CHAPITRE XI
— Passez par ici, Mme Overton; et l'élégante maîtresse de Marie Fenton fit entrer dans l'atelier une personne d'un âge déjà avancé et dont la figure ridée portait les traces de la souffrance et de la pauvreté.
— Voici la robe, reprit madame Fraser, en prenant des mains de Marie la pièce de mousseline sur laquelle elle brodait rapidement un charmant dessin de roses et de muguets ; Mlle Fenton, indiquez-lui où il faudra placer les fleurs.
La pauvre femme ouvrit ses cartons, et l'œil exercé de Marie fut enchanté du naturel et de la grâce avec laquelle ses fleurs favorites étaient exécutées.
— Qu'elles sont belles ! dit-elle ; mais un regard significatif de sa maîtresse Parrêta. Depuis Salomon
jusqu'à nos jours, il a été admis que celui qui achète dit : « Cela ne vaut rien, cela ne vaut rien. »
— Vous voyez ce qu'il nous faut. Une guirlande de roses et de muguets pour la coiffure ; la tunique relevée de place en place par des bouquets imitant le dessin de la robe. Je vous donnerai trente francs pour le tout, mais il faut que je les aie mardi sans faute.
— Je ne pourrais pas les faire à ce prix, madame, il faut des fleurs très-fines pour assortir à un travail comme celui-ci, dit la pauvre femme en jetant un regard amical à Marie, vous me donnez si peu de temps, madame, qu'il faudra que je me fasse aider. Les fournitures nécessaires à mon ouvrage coûteront près de trente francs ; — j'y perdrai, je vous assure, j'y perdrai, et Dieu sait que je ne le puis pas ; dit Mme Overton avec un soupir; je ne puis pas demander moins de quarante-cinq francs. Dans ma jeunesse on n'y regardait pas de si près pour une parure de bal !
— Oh ! comme vous voudrez. Je sais où en trouver pour le prix que je vous offre.
— Je regrette d'avoir fait cette longue route inutilement, dit la pauvre femme, en replaçant avec soin sa fragile marchandise dans ses cartons.
Mais Mme Fraser entendait trop bien ses intérêts pour renoncer si facilement à une habile ouvrière ; elle savait fort bien que ses fleurs étaient de première qualité et qu'elle ferait une excellente affaire en les payant au prix demandé, mais elle avait marchandé dans l'espoir d'augmenter ses profits ; après un moment de discussion elle finit par accorder à Mme Overton le prix que celle-ci demandait , et l'ouvrière s'éloigna.
La pensée de Marie était préoccupée du contraste entre la fraîcheur du travail et la figure fanée et fatiguée de l'ouvrière.
— J'irai la voir, se dit-elle, si quelqu'un veut bien m'accompagner; — depuis qu'elle avait vu Cecil pour la dernière fois, elle n'avait pas osé sortir seule, de peur de le rencontrer.
Dès que Mme Fraser eut quitté l'atelier de couture, les langues se délièrent et ne la ménagèrent pas. « Pauvre femme ! n'est-il pas honteux de profiter d'une position comme la sienne ; elle travaille aussi bien à présent qu'il y a quelques années; mais les temps sont changés pour elle, — c'est la première fois qu'elle vient ici, il n'est pas probable qu'elle ait envie de revenir ; marchander des fleurs comme les siennes, — c'est dégoûtant !
— Racontez-moi son histoire, dit Marie, sans lever les yeux de dessus son ouvrage ; c'était une règle de l'établissement de Mme Fraser, que la conversation ne devait pas nuire au travail ; (et, il faut convenir qu'en elle-même, cette règle était bonne.) Marie était de celles qui l'observaient avec conscience.
— Vous n'avez jamais entendu parler du magasin Overton, ah ! c'est vrai, vous êtes trop jeune, répondit Mlle Tracy, chef d'atelier ou première ouvrière, en rabattant une boucle de cheveux destinée à cacher quelques fils argentés; c'était magnifique, et sans certaines dames qui roulent carosse, Mme Overton, ou plutôt Mlle Overton, car elle n'a jamais été mariée, pourrait se promener dans sa voiture aujourd'hui. Le commerce des fleurs était tout autre chose alors, les dames de la cour et toute la noblesse le patronnaient
plus qu'à présent. Après avoir travaillé longtemps avec le plus grand succès comme première ouvrière, M1Ie Overton s'établit pour son compte; elle réussit très-bien, en tant que les commandes ne se faisaient pas attendre, elle avait plus d'ouvrage que de temps pour l'exécuter ; mais on ne la payait pas régulièrement, ses plus fortes partiques lui firent entièrement défaut dans un moment où elle avait elle-même de grands paiements à faire, elle ne put satisfaire à ses engagements, grâce aux belles dames qui ne la payaient pas; la justice dut s'en mêler, et la pauvre femme, qui avait toujours été très-honorable, fut désespérée; elle perdit la tête et tomba gravement malade ; elle se vit obligée de liquider ses affaires ; dès lors elle aurait pu se remonter, mais elle a été malade plus de dix ans, ce qui a achevé de la réduire à un état voisin de la misère, et maintenant, elle travaille encore, mais je la crois bien bas, à en juger par l'endroit où elle demeure, — pauvre créature ! — et la petite demoiselle secoua la tête.
— Travaillez , mesdemoiselles ; travaillez et parlez , ou travaillez et taisez-vous ; si le contraire ne vous est pas possible, s'écria-t-elle en voyant tous les regards se diriger sur elle ! — D'ailleurs elle n'est pas la seule que de mauvaises pratiques ont ruinée ; le crédit peut beaucoup pour soutenir une maison, mais il ne peut pas tout, et il ne dure pas toujours ; une de nos plus grandes couturières a fait faillite, parce que les dames qui l'employaient ne la payaient pas régulièrement, et quelques-unes même pas du tout.
C'était un samedi soir, l'établissement de Mme Fraser n'était cependant pas sans posséder certains avan-
tages; le travail cessait à sept heures le samedi; à la grande satisfaction de ces jeunes yeux, fatigués d'une application continuelle. Les ouvrières arrangeaient leurs ouvrages, mettaient tout en ordre, lorsque Mme Fraser entra.
— Mlle Fenton, je suis fâchée de vous retenir ce soir, mais je suis sûre que vous me ferez le plaisir de dessiner ce modèle sur ce tablier de moire. Mme P. a changé d'avis, et ne veut pas de la dentelle noire dont nous étions convenues; elle désire qu'on le brode pour assortir à la robe ; je ne vous l'aurais pas demandé ce soir, s'il ne fallait pas qu'il fût rendu lundi matin à onze heures pour le déjeuner.
Marie rougit vivement, ce même jour elle s'était reproché son manque de courage ; elle n'osait pas encore parler à ses compagnes des nouvelles espérances qui consolaient et fortifiaient son cœur blessé et découragé. On avait bien remarqué qu'il s'était fait un changement chez elle, mais personne ne s'en plaignait, on aimait à lui voir une expression plus heureuse, et la grande faveur dont elle jouissait auprès de sa maitresse n'indisposait pas contre elle , depuis qu'elle était devenue plus humble et plus complaisante dans ses rapports avec ses camarades. Mme Fraser s'applaudissait chaque jour de l'excellente idée qu'elle avait eue de la mettre en pension à Mildred ; ce n'était pas la même personne qu'un mois auparavant ; Mme Herbert lui avait fait un bien étonnant, et elle travaillait mieux que jamais.
Marie se décida courageusement cependant et répondit avec douceur mais avec fermeté : « Je suis sûre, madame, que vous me connaissez assez, pour
savoir que je dessinerais volontiers ce tablier, mais il ne peut être prêt lundi matin qu'à la condition d'y travailler tout le jour demain.
— Et qu'est-ce que cela vous fait, je vous prie ? je ne vous demande pas de le broder, vous.
Les yeux de Marie se remplirent de larmes, elle aimait sincèrement sa maîtresse, et n'en avait jamais reçu un reproche un peu vif, mais elle répondit :
— Ce n'est pas le temps que me prendrait le dessin, ni l'ouvrage que je redoute, non, je vous assure; je le ferais en entier moi-même, si ce n'était pas dimanche, mais ce serait aussi mal pour quelqu'un d'autre que pour moi. Je ne peux pas exécuter un dessin qu'il faudra broder le dimanche.
Ce langage était tout nouveau dans l'atelier de Mme Fraser; elle paraissait très-fâchée, mais c'était après tout une femme comme il faut quant aux sentiments; elle répondit seulement:
— Mme Herbert veut-elle faire de vous une méthodiste, Marie Fenton ? s'il en est ainsi, plus vite je vous retirerai de chez elle, mieux cela vaudra, rien ne serait plus nuisible à votre avancement ; mais une autre fois je saurai qu'il ne faut pas m'adresser à vous lorsque j'aurai un service à demander.
Marie leva des yeux suppliants sur sa maîtresse; celle-ci fort offensée quitta la chambre sans ajouter une parole. Marie jeta un regard timide autour d'elle, mais ne rencontra aucune sympathie sur les physionomies de ses camarades. MIle Tracy se crut obligée de prendre le parti de Mme Fraser:
— Quelle ingratitude ! dit-elle à demi-voix en secouant la jupe d'une robe ; une chose demandée avec
tant de bonté ; comme une faveur ! Que de maîtresses qui auraient tout simplement donné leurs ordres à une ouvrière, sans permettre qu'elle répliquât; — quant à moi, je ne vois pas trop comment je pourrai faire observer la discipline dans l'atelier, si nos jeunes filles ont la permission de refuser l'ouvrage sous prétexte que ceci est bien et cela mal.
Une autre ouvrière qui occupait la troisième place dans l'atelier, et que les succès de Marie avaient souvent dépitée, ne manqua pas de faire aussi des observations désobligeantes :
— Ah ! nous allons voir la favorite sous un nouvel aspect, dit-elle; quel bonheur pour nous d'avoir ses bons conseils à notre portée ! Cependant j'aurais mieux attendu d'elle, je l'avoue. Pauvre Mme Fraser! peut-être voudra-t-elle bien se contenter de mes humbles services pour ce dessin?
La conscience de Marie ne lui reprochait rien, elle savait qu'elle avait eu le désir de bien faire, et qu'elle l'avait essayé ; mais comment se faisait-il que tout le monde se tournât contre elle ? Le cœur gros, elle reprit le chemin de Mildred et demanda à parler à Mme Herbert.
Elle raconta son histoire non sans verser quelques larmes, et Lucie l'écouta avec reconnaissance; elle se réjouissait de ce que la semence était tombée dans une bonne terre, et de ce qu'elle avait été reçue non seulement avec joie, mais encore l'avait aidée à supporter la tentation et des reproches injustes. Son approbation consola et calma Marie, mais elle ne pouvait oublier le mécontentement de Mme Fraser , et surtout son accusation d'ingratitude : « Elle a été si
bonne pour moi, j'aurais fait tout au monde pour l'obliger, sauf cela. Je crains d'ailleurs que mon refus ne la dérange réellement beaucoup.
— Nous devons obéir à notre Maître, dans la mauvaise comme dans la bonne réputation, mon enfant ; lui dit Lucie, mais je crois que dans cette affaire ci, je pourrai vous aider. Je connais Mme P... et je sais qu'elle tient trop à la sanctification du dimanche pour elle-même, pour n'y pas tenir aussi pour les autres ; il faut qu'elle ait ordonné ce tablier sans y penser ; je vais aller la voir immédiatement, et je suis presque sûre que je pourrai vous renvoyer chez Mme Fraser avec une réponse satisfaisante.
Mme Herbert avait raison ; rien n'était plus loin de la pensée de Mme P... que d'exiger qu'on travaillât pour elle le dimanche ; ses ordres avaient été singulièrement modifiés en passant par la bouche de sa femme de chambre; et à la requête de Mme Herbert elle se hâta d'écrire à Mme Fraser, lui demandant de vouloir bien l'avertir lorsqu'à l'avenir quelqu'ordre venant de chez elle serait cause que ses ouvrières devraient travailler le dimanche.
Marie un peu tremblante retourna chez sa maîtresse, qu'elle trouva occupée à préparer le tablier pour le donner à broder à l'ouvrière dont nous avons parlé, et qui avait promis de le faire. Elle fut trèsétonnée de la démarche de Mme Herbert, et encore plus du billet de Mme P....
— Il faut que chacun vive, dit-elle ; qu'est-ce que je deviendrais, si je refusais de travailler quelque jour que ce soit; mais enfin si ces dames consentent à attendre, j'en suis enchantée et fort soulagée; » — elle
mit de côté le dessin et l'étoffe ; « cependant, Marie, par intérêt pour vous, je vous engage à vous mettre en garde contre ces notions exagérées ; vous ne réussirez jamais, voyez-vous ; il faut prendre le monde comme il est, parce qu'enfin, dit- elle en répétant sa maxime favorite : il faut que chacun vive. »
— C'est vrai, répondit Marie timidement; mais vous savez que nous devons mourir aussi ! Et même pour cette vie, c'est une bonne chose que d'être en paix avec Dieu. Je n'ai su ce que c'était que tout dernièrement , lorsque j'ai appris ce que mon Sauveur avait fait pour moi, et que la grande affaire de ma vie, devait être de lui plaire.
Mme Fraser ne répondit pas, mais elle n'avait pas l'air de trouver mauvais que Marie lui parlât ; elle lui permit d'achever le dessin du tablier, dont la jeune fille s'était emparée, puisqu'on ne devait pas y travailler le dimanche. Marie se sépara de sa maîtresse dans les meilleurs termes, et l'ouvrière qui devait la remplacer ne fut pas plus étonnée en recevant un billet de Mme Fraser, qui l'avertissait qu'on n'avait pas besoin d'elle, que l'atelier tout entier ne le fut le lundi matin en voyant Mlle Fenton réinstallée dans les bonnes grâces de la maîtresse.
En s'entretenant le dimanche suivant avec son amie Hélène Mather, de ce qui s'était passé pendant la semaine, Marie découvrit que sa position n'avait rien d'extraordinaire; les difficultés que son amie avait à surmonter étaient plus grandes encore.
Hélène était première ouvrière dans une maison dont un homme seul était le chef.
— Je n'ai d'autorité, dit-elle, que pour ce qui con-
cerne l'ouvrage ; notre patron est un homme tout à fait impie, et cependant il découvre peu à peu que ce sont ceux qu'il appelle méthodistes qui gaspillent le moins ses marchandises, qui n'ont pas recours au mensonge pour éviter un reproche, ou qui ne perdent pas un temps qui en définitive lui appartient. Quoiqu'il sache très bien ce que je suis et qu'il déteste ma religion, il me confie toutes ses clefs à présent, et peu à peu je pourrai acquérir quelqu'influence sur les apprenties et les ouvrières. C'était l'usage dans notre maison, et un usage bien désagréable, qu'on fermât à clef les chambres à coucher le matin dès qu'on en était sorti et qu'on ne les rouvrît que le soir au moment de se mettre au lit; il m'a permis de déroger à cette habitude, à la condition que je m'engageasse à ce que nos jeunes filles ne perdissent pas leur temps dans leurs chambres. Le soir on éteignait le gaz dans les ateliers dès que l'ouvrage était fini, n'importe l'heure ; en hiver, c'était une grande privation, puisque ce sont les seules pièces chauffées, nos chambres ne le sont pas, mais il fallait bien y aller bon gré, malgré. La semaine passée, notre patron m'a permis, si je me chargeais d'éteindre le gaz, de le garder dans les salles de couture, après les heures de travail, parce ce que je sais, a-t-il ajouté, que vous ne le brûlerez pas inutilement. Ces petites gracieusetés me donnent une certaine influence sur les ouvrières, continua Hélène, il faut donc attendre avec patience , mais je soupire après le moment où je pourrai leur parler du Sauveur et mettre un terme aux propos méchants et cruels que j'entends journellement autour de moi.
— Qu'est-ce donc qui leur donne tant d'amertume contre la religion? demanda Marie.
— Je crois qu'il y avait autrefois dans notre atelier quelques personnes qui faisaient de beaux discours religieux, qui interrompaient constamment leur ouvrage pour aller à des réunions, mais dont la conduite n'était pas d'accord avec leurs principes, puis il se trouve malheureusement qu'une de nos pratiques qui fait grande profession de piété est précisément celle qui nous donne le moins de temps pour exécuter ses ordres. Un jour entr'autres elle a attendu dans sa voiture que sa robe fût terminée en exigeant que nous missions tout de côté pour la satisfaire , et nos jeunes filles furent obligées de veiller pour achever d'autres commandes. Ah ! si vous aviez entendu ce qu'elles disaient de cette malheureuse dame : « La misérable , que je voudrais qu'elle fût dans son cercueil, » et bien d'autres choses pires encore.
— J'aimerais que Mme Herbert allât les voir pour leur donner une idée de ce que peut être une dame vraiment chrétienne.
— Je vous avoue que j'aurais presque peur que notre chère dame entrât dans nos ateliers, malgré tout le bien qu'elle m'a fait: nos patrons redoutent tellement ce qui peut nous détourner de notre ouvrage ; et nos jeunes filles ne diraient que des sottises dès qu'elle aurait le dos tourné, je crois en vérité que sa visite ferait plus de mal que de bien. Je demande à Dieu d'incliner quelques-unes d'entre elles à venir avec moi à la classe biblique, je suis sûre qu'il a exaucé mes prières ces deux derniers dimanches , puisque Sara Morton m'a accompagnée.
— J'aimerais bien savoir ce que nous pourrions faire pour confesser Christ devant les hommes; cela paraît si facile quand on y refléchit; je voudrais le faire, j'ai honte de garder mon bonheur pour moi toute seule, et cependant j'ai peur ; hier au soir, quand j'ai essayé d'en dire quelques mots, il m'a semblé que je ne réussissais qu'à provoquer les moqueries. Si nous mettions cette question dans la boîte ?
Marie faisait allusion à une idée qu'avait eue Mme Herbert, dans le désir de se mettre au fait des circonstances et des difficultés de celles des jeunes filles qui ne venaient chez elle que le dimanche. Elle avait proposé que celles qui ne se soucieraient pas de joindre leurs noms aux questions qu'elles adresseraient, les écrivissent sur une bande de papier à part, avec un numéro correspondant, et qu'elles jetassent le tout dans une boîte placée dans la salle de réunions. Celles qui désiraient ses prières pour quelque sujet particulier, pouvaient les demander de la même manière. Le dimanche soir Lucie ouvrait la boîte, lisait les questions qui lui étaient adressées , préparait les réponses qu'elle faisait entrer dans l'instruction du dimanche suivant, ou bien elle les écrivait, suivant Foccurence , et les mettait sous enveloppe à l'adresse du numéro que la questionneuse seule pouvait reconnaître. Le dimanche soir à dix heures, Lucie se réunissait en esprit, avec celles qui lui avaient demandé des prières pour un sujet spécial. Ce plan lui avait jusqu'ici très bien réussi, et souvent une jeune fille qui avait gardé l'incognito à l'aide d'un numéro finissait par se faire connaître. Marie et Hélène n'hésitèrent point à signer leurs noms après la
question ci-jointe: « Chère madame, nous aimons notre Sauveur, nous désirons parler de Lui, mais c'est difficile, et il nous semble que nous faisons plus de mal que de bien. Que faut-il que nous fassions ?
Lucie choisit pour sujet d'étude le dimanche suivant: Christ est Roi. Elle parla de lui comme régnant en souverain sur les cœurs de ses enfants , et comme devant revenir sur la terre pour y exercer un grand pouvoir et y régner : « Le confesser maintenant , tandis qu'il est méprisé et rejeté, est un privilège, mais il est difficile à exercer. Il y a des obstacles dans notre propre cœur, c'est du cœur que la bouche parle, et souvent le Seigneur n'habite pas dans le nô" tre. Nous ne sommes pas conséquents dans notre conduite, et le monde nous surveille d'un œil vigilant, une seule inconséquence de notre part peut mettre à néant la confession la plus courageuse. Il y a aussi des obstacles en dehors de nous-mêmes. Nous pouvons rencontrer une opposition telle que le simple nom de Celui que nous aimons soulèvera toute une tempête de colère ou de mépris. Prions pour avoir la sagesse, et rappelons-nous sa promesse : « Je serai avec ta bouche. » Que chaque parole prononcée pour le Seigneur soit une flèche dirigée par la prière. » Et d'une voix tremblante, Lucie raconta l'histoire de Dinoo, et comment ses paroles si simples, mais accompagnées de prières et de foi , avaient frappé droit au cœur de son jeune maître.
— Soyez persuadée, ajouta-t-elle, que notre vie parlera pour notre maître d'une manière plus persuasive et plus continuelle que nos lèvres. Montrons que notre foi nous donne la paix et la joie ; montrons que
nous croyons réellement que la figure de ce monde passe et que l'éternité est devant nous. Montrons enfin que si nous rendons l'honneur à qui il est dû, cependant les commandements du Seigneur ont plus de poids pour nous que ceux des hommes, et qu'aucune considération mondaine ne pourra nous empêcher de lui obéir. Montrons que nous ses disciples nous sommes toujours prêts à aider, à offrir notre sympathie, à abandonner nos droits, à estimer les autres comme meilleurs que nous-mêmes.
Hélène et Marie étaient suspendues à ses lèvres, et toutes deux sentirent que l'honneur de leur maître leur était confié ; elles prirent la résolution, avec le secours de son Esprit, d'être de fidèles témoins de sa vérité, soit par leur vie, soit par leurs paroles.
Noël approchait, Lucie avait demandé à Edouard de lui envoyer un sapin et une bonne provision de houx; Edouard comprit alors qu'elle ne comptait pas les rejoindre pour les fêtes de la fin de l'année, et il lui adressa une remontrance assez vive.
— Je ne pourrais pas m'absenter pour la première année, répondit-elle; plus lard, j'aurai peut-être réussi à me faire une amie assez intime à Londres, pour lui demander de me remplacer; je t'assure, Edouard, que je n'ai aucun droit au martyre dans cette occasion ; je me réjouis beaucoup du jour de Noël; sept jeunes filles qui, il y a trois mois, n'y avaient jamais pensé s'approcheront avec moi de la table du Seigneur; tu seras bien aise de savoir que Suzanne Elton sera du nombre ; j'ai eu de sérieuses conversations avec elle ; elle m'a demandé de l'aider à devenir une vraie chrétienne, et j'ai vu que ce n'est
pas chez elle le résultat d'une impression fugitive, il y a déjà quelque temps qu'elle cherche. Cette chère enfant devient chaque jour plus jolie, et je tremble souvent pour elle ; elle est employée dans une maison fort mondaine: ses camarades m'ont raconté qu'on tient beaucoup à la faire servir dans les magasins à cause de sa jolie figure.
Mes jeunes filles sont enchantées de la perspective de l'arbre de Noël ; et cependant, je redoute presque ces jours de fêtes et de joie. L'œuvre que j'ai entreprise me console et m'intéresse plus que je ne puis le dire. Lorsque ces pauvres enfants viennent me conter leurs peines et qu'elles me demandent de les diriger, il me semble que je suis vraiment mère pour la seconde fois, mais dans les occasions de fêtes, au milieu de leur gaîté, je n'y suis plus du tout ; il y a comme un silence intérieur chez moi; j'écoute, j'écoute pour tâcher d'entendre encore Pécho de ces voix éteintes depuis longtemps. Il y a des moments dans ma vie où j'éprouve un désir ardent de revoir mon enfant , plus encore que mon mari. Je me sens en parfaite communion d'esprit avec Arthur dans tout ce que je fais maintenant, cela m'encourage de penser qu'il serait heureux et reconnaissant de me voir occupée comme je le suis pendant les années de notre séparation. Mais mon petit Edda, mon enfant , quelle vie, quel intérêt il mettrait autour de moi. Je m'efforce de repousser cette pensée comme une tentation , elle devient quelquefois trop douloureuse. Priez pour moi , afin que je sois de plus en plus convaincue que tout ce que Dieu a fait est pour mon bien.