur d'opium, des Contes d'Espagne, de Melmoth's, de Smarra, du Giaour, du Rêve

de Jean-Paul, de la Ronde du Salbat, etc.... oh ! alors, il s'émeut, il s'anime, et trouve, pour peindre ses idées, des expressions qui , saisissent, qui le font même, dit-on, reconnaître chef de la génération puissante aux mains de laquelle est confiée la gloire du xixe siècle.

Un de mes amis ayant répondu de moi corps pour corps, je fus introduit dans cette maison sacrée ; et, après y avoir dîné plusieurs fois, après y avoir lu quelques morceaux sur lesquels je comptais pour produire de l'effet, j'eus l'inappréciable avantage de plaire à M. S..., sûr d'être mis au rang de ceux à qui son àme se révèle. Cette amitié ne laisse pas que- d'être fort agréable, car notre généreux amphitryon secourt avec grâce les littérateurs dont les compositions obtiennent son approbation, et ne redemande jamais l'argent qu'il prête...

J'arrivai à un tel degré de faveur que M. S... ne me déguisa plus ses opinions. Quand je lui lus une nouvelle ode de M. Victor Hugo, il ma dit, en haussant les épaules :

— C'est encore trop clair, trop expliqué ! il ne laisse rien à deviner !

Si je lui déclamais une harmonie de M. de Lamartine :

— Beaux arcorùs ; C'est une lyre qui n'a qu'une corde... Ce poète no s rabâche l'avenir !... Mais il a parfois de beaux nuages !...

Toutes <xjs sentences annonçaient un esprit si dédaigneux, que je ne don* aïs pas qu'il ne fût en possession d'un grand secret de poésie...

— Chateaubriand? lui dis-je un soir, afin de voir si quelque chose était sacré pour lui.

Il fit une petite moue et me répondit :

— Tas une situation nouvelle!... c'est du style '...travail d'ébéniste !

— El M. Cousin?

— 0!i ! h au ! sublime ! prodigieux ! il y a des apocalypses dans cet homme-là !

Le soir où je lui lus mon célèbre conte fantastique intitulé la Peau de chagrin (1), il m'offrit de me l'acheter deux cent mille écus, à condition de le lui laisser imprimer à vingt exemplaires. J'y consentis. Il me remercia de cet acte de condescendance comme d'une faveur, et alors il acheva mon initiation en me proposant d'assister à une lecture qu'il devait faire, vers minuit, quand il n'y aurait plus dans le salon que ses amis intimes... J'acceptai.

Le jeune auteur auquel je devais mon entrée au logis vint à moi et me dit d'un air de mystère :

— De la prudence et imitez-nous !

Je n'avais pas besoin de cette recommandation. Je commençais à entrevoir que M. S... était dominé par quelque manie, et que ses amis le respectaient soit par compassion, soit par intérêt. Nous nous groupâmes sur des chaises, sur des divans, et tous dans l'attitude de lamentins , humant l'air frais sur le rivage. Nous ouvrîmes les oreilles en regardant le poète par excellence, qui, placé devant la cheminée, toussait en dépliant un papier... Il lut d'une voix lente et grave la pièce suivante, où, par des procédés typographiques, l'imprimeur a essayé de reproduire les points d'orgue, les soupirs et les œillades par lesquels M. S... se para, se frictionna, fragmenta les phrases de cette œuvre.

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