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CHAPITRE IX

Phœbé se serait fait des reproches bien plus sévères encore , si elle avait prévu que sa maîtresse passerait la plus grande partie de la nuit sans dormir; ce n'était pas que Lucie fût embarrassée au sujet de Suzanne Elton; — elle savait qu'elle pourrait facilement la loger chez la vieille concierge de Mildred , Mme Holt, et que la jeune fille aurait là un refuge assuré pour ses dimanches. Non , mais elle tournait et retournait dans son esprit un plan d'une étendue bien plus vaste encore. L'histoire de Phœbé lui avait rappelé beaucoup de choses dont elle avait entendu parler l'hiver précédent à Londres , surtout en ce qui

concernait l'état d'abandon et d'isolement des jeunes apprenties et ouvrières dans cette grande ville. Elle se souvint entr autres d'une jeune orpheline qui travaillait depuis plusieurs années chez une couturière en renom. Une des règles de cet atelier était de ne pas permettre aux jeunes filles qui y étaient employées de rester à la maison le dimanche; on supposait, il est vrai , qu'elles avaient des amis à voir, mais la pauvre enfant n'en avait point; aussi elle passait tous ses dimanches assise sur un banc , dans un jardin public, avec un morceau de pain pour toute nourriture; un jour de pluie, elle s'y enrhuma, et peu de temps après elle mourait d'une maladie de poitrine.

— Faut-il donc qu'un pareil état de choses continue? disait Lucie; pauvres filles, sans amis, sans parents, sans demeures, sans personne qui s'occupe d'elles, qui leur adresse une parole d'amitié! Et moi, je possède une grande maison inhabitée, une fortune plus que suffisante, et personne n'a besoin de moi! Est-ce là la tâche que Dieu m'a préparée? Vivre à Mildred, dans l'appartement que mon cher Arthur avait arrangé ; ouvrant le reste de sa maison à celles qui n'en ont point; rendant leurs dimanches heureux; leur faisant savoir qu'une amie, dans ce vaste Londres, est prête à les conseiller et à les guider. Est-ce pour cette œuvre que ma vie a été épargnée?

Lucie passa une grande partie de la nuit en prières, et plus elle répétait : « Seigneur, que veux-tu que je fasse? » plus elle entendait distinctement ces paroles : « Pais mes brebis ! »

— Que je voudrais que le jour vînt ! Je m'impa-

tiente de savoir ce qu'Edouard et Grâce diront; j'ai peur quils ne me trouvent bien extravagante.

Elle rêva, — car elle finit par s'endormir cependant,— elle rêva qu'elle tenait le gouvernail d'un grand bateau, sur une mer en tourmente; elle était seule, et la vue des places vides qui l'entouraient lui serrait douloureusement le cœur. Elle vint à passer devant un vaisseau naufragé : des hommes, des femmes se débattaient contre la mort, et s'accrochaient à tout ce qu'ils trouvaient pour se sauver; ils tournèrent des yeux avides de son côté, et entourèrent bientôt son bateau; elle attendit jusqu'à ce qu'il fût tout à fait rempli , mais elle se demandait comment elle ferait pour ramener tant de gens à terre , lorsqu'une brise céleste vint enfler ses voiles et la poussa doucement sur des rivages lointains.

Elle écrivit dès le lendemain, de bonne heure, à son agent, pour lui donner l'ordre d'arrêter immédiatement toute annonce de location, et, après beaucoup de réflexions et de prières, elle fît part de ses plans et de ses idées à son frère et à sa sœur.

Au premier moment, comme il était naturel de le penser, ils eurent de la peine à accepter ce projet; Lucie ajoutait beaucoup au charme de leur vie intérieure, et s'ils conservaient l'espoir de la revoir à Arden pour une partie de l'été, ils sentaient bien qu'ils la perdraient pendant tout l'hiver; mais ils se gardèrent bien de traiter son projet de chimérique , et d'en parler légèrement. Edouard avait depuis longtemps la secrète conviction que le Seigneur avait fait passer sa sœur par de si sérieuses dispensations pour lui confier une œuvre spéciale à faire dans son

champ, et il lui parut que celle qu'elle désirait entreprendre convenait particulièrement à un cœur aimant et richement doué de sympathie comme le sien, autant de biens inappréciables pour la classe déjeunes fiRes abandonnées et isolées , dont elle désirait s'occuper.

Il lui demanda cependant d'agir avec prudence, et de ne rien décider, de ne rien annoncer, qu'elle n'eût pris tous les renseignements possibles sur les difficultés dont les jeunes ouvrières sont entourées, soit auprès d'elles-mêmes , soit auprès de ceux qui les emploient. Edouard convint que Mildred était admirablement situé pour l'exécution de ce projet, entouré de magasins, au centre des rues où se trouvent les premiers établissements de travail de la grande ville.

C'était une entreprise formidable que de réunir toutes les informations qui lui étaient nécessaires ; elle comprit qu'elle atteindrait mieux son but en parlant elle-même aux chefs des principales maisons de Londres ; elle ne pouvait guère s'attendre, il est vrai, à ce qu'ils s'accusassent eux-mêmes, et qu'ils avouassent un mal qui, jusqu'à un certain point, est leur faute. Quelques-uns la reçurent d'abord assez froidement , mais Lucie avait tant de tact et de douceur dans la manière dont elle s'exprimait, elle montrait un désir si vrai d'entrer dans les difficultés des maîtres aussi bien que des employés, que peu d'entr'eux lui résistèrent, et que presque tous finirent par lui donner leur confiance et lui promettre leur coopération.

Ce fut un rafraîchissement pour son cœur de ren-

contrer ici et là, dans le cours de ses recherches, un frère ou une sœur en Christ, qui saluèrent avec bonheur la perspective d'être aidés et encouragés dans leurs efforts pour servir leur Maître . au milieu de la mondanité qui les entourait. Deux sœurs , qui dirigeaient un établissement fort à la mode , lui racontèrent avec abandon les difficultés de leur position. « Dans le plus fort de la saison des fêtes et des réunions, lui dirent-elles, nos jeunes filles travaillent jusqu'à onze heures; alors nous les envoyons coucher et nous travaillons nous-mêmes toute la nuit. Mais si vous saviez comme il est difficile de conserver une communion intime avec Dieu en vivant dans un pareil tourbillon. » — « Quelquefois, dit l'une d'elles, je vais dans ma chambre pour prier un instant, mais aussitôt on m'appelle, et je n'ai que le temps de dire : «Oh Dieu, aide-moi! » — Mais cela m'encourage pour un instant. »

Le cœur de Lucie lui faisait défaut à la vue de tant de mondanité, de frivolité, d'indifférence chez les uns, d'esclavage et de crime chez les autres; elle ne comptait pas réformer l'état delà société, elle espérait seulement , avec le secours dune sagesse supérieure à la sienne, miliger et diminuer un peu la masse de maux qui paraissent être le lot inévitable d'une partie de la société.

Elle fut tout de suite frappée des avantages que les jeunes filles, qui viennent chercher de l'occupation à Londres , trouveraient dans un établissement comme celui qu'elle se proposait de fonder à Mildred , où elles seraient reçues et logées jusqu'à ce qu'elles pussent obtenir de l'ouvrage. Elle regagnait sa voi-

ture en quittant un grand magasin de modes, situé dans une rue très populeuse, lorsqu'elle aperçut une jolie jeune fille à l'air modeste, qui lui demanda timidement son chemin , ajoutant quelle était étrangère. « N'avez-vous pas d'amis à Londres, pauvre enfant? » Xa voix douce et l'air de bonté et de compassion de Lucie furent plus que la jeune fille n'en pouvait supporter; elle était fatiguée et désolée, elle fondit en larmes. Lucie l'emmena et n'eut pas de peine à gagner sa confiance.

Cette enfant avait quitté son village depuis quatre jours: c'était la première fois qu'elle voyait Londres, mais elle avait été apprentie couturière dans une ville de province; elle s'était décidée à venir à Londres pour se perfectionner dans son état, tout en gagnant sa vie. Le courage avait été près de lui manquer à la vue de cette innombrable quantité de rues et de places; elle avait une sœur qui était depuis quelques mois chez une marchande de modes, et sur qui reposait toutes ses espérances ; elle lui indiquerait où elle pourrait se loger, trouver de l'ouvrage. « Et si Dieu me conserve la santé , disait-elle , j'ai bon courage, je ferai mon chemin, et je finirai bien par aider mes parents et mes sœurs. » Elle arriva à la maison où sa sœur travaillait, et la fit demander, mais la jeune voyageuse fut glacée par la manière dont ses caresses furent reçues.

— Qu'est-ce qui t'amène ici ? pourquoi es-tu venue ? d'où viens-tu?

— De chez nous, je suis venue pour gagner ma vie. Qu'as-tu, Jeanne? Tuas l'air tout effrayée; qu'ai-je fait de mal?

— Nous sommes très occupées, Emma, je ne peux pas rester avec toi. Que je suis fâchée que tu sois venue ici? Ma maîtresse serait très mécontente si elle savait pourquoi on m'a appelée, et que j'ai une sœur ici; je lui ai dit que je n'avais point d'amis à Londres.

— Mais ne peux-tu pas lui dire que je suis venue chercher une place?

— Oh ! non ! Il ne faut pas revenir, cela ne servirait à rien ; je ne pourrais pas te voir, nous sommes trop occupées ; tu pourrais m'occasionner des difficultés.

— Mais il faut bien que je revienne , Jeanne , pour chercher ma lettre ; on doit m'adresser ici une lettre de chez nous.

— Je dirai à la domestique de te la remettre, mais ne me fais plus demander.

— Puisque tu as si peur de ta maîtresse , Jeanne , je lui écrirai moi-même pour en obtenir la permission de venir te voir; il faut cependant que tu saches €e qui m'arrive.

Là-dessus les deux sœurs se séparèrent, les yeux de la plus jeune remplis de larmes. Etait-ce bien là sa sœur Jeanne si aimante autrefois? Elle se disait, pour se consoler, qu'au fond elle n'était réellement pas changée, mais qu'elle était sous l'empire de la terreur que lui causaient ses maîtresses ; il fallait qu'elles fussent de méchantes femmes, puisqu'on avait si peur de les offenser en témoignant quelqu'affeclion à une sœur.

La pauvre Emma se sentait bien seule dans ce grand Londres. Que faire? où aller? « Je vais avant

tout acheter un plan de la ville , pensa-t-elle ; de cette manière personne ne pourra me tromper. » Elle fit son emplelte chez le premier libraire qu'elle rencontra sur son chemin, puis elle reprit sa course pour tâcher de se trouver un logement. Elle loua une chambre dans une rue qui lui parut de respectable apparence, mais le prix en était élevé, et elle n'avait pas assez d'argent pour y rester plus de quelques jours; elle étudia son plan avec soin, et partit pour opérer ses premières recherches d'occupation. Mais quelles tristes recherches ! Ici on lui faisait quelques questions, là on la renvoyait sans vouloir même l'entendre. Elle s'adressa à un bureau de placements, mais elle y trouva plus de cinquante personnes dans la même position qu'elle.

Pendant tout ce premier jour et les deux suivants, elle poursuivit ses investigations. L'air timide, embarrassé,,un peu vague, avec lequel elle parcourait les rues, lui attira plus d'un propos désagréable, plus d'une phrase dans le genre de celles-ci: « N'êtes-vous pas fatiguée de vous promener seule? Ne voulez-vous pas nous permettre de vous accompagner? » etc., etc. Au moment où Emma rencontra Mmc Herbert, elle avait été obsédée de demandes pareilles , de la part de gens à qui leur éducation et leur rang devraient inspirer de meilleurs sentiments; aussi la bienveillance et les paroles affectueuses de la jeune dame allèrent droit au cœur de la pauvre enfant.

Suzanne Elton était déjà établie à Mildred, et Lucie eut bientôt pris ses arrangements avec Mme Holt, sa concierge, pour y loger Emma Travers jusqu'à ce

qu'elle eût de l'ouvrage. L'ardente reconnaissance de la jeune fille pour sa bienfaitrice fut comme un doux avant-coureur de l'œuvre d'amour que Lucie voulait entreprendre. Elle en avait vu assez pour s'assurer que si son plan requérait beaucoup de temps et d'énergie pour être amené à bien, cependant il atteindrait plusieurs buts d'une haute importance :

Elle procurerait une demeure respectable aux jeunes étrangères qui viennent chercher des places à Londres , en attendant qu'elles fussent pourvues- Elle offrirait une retraite assurée aux jeunes ouvriè" res renvoyées tout à coup pour des fautes légères, et qui auraient couru le danger de vivre seules dans quelque mauvais logement, en attendant de retrouver une autre place.

Elle fournirait des logements aux ouvrières occupées à la journée; des soins aux malades que, faute de place et de temps, on renvoie immédiatement chez leurs parents ou, le plus souvent, dans quelque triste hôpital.

Et enfin, ce serait une maison ouverte le dimanche à toutes celles qui voudraient profiter des avantages qu'elles y trouveraient, et où on leur distribuerait libéralement la nourriture du corps et celle de l'âme.

Lucie espérait que la bonne influence dont ses jeunes pensionnaires seraient entourées aurait un tel effet sur elles , que peu à peu les chefs d'ateliers et de magasins finiraient par comprendre que, d'être pensionnaire de la maison Mildred, serait en soi-même une recommandation suffisante auprès d'eux; Lucie pourrait même procurer des ouvrières fournissant

des garanties bien plus sûres que la plupart des bureaux de placements ordinaires, où on s'adresse souvent comme à un marché d'esclaves; on y choisit celles qui se distinguent le plus par leurs avantages extérieurs , pour les placer dans la parlie la plus en vue ôes établissements.

Plus Lucie envisageait son projet sous ses différents côtés et dans tous ses détails, plus il prenait à ses yeux une forme arrêtée, et il lui semblait, nonseulement désirable, mais même nécessaire de l'exécuter.

Telles étaient ses réflexions la veille du jour où elle devait retourner à Arden , pour communiquer à Edouard le résultat de son enq;iête, et arrêter avec lui les détails de son entreprise. Elle se reposait dans le joli petit salon de tante Clayton, et le bien-être qui l'entourait, lui fit reporter naturellement ses pensées sur son bien-aimé Arthur; — peu à peu elle se retrouva auprès de son tombeau éloigné, et un sanglot s'échappa du profond de son cœur en se rappelant la dernière soirée qu'elle y avait passée ; elle revit le regard brillant de son enfant lorsqu'elle lui avait parlé de la nuée sur laquelle Jésus reviendrait : « Il ramènera ton cher papa avec lui, dit-elle; — et maintenant j'ai deux tombeaux là-bas, pensait-elle, mais l'un d'eux m'est inconnu. » Elle pleura abondamment et sans chercher à se contenir, mais ce n'étaient pas des larmes de rébellion qu'elle versait, et le céleste consolateur était tout près d'elle pour lui murmurer : « Ne te vaux-je pas mieux que dix fils? » Une grande ombre s'était répandue sur le chemin de sa vie, mais elle avait appris à détacher ses regards

des objets qui l'entouraient pour s'élever à la véritable source de lumière. Elle voyait le nuage qui avait obscurci son existence , mais il était entouré de gloire, et elle savait que le soleil était plus haut.

La nuit était venue, mais Phœbé n'osait pas la déranger ; les volets n'étaient pas fermés , les magasins en face de ses fenêtres étaient brillamment éclairés par le gaz; Lucie pouvait distinguer l'atelier où Suzanne travaillait, elle voyait toutes ces jeunes figures occupées de leur ouvrage. Ses sentiments maternels se réveillèrent avec force : « Je suis sans enfants , s'écria-t-elle , et au fond, ce sont des orphelines; ceux qui les emploient ne pensent qu'au gain; je leur laisserai le libre emploi des mains de leurs ouvrières, mais je prendrai soin des têtes de ces enfants. »

Il était des moments, il est vrai, où l'œuvre que Lucie entreprenait lui apparaissait sous un aspect presque effrayant; elle était essentiellement femme et dépendante, sauf la terrible année qu'elle avait passée à Gwalior et à Agra, elle n'avait jamais vécu seule, et elle redoutait la responsabilité qu'elle assumait sur elle. Ce que son entreprise pouvait avoir de singulier et d'anormal Fêtait peut-être moins pour elle que pour d'autres: elle était partie si jeune pour les Indes, qu'elle n'avait pas eu le temps de former beaucoup de relations d'amitié, sous ce rapport elle était lîbre. mais elle sentait profondément sa séparatioi; d Arden et l'isolement comparatif où elle allait se trouver; elle n'offrait pas au Seigneur un sacrifice qui ne lui coulât rien; l'amour qui remplissait son? cœur n'était plus ce sentiment vague, mal défini

qu'elle avait éprouvé dans le temps de son bonheur; il était devenu le mobile de toute sa vie et le véritable amour se réjouit dans le sacrifice.

Madame Herbert retourna à Arden, et la famille se réunit en conclave solennel dans le cabinet d'Edouard» on pesa avec soin le pour et le contre, et le résultat définitif fut une approbation complète et sans arrièrepensée, du plan exposé par Lucie : « Cependant, se hâta d'ajouter Edouard, j'y ferai une seule réserve : c'est que tu ne dépasseras pas tes forces ; tu nous appartiens, plus encore qu'à tes protégées, ne l'oublies pas, — et il passa tendrement la main sur la tête de sa sœur appuyée contre lui.

— Je crois, mon cher Edouard, que nous appartenons avant tout au Seigneur; dit Lucie; ne le croistu pas? mais je lâcherai chaque malin de découvrir ce qu'il veut que je fasse; Il n'est pas un maître sévère.

Quant à l'organisation, aux détails, à l'ensemble de l'entreprise, Edouard était l'homme qu'il fallait pour cela, et avouons entre nous que c'était au contraire le côté faible de Lucie. Elle se représentait une demeure quelque peu idéale; le bien-être dont elle entourerait ses malades, les objets d'intérêt qu'elle inventerait pour les bien portants; mais elle n'avait jamais songé à calculer comment elle ferait concorder la partie spirituelle et morale de son œuvre, avec les exigences de la vie positive et matérielle.

Le premier point posé par Edouard la fit tressaillir : « Lucie ! il faudra que tes pensionnaires te paient quelque chose. »

— Me payer, moi! et pourquoi faire, je te prie?

la maison de Miklred ne m'a jamais rapporté un sou, et certainement je ne commencerai pas à en tirer un loyer lorsque je veux la consacrer à une œuvre d'amour? Pourquoi me payeraient-elles?

— Pour cette raison-ci, ma chère Lucie; Dieu t'a accordé un cœur généreux et d'abondants moyens de le satisfaire; mais il y a beaucoup de gens dans ce monde qui ont du temps, de la force, de la charité qu'ils pourraient consacrer à une œuvre comme celleci, mais qui manquent d'argent pour la faire. Je te considère comme pionnier; si tu réussis, d'autres pourront suivre tes traces, mais il faut que ce soit possible, et pour cela il vaut mieux, autant que faire se pourra, que l'œuvre se soutienne par elle-même; je crois que tu dois exiger de tes jeunes pensionnaires ce que devaient coûter les arrangements que Suzanne Elton avait compté prendre pour elle-même, avant que tu la reçusses chez toi. Lucie parut convaincue, mais cette conviction ne la réjouissait pas, lorsque tout à coup lidée lui vint de convertir les payements en un fonds de secours pour les malades et celles qui ne pourraient pas travailler; Edouard ne mit heureusement pas son veto contre ce projet-là.

Il la laissa d'ailleurs entièrement libre d'arranger ses Dimanches comme elle l'entendrait ; ce jour-là, ses pensionnaires seraient considérées comme ses invitées, et elle comptait ne pas limiter son hospitalité aux habitantes ordinaires de sa maison. L'ancien salon de gala de Mildred mesurait quarante pieds de long, et elle projetait déjà d'aller dans les jardins publics et les promenades chercher les pauvres abandonnées, de fournir un asile et uneinstruc-

tion chrétienne à toutes celles qui voudraient en profiter.

Les sympathies de la femme de charge de Mildred, madame Holt, avaient été si chaudement réveillées par les deux jeunes filles confiées à ses soins, qu'il ne fut pas difficile de ramener à tenter l'expérience sur une échelle plus vaste. Elle était scrupuleusement fidèle, et fort intelligente, mais son énergie s'était endormie tandis qu'elle occupait le poste de concierge d'une maison inhabitée et ne faisait pas autre chose. Elle avait dit en confidence à la femme de chambre de tante Clayton, qui jouissait de sa pension, de sa liberté et de ses vieux jours dans l'antique demeure , que madame Herbert était une charmante jeune dame, et qu'il était impossible de lui rien refuser lorsqu'elle disait de son ton si doux : « Croyez-vous que vous pourriez m'arranger cela? » Cependant la mère de son mari lui avait souvent parié des Herbert, et comme la rue était souvent encombrée des voitures qui amenaient des hôtes aux fêtes de Mildred, elle espérait bien qu'on ne dirait pas que sa jeune maîtresse prenait des locataires.

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