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CHAPITRE XV

Sans revenir sur les causes de la fameuse révolte de 1857 aux Indes, ce qui aurait peu d'intérêt pour le fond même de notre histoire, il faut cependant que nous retournions en arrière pour vous expliquer, cher lecteur, comment Edouard Herbert avait échappé aux massacres de Gwalior.

Vous n'avez peut-être pas oublié Abdullah, le maître d'hôtel ou chef des domestiques du capitaine Herbert; il n'était pas Indou, mais Musulman, ce qui n'est pas la même chose ; la haine des Musulmans contre les Anglais était plus forte encore que celle des Indous : haine fomentée par un fanatisme religieux dont

nous voyons encore les preuves chaque jour, et qui était d'ailleurs augmentée par les causes de mécontentement politique que leur donnait le gouvernement anglais.

Abdullah était un homme d'une intelligence supérieure et doué d'une grande pénétration ; il était assez versé dans l'histoire politique de son pays, pour ressentir une rancune mortelle contre ceux qui le gouvernaient à présent. Son frère unique servait dans l'armée, et les changements qu'on venait d'introduire dans les corps militaires étaient aussi offensants pour Abdullah que s'il avait dû en souffrir personnellement ; aussi fut-il fier de ce frère qui aima mieux donner sa démission que de se conformer aux nouveaux règlements.

Il semble que l'administration si ferme, si sage et si modérée du capitaine Herbert aurait dû modifier les sentiments d'Abdullah ; mais il savait que son maître était une exception, et avec l'idée fortement arrêtée qu'on ne pourrait jamais améliorer le gouvernement des étrangers, il regrettait plutôt la présence d'un magistrat réellement bon, parce que à ses yeux il ne servait qu'à ancrer une mauvaise cause dans l'esprit du peuple.

La bonté parfaite et les égards que lui avaient témoignés son maître et sa maîtresse, n'avaient cependant pas été sans produire quelque effet sur lui ; il ne les avait jamais servis avec le dévouement de Moté, mais jusqu'au moment de la mort d'Arthur et celui où la rébellion éclata à Meerut, il se serait indigné à la pensée de les trahir.

Abdullah se tenait pour si supérieur à Moté, que la

préférence de leur jeune maître pour celui-ci lui était particulièrement désagréable, et la jalousie une fois implantée dans son cœur le conduisit bien vite à prendre le charmant enfant en aversion. Nous avons vu qu'après la mort de son mari Lucie conserva malheureusement le maître d'hôtel à son service, et en la suivant à Gwalior, Abdullah avait le désir très sincère de la servir jusqu'à son départ des Indes.

Lorsque la révolte éclata, et que les nouvelles des massacres des Anglais arrivèrent à Gwalior, le fanatisme d'Abdullah se réveilla avec plus de force que jamais ; il crut que le joug des Européens touchait à sa fin, et exalté d'ailleurs par l'idée que son service n'était pas agréable à sa maîtresse, il se prit d'une haine positive contre elle et son fils, et n'hésita plus à entrer dans la vaste conspiration, dont le but était de rétablir le culte du prophète à la pointe de l'épée, et de détruire les tyrans et tous leurs rejetons jusqu'au dernier dans l'empire des Indes. Ostensiblement il ne changea pas de manières à l'égard de Mme Herbert, et parut toujours respectueux comme autrefois.

Abdullah avait sondé les dispositions de ses camarades de service pour s'assurer de leur concours lorsque le moment d'agir arriverait, mais il ne reçut aucun encouragement. La seule personne qui se montra disposée à l'écouter, fut Runie la femme de Motè ; comme nous l'avons déjà remarqué, elle était supérieure aux personnes de sa classe, et de plus elle élaittrès dévote dans sa foi à ses idoles. — Yoyez, lu* disait Abdullah, le jeune maître a ensorcelé votre mari ; il n'a de yeux et d'oreilles que pour lui ; il le

suivra dans le pays des infidèles, il perdra sa caste, vous et vos enfants vous ne serez plus que des parias.

Aucune menace n'était plus propre à jeter le trouble dans le cœur de Runie, et sans entrer dans les noires machinations d'Abdullah, elle résolut de mettre tout en œuvre pour séparer Moté de son jeune maître.

La révolte, à Gwalior, se montra comparativement plus douce qu'ailleurs pour les femmes et les enfants, surtout pour les petites filles. Mais un sentiment de malveillance personnelle contre Edda, et le désir ardent de détruire jusqu'à la racine tout ce qui avait exercé un pouvoir quelconque sous le gouvernement des infidèles, endurcit toujours plus le cœur d'Abdullah contre le petit Edda. Il avait entendu le capitaine

S lorsqu'il avait conseillé à Lucie le dimanche

soir de se cacher avec son enfant dans les longues herbes près de l'enceinte du bungalow, au moment où les Cipayes s'étaient mutinés à Gwalior. Vous vous rappelez sa conduite quand Lucie fit un appel à la fidélité de ses serviteurs ; il ne répondit ni oui ni non, mais en la quittant il courut rejoindre ses complices : il chargea deux d'entre eux de s'emparer de l'enfant et de le faire disparaître ; il leur désigna l'endroit où ils le trouveraient, et leur enjoignit de le rejoindre dès qu'ils auraient accompli leur cruelle mission.

Runie, en courant à la recherche de son mari, traversait les jardins du bungalow, lorsqu'elle s'arrêta muette d'horreur à la vue de l'enfant entre les mains des scélérats ; pauvre petit, quel réveil que le sien ;

et cependant il ne comprenait pas toute l'horreur de sa situation ; il s'écriait pendant qu'on l'emportait :

— « Maman, maman ; je vous en prie ne m'emmenez pas; laissez-moi auprès de maman! » Le châle qui lui enveloppait la tête tomba, ses longues boucles dorées se répandirent autour de lui à profusion, tandis qu'il jetait des regards effrayés sur ses persécuteurs. Les bras levés pour le frapper retombèrent à cette vue.

— Nous nous sommes trompés , dirent les Gipayes entre eux ; ne la tuons pas, c'est une petite fille1.

Runie les entendit et recouvra à l'instant sa présence d'esprit; elle s'avança: Imbéciles! s'écria-telle ; vous n'avez pas pris celui qu'il fallait, le garçon est encore dans le bosquet de citronnier, allez le chercher avant qu'on vienne à son secours !

Ils la crurent, et lui jetèrent l'enfant en disant:

— La maîtresse est morte ou va mourir; — et ils s'enfoncèrent dans les bosquets. Edda, en reconnaissant la voix de la femme, lui avait tendu les bras : Runie sauvez-moi ; — portez-moi à maman.

Runie s'enfuit chez elle, mais en passant à côté du corps de l'homme chargé de porter le petit garçon, une pensée lui traversa l'esprit ; — elle enleva précipitamment à l'enfant son vêtement de nuit, le trempa dans le sang, et le laissa à terre. — On le croira mort, dit-elle, mais il vivra et la femme étrangère sera consolée.

La douleur de Nora Gameron avait fait une profonde impression sur Runie, et, convaincue que la mère d'Edda ne vivait plus, elle crut ne pouvoir mieux faire que de le confier aux soins de la pauvre Nora ; elle

1 Le fait est vrai, et s'est passé à Gwalior.

était sûre par là de le séparer pour toujours de Mofé, qui ne saurait jamais ce qu'il était devenu.

Runie chercha à calmer l'enfant par de douces paroles, et l'enveloppant à la hâte des vêtements dont se couvrent les indigènes , elle lui promit , s'il restait bien tranquille, de le reconduire à sa mère. Edda ne demandait rien de plus, et son langage enfantin toucha le cœur de la femme Indoue ; elle se décida à le déposer sur le tombeau de la petite Ecossaise, et s'échappa sans qu'il s'en aperçût.

Nous avons vu que Moté, en cherchant l'enfant autour du bungalow, avait reçu un coup de crosse de fusil qui le fit tomber sans connaissance ; lorsqu'il reprit ses sens, il vit la petite chemise d'Edda, mais il la laissa où elle était, pensant avec raison que ce serait une triste relique à porter à sa mère.

Abdullah, furieux de n'avoir rien appris de l'enfant, rentra tard dans la nuit au bungalow, et le trouva désert ; sauf quelques enfants indigènes, les cabanes tout autour étaient abandonnées aussi ; Abdullah aperçut la chemise, mais ce fut pour lui le seul indice que ses ordres eussent été exécutés ; toutefois il était trop animé par l'espérance du succès pour se soucier, après tout, du sort d'un seul enfant.

La maison où Nora Cameron avait trouvé un abri était à quelque distance de Gwalior, et lorsque Runie revint chez elle le lendemain matin, Moté était déjà parti pour Agra, portant à sa chère maîtresse la nouvelle que son enfant avait été tué.

Pendant le temps qu'il resta à Agra, Moté communiqua avec sa femme toutes les fois qu'il en eut l'occasion. Runie fut singulièrement troublée à la nou-

velle que Mme Herbert vivait encore; sa conscience lui criait de faire savoir à la pauvre mère que son enfant avait été épargné ; mais d'un autre côté le dévouement passionné de Moté pour sa maîtresse le disposait à s'exagérer le mauvais état de sa santé, en sorte que Runie s'attendait chaque jour à apprendre la mort de Mme Herbert ; elle ne pouvait non plus oublier cette prédiction d'Abdullah, que Moté renoncerait un jour à sa caste, et la couvrirait de honte en embrassant le christianisme.

— La mère de l'enfant mourra, se répétait-elle, et si Moté vient à découvrir que le petit garçon existe, il le transportera au-delà des mers et reviendra déshonoré chez lui.

— Non, j'ai sauvé la vie de l'enfant, je l'ai mis en sûreté, qu'il y reste. Une fois cependant, de meilleurs sentiments prévalurent, et elle partit dans l'intention d'avertir Nora qu'Edda n'était pas orphelin et qu'il avait des parents en Angleterre, mais Mme Cameron avait quitté le voisinage et Runie ne demanda pas mieux que de retarder l'accomplissement de son projet.

Les craintes de Runie pour Moté se trouvèrent justifiées: les superstitions payennes de celui-ci ne purent résister au pouvoir de l'amour et de la vérité évangélique, annoncée par la bouche de Lucie Herbert et par l'exemple de sa vie, pendant l'époque de sa détention à Agra. Lucie lui avait donné une Rible indoustani, et l'étudier devint le plus grand bonheur de Moté ; mais lorsque sa maîtresse partit pour l'Angleterre, il n'avait fait aucune profession extérieure de christianisme ; Runie exerçait une grande

influence sur la nature souple et affectueuse de son mari ; il n'avait pas encore le courage d'affronter la colère de sa femme et de lui faire part du changement qui s'était opéré chez lui.

La joie de Runie en voyant qu'il n'avait point abandonné sa caste, engagea de plus en plus Moté à cacher au fond de son cœur le penchant qui l'entraînait au christianisme ; elle ne mettait d'ailleurs aucune opposition à ce qu'il lût la Bible, tant qu'il ne renonçait pas à la religion de ses pères. Elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver quelque remords à la pensée qu'elle lui cachait l'existence d'Edouard Herbert; ce souvenir la rendait plus humble et moins impérieuse dans ses exigences envers lui.

Lorsque Moté se sépara enfin de sa maîtresse et qu'il put retourner chez lui, ce ne fut pas pour y rester longtemps ; il emmena sa femme et ses enfants dans l'endroit où il vivait lorsqu'il était entré au service du capitaine Herbert.

La foi secrète de ce timide disciple n'était pas de nature à lui causer beaucoup de joie ni de paix ; quelquefois il se glissait parmi les nouveaux convertis réunis autour du catéchiste qui avait remplacé Cameron, mais il ne se mit point en avant comme candidat au baptême évangélique.

Runie avait une nombreuse famille, mais sur aucun de ses enfants elle n'avait concentré autant d'amour et d'orgueil que sur son fils aîné Dhurma, tambour dans l'armée ; il ne s'était pas joint aux révoltés, aussi il avait eu de l'avancement. Huit mois environ avant l'arrivée de la lettre de Nora Gameron à Arden, Dhurma vint chez ses parents en congé. Il avait une communication à leur faire, sa physionomie brillait

d'un éclat inaccoutumé ; il connaissait les préjugés de sa mère et ne voulait pas recevoir ses embrassements avant de lui avoir dit ce qui allait lui fermer son cœur pour toujours ; — il était chrétien !

Moté l'écouta, les bras croisés, la tête basse ; étaitce de honte pour son fils? non! mais pour lui-même; son enfant venait de lui donner une leçon de courage. Et que de bonheur il avait perdu ! Runie n'était plus la payenne obstinée d'autrefois ; elle consentit à entendre ce que Dhurma avait à dire en faveur de sa nouvelle foi, et il eut le privilège qui aurait pu être celui de Moté, de déployer devant sa mère les richesses de l'Evangile de grâce.

Moté et sa femme devinrent ouvertement des candidats au baptême ; et leur fils avant de les quitter eut le bonheur de les voir entrer dans l'Eglise chrétienne.

Runie tomba malade peu de temps après, une fièvre lente la minait, elle ne se releva pas de son lit de douleur. Le catéchiste la visita souvent et elle lui confia le secret qu'elle avait peur d'avouer à Moté ; elle le chargea de lui dire, lorsqu'elle ne serait plus, qu'Edouard Herbert vivait encore.

Moté regretta sincèrement sa femme, mais la pensée de revoir son jeune maître calma son chagrin en donnant un autre cours à ses idées, et après avoir rendu à Runie les derniers devoirs, il partit décidé à ne rien négliger pour retrouver les traces de Nora Cameron.

Après deux mois de recherches persévérantes, nous avons vu comment il fut récompensé, et comment il découvrit l'enfant et sa fidèle protectrice.

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