Manusc.nt de Hatfield
GlILLAUxME D'ORANGE. -- JEAN DE BARNEVELD. 41
Dresde pour demander à l'élecleur, qui était cependant le chef des luthériens, de donner sa voix au jeune roi de Bohême.* « L'empereur était malade, dit M. Motley, le roi Ferdinand était frugal, mais l'électeur était un fort buveur. Ce n'était ni son habitude, ni celle de ses conseillers, de se mettre eux-mêmes au lit : on les y portait généralement; mais Ferdinand voulait être conciliant, et se conduisit aussi bien que possible au banquet. L'électeur était aussi un fort chasseur. Aucun de ses hôtes impériaux ne se souciait de chasser, mais on les mit à la fenêtre d'une maison de chasse, et sous leurs yeux l'électeur et ses courtisans tuèrent 8 ours, iO cerfs, iO sangliers et 11 blaireaux, sans compter beaucoup d'autres animaux. » La chronique raconte de ce Nemrod qu'avant de mourir il avait tué 28000 sangliers, 208 ours, 3543 loups, 200 blaireaux, 18967 renards, sans compter les cerfs et les daims, ce qui faisait un total de 113 629 animaux. 11 est clair, comme dit M. Motley, que le chef du parti protestant n'avait pas vécu en vain. 11 promit sa voix a Ferdinand; on s'embrassait avant Je se battre. L'empereur avait à peine le dos tourné,
que rélecteiir de Saxe célébra le grand jubilé, centième annivei^aire de la réforme. Mathias étant mort peu après, il tint pourtant sa parole; Brandebourg, rélecteur lui-même, le gendre du roi Jacques donnèrent .comme lui leur voix à Ferdinand. Le jeune archiduc fut élu à l'unanimité; mais le jour même ou le résultat du vote ftit annoncé à Francfort, on «ipprit que les états de Bohême avaient prononce* la déchéance de Ferdinand et élu pour roi l'éloeleur palatin.
La guerre était imminente : Maurice résolut, avant d'y jouer son rôle, d'asseoir solidement son autorité dans les Provinces-Unies. Les états de la province de Hollande étaient dans la main de Barneveld; les doubles puritains, les partisans de Maurice, réclamaient un synode national; les états de Hollande se déclarèrent contre le synode en faveur de l'indépendance religieuse des provinces. Barneveldfit plus; il autorisa les villes à faire les levées pour leur propre compte, à défendre leurs temples, leurs fabriques, composées à moitié de laïques, à rooitio de ministres; les municipalités enrôlèrent des waartgelders , armèrent des gardes civiques. A I^yde, la municipalité entoura l'hôtel de ville de retranchements, de palissades, que le bas peuple appela les dents de Barneveld. Maurice était devenu
ii GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
le chef avoué des conlre-remonlrants . Gomme il arrive toujours aux temps do révolution, Timaginalion populaire résumait cette lutte entre deux faclions tliéologiques et deux systèmes politiques dans une formule simple, dans un cri : « Orange ou Espagne ! » Orange, c'était le héros, le fils du martyr, le chef victorieux de l'armée; Espagne, c'était Barneveld, bien que toute sa vie il eût lutté contre la tyrannie espagnole, mais il n'avait lutté qu'avec la plume et la parole : son vaste labeur» ses veilles, ses tourments, sa vie usée au service de sa patrie n'avaient eu que peu de témoins. Parc(5 qu'il ne voulait point de persécution, on l'accusa d'être un papiste déguisé. Maurice invoquait volontiers le serment qu'il avait prêté lorsqu'on l'avait nommé stathouder : il avait juré de défendre la religion réformée. Barneveld essayait de lui prouver qu'il y avait place dans la religion réformée pour d'aulres que les purs calvinistes. « Je ne suis pas un théologien, disait Maurice. Faisons venir les ministres, et qu'un synode décide la question. » Un jour, Barneveld, Grotius et d'autres essayent de lui prouver que, si les conlre-remontrants refusent
(UILLALMK D'ORANilE. — JKAN DE BA KNEVELI). 45
de rpcove^r la communion des minii>tros remon- Iranls, s'ils veulent avoir d'autres temples ou s'approprier les temples existants, l'État marche à sa niiue. Maurice mit la main sur son épée : « Il n'est besoin de discours fleuris ni d'arguments savants. Avec cette bonne épée, je défendrai la religion que mon père a plantée dans ces provinces, et je voudrais voir celui qui m'en empêchera ! »
11 fit plus; il quitta la paroisse où il avait coutume d'aller au prêche et se rendit solennellement, au milieu d'une foule immense, à un vieux cloître devenu l'église des dissidents. La procession passa sous les fenêtres de Barneveld. Le gant était jeté : Barneveld le ramîissa, et c'est à la suite de cet événement qu'il obtint des états de Hollande une déclaration contre le synode p.énéral qui devîiit ériger 'anouvelb secte en église officielle pour toutes les '^•'ovinces. Nous voyons ici, dans le microcosme 'hollandais, remuer toutes les passions qui ngitaienl 'Europe; les réformateurs, armés d'abord contre 'a persécution, devenir persécuteurs à leur tour, '<?s fi!s des martyrs changés en bourreaux, les pvinccs au service des églises et. les églises au ser-
4S ORANDKS FIGURES HISTORIQUES.
vice des princes, les passions nationales et religieuses tantôt confondues^ tantôt en conflit, enfin, ce qu'il y a de plus vil el ce qu'il y a de plus nobte servant aux mêmes desseins, encore mystérieux.
Personne ne respectait la liberté de l'âme hu^ maine, personne ne trouvait naturelle la diversité des cultes : chaque église foulait dominer la société laïque ; l'idée catholique de la soumission de l'État à l'Église, source et maîtresse de vérité, avait pénétré jusque dans les sectes les plus misérables. Les dissidents ne voulaient pas de dissidents. Fautil s'étonner d'une telle intolérance quand après deux siècles la vision des églises libres, élevées au* dessus de tous les intérêts terrestres, hors des grossières passions humaines, ne travei*se encore que si peu d'esprits, quand chacun, aujourd'hui comme autrefois, veut se faire un bouclier de son Dieu, et une arme de sa foi? Barneveld avait l'tlme véritablement tolérante; il voulait peut-être trop subordonner l'Église à l'État, il demandait dans chaque église une orthodoxie un peu large, un peu facile, pour ne pas multiplier les schismes, il ne lui plaisait pas que les pasteurs devinssent les ré-.
cents de l'État; il repoussait la rigide unité théologique. Malheureusement pour lui, il voulut appviyer le principe de la liberté théologique sur celui le rindépendance provinciale, et la nécessité réclamait l'unité politique, la soumission des provinces à un gouvernement central. Les Provinces- Hnies ne pouvaient vivre à l'état de faisceau toujours' dénoué; la main de fer de Maurice prit ce faisceau ôt le serra de telle sorte qu'elles devinrent une nation.
Maurice résolut trois choses :• établir l'unité religieuse au moyen d'un synode national, affermir l'unité politique en brisant les municipalités, se débarrasser de Barneveld. Nous allons le voir suivre ses projets avec une inflexible dureté. La ville d'Utrecht s'était armée à l'instigation de l'avocat de Hollande, non qu'il désirât commencer la guerre civile, mais il voulait que les provinces eussent en quelque sorte 'eursplaces de sûreté. Au printemps de 1618, Maunée commença une tournée dans les provinces. Il va d'abord à Nimègue avec un grand appareil militaire, convoque les échevins, les réprimande et installe de nouveaux magistrats à leur place. Il continue ainsi
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(le ville en ville dans cinq provinces, et partout dissout les gardes civiques. Une caricature du temp?, raconte M. Motley, représente une balance. Sur un plateau, il y a de vieux parchemins, des chaînes d'or et des robes d'échevin avec cette inscription : « droit sacré de chaque cité »; sur l'autre plateau un volume, les Institutes de Calvin. Le plateau municipal est surveillé par Arminius, le plateau calviniste par Gomar. Des juges en perruque -et en ix)be regardent
la scène; le stathouder, en grand uniforme militaire, entre et jette son épéc du côté des Institutes,
Le stathouder s'embarqua à Kampen pour aller par le Zuiderzée à Amsterdam. 11 y fut.accu6illi avec des transports; le canon salua son approche. H y entra plutôt comme un roi que comme le magistrat d'une république. Maurice se sentait désormais assez fort. Utrecht était le foyer principal du parti provin-. cial attaché à Barneveld; où les articles d'union avaient été signés, était le berceau des libertés bataves. Un beau soir d'été, pendant la kermesse, quand les rues étaient pleines d'une foule oisive parmi laquelle se promenaient les gardes civiques en uniforme, Maurice arrive; il mande les magis-
GUILLAI:MK D'OUANGE. — JEAN de BAPiNEVELD. iU
Irais. « Vous ne m'attendiez pas, leur dit-il, à votre
fêle. »
Des conférences commencèrent le lendemain en- Ireun comilo des états généraux qui accompagnait Maurice et les états d'Utrecht. Maurice demandait le désarmement des gardes civiques et le synode, t Trois nuits après la dernière conférence, Maurice envoya sous main ordre à des troupes régulières de se trouver en armes à Utrecht le lendemain matin àlrois heures et demie : environ 1000 hommes d'infanterie, outre la garnison régulière de la place, avaient été rassemblés sans biuit de tambour avant trois heures et demie du matin et étaient rangés sur la place du marché. A l'aube, le prince arriva do sa personne, à cheval, entouré de son état-major, sur celte place, un grand rectangle où débouchent les sept ou huit principales rues de la ville. Chacune des entrées de la place avait été gardée par les ordres de Maurice, et le canon était braqué sur toutes les nies. Une seule compagnie de gardes civiques stationnait sur la place. Le prince s'en approcha tranquillement à cheval, et ordonna aux gardes de mettre bas les armes. Us obéirent sans un murmure. Il
50 OnAiNOES FIGURES HISTOHIQUES.
fit rechercher tous les gardes dans la ville entière. Cet ordre fut promplement exécuté, et au bout de peu de temps, le corps entier des mercenaires, au nombre de mille, avait déposé ses armes aux pieds du prince. » On ne brûla pas une amorce; la plume jaune du stathouder avait fait, sans combat, toute une révolution. Les conseillers les plus mutins prirent la fuite, et quatre jours après le stathouder installa un nouveau gouvernement municipal composé de ses créatures. 11 annonça aux nouveaux magistrats qu'il les nommait à vie : Tusage avait été jusque-là de les nommer pour un an seulement. Il donna avant de partir la cathédrale aux contre-remontrants. Peu de jours après, les états généraux, qui étaient dévoués à Maurice, envoyèrent des convocations dans toutes les provinces pour le synode national.
Barneveld était vaincu. Les états delà province de Hollande lui restaient fidèles; mais Maurice s'appuyait sur les états généraux, qui représentaient toute la confédération, sur Tarmée, sur les classes populaires, sur la secte la plus fanatique et la plus remuante. Il avait brisé les municipalités les plus
GUILLATME DOUANGE. ^ JEAN DE BAIINEVELD. T.l
arrogantes, il s'était promené dans les provinces sans rencontrer aucune résistance, il avait dissous toutes les gardes civiques. Le 29 août, Barneveld se rendit en voiture aux états de Hollande. Ces états, comme les états généraux, se réunissaient dans le Binnenhof, Tancien palais des comtes de Hollande. Le stathouder habitait une aile du même palais. Quand Barneveld arriva, un chambellan l'avertit que le prince désirait lui parler. Il le suivit; il rencontra bientôt le lieutenant Nythof, des gardes du corps de Maurice, qui l'arrêta au nom des étals gén('raux et le conduisit dans une chambre du palais, (irotius, qui se rendait aux états, fut arrêté le même jour, ainsi que le pensionnaire Hoogerbeets. Tous deux étaient amis de Barneveld. A Utrecht, on arrêta le secrétaire Ledenberg.
Quand on apprit dans la chambre des états de Hollande l'arrestation de l'avocat, la stupeur fut. telle que personne ne parla. Enfin un député se leva et dit simplement : « Vous nous avez pris notre tète, notre langue et notre main ; désormais nous n'avons qu'à rester assis et à regarder. » Faite au nom des états généraux, l'arrestation était bien en réalité
52 (;iUM)KS tnUIlltS lllSTOniQlES.
rœuvrc (le Maurice : huit députés réunis secrètement la veille l'avaient décidée avec lui. 11 n'y avait eu ni enquête ni discussion publique.
Il faut le dire à l'honneur de la France, seule elle osa élever la voix en faveur de Barneveld, mais ce n'était plus un Henri IV qui pouvait plaider sa cause ou un Sully. Il y avait alors à la Haye Un ambassadeur envoyé en mission extraordinaire, M. de Boississe. Il alla avec du Maurier implorer Maurice. a Barneveld, leur dit le prince, m'a personnellement offensé. 11 s'est vanté de me faire sortir du pays comme Leicester. Il est accusé d'avoir voulu semer le trouble dans le pays pour le ramener sous !c joug de l'Espagne. La justice décidera. Les États seuls sont souverains dans cette question. Adressezvous à eux. » — « Bien ne paraît, écrivait du Maurier à son gouvernement, contre les prisonniers. Avant de les condamner on est déterminé à les déshonorer. » Dopuis longtemps, d'infâmes libelles cherchaient tous les jours à salir la réputation du malhcuioux Barneveld; il avait loujoui*s dé-, daigné les flèches de la calomnie, elles seraient tombées sans force à ses pieds; la haine de
GUILLAUME D'ORANGK. — JEAN DE BARNEVELD. 53
Maurice les ramassa et s'en fit une arme mortelle.
Aussitôt après l'arrestation de Barneveld, Maurice recommença sa tournée dans les provinces. C'était dans chaque ville la même scène : « un régiment ou deux, quatre-vingts ou cent voitures d'équipages entrant par la grande porte et précédant le prince et ses trois cents gardes du corps, des bruits de hallebarde sur les marches du grand escalier de l'hôtel de ville, des biniits d'éperon dans la salle des séances, le conseil appelé devant le stathouder. Les conseillers étaient informés qu'on n'avait plus besoin de leurs services, et on leur permettait de se retirer avec de grands saints. Une nouvelle liste était proclamée qui avait élé préparée d'avance par Maurice et dictée par ses partisans. » Çà et là on essayait Dne faible protestation; à Hoorn par exemple, les Diagistrats osèrent demander pourquoi ils étaient déposés. « Le repos du pays l'exige, répondit froidement Maurice. Il faut que nous ayons des résolotions unanimes dans les états généraux à la Haye. Cela ne peut se faire qu'avec ces changements préliminaires. Je crois que vos intentions sont bonnes,
et que vous avez été de fidèles serviteurs, mais cette fois il faut qu'il en soit ainsi. »
A la décharge de Maurice, il faut dire que ces conseils étaient pour la plupart de petites corporations; ils ne représentaient que des intérêts étroits, des monopoles, des familles, dès privilèges surannés. Ils ressemblaient de tout point aux corporations anglaises que la chambre des communes fui si lente à réformer. Partout le peuple saluait Maurice de ses acclamations; la populace fanatique s'amusait de la déconfiture des arminiens.
Amsterdam était le quartier généi^al des sectaires, des ennemis d'Arminius et de Barneveld. La majorité du conseil de la ville était dévouée aux intérêts de Maurice, mais la minorité était très-remuante, et le stathouder jugea nécessaire de dissoudre tout le conseil. Quand il annonça sa décision, un vieillard de soixante-douze ans, le père de rhistorien Pierre Corneliszoon Hoollt, prit la parole. « Personne ici, demanda le vieux conseiller, n'a-t-il rien à dire en défense des lois et de nos privilèges? » — « Non, lui fut-il répondu. » Il se leva alors, parla avec une grande éloquence, dénonça !a dissolution
GU1LLÂI>ME D'ORANGE. — JEAN DE BARNEVELD. tô
du conseil comme une mesure illégale et inutilp, rappela que le conseil avait toujours été dévoué aux intérêts de la maison de Nassau, et que Toppositioa de la minorité n'avait jamais été factieuse. Maurice écouta avec une méprisante bonté cette harangue. « Grand-père, répondit-il, il faut qu'il en soit fait ainsi cette fois, la nécessité et le service du pays l'exigent. »
Ce fut lout : l'unité était faite, des municipalités dévouées à Maurice étaient partout nommées, le synode national fut convoqué. Le stathouder avait subordonné les villes et les provinces aux états généraux; il avait donné au stathoudérat toute la force de la monarchie. L'histoire ne saurait l'en blâmer; notre siècle a vu quels dangers courent les confédérations quand les confédérés prétendent conserver tous les attributs de la souveraineté. Des flots de sang ont été versés aux États-Unis, pendant la guerre de sécession, pour assurer le triompho de rUnion. La Suisse a lutté les armes à la main contre là ligue du Sonderbund. Maurice ne violait, n'invo-, quait aucune constitution : il était lui-même toute la constitution. II avait mission do défendre la llol-
56 OUANDES FIGURES HISTORIQUES.
lande, et il ne pouvait la défendre, si elle était divisée contre elle-même. Il voulait établir l'unité politique, empêcher les grandes villes de s'armer contre les états ;rindépendance dérisoire de quelques corps d'échevins était peu de chose auprès de Tindépendance d'une nation. L'unité politique était une nécessité suprême dans le nouvel état, sans cesse menacé, qui avait presque autant à craindre de ses alliés que de ses ennemis. L'unité religieuse pouvait sembler aussi nécessaire à Maurice : le temps était passé où il demandai! dédaigneusement si la prédestination était « verte ou bleue »; il avait épousé le calvinisme le plus intraitable, la religion la plus haineuse, la plus propre à soulever, à entraîner, à enivrer le peuple. Les prêcheurs conti'eremontrants étaient ses tribuns, ses trompettes, ses hérauts; mais il méprisait secrètement les théologiens; le récit de leurs querelles importunait un homme habitué à l'ordre des camps ou au silence d'une cour taciturne. Il pensait que la religion des peuples doit être celle des princes. Le synode national, qui devait fixer la liturgie, le gouvernement des églises et le symbole de foi, était à ses yeux une
mesure d'ordre public. Son triomphe était si complet qu'on se demande pourquoi il ne s'arrêta point sur la route de la vengeance : n'était-ce pas assez d'avoir fait plier les provinces el les cités, les états de Hollande et les vieux sénats des villes, d'avoir chassé les ministres arminiens de leurs temples, et el d'avoir livré Féglise à une secte devenue offil cielle? Barneveld n'avait pas levé le drapeau de la guerre civile; dès qu'il avait compris que Maurice îerait le maître, son patriotisme avait fait taire ses alarmes, ses passions et ses répugnances; il cédait, : et c'est à ce moment même qu'on le jetait en prir son, qu'on le dénonçait et qu'on s'apprêtait à le punir comme un traître vendu à la France et à l'Espagne.
Son procès fut une indigne moquerie dé la justice : pas un des jugés ne croyait sans doute aux accusations qu'on portait contre lui. Riclielieu, qui pourtant n'était pas d'âme tendre, fut plus généreux que Maurice de Nassau : il respecta dans Henri de Rohan, longtemps rebelle à son autorité, un grand serviteur de la France; il ne lui demanda que d'aller la serw au dehors, et Rohan accepta l'exil, un exil en-
core actif cl utile à son pays. La Hollande était peut* être trop petite pour contenir à là fois Maurite et Barnevdd ; à Londres ou à Piaris, ce dernier, accablé déjà par les années, aumit gémi en silente sur ringratitude du stathouder et d'un peuple qu'il avait tiré de l'oppression ; jamais il n'eût noué contre cette patrie , qui avait été l'idole de sa vie entière, des intrigués indignes de son grand cœur. Maurice n'en jugea pas ainsi : il n* vait dans un temps où la vie comptait pour peu de chose ; depuis cinquante ans les âmes étaient teni dues par la violence, raidies par la haine et le fanai tisme, dans ces provinces où il semble pourtant qaâ tout doive inviter à la paix : les grands horizoni, les gras pâturages, les eaux endormies, jusqu'à ce vaste ciel traversé de nuées, qui de toutes part! semble envelopper l'homme et lé détacher de II terre.
f Quand l'avocat, dit M. Motley, brisé par l'agi et sa vie de travail, et appuyé sur sa canne, entr dans la chambre qu'on lui avait donnée, après avoi péniblement monté le raide escalier, il fit cette ï^ marque .: « G* est ici l'appartement de l'amiral d*é
l'agon. » C'est là en effet qu'après la bataille de Nieuwport Maurice avait logé son principal prisonnier. Il y avait dix-huit ans de cela : de ses fenêtres, Tavocat de Hollande voyait de l'autre côté de la cour les fenêtres de la « salle de la trêve », où si souvent il avait reçu les ambassadeurs de tous les souverains d'Europe, celles de lia salle des états, où sa parole grave avait tant de fois été entendue avec émotion et avec respect. Il fut tenu au secret pendant sept mois, séparé : de sa femme, de ses enfants; son procès commença colin le 7 mars 4649. On avait pris pour former le tribunal six commissaires en Hollande et deux comnûssaires dans chacune des autres provinces. Tout ilait irrégulier dans la procédure. Barneveld avait été arrêté illégalement; d'après les anciennes char» tss, la détention préventive n'aurait pas dû se prolonger au delà de six semaines. Il n'y avait pas eu d'instruction; on n'avait pas donné d'avocat à l'accnsé, On lui avait refusé tous les documents où il attrait pu trouver les éléments de sa défense.
L'acte d'accusation, un long manuscrit de 486 pages, découpé en 4 25 articles, est conservé dans les
60 GKANDES FIGURES HISTORIQUES.
archives de Ja Haye. M. Molley laisse déborder son mépris et sa colère en remuant tant de mensonges accumulés contre un innocent. Il voit du sang sur cette poussière. Ne sachant où frapper Barneveld, les juges tournent autour de lui, cherchent le point vulnérable. C'est lui qui a permis à Arminius de corrompre l'université de Leyde, lui qui a détendu, soutenu l'hérésie de Vorstius, lui qui s'est toujours opposé au synode national, lui qui a poussé les cités à enrôler des mercenaires, lui qui a prétendu soustraire les gardes civiques à l'autorité du commandant de l'armée, lui qui a averti les échevins de Leyde de l'arrivée prochaine du prince, lui qui a encouragé Utrecht à la révolte, lui qui a diiïamé le prince en disant qu'il aspirait à la couronne, lui qui a excité les provinces à la guerre civile. Les juges b'arrèlent pourtant, ils reculent devant l'accusation de haute trahison, ils n'oseut. La défense de Barneveld fut telle qu'on pouvait l'attendre de lui ; contraint délirer tous les faits de sa mémoire, il parla plutôt comme un sage qui apprend l'histoire à ses contemporains que comme un accusé.
Du Maurier alla aux états, comme les ambassa-
GUILLAUME D'ORAiNGE - JEAN DE BARNEVELD. 61
deurs de France et d'Angleterre avaient droit de le faire, et en présence du prince Maurice il parla en faveur des prisonniers , demanda qu'ils fussent élargis, s'ils n'étaient coupables de haute trahison; illit un éloquent appel aux sentiments de Maurice, elle conjura d'ajouter à sa gloire le lustre de la générosité. La princesse douairière Louise de Goligny, le comte Guillaume, cousin do Maurice, auraient voulu sauver Barneveld. La vieille princesse vit en secret une fille du prisonnier, madame de Grœneveld, elle insista pour que la famille de l'accusé adressât une supplique aux états ; madame de Grœneveld consulla ses frères et refusa : Barneveld eût «pprouvé le stoïcisme de ses enfants.
Le 12 mai, on lut à Barneveld sa sentence dans b chambre qui lui servait de prison. Il apprit avec plus d'étonnement que d'émotion qu'il était con- ^mnc à mort. Il demanda simplement à écrire une Wlre. La voici :
tMa bien-aimée femme, mes enfants, mes gendres cl mes petits-enfants, je vous salue tous avec
?randç affection. Je reçois en ce moment la doulou-
«î GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
reuse nouvelle que moi, un vieillard, pour tous les sci-vices rendus fidèlement à ma patrie pendant tant d'années (après avoir rempli tous les devoirs du respect et de Tamitié envçrs Son Excellence le prince autant que le permettaient mes devoirs ofDciels, après avoir témoigné de l*âffection à des geiu de toute sorte et n'avoir volontairement nui i personne), je dois me préparer à mourir demain.
» Je me console dans la pensée de Dieu notre seigneur, qui connaît tous les cœurs et qui jugera tous les hommes. Je vous prie de faire conune moi* J'ai constamment et fidèlement servi messeignenfs les états de Hollande, les ncbles et les cités de Hollande. Pour les états d'Utrecht, souveraine de mon propre pays, je leur ai, à leur requête, donné des conseils loyaux et fidèles pour les préserver des mouvements de la populace et du carnage qut les a longtemps menacés. J'avais les mêmes vues pour les villes de Hollande, voulant que cha^ cun pût être protégé et que personne ne fût mo^ lesté .
D Vivez dans Paffection et la paix. Priez le Dieif
UILLAUME D'ORANGE. —JEAN DE BARNEVELD. 63
ut-puissant pour moi, ce Dieu qui nous tiendra •us dans sa sainte garde.
1 De ma chambre de douleur, 42 mai 1619. »
Les états envoyèrent à Barneveld un ministre, Anome Walœus. f avocat, ne le connaissant pas, lui lemanda quel était Tobjetde sa mission. « Je viens ci, dit le prêtre, pour consoler Votre Seigneurie ians ses tribulations. -^ Je suis un homme, dit Saraeveld, et je sais me consoler moi-même. » Il regretta ensuite ce mouvement de fierté, rappela tValœus, lui confia même un message pour Maurice ; il le chargea d'assurer le prince qu'il l'avait toujours lervi avec fidélité. Si dans l'exercice de ses fonc^ lions il avait fait quelque chose qui fût contraire à ies vues, il je priait de lui pardonner et de tenir tes enfants dans sa gracieuse faveur. Quand Maurice inlendit ce message, ses yeux se mouillèrent ; il ex^ prima quelques sentiments de compassion ; il avait toujours, dit-il à Walœus, cherché à retenir Barneveld, à lui faire comprendre ses erreurs. Gomme lous ceux que trouble un remords, il revint longue-; inentsur tousses griefs. Deuxchoses surtout l'avaient
indigné : Barneveld TavaiL accusé d'aspirer à la souveraineté ; à Utrecht, il lui avait fait courir les plus grands périls; mais il pardonnait tout... Au moment où le ministre sortait : « N'a-t-il pas parlé de pardon ? dit-il avec une émotion mal déguisée. — Monseigneur, je ne saurais, en vérité, vous dire qu'il y ait fait aucune allusion, y» Un mot sans doute aurait sauvé le vieil avocat de Hollande : ce mot, il ne pouvait pas le prononcer. If n'eut pas un moment de faiblesse; sa sérénité arrachait des larmes à tous ceux qui l'approchèrent pendant ces heures suprêmes. Il disserta tranquillement avec quelques ministres sur la prédestination, leur fit des questions sur le synode : a On veut retourner au système des conciles. » Il avoua qu'il eût mieux aimé des synodes provinciaux. « Vous avez poussé les choses à l'extrême, dit-il aux ministres, vous n'avez pas été assez doux les uns pour les autres. »
Il passa la nuit sans dormir, écoutant les prières que lui lisait un ministre , l'interrompant de temps à autre pour disserter avec lui. Il demanda vers le matin si Grotius et Hoogerbcels seraient exécutés
avec lui. Pendant celte même nuit, Louise de Coligny tenta de pénétrer chez Maurice ; on lui dit que iburice dormait. Le bon du Maurier essayait eh vain de réunir les états; il écrivait une lettre qui reste aux archives de la Haye, im'plorant la grâce deBarneveld.
Le Binnenhof était rempli dés le matin de milliers de spectateurs. A neuf heures et demie, Barneveld fat mené sur un plam^her de bois qui avait été échafaudé à la haie devant le palais. Il jeta les yeux autour de lui, demanda s'il n'y avait point un cousan, s'agenouilla tout de suite sur le plancher, « Son iomestique, raconte M, Motley, qui le servait avec iutant de calme et de tranquillité que s'il eût été à table, le tenant par un bras ». On remarqua que ni le maître ni le valet, en vrais stoïques et Hollandais, ne versèrent une larme sur l'échafaud.
t La Molle pria un quart d'heure, l'avocat étant toujours à f>:enoux. Il se leva ensuite et dit à Jean Franken : « Vois qu'il ne vienne pas trop près de moi », en lui montrant le bourreau, qui se tenait en vrière avec sa grande épée à deux mains. Barneveld alors déboutonna rapidement son habit de
$e^ propres mains, et le valet Taida à renlever, « Dépêche-toi, dépêche-toi %^ lui dit son maître. Il s'avança sur le devant de l'échafaud et dit au peuple d'une voix forte et ferme : « Ne croyez pas que je sois un traître à cô pays. Je me suis toujours conduit honnêtement] et loyalement, en bon patriote, et comme tel je mourrai. » La foule était parfaitement silencieuse. Il prit ensuite la casquette de Jean Fraiikén, renfonça sur ses yeux et s'avança vers le tas de sable, disant : « Que Christ soit mon guide. Seigneur, mon père céleste, reçois mon esprit. > Quand il fut sur le point de s'agenouiller, te visage vers le midi, le prévôt lui^dît : « Que Votre Seigneurie se tourne de Tautre côté, poyr que le soleil ne soitpas dans ses yeux. ^ Il s'agenouilla en effet, le visage tourné vers sa propre maison. Le valet prit congé de lui, et Barheveld dit au bourreau : c Faites vite, faites vite ». Le bourreau lui emporta la tête d'un seul coup, i
Beaucoup de témoins se jetèrent sur l'échafaud et trempèrent leurs mouchoirs dans le sang. Maurice était resté dans son cabinet pendant rexécution avec le colonel Hautèrive. Il écrivit le même jour
à son cousin Guillaume, qui avait quitté la Haye pour n'être'pas témoin de l'horrible drame : t Les juges ont été occupés de la sentence contre Tavocat Bfumeveld pendant plusieurs jours ; elle a enfm été prononcée, et ce matin, entre neuf heures et neuf heures et demie, elle a été exécutée dans le Bin- Denhof, devant la grande salle. ^ Il ajoutait qu'il M enverrait copie de la sentence, que la famille Au coupable n'avait présenté aucune supplique pour obtenir son pardon.
La sentence, nous l'avons dit, ne prononçait point le mot de trahison. On y ajouta, avant de l'envoyer Mk provinces, une déclaration des états généraux, rt il était dit, en termes vagues, que les états waient reçu des juges diverses informations non spécifiées dans la sentence, et qui donnaient de ferles raisons de douter si Barneveld n'avait pas te en rapport avec l'ennemi de la Hollande. Ce n'était pas assez de tuer un innocent, il fallait eatrager sa mémoire.
Grotius ne montra pas dans sa prison la fiére tranquillité de Barneveld. Pendant que sa femme Usait preuve d'un courage stoïque, il fléchit devant
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la mort; il chercha des excuses, plaida plutôt en coupable qu'en innocent; il parut douter même de celui qui, presque aussitôt après avoir entendu sa propre condamnation, avait dit : « Grotius doit-il mourir aussi? Il est si jeune, et pourrait vivre pour servir l'État. » — Grotius, comme Hoogeibeets, fut condamné à la prison perpétuelle. U chercha sa consolation dans les lettres. Après deux ans de la plus rigoureuse captivité, il réussit à s'évader avec l'aide de sa femme, et alla chercher un refuge en Suède.
La révolution élait depuis longtemps accomplie, et quand Maurice apprit la romanesque évasion, il dit en souriant: « Il n'est pas étonnant qu'on n'ait pas su garder Grotius en prison : il avait à lui seul plus d'esprit que tous ses juges. ». Le stathouder était devenu presque un souvei'ain : l'unité politique, l'unité religieuse, étaient faites. Le mariage de la maison d'Orange et des Provinces-Unies étail devenu indissoluble, il avait été célébré sur ui échafaud. Les nations et leurs minisires s'unissen par les crimes comme par les victoires; il sembl qu'un peuple ne sache plus rien refuser à celu
(jui, pour le servir, a arraché de son cœur toute pitié, qui a renoncé non-seulement au repos, à la paix, au bonheur, mais à TamiLié, à la reconnaissance, à la bonne foi, à la justice. Il se livre prèscpie sans réserve aux hommes qui, a une heure donnée, sont les représentants des intérêts généraux, nationaux, et qui deviennent pour ainsi dire ^ impersonnels. L'instinct politique de Maurice, qu'il . fût ou non inspiré par l'orgueil de race et l'amour du commandement, était juste et en harmonie avec les besoins de la nation. Les doctrines de l'avocat de Hollande affaiblissaient un pays qui se sentait déjà trop faible; celles du stathouder étaient la rude expression du bon sens. Les Provinces-Unies ne voulaient pas un tyran, elles voulaient un chef; elles aimaient leurs libertés locales, mais elles . délestaient bien plus la tyrannie étrangère, et l'anarchie ramenait forcément cette tyrannie.
Maurice de Nassau lient une grande place dans l'histoire ; cependant combien sa gloire serait plus pure, s'il -avait apaisé les discordes intérieures, établi la paix parmi les églises, sans souiller ses Hïains d'un sang inutile ! Le souvenir du malhcu-
reux vieillard qui fut la victime choisie du stathouder hanta longtemps les boui^ëois, les arininiéDs, lous ceux qui s'étaient sentis frappés avec lui. La royauté déguisée sous le nom de stathoudérat, si utile, si nécessaire même aux Provinces-Unies, resta longtemps menacée par les défiances du parti oligarchique. Quand celui qui devint Guillaume III d'Angleterre était encore au berceau, le pensionnaire de Witt, traitant avec Gromwell en 1653, stipula que le stathoudérat serait aboli. Gromwell poursuivait encore dans le jeune prince d'Orange le roi Charles P% et de Witt vengeait Barneveld sur la race de Maurice de Nassau .
Uîi FONDATEUR DE LA MONARCHIE BELGE SYLVAIN VAN DE WEYER»
Tout le monde est capable de ressentir le plaisir <lu sage dont parle Lucrèce, qui contemple du rivage les l'ureurs de la mer et les navires en détresse. Il est des plaisirs plus dilïiciles et plus ûobles : celui d*un homme accablé par le malheur 61 qui jouît encore des triomphes de l'intelligence ou de la vertu, — d'un peuple tourmenté par la fortune inconstante, et qui peut applaudir aux "eureux efforts d'un peuple ami, admirer chez d'autres l'œuvre d'une patience et d'une sagesse
i> Choix d'oimscules philosophiqueêt hUtoriqueê, politiques et lit* Praires de Sylvain van de Weijer, 2 vol.; Londres, 1863. — His-^ ^<N>6 des relations extérieures de la Belgique depuis 1930, pai* ^;lnm van de Weyer, miniitre d'État; Bruxelles, 1874. ^ Syl- *«w «on (te Weyer d'après des documents inéditsi par Théodore ^««le. 2 voL; Bruxelles, 1871*
72 GRANDES FIGUIÎES HISTORIQUES.
politique qui lui ont fait défaut. Certes le sort de la Belgique on 1830 pouvait sembler mille fois plus précaire que celui de la France, et pourtant à quels orages la France n'a-t-elle pas été exposée depuis cette époque, tandis que la Belgique a suivi tranuillement le cours de ses heureuses deslinéesl La charte de 1830 n'est plus qu'un souvenir, la constitution belge est toujours en vigueur; Louis-Philippe est mort, hélas! dans l'exil, Léopold P' est mort sur le trône; la dynastie qui plongeait dans les siècles les plus lointains de notre histoire et
pour ainsi dire dans la terre végétale de la France, a été déracinée et emportée par la révolution; ca Belgique, une dynastie étrangère a peu à peu poussé ses racines dans la Flandre, et aujourd'hui il semble que rien ne la puisse ébranler. Si les mêmes périls, les mêmes méfiances, entourèrent au début la monarchie rajeunie de juillet et la monarchie belge naissante, notre pays a le droit même aujourd'hui de contempler avec un légitime orgueil une nation qu'il a aidée à conquérir son indépendance et doni il n'a cessé de protéger les droits tant qu'ilest resté maître de sa politique extérieure. Arbitres
de l'Europe et redoutés, cette fierté nous siérait peut-être mal : aujourd'hui elle console nos malheurs, et nous pouvons jeter les yeux avec satisfaction sur nos frontières du nord, inviolées et aussi bien défendues par la neutralité belge qud par l'admirable réseau de forteresses de Vauban. Quelque heureuse et généreuse qu'ait été la part qui revient ! au gouvernement du roi Louis-Philippe dans les événements qui ont permis à la Belgique de prendre rang parmi les nations, il est juste de rendre hommage au patriotisme, à la sagesse courageuse de la nation belge, à l'esprit politique de ceux qui l'ont fait sortir de la révolution pour la faire rentrer dans le concert européen. Si l'on veut bien jeter les yeux en arrière, le souvenir de ce qu'était encore l'Europe en 1830, des passions qui l'agitaient, des longs ressentiments que la défaite de Napoléon 'l'avait pu entièrement calmer, l'on devra confesser que la fondation de la monarchie belge fut une Sorte de miracle politique.
La grandeur d'un pays ne se mesure pas toujours ila longueur dé ses frontières. La petite Hollande fiit un moment le centre et comme le nœud de
toute la politique européenne. Son histoire remplit la fin du XV® siècle et une grande partie du xwV siècle. Il arrive d'ordinaire qu'au moment où la fortune appelle ainsi une nation dans la pleine lumière et sur le devant de la scène, elle lui donne une famille, une race qui incarne les intérêts, les besoins, les espérances populaires. On ne peut songer à la Hollande sans penser à Guillaume le Taciturne, à Maurice de Nassau, au prince Frédéric, à Guillaume III. Ce qu'a été la maison de Nassau pour les Pays-Bas néerlandais, la maison de Cobourg, dans des circonstances bien différentes, Test devenue pour lès Pays-Bas belges. Le nouveau royaume était formé de provinces que le sort avait livrées successivement aux ducs de Bourgogne, à TElspagne, à l'Autriche, à la France républicaine et impériale ; après avoir servi de champ de bataille pendant des siècles, il était désormais neutralisé. La Belgique n'avait pas besoin de grands hommes de guerre ; il lui fallait une dynastie pacifique et politique, liée par des alliances aux grandes familles souveraines, servant d'arbitre aux partis qui se disputaient le pouvoir, de trait d'union entre les
cours, de modèle aux monarchies constitutionnelles. Ce n'était pas encore assez : ni les traités, ni les rois n'auraient pu faire vivre la Belgique, si elle n'avait trouvé, au moment où elle se déclarait libre, quelques hommes supérieurs prêts à servir la dynastie nouvelle avec une scrupuleuse fidélité et incapables de l'immoler à leur ambition, assez courageux pour faite une révolution, assez forts pour la régler, assez habiles pour la faire reconnaître de l'Europe et la mettre sous sa tutelle. Parmi ces fondateurs de la monarchie belge, aucun n'a joué un rôle plus important que Sylvain de Weyer. Membre du gouvernement provisoire, ministre des affaires étrangères, il prit part à toutes les négociations de la conférence de Londres; il représenta le gouvernement du roi Léopold I" en Angleterre pendant toute la durée de son règne. Nous allons essayer de raconter une vie qui fut mêlée aux plus grands événements en nous aidant des écrits de van de Weyer lui-même, d'une biographie de M. Th. Juste, ' en puisant dans les souvenirs d'une longue amitié 'H)uée par la parenté et entretenue par de corai&unes aifections.
Sylvain van de Weyer naquit à Louvain le 19^janvier 1802; il fut élevé en Hollande, à Amsterdam; à Fûge de neuf ans, il vit Napoléon P' faire son entrée triomphale dans cette ville ; à onze ans, il fut témoin du soulèvement des Hollandais. Molitor se retira de la ville que Napoléon appelait fièrement la troisième de son empire. Witzingcrode y entra derrière lui, proclama l'indépendance des Provinces- Unies et rappela le prince d'Orange. Ces événements ramenèrent van de Weyer à Louvain, où il acheva ses études et se fit recevoir docteur en droit. Il fut, à l'âge de dix-neuf ans,. nommé bibliothécaire de la ville de Bruxelles et conservateur des manuscrits des ducs de Bourgogne. Il édita en 1825 les œuvres d'IIemtershuis. La philosophie était alors son élude favorite, et il semblait que rien ne
[levait venir troubler une vie consacrée au travail 3t à Tétude ; mais déjà, et presqu'à Tinsu de l'Eulope, la Belgique était travaillée par des besoins nouveaux d'indépendance. Van de Weyer ne se donnait pas tout entier à la philosophie, il étudiait aussi rhistoire de son pays. 11 savait que l'union enire les provinces bataves et les provinces belges n'avait jamais été profonde : l'ancien comte de Flandre s'était toujours brisé en deux parts. Tandis (pe les Pays-Bas bataves soutenaient encore la lutte contre l'Espagne, les Pays-Bas belges laissaient tomber leurs armes; le prince de Parme les ramenait habilement sous la domination espagnole. Qu'étaitce que cette union d'Utrecht, l'ouvrage heureux de îuillaume d'Orange? C'était l'adieu de la Hollande lia Belgique. On ne fait pas aisément violence à la lature, aux mœurs, aux instincts d'une race : la foi irotestanle avait trouvé ses citadelles dans les îles, îs terres basses enveloppées d'eaux et de digues ; i foi catholique avait couvert de ses merveilles les Tandes plaines ouvertes qui s'étendent entre la Ieus3 et la mer. Ces dernières provinces devaient "Blomber sous le joug; elles s'endormirent long-
temps sous la douce autorité des chefs autrichiens. Ce pays presque sans nom, sans gloire, constant enjeu de batailles, dot portée de famille en famille, gardait pourtant une sorte de conscience obscure et persistante de ses droits : il conservait des franchises communales et provinciales ; le vieil esprit des Flandres avait de temps à autre des réveils terribles. Orange avait été plus heureux qu'Egmont et que Horn; mais le sang de ces grands martyrs n'avait pas coulé en vain, et leur souvenir restait toujours cher à la nation.
Les réformes de Joseph II avaient failli soulever la Belgique; quand la révolution française éclata, on chassa les troupes impériales, on prononça la déchéance de l'empereur; les Pays-Bas autrichiens formèrent une confédération républicaine et demandèrent la protection de la France. L'heure de la véritable indépendance n'avait pourtant pas encore sonné. Une nuée de jacobins se répandit en* Belgique, y porta les clubs, les assignats, la confiscation; les églises furent profanées. Dumouriez dénonça en vain ces stupides excès. Perdue après Neerwinde, la Belgique fut reconquise après Fleurus;
mais ce n'était pas une terre libre; elle perdit jusqu'au nom de ses provinces et fut dépecée en départements comme la France, comme un peu plus lard la Hollande le fut à son tour. Les anciens Pays- Bas se trouvaient ainsi confondus dans la servitude ; quand Napoléon tomba, les rois alliés ne voulurent point dissoudre ce mariage; il fut décidé qu'un seul État serait formé de deux contrées « que la nature semblait avoir destinées à cette réunion » .
A qui pouvait-on offrir la souveraineté de ce nouvel État? Le droit de conquête ne peut effacer ks traditions et les souvenirs. Il n'y avait qu'un prince dont le nom fût associé à celui des Pays-Bas; la fortune de sa maison avait toujours grandi et s'était toujours éclipsée en même temps que celle des Provinces-Unies : c'était l'héritier des stathoudeis, le prince d'Orange.
Van de Wey-er a raconté dans de grands détails fe réveil du parti orangiste à la fin de l'empire; on trouvera ce récit dans une lettre écrite en 1 832 à lord Aberdeen et imprimée en brochure sous le pseudonyme de Victor de la Marre (une traduction ^ nom de van Weyer). On sait peu ce qui se passa
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loin du théâtre où marchait Napoléon en personne, les sourdes émotions des peuples longtemps écrasés, les incidents obscurs qui préparaient les grandes catastrophes. Ces faits oubliés montrent pourtant qu'on ne trompe pas longtemps l'histoire; il ne dépendait ni de quelques jacobins, qui, après avoir proclamé la république batave, avaient rempli les antichambres du roi Louis et de Napoléon, ni des souverains qui voulaient refaire une nouvelle Europe, d'étouffer au cœur des Hollandais les regrets et la fidélité qui, après tant de jours de malheurs, les ramenaient à l'illustre maison de Nassau. Dès 1819, le prince d'Orange arriva sur un navire de guerre anglais; il signa ses premières proclamations : « Guillaume, par la grâce de Dieu, prince d'Orange-Nassau ». C'était déjà parler en souverain. Les commissaires du gouvernement provisoire rédi-
gèrent une proclamation où ils disaient au peuple : « L'incertitude qui existait autrefois concernant le pouvoir exécutif ne paralysera plus vos efforts; ce n'est point Guillaume VI que la nation rappelle, sans savoir à quoi s'attendre et quel espoir fonder sur lui ; c'est Guillaume I" qui se présente comme
souverain, conformément aux vœux de ce même peuple qu'un autre Guillaume I" a délivré autrefois du joug honteux de l'étranger. » Van de Weyer nous semble un peu sévère pour ces faiseurs de roi, dont la plupart, il est vrai, avaient prêté tous les serments exigés par la révolution et par Tempire, notamment le serment de haine éternelle contre l'exécrable maison d'Orange (exigé en 4795 de tous les magistrats et de tous les ministres du culte). On assembla des notables, on leur soumit un projet de constitution : sur 475 votants, il n'y eut que 26 voix négatives, et le lendemain 30 mars 4814 la constitution des Provinces-Unies, transformées en monarchie au profit de la maison d'Orange, fut promulguée. « Quand le héraut d'armes, qui avait proclamé tour à tour la convention batave de 1795, et le directoire exécutif, et le conseiller-pensionnaire Schimmelpenninch, et le roi Louis et le grand Napoléon, proclama trois fois Guillaume I", prince souverain des Pays-Bas, aucun applaudissement ne 'ni répondit... » Van de Weyer rappelle à ce propos la scène de Shakspeare où Buckingham raconte à Richard 111 ce qu'il vient de tenter pour le
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faire proclamer roi. a Quand je me suis trouvé à bout d'éloquence, j'ai prié les citoyens pour peu qu'ils fussent amis de leur pays, de crier : Yive Richard, le noble roi d'Angleterre! — Et l'ont-ils fait? — Non, que Dieu me garde! Ils n'ont pas dit un mot; mais, comme des statues muettes ou des pierres qui ne respirent pas, ils se regardaient fixement, pâles comme des morts. » La Hollande, maîtresse absolue de ses destinées, eût encore bien fait de rendre le pouvoir exécutif aux descendants des stathouders.
a Sans aucun doute, disait lord Abeerden le 26 janvier 1831 à la chambre des lords, la Hollande eût volontiers consenti à reprendre son ancienne existence et à jouir de nouveau de sa forme républicaine de gouvernement; mais celte position ne convenait point aux puissances européennes, et elles aimèrent mieux joindre à la Hollande les provinces belgiques. » L'aveu est précieux : il faut bien se souvenir que la Hollande, comme la Belgique, était entre les mains des vainqueurs de Napoléon. Les droits de la conquête et de la force ne s'affichaient pas alors avec une naïve brutalité, ils
n'étaient pas moins irrésistibles. Les puissances alliées venaient de délivrer les peuples, mais elles ne leur apportaient pas la république. La monarchie constiitutionnefle s'imposait à la Hollande, la dysnaslie d'Orange-Nassau s'imposait à l'Europe. L'emban'as ne commençait que pour les provinces belges. Les rendrait-on à l'Autriche? Les Belges se sou- ^'«aaient encore de la douceur du gouvernement autrichien sous Marie-Thérèse, mais l'Autriche songeait alors à concentrer tout l'effort de son ambition en Italie. Les céderait-on à la Prusse? M. Pitt y avait sérieusement pensé. La Prusse était surtout préoccupée de garder les provinces saxonnes. Quand Guillaume I" ouvrit, le 2 mai 1814, la première, «ssemblée des états généraux des Provinces-Unies, il ne fit aucune allusion au futur royaume des P^ys-Bas, Le roi partit peu après pour Paris, et le 20 mai l'artide 6 du traité de Paris statua que « la Hollande, placée sous la souveraineté de la liaison d'Orange, recevrait un accroissement de ter- ''itoirc. » Le mois suivant, les alliés conclurent à '^ndres un traité en huit articles qui fut annexé ^ traité général du congrès de Vienne : une con-
vention spéciale entre l'Angleterre et la Hollande compléta cette œuvre diplomatique. Les Belges furent chargés d'une partie de la dette hollandaise; la Hollande perdit le cap de Bonne-Espérance et l'île de Ceylan.
A peine Guillaume avait-il notifié sa nouvelle dignité aux états généraux de Hollande, Napoléon revint de l'île d'Elbe. Le 20 mars 1815, il entrait à Paris ; le 30 mars Guillaume faisait avec la reine son entrée solennelle à Bruxelles. « Cette royauté, dit van de Weyer, se trouvait ainsi entourée de circonstances analogues à celles qui avaient accompagné l'origine de la souveraineté dans les Provinces-Unies : née au milieu du bruit des armes, proclamée avant d'être légalement constituée, existant de fait, mais non reconnue en droit, la dignité improvisée donnait au prince qui s'en était revêtu un pouvoir dictatorial. » Le prince d'Orange alla du moins la défendre à Waterloo, sur le sol même de la Belgique. Il crut sans doute y conquérir à jamais pour sa race une souveraineté que l'Europe lui avait déjà offerte. On chargea une commission d'élaborer une constitution pour les deux pays réu-
nis par la volonté de l'Europe. On fit des listes de notables en Belgique. « Le 18 août, dit van de Weyer, les députations des notables belges se réunirent à la maison de ville de Bruxelles. Il se trouva que, sur 1323 notables présents aux réunions d'arrondissement, 527 avaient voté pour la nouvelle loi fondamentale qui créait le royaume des Pays-Bas, et qui reconnaissait comme roi le prince d'Orange; 796 votaient contre; le tout se irpuvait par conséquent rejeté. » La gravité de ce vote échappa aux diplomates occupés alors à régler les affaires du monde entier : qu'étaient ces notables si inconnus, consultés pour la forme? leur appartenaitil de déranger les plans conçus dans l'olympe des souverains? La Belgique était nécessaire à ce royaume dont on voulait faire Y avant-mur de l'Europe contre la France. Y avait-il seulement une nation belge? Si elle existait, ne fallait-il pas la punir de s'être si tôt et si complètement livrée à la France révolutionnaire? Dans les états généraux de la Hollande, on avait obtenu d'ailleurs l'unanimité pour l'acceptation du nouvel acte fondamental, et parmi les 796 notables beiges opposants, 126 avaient
formellement déclaré que leur vote n'était motivé que par les articles relatifs au culte. 11 semblait done qu'une grande partie au moins des Belges ne luttait contre la réunion des deux pays qu'en faveur des intérêts de la religion catholique. On se tira d'affaire en ajoutant les voix hollandaises aux voix belges; le roi Guillaume déclara qu'il ne pouvait plus y avoir de doute sur les sentiments et les vœux de la grande majorité de tous ses sujets, et menaça de la rigueur des lois ceux qui oseraient dorénavant révoquer en doute la force obligatoire de la constitution.
Van de Weyer s'indigne contre l'arithmétique du roi Guillaume, « le calculateur le plus habile de l'Europe », et traite de comédie, de parade, cette convocation et ce vote des notables. On serait moins sévère aujourd'hui dans des circonstances pareilles, on se passerait peut-être tout à fait de notables, sinon de constitution. La Belgique n'était pas en état de résister aux volontés de l'Europe. L'œuvre des souverains alliés n'en était pas moins aussi hardie qu'imprudente. Si les deux nations, dont l'histoire était restée séparée depuis la fin du xvi* siècle, ar-
rivaient à se fondre entièrement malgré la différence des langues et des religions, mi souverain français, s'ittspirant des idées d'Henri IV et de Richelieu, pouvait réussir un jour à entraîner dans son alliance le royaume nouveau. Un œil profond pouvait dès ce moment apercevoir dans l'avenir celte grande Allemagne qui commençait seulement à avoir consdence d'elle-même; et qui pouvait assurer que Touvrage fait contre la France ne pouvait pas devenir un jour son boulevard? Si au contraire la fusion des Pays-Bas ne pouvait s'opérer, l'Europe avait inatilement affaibli la Hollande, elle laissait accumuler sur nos frontières des haines qui pouvaient 8*al[ier à nos ressentiments, elle nous offrait une proie en croyant nous opposer une mena(ce. 11 faut le dire pourtant, on pouvait difficilement prévoir alors que les passions religieuses, si affaiblies et si impunément outragées pendant plus d'un siècle, retrouveraient bientôt assez de force pour déchirer les ouvrages politiques construits avec le plus d'art, car, en regardant les choses de haut et de loin, la ({uereUe de la Belgique et de la Hollande fut surtout Joe querelle religieuse.
L'esprit d'indépendance nationale y eut d'abord peu de part; van de Weyer semble le confesser. a Si la maison d'Orange n'eût pas considéré la Belgique comme une proie et ne l'eût pas épuisée d'impôts pour faire face à l'ancienne dette de la république batave,... si le fanatisme de protestant du roi Guillaume contre une religion qu'il flattait en public, qu'il faisait attaquer en secret, ne l'eût ensuite poussé dans des voies d'injustice et de persécution, en un mot, si les conditions du traité de Londres n'eussent pas été pour lui une lettre morte, et le peu de garanties que renfermait la constitution autant de pièges tendus à la bonne foi de ses sujets, il y aurait eu peut-être moyen, malgré la diversité des mœurs, de langue et de religion, d'opérer une fusion lente entre des peuples si différents. » Il serait oiseux aujourd'hui de raconter les griefs de la Belgique. Le mal était de ceux que ni les constitutions, ni les lois ne guérissent. Quatre millions de Belges n'avaient pas plus de représentants aux états généraux que deux millions de Hollandais. La plupart des places allaient aux derniei's. La presse était persécutée, van de Weyer se fil
X)nnaître en plaidant deux fois pour M. de Potter, jui dirigeait le Courrier des Pays-Bas, l'organe de l'opposition belge; il défendit aussi à Gand l'éditeur du journal le Catholique, car libéraux et catholiques étaient à ce moment coalisés dans une pensée d'indépendance nationale. Yan de Weyer, à qui on avait enlevé sa place de conservateur des manuscrits de Bourgogne, ne voulait pourtant pas de révolution ; il se contentait de réclamer des libertés pour son pays. Il quitta la rédaction du Courrier des Pays-Bas après la publication d'un article violent sur la conduite privée du prince d'Orange. Déjà les événements se précipitaient : la révolution de juillet 1830 n'ébranla pas seulement la France; des émissaires se répandirent en Belgique. On criait dans les rues de Bruxelles : « Imitons les Parisiens »; le drapeau brabançon fut déployé; on brûla la maison du ministre impopulaire van Maaneu, on saccagea la maison d'un journaliste ministériel. On effaça, on abattit partout les insignes de la royauté.
Il n'y avait pas eu de résistance contre ce soulèvement; mais le prince d'Orange s'approcha de
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Bruxelles avec 6000 hommes de troupes royales. Les notables de la capitale, assemblés le 38 avril i l'hôtel de ville, avaientnommé une députation, dont van de Weyer faisait partie, pour porter an roi les doléances de la Belgique. Van de Weyer avait rédigé une adresse; le mot de séparation n'y était pas prononcé. Le prince d'Orange envoya un aide de camp de Yilvorde à Bruxelles pour demander à M. le baron Yanderlinden, commandant de la garde bour* geoise organisée pour maintenir Tordre, de veaîr conférer avec lui. M. d'Hogvoorst partit avec vaode Weyer et quatre autres délégués. Après quelques pourparlers, le prince consentit à entrer à Bruxelles sans troupes, avec son état-major seulement. Le prince arriva le l** septembre parle pont de LaekeH) il vit le drapeau brabançon, des barricades, une bourgeoisie silencieuse. 11 resta trois jours à Bruxelles. Le prince craignait d'offenser son père; le spectacle qu'il avait sous les yeux, le langag( qu'il entendait, tout lui faisait craindre cependan que les Belges ne fussent résolus à obtenir au moin une complète séparation administrative. Liège Louvain, Namur, toutes les villes avaient sui^
'exemple de Bruxelles. Van de Weyer flatta Tambiiion du héros des Quatre-Bras, lui montra les avantages d'une combinaison politique qui donnerait deux coaronnes à la maison de Nassau et qui satisferait à la fois les vœux des Belges et des Hollandais. Le prince demanda quinze jours pour réfléchir ; van de Weyer s'engageait à maintenir les choses dans l'état : au bout de ce temps, il serait lui-même dégagé.
Dès le premier jour, nous le voyons prendre un rôle dominant, se placer au premier rang, non par l'art grossier d'un tribun ou d'un agitateur populaire, mais par la netteté de ses .vues, une décision «îourageuse et sagace, par l'autorité d'un bon sens aigu et pour ainsi dire prophétique. Yan de Weyer 3e jeta résolument dans une révolution qui avait un caractère vraiment national; cependant il savait bien qu'aux yeux de l'Europe elle semblerait une simple contrefaçon de la révolution de juillet; il cœmaissait l'esprit altier, persévérant, fécond en ressources du roi Guillaume ; il devinait combien il serait difficile de trouver un roi pour la Belgique, Je fonder une petite république entre tant de mo-
Ui GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
narchies, et il lui sembla qu'une sorte d'union personnelle de deux royaumes était la meilleure sauvegarde des libertés belges. Il n'hésita pas à siper, le 3 septembre, la proclamation dans laquelle les officiers de la garde bourgeoise s'engagèrent sur rhonneur à ne point souffrir de changement de dynastie et à maintenir l'ordre.
Le roi Guillaume ne voulut pas traiter les Belges autrement qu'en rebelles; il ne lui convenait pas de couronner une révolte, même dans la personne d'un fils; il avait des griefs anciens contre ce fils, dont il redoutait les caprices, l'humeur hasardeuse et l'ambition. En ouvrant ses états généraux, le roi paila en maître irrité, tout en laissant deviner une séparation administrative des Pays-Bas hollandais et des Pays-Bas belges; 40 000 hommes de troupes hollandaises s'approchèrent de Bruxelles; à cette nouvelle, la fureur populaire ne connut plus de bornes. On désarma la garde bourgeoise, suspecte de faiblesse et de trahison; on envahit l'hôtel de ville. Bruxelles se couvrit de barricades. II n'y avait plus de gouvernement. Les Hollandais, sous le prince Frédéric, entrèrent dans Bruxelles, se re-
, tranchèrent dans le parc ; pendant trois jours, leuris boulets répondirent aux balles des insurgés. Ils se retirèrent enfin. Cette agression inutile, à la fois molle et cruelle, déchirait le dernier lien entre la Belgique et la maison de Nassau. Le rêve de l'union personnelle avec le prince d'Orange était fini ; il ne pouvait plus être question de séparation administrative. La Belgique en armes n'était plus d'humeur à traiter avec un souverain détesté; elle ne voulait plus traiter qu'avec l'Europe.
Un gouvernement provisoire avait été nommé le 26 septembre, dont van de Weyer faisait partie avec M. d'Hogvoorst, Félix de Mérode, Gendebien, Charles Rogier. « Le gouvernement provisoire, disait plus tard M. Gendebien au congrès, s'est installé à l'hôtel de ville, ayant pour tout mobilier une table de bois blanc, prise dans un corps de garde, et deux bouteilles vides, surmontées chacune d'une chandelle. La caisse municipale renfermait 10 florins 36 cents, et c'est avec ces moyens que nous n'avons pas désespéré de la victoire. » Dans sa Lettre sur la révolution belge^ van de Weyer lui-même raconte ces premiers jours de 'lutte et de danger.
Oi GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
« Un gouvernement provisoire s'élablit le 25 septembre au milieu du bruit des bombes et de la mitraille, sans finances, sans employés, ayant pour gouverner un pap en insurrection, en pleine guerre, des plumes, de l'encre et quelques feuilles de papier, mais un courage que le dévouement à la patrie peut seul donner. Eh bien! cinq jours après son établissement, son autorité est reconnue dans la plupart des villes de la Belgique ; le 4" octobre, il forme une nouvelle magistrature, et la justice re* prend son cours naturel et régulier ; il rend la liberté à la presse, établit le droit d'association, abolit les loteries, annule les arrêtés attentatoires à la liberté individuelle, organise une armée, se crée des ressources financières en réalisant la perception régulière de tous les impôts, et, plein de confiance dans la sagesse du peuple, il décrète la convocation d'un congrès national, établit le mode d'élection le plus populaire dont la Belgique avait jamais joui. »
On se souvient que van de Weyer avait deux fois défendu M. de Potter devant les tribunaux. Après les journées de septembre, de Potter, qui était
UN FONDATEUR DE LA MONARCHIE BELGE. 9r>
banni, accourut de Valenciennes, et fut porté en triomphe par le peuple de Bruxelles. Ue gouvernement provisoire, où figurait Félix de Mérode à côté de van de Weyer, représentait l'alliance nationale des catholiques et des libéraux. De Potter y exigea me place, et on n'osa la lui refuser, bien qu'il apportât de son exil des théories politiques et de& . goûts révolutionnaires qui ne pouvaient plaire à de véritables hommes d'État. Le jour de son arrivée, il harangua le peuple d'un ton qui efiraya M. Plai- ' santj diargé de la sûreté publique. Ce fonctionnaire se rendit au siège du gouvernement; à l'entendre,, de Potter allait s'installer au palais royal et être proclamé dictateur. Van de Weyer, qui connaissait [ bien son ancien client, dit à M. Plaisant : « Avezl TOUS un appartement disponible chez vous? — Oui,. I tout mon second. — Retournez auprès de lui. Offrez-lui votre second. Il acceptera. Il n'y a pas de dictateur au second étage. » Van de Weyer trouva toote sa vie de ces mots, qui n'étaient pas seulement q)irituels, qui étaient des flèches lancées par un rare bon sens.
Le roi Guillaume, après avoir usé mal à propos
de la force, tenta aussi vainement la conciliation. Il envoya le prince d'Orange à Anvers; celui-ci, qui se souvenait de ses dernières conversations avec van de Weyer, lui dépêcha un aide de camp et l'invita à venir conférer avec lui. Van de Weyer fut un moment tenté d'accepter. « Le prince, demanda-t-il à l'aide de camp, commande-t-il la citadelle d'Anvers et les troupes? — Non, répondit l'officier. — Alors retournez vers le prince et dites-lui que j'étais sur le point d'obéir à son invitation, mais que j'ai une horreur instinctive des citadelles où ne commande point Son Altesse royale. » Des ambassadeurs officieux lui furent encore envoyés, notamment le prince Koslowski, et s'abouchèrent aussi avec M. de Mérode. Le peuple de Bruxelles s'alarma de ces pourparlers; van de Weyer et M. de Mérode cinirent devoir publier une note où ils faisaient connaître les ouvertures qu'on leur avait faites : ils déclaraient en même temps qu'ils croyaient n'avoir aucun droit pour traiter au nom de la Belgique, que ce droit n'appartenait qu'au congrès national qui venait d'être convoqué. Le prince d'Orange, qui espérait encore contre l'espérance, n'en lança
pas moins une proclamation où il disait aux Belges : I. le vous reconnais comme nation indépendante. » nies invitait à nommer des députés. « Je me mets, disait-il, dans les provinces que je gouverne, à la lèle d'un mouvement qui vous mène vers un état de choses nouveau et stable, dont la nationalité fera la force. » Le gouvernement provisoire, sans force contre l'opinion publique soulevée, fut contraint de repousser la main qui lui était tendue; il protesta avec indignation contre la funeste amitié qui pouvait le perdre lui-même. Le prince, suspect à son pays, importun ou odieux aux Belges, se relira en AngleteiTe pour attendre l'issue de la crise. Deux jours après son départ, le canon tonnait sur les murs de la citadelle d'Anvers, et le bombardement ordonné par le général Chassé achevait rouvre commencée par les journées de septembre.
La révolution de juillet alarmait l'Europe monarchique, mais ne changeait rien aux traités de 1815; la révolution belge semblait au contraire un défi à ces traités ; elle remettait en question le sort de provinces dont la souveraineté avait toujours été aussi enviée que hasardeuse. Le roi Louis-Philippe, contenant à peine les frémissements de la révolution qui l'avait porté sur le trône, vit avec plus d'appréhension que de joie des événements qui brisaient, il est vrai, un royaume créé en haine de la France, mais d'où pouvaient sortir une guerre générale et une coalition des grandes puissances. Le roi Guillaume avait mis beaucoup d'empressement à reconnaître le nouveau souverain de la France. Louis- Philippe connaissait bien les dispositions des cours, il savait le tsar d'autant plus irrité que la chute de
[]lharles X déjouait ses desseins sur rOrient. ^La Prusse ne cachait pas à ses yeux ses haines et ses longues ambitions ; l'Autriche était liée aux traités de 1815. L'Angleterre seule avait salué de ses applaudissements la révolution de 1830; mais, pour conserver ses sympathies, il ne fallait point lui faire craindre l'annexion ni même la subordination de la Belgique à la France. Autour du roi, il y avait beaucoup d'illusions et beaucoup d'ignorance. Les libéraux, enivrés de leur triomphe, croyaient naïvement que rien n'était impossible à la France, et que l'Europe ébranlée ne tenait plus qu'au fil de leur propre sagesse. M. deGendebien était à Paris; il écrivait chaque jour à van de Weyer, il demandait instamment des pouvoirs pour traiter avec le gouvernement français. « Un moyen, disait-il au mois d'octobre 4830, qui me paraît propre à nous coastituer solidement, à obtenir l'appui même armé de la France, c'est de demander au roi de France et même à la nation française en même temps un de ses fils, particulièrement le duc de Nemours, pour gouverneur général, en garantissant l'hérédité de mâle en mâle. » Le roi ne faisait rien pour
écliauffer le zèle de M. de Gendebien; il y avait bien en Belgique des hommes qui ne croyaient poiol que leur pays pût conquérir une indépendance complète, qui aimaient mieux se donner qu'être pris, et, s'il fallait se donner, la France avait leurs préférences. Toutefois on ne pouvait dire qu'il y eût un gi*and parti véritablement français. La lutte allait s'ouvrir entre les patriotes, qui voulaient fonder une nationalité belge, et les orangistes^ recrutés surtout parmi les grands industriels, qui préféraient revenir à la maison de Nassau. Le clergé catholique belge, qui avait pris une part si active dans la révolution, redoutait les doctrines de l'école libérale française. Le gouvernement provisoire était secrètement divisé. M. de Potter était républicain. Un commencement d'antagonisme se manifestait entre les partisans de la France et ceux de l'Angleterre. La Prusse, la première, avait offert au roi Guillaume son secours ; M. Mole déclara, de la façon la plus nette, que, si une armée allemande se montrait en Belgique, une armée française y entrerail le même jour. La Prusse feignit l'étonnement, et recula discrètement, intimidée par une
m:înace aussi péremptoire. Le roi Louis-Philippe avait pris son parti dès qu'il avait nommé le prince de Talleyrand son ambassadeur à Londres : gagner et conserver la confiance de l'Angleterre, livrer la question belge à TEurope sans entreprendre de la résoudre seul, empêcher à tout prix l'intervention armée de la Prusse ou des autres puissances, tel est le programme auquel sa sagacité s'était arrêtée et qu'il fallait faire accepter de ministères changeants. Van de Weyer avait été envoyé en mission en Angleterre; les tories étaient encore au pouvoir, et l'opposition seule montrait des dispositions favorables à la Belgique. Le roi Guillaume avait officiellement invoqué (dans une note du 5 octobre 4830) le secours de toutes les puissances signataires des articles constitutifs du royaume des Pays-Bas. Lord Aberdeen, à la suite, de cette note, avait provoqué une réunion à Londres des ambassadeurs des cinq cours d'Angleterre, de France, de Russie, de Prusse et d'Autriche. En ouvrant le parlement le 2 novembre, le roi d'Angleterre avait déploré que l'administration intérieure du roi des Pays-Bas n'ait pu préserver ses domaines de la révolte, et exprimé
le profond regret que lui causait la situation des affiiires en Europe. Van de Weyer arriva le jour même où ce discours était prononcé.
Sir John Hobhouse ménagea à van de Weyer une entrevue avec lord Aberdeen. Il déclara au ministre anglais que la résolution des Belges était prise, qu'ils ne se laisseraient point remettre sous te joug, et que, si on les poussait au désespoir, ils se jetteraient dans les bras d'une puissance voisine. Lord Aberdeen lui répondit que la France était d'acccnrd avec les puissances; il connaissait la mission de M. de Gendebien, l'offre de la couronne belge faite au duc de Nemours. — Le piège était bien tendu, van de Weyer ne s'y laissa point choir. Il savait que M. deGendebien n'avaitpoint de pouvoirs pour traiter de la couronne; il communiqua à.lord Aberdeen les instructions secrètes qu'il avait reçues, et lui donna sa parole d'honneur que celles de M. de Gendebien étaient identiques. € Vous voyez bien, lui dit-il, que la question de la couronne n'est point tranchée. » 11 avait bien vite compris que le gouvernement anglais avait bien moins de zèle pour la Hollande que de jalousie de la France. Le lendemain,
le prince d'Orange exprima le désir de voir van de Weyer. Jamais celui-ci n'avait manqué de respect pour les princes de la maison de Nassau; il avait quelque temps espéré que cette illustre famille pourrait donner l'indépendance à la Belgique. Il se tendit donc chez le prince d'Orange, mais il ne lui cdia point que les derniers événements avaient détruit cette espérance. Beaucoup de gens cherchaient à caresser et à entretenir ses illusions, il aimait mieux lui dire la vérité ; le prince le remercia de sa franchise, lui serra la main et versa quelques larmes. « C'est donc pour la dernière fois que BOUS nous voyons? — Pour la dernière fois, et croyez que j'ai le cœur aussi serré que Votre Altesse rajale. »
[ Van de Weyer, placé dans la position la plus difidle, ambassadeur d'une puissance non reconnue, jenoe et sortant à peine de l'obscurité, sut cepenkalj à force de tact, de loyauté, et par une sorte fmtorité innée, conquérir du premier coup le respect universel. Il rechercha tous les concours, il l'en mendia aucun, il se garda de toute bravade eomme de toute faiblesse. Causeur charmant, il sut
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être économe de paroles. Sérieux sans pompe, pressant et courtois, enhardi par la grandeur delà cause qu'il défendait sans se dissimuler toutes les difficultés qu'il aurait à vaincre, il trouva sans peine le ton des grandes affaires. Après lord Aberdeen, il vit le duc de Wellington, alors premier ministre. Il emporta de cette conversation la conviction que Wellington serait satisfait tant que le champ de bataille de Waterloo ne semt pas terre française et que la Belgique ne proclamerait point la république.
Au reste, les derniers jours du cabinet tory étaient déjà comptés : le duc de Wellington et lord Aberdeen dure it bientôt céder la place à lord Grey et à lord Palmerston.
Pendant son absence, van de Weyer avait été nommé membre du congrès national à Louvain et à Bruxelles. Le congrès à peine réuni, van de Weyer rendit compte de sa mission à Londres, et laissa percer, autant que son rôle le permettait, toutes les espérances qu'il avait conçues pendant son séjour en Angleterre. Ce discours, chef-d'feuvre de fmesse, d'élégance et de grâce circonspecte, fit une
profonde impression sur le congrès; van de Weyer fui élu président du comité diplomatique, composé du comte de Celles, de M. Nothomb, du comte d*Arschot, de M. Lehon et de M. Destriveaux. Cette présidence le constituait ministre des affaires étrangères. Le premier acte de la conférence avait été, le 4 novembre, de proposer un armistice, et de prendre pour ligne de l'armistice la frontière hollandaise du traité du 30 mai 1844. Accepter, c'était sembler consentir d'avance à cette délimitation des frontières ; refuser, c'était braver l'Europe entière et la France même, qui recommandait la soumission à la conférence. Une discussion des plus vives s'engagea dans le sein du gouvernement provisoire. De Gendebien voulait refuser l'armistice, van de Weyer convainquit ses collègues que l'armistice n'avait que des avantages pour la Belgique, que tout serait perdu si l'on bravait les grandes puissances. L'acte signé, il offrit sa démission; M. de Gendebien le pria lui-même de la retirer. Van de Weyer avait besoin d'autorité morale, car jamais rôle ne fut plus difficile que le sien. D'un côté, une conférence prétendait régler les destinées de la Belgique ; de Tau-
Ire, un congrès national prenait ses résolutions ou semblait les prendre en toute souveraineté ; il MIait doucement, sans secousses, incliner ces volontés d'origine si diverse à des décisions communes, ménager la fierté des cours et celle du peuple belge, fermer la bouche aux impatiences, aux colères 1^ plus légitimes, conquérir la liberté par la soumission, l'indépendance par une sorte d'équilibre de dépendances.
Sur un point seulement l'accord était facile : ni la conférence ni le congrès ne voulaient la république. M. de Pott^r, le seul membre du gouvernement provisoire qui fut républicain, avait perdu toute popularité. Il avait, le 10 novembre, prononcé le discours d'ouverture du congrès, puis s'était séparé avec éclat de ses collègues en refusant de s'associer à Facte par lequel le gouvernement provisoire remettait ses pouvoirs à l'assemblée. Il avait eu les plus pénibles discussions avec M. de Mérode et van de Weyer. Il avait voulu occuper le premier rang au lieu de jouer le premier rôle, et il fut douloureusement surpris que l'acclamation populaire ne le portât pas à la présidence d'une république. Il se laissa
îhoirdu gouvernement dans l'opposition la plushai<- [leuse, attaqua ses collègues de la veille, et mérita cpie van de Weyer lui écrivît ces rudes paroles : t Yous le savez, je vous ai pendant deux ans et plus sacrifié mon repos, mon temps, ma santé, mon argent, et je le faisais avec joie, de cœur, parce que je vous croyais ami sincère et patriote dévoué ; mais aujourd'hui que vous avez pris le soin de me désabuser, que vous vous êtes montré aussi mauvais ami que mauvais citoyen, je ne vous dois plus ni consefls ni avertissements. »
De Potter appartenait à cette classe nombreuse (Thommes qui font de la politique avec les mots, qui sacrifient les intérêts des nations à une vanité avide-, inquiète et sans merci. Que serait devenue la Belgique, si elle eût pris Potter pour guide, si elle avait 6nré sa frêle fortune à tous les orages du gouvernement républicain ? Ses vertus publiques ne l'en rendaient pas indigne, mais elle tenait assez à ses libertés pour ne point les mettre en péril, et elle pensa avec raison qu'elles seraient moins protégées par un mot qui épouvantait l'Europe que par l'institotion monarchique, réduite au rôle d'arbitre entre
les partis et satisfaite de représenter l'unité nalionale. Potter est oublié, son nom est descendu dans l'histoire comme une pierre va au fond de l'eau, el l'on se souvient à peine aujourd'hui qu'en 1830 il y eut dans le congrès belge quelques voix pour la république. L'immense majorité se prononça pour la monarchie constitutionnelle.
Sur ce point, la conférence était satisfaite; sur tout le reste, les dissentiments commençaient.Le23 novembre, la proposition de déchéance de la maison de Nassau fut présentée au congiès national, et van de Weyer n'hésita pas à la défendre à la tribune. On ne vota pas séance tenante, et le lendemain le comité diplomatique reçut M. de Langsdorff, envoyé par Louis-Philippe, et M. Bresson, secrétaire d'ambassade, et déjà diplomate habile. M. de Langsdorft déclara verbalement, de la part du roi, que l'exclusion de la maison de Nassau pouvait troubler la paix de l'Europe et compromettre la France; il exprima le vœu que la proposition de déchéance fût retirée. Le roi, nous l'avons déjà dit, n'avail que de bons sentiments pour la maison d'Orange il ne nourrissait aucun dessein égoïste à l'endroit d(
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la Belgique et il désirait avant tout garantir la paix. Van de Weyer convoqua un comité secret du congrès, rendit compte de la communication de M. deLangsdoiir, et fut d'avis de passer outre. La démarche isolée deM. de Langsdorff, alors que la Belgique plaidait sa cause devant toute l'Europe, l'avait un peu alarmé; bien qu'il lui en coulât de repousser des avis iuspirés par le plus sincère intérêt, il demanda que la déchéance fût votée le même jour; l'exclusion de la maison d'Orange fut prononcée par cent soixante elune voix contre vingt-huit.
Quelques jours après ce vote, van de Weyer causait avec lord Ponsonby ; celui-ci défendait encore les idées de son gouvernement, qui avait toujours souhaité une réconciliation de la Belgique et du prince d*Orange. Van de Weyer affirmait que le peuple ne voulait aucun membre de la maison de Nassau. € Le peuple! le peuple! dit Ponsonby, ayant huit jours je pourrais vous faire pendre à un arbre du parc par ce peuple dont vous parlez. — Avec du Icmps el beaucoup d'argent, dit van de Weyer, vous fcussiriez peut-être; moi, je vous ferais pendre dans Cïnq minutes et gratis. Ne jouons pas à ce jeu-là. t>
no GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
Et tous deux se prirent à rire et se tendirent la main .
L'accueil que van de Weyer avait reçu à Londres et les services qu'il y avait déjà rendus le désignaient pour représenter la Belgique auprès de la conférence. Il voulut toutefois aller d'abord sonder le terrain à Paris et y pénétrer les pensées intimes du gouvernement français sur le choix du futur souverain. 11 se fit donner des lettres d'introduction par M. de Celles, qui avait épousé mademoiselle de Valence, petite-fille de madame de Genlis; M. de Celles avait été préfet du Zuiderzée, il était membre du congrès et du comité diplomatique. Van de Weyer partit avec M. de Gendebien, qui a donné un récit de cette mission. « Van de Weyer et moi partîmes dans la nuit du 16 au 17 décembre. Nous arrivâmes à Paris pendant le procès des ministres de Charles X... Le ministère était inquiet; Sébastiahi, sans cesse harcelé par les représentants des puissances, élait plus inquiet, plus agité que ses collègues. C'est dans ce moment si troublé qu'il nous donna une première audience. Il était très-préoccupé et ne paraissait nullement disposé à aborder l'objet de notre
UN FONDATEUR DE LA MONARCHIE BELGE, lli
missioa. A une seconde enlrevue, nous trouvâmes M. Sébastian! plus calme, le procès des ministres était terminé ; on avait sauvé leur tête de la fureur du peuple. L'accueil fut assez froid, la conversation lai^issante. M. Sébastian! était évidemment décidé à éviter toute explication sérieuse. M. van de Weyer aborda courtoisement le sujet de notre mission, qu'il développa d'une manière à la fois candide et coflvaincue, comme si elle ne pouvait soulever aucune objection importante. M. Sébastian! l'écouta avec une attention à la fois sérieuse et bienveillante, ! puis il répondit : « Je suis très-partisan de l'alliance delà France avec l'Angleterre, je suis loin de repousser la triple alliance avecla . Belgique ; mais la «tese est prématurée et ne pourra se faire que lorsçie le provisoire sera remplacé par un gouverneoaatsur la stabilité duquel on puisse compter... Quant à l'alliance de famille entre l'Angleterre et la France pour donner une dynastie à la Belgique, la Çïestion est plus délicate ; elle se complique de Tintarrention du père de famille et aussi des sympalUeset des répugnances d'une mère qui est bien peu disposée à sacrifier ses enfants à la politique.
Il faudra du temps, beaucoup de temps, pour mûrir et résoudre les graves questions que soulève votre mission *. » Sébastiani en continuant alla jusqu'à parler d'un fils du prince d'Orange, feignant d'oublier le décret de déchéance porté contre la maison de Nassau.
DeGcndcbien,passionément attaché à la France et dégoûté des froideurs de Sébastiani, écrivit au gouvernement provisoire qu'il fallait faire voter par le congrès la réunion à la France et forcer la main au roi. Van de Weyer n'allait point à de telles extrémités; il revit seul le ministre des affaires étrangères, il le tâta vainement et partit en emportant la conviction que Londres était le nœud des difficultés qui restaient à vaincre. Le roi désirait sincèrement voir la Belgique libre et neutre ; mais, parmi ses ministres et ses ambassadeurs, il y avait des hommes qui n'étaient point trop pressés de mettre finaux angoisses de la Belgique, espérant que les événements pourraient tourner au profit de la France. Sébastiani en 1829 avait eu l'imprudence de dire à lord Palmerston, chez M. le comte de Flahaut, que la