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CHAPITRE XII

Lucie était en correspondance avec ses amis de Gwalior; elle apprit à peu près à cette époque que la fille aînée du capitaine S allait se marier ; désireuse de lui offrir un témoignage d'affection , elle voulut lui donner son voile de noce ; et pensant que ce serait une bonne occasion pour faire connaissance avec les patrons de la maison où travaillait Suzanne Elton , elle alla y faire ses emplettes.

Pendant la première année, les occupations de Suzanne se bornaient plutôt à faire le service de ses camarades qu'à travailler assidûment ; elle allait dans le magasin assortir les rubans, les garnitures ; elle courait chercher les fers chauds lorsqu'il fallait repasser; elle faisait les commissions de tout le monde;

bref , elle servait de télégraphe entre les différentes branches de ce vaste établissement. Suzanne, accoutumée à la liberté de la vie de campagne, préférait cette activité à la monotonie de l'atelier de couture. Mais il faut avouer que ce n'était pas une position très sûre pour elle, quoique modeste par nature, elle ne pouvait s'empêcher de remarquer, lorsqu'elle paraissait au magasin , que bien des yeux la suivaient avec admiration , et on découvrit bientôt à l'atelier que lorsqu'on avait quelque message difficile à faire faire, il valait mieux en charger Suzanne; elle réussissait plus vite que les autres.

La maîtresse, Mme Ford , pensait à consacrer cette jolie figure et cette taille élégante au service des magasins, et quoiqu'on eût payé l'apprentissage de la jeune fille pour la perfectionner dans l'art de la couture, Mme Ford essaya de lui persuader qu'il était tout aussi utile d'apprendre à servir les pratiques qui venaient chez elle. Cependant la faveur avec laquelle elle avait reçu Suzanne dans les premiers temps paraissait diminuer un peu; la pauvre enfant avait rougi avec une telle violence un jour qu'elle avait été chargée de répondre à quelqu'un que sa maîtresse n'était pas à la maison, qu'on ne lavait pas crue un instant; et une autre fois, elle avait positivement refusé d'attacher une adresse française à un bonnet qu'on avait commandé de faire venir de Paris, et qui sortait des mains de la faiseuse de modes de la maison. Mme Ford espérait cependant que ce n'étaient que de petits scrupules ridicules qui tomberaient peu à peu; aussi lorsque Mme Herbert entra pour acheter son voile, elle ap-

pela Suzanne pour la servir; dès que le choix fut fait, la jeune fille reporta les cartons à l'un des commis de la maison.

Mme Herbert fut un peu fâchée le même soir d'apprendre que Suzanne avait été toute seule voir M1Ie Overton, la fleuriste, qui demeurait fort loin et dans une rue mal famée. La pauvre femme était tombée gravement malade après avoir exécuté la commande qui lui avait été faite par Mme Fraser et elle était devenue un objet de vif intérêt pour plusieurs des jeunes pensionnaires de Mildred; Marie et Hélène l'avaient trouvée dans une grande misère, manquant de tout ce qui lui aurait été nécessaire dans son triste état de santé.

MHe Overton avait éprouvé un moment de joie en voyant l'intérêt que lui témoignait ces jeunes filles; elle accueillait avec plaisir leurs visites et l'offre qu'elles lui firent de lire avec elle, le travail de la journée terminé. Madame Herbert, à leur recommandation, lui avait envoyé une garde-malade. Jusque-là, les jeunes filles y avaient toujours été deux ensemble et Mme Herbert avertit Suzanne de ne pas y retourner seule à l'avenir. «Vous pouvez m'en croire, mon enfant, il n'est pas convenable que vous alliez seule le soir dans les rues , vous pourriez vous en trouver mal; je connais Londres mieux que vous.

Lucie ne pensait plus à cet incident , lorsque le lendemain elle entendit frapper à sa porte et avant qu'elle pût répondre, Suzanne entra pâle, les yeux hagards, presque défigurée par la douleur.

— Ayez pitié de moi! — protégez-moi; — ne les croyez pas ; je suis innocente ! s'écria-t-elle en se jetant aux genoux de Mme Herbert.

— Qu'est-ce que c'est, ma pauvre enfant , de quoi vous accuse-t-on; — vous me direz toute la vérité, n'est-ce pas Suzanne? »

Suzanne expliqua aussi bien que le lui permit son désespoir, que Mme Ford venait de la renvoyer, sans lui donner de certificat : « Ils disent que si je ne peux pas prouver la chose, ils me mettront entre les mains de la police ; j'en mourrai et mon père aussi. »

La veille au soir, Mme Ford ayant eu quelque chose à prendre dans le carton où Lucie avait choisi un voile, s'était aperçue qu'il en manquait un de grand prix ; elle était sûre de l'avoir vu dans la matinée, se rappelant qu'elle avait fortement engagé Mme Herbert à l'acheter. Cette boîte avait passé par les mains de Suzanne lorsqu'elle l'avait rendue au commis pour la remettre à sa place ; aussi n'avait-on pas hésité à l'accuser de vol, et au vrai toutes les apparences étaient contre elle.

Les scrupules que Suzanne avait manifestés peu de temps auparavant n'adoucirent pas l'indignation de Mme Ford , bien au contraire. « Voilà donc la jeune demoiselle que de simples habitudes tolérées dans le commerce scandalisent si fort; qu'a-t-elle fait de sa conscience lorsque l'occasion de voler sa maîtresse s'est présentée, croyant qu'on ne s'en apercevrait pas. Voilà le résultat de ces fameuses classes bibliques ; elle n'a donc jamais lu le huitième commandement ; peut-être qu'il ne se trouve pas dans sa Bible à elle, » s'était écriée la maîtresse en colère devant toutes les ouvrières.

— Puis elle a dit , ajouta Suàanne; elle a dit qu'elle

enverrait un agent de police ici pour fouiller mes effets ; je lai suppliée de ne pas le faire; qu'est-ce qu'une dame comme vous , Madame , aurait pensé de voir arriver un agent de police chez elle. Je lui ai répété à plusieurs reprises qu'elle ne trouverait jamais le voile ici; alors une des ouvrières a dit, je crois que c'est une demoiselle Henwood : « Elle s'en est probablement déjà débarrassée ; elle n'est pas retournée tout droit chez elle hier au soir. .» Madame Ford me demanda où j'avais été, et lorsque je le lui ai dit, elle m'a regardée avec mépris. « Ah! cela ne m'étonne pas, une rue peuplée de voleurs; et qui vous avait accompagnée, je vous prie, Mademoiselle? » — Je lui ai répondu que j'avais été seule pour lire à mademoiselle Overton ; et tout le monde s'est mis à rire. — Enfin, ajouta la pauvre Suzanne, elle m'a renvoyée ici avec notre première ouvrière, qui a reçu l'ordre d'examiner mes effets; Phœbé les lui montre, sans cela elle serait ici.

Lucie ne doutait nullement de l'innocence de la jeune fille : mais la visite seule, la veille au soir, dans cette rue, était une complication désagréable et difficile à faire comprendre à sa maîtresse. Lucie resta quelques moments en silence , plongée dans ses réflexions : Suzanne ne la comprit pas, elle s'imagina que madame Herbert la croyait coupable, et pour elle c'était le comble du malheur. Lucie la devina.

— Non, Suzanne, je ne vous soupçonne pas; mais je crains que la conviction que j'ai de votre innocence ne vous soit pas fort utile auprès de votre maîtresse. Remettons toute cette affaire au Seigneur. Il sait la vérité, et II la fera briller au grand jour. » Et par

quelques mots de fervente prière Lucie plaça la cause de Susanne entre les mains de Celui qui juge justement : « Rappelez-vous, dit-elle à Suzanne en se relevant, qu'il vaut mieux que le monde entier vous croie coupable, mais que vous ayez l'approbation de Dieu et de votre conscience; et que rien ne serait pire que de gagner la bonne opinion des hommes avec un grave péché sur le cœur. Restez ici pendant que j'irai parler à la personne qui vous a accompagnée.

Lucie avait déjà la main sur le bouton de la porte, lorsqu'une réflexion soudaine l'arrêta :

— Qui est mademoiselle Henwood, Suzanne?

— C'est elle qui sert dans le magasin avec madame Ford.

— Vient-elle ici le dimanche?

— Elle n'est venue qu'une seule fois ; je crois qu'elle ne s'en soucie pas beaucoup.

— Est-elle de vos amies?

— Non, Madame, je ne la vois que lorsque je vais au magasin ; mais elle n'aime pas que j'y aille.

— Pourquoi n'y était-elle pas hier matin ?

— Elle avait été reporter de l'ouvrage.

— Qui a mis le magasin en ordre hier au soir?

— C'est elle. Madame.

— Avait-elle quelqu'un pour l'aider?

— Non, Madame.

Lucie espérait avoir trouvé une issue à ses difficultés, mais elle ne savait pas encore comment il fal-l lait agir. L'ouvrière était partie et Phœbé, le cœur* serré, remettait tout en ordre dans la malle de sa sœur. Ce n'était pas seulement leur réputation et

celle de leur famille qui était en péril aux yeux des deux sœurs , mais encore la profession qu'elles faisaient d'être chrétiennes, l'honneur du maître qu'elles servaient : — la renommée de la maison de leur chère dame ; — tout à leurs yeux était gravement compromis dans cette triste affaire.

Madame Ford revint fort embarrassée de sa course chez Mlle Overton; elle était partie convaincue que ce que lui avait dit Suzanne était une pure invention et elle avait trouvé, à l'adresse que lui avait donnée la jeune fille , une pauvre femme malade , nommée Overton, et qui se louait beaucoup delà visite que lui avait faite Suzanne Elton. Mme Ford ne put parnir à savoir si son apprentie était entrée dans un autre magasin dans cette même rue; elle fut obligée de reprendre le chemin de chez elle dans le vague espoir qu'on aurait retrouvé le voile chez Mme Herbert. Mais lorsqu'elle apprit par sa première ouvrière que toute recherche avait été inutile, MmeFord exaspérée, allait envoyer chercher un agent de police , lorsqu'on vint l'avertir que Mme Herbert la faisait prier d'avoir la bonté de venir lui parler un instant.

Les manières calmes et l'air de dignité douce de Lucie eurent un effet merveilleux pour calmer l'irritation de la bonne dame, qui était arrivée préparée à exposer sa façon de penser sur les classes bibliques en général et sur l'hypocrisie de Suzanne Elton en particulier ; mais l'intérêt véritable que lui témoigna madame Herbert à l'occasion de la perte de son voile, la désarma si complètement qu'avant même qu'elle s'en doutât elle discutait avec Lucie sur les

moyens de retrouver son bien sans faire intervenir la police entre elle et ses jeunes employées.

— Je suis bien sûre que vous n'avez nulle envie qu'on parle de votre maison dans les journaux , ni qu'on y voie entrer des agents de police, n'est-ce pas, madame Ford?

La maîtresse du magasin, maintenant calmée, était en état d'écouter la voix de la raison.

— Le magasin a été remis en ordre par une jeune personne nommée Henwood, n'est-ce pas? êtes-vous assez sûre d'elle pour que, si elle y eût trouvé le voile, elle vous l'eût rendu?

— Je n'ai jamais surpris Anna me dérobant la moindre chose, répondit Mme Ford ; mais elle est assez rusée ; elle ne doit pas rester longtemps avec moi , elle va se marier.

— Il peut vous paraître étrange, Mme Ford, que je jette des soupçons sur une personne qui m'est étrangère; mais il me semble que la tentation de s'emparer de ce voile doit être bien plus forte pour une jeune personne qui doit vous quitter que pour Suzanne Elton qui s'est engagée à rester deux ans avec vous, et dont il est facile de découvrir la culpabilité, si elle existe vraiment.

Madame Ford paraissait ébranlée.

— Mais non ! s'écria celle-ci , cela ne se peut pas ; je désire de tout mon cœur que cela ne soit pas, parce que je ne pourrais jamais retrouver mon voile; Anna Henwood est trop habile !

— Mais nous ne le retrouverons qu'en le cherchant où il peut être, reprit Lucie en souriant; auriez-vous la bonté de m'envoyer Mlle Henwood, je la questionnerai.

La marchande ne put s'empêcher d'admirer le calme et la présence d'esprit de la jeune veuve. « Il n'est pas étonnant que ces jeunes filles l'aiment tant , » se dit-elle très rassurée, en voyant ses intérêts entre les mains de madame Herbert.

— Un moment, Mme Ford, dit Lucie; m'autorisez-vous à dire à cette jeune personne qu'un aveu complet et la restitution de l'objet volé la sauveront d'un châtiment public, et me promettez-vous, si on a la preuve de l'innocence de Suzanne, de la déclarer à toutes les personnes devant qui vous l'avez accusée?

— Certainement, ma chère dame, certainement ; je ne veux aucun mal à cette enfant, mais je ne puis pas perdre un voile de prix comme celui-là, ni pour ses beaux yeux, ni pour ceux de qui que ce soit.

Lucie avait la conviction qu'on arriverait à la découverte de la vérité en la demandant à Dieu avec foi et avec ardeur; aussi elle éleva son cœur à Lui avec instance et elle engagea Phœbé et Suzanne à prier pendant qu'elle parlerait à Anna Henwood ; la reconnaissance de Suzanne lui fut une preuve de plus de son innocence.

L'air effrayé de M1Ie Henwood, lorsque sa maîtresse lui donna l'ordre de se rendre à Mildred, n'échappa point à celle-ci.

— Ce serait étrange, pensa-t-elle; Mme Herbert est une habile femme. J'espère qu'on ne m'aura pas gâté ce voile, une magnifique dentelle comme^ cellelà.

Madame Herbert ne se laissa point influencer par l'air de désinvolture avec lequel l'ouvrière entra chez elle.

— Que désire Madame? je suis un peu pressée, c'est le moment où les magasins sont remplis de monde et on a besoin de moi.

— Asseyez-vous , ma pauvre enfant , lui dit Lucie, et ne m'interrompez pas; vous me répondrez quand j'aurai fini. Je vous ai fait demander, parce que je suis réellement très fâchée de l'embarras dans lequel vous vous êtes mise vous et d'autres : je voudrais vous sauver d'une honte publique, si je le puis. La vérité sera découverte, je n'en ai pas le moindre doute ; Dieu s'en chargera; on le lui demande à cet instant même dans cette maison ; mais c'est à vous à savoir si vous voulez me la confesser librement, à moi en particulier, ou si vous voulez que la police s'en mêle. Je comprends la tentation : vous allez vous marier, et vous pensiez peut-être qu'on ne s'apercevrait de la disparition du voile que lorsque vous auriez été hors de la maison; mais je ne comprends pas que vous ayez jeté les soupçons sur une autre. Maintenant, Anna Henwood, je vous demande devant Dieu de me dire la vérité et de me rendre ce voile.

Lucie n'avait pas perdu de vue la jeune fille, et bientôt l'air hardi et effronté que celle-ci avait cru devoir prendre céda devant ce regard sérieux empreint de compassion. Lorsque Lucie l'assura avec calme que Dieu ferait connaître la vérité, elle eut peur et trembla; la honte, la crainte, la colère se peignirent tour à tour sur sa physionomie; mais elle n'eut pas le courage de résister plus longtemps, et d'une voix étranglée elle dit :

— Vous ne le lui direz pas, à lui; — vous n'irez pas compromettre mon avenir ; — je vous dirai tout.

Oui, je l'ai pris, il s'était glissé dans un manteîet de mousseline, je l'ai trouvé en mettant la chambre en ordre. Le voilà, ce maudit voile, s'écria-t-elle en tirant un fil au moyen duquel elle l'avait bâti dans son manteau. « D'ailleurs, je ne savais qu'en faire ; je n'osais pas le mettre dans ma malle. N'est-ce pas , vous ferez ensorte qu'il ne le sache pas? répéta-telle en regardant madame Herbert d'un air suppliant.

— Si j'étais vous, je le lui dirais moi-même ; il y a peu de bonheur à attendre d'une union qui débute par des tromperies ; mais j'aimerais vous voir plus préoccupée du mécontentement de Dieu. Vous avez été infidèle envers votre maîtresse : vous avez mis Suzanne au désespoir ; mais votre péché devant le Seigneur est le pire de tout , car nul n'a fait pour vous ce que Lui a fait.

La jeune fille parut touchée d'un langage si nouveau, mais la vue de Suzanne lorsqu'on la fit appeler pour l'avertir que le voile était retrouvé la toucha plus encore; sa jolie figure était presque méconnaissable; Anna fondit en larmes, et fit preuve de plus de repentir qu'elle n'en avait encore montré.

Madame Herbert, accompagnée des deux ouvrières, se rendit chez Mme Ford , qui demeurait en face de chez elle et demanda à la voir en particulier. La bonne dame accourut hors d'haleine et Lucie lui remit le voile.

— Le voici, madame Ford, mais Suzanne ne l'avait pas pris.

— Chère madame! vous avez fait des merveilles, je dois dire que je ne m'y attendais pas; — et il

ne me paraît pas gâté ; ajouta Mme Ford en l'étendant sur la table ; — cette fille qui avait une si bonne réputation: — et si souvent j'ai averti ces demoiselles de ne rien prendre.

Toute trace d'émotion disparaissait peu à peu de chez Anna, quoique rouge de honte encore, son regard était froid et impénétrable.

Lucie raconta rapidement ce qui s'était passé et rappela à Mme Ford la promesse qu'elle lui avait faile, de déclarer devant tous l'innocence de Suzanne.

— Certainement! certainement; rien n'est plus juste; et attendrie par la figure pâle et les yeux gonflés de larmes de Suzanne, elle lui tendit la main.

— Je suis fâchée de ce que je vous ai dit, ma chère, ne pleurez plus, vous gâteriez vos jolis yeux, venez avec moi à l'atelier, je dirai à tous que ce n'est pas vous qui avez pris le voile. Anna Henwood, vous nous suivrez.

Lucie jugea qu'une disgrâce publique ne ferait qu'endurcir cette jeune fille.

— Vous me ferez plaisir, Mme Ford , en exemptant Mlle Henwood d'assister à une explication aussi pénible; j'ai d'ailleurs quelque chose à lui dire.

Madame Ford y consentit et emmena Suzanne, mais au moment de sortir, elle reprit sur la table son précieux trésor.

— Avant tout, allons soigner ceci, Suzanne; un bon averti en vaut deux.

Lucie se tourna vers la jeune ouvrière.

— Vous êtes malheureuse, dit-elle, et mon cœur souffre pour vous ; mais je ne suis pas la seule qui

aie pitié de vous. Vous avez un ami au ciel. Vous l'avez affligé, et cependant II est prêt à vous pardonner,"et à effacer votre péché. Il ne vous méprise pas malgré votre misère. Voulez-vous vous agenouiller avec moi et le chercher à présent.

C'était une parole dite à propos. La jeune fille était humiliée et repentante, elle se joignit de tout son cœur à la prière. Lucie se réjouit en croyant entrevoir l'aurore d'un nouveau jour dans la vie de Anna Henwood.

— Oh! que ne vous ai-je connue plus tôt, dit Anna en se relevant; il me semble entendre la voix de ma mère. Je n'étais pas mauvaise quand je suis arrivée à Londres pour la première fois, et la personne chez qui ma mère me mit en apprentissage prenait grand soin de ses apprenties. Je crus qu'il me serait bon de voir un peu plus de monde et on me conseilla de chercher une place dans un grand magasin. Je découvris bientôt que la conscience est une chose assez gênante dans le commerce. On prétend qu'il est permis de mentir pour vendre ; dans le commencement je rougissais de honte, mais à présent cela ne me fait plus rien. Je ne veux pas m'excuser de ce que j'ai fait aujourd'hui, c'était très mal et ma pauvre mère en aurait le cœur brisé si elle le savait.

On entendit la voix de madame Ford dans l'escalier.

Anna tressaillit.

— Oh! que deviendrai-je; elle me méprise, et tout le monde ici en fera autant; je ne puis pas rester.

— Anna, si on vous voit humiliée et repentante,

leur mépris se changera en pitié et peu à peu en respect. Rappelez-vous que vous avez mérité de souffrir, et surtout ma pauvre enfant, priez beaucoup cet Ami, qui, s'il hait votre péché, vous aime et veut vous aimer.

Madame Ford fut assez étonnée cependant, lorsque Anna s'approcha d'elle et lui demanda d'une voix humble de lui pardonner; et au grand soulagement de Lucie qui craignait quelque mot dur ou piquant, la maîtresse se borna à lui dire : « J'espère que ce sera une leçon pour vous ; — maintenant allez au magasin, vous y trouverez des dames qui attendent.»

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