‹ Grandes figures historiquesChapitre 2 sur 6 · HARVARD COLLEGE LIBRARY · texte numérisé non relu

HARVARD COLLEGE LIBRARY

GRANDES

FIGURES

8 GRANDES FIGUREE HISTORIQL'ES.

souvent jusqu'à 25 millions par an au trésor); mais quand la victoire couronna les efforts des Étals, on put se demander ce que serait en réalité ce gouvernement que l'Europe était forcée de reconnaître. Les Provinces-Unies ne resteraient-elles qu'une ligue ou deviendraient-elles une nation? L'instinct de conservation, plus fort que les traités et les conventions écrites, devait pousser invinciblement vers l'unité politique un peuple dont le territoire avait été artificiellement découpé par l'histoire. Les Provinces-Unies vivaient bien en république, elles avaient secoué le joug d'un souverain étranger; mais elles n'avaient point de haine héréditaire pour la monarchie, et tout s'inclinait naturellement devant Maurice, issu de la branche la plus illustre de la maison de Nassau, prince national dont la grandeur s'identifiait avec celle de la Hollande et qui, à ce titre, avait le vrai caractère des fondateurs de dynasties. Son ambition, s'il en avait, ne pouvait profiter qu'à son pays; il était d assez grande race pour n'être séduit par les caresses ni du roi de France ni du roi d'Angleterre; sa vanité même était une force nationale. S'il ne devenait roi, il fallait que,

GUILLAUME D'OlîANOE. — JEAN DE BAUNEVELD.

SOUS un nom quelconque, il devînt le maître.

L'homme qui avait livré tant de combats, fait tant «te sièges, se contenterait-il, la paix venue, de donner des fêtes fastueuses comme un Spinola? Contemplez ses portraits^ voyez cette face énigmatiquc, cet œil d'acier, dur et implacable, cette bouche serrée, cette mâchoire puissante, ce front hautain; il affectait la simplicité, portait un costume sombre et ne laissait deviner son rang qu'au cordon de diamants néghgemment enroulé autour de so:i chapeau de feutre. Taciturne commo son père, il passait des heures aux échecs; la guerre était son vrai passe-temps, et les hivers lui semblaient toujours trop longs. 11 était prince et soldat; il avait son père à venger, son nom, sa nation, sa religion à défendre; eh contentant son ambition et ses bines, il pouvait croire qu'il ne travaillait que pour sa pairie. Ayant à choisir, pour remplir ses desseins, enlre le peuple, qui saluait en lui son hivo^y et de petites oligarchies marchandes qui voulaient défendre contre lui des privilèges municipaux et des prérogatives provinciales, il ne devait pas hésiter longtemps. Il se mit avec le peuple

contre la bourgeoisie ; il brisa tout ce qui pouvait menacer Tunité politique de la république naissante.

Un seul homme était assez grand pour lui faire obstacle : c'était Barneveld. Si Maurice était le général de la république, Barneveld en était le repré-psentant politique. Né en 1547 de la vieille et honorable fomille desOllenbarneveld, il avait été quelque temps soldat pendant les guerres de l'indépendance; mais son éloquence, son vaste savoir, le poussaient au gouvernement; nommé à vingt-neuf ans grand-pensionnaire de Rotterdam, il devint un des conseillers de Guillaume le Taciturne. Quand celui-ci périt, ce fut Barneveld qui fit nommer Maurice stalhouder de Hollande, bien que le fils do Guillaume n'eût encore que dix-huit ans. Lui-même en 1580 fut nommé avocat de Hollande : sous ce titre, il devint le premier ministre des Pays-Bas; il regardait Maurice comme son pupille, le fit nommer slatliouder dans les provinces de Gueldre, d'Utrecht, d'Overyssel ; à vingt-quatre ans, le prince était ^tathouder dans cinq des sept Provinces-Unies.

Barneveld avait, sauf en ce qui regarde l'armée, des pouvoirs presque indéfinis. Il était ministre

GUILLAUME D'ORANGE. — JEAN DE BAHNEYELD. t\

des affaires étrangères, et la collection de ses dépêches, consullées avec tant de fruit par M. Motley, est l'histoire de l'Europe pendant une longue période, écrite pour ainsi dire jour par jour. Vers la fin du règne d'Elisabeth, il alla à Londres pour négocier le départ des garnisons anglaises, Il eut avec la reine des entrevues orageuses. Elisabeth exigeait que les États payassent d'abord leur dette à l'Angleterre; elle menaçait sans cesse, si elle n'était payée, de faire sa paix avec l'Espagne. Bar* neveld réussit peu à peu à la ramener à d'autres sentiments. Il obtint une convention avantageuse, et quand il alla prendre congé, la reine lui dit ; € Je vous aiderai, quand vous seriez dans l'eau jusque-là », en montrant son menton. Barneveld releurna en Angleterre pour complimenter Jacques au nom des États, quand celui-ci monta sur le Irône; enfin il prit la part la plus active aux négociations qui amenèrent la trêve de douze ans. C'est à ce moment que s'ouvre le grand drame que raconte éloquemment M. Motley dans son livre : le duel entre Maurice et Barneveld. Au lendemain pour ainsi dire de la paix, l'antagonisme commence.

Louise de Coligny, la quatrième femme et la veuve de Guillaume h Taciturne, alla, à Tinsligaliôn de Maurice, demander secrètement à Bameveld si, dans Tintérèt des Provinces-Unies, il n'y aurait pas lieu de mettre la couronne sur la tête de son fils. Elle aimait Barneveld; celui-ci la vénérait profondément. 11 lui déclara que son dévouement à la maison d'Orange ne pouvait lui faire accepter cette pensée. Maurice avait des pouvoirs royaux, il était capitaine général et amiral général de cinq provinces. 11 avait hérité de toutes les prérogatives des anciens ducs de Bourgogne, de Charles V lui-même; on augmenterait tant qu'il voudrait ses pensions, on ajouterait à ses dignités; mais la Hollande sortait meurtrie des mains d'un roi, elle avait presque toujours été en rébellion contre ses anciens maîtres : il ne fallait point lui parler d'une nouvelle royauté. Louise de Coligny fut convaincue par ces arguments; elle raconta la conversation à Maurice, qui l'écouta froidement et sans rien répondre'. Barneveld avait à ce moment soixante-deux ans,

1. Voy3z les mémoires de Louis Aubéry, seig^nem* da Maurier, 1CS0. — Le père de raiit?ur de ces mémoires était ambassadeur ed Frîince à la Haye.

CUILLAUME D'ORANGK. — JEAN DE BARNKVELD. 13

Maurice n'en avait que quarante-deux : ce dernier avait passé vingt ans à faire la guerre, mais pendant trente ans le premier avait occupé le principat politique. Orateur, écrivain, diplomate, financier, U était à lui seul en Hollande plus que Sully, Yilleroy, Jeannin, n'étaient en France à côté d'Henri IV. A cette heure critique de l'histoire, le sort de la France comme celui de la Hollande était dans les mains de deux hommes; mais, tandis que l'ambilion et l'envie s'apprêtaient à séparer dans les Provinces-Unies le prince et le ministre, en France rien ne pouvait les diviser, car l'un élait le roi. C'est l'avantage des monarchies d'incliner les plus grands noms devant un homme qui représente la patrie. On a vu quelquefois dans les démocraties de beaux exemples d'union; Scvvard et Lincoln ont défendu ensemble l'Union américaine contre des

Klals rebelles, la constitution américaine est déjà assez ancienne pour tenir la place d'un roi. Quels prodiges n'eût pas accomplis l'union cordiale, généreuse, patriotique, de deux hommes tels que Maurice et Barnevel ! ! Malheureusement ils ne Irouvaieit rien au-dessus deux, ni une dynastie.

ni (le vieilles institutions. La forme du gouvernement était trop élémentaire : les municipalités, qui se recrutaient dans l'oligarchie marchande, envoyaient leurs délégués aux assemblées provinciales; les sept assemblées provinciales nommaient des députés aux étals généraux. Les droits des états provinciaux, des états généraux, n'étaient définis par aucune loi. Si Tépéc de l'Espagne n'avait été sans cosse tournée vers la Hollande, la discorde eût promptement séparé les provinces et les villes; la Hollande n'était ni république, ni monarchie, ses frontières politiques étaient aussi vagues que ses frontières naturcllxîs.

La passion religieuse, l'intérèl du protestantisme, pouvaient-ils du moins servir de ciment à une confédération dont les liens étaient si lAches? La Hol-» lande s'était d'abord révoltée contre l'inquisition espagnole; mais les plus terribles excès et l'amour mémo de la patrie ne déracinent que lentement la foi. La moitié des habilants élaient encore fidèles à la religion catholique, et les proteslanls vainqueurs se déchiraient entre eux. Un schisme avait failli éclater dans l'église proleslanle quand Arminius,

GUILLAUME D'OHANGE. — JEAN DE BAnNEVELD. 15

en 4603, fut nommé professeur de théologie à Leyde. Goraar avait soutenu contre lui la doctrine orthodoxe de la prédestination. L^ foi populaire était le calvinisme le plus rigide : c'était celle des huguenots français, des puritaine d'Ecosse et d'Angleterre; les doctrines plus douces d'Arminius avaient trouvé créance dans la bourgeoisie aisée des villes. La guerre avait longtemps étouffé les germes, de ces dissensions ; mais dès que la trêve militaire, fut signée, la trêve religieuse fut dénoncée. Si aujourd'hui même, dans notre vieille Europe, il semble impossible de séparer l'Eglise de l'Etat, cette séparation ne pouvait se faire dans un temps ou les États luttaient entre eux au nom de la foi. Le prolestanlismc avait couru, comme une traînée de poiulre irrégulière, à travers F Allemagne, découpée en une multitude do principautés, et chaque prince si petit qu'il fût, se croyait le droit de dire : cvjiis JVijfio ejus religio. L'Angleterre n'était sortie de l'orthodoxie catholique que pour entrer dans une orthodoxie anglaise. Il fallait bien que la Hollande eût son orthodoxie, qu'Arminius triomphât de Gomar, ou Gomar d'Arminius. Deux hommes seuls,

10 GUANDKS FKtURES HISTOIUQUt:S.

Ifts deux conducteurs politiques de la France et de la Hollande, eurent le rêve de la parfaite tolérance, et Tun finit son rêve sous le poignard, l'autre sur récharaud. Henri, qui allait à la messe, se souvenait du prêche, BarneVeld, tolérant jusqu'au scepticisme, avait pris pour devise, comme son grandpère : nil scire tuiissima fides. 11 tenait pour la religion protestante, mais voulait réserver premièrement rindépendance religieuse de chacune des Provinces-Unies, en second lieu les droits souverains de l'Etat sur l'Eglise. Le gouvernement des petites églises hollandaises appartenait, par moitié aux clercs, par moitié aux laïques; les fanatiques voulaient le donner tout entier aux pasteurs, non pas afin de rendre l'Église indépendante du gouvernement civil, mais dans le dessein de subordonner le gouvernement civil aux docteurs. Ils prétendaient établir une théocratie calviniste. Les formules théologiques couvraient encore ici riioslilité naturelle entre la riche bourgeoisie, qui voulait garder le gouvernement des églises et des synodes, cl le peuple, mené par les prêcheurs, jaloux de toute aulotorité qui n'était point spirituelle.

Nous venons de montrer quels germes de discordes fermenlaient dans cette petite république, qui venait de jouer un si grand rôle dans les affaires de l'Europe. Henri IV lui en destinait un plus grand encore. Personne plus que le roi de France n avait admiré la politique de Barneveld. Sully, d'esprit plus implacable, trouvait que les Provinces-Unies avaient eu tort de consentir à la trêve; le vieux huguenot tenait ferme pour la cause protestante, il harcelait sans cesse le roi, lui montrant qu'après des années du règne le plus glorieux et le plus prospère il était toujours entouré d'ennemis; la reine appartenait à l'Espagne; deux ministres, Villeroy et Sillery, étaient d'anciens ligueurs, Épernon était un ennemi. Aerssens, l'habile ambassadeur des État?, voyait sans cesse le premier ministre

i8 GRANDES FIGURES HISTORIQUES.

et le roi. Il raconte à Barneveld dans ses dépêches qu'à de certains moments le roi pressait Sully de se convertir. Un jour, il croit Sully perdu. Henri s'était laissé aller jusqu'à dire qu'il traiterait le duc comme le maréchal de Biron, et le ferait aussi petit qu'il l'avait fait grand. Ces boutades ne duraient pas ; le roi savait que son ministre grondeur, haï de la cour, vain, d'humeur soupçonneuse et triste, était son vrai, son seul ami. 11 avait deviné aussi dans Barneveld un allié sûr, plus dévoué à la France qu'à l'Angleterre, familier avec tous les ressorts de la politique européenne. « Sa majesté, écrit Aerssens (le 9 février 1609), admire et vanto votre sagesse, qu'elle croit nécessaire à la conser* vation de notre pays, vous estimant un des plus rares et sages conseillers de notre âge. »

On sait comment tout d'un coup la paix se trouva menacée par l'ouverture de rhéritagc des duchés de Clèves, de Berg et de Juliers. Les projets mûris par le roi pendant plusieurs années allaient se faire connaître. Ces territoires étaient placés comme une pomme de discorde entre la France, rAUemagne, les Provinces-Unies, les Pays-Bas espagnols. 11 était

GUILLAUME D'OBANGE. — JEAN DE BABNEVELD. 19

bien loin de la pensée du roi d'entreprendre une croisade religieuse; il savait mieux que personne que dans toute PEurope les passions religieuses étaient un instrument des princes. Il ne songeait qu'à la grandeur de la France, comme fit après lui Richelieu; il voulait a couper la veine jugulaire do la prétendue monarchie universelle du roi d'Espagne, I comme le dit une dépêche d'Aerssens à Bar^ neveld. L'archiduc Léopoid se jeta dans Juliers; son plan était celui-ci : séquestrer les duchés au nom de l'empereur; si le coup réussissait, revenir à. Prague, délivrer l'empereur du joug importun de son frère Mathias, recevoir en récompense la couronne de Bohême et la promesse de l'empire, Henri IV et Barneveld déjouèrent ce projet; les duchés furent occupés avec leur consentement par l'électeur de Brandebourg- et par le palatin de Neu*bourg. « Léopoid à Juliers, dit Henri IV, c'est un. furet dans un trou de lapin. » Il fit avancer ses troupes vers Luxembourg, amassa son armée prés de Metz, Toul et Verdun. 11 reçut à Monceaux avec la plus grande liauteur Teynagel, le ridicule envoyé de Léopoid, et lui déclara qu'il soutiendrai! les

20 GRANDES FIQURES HISTORIQUES.

princes, qui avaient établi leur condominium dans les duchés. Jeannin était présent à . Tentrevue, a bien que, dit Aerssens dans sa dépêche, le roi n'eût pas besoin de pédagogue en cette occasion. » Il fit la même déclaration à l'envoyé des archiducs de lîruxelles. L'empereur lui dépêcha, pour explif[aer ses intentions, un jeune prince de Hohenzol- Icrn, îlgé de vingt-trois ans seulement. « Que ferezvous, lui dit ce jeune homme, que la timidité rendait audacieux, pour protéger les princes au cas où l'empereur leur commanderait de vider les provinces qu'ils ont injustement occupées? — Il n'y a que Dieu qui puisse me contraindre à dire plus que je n'en veux dire, répliqua le roi. C'est assez que vous sachiez que je n'abandonne pas. mes amis dans une juste cause. L'empereur peut beaucoup pour la paix générale. Qu'il ne prête point son nom pour couvrir une usurpation. »

La guerre semblait inévitable : le roi achetait déjà ses chevaux; pourtant tout était encore suspendu à un fil. On sait comment l'amour d'Henri IV pour la princesse de Condé, réfugiée à Bruxelles, tantôt pi'écipita, tantôt traversa ce qu'on estcon-

venu dé nommer le grand dessein. Tous les incidents de ce roman, dont la trame est mêlée à l'histoire, ont été racontés par M. le duc d'Âumale dans son Histoire des princes de Condéj et les dépêches hollandaises tendent à prouver qu'il ne se trompait pas quand il cherchait à démontrer que « Tardcur amoureuse du roi n'était pas le vrai motif de sa politique... Ce n'élait pas comme un paladin qu'il allait faire la guerre, c'était en grand capitaine et en grand roi . > M. Mollcy se complaît et s'attarde à ces instants solennels qui précèdent la fin lamentable d'Henri. Il recueille pieusement toutes ses paroles. « Je suis encore assez verl, disait le roi à Aerssens, pour mener une armée à Glèves. J'aurai bon marché de ces provinces; mais ces Allemands (il parlait de Brandebourg et de Neubourg) ne font que manger et dormir. Us auront le profil et

me laissent l'ennui. N'importe, que les Etats se tiennent prêts. » Le roi, avec 35 000 hommes, appuyé par 44 000 hommes commandés par Maurice, devait prendre les duchés. Le duc de la Foi^ce commandait une armée dans les Pyrénées. Enfin Henri IV donnait sa fille, par un traité secret, an fils

22 GRANDES FIGURES HlSTORlQiîES.

aînc du duc de Savoie pour acheter son alliance; le duc entrait en campagne avec 12 000 hommes, appuyés par 15 000 Français, sous les ordres du maréchal de Lesdîguîères. Henri IV promeftait le Milanais au duc de Savoie, « et pourtant on proposa de demander au duc le duché de Savoie en contreéchange des secours du roi et de la cession de ces titres, en outre la ville de Gennes avec plain-pied en Italie *... j>

Henri IV désirait ardemment que Barneveld vînt le voir à Paris. Il aurait Voulu le tenir, le fasciner. Il le demandait sans cesse, mais l'avocat de Hollande était retenu par la crainle de déplaire au roi d'Angleterre, jaloux du roi de France. Il ne voulait pas paraître se livrer tout entier* Son ambassadeur l'alarmait par instants, lui écrivait : « Tout peut encore s'évaporer en fumée, si la princesse revient^ » La souveraineté des Provinces-Unies n'était pas si bien établie qu'elles pussent mécontenter un seul de leurs alliés ; Barneveld, en vrai patriote, marchandait un peu son amitié, cachait ses inquiétudes, ses antipathies et ses préférences sous les formes

Page 1