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CHAPITRE XIV

Le docteur conseilla fortement de communiquer tout de suite à Lucie le contenu de cette lettre : « Quelle singulière histoire ; s'écria-t-il ; mais que j'en suis content; — ah ! que la pauvre mère l'apprenne et qu'elle soit consolée ! toutefois, rappelezvous que sous aucun prétexte elle ne doit faire le voyage des Indes. »

— Maintenant Grâce, dit Edouard en rentrant chez lui , pourrez-vous être prête ; le train part dans une heure; — pour une fois nous prendrons Lucie par surprise.

Et comment ce jour si agité à Arden s'était-il passé à Mildred ?

A mesure que la saison des plaisirs du monde, des réunions approche, bien des jeunes filles arrivent à Londres, et profitent avec bonheur de la connaissance que Mme Herbert a faite de plusieurs chefs d'ateliers et de patrons de grands magasins. Les quelques jours que les ouvrières passent à Mildred avant de trouver une place, donnent à Lucie beaucoup de facilités pour acquérir de l'influence sur elles, et Mme Herbert finit ordinairement par les enrôler presque toutes dans sa classe biblique. La petite assemblée qui dans le principe se réunissait autour de la table, remplit maintenant la grande salle, et si elle n'avait pas augmenté peu à peu et si Lucie n'avait pas pris l'habitude de considérer chacun de ses membres avec un intérêt tout maternel, elle n'aurait jamais eu le courage de prendre la parole au milieu d'une congrégation aussi nombreuse que celle qui se réunissait autour d'elle le dimanche après-midi.

Les patrons et les négociants avaient souvent recours à Mme Herbert pour lui demander les ouvrières et les apprenties dont ils avaient besoin. Mme Ford elle-même faisait quelquefois une exception en faveur des «jeunes demoiselles» de la maison Mildred; — en général, elle soutenait que les jeunes filles pieuses qui fréquentent les classes bibliques, ne sont que des nigaudes, dont on ne peut rien tirer de bon en fait d'ouvrage.

— Mais cela ne devrait pas être ; lui répondit Lucie; une chrétienne a de meilleurs motifs ; des principes plus solides pour bien faire son devoir, qu'une

personne du monde animée seulement par l'intérêt personnel.

Cependant ce reproche souvent répété décourageait Lucie, et l'engagea à faire un appel à sa classe; elle exhorta ses jeunes amies à montrer qu'elles étaient aussi appliquées , zélées et habiles à leur ouvrage que ferventes d'esprit. Il est vrai que d'autres personnes ne pensaient pas comme Mme Ford , et quelques maisons s'estimaient heureuses de posséder des employées réellement chrétiennes. Une, entre autres , avait deux apprenties de quinze à seize ans , qui étaient de fidèles servantes du Seigneur.

— Je ne puis vous dire , Madame , disait leur maîtresse à Lucie, combien elles me sont précieuses , j'ai pleine confiance en elles; jamais elles ne disent une fausseté ; elles travaillent plus que les autres ; je leur permets de tailler, parce quelles ne gaspillent pas l'étoffe ; j'ai deux ateliers ; j'en ai placé une dans chaque chambre à cause delà bonne influence qu'elles exercent sur leurs camarades. Je ne puis pas dire que mes petites apprenties soient fort habiles , mais elles compensent ce défaut par leur zèle et leur exactitude ; si je le leur permettais, elles travailleraient volontiers toute la nuit pour finir un ouvrage commencé.

Ce témoignage , et d'autres encore , consolèrent et encouragèrent un peu Lucie. Une de ses plus grandes préoccupations c'était de découvrir de bonnes places pour ses jeunes filles; elle savait à quel point leur conduite en dépendait, humainement parlant ; mais elle éprouvait chaque jour à quel point cétait chose difficile ; pour une dame Burton dont elle était sûre

et qui surveillerait une employée et lui enseignerait consciencieusement son état, combien n'en découvritelle pas qui, sous les apparences de l'honnêteté et de la bonté, ne songeaient qu'à faire fortune le plus vite possible et par tous les moyens possibles, sans s'inquiéter de la santé ni de la moralité de leurs ouvrières. — « Ma mère avait payé une assez forte somme pour mon apprentissage, dit un jour une jeune fille à Lucie, mais je ne puis rester dans la maison où elle m'a placée; pour réussir, il faut savoir mentir sans hésiter, recevoir des attentions qu'une femme respectable doit toujours repousser, et me vêtir très au-dessus de mes moyens.

Quitter une place, n'est pas le plus difficile , mais cela entraîne des conséquences qui rendent quelquefois impossible d'en trouver une autre. Les renseignements donnés sur la jeune couturière ou la faiseuse de modes lui sont indispensables pour entrer dans un magasin ou un atelier; et malheureusement les patrons peu consciencieux ne se font aucun scrupule de les refuser ou tout au moins d'en faire la menace pour se venger lorsqu'une ouvrière parle de les quitter.

Lucie avait chez elle, dans ce moment, plusieurs jeunes filles dans ce cas-là ; nous en citerons deux ou trois. Elle avait remarqué à sa classe biblique une ouvrière dont la figure était fort pâle, et si tout son extérieur n'avait pas eu quelque chose de distingué, on aurait pu croire qu'elle était à demi-affamée ; elle était venue dans l'après-midi demander à Lucie si elle pourrait lui recommander une place; elle avait quitté la sienne depuis quatorze mois. En la question-

nant, Lucie apprit que Mlle André, la jeune ouvrière, avait dû quitter la maison où elle était parce que sa conscience lui défendait d'y rester. Sa maîtresse, qui appréciait les services quelle lui rendait, lui avait offert une augmentation de cent francs sur ses gages, si elle voulait rester, mais les objections de Mlle André n'étaient pas de nature à être détruites par de l'argent, et elle s'en alla ; sa maîtresse commença par refuser de donner des renseignements, et enfin elle en donna de tels que la pauvre fille ne put jamais se replacer.

Une amie de Suzanne, la petite Annette Collin , raconta à madame Herbert qu'on s'était engagé, dans le magasin où elle était entrée , à la mettre au fait des affaires en général , mais que peu à peu on l'avait occupée uniquement à faire des comptes. « J'aime assez l'arithmétique, dit-elle, ensorte que je n'aurais pas eu d'objection; mais chez nous on ne fait pas la balance tous les soirs, pas même toutes les semaines, seulement à de longs intervalles ; et, lorsqu'il se présente quelque erreur, on m'oblige à la compenser sur mon propre salaire. Gela devenait un peu onéreux pour moi, parce que l'on peut facilement se tromper avec une aussi grande négligence; aussi je me suis plainte à notre maître, en lui rappelant qu'on m'avait promis de m'enseigner le commerce en général, et je lui ai demandé de memettre à autre chose; il a refusé; je l'ai averti que je serais obligée de quitter, ne pouvant plus suffire pour les comptes. — « Si vous me quittez, vous verrez quels renseignements je donnerai sur vous. »

Une autre jeune fille, fort jolie, avait été engagée

dans un grand magasin , près de Mildred , mais à la condition qu'elle se serait toujours velue de belles robes de soie noire ; le salaire qu'on lui offrait n'étant pas suffisant pour une si forte dépense, elle refusa; mais comme le chef de cette maison savait que cette personne lui serait fort utile dans le magasin, il consentit à augmenter sa paie, si, après un essai d'une quinzaine de jours, elle se montrait capable de remplir la place. La jeune fille n'avait pas cru nécessaire d'acheter une robe de soie pour quinze jours d'essai ; mais lorsqu'elle se présenta au magasin vêtue comme à l'ordinaire, on la renvoya, et elle vint à Lucie tout en larmes.

— Si je pouvais vous faire entrer chez Ayton , je serais parfaitement tranquille sur votre compte, lui dit madame Herbert , mais je crains qu'il n'ait besoin de personne.

— Dieu pourrait lui mettre au cœur de me prendre, répondit la jeune fille avec simplicité ; — voulezvous le lui demander, pendant que je vais essayer ; cest ici près.

Lucie pria avec ferveur avec Annette Collin, qui était auprès d'elle dans ce moment. Quelques instants plus tard, la jeune fille rentra, la figure radieuse; on lavait engagée, et ses nouveaux maîtres paraissaient si bons, qu'elle les aimait déjà.

Telle était à peu près l'après-midi que Lucie avait passée, et l'une de ses journées ressemblait beaucoup à toutes les autres. Vous ne serez pas étonné qu'elle fût quelquefois accablée de fatigue et de soucis ; les intérêts et les difficultés de cette classe nombreuse de jeunes filles isolées et abandonnées dans la

grande ville, pesaient lourdement sur son cœur aimant et brûlant de sympathie. Cependant elle ne se repentit pas un instant d'avoir entrepris cette œuvre de charité; chaque jour lui prouvait à quel point sa maison était nécessaire, et si elle avait ses soucis , elle avait aussi ses joies et des joies qui lui étaient propres. Quelqu'un à aimer et à protéger : sentiment qui trouvait son entier développement dans le cœur d'une mère, lui avait beaucoup manqué pendant la première année de son retour en Angleterre. Elle avait accepté, sans en comprendre le but, le rétablissement de sa santé et la prolongation de sa vie : elle reconnaissait maintenant avec gratitude que le Seigneur avait tout bien dirigé. C'était pour Lucie le sujet d'une joie profonde lorsque quelques-unes de ses protégées avouaient que, non-seulement elle leur avait rendu plus facile le sentier de la vie dans ce monde, mais qu'elle leur avait fait entrevoir la perspective du bonheur pour l'éternité, et qu'elle était réellement pour ses jeunes filles ce qu'elle désirait être, — une mère spirituelle ; leurs premières espérances pour le ciel, leur première connaissance de Christ , c'était Mme Herbert qui la leur avait donnée.

N'avait-elle pas bien des occasions pressantes de vivre en communion intime avec son Père céleste ? n'avait-elle pas sujet d'assiéger le trône de grâce? Là était le secret de la force étonnante que possédait Lucie, de cette énergie calme qui surprenait tous ceux qui, pour la première fois, se trouvaient en présence de cette jeune femme, si élégante de manières, presqu'enfantine dans sa personne, dans ses traits

délicats, et qui donnait l'idée d'un être essentiellement féminin, éminemment dépendant des autres; on était toujours surpris qu'elle fût destinée à vivre seule. Mais elle ne vivait pas seule ; elle avait déposé le fardeau de ses épreuves personnelles, de ses intérêts, de ses soucis entre les bras de son céleste Ami, qui chaque jour accomplissait à son égard cette promesse : « Voici, je serai toujours avec vous ! » En effet, au point de vue humain , elle paraissait peu secondée, mais elle réalisait avec une entière vérité la présence de Jésus, heure par heure, jour par jour. Il lui était aussi naturel maintenant de dire toutes choses à Jésus , d'en appeler à Lui dans toutes ses difficultés, qu'il lui avait été naturel de s'attendre uniquement à son mari dans les années passées.

Lucie avait l'habitude de mettre à part une demiheure de prières spéciales, tard dans l'après-midi, lorsque les visites et les suppliants étaient partis ; c'était pour elle un temps de repos absolument nécessaire. Ce jour-là elle avait prié pour les cas particuliers qui l'avaient occupée dans la journée, et elle rendait grâce à Dieu de la fidélité avec laquelle II avait accompli ses promesses en ce qui la concernait : «Tu m'as conduite dans le bon chemin, dit-elle; et certainement ta bonté et ta miséricorde me suivront tous les jours de ma vie, et j'habiterai dans la maison de l'Eternel pour toujours. »

— A l'ouvrage maintenant, dit-elle, en étendant la main pour saisir le cordon de la sonnette. Mais le son de sa cloche se confondit avec celui de la sonnette de la porte d'entrée. « Il est bien tard pour une visite,» dit-elle; un bruit de roues l'ayant avertie

qu'une voiture s'arrêtait devant chez elle. Une minute plus tard, son frère et sa sœur la serraient dans leurs bras.

— Grâce ! Edouard ! Quel bonheur; — mais il faut que je n'aie pas reçu de lettre; — vous ne m'aviez pas dit que vous viendriez; — il n'est rien arrivé ; — aucun malheur , n'est-ce pas ? — les enfants sont bien , Grâce ! oh ! oui, car vous avez l'air heureux. Il est arrivé quelque chose ; — pourquoi ne parlezvous pas?... mon frère!... Edouard, dis-moi ce que c'est. — La physionomie de Lucie changea et elle porta la main à son cœur. Edouard ferma la porte , l'entoura de son bras, et d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme :

— Lequel de tes biens terrestres préférerais-tu retrouver, s'il entrait dans les voies de Dieu de te les rendre?

— Arthur! murmura Lucie; — mais, Edouard, pourquoi me le demander; le tombeau ne rend pas ses morts.

— Et après Arthur?

— Que veux-tu dire? s'écrie Lucie, en devenant d'une pâleur mortelle; il est arrivé quelque chose ou tu ne me questionnerais pas de la sorte. Edouard, je t'en conjure , dis-moi tout ; — c'est de la joie ! s'écria-t-elle, un éclair soudain illuminant ses yeux ; car la coupe de mes douleurs a été épuisée jusqu'à la lie.

— Ma bien-aimée, c'est de la joie ! veux-tu essayer d'êlre calme? dit-il en la tenant étroitement serrée , pendant que je te dirai que ton Edda vit ; que j'en ai reçu ce matin la preuve positive, et que dans peu de mois il pourra être dans tes bras.

— Je crois, je sens que c'est vrai ; répondit Lucie en levant des yeux à demi-rêveurs vers le ciel. Je me reposais, mais je ne dormais pas tout à l'heure ; lu n'es pas une vision, Edouard, s'écria-t-elle en lui prenant les mains: — oh ! répète-le moi encore ! — ce que tu me disais d'Edda.

Elle avait mieux supporté le premier choc qu'il n'avait osé l'espérer, et lorsqu'il lui eut répété et répété encore l'assurance que son enfant vivait, l'excès de son bonheur se fit jour enfin par un violent accès de pleurs.

Edouard prit sa main, la joignit à celle de sa femme et tous ensemble ils rendirent leurs actions de grâce au Père des miséricordes. Il lui montra enfin la lettre de Nora Cameron et chacune de ses lignes porta la conviction dans le cœur de l'heureuse mère.

— Et il se porte bien , mon enfant bien-aimé ! Qu'elle est bonne d'avoir pensé à me le dire ! Ah! que j'aime cette femme, Edouard ; ses chagrins ont été plus grands que les miens ; et mon Edda l'a consolée : si jamais elle se sépare de son garçon, c'est qu'elle l'aura voulu.

— Nous avons le temps de penser à l'avenir, petite maman ; tout bien considéré, je crois que je vais vous faire présent de ceci; — et il lui remit la précieuse lettre des Indes; — je réclame seulement le privilège d'y répondre. Que faut-il que je dise; crois-tu qu'il vaut mieux qu'Edda passe la saison chaude làbas ; ou...?

— Il me semble, dit Lucie, qui au fond savait bien qu'on l'en empêcherait, il me semble qu'il a été éloigné de sa mère assez longtemps et qu'elle pourrait abréger la séparation en allant le chercher.

Edouard et Grâce échangèrent un regard : C'est un désir si naturel, dit son frère, qne je l'avais prévu : j'en ai parlé au docteur Holmes ce matin même, pour savoir si tu pouvais faire le voyage sans danger, et si je te dis qu'il s'y est positivement opposé, je suis sûr que tu te laisseras guider par son jugement.

Lucie essaya quelques remontrances, elle venait de faire son plan : elle prendrait cette fois-ci la voie de terre, et elle comptait la séparation par semaines et non plus par mois.

— Eli bien, Edouard, j'attendrai, j'attendrai avec patience et reconnaissance, dit-elle avec un brillant sourire; d'ailleurs, il aurait été très égoïste à moi , de quitter ma maison dans un moment où il y a tant à faire. Mais, Edouard ! — et la physionomie de Lucie prit une expression d'inquiétude.

— Je te comprends , tu penses que la mère d'Edouard Herbert aura un autre emploi de son temps que de s'occuper de la maison Mildred et de ses habitants ; mais cela regarde l'avenir, Lucie. Nous pouvons en toute sécurité laisser à Dieu le soin de trouver des ouvriers pour travailler à son œuvre lorsqu'il en aura besoin.

— Combien de temps encore, Edouard; près de cinq mois ! Je ne l'attendrai pas avant le milieu de juillet; s'il arrive quelques jours plus tôt, ce sera une surprise. Oh! quel nuage a disparu de mon ciel ! Oh! que béni soit ton Nom! continua Lucie dans le secret de son cœur, je puis non-seulement regarder à Toi comme Celui qui me donne ce bonheur, mais à Toi comme Celui que mon cœur aime plus que tout.

Le bonheur de Phœbé, en apprenant la bonne nouvelle, ne pouvait pas égaler celui de sa maîtresse, cela va sans dire ; mais il était de deux natures ; outre sa tendresse pour l'enfant, elle se réjouissait de l'effet qu'aurait son retour sur sa chère maîtresse.

— « Nous reverrons des roses sur ses joues, pensait-elle. »

La conversation entre Lucie et sa fidèle femme de chambre dura tard ce soir-là, bien avant dans la nuit ; elles repassèrent dans leur souvenir les scènes terribles de Gwalior, scènes que ni l'une ni l'autre n'avaient oubliées, mais dont par un accord tacite elles n'avaient jamais reparlé et qu'elles reprirent maintenant pour chercher les liens qui leur manquaient encore entre le dernier regard que Lucie avait jeté sur son enfant lorsqu'il fut saisi par la main des soldats et le jour où Nora l'avait trouvé sur le tombeau de sa petite fille , scène racontée avec une si touchante simplicité.

Dans le chapitre suivant nous raconterons les détails qui manquaient à madame Herbert et qu'elle désirait si vivement connaître.

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