CHAPITRE X
Nous sommes au 12 octobre, le soleil s'est levé dans un ciel sans nuages; ses rayons pénétrent obliquement dans l'antique Cathédrale, par une fenêtre au levant, et tombent chargés des brillantes couleurs des^ vitraux peints, sur trois figures agenouillées devant la table de communion, comme elles s'y étaient agenouillées huit ans auparavant. La main d'Edouard est comme alors dans la main de sa femme, de son autre bras il entoure sa sœur-veuve. Il a répandu son cœur en une ardente prière de louanges, de soumis-
sion et de confiance, et en s'approchant de Celui qui est invisible, le voile de séparation qui dérobe à leurs regards ceux qui sont déjà auprès de Lui, devient presque transparent
Fortifiée par ce saint exercice, Lucie a pu prendre sa part des réjouissances de la journée; le lendemain elle va s'établir à Mildred, mais elle n'aurait pas voulu quitter Arden avant le 12. Edouard l'accompagna à Londres et resta auprès d'elle pour la première journée.
Quoique tous les changements et les réparations eussent été ordonnés et combinés par elle-même, Lucie fut agréablement surprise de la transformation qu'avait subie l'ancienne résidence baronniale, d'aspect si sombre et si triste à l'ordinaire. On avait converti les grandes salles de la maison en une quantité de petites chambres à coucher, tendues de papier aux couleurs claires et gaies, les unes à un, les autres à deux lits, accompagnées de ces quelques meubles qui donnent à la plus modeste chambre un certain air de chez soi, parce qu'on voit qu'une aimable pensée s'est occupée de vous et de votre votre bien-être ; ainsi chacune avait sa petite étagère pour les livres, et sur chaque étagère on avait posé une Bible. On avait disposé une grande salle pour les malades et une autre garnie de tables, de bancs et de chaises devait servir de classe ou de salle de réunion. Lucie trembla bien un peu à l'idée d'adresser la parole à une assemblée aussi nombreuse que celle qu'elle aimait à se représenter remplissant cette salle.
La chambre à manger située au midi était entourée d'une galerie, qu'on avait depuis convertie en serre,
Lucie l'avait fait restaurer, elle avait foi aux fleurs ; elle voulait que chaque habitante de sa maison pût choisir une fleur qui deviendrait sa propriété particulière; elle n'eut pas à se repentir de cet arrangement ni à se plaindre que ses fleurs fussent négligées.
— Tu diras à Grâce que j'ai un laboratoire, dit Lucie à son frère, en ouvrant la porte d'une petite pièce qui communiquait à son appartement et à celui de ses jeunes filles ; voici où je recevrai les demandes d'admission et où je ferai toutes mes affaires.
Quelle chambre bénie ne devint-elle pas? combien de pauvres filles isolées et abandonnées y entrèrent le cœur désolé et en sortirent consolées et encouragées, sûres désormais de posséder une amie pleine de sympathie et de bonté ; une amie dont l'intérêt était si vrai et si spontané qu'il était impossible d'en douter; une amie toujours prête à écouter leurs chagrins, leurs peines, et qui témoignait avec chaleur la sollicitude la plus vive pour les intérêts les plus élevés de leur âme?
— Mon enfant, aimez-vous votre Sauveur? demandait ordinairement Lucie dès la première entrevue; et si on lui répondait franchement: non, elle se hâtait d'ajouter : Oh ! je prierai pour vous, je n'aurai point de paix que vous n'aimiez votre Sauveur.
Elle manquait rarement, dès la première entrevue, de gagner la confiance de ses jeunes filles, et souvent elle avait la douceur de leur entendre dire?
— Je crois que Dieu a entendu mes prières; je lui ai demandé longtemps de me donner une amie sur cette terre, quelqu'un qui priât avec moi et qui m'en-
seignât, et voilà qu'il vous a donnée à moi. — Puis-je venir Dimanche? disait une autre; je travaille dans la même maison que Suzanne EUon ; elle nous a raconté ce que vous leur aviez dit Dimanche passé ; j'aimerais bien venir aussi. J'ai quitté ma mère il y a trois mois, elle m'avait fait promettre de ne pas employer mes Dimanches à m'amuser, de ne jamais aller au théâtre ni au bal; j'ai tenu ma promesse, mais je m'ennuie toute seule, mes camarades y vont toutes.
Dès le premier mois, Lucie admit une vingtaine de jeunes filles chez elle; mais c'était une population flottante; souvent telle ouvrière qui avait demandé à être reçue à Mildred pendant qu'elle cherchait de l'ouvrage, n'y restait qu'une semaine, elle quiltait lorsque ses patrons pouvaient la loger. Lucie reçut plusieurs ouvrières et apprenties, placées chez elles par la libéralité de certains chefs d'ateliers et de magasins, qui ne demandaient pas mieux que de diminuer le nombre, toujours trop grand, de personnes qui encombraient le petit espace dont ils pouvaient disposer pour la nuit; ils étaient trop heureux de profiter des ressources que Lueie leur offrait.
Ce fut ainsi que Marie Fenton arriva à Mildred, elle était brodeuse dans un grand atelier situé dans une rue voisine. Il est probable que les soins que ses chefs prenaient d'elle n'étaient pas complètement désintéressés; elle avait tant de goût et d'habileté dans son travail, quelle avait souvent des commandes pour la famille Royale ; il aurait été difficile de la remplacer, mais sa maigreur et son excessive pâleur finirent par frapper la personne qui l'employait et on l'envoya à Mildred dans l'espoir que l'air plus pur qu'on y respirait la rétablirait.
L'expression de souffrance et de résignation empreinte sur cette jeune figure avait particulièrement frappé Lucie; elle donna à Marie quelques conseils sur sa santé, mais celle-ci les repoussa avec douceur. Une seule fois on la vit sourire, ce fut pendant la première semaine de son séjour, lorsque Lucie lui dit qu'elle pouvait choisir une fleur qui serait toute à elle, Marie demanda une rose thé qui commençait à s'épanouir, et à mesure que la fleur aux teintes délicates sortait de son entourage de feuilles vertes, Lucie pensait qu'elle était l'emblème de celle qui l'avait choisie.
La jeune fille était silencieuse et réservée, mais ses yeux suivaient attentivement madame Herbert, comme si elle eût regretté de n'avoir pas le courage de lui donner une confiance sollicitée avec tant d'affection.
Marie avait pris, avec reconnaissance, sa place autour de la table où madame Herbert réunissait le Dimanche toutes celles des jeunes filles de sa maison, des magasins ou des ateliers avoisinants, qui désiraient assister à sa classe Biblique. Christ, son œuvre de rédemption et d'amour, avait été jusqu'ici son sujet de prédilection. Les Dimanches précédents elle avait parlé de Lui comme de notre Expiation, notre Seigneur, notre Berger, notre Juge; ce Dimanche-ci elle en parla comme de notre Ami : — elle demanda à celles qui l'écoutaient, ce qu'elles envisageaient comme des preuves d'affection? — S'il se présentait quelqu'un, dit-elle, qui écoutât volontiers le récit de vos tribulations, qui fût prêt à faire de grands sacrifices pour vous aider, dont le cœur fût affligé de ce
qui vous afflige, qui vous réprimandât avec fidélité, et vous donnât de sages conseils, dont l'amour ne changeât jamais, qui vous en fournît la preuve par des dons précieux et par des moments d'entretiens qui vous fortifieraient, vous consoleraient, vous encourageraient à regarder au temps où vous seriez réunies à lui pour ne plus jamais le quitter, un pareil ami ne vous satisferait-il pas? dites-le moi. Les épreuves et les contrariétés de la vie de chaque jour vous paraîtraient peu de chose si vous aviez un ami comme celui-là pour appui. Voulez-vous croire que le Seigneur Jésus désire être cet ami pour vous, pour chacune de vous? je sais qu'il peut l'être; je le sais par expérience. » — Madame Herbert s'arrêta; les yeux de Marie étaient fixés sur elle avec une expression qui la fit tressaillir.
Lorsque la classe fut terminée, Marie resta un moment comme indécise; Lucie espérait qu'elle allait parler, mais sa réserve l'emporta, et madame Herbert se borna à lui dire en passant devant elle : « Puisse-t-ii être votre ami, chère enfant ! »
Phœbé prenait le plus vif intérêt à ce qui concernait les jeunes filles de Mildred, elle racontait ce même soir à sa maîtresse que sa sœur et Marie Fenton commençaient à se lier assez intimement, lorsqu'on entendit un coup donné à la hâte à la porte, et Suzanne pâle comme la mort vint les avertir que Marie paraissait dans un état extraordinaire ; on craignait qu'elle n'eût le délire ou ne devînt folle. Elle avait quitté sa chambre et elle était venue s'établir dans celle de Suzanne et d'Emma Travers ; elles avaient voulu reconduire Marie chez elle, mais elle leur avait dit qu'il y avait des portes secrètes dans sa chambre et qu'elle n'y resterait pas.
Lucie se rendit immédiatement auprès de Marie; en entrant dans le corridor elle entendit un éclat de rire qui la fit frissonner; elle s'avança d'un pas ferme, mais sa physionomie exprimait une profonde pilié.
— Pauvre enfant! pauvre Marie! vous avez besoin d'une amie; je serai cette amie, venez avec moi. Elle savait bien qu'une allusion à la leçon de l'après-midi aurait une bonne influence. Marie lui obéit tranquillement lorsqu'elle la conduisit dans la pièce destinée aux malades.
— Ecoutez-moi, Marie! si vous vous tenez tranquille, je resterai auprès de vous, je vous soignerai; mais si vous vous agitez, je vous quitterai. »
Phœbé voulut essayer de s'opposer à sa maîtresse, lorsque celle-ci déclara qu'elle veillerait Marie une partie de la nuit, et qu'elle ne permettrait à personne de rester avec elle. Lucie avait remarqué que sa présence répandait une sorte de calme magique sur la jeune fille, tandis que si une autre personne l'approchait, elle retombait dans un état de vive agitation.
Phœbé se retira, mais à l'insu de sa maîtresse elle passa la nuit dans le corridor, près de l'infirmerie.
Lucie avait appris à soigner les malades aux Indes lorsqu'elle vivait éloignée des secours de la médecine; elle jugea bien vite que sa jeune protégée était sous l'empire d'une grande détresse d'esprit plutôt que d'une véritable maladie corporelle, et à mesure que d'une main légère et compatissante, elle baignait d'eau froide le front brûlant de Marie, elle eut la douceur de voir son regard perdre ce qu'il
avait d'égaré ; ses mains, qui serraient convulsivement les draps de son lit, finirent par rester immobiles dans celles de Lucie, et peu à peu la jeune fille s'endormit. Son sommeil fut d'abord agité et interrompu, et sans s'en douter elle murmura des mots entrecoupés qui révélèrent le véritable état de son cœur.
— N'ont-elles pas dit M. Cecil? non, non, je ne veux pas le voir; je ne le dois pas. Qui lui fera ma commission ? vous me direz, n'est-ce pas; vous me direz si cela lui a fait quelque chose, lorsque je serai partie; — mais il ne faut pas qu'il sache où je suis. Vous pourrez lui donner ma rose, c'est ce que je possède de plus joli, vous lui direz aussi que j'ai un Ami à présent; et quel Ami! — à ce qu'ils me disent, » — et sa figure pâle s'éclaira d'un sourire qui remplit de larmes les yeux de Lucie.
Enfin Marie dormit d'un sommeil si paisible, son pouls indiqua un calme si profond, que madame Herbert s'étendit sur un canapé à côté d'elle pour le reste de la nuit. Mais elle n'était pas de force à veiller, et le chagrin de Phœbé le lendemain matin en voyant ses traits fatigués et étirés, la fit consentir à se retirer pendant quelques heures dans sa chambre, après avoir écrit un billet au chef de l'établissement où travaillait Marie, pour expliquer son absence.
Lorsqu'elle retourna à l'infirmerie le lendemain, elle fut un peu fâchée contre la jeune fille qu'elle trouva assise dans son lit, sa rose-thé devant elle, occupée à composer un dessin d'une grâce exquise.
— Vous avez tort, Marie! j'ai écrit ce matin pour avertir vos patrons que vous ne travailleriez pas de tout le jour,
— Je le sais, chère madame! mais ils m'ont fait demander si je ne pourrais pas dessiner ce modèle; c'est une enveloppe de livre pour une de nos jeunes princesses. Tl faut que je le fasse; — et d'ailleurs cela ne me fait pas de mal, cela m'empêche de penser. »
Lucie la regarda un moment en admirant la rapidité et la sûreté avec laquelle elle exécutait son dessin ; puis^elle lui dit avec douceur:
— Ne vaudrait-il pas mieux confier les pensées qui vous troublent à votre meilleur Ami, Marie?
Marie rassembla son courage et murmura :
— Puis-je vous les dire à vous, — et elle raconta l'histoire que nous donnons ici en abrégé.
Marie descendait par sa mère de ces réfugiés français qui avaient cherché un asile en Angleterre lors de la révocation de l'Edit de Nantes. Sa famille avait été pendant plusieurs générations employée dans le commerce des soieries; son père en particulier s'était acquis une réputation et avait gagné de l'argent, par l'habileté avec laquelle il dessinait les broderies sur la soie. A sa mort, sa veuve s'engagea comme femme de charge dans une famille riche, vivant à la campagne; elle eut la permission d'emmener avec elle ses trois enfants dont Marie était la plus jeune, et de les établir dans la loge du portier. La petite fille avait hérité du talent de son père pour le dessin, et n'était jamais plus heureuse que lorsqu'elle moissonnait les fougères et les fleurs des champs dont le parc était rempli. Un jour qu'elle s'était aventurée dans un endroit marécageux, séduite par l'apparence d'un groupe de droséra, elle sentit le terrain lui manquer
sous les pieds et ne savait trop comment se tirer d'affaire; lorsque Cecil, le second des fils de M. Aylmer, qui lui aussi était à la recherche de plantes rares pour son herbier, arriva à propos pour la sortir de ce mauvais pas.
Les deux enfants étaient à peu près du même âge, ils partageaient les mêmes goûts, et bientôt, comme il arrive souvent à la campagne, ils mirent en commun leurs promenades, leurs recherches et leurs découvertes; mais avec le temps, Cecil alla au collège et Marie n'eut plus qu'un souvenir reconnaissant de son jeune ami et protecteur.
Lorsque Marie fut d'âge à gagner sa vie, elle choisit sans hésiter l'état de brodeuse ; elle avait si bien observé la nature que sa mémoire ne lui offrait que de belles et gracieuses images, et rien ne lui plaisait mieux que d'employer son temps à les fixer par la broderie.
Sa mère n'avait rien épargné pour la faire instruire dans l'état qu'elle avait choisi; et d'ailleurs Marie n'avait pas besoin qu'on la stimulât; plus elle réussissait, plus elle devenait difficile pour elle-même; elle voulait que tout ce qui sortait de ses doigts fût un vrai chef-d'œuvre en son genre. Mais elle n'avait auprès d'elle aucune amie au cœur maternel pour remarquer que les joues rondes et fraîches qu'elle avait apportées de la campagne, pâlissaient à vue d'œil, qu'elle maigrissait, et ne touchait presque plus à la nourriture qu'on plaçait devant elle.
Un soir, Marie se sentit si fatiguée, les yeux lui faisaient si mal, après avoir brodé avec une application soutenue, qu'elle demanda la permission de sortir un instant à l'air frais du soir.
Elle venait de tourner le coin de la rue qu'elle habitait, lorsqu'une main amie saisit la sienne, et une voix qui lui était familière, s'écria :
— Marie ! vous alliez donc passer tout droit sans me rien dire; je suis sûr que vous ne m'avez pas oublié !
La voix de Cecil lui rappela les doux souvenirs du chez soi, et comme il était une ancienne connaissance, elle consentit volontiers à ce qu'il l'accompagnât à la promenade. 11 répondit à toutes les questions qu'elle lui adressa sur ses anciens, amis sur la campagne, mais bientôt il ramena la conversation sur elle-même : « Elle paraissait malade, elle était si changée; il en était désolé: il avait découvert l'endroit où elle demeurait de la façon la plus inattendue. Il avait vu un dessin de feuilles de drosera chez son marchand de papier, il l'avait tout de suite reconnu et deviné le nom de l'artiste; c'était la plante qu'il avait cueillie pour elle au milieu du marais plusieurs années auparavant; comment avaitelle pu la dessiner de souvenir si longtemps après; et cependant lui non plus, n'avait rien oublié de ce qui avait rapport à elle.
Il lui raconta qu'il était venu à Londres étudier le droit, et que si elle voulait lui faire un grand plaisir, elle lui permettrait de l'accompagner quelquefois à la promenade.
Marie revint à la maison joyeuse et comme transformée; aussi eut-on soin dorénavant de l'envoyer régulièrement prendre l'air toutes les fois qu'elle s'était trop fatiguée à l'ouvrage; il est probable que Cecil faisait le gust à peu près tous les soirs dans l'espoir
de la rencontrer, car dès qu'elle sortait, elle était sûre de le trouver dans la rue où ils s'étaient revus pour la première fois. Il y aurait eu de l'affectation de la part de la jeune fille à paraître ignorer la nature des sentiments de Cecii pour elle; les regards du jeune homme exprimaient l'affection la plus profonde, mais aussi la plus respectueuse; et le cœur de Marie, qui jusqu'ici ne s'était guère soucié que de réussir dans la vocation de son choix, commençait à s'ouvrir aux plus tendres sentiments.
Cecii lui parlait souvent de la demeure qu'ils habiteraient ensemble, il faudrait alors qu'elle dessinât autre chose que des broderies ; il ne souffrirait pas chez lui d'autres dessins que les siens.
Enfin le masque tomba, il avait assez bien éludé les questions qu'elle lui adressait pour savoir comment il avait pu obtenir le consentement de son père à un mariage si fort au-dessous de lui, mais quand il découvrit qu'elle allait passer un mois de congé chez sa mère, et que non-seulement elle n'avait pas la moindre idée de rien lui cacher, mais au contraire, qu'elle se préparait à recevoir les félicitations de toute la famille ; — il se hâta de lui dire :
« — Marie; voyez-vous; je ne puis pas vous épouser; mais je ne me marierai jamais avec personne d'autre; croyez-moi, passons-nous de cette formalité à laquelle le monde attache une si grande valeur, et soyons heureux. »
Marie jeta les yeux autour d'elle, avec une espérance vague, qu'une autre voix que celle de Cecii avait prononcé ces mots si cruels, mais personne n'était près d'elle : personne que lui, et le regard désolé
qu'elle lui jeta en le quittant, le hanta jusqu'à la fin de sa vie.
Voilà toute l'histoire de la pauvre Marie; elle paraissait si heureuse de pouvoir la confier à une véritable amie que madame Herbert la laissa parler sans l'arrêter.
— Je n'aurais pas pu raconter cela à ma mère, ajoulat-elle, elle n'aurait jamais voulu revoir M. Cecil; mais il me semblait que j'étais dans une nuit profonde! rien ne me faisait plus ni peine, ni plaisir; j'ai essayé de travailler comme autrefois, mais je n'avais plus le même cœur à l'ouvrage, quoique je le fisse aussi bien que possible. Je n'osais pas désirer la mort, je ne savais pas ce qui viendrait après. Je n'avais jamais beaucoup pensé à Dieu, ni au ciel, quoique j'aimasse tant les belles choses qu'il a faites: — voilà un beau cadeau, ajouta-t-elle en considérant sa rose ; — c'est comme un écho de vos bonnes paroles, madame. Jusqu'à Dimanche passé, jç n'avais aucune espérance dans le cœur, mais lorsque vous avez parlé d'un Céleste Ami, j'ai dit : « Oh! s'il voulait être un Ami pour moi! »
Lucie trouvait des consolations pour la pauvre affligée, dans le trésor de ses expériences personnelles. Ne lui avait-Il pas été ce qu'elle aimait le mieux, pour combler lui-même le vide qu'il avait fait; et Lucie pouvait dire maintenant avec vérité que tout allait mieux pour elle qu'autrefois.
— C'est sa voix que vous entendez, chère enfant, dit-elle; Il va dans les déserts à la recherche de sa brebis jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée; Il vous a trouvée à présent, confiez-vous en Lui ; II vous chargera sur
ses épaules et vous emmènera dans le bercail où yous ne manquerez de rien. Marie, Il vous aime, et son amour ne trompe jamais.
Puis, par quelques paroles brûlantes de foi, Lucie agenouillée à côté du lit de sa protégée, la recommanda aux soins du Bon Berger.
— Je ne puis pas vous remercier, dit Marie en saisissant la main qui lui était tendue avec bonté , et la pressant avec ferveur contre ses lèvres: jamais je ne pourrai vous dire à quel point vous m'avez consolée, quel poids vous m'avez ôté du cœur. Oh ! il me semble que j'entrevois l'espérance maintenant que j'ai un Ami. Ah! que je ne l'afflige pas, c'est là le vœu que je forme ! s'écria-t-elle à demi-effrayée, car je suis bien faible et bien misérable.
Lucie lui chanta à voix basse les paroles suivantes :
Supporterions-nous les uns des autres Ce que chaque jour il supporte de nous? Cependant ce glorieux Ami, ce frère, Nous aime quoique nous le traitions si mal, Quoique pour le bien nous lui rendions le mal, Il nous appelle toujours ses frères.
Puis elle engagea la pauvre enfant fatiguée à s'endormir, et elle la quitta.
Elle rencontra Phœbé qui venait la chercher, un peu fâchée de ce qu'après la veille de la nuit, elle se se fatiguait encore le jour, et de ce qu'elle n'avait pas touché au déjeûner qui l'attendait depuis une heure dans sa chambre; mais le regard de Lucie arrêta les remontrances que la fidèle Phœbé allait lui adresser ; ses beaux yeux bleus n'avaient pas brillé de tant de
joie, depuis qu'ils avaient contemplé Edda jouant avec son père sous le grand figuier du bungalow.
Oui, nous pouvons en appeler à ceux qui ont eu le privilège d'être l'instrument qui a conduit un pécheur à Celui qui s'appelle l'Ami des pécheurs; est-t-il une joie pareille à celle-là? une joie humble et cependant triomphante, généreuse et cependant personnelle. Christ est glorifié, une âme est sauvée, les anges se réjouissent, une note a été frappée sur la terre, elle résonne dans le ciel, et vibrera jusque dans l'éternité.