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CHAPITRE XVII

— Herbert, puis-je te confier un message, dit Grâce Anderson en frappant à la fenêtre de la serre pour appeler son petit garçon , qui arrivait en courant, les joues rouges et toutes fraîches, delà lutte qu'il venait de soutenir contre le vent du nord.

— Veux-tu aller chez Elton, le charpentier, et le prier de passer ici avant de partir pour Londres, j'aurais quelque chose à envoyer à tante Lucie.

Herbert exécuta deux ou trois cabrioles et parti comme un trait pour faire la commission de sa mère.

— Elles feront encore plus de plaisir à Lucie qu'à nous, continua Grâce en cueillant des camélias rouges et blancs ; sa pauvre malade aime beaucoup les fleurs.

La salle d'infirmerie, à Mildred , est occupée , et cette fois encore c'est Marie Fenton que nous y trouvons. Madame Herbert avait l'habitude, tous les soirs à onze heures, de faire le tour des chambres à coucher, c'était l'heure à laquelle elle exigeait que ses jeunes filles fussent rentrées de leur travail. Quelques patrons trouvaient que c'était de trop bonne heure ; mais comme ils appréciaient les avantages de cette maison pour leurs employées et que Lucie était très positive à cet égard , ils furent bien obligés d'accepter ses conditions.

En faisant cette inspection du soir, Lucie s'assurait par elle-même, non-seulement que les jeunes filles étaient rentrées, mais encore elle pouvait adresser en particulier, lorsque cela était nécessaire, quelques conseils ou quelques avertissements ; aussi plus d'une oreille était tendue à ce moment-là, pour saisir le long du corridor le bruit léger de son pas.

— Marie, mon enfant , comme vous toussez ce soir ! et vous n'avez pas même commencé à vous déshabiller ! je ne puis pas vous permettre de lire plus longtemps exposée ainsi au froid.

— Je peux me déshabiller dans l'obscurité, chère Madame, et je voudrais profiter de la lumière pour lire, nous sommes si occupées maintenant; chaque minute de lecture est précieuse, mais mes yeux sont fatigués; — je vous assure que je n'ai pas froid.

Lucie lui prit la main, elle était brûlante.

— Croyez-vous que Mme Fraser pourrait vous donner un jour ou deux de congé? Il vous faut du repos et des soins.

Un jour de congé ! Si ce n'avait été les règles rigoureuses de la maison Mildred, Marie n'aurait quitté l'ouvrage que tard dans la nuit. On avait reçu la veille deux commandes de la cour, et, comme toujours, avec l'injonction de les faire exécuter par la même brodeuse.

Il n'était pas nécessaire de stimuler Marie Fenton à l'ouvrage, mais à l'époque dont nous parlons, un double motif l'engageait à ne pas s'épargner. Madame Fraser lui avait témoigné plus de bontés que jamais depuis l'affaire du tablier; elle la faisait souvent descendre pour travailler auprès d'elle, et lui adressait mille questions sur Mme Herbert. Le cœur de Marie battait de joie et d'espérance ; ses facultés d'aimer, comme engourdies pendant un temps, reprenaient leur essor, et tout son désir était d'être en bénédiction à sa maîtresse.

Le lendemrin de la soirée dont nous parlons, Marie se rendit à l'ouvrage comme à l'ordinaire; Mme Fraser avait remarqué sa toux, elle l'engagea à s'établir dans sa chambre qui était plus chaude. La table était couverte du velours rouge sur lequel Marie allait broder en relief et en or les armes royales ; cette vue rappela si vivement à la jeune brodeuse le psaume que Mme Herbert leur avait expliqué le dimanche précédent, qu'elle s'aventura à parler à sa maîtresse du bonheur qu'elle avait, dès lors, goûté dans son âme. Ce qu'elle raconta parut intéresser Mme Fraser, qui se leva pour prendre son livre de prières , afin

de lire elle-même le psaume; Marie était toute joyeuse, mais au même instant elle toussa et sentit comme un étranglement la saisir à la gorge, et lorsque Mme Fraser revint à sa place , elle vit sa jeune ouvrière repousser d'une main le velours et l'or, et de l'autre porter son mouchoir à sa bouche , il était taché de sang.

Madame Fraser poussa un cri d'effroi , étendit Marie sur un canapé et sonna avec violence.

— Faites chercher un médecin; — appelez Mlle Tracy ; qu'elle descende à la minute.

En un instant les habitants de la maison s'assemblèrent devant la porte ouverte, tous plus ou moins frappés de terreur, car l'ombre de la mort était déjà répandue sur la figure de Marie , et l'aspect de cette chambre, où tout parlait de la vie, du monde et de ses pompes n'était guère en harmonie avec la scène qui s'y passait. Marie avait toute sa connaissance, elle seule était calme ; elle essaya de murmurer :

— Conduisez-moi chez Mme Herbert ; — mais un flot de sang l'arrêta.

Lucie fut bientôt à ses côtés et avec la sanction du docteur, qui comprit qu'elle y serait mieux soignée que chez sa maîtresse, Mme Herbert la fit transporter à la maison Mildred.

L'hémorrhagie revint après le trajet, mais pas en grande abondance ; le docteur jugea que le mal datait de loin, et il donna peu d'espoir de rétablissement. Mme Herbert écrivit à Mme Fentonpour lui communiquer l'état de sa fille et lui proposer de s'établir à Mildred si elle pouvait venir la soigner.

Deux ou trois jours d'un repos et d'un silence ab-

solu arrêtèrent les progrès de l'hémorrhagie, mais les efforts de madame Herbert pour redonner des forces à la malade par une nourriture soignée échouèrent devant le retour journalier de la fièvre, et bientôt il ne fut que trop évident que Marie Fenton ne se relèverait pas de son lit de maladie. Sa mère arriva, le cœur brisé de douleur. Deux filles plus âgées que Marie et son mari étaient morts de la poitrine.

Lucie passait dans la chambre de la malade tout le temps qu'elle pouvait dérober à ses autres occupations. Oh! comme la pauvre enfant aimait ces visites; elle recueillait ce qui lui restait de forces pour supplier sa mère et madame Fraser, qui venait assez souvent la voir, de chercher avant tout le royaume de Dieu; mais dès que Lucie entrait, elle n'éprouvait plus que calme et paix.

— Vous lisez mes pensées, lui disait-elle, je n'ai jamais besoin de vous les dire; quand vous êtes à côté de moi et que vous me tenez la main, je suis plus tranquille. Je verrai bientôt mon Sauveur, et je le bénirai de m'avoir donné une amie comme vous.

— Voyez, Marie, dit Lucie l'après-midi du jour où Grâce avait dépouillé sa serre pour envoyer un bouquet à Mildred; les yeux de Marie brillèrent de joie.

— Les fleurs ont toujours été pour moi de précieuses amies ; je n'oublierai jamais le bien que m'a fait ma rose thé; me permettez-vous de la donner à Mme Fraser quand je mourrai?

Lucie arrangea le bouquet devant elle, et le goût exqui§ de la jeune fille la dirigeant, elle finit par

former un groupe qu'un peintre aurait copié avec plaisir.

— S'il a faites si belles des fleurs destinées à se faner, Marie, que sera-ce donc de ces demeures qui dureront à toujours.

— Et Lui, que sera-t-il? Lui, la Rose de Sharon, et le Lys de la Vallée? Lui, parfait 1 la bonté, la vérité , la beauté même. Je m'étais attachée à une ombre; ah! que mon cœur saigna lorsque je découvris qu'elle n'était que mensonge et déception. — Pauvre M. Cecil, il n'est pas probable que vous le rencontriez jamais, chère madame, sans cela je vous aurais demandé de lui dire que je lui pardonne, que j'ai prié pour lui jusqu'à la fin, et que mon cœur a trouvé une affection qui le satisfait. Elle se tut un moment. — « Travail, et cependant repos, » reprit-elle; — « ils se reposent de leurs travaux, et pourtant ils n'ont de repos ni jour ni nuit. » Je comprends ce que cela veut dire ; le travail ne me fatiguait pas autant qu'il fatigue mes compagnes, parce que je l'aimais; il me semblait que j'aurais continué toute la nuit; puis je réussissais et cela faisait plaisir à ma maîtresse. Tout cela sera vrai; — n'est-ce pas? — de notre travail dans le ciel, seulement c'est le Seigneur Jésus qui sera le maître. Mais vous regardez votre montre, et je ne veux pas être égoïste; d'autres que moi ont besoin de vous. Je me sens toute rafraîchie et heureuse.

— Je vais vous laisser avec vos fleurs, Marie, vos petits prédicateurs muets. Je vous enverrai votre mère, mais rappelez-vous que vous ne devez plus parler que vous n'ayez dormi quelques moments.

Lucie descendit reposée aussi et le cœur plus léger, pour voir Elton et s'occuper d'une affaire qui lui avait causé quelqu'inquiétude; la voici en peu de mots :

Environ une semaine auparavant, et après être entrée chez madame Burton, Suzanne était venue lui dire un soir, au milieu de beaucoup de sourires et de rougeurs, qu'on lui avait fait une proposition de mariage, et naturellement elle désirait consulter Mnie Herbert pour savoir si elle devait accepter.

Suzanne avait été un matin chez une dame porter un vêtement qu'elle devait essayer; la dame étant absente, on la fit attendre dans le vestibule; pendant qu'elle attendait, la porte d'une chambre s'ouvrit et un monsieur parut, accompagné d'un chien, qui enchanté probablement de la perspective d'une promenade, se mit à japper à la vue de Suzanne et à sauter sur son paquet. Suzanne craignait pour son ouvrage et trouvait assez ridicule que son maître ne l'appelât pas, mais elle ne s'apercevait pas que ce maître n'avait d'yeux que pour elle ; cependant il finit par lui adresser des excuses d'un ton respectueux et sortit de la maison suivi de son bruyant compagnon.

Suzanne sortit à son tour et retrouva le même personnage, qui se promenait en long et en large devant la porte de la maison. — « Il me salua comme si j'avais été une vraie dame, dit Suzanne, et me demanda si son chien m'avait fait peur; cela me fit rire; il se mita rire aussi; cependant je lui répondis que non en le remerciant et je repris mon chemin. Il voulut m'accompagner et porter mon paquet, mais je lui dis qu'il n'était pas lourd et que j'étais bien fâchée, mais.

que ma maîtresse ne nous permettait pas de nous promener avec des étrangers ; là-dessus il me salua et me quitta. J'eus grand soin de ne pas regarder en arrière, mais il paraît qu'il m'avait suivi. Mme Burton m'a dit qu'un monsieur marchait derrière moi et qu'il avait écrit le numéro de la maison sur une carte.

» Je pensais que je n'en entendrais plus parler, lorsque ce matin, en allant à l'atelier, je l'ai rencontré sur mon chemin; il ne m'a pas parlé, il m'a seulement remis cette lettre; » et Suzanne, toute rouge, la mit entre les mains de Mme Herbert.

Cette lettre n'était rien moins qu'une offre en bonne forme du cœur et de la main de ce personnage ; l'impression que Suzanne avait faite sur lui était si profonde, disait-il, qu'il n'avait pu réussir à l'effacer , quoiqu'il sût bien qu'ils n'occupaient pas la même position dans le monde. Mais d'un autre côté il était indépendant de fortune, libre de choisir sa femme où bon lui semblait. Suzanne l'avait rencontré chez sa sœur, mais il ne demeurait pas avec elle ; et il finissait en suppliant Suzanne de lui fournir l'occasion de la voir, dans l'espérance de faire naître chez elle un attachement réciproque.

Lucie était assez embarrassée et ne savait trop quel parti prendre. « Il n'y a rien dans cette lettre, Suzanne, qui vous indique si celui qui vous l'a écrite est un enfant de Dieu, et vous serait un appui et un guide dans le chemin que vous avez choisi, à ce que j'espère au moins.

— Je l'ai vu ce soir. — Lucie tressaillit. — Il m'a rejointe, comme je revenais à la maison, pour me de-

mander si j'avais lu sa lettre et si je pouvais lui donner quelque espoir. Cela m'a été désagréable, mais je lui ai parlé de vous, je lui ai dit quelle amie vous étiez pour moi, et que je voulais vous consulter. Il a eu l'air étonné, et m'a fait quelques questions sur vous; il *m'a demandé ensuite de ne parler de sa lettre qu'à vous, parce qu'il préfère que ses amis apprennent la nouvelle de son mariage par lui-même. Alors, ajouta Suzanne, j'ai essayé de lui dire quelques mots de la nécessité d'être chrétien, je lui ai avoué que je ne pourrais consentir à épouser quelqu'un qui ne le serait pas, et.... »

— Et quoi, Suzanne?

— Il m'a répondu que chacune de mes paroles faisait qu'il m'aimait davantage; puis il m'a glissé ceci dans la main et m'a quittée. C'était une fort belle broche.

— Suzanne, vous avez un père qui vous aime tendrement, engagez M. Howard à s'adresser à lui; et en attendant, rappelez-vous , chère enfant, que si les attentions de cet humme vous sont agréables, au fond vous n'avez pas encore d'attachement sérieux pour lui ; faites attention de ne commettre aucune imprudence avant d'avoir obtenu le consentement et la bénédiction de votre père.

— Mais s'il ne se souciait pas de s'adresser à mon père? c'est un vrai monsieur, dit Suzanne en hésitant.

— S'il fait quelque objection, c'est que ses intentions ne sont pas bonnes ; croyez-moi , mon enfant , mon conseil est dicté par la sagesse.

Suzanne ne fut pas difficile à convaincre. Mme Herbert écrivit à M. Howard que Mlle Suzanne Elton était

sous sa protection, et lui avait montré la lettre qu'il avait écrite; elle pensait que M. Howard comprendrait la convenance d'attendre, pour revoir Suzanne, que le père de la jeune fille eût été consulté , ainsi que le sentiment qui la poussait à lui rendre la broche jusqu'à ce qu'elle eût reçu l'approbation de son père. — Maintenant, Suzanne, dites-moi où je dois adresser ma lettre et la broche ?

— Ah ! s'écria celle-ci avec stupéfaction , je ne sais pas, il ne m'a donné aucune adresse.

— J'en suis fâchée ; je suis sûre qu'il cherchera à vous rencontrer et c'est ce que j'aurais voulu éviter avant l'arrivée de votre père. Cependant, prenez ce paquet avec vous demain matin, si vous voyez M. Howard, remettez-le lui et demandez-lui son adresse. Il faut que je puisse lui indiquer le jour où il trouvera votre père ici.

M. Howard était fidèle au poste le lendemain , et crut assez naturellement que la réponse de Suzanne était favorable en la voyant très émue et plus jolie que jamais ; mais dès qu'elle eut obtenu l'adresse demandée, elle refusa de s'arrêter plus longtemps.

Mme Herbert avait écrit au charpentier d'Arden, sous le couvert de Grâce, pour l'informer de ce qui se passait et le prier de venir à Londres sans tarder ; et nous avons vu qu'en quittant la chambre de Marie Fenton, elle descendait pour voir cet admirateur inconnu, à qui elle avait donné un rendez-vous avec le père de Suzanne pour le même soir ; elle supposait que l'entrevue devait être terminée. Elle trouva le père et les deux filles attendant encore M. Howard; — on attendit deux heures.

— Peut-être est-il malade, suggéra Suzanne; mon père ne pourrait-il pas aller chez lui?

Elton y consentit. Une heure plus tard, il revenait chagrin et mécontent. Il s'était rendu à l'adresse donnée par Suzanne, il avait trouvé une maison d'assez chétive apparence, où on lui avait dit qu'on ne connaissait personne du nom d'Howard. Un M. d'Harcourt avait logé là pendant une quinzaine de jours, mais il avait quitté la veille précipitamment et sans laisser son adresse.

— Il me semble , se disait Elton en reprenant le chemin de Mildred, que Suzanne l'échappe belle , mais c'est ennuyeux d'avoir à le lui dire.

Suzanne pensa que la sœur de M. Howard, Mme Owen, chez qui elle l'avait rencontré la première fois, pourrait donner de ses nouvelles.

Il était un peu tard, mais Elton était disposé à ne rien épargner pour tranquilliser sa fille ; et Mme Herbert, désireuse pour Suzanne que tout fût éclairci avant la nuit, écrivit à Mme Owen, lui expliquant qui étaient Elton et Suzanne et l'intérêt qu'elle leur portait.

— Il y a quelque erreur là-dessous, dit Mme Owen en rendant à Elton la lettre que M. Howard avait écriteà Suzanne ; — je n'ai qu'un frère qui est aux Indes ; votre fille n'a point rencontré de frère à moi ici. Vous dites qu'elle travaille chez Mme Burton? Je me rappelle maintenant avoir eu une ouvrière de Mme Burton un matin chez moi; une jolie personne, n'estce pas?

— Je la trouve jolie, madame.

— Attendez un instant; M. Owen était à la maison

ce même matin, je vais lui demander s'il a eu quelqne visite du nom d'Howard ou d'Harcourt.

Elton voyait bien qu'il n'y avait plus guère d'espoir de porter une bonne nouvelle à sa pauvre fille, mais il en eut la preuve plus certaine encore en voyant paraître un monsieur dont la physionomie bienveillante exprimait un véritable intérêt.

— Je suis fâché, dit-il, de n'avoir rien de bon à vous apprendre sur la personne dont vous me parlez. 11 ne s'appelle ni Howard, ni Harcourt, mais Leslie. Harcourt est son nom de baptême ; il s'est ruiné par sa mauvaise conduite, c'est un joueur, un chasseur, un maquignon. Il était venu me proposer de lui acheter un cheval , seul bien qui lui restât, à ce que je crois. Il a une charmante femme qu'il fait mourir de chagrin ; — votre fille peut s'estimer heureuse de lui avoir échappé.

— Je vous remercie de votre bonté, monsieur, mais, — et Elton sentit que la colère le gagnait ; — je ne veux rien dire contre ceux qui sont de vrais messieurs, comme il faut; mais si jamais je rencontre ce bandit , je lui ferai sentir que j'ai encore de bons bras. Ah ! si je savais où le trouver!

— Voyez avec Mme Herbert ce que vous avez de mieux à faire et revenez me donner de vos nouvelles, dit M. Owen, qui jugea qu'Elton était trop échauffé pour discuter avec lui.

L'air frais de la nuit ne calma point le brave charpentier pendant son trajet à Mildred, tout au contraire. Suzanne faisait le guet et dès qu'elle entendit son pas elle courut lui ouvrir.

— Eh bien, père?

— Notre dame est-elle couchée, Suzanne?

— Faites entrer votre père ici , dit Lucie en ouvrant la porte de son petit salon.

L'histoire ne fut pas longue à raconter. Suzanne s'était dit d'avance qu'elle serait très courageuse, et grâce à Lucie ses affections n'étaient point réellement engagées. Mais qui n'a éprouvé comme un sentiment de vide, lorsqu'après avoir entrevu une perspective qui se présentait à vous parée des couleurs les plus brillantes, elle s'écroule en un instant par le souffle de la plus triste réalité.

L'imagination de Suzanne avait fait du chemin depuis quelques jours et il faut lui rendre cette justice qu'elle n'avait pas seulement pensé à elle, mais qu'elle s'était crue la protectrice de sa famille, elle avait déjà fait mille projets pour lui être utile. Il était assez triste, après ces aimables visions, de se retrouver une petite couturière ayant tout simplement beaucoup de besogne devant elle. Suzanne, appuyée contre son père, ne put s'empêcher de fondre en larmes et même de sangloter.

— Allons, allons, ma fille, ne te désole pas comme cela, cet homme ne vaut pas une larme ! Il y a encore de bons poissons dans la mer; — le tien n'a pas été péché, voilà tout; il viendra quand il en sera temps , tu peux m'en croire.

— Quelle indignité de se jouer ainsi des sentiments d'une pauvre fille ! sanglotait Suzanne, tout allait si bien ; et comment peut-on deviner, je vous le demande, qu'une offre de mariage est sérieuse ou ne l'est pas.

— Ce qui doit te consoler, mon enfant, c'est qu'il a vu, ce bandit, que tu n'étais pas de ces personnes comme il y en a tant, avec qui on peut plaisanter ; il a fallu qu'il mît un gros mensonge au bout de son histoire et se montrer bien différent de ce qu'il est pour pouvoir s'approcher de toi. C'est notre chère dame qui a dérangé ses combinaisons. — Ah ! tu peux être reconnaissante pour le reste de ta vie de ce qu'elle t'as recueillie ici. Allons, tu n'as rien fait qui doive te rendre honteuse, mais sans elle ce ne serait pas la même chose.

Suzanne finit par sécher ses larmes, et souhaita le bon soir à son père. Mais ce fut la visite de sa chère dame, lorsqu'elle fut couchée, et la belle prière que Lucie prononçaprès de son lit, qui finirent par adoucir l'amertume dont son cœur était plein, et elle s'endormit avec la consolante pensée qu'elle avait au ciel un ami qui ne la tromperait jamais.

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