CHAPITRE XVI
Lucie s'était tellement accoutumée à ne plus voir son fils que dans les demeures éternelles de son Père céleste, que ce fut avec un sentiment tout nouveau de bonheur et presque de crainte, qu'elle répandit son cœur en prières instantes pour lui ; quoiqu'elle ne pût plus prier pour son mari et son enfant, cependant elle rendait souvent grâce à cause d'eux ; mais à présent elle savait que son Edda avait besoin de ses prières , et elle savait aussi qu'elles attireraient sur sa tête d'innombrables bénédictions.
11 ne lui paraissait pas moins étrange de lui écrire ; c'était la première fois qu'il recevrait une lettre d'elle, et nous pouvons facilement nous représenter ce que pouvait être l'expression de ses sentiments contenus pendant deux ans dans le secret de son cœur et qui accompagnèrent sa lettre et celle de son frère à Mme Cameron. Afin d'éviter tout retard inutile, Edouard écrivit en même temps à un ami à Calcutta pour le prier de faciliter le départ de son neveu et de ceux qui étaient chargés de l'accompagner en Angleterre.
Et maintenant trois mois allaient se passer avant qu'on pût avoir de réponse aux lettres qu'on venait d'expédier. Vous pensez peut-être que ce dût être bien difficile pour Lucie de détourner ses pensées de son fils et des Indes, pour les reporter sur la tâche qu'elle s'était imposée à Mildred. Il aurait pu en être ainsi si elle n'avait eu d'autre but que celui de se créer un objet d'intérêt personnel, mais le mobile qui l'avait engagée à entreprendre cette œuvre, était cet amour qui croit : « Que si un est mort pour tous, tous aussi sont morts, et qu'il est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort etressuscité pour eux. »(2Gor. Y, 14, 15). Elle venait de recevoir une nouvelle preuve de son amour, et son cœur s'attachait à Lui par le lien intime et sacré de la reconnaissance, ce fut pour l'amour de Lui qu'elle retourna avec un redoublement de zèle et de tendresse à celles de ses enfants qu'il avait confiées à ses soins. Disons-le aussi, un cœur aimant a plus d'une capacité d'aimer, et Lucie s'était attachée d'une profonde affection aux jeunes
filles qu'elle protégeait ; elle n'aurait pu sans chagrin les quitter dans un moment où elles étaient entourées de difficultés : « Je crois que je n'ai jamais été si heureuse, écrivait-elle à Edouard; paix au dedans de moi, joie en perspective, et en attendant qu'elle se réalise, un travail qui m'intéresse, m'occupe sans relâche, et m'apporte à chaque instant sa récompense. »
La saison des fêtes et des plaisirs du grand monde*, connue à Londres sous le nom de la saison, et qui a lieu surtout au printemps, devait s'inaugurer par une grande réception à la Cour. On demandait partout des ouvrières, et les habituées de la maison Mildred n'auraient pas manqué d'occupation si ce n'avait été certaines questions assez gênantes que Mme Herbert était dans l'usage de poser aux maîtres et chefs d'ateliers qui s'adressaient à elle , questions telles que celles-ci:
— Combien d'heures travaillez -vous par jour? Comment passe-t-on le dimanche chez vous? Combien de temps donnez-vous à vos employées pour se chercher une place, lorsque vous les renvoyez? — Ordinairement les jeunes ouvrières s'en remettaient entièrement à elle du soin de leurs intérêts ; mais quelquefois le cas était différent. Elle fut très touchée un jour de la sollicitude d'un jeune homme pour sa sœur. « Ma sœur était dans une maison où on travaillait fort tard, dit-il; sa santé s'en est ressentie, j'ai dû l'envoyer à la campagne changer d'air ; maintenant elle est rétablie et je lui cherche une place ; elle n'a que moi dans ce monde ; nos parents et nos sept frères et sœurs sont au ciel. Je crois qu'elle aime
Dieu, mais je voudrais qu'elle fût dans un endroit où on aurait soin de son âme et de son corps en même temps : si pour obtenir ce que je désire, elle ne peut s'attendre qu'à un très faible salaire, cela ne me ferait rien, je le compenserais de ma poche.
— Puis-je vous demander, interrompit Lucie avec un mélange de cordialité et de respect , où vous travaillez vous-même?
— Je suis commis chez MM. A. et M. Ils sont plu sieurs associés qui tous craignent et servent Dieu, nous formons comme une famille entre nous, et je bénis Dieu de m'avoir amené dans cette maison. Dans ma dernière place j'étais commis marchand dans un grand magasin ; — ah! madame, on joue des tours dans le commerce qui font de la conscience une chose assez importune et embarrassante.
— Avez-vous de la répugnance à m'en citer quelques-uns?
— Par exemple : vous viendriez acheter des rubans ; d'après les chiffres inscrits, je calcule qu'ils reviennent à tant le mètre, je les passe à un de mes camarades pour en être plus sûr ; il me répond que je me trompe et que les rubans sont taxés plus haut ; j'ai des doutes, je vais au premier commis qui maintient le prix le plus élevé en me grondant de ce que j'ai si peu d'idée de ce que sont les affaires. Mais ce qui m'était le plus désagréable, c'était la vente des marchandises étalées en montre. Vous ne savez pas, madame, comment les fenêtres sont arrangées et les marchandises habilement disposées ; vous y voyez un article de belle qualité dont le prix fabuleusement bas vous tente ; vous demandez à l'acheter, croyant faire
un bon marché : « Je veux celui que vous avez là en montre, dites-vous. » Certainement madame: et le marchand vous l'apporte ; mais par un coup fort adroit, il rejette de côté sans que vous puissiez le voir, l'objet étiqueté , et vous en apporte un autre de qualité très inférieure qui se trouve invariablement caché par dessous.
Lucie eut l'air incrédule.
— C'est la vérité, madame, et si un commis refuse de seconder ces pratiques déloyales, son patron le renvoie. Autant que possible, je tâchais de n'être jamais dans le cas de vendre les marchandises en montre. J'ai vu une fois le tour *dont je vous parle, joué à une bonne dame, et dès lors j'eus honte de notre maison. Cette dame avait demandé à voir un des manteaux exposés dans la montre marqué à très bas prix. Une des demoiselles de magasin lui apporta le manteau caché par dessous , le secoua et le tint à une certaine distance. La dame voulut le voir de plus près.
— Il y a une erreur, dit-elle, ce n'est pas le manteau que j'ai vu dans la fenêtre.
— Exactement le même , Madame , voyez où je l'ai pris; mais les marchandises paraissent plus belles derrière les glaces,
La dame n'eut pas l'air convaincue : toutefois il paraît que le prix lui convenait, car elle acheta le manteau. On ne voyait pas très clair dans le magasin ; dès qu'elle fut à la porte, elle regarda son emplette, qui était une vraie toile d'araignée , de couleur passée.
— Je ne puis pas prendre ceci , dit-elle ; je ne
pourrais pas le porter; vous ne me rendrez pas mon argent, je pense, mais j'achèterai autre chose pour la même valeur.
— J'ai honte de vous le dire, Madame, mais on l'a forcée à garder son manteau, et lorsqu'elle demanda si c'était là une façon consciencieuse d'agir , on lui répondit avec insolence ; mais comme elle était décidée à ne pas emporter ce mauvais manteau, elle en acheta un autre pour lequel on lui fît payer le double. Voilà, Madame, l'espèce de maison où je ne voudrais pas que ma jeune sœur entrât; je suis si content d'en être dehors. Je demandais à Dieu avec ferveur de m'indiquer la route que je devais suivre, car il faut que nous fassions briller le flambeau qui nous a été confié aussi bien dans le monde que dans l'église ; mais je craignais de paraître craindre l'opprobre en quittant trop tôt ce magasin. Un jour une dame vint acheter une robe de soie ; elle voulait une couleur gris de fer; il paraît qu'il lui fallait une nuance toute particulière, puisque sur une cinquantaine de pièces elle ne trouva rien à sa fantaisie : bref, elle s'en alla.
Dès qu'elle fut partie, notre chef m'appela.
— Qu'a-t-elle acheté, celte dame?
— Rien.
— Que voulait-elle?
— De la soie gris de fer; mais nous n'avons pas la nuance qu'elle cherche.
— Pouh ! — si vous ne savez pas faire acheter du noir à une pratique, lorsqu'elle veut du blanc, vous n'êtes pas l'homme qu'il me faut. Passez à la caisse. — On me renvoya et on me paya sur-le-champ ; je
restai assez longtemps sans place , et maintenant r grâce à Dieu, je ne saurais en désirer une meilleure. Lucie promit de voir sa sœur et le jeune commis s'éloigna trop heureux d'avoir procuré un si bon appui à sa sœur Elisa Merton.
Il y avait plusieurs places vides à la classe biblique , le dimanche suivant, à cause delà représentation qui devait avoir lieu le mardi à la cour; mais plus d'une figure pâle, des paupières alourdies témoignaient d'un travail excessif et de veilles prolongées. Lucie avait choisi pour ce jour-là le quarantecinquième psaume, et de sa voix expressive elle lut cette belle description de la présentation au roi de gloire:
« La fille du roi est intérieurement toute pleine de gloire ; son vêtement est semé d'enchassures d'or. Elle sera présentée au roi en vêtements de broderie, et les filles qui viennent après elle , et qui sont ses compagnes, seront amenées vers toi. Elles te seront présentées avec réjouissance et allégresse, et elles entreront au palais du roi. » (Ps. XLV, 13, 14, 15.)
— -Il n'en est pas de même à présent, chères amies, dit-elle. Vous travaillez pour fournir des vêtements de prix et de luxe qui entrent dans le palais de la Reine, mais vous-mêmes vous en êtes exclues, vous êtes inconnues, on vous passe sous silence. Les distinctions de la société vous paraissent-elles quelquefois dures et arbitraires? croyez-vous que tout le travail vous soit échu en partage et tout le plaisir à d'autres? Permettez-moi de vous rappeler un jour de présentation auquel vous êtes toutes invitées à assis-
ter, non pas à une cour terrestre, mais en la présence du Grand Roi. Personne ne s'est fatigué à préparer des broderies d'or et des vêtements splendides ; personne n'a perdu la vue en travaillant jusqu'à minuit et plus tard encore, à confectionner les ornements dont les invités devront se parer. La robe blanche, la robe de justice dont les revêtira le fils du Roi, leur suffira et c'est en vue de cette journée, chères amies, qu'il vous élève. « La fille du Roi est pleine de gloire intérieurement , » et pour celles d'entre vous qui se laisseront diriger par la main du Seigneur, cette gloire ira en augmentant jusqu'à la fin des siècles. Levez-vous, levez-vous à son appel, vous, les filles du Dieu Tout-Puissant, et le temps viendra où « vous serez amenées en joie, » où « vous vous réjouirez, » et « vous entrerez dans le palais du Roi comme dans la maison de votre Père. »
Ces paroles étaient vraiment « des pâturages herbeux et des eaux tranquilles, » pour ces cœurs constamment entraînés par le tourbillon de la mode et des affaires ; aussi ce fut avec une explosion de joie et d'amour que l'assemblée entonna un cantique d'actions de grâces.
— Je crains bien de trouver en rentrant nos jeunes demoiselles à l'ouvrage, dit une ouvrière employée dans un magasin français ; c'est le jour où elles travaillent pour elles, à moins qu'on ne soit fort pressé, dans ce cas on les oblige à travailler pour le compte de la maison, et il ne s'agit pas de se plaindre ; — il est possible aussi qu'elles se soient mises à danser, c'est leur grande récréation du dimanche. Elles prétendent qu'elles envient la liberté que j'ai de sortir,
mais elles ne se soucieraient nullement de venir ici , surtout les ouvrières françaises. Cependant, l'une d'elles m'a dit, comme je sortais : «Ah! que vous êtes heureuse ! » — « Pourquoi allez-vous à ces réunions religieuses? me dit ma maîtresse, elles vous rendront toute triste; allez plutôt au théâtre, » Elle est assez bonne, notre maîtresse, mais à sa manière; elle cherche quelquefois à nous divertir; elle a pris une loge à un petit théâtre et nous y envoie tour à tour, lorsque les commandes ne sont pas pressées; mais si vous saviez ce que sont les conversations le lendemain , la première ouvrière n'impose jamais silence, à moins que cela ne nuise à l'ouvrage ; elle prétend , eu contraire, que lorsque la langue joue, l'aiguille n'en va que plus vite.
Madame Herbert , accompagnée d'Elisa Merton à qui elle avait adressé en particulier quelques paroles de bienvenue pour son premier dimanche à Mildred , se joignit au groupe au milieu duquel se trouvait l'ouvrière qui venait de parler. Lucie désirait mettre Elisa en rapport avec quelques jeunes filles qui deviendraient pour elle de bonnes amies. Rien n'était plus joli que de voir Lucie au milieu de ses protégées, elles l'aimaient jusqu'à l'adoration, un signe de tête, mue parole d'encouragement , de conseil , un regard affectueux, étaient autant de trésors conservés précieusement pour la semaine; leurs regards expressifs supplièrent Lucie de s'asseoir un instant au milieu d'elles avant de commencer l'explication de la Bible. Lucie n'aimait pas encourager chez ses jeunes filles un babil frivole ou répréhensible , mais d'un autre côté elle désirait ne rien épargner pour gagner leur
confiance, et comme elle cherchait une bonne place pour Elisa Merton, il fallait bien qu'elle prît quelques informations sur les différentes maisons où elles étaient employées. Elle se donnait d'ailleurs une peine extrême pour vérifier les rapports qu'on lui faisait, et pour s'assurer que les renseignements qu'on lui fournissait étaient justes. Il aurait été, d'ailleurs, aussi difficile de se livrer à la médisance en la présence de Lucie que devant la vénérable mère du Révérend Ghalmers qui , un jour que de vraies commères avaient donné carrière à toute la malignité de leur langue, se leva et sortit de la chambre; un instant après elle reparut prête à sortir : « Je vais raconter à Madame ce que vous venez de dire, afin
d'entendre aussi sa version sur cette histoire. »
— Vous parliez d'un magasin français, chères amies, dit madame Herbert, — il me semble que vous en racontez d'assez tristes choses; mais la maison L.... doit être différente, à en juger par l'empressement avec lequel on cherche à y entrer.
— En effet , Madame , répondit Hélène Mather, elle est meilleure que les autres ; mais , voyez-vous, la grande affaire dans un temps où on ne pense qu'aux modes de Paris \ où on ne veut que des modes de Paris , c'est de faire son apprentissage dans une maison française; les jeunes personnes savent que c'est une excellente recommandation pour être placées ailleurs ou pour s'établir pour son compte. Mais je trouve, Madame, que ce n'est pas bien de croire qu'il
1 Sur le continent, les modes de Paris l'emportent aussi , mais on tient aux marchandises anglaises, et que de fois n'eston pas trompé à cet égard ?
n'y a de bon que ce qui vient de Paris ; ah ! si les dames savaient comme on les attrappe avec ces marchandises françaises. J'ai vu l'autre jour un manteau marqué fort cher, parce qu'on prétendait qu'il arrivait de Paris , mais je savais qne notre maîtresse l'avait fait prendre dans un magasin du voisinage et qu'elle ne l'avait pas payé la moitié de ce qu'elle en demandait. J'avoue que je n'ai pas pu m'empécher de rire, l'autre jour, en entendant trois dames françaises dans une des salles de nos magasins ; elles croyaient probablement que je ne les comprenais pas; elles disaient qu'elles profitaient toujours, lorsqu'elles venaient à Londres , pour faire des emplettes, nos marchandises anglaises étant de meilleure qualité et à meilleur marché que ce qu'on trouvait à Paris.
— Il me semble que nous nous écartons beaucoup du sujet qui devrait nous occuper le dimanche , reprit Lucie ; il ne faut pas introduire des bœufs et des pigeons dans notre temple ; nous n'avons pas été fortaimables pour nos voisins ; aussi laissez-moi vous raconter quelques scènes auxquelles vous et moi nous aurions été trop heureuses d'assister et qui se passaient à Paris chaque semaine, il y a plusieurs années.
L'attention des jeunes filles fut bientôt éveillée ; tandis que madame Herbert leur parlait des derniers mois de la vie de M. Adolphe Monod; lorsque dimanche après dimanche, il réunissait ses amis autour de son lit de mort, leur faisait entendre de sa voix affaiblie par les souffrances des paroles de consolation et d'exhortation et prenait part avec eux aux
gages de la mort de notre Rédempteur; elle termina par ces mots , tirés du volume intitulé : Les adieux d'Adolphe Monod, p. 198.
« Chers amis, bientôt toutes les scènes de ce monde auront passé. Nous avons de l'angoisse au monde , mais ayons courage : Jésus-Christ a vaincu le monde. »