CHAPITRE VIII
C'était un des premiers beaux jours du printemps. Un monsieur et une dame, sur le quai de Southampton, essayaient , au moyen d'une lunette, de découvrir la direction que prenait un vaisseau qu'on apercevait au large. Ils attendaient depuis plusieurs jours l'arrivée de la Victoire , de Calcutta.
— J'ai presque peur de la revoir, Edouard; je le redoute autant que je le désire ; quelles épreuves que les siennes! que de coups pour l'accabler! — Son mari, son enfant, c'est tout pour une femme! Et Grâce s'appuya plus fortement sur le bras qui la soutenait.
— A en juger par ses lettres, Grâce, notre chère Lucie peut dire avec vérité : « N'ayant rien et cepen-
dant possédant toutes choses. » Voyez, voyez, c'est bien la Victoire, continua Edouard, voilà les petits bateaux! — elle se dirige droit sur la terre; — je vous amènerai Lucie à l'hôtel. — Et serrant la main de sa femme, il s'élança dans une des embarcations qui se détachaient du quai.
Lucie était étendue sous une tente qu'on avait arrangée sur le pont; la plupart de ses compagnons de voyage avaient à regret pris congé d'elle, et le cœur reconnaissant des bénédictions qui l'avaient accompagnée pendant cette longue traversée, elle cherchait à distinguer les objets à mesure qu'en s'approchant de la côte , ils devenaient plus distincts à ses yeux.
— Il en est de même pour ma céleste patrie, pensait-elle ; j'ai navigué en vue de ses rivages, et ils me sont devenus familiers.
Elle regardait machinalement un petit bateau qui dansait sur les vagues , mais lorsqu'il fut plus près, elle saisit le bras de Phœbé : « C'est M. Anderson ! dit-elle. »
Elle s'était si souvent représenté sa première entrevue avec Edouard , qu'elle se croyait tout à fait préparée, mais la surprise fut plus forte qu'elle n'avait compté , et elle se sentit trop faible pour la supporter.
— Je le verrai dans ma cabine , dit-elle , et elle s'éloigna à pas chancelants.
Et cependant quelle consolation , quel sentiment de bien-être , de repos , de se sentir si tendrement entourée de ses bras , et de l'entendre répéter : « Ma bien-aimée, — ma bien-aimée , aussi longtemps que
Dieu te conservera à moi ! » Elle n'avait rien éprouvé de pareil depuis la mort d'Arthur.
Mais en la retrouvant si faible et si changée , Edouard eut la conviction qu'elle ne lui était rendue que pour peu de temps ; cette figure pâle et résignée appartenait déjà au monde des esprits, ce n'était plus sa fraîche et brillante Lucie; il retrouvait son front calme et pur, mais ses yeux étaient animés d'une expression de profonde paix qu'il ne lui avait jamais vue. Elle voulut parler, mais il ne le lui permit pas; elle le laissa faire . il lui était doux d'obéir.
Lucie était si épuisée en arrivant à l'hôtel qu'elle n'eut que la force de murmurer ces mots à sa sœur :
— Il ne me quitte jamais , ma chérie , et je suis heureuse !
Son frère et sa sœur jugèrent avec raison qu'il valait mieux la laisser seule avec Phœbé ; d'ailleurs Grâce ne put que pleurer toute la soirée , elle aurait été une garde-malade assez incapable.
Le trajet à Arden s'accomplit facilement cependant; Lucie fut tentée de se rebeller lorsqu'Edouard baissa les stores de la voiture, mais il insista, ne se souciant pas qu'on pût la voir, ni qu'elle-même vit rien qui l'ébranlât; il la porta de sa voiture dans sa chambre.
Grâce s'était demandé avec inquiétude comment elle pourrait adoucir ce que la vue d'objets familiers aurait de pénible pour Lucie. La plupart de ses effets avaient élé envoyés à Calcutta avant la révolte . et dépêchés en Angleterre avant même qu'elle eût quitté Gwalior ; elle avait donc moins souffert que beaucoup d'autres du pillage des maisons. Edouard
et Grâce , après quelques hésitations , avaient décidé que Lucie préférerait occuper ses anciens appartements ; ils les avaient arrangés avec tout le soin que peut y mettre la plus tendre affection , et y avaient disposé les trésors rapportés des Indes ; — seulement ils avaient caché sous un voile les souvenirs les plus intimes de son mari et de son fils , afin de les dérober à l'observation générale, et pour qu'elle-même ne les regardât que quand elle le voudrait.
La soirée les trouva tous réunis ; il était une question que Lucie désirait faire , et cependant sa voix tremblait.
— Grâce, dit-elle enfin, je n'entends point de petites voix; où sont les enfants?
— En visite chez leur grand-papa; — il les fait demander de temps en temps; — cela vous amuserait, Lucie, si vous voyiez les libertés qu'ils prennent avec lui, et comme mon père les tolère.
Grâce s'était arrangée pour que les enfants fussent absents pendant les quinze premiers jours; quand elle regardait son petit Herbert, si fort et si robuste, sa petite sœur, jolie comme une fée , et son poupon aux joyeux éclats de rire , elle pensait qu'ils rappelleraient à sa sœur le coup qui lui avait enlevé son unique fleur et la laissait sans enfant.
Lucie la devina et supplia qu'on les fît revenir ; Grâce lui promit d'abréger leur absence.
— Vos enfants seront mes plus chers objets d'affection , reprit Lucie , et je remercie Dieu de ce qu'il m'a laissé tant d'êtres à aimer. Mon Edda au ciel a ouvert mon cœur à tous les enfants.
C'était la première fois qu'elle parlait de son fils ;
elle ne pouvait pas encore aborder les scènes qui s'étaient passées à Gwalior, mais elle donna à son frère et à sa sœur beaucoup de détails sur les temps qui les avaient précédés.
Quelques jours plus tard, les enfants revinrent, et tante Lucie fut bientôt leur favorite à tous ; elle aimail à entendre à sa porte ces petites voix , demandant la permission d'entrer, mais elle n'était pas assez forte pour les garder longtemps auprès d'elle . et Edouard trouvait très vite que le moment était venu de les renvoyer.
En la voyant si faible, sa santé si altérée, et surtout sa respiration difficile et gênée , Edouard eut le sentiment que sa sœur ne vivrait pas longtemps , mais peu à peu ces symptômes qui l'avaient effrayé disparurent, et il se reprit à espérer et à entrevoir son rétablissement. Il était assez naturel que cette perspective fit peu de plaisir à Lucie, toutefois elle consentit à une consultation de médecins et promit qu'elle essaierait de les croire, et d'agir d'après leurs conseils.
Le résultat de leur examen fut qu'il n'y avait aucun danger immédiat, et qu'un repos complet, soit de corps , soit d'esprit , était absolument nécessaire.
— Chassez loin de vous les pensées tristes, les sujets de découragement; avec de la prudence et quelques prescriptions que je vais vous faire, vous avez encore bien des années devant vous, lui dit son médecin en la quittant.
— Bien des années devant moi ! répéta Lucie, lorsqu'il eut fermé la porte et qu'il fut allé répéter ces paroles consolantes à ceux qui les apprécieraient
mieux qu'elle. Est-ce là ce qui doit me guérir du découragement?
Et la pauvre femme fut en proie à la plus amère douleur qu'elle eût encore éprouvée depuis son veuvage. L'ennemi vit ses avantages et sut en profiter. Elle avait toujours dit pour ce qui concernait sa vie temporelle : « Que ta volonté soit faite! » et elle croyait l'avoir dit en toute sincérité, mais c'était en faisant une espèce de réserve tacite que la volonté de Dieu serait de la reprendre à lui. Elle l'avait béni de lui conserver la vie , tant que son enfant vivait, et même pendant sa détention à Agra l'existence ne lui avait pas été à charge ; elle avait partagé avec beaucoup de femmes anglaises les soins à donner aux malades et aux blessés , et ses paroles de paix et d'amour, qui avaient chez elle la saveur delà vérité et de l'expérience, faisaient l'effet d'une rosée rafraîchissante. Il lui était doux de s'employer à une œuvre pareille , et lorsqu'on la priait de s'arrêter, de ne pas s'épuiser, elle répondait : « Qu'elle avait été appelée à la onzième heure , et qu'elle avait peu de temps à employer au service de son Maître. »
Lorsqu'enfin elle put se mettre en route pour l'Angleterre, et qu'elle éprouva, non-seulement qu'elle avait des forces pour accomplir son voyage, mais qu'il lui faisait du bien , elle rendit grâce à Dieu de ce qu'il lui permettait de revoir ce qui lui restait de plus cher sur la terre. Elle ne mourrait pas en pays étranger, elle finirait ses jours à Arden, elle pourrait dire elle-même à Edouard les grandes et merveilleuses choses que Dieu lui avait accordées.
Jusque-là les voies de Dieu lui avaient paru bonnes,
mais à présent ses idées se troublaient ; elle avait espéré qu'elle n'avait qu'à mourir, et II lui ordonnait de vivre.
Un sage cherchait à expliquer à un petit enfant ce que c'était qu'une croix. Il prit deux morceaux de bois de longueurs inégales : « Vois , dit-il , le plus long, c'est la volonté de Dieu, le plus court, c'est la tienne ; mets ton morceau de bois au bout du plus long, et tu n'auras point de croix; mets-le en travers, et tu en auras une. »
La volonté de Lucie, dans le moment actuel, était comme posée en travers sur celle de Dieu. «Pourquoi vivre? pourquoi ne pas aller auprès de mes bienaimés? Si j'étais plus forte, j'irais aux Indes comme missionnaire, ce serait différent; mais ici je n'ai rien à faire. Edouard et Grâce sont excellents , mais ils n'ont pas besoin de moi : ils ont leurs enfants et se suffisent à eux-mêmes. Oh ! pourquoi ne puis-je pas m'en aller ? » Le doute et le murmure se glissaient peu à peu dans son cœur, sans qu'elle en eût conscience , l'ennemi du Seigneur venait prendre la place qu'elle avait jusqu'ici réservée à son Maître.
Ce moment fut sombre et désolé, mais il ne dura pas. « Si un homme pèche, il a un avocat auprès du Père. » En réponse à son intercession, Lucie Herbert répandit sa douleur devant le Seigneur, et reçut en retour des manifestations de son amour qui la remplirent de honte , mais qui , en même temps , calmèrent son incrédulité craintive. Que de reproches elle se fit pour avoir douté un moment! « Eh! quoi ! j'aurais pu vivre pour mon mari , pour mon
enfant et je ne le pourrais pas pour Celui qui est mort pourmoi,etje ne me confierais pas en lui? Nem'a-t-Il pas supportée dans un temps où mon cœur ne songeait qu'à ses idoles? et me plaindrais-je lorsqu'il me demande de vivre quelques années encore, et de me contenter de l'avoir pour ma portion, Lui, lors même qu'il ne me donnerait rien à faire? Ne sera-ce pas quelque chose si je puis montrer à d'autres qu'il est mon tout? Jésus , pardonne-moi ! aime-moi et bénismoi encore! »
La victoire fut complète, et lorsqu'Edouard revint auprès d'elle en lui disant que , s'il lui était impossible, quant à lui, de ne pas se réjouir, il comprenait bien que pour elle la vie était une épreuve et non une joie, Lucie sourit doucement et lui répondit : « Tant que je serai ici, sa volonté sera la mienne, c'est à Lui à fixer le moment de mon repos. »
Lorsque vint l'automne , la prédiction des médecins se trouva pleinement réalisée , et la santé de Lucie à peu près rétablie; il est probable que la disposition paisible de son esprit y contribua beaucoup.
La bonne tante Clayton s'affaiblissait sensiblement depuis un an ; elle ne sortait plus guère de sa chambre, aussi tant que Lucie avait été malade, elles ne s'étaient pas vues. Ce fut un beau jour pour la vieille dame celui où son enfant chérie vint la voir, et où elle posa encore une fois sa main tremblante sur la tête de Lucie en la bénissant.
— Arthur m'a donné un abri dans ma vieillesse, dit-elle enfin , ne sachant trop si elle pouvait parler de lui.
Rien n'était plus doux à Lucie , tout comme aussi de se trouver dans la maison Mildred , au milieu des arrangements qu'il avait pris pour en rendre l'habitation aussi agréable que possible à sa vieille tante ; • — elle y vivait dans une si grande paix , que sa société fut précieuse et bienfaisante à sa nièce. Lucie se décida à passer les mois les plus froids de l'hiver auprès d'elle. Lucie était de retour à Arden depuis quelque temps , et songeait à faire arranger pour son usage une autre partie de la maison, et à s'y fixer pendant la vie de sa tante, lorsqu'elle reçut une lettre de la femme de chambre de Mme Glayton , qui lui annonçait que sa maîtresse était malade , mais sans dire que son état fût alarmant. Edouard partit aussitôt , promettant de revenir chercher Lucie si cela était nécessaire ; il n'en eut pas le temps, tante Clayton s'affaiblit si promptement qu'en peu d'heures tout fut fini. Elle mourut en paix, laissant sa bénédiction à chacun d'eux , et surtout à sa précieuse enfant, comme elle appelait Lucie.
Nous sommes arrivés au moment où nous avons commencé notre histoire. Il y avait environ trois mois q'ie tante Clayton était morte , et on se demandait ce qu'il fallait faire de Mildred. Arthur avait laissé toute sa fortune à sa femme , et elle avait reçu , le matin même, une lettre de son homme d'affaires, la priant de lui donner des ordres à cet égard. Vendre ou lomr? telle était la question.
Lpcie , mue par un sentiment d'affection et de respectpour la demeure héréditaire de la famille Herbert \ n'aimait ni l'une ni l'autre de ces alternatives; mais quoique sa fortune fût plus que suffisante, elle
sentait qu'il aurait été déraisonnable de ne pas tirer parti d'une propriété aussi importante que celle-là. Elle finit par autoriser ses agents à mettre la maison en location, sauf l'aile droite qu'Arthur avait arrangée et meublée; elle ne voulait pas s'en défaire.
— Nous ne serons pas fâchés à l'occasion d'avoir une habitation à Londres , et si nous venions à nous quereller, Edouard , ajouta-t-elle avec gaieté, j'irais y demeurer toute seule. Elle envoya ses ordres en conséquence à son homme d'affaires.
Phœbé n'était pas une femme de chambre ordinaire pour sa maîtresse; ensemble elles avaient lutté et supporté les épreuves et les tempêtes de la vie; il était certains sujets dont Mme Herbert pouvait s'entretenir avec plus de liberté avec cette humble amie qu'avec même ses proches parents.
Le soir, pendant que Phœbé l'aidait à se déshabiller, il n'échappa pas à Lucie que sa fidèle suivante était préoccupée , et bientôt elle la mit sur la voie de lui ouvrir son cœur.
— Vous rappelez-vous, Fanny Lambert , Madame? Son père occupait autrefois le bureau de poste ; elle était encore enfant lorsque nous avons quitté l'Anglaterre.
— Je me la rappelle fort bien , Phœbé ; elle avait un air doux et tout à fait comme il faut ; j'espère qu'il ne lui est rien arrivé de fâcheux?
— J'ai été chez mon père aujourd'hui ; je suis toujours inquiète de Suzanne, ma belle-mère ne sait pas s'y prendre avec elle; Suzanne est vive, et elle i déclaré qu'elle ne resterait pas à la maison pour / être grondée du matin au soir, à présent qu'elle -*st en
état de gagner sa vie ; — elle est réellement bonne couturière, c'est moi qui lui ai enseigné à travailler, ajouta Phœbé avec quelque orgueil. Mais elle en sait plus long que sa maîtresse à présent , elle a entendu parler des grands ateliers de couturières de Londres, elle dit qu'elle veut y aller, et qu'elle est sûre de faire son chemin dans le monde. Mais la pauvre enfant n'a aucune idée de ce que c'est que de vivre à Londres, et ce n'est pas étonnant. Ce qu'on m'a raconté aujourd'hui de Fanny Lambert me fait trembler pour Suzanne ; — elle est plutôt mon enfant que ma sœur. Et les yeux de Phœbé se remplirent de larmes.
— Racontez-moi ce qui est arrivé à Fanny, Phœbé.
— Il paraît, Madame, qu'elle n'était pas heureuse chez elle; elle a trouvé à se placer dans un grand magasin d'un des quartiers les plus fréquentés de Londres ; elle vendait surtout des gants et des articles de mode. Elle ne se plaignait pas de l'ouvrage, mais elle se sentait isolée, abandonnée au milieu de gens qui ne faisaient aucune attention à elle. Le dimanche surtout, elle ne savait que devenir; ses maîtres l'engageaient à passer la journée dehors plutôt que de rester à la maison. Bref, un jour, un monsieur qui passait devant le magasin, la vit; il entra et demanda à acheter une paire do gants. Il avait de si bonnes manières que Fanny fut enchantée de le servir; elle a de jolies mains douces et blanches comme des mains de dame; elle portait une petite bague avec une pierre bleue, qui lui venait de sa mère. « Vous avez là une jolie bague, lui dit ce monsieur, puis-je vous demander si c'est un souvenir? »
La pauvre fille qui avait le cœur gros , parce qu'on l'avait rudoyée peu de moments auparavant , lui répondit que personne ne se souciait assez d'elle pour lui donner des souvenirs.
— Vous êtes comme moi, dit-il , je suis seul au monde et personne ne se soucie de moi ; mais quant à vous, ce n'est plus vrai, car je veux prendre soin de vous, pauvre enfant! Voulez-vous me permettre de venir vous chercher demain pour aller à l'église?
Fanny jugea qu'il n'y avait aucun mal dans celte proposition; s'il lui avait demandé d'aller se promener, elle aurait refusé , mais pour l'église , elle accepta. Il était si bon pour elle , si respectueux! il la traitait comme si elle eût été sa sœur.
Le samedi suivant , il revint ; il acheta encore des gants , mais cette fois elle pensa bien que ce n'était qu'un prétexte pour lui parler, et en effet, il lui demanda la permission de revenir la chercher le lendemain malin. Enfin, ils devinrent de très bons amis et ils finirent par passer leurs dimanches ensemble; le soir il la ramenait en omnibus après le dernier service , parce que , dans la maison où Fanny était employée, passé onze heures, on n'ouvre plus les portes ; tant pis pour celles qui arrivent trop tard. Un soir, il y a environ trois mois, Fanny fut très inquiète; ils avaient manqué l'omnibus , ils ne trouvèrent point de fiacre , ils furent obligés d'aller à pied ; le trajet était long, ils eurent beau courir, ils arrivèrent à la maison à onze heures dix minutes. Elle sonna, frappa, mais personne ne répondit ; elle est sûre cependant qu'on a dû l'entendre , on voyait encore des lumières aux fenêtres. Son compagnon se désolait,
disait que c'était sa faute, et lui demandait ce qu'elle allait devenir.
— Il faut que j'aille me loger quelque part , ditelle , je ne puis pas rester dehors toute la nuit.
Il lui dit alors qu'il habitait un hôtel très tranquille et respectable , et qu'elle pourrait y avoir une chambre. Mais , Madame, et Phœbé fondit en larmes, depuis lors Fanny n'a plus pu marcher la tête haute. Il lui a donné une promesse de mariage par écrit, il venait la voir tous les jours et lui faisait beaucoup de présents. Fanny assure qu'il était très sincère; — la semaine dernière, il fut deux jours sans venir; elle commençait à s'inquiéter, lorsque quelqu'un dans le magasin ayant pris le journal, lut ce qui suit : « En chassant avec ses amis, M. *** a été tué par la décharge involontaire de son fusil. » Fanny tomba comme morte, car c'était lui; maintenant sa réputation est perdue, la famille de ce monsieur n'a aucune pitié d'elle, quoique toutes ses lettres témoignent qu'il avait réellement l'intention de l'épouser. Que va-t-elle devenir?
— Quelle triste histoire, Phœbé! Suzanne la saitelle?
— Oh ! oui , Madame ; ma belle-mère lui répète à chaque instant qu'il lui en arrivera autant si elle va à Londres, et je sais qu'elle y courra de grands dangers; c'est un malheur pour une pauvre fille d'être aussi jolie que Suzanne; son sourire est comme le soleil de mai.
— Quel projet a-t-elle? que compte-t elle faire?
' — Ou lui a parlé d'un grand magasin de soierie, auquel est joint un atelier de couturière; on dit
bien que c'est une maison respectable , mais les apprenties n'y logent pas ; il n'y a pas de place.
— Où est ce magasin?
— En face de Mildred . Madame ; je crains que Suzanne n'ait de la peine à se loger dans le voisinage, ce serait trop cher, et le dimanche, que deviendra-t-elle? elle qui est accoutumée à la vie de la campagne ; elle le passera à se promener dans les jardins publics. Mais à quoi est-ce que je pense? Chère Madame, vous paraissez si fatiguée, vous êtes toute pâle ; je vous ai retenue trop longtemps ; que dirait M. Anderson?
— Merci, ma bonne Phœbé, mais je ne suis cependant pas si faible que je ne puisse supporter un peu de fatigue; je crois entrevoir un moyen de vous ôter toute inquiétude à propos de Suzanne , mais il faut que j'en parle à mon frère.