CHAPITRE XIII
L'histoire de Suzanne, naturellement, fut racontée à Arden, soit par les deux sœurs, soit par madame Herbert elle-même. Lizzie était triomphante: « Je l'avais bien dit, répétait-elle à son mari! je savais bien que cette fille n'aurait que des ennuis à Londres. »
Le père fut irrité des préjugés persistants de sa femme contre sa fille favorite. « Des ennuis? il me semble qu'il y a une certaine différence entre être une voleuse et être soupçonnée de vol; d'ailleurs à tout prendre, Suzanne occupe une place plus élevée que jamais auprès de ces dames; — chère enfant! j'aimerais l'avoir ici à côté de moi, à l'instant même; il faut ne pas s'y connaître pour croire que cette figure
là soit capable d'une vilaine action. Quel bonheur pour elle d'avoir là-bas notre jeune dame. Mais j'y pense, il ne faut pas que Suzanne reste dans une maison où on l'a accusée de vol; les Elton ont toujours marché la tête levée. » Lizzie n'était pas de cet avis, elle craignait qu'en changeant de maison, il ne fallut payer un nouvel apprentissage, et elle avait calculé tout autrement l'emploi de leur argent, mais Elton écrivit en secret à sa fille pour lui dire qu'il ferait tout ce qu'il faudrait pour la rendre heureuse, et que si les gens où elle était la regardaient du haut en bas, elle n'avait qu'à aller ailleurs. Suzanne remit cette lettre entre les mains de Mme Herbert; Lucie, sans le lui dire, avait eu la même pensée, c'est qu'il valait mieux changer de maison.
Suzanne avait été complètement blanchie de l'accusation lancée contre elle; mais elle ne pouvait oublier ce qui s'était passé, et l'intérêt même qu'on lui témoignait finissait par lui être désagréable. Elle était d'ailleurs bien décidée à ne pas paraître dans les magasins, et cette décision aurait amené des discussions continuelles avec sa maîtresse, qui profitait au contraire de toutes les circonstances pour l'y envoyer.
— La seule chose qui me ferait regretter de quitter, dit Suzanne à Mme Herbert, c'est qu'Anna paraît s'attacher à moi à présent; personne ne veut lui parler chez Mme Ford ; elle aime beaucoup venir ici le dimanche ; — mais il est vrai qu'elle va bientôt partir, et il se passera peut-être quelque temps avant que je trouve une autre place.
Lucie s'était tellement acquis l'estime et la considé-
ration de Mme Ford qu'elle n'eut pas de peine à arranger l'affaire de Suzanne avec elle, et à rompre son engagement, d'ailleurs le moment n'était pas mauvais pour trouver une remplaçante. La grande préoccupation de Mme Herbert était plutôt de chercher une maison où Suzanne serait aussi bien au spirituel qu'au temporel, et elle voyait par expérience que les établissements de travail les plus à la mode n'étaient pas ceux qui répondraient le mieux à son but. Elle avait remarqué depuis un ou deux dimanches de nouvelles jeunes filles qui venaient à sa classe biblique et dont l'air heureux et de bonne santé faisait un frappant contraste avec les physionomies maladives qui l'entouraient.
Leur ayant demandé où elles travaillaient, elles répondirent d'une voix joyeuse: « Chez Mme Burton. » Lucie se décida à faire une tentative pour placer Suzanne chez Mme Burton ; nous donnons le résultat de ses recherches dans une de ses lettres à sa bellesœur.
« Je suis tout à fait tranquille maintenant en ce qui concerne Suzanne, et vous m'obligeriez en communiquant à son père ce que je vais vous raconter. Je ne croyais pas qu'il existât dans ce Londres, si dur, si égoïste, si intéressé , une maison de commerce basée sur des principes et des sentiments chrétiens ? mais j'en ai trouvé une, et il faut que je vous fasse part de la découverte que j'ai faite de Madame Burton. Représentez- vous, si vous le pouvez, une figure toute bonne, aimable, brillante de cordialité ; sa toilette était, je pense, ce qu'elle doit être, car elle ne m'a point frappée. J'ai commencé par m'informer de
la santé de ses jeunes employées, et du nombre d'heures qu'elles passent au travail.
— Je crois madame, m'a-t-elle dit, que je répondrai mieux à vos questions en vous racontant mon histoire en peu de mots. Mon père était procureur, mais il avait beaucoup d'enfants et plusieurs de mes sœurs étaient d'une santé délicate. Je fus obligée de quitter fort jeune la maison paternelle pour chercher à gagner ma vie. J'ai été apprentie cinq ans ; trois ans dans une maison et deux dans une autre : puis je m'établis pour mon compte et quelque temps après je pris une de mes sœurs chez moi. Elle ne se portait pas très bien à la campagne, mais il paraît que l'air de Londres lui convenait mieux, car elle se rétablit complètement; j'en pris une seconde et toutes deux sont à présent en bonne santé , et ne m'ont pas quittée depuis leur installation dans la maison. J'attribue leur bonne santé à ce que je n'ai jamais permis, dans aucune saison de l'année, qu'on travaillât plus de douze heures par jour chez moi.
— Que faites-vous donc quand les commandes sont pressées?
— Je refuse ce que je ne puis faire ; il va sans dire que les profits ne sont pas si grands. Voici trente ans que je suis dans les affaires ; plusieurs de celles qui ont commencé avec moi ont fait fortune et se sont retirées du commerce. Il est évident que douze heures de travail ne peuvent pas soutenir la concurrence avec les maisons qui font travailler dixhuit heures par jour. Mais qu'est-ce que cela fait, madame ; mes affaires marchent bien et mes jeunes filles sont heureuses avec moi ; nous ne formons
qu'une famille, et jamais une ouvrière ne m'a quittée pour avoir ruiné sa santé par un travail excessif.
— Lorsqu'une de vos employées tombe malade , la renvoyez-vous chez elle ou la placez-vous à l'hôpital.
— Oh! non; je la fais soigner chez moi. Il y a quelque temps j'ai eu un cas de petite-vérole ; je l'ai immédiatement séparée des autres ouvrières ; j'ai fait chercher une diaconnesse pour la soigner, et dès que la chose a été possible je les ai envoyées toutes deux à la campagne, pendant une quinzaine de jours , après quoi elle m'est revenue.
— Permettez-vous à vos jeunes ouvrières de sortir pour se promener?
— Je ne leur permets jamais de se promener dans les rues les plus fréquentées, les plus à la mode, mais je les envoie dans les jardins publics deux par deux. Lorsqu'elles me demandent la permission de sortir le soir, je m'arrange pour que quelqu'un de leur connaissance ou quelque ami les accompagne.
— Et si elles vous demandaient la permission de prendre part à des amusements mondains , que feriez-vous ; — comme maîtresse et comme chrétienne, le permettriez-vous.
— J'ai toujours fait ce que j'ai pu pour gagner leur confiance; — si elles désirent aller au théâtre, au bal ou dans des endroits semblables , j'aime mieux qu'elles me le disent que de me le cacher. Je leur réponds toujours : « Pour ma part, je ne voudrais pas y aller , mais si vous avez des amis qui vous y escortent et vous protègent , je ne vous en empêcherai pas. » Le lendemain nous en reparlons ensemble ; je
les engage à me raconter librement ce qui leur paraît mal : elles savent que pour tout ce qui tient à l'ouvrage je suis leur maîtresse, mais pour le reste, je désire qu'elles me considèrent comme une amie.
— Vos ouvrières doivent vous aimer beaucoup ; ii me semble que vous devez avoir rarement à vous plaindre qu'elles aient mal tourné.
— Ah! madame ; je ne suis pas sans avoir eu mes peines et mes difficultés. J'ai eu une première ouvrière pendant sept ans, sa conduite était exemplaire ; elle devait se marier avec un homme d'une condition au-dessus de la sienne ; elle me demanda la permission de prendre des leçons, le soir dans une grande académie de danse, pour acquérir, disaitelle, de jolies manières, plus de grâce et d'aisance , afin de ne pas faire honte à son mari. Je le lui refusai, je ne pouvais pas faire autrement, pour le bien de ia maison ; non seulement elle y alla à mon insçu, mais elle y entraîna deux de mes jeunes ouvrières. Lorsque je le découvris, je les avertis qu'il fallait ou renoncer aux leçons de danse ou me quitter ; — une seule me fit des excuses et resta. J'ai su depuis que cette première ouvrière avait été trompée, ne s'était pas mariée, et qu'elle était tombée aussi bas que possible. »
— Avez-vous remarqué, lorsque vous refusez de l'ouvrage, que vos pratiques en soient fâchées?
— Quelquefois, mais alors ce ne sont pas des pratiques qui vaillent la peine d'être conservées. Mes vraies pratiques savent qu'elles peuvent compter sur moi. Lorsqu'il m'arrive tout-à-coup un deuil, je fais
demander aux dames pour qui je travaille si elles peuvent attendre ; lorsqu'elles ne le peuvent pas , je refuse l'ouvrage. Ma première ouvrière me dit souvent : ne le refusez pas madame, nous pourrons tout faire ; — mais je sais qu'on ne le peut qu'en dépas. sant les limites fixées pour le travail, et c'est ce que je le permets pas.
Lorsqu'on vous fait une commande, combien de temps pensez-vous qu'on doive vous donner pour l'exécuter?
— J'aime assez qu'on m'avertisse une semaine d'avance, cela me permet de répartir le mieux possible l'ouvrage entre mes ouvrières. Une autre chose que ion expérience m'a enseignée et que je voudrais ineulquer à toutes les personnes qui se mettent clans les affaires, c'est de ne pas craindre d'offenser leurs pratiques en réclamant l'argent qu'elles ont honorablement gagné ; — les meilleures chances de réussite ont été ruinées par les retards dans les paiements, et en dernière analyse cela ne convient à personne. Les dames aimeront toujours mieux payer tandis que leurs toilettes sont neuves et fraîches ; — je prends cinq pour cent d'intérêt à toutes celles qui me font attendre plus de six mois.
Je vous assure, chère Grâce, que la personne dont je vous parle est bien réellement une couturière de Londres, vivante à l'heure qu'il est, et que je ne vous ai dit que ce qu'elle m'a conté ni plus ni moins et presque dans les mêmes termes. Cette découverte a été pour moi comme un rafraîchissement; j'ai rarement vu une si grande pratique des affaires unie à tant de bon sens et à des principes aussi solidement chrétiens. Vous
pouvez juger si j'étais désireuse d'y placer Suzanne; j'ai craint d'abord que ce ne fût impossible. Madame Burton n'aime pas avoir des ouvrières à la journée seulement, elle les loge toujours chez elle, estimant que le contraire a de grands inconvénients et que les jeunes filles en retournant tard le soir dans quelque pauvre chambre, froide, triste, et où elles sont seules, courent le danger de céder aux nombreuses tentations d'amusement qui les entourent, et à pire encore ; — mais tous ses lits étaient occupés. Je lui parlai alors de Mildred, et elle entra dans mes idées avec la plus chaleureuse sympathie ; du moment que Suzanne était assurée d'un logement semblable, elle ne fît aucune difficulté de la recevoir chez elle. Il me semble que je me suis fait une amie, et ce ne sera pas ma dernière visite à Mme Burton, Je veux croire qu'elle n'est pas la seule de son espèce, mais il ne doit pas y en avoir beaucoup dans ce siècle où Mammon règne presque sans partage ; peu de personnes renonceront à augmenter leurs profits pécuniaires, pour se conserver une conscience pure devant Dieu, et pour agir avec bonté et fidélité envers leur prochain. Je ne peux pas écrire plus longtemps, mais je voulais vous faire partager le bonheur que m'a causé ma découverte.
Voulez-vous nous accompagner à Arden le matin où on y reçut cette lettre, car ce fut une mémorable matinée.
On était à peu près au milieu de l'hiver ; une neige abondante était tombée pendant la nuit ; les arbres du parc disparaissaient sous un manteau d'une blancheur éblouissante, et les dessins les plus fantastiques
apparaissaient sur les vitres de la chambre des enfants. L'imagination d'Herbert n'était pas moins fantastique, en cherchant à retracer dans le givre tout ce qu'on lui avait jamais raconté sur les cavernes, les montagnes et les bois. Vois-tu Flora, voici le Mont- Blanc ; — vois-tu les sapins couverts de neige ; et voilà un précipice, il va tout en bas, tout en bas jusqu'à la caverne d'Adullam.
Flora ne songea pas à mettre en doute la science de son frère, mais elle se promit de faire grande attention à ses leçons pour devenir avec le temps aussi savante que lui.
Mais la cloche qui appelle la maison au culte de famille vient interrompre leur conversation , et c'est à qui courra le plus vite pour arriver le premier auprès de papa et de maman. Flora s'assied sur les genoux de son père et personne ne songe à lui disputer cette place; Herbert occupe une chaise à côté de sa mère, qui, elle, tient le petit poupon sur ses genoux, tandis que Lucie aux cheveux dorés, fidèle image de sa tante, est obligée de se contenter d'un tabouret à ses pieds ; elle a peine à pardonner à son petit frère de lui enlever la place qu'elle a eu l'habitude de considérer comme la sienne ; — les genoux de maman.
Les lettres sont en retard ce jour-là, à cause de la neige, aussi les enfants en profitent, pendant les quelques minutes qui suivent le culte, on leur permet de rester un instant ; Herbert se hâte de demander la permission de sortir avec Flora pour faire des boules de neige dès qu'on aura rendu le sentier praticable ; il extorque même la promesse que si papa n'a pas
trop de lettres à écrire, il viendra l'aider à construire un trône déneige où maman, bien enveloppée de son manteau de fourrures pourra s'asseoir un instant. Cette idée enchante Herbert qui court dans sa chambre enlever la ficelle de son plus beau fouet et le convertir en sceptre.
— Comme cet enfant se développe, Edouard; quelquefois je préfère que Lucie ne soit pas ici , il lui rappellerait trop le sien ; — ils étaient à peu près du même âge.
— Elle aura bientôt une nombreuse famille spirituelle autour d'elle, Grâce, qui « se lèvera et l'appellera bienheureuse » — mais ses joies sont toutes par la foi et non par la vue. Ce que je n'aime pas pour elle c'est la solitude où elle vit; — certes elle a trop d'occupations pour la sentir, mais ses repas doivent être bien tristes. Et Edouard, debout à côté de sa femme près de la cheminée, l'embrassa tendrement et se demanda comment il pourrait supporter l'absence de sa chère compagne.
La petite salle à manger offrait l'image du bien être, avec son feu brillant, le déjeûner et son joli service sur une table bien arrangée, les rideaux épais aux fenêtres, et les camélias en pleines fleurs. Le repas était presque terminé, lorsque le courrier arriva; les yeux de Grâce brillèrent de joie en voyant une grosse < lettre de Lucie à son adresse, elle s'établit les pieds sur les chenets pour la lire plus à son aise ; elle en eut pour dix minutes au moins, il était rare que Lucie eût le temps d'écrire si longuement. Mais où était Edouard, qui d'ordinaire lisait sans cérémonie les lettres de sa sœur par-dessus l'épaule de Grâce
— Voici de bonnes nouvelles de Lucie, dit Grâce en se retournant pour lui donner la lettre.
Qu'était-il arrivé à Edouard ? debout près de la table, une lettre serrée dans la main, les yeux pleins de larmes, levés vers le ciel, dans un acte d'adoration silencieuse.
— Qu'est-ce que c'est, s'écria Grâce, effrayée et s'emparant de la lettre qu'il tenait à la main. Une lettre des Indes, Edouard, qu'est-ce que cela veut dire?
— Les voies de Dieu sont réellement merveilleuses, il y a quelque espoir, et suivant moi un espoir fondé , que le petit Edouard Herbert soit vivant; notre chère Lucie peut recouvrer son enfant comme s'il sortait de la tombe. Ecoutez ! — Il déplia la lettre, passa la main sur ses yeux, voulut commencer, mais la voix lui manqua.
— Lisez vous-même, chère Grâce, je ne le peuxpas. Et sa femme lut ce qui suit:
« Très-honoré monsieur,
» Le courrier pour l'Angleterre va partir dans deux heures, et je me trouve dans une grande détresse d'esprit, mais je ne veuxpas attendre un autre vaisseau pour vous adresser les questions que j'ai à vous faire.
» Aviez-vous pendant l'année de la rébellion une sœur nommée Herbert, cantonnée à Gwalior ? étaitelle mariée ? et avait-elle un fils qui aurait eu alors quatre ou cinq ans ?
y> Je m'appelle Nora Cameron; mon mari a été pendant cinq ans catéchiste à M Je l'ai souvent entendu
parler d'un capitaine Herbert qui était bien connu d'un vieux Indou nommé Dinoo. Lorsque le capi-
taine vivait à M il n'était pas marié. Mon mari et
mes deux enfants ont été tués pendant la révolte ï mais il est mort avec le saint nom de Jésus sur les lèvres. Je m'enfuis avec mon enfant cadet, une petite fille de quelques mois ; ah ! monsieur ce sont des jours que je n'oublierai jamais ; — j'errai pendant quelque temps parmi les Zemindars qui me dérobèrent à la fureur des cipayes ; mon mari avait souvent parcouru ces contrées, où il était connu et aimé.
Il avait un frère établi à vingt milles au nord de Gwalior, et à l'aide tantôt de l'un tantôt de l'autre, je me mis en route vers la fin de mai, pour me rendre chez lui, mais ma pauvre petite fille ne put supporter ce long voyage; chaque jour je la sentais devenir plus légère dans mes bras, mes peines et mes chagrins avaient changé mon lait en poison, et deux jours après mon arrivée à Gwalior elle mourut. Ils dirent tous que cela valait mieux, mais il n'y a qu'une mère qui puisse connaître le cœur d'une mère ; elle était tout ce qui me restait, je voulais mourir à côté d'elle; — il y avait un citronnier près de la maison où j'étais, je creusai une fosse sous son ombre, pas bien grande, — et j'y déposai ma petite bien-aimée ; je me croyais seule, mais en me retournant, je vis une femme Indoue derrière moi. Il me semblait que je la connaissais, et que je l'avais vue dans le temps où j'étais heureuse ; ce souvenir me rappela mon mari et mes enfants, et je versai des larmes amères. Elle s'appelait Runie. Mon mari l'avait invitée avec quelques autres à nous entendre lire la parole de Dieu , ils vinrent pour lui faire plaisir à lui, mais au fond ils se souciaient peu de cette lecture. Quant à Runie, je n'ai ja-
mais vu de femme Indoue plus fortement attachée à ses dieux; elle me dit une fois : « Nos prêtres défendent aux femmes de lire, » — et elle ne revint plus.
» Le soir de la mort de ma fille était un samedi, le veille du jour où la révolte devait éclater à Gwalior, Runie était sortie pour cueillir des herbes, je ne songeai pas à lui demander comment il se faisait qu'elle avait quitté l'endroit où je l'avais connue, j'étais trop absorbée par mon chagrin. Elle eut grand pitié de moi et prononça des charmes sur le tombeau de ma fille, mais je n'y fis aucune attention.
» Le lendemain les cipayes se révoltèrent; je ne craignais rien pour moi ; le pire qui pouvait m'arriver, c'est qu'une balle m'envoyât rejoindre mon mari et mes enfants; cependant je restai bien tranquille dans ma cabane pour ne pas compromettre les bonnes gens qui m'avaient donné un asile. J'entendais les cris des cipayes; puis soudain tout devint tranquille et on ne distingua plus que les flammes des bungalows qui brûlaient au loin. Bientôt je remarquai un bruit de pas, à côté de ma cabane; mais personne ne parla. — A présent, pensai-je, mon temps est venu; j'écoutai; — c'était le pas dune femme; — elle se dirigeait vers le citronnier ; la lune brillait , je la vis déposer un paquet sur le tombeau de ma fille, elle s'arrêta un instant , prononça quelques mots comme pour calmer un enfant, et s'approcha de moi; — je reconnus Runie.
» Dieu vous a envoyé un enfant européen, me dit-elle ; son père est mort; sa mère est morte ou mourante; il est à vous , mais cachez-le, car on le cherche pour le faire mourir. — Elle disparut avant que j'eusse le
temps de lui demander le nom de l'enfant; et dès lors je ne l'ai jamais revue.
Une nouvelle vie s'ouvrait devant moi, je ne voulais plus mourir; il me semblait que l'espérance renaissait du tombeau de ma fille. Je m'approchai doucement pour ne pas effrayer cet enfant, j'entendis une voix qui sortait du paquet, et qui me parut une douce musique : « Maman, ma chérie maman, ne me quittez pas ; — Edda a besoin de vous ; venez vers moi, maman. » — Ah ! dès que je l'entendis, j'aimai cette voix; j'étais tout près de lui; il s'assit et se dégagea du linge qui l'enveloppait. Ses grands yeux brillaient au clair de lune. Il n'avait pas peur , mais il me regardait attentivement en me répétant: « Où est ma maman à moi ; Runie m'avait dit qu'elle irait la chercher. » Un morceau de drap , comme celui dont se servent les indigènes, entourait sa taille, un autre était jeté sur sa tète. Ah ! monsieur, je pourrais passer des heures à vous raconter ce que fut cette nuit et les jours suivants pour moi ; mais je n'ai que quelques minutes et il faut me hâter.
» Je viens de voir un Indou nommé Motè ; partout où je vais, j'ai l'habitude de réunir les enfants autour de moi; depuis quatre ans, j'ai mené une vie errante, de crainte que ceux qui en voulaient à la vie de mon garçon ne parvinssent à le découvrir. Ainsi donc , les enfants étaient devant moi et Edda à mes côtés , lorsque tout-à-coup je le vois rougir, s'élancer et bondir comme une biche du côté d'un tamarin à quelque distance. J'eus peur; mais je le vis se jeter dans les bras d'un Indou qui nous surveillait de derrière un arbre. «Motè, criait l'enfant; cher, bon Motè; enfin vous voilà revenu ; — Oh ! Motè, où est maman ?
« Motè s'approcha, m'apprit le nom de mon garçon, me raconta que sa mère n'était pas morte comme Runie l'avait cru, mais qu'elle avait été retenue quelques mois à Agra, et que de là elle était partie pour l'Angleterre, croyant que son enfant avait péri dans la rébellion. Motè l'avait servie jusqu'à son départ, mais il lui paraissait douteux, vu le mauvais état de sa santé, qu'elle fût arrivée en vie en Angleterre.
» Motè n'avait appris que depuis deux mois, par sa femme Runie, que l'enfant de ses maîtres avait survécu à la révolte, et dès lors, il m'avait suivi à la piste, dans l'espoir de me retrouver. Je crus qu'il mourrait de joie lorsqu'il nous rencontra. Il se rappelle lorsqu'il était au service de Mme Herbert d'avoir vu des lettres adressées à M. Anderson, Arden; j'envoie celle-ci à tout hasard, espérant qu'elle tombera entre vos mains. Je connais le cœur d'une mère, et si Mme Herbert vit encore , je me séparerai volontiers d'une des plus grandes bénédictions de ma vie.
Dès que j'aurai votre réponse, je m'embarquerai immédiatement avec l'enfant pour l'Angleterre , et je ne doute pas, puisque sa femme est morte, que Motè ne nous accompagne ; je crois que rien ne pourra plus le séparer de son jeune maître.
» Adressez je vous prie, votre réponse à Calcutta, je m'y trouverai au moment où je penserai que votre lettre peut y arriver. Je ne dois pas oublier de vous dire que pour un enfant européen, la santé de mon garçon a été remarquablement bonne ; mais depuis quelque temps je pensais qu'un changement de climat lui ferait beaucoup de bien. Je suis, monsieur, votre dévouée,
Nora Cameron. »
— Que Dieu soit loué ! s'écria Grâce tout en larmes, en se jetant dans les bras de son mari ; il n'y a aucun doute, n'est-ce pas, Edouard ! cette lettre entière est marquée au coin de la vérité ! et notre bien-aimée sœur qui a porté le fardeau de son affliction avec tant de patience, et qui s'est imposé la tâche de consoler et d'aider les autres ; oh î quelle joie ! quel bonheur pour elle ! Le soleil sort enfin des nuages ; chère Lucie !
— Rendons grâce à Dieu ensemble, dit Edouard, et prions-le de nous diriger dans sa sagesse ! — Après avoir prié, ils se demandèrent quand et comment il fallait faire part de cette nouvelle à Lucie. En répondant immédiatement, Mrae Cameron pourrait s'embarquer vers la fin de mars ; et en supposant les circonstances les plus favorables, elle ne pouvait arriver en Angleterre avant le commencement de juillet. Il s'écoulerait donc cinq mois au moins, avant qu'Edouard Herbert pût être dans les bras de sa mère ; la santé de Lucie s'était sensiblement améliorée , mais était-elle assez forte pour supporter cette longue attente?
— Edouard, croyez-moi; dit Grâce; ne le lui cachez pas une heure de plus ; je parle en mère. Si j'étais à la place de Lucie, il me semblerait que chaque minute où cette nouvelle me serait cachée serait me dérober un bonheur que Dieu me destine.
— Mais si elle veut partir immédiatement pour Calcutta ; elle n'est pas en état de supporter ce voyage ?
— Je suis convaincue qu'elle écoutera les conseils qu'on lui donnera. Je suis sûre que notre chère Lucie ne fera que ce qu'elle doit faire. Sa soumission à la
volonté de Celui en qui elle se confie, est si vraie et si profonde. Mais j'y pense, si vous alliez consulter le docteur Holmes, il connaît Lucie depuis son enfance; il sera chez mon père à midi; — recommandez-lui ainsi qu'à mon père, de ne pas ébruiter la nouvelle afin que Lucie n'apprenne rien avant que vous ne l'ayez vue.
A ce moment-là, on vit la figure du petit Herbert appliquée contre les vitres.
— Le sentier est balayé, on a apporté une bêche pour vous, papa, j'en ai une de bois; pouvez-vous venir à présent pour faire le trône de neige ?
Il devait s'écouler une demi-heure encore avant qu'il pût aller à la cure ; et ne se souciait pas de manquer à sa promesse, Edouard alla travailler de toutes ses forces à élever un trône digne de la reine d'Arden ; mais ses pensées étaient entre les plaines brûlantes de l'Inde et la maison Mildred à Londres.