CHAPITRE XVIII
Jamais écolier ne compta avec plus de joie les jours qui le séparent des congés, que Lucie Herbert ne fit le compte des mois, des semaines, des jours qui la séparaient du moment où son enfant lui serait rendu. Il y avait maintenant six semaines que les premières lettres étaient parties, et quoique les soins qu'elle prenait de ses jeunes pensionnaires ne se fussent pas démentis un seul instant, cependant dans ses moments de loisir ses pensées étaient avec son fils. Elle savait que le bras qui l'avait si miraculeusement protégé jusqu'à présent, l'amènerait en sûreté à travers des périls et des dangers de mer et de terre, mais
elle avait besoin d'appeler à son aide toutes les leçons de patience et de foi qu'elle eût jamais apprises.
Nous prierons le lecteur de revenir avec nous à Calcutta, où Nora Camoron était arrivée trois jours auparavant, accompagnée de son petit protégé et de Motè. La bourse de Nora Cameron s'était singulièrement allégée pendant le voyage, elle aurait voulu se loger au meilleur marché possible, mais Motè avait une idée si élevée de l'importance et de la dignité du jeune sahib, qu'il ne consentit pas à ce que Mme Cameron se logeât ailleurs que dans les beaux quartiers de la ville, habités par les Européens ; la partie appelée Ville-Noire lui paraissait indigne du jeune sahib.
Motè est sorti pour la seconde fois pour s'informer du moment où on attend l'arrivée du courrier d'Angleterre. Edda et tante Nora, comme elle l'appelle, restent à la maison pendant les heures chaudes du jour; nous sommes à la fin de mars, et l'été commence aux Indes.
Nora Cameron était écossaise ; on s'en apercevait à l'expression de mélancolie qui adoucissait ses traits un peu forts, qui sans cela auraient paru presque sévères. Complètement abandonnée à ses propres ressources depuis la mort de son mari , elle avait acquis un haut degré de fermeté et d'empire sur ellemême ; une pénétration rare, un jugement juste et une abnégation totale d'elle-même la guidaient dans toutes ses actions.
Nora n'était pas démonstrative naturellement, mais sous un extérieur calme, elle cachait des sentiments d'une profondeur et d'une vivacité peu commune.
Le sentiment qui la dominait maintenant était son affection pour cet enfant, qui depuis trois ans était l'unique objet de ses soins et de sa tendresse ; elle le considérait comme lui ayant été donné pour remplir les places que les massacres de la révolte avait laissées vides dans son cœur. Veuve et sans enfant, Edda était devenu son trésor terrestre, et aucune mère n'aurait pu consacrer à un enfant un cœur plus riche d'amour et de l'amour le plus dévoué. Le petit garçon le lui rendait avec usure et lui avait accordé depuis longtemps la seconde place dans ses affections ; la première était pour « sa maman à lui. » Avec la touchante confiance de l'enfance , il croyait toujours qu'elle reviendrait : « Runie avait dit qu'elle irait la chercher; Runie y était allée; c'était bien long, bien long, mais un jour maman reviendrait auprès de son petit garçon. » Il n'en doutait pas un instant , et Nora n'avait pas le courage de le dissuader, ni de l'empêcher de demander dans sa prière de chaque jour : « que Jésus prît soin de maman, qu'il lui donnât une bonne santé et qu'il la ramenât. » Depuis six mois environ, comme s'il avait eu un pressentiment, il répétait souvent : « Ramène-la bientôt. »
Quoique convaincue, au fond, qu'elle était l'unique soutien de l'orphelin, la persuasion où il était que sa mère lui serait rendue, empêchait Mme Cameron de le considérer comme à elle, et c'est ce qui rendait le moment actuel moins poignant pour elle. Il lui était dur d'être obligée de rendre ce dépôt qu'elle avait espéré garder pour toujours, mais le sentiment qu'elle éprouvait était sans aucune amertume. D'ailleurs , son affection était assez désintéressée pour qu'elle se
réjouît de ce qu'il allait retrouver cette maman qu'il regrettait toujours , et une position qu'elle avait jugé dès le premier moment être la sienne. Les habits grossiers qui le couvraient la première fois qu'elle l'avait vu ne l'avaient pas trompée à cet égard, et si jamais Nora regretta d'être pauvre, ce fut lorsqu'elle ne put procurer à son cher garçon les petites douceurs auxquelles son innocent babil lui faisait comprendre qu'il avait été accoutumé.
Tante Nora avait fait plus pour lui que de l'entourer du luxe et du bien-être auxquels sa naissance aurait pu lui donner quelques droits. Sous sa direction judicieuse et tendre, Edda grandissait dans la crainte de Dieu, mettant le plus vif intérêt à tout ce que tante Nora lui enseignait, le cœur rempli d'affections profondes et de généreuses impulsions. Son éducation intellectuelle n'était pas, il est vrai, celle qu'on est en droit d'attendre d'un enfant de cet âge , mais Nora avait jugé sagement que dans un climat chaud comme celui des Indes, il valait mieux retarder qu'avancer le développement de son esprit. Il savait lire cependant en anglais et en indoustani, et avec mille peines , et , nous devons en convenir, peu de plaisir, il pouvait écrire quelques mots.
Il avait supporté le climat des Indes remarquablement bien pour un enfant européen ; cependant son teint avait pâli, toute sa petite personne, si ronde jadis, s'était allongée rapidement: ses traits étaient remarquablement beaux, mais les boucles soyeuses de ses cheveux avaient disparu. Tante Nora n'avait pas eu pour elles la même faiblesse que Lucie, et
jusqu'à l'arrivée de Motè elle ne savait pas quel service ces mêmes boucles avaient rendu à son cher enfant. Elle les avait conservées cependant, n'ayant jamais eu le courage de les détruire.
Edda regardait à travers les jalousies baissées ce qui se passait dans la rue ; excepté un court séjour à Allahabad, il n'avait jamais vu de ville et surtout de grande ville, aussi pour ce petit être intelligent tout était sujet d'étonnement et d'enchantement. Toutefois il s'indignait lorsqu'il voyait les domestiques indigènes jeter dans la rue tant de provisions de ménage; mais c'est que ceux-ci n'auraient pas voulu toucher à une nourriture qu'ils n'auraient pas préparée euxmêmes.
— Voyez, voyez, tante Nora ! est-ce que Dieu leur donnera encore quelque chose, s'ils jettent loin cette bonne viande ? — Mme Cameron lui montra les corneilles, les vautours, les milans, perchés sur les toits et prêts à se régaler du somptueux festin qui les attendait dans la rue ; elle lui raconta que les bruits étranges qui l'avaient frappé la nuit précédente, étaient causés par les renards et les chacals qui venaient se repaître de ce que les oiseaux de proie avaient laissé.
Enfin on entendit le pas de Motè dans la galerie; il avait appris l'arrivée du paquebot d'Angleterre et il avait attendu la distribution des lettres.
Nora lutta pour conserver son calme ordinaire, mais sa main tremblait si fort qu'à peine pouvait-elle ouvrir le paquet qu'il lui remit. Edda, à genoux sur un tabouret, les bras appuyés sur elle, la regardait
fixement; Motè, les bras croisés, écoutait en retenant sa respiration.
Les premiers mots de la lettre de M. Anderson suffirent pour lever tous les doutes qui auraient pu exister dans l'esprit de Mme Cameron : « Dieu a entendu les prières de mon enfant, s'écria-t-elle , il retrouvera sa mère. Mais, Edda, Edda! que deviendra tante Nora sans toi! »
L'expression de la physionomie d'Edda était à ce moment-là d'une touchante beauté; — elle était radieuse de bonheur, d'un bonheur longtemps attendu et ardemment souhaité, mais c'était un bonheur mêlé de respect, ses yeux étaient levés au ciel , et ses lèvres balbutiaient : — « Je te remercie, Seigneur Jésus ! » — Puis ses regards se reportèrent sur sa fidèle amie, il devina le combat qui se livrait dans son âme, il jeta ses bras autour du cou de Nora et la couvrit de baisers : « Vous ne vous en irez jamais, vous ne voudriez pas me quitter? J'aurai toujours besoin de maman et de vous aussi, chère, chère tante Nora ! »
Edda n'oublia pas Motè, et pendant que Nora poursuivait avec plus de calme la lecture de ses lettres, le jeune maître se livra à une joyeuse conversation en indoustani avec son brave serviteur.
La lettre de M. Anderson était bien calculée pour fortifier Nora dans l'accomplissement du sacrifice qu'elle était appelée à faire. Après quelques mots consacrés aux affaires, demandant à Mme Cameron de s'adresser à M. Springfield pour les arrangements à prendre pour la traversée, Edouard entrait dans quelques détails sur sa sœur; il racontait à Mme Cameron
la soumission et la patience avec laquelle elle avait supporté sa double épreuve; la vie qu'elle s'était organisée à Mildred. et enfin le désir ardent qu'elle avait eu depuis quelque temps surtout de revoir son enfant.
La sympathie de Nora fut immédiatement acquise à Lucie, mais la lettre de la jeune veuve acheva de faire naître en son cœur les sentiments de la plus vive affection. Mme Herbert exprimait tant de compassion et une compassion si vraie et si tendre pour les chagrins de Nora, que ce fut pour celle-ci un baume consolateur; puis elle lui témoignait une reconnaissance et une affection si profondes, un désir si pressant de voir celle à qui elle devait un si grand bonheur que, avant même que Nora s'en doutât, un poids bien lourd avait été enlevé de dessus son cœur, et elle comprit qu'au lieu de perdre un enfant elle gagnait une sœur.
Ses yeux s'humectèrent lorsqu'une petite feuille de papier étant venue à tomber, elle vit qu'elle contenait quelques lignes en caractères imitant l'imprimé, à l'adresse d'Edda. Quand on fut parvenu à faire comprendre au petit garçon que c'était la main de sa maman qui avait tracé ces mots tout brûlants d'amour, sa joie ne connut plus de bornes.
— C'est sûrement ma main qui a écrit cela, dit-il ; ce n'est pas celle de papa; — c'était la mienne qui tenait la plume ; — et il prit une grande résolution : « dès que tante Nora en aurait le temps, il écrirait une très longue lettre, — presque tout le côté d'une page, — à sa maman, sa chère maman. »
Mme Cameron, à la chute du jour, prit un bateau, et accompagnée d'Edda, se rendit chez M. Springfield, qui habitait une espèce de palais dans le plus beau quartier de Calcutta ; ils traversèrent le Hooghly au milieu d'une scène d'une grande beauté , mais aussi courte que belle, le soleil venait de se coucher dans un ciel de pourpre et d'or, et dix minutes plus tard les ombres de la nuit couvraient ce splendide spectacle; ces milliers de navires de toutes les nations couvrant la rivière aussi loin que la vue pouvait aller, l'Esplanade égayée par une variété inouïe d'équipages, depuis la voiture à quatre chevaux du gouverneur général, avec ses postillons aux livrées écarlates, son escorte militaire, — jusqu'à une sorte de véhicule ne ressemblant pas mal aux fiacres d'il y a deux siècles, dans lequel l'Indou enrichi vient respirer l'air et se mêler pour quelques instants à ses maîtres à la face pâle. Une vaste plaine autour du fort William, au-delà de l'Esplanade, sert de promenade publique aux habitants de Calcutta ; plus loin , dans toute leur beauté et leur splendeur, s'étendent les palais de marbre de la ville européenne mêlés au feuillage tantôt sombre, tantôt brillant des bosquets de verdure.
M. Springfield était un Anglo-Indien dans toutes ses habitudes ; il était veuf et n'avait pas d'enfants.
— Quel dommage d'habiter seul une si belle demeure, pensa Nora en franchissant le portique de la cour.
Habitué au luxe et à la magnificence des Indes , M. Springfield ne pouvait plus s'en passer, et les vaisseaux partant pour la mère-patrie ne lui faisaient nulle envie; c'était un homme du monde, mais, du
reste, l'ami le plus obligeant et le mieux disposé à rendre service lorsque l'occasion s'en présentait.
M. Springfleld avait reçu la lettre d'Edouard Anderson ; il attendait donc Mme Cameron et Edouard, ïl promit de faire ce qu'il fallait pour faciliter leur voyage; il parut enchanté de la beauté du petit garçon, qui se tenait à côté de lui, nullement intimidé par la présence d'un homme si important ou par une si belle maison.
— Quel gentil enfant; — vous n'avez pas connu son père, madame Cameron; — il avait amené sa jeune femme ici , il y a environ huit ans : — quelle jolie créature; — on l'admirait beaucoup à Calcutta. Herbert réussissait , le gouvernement en faisait grand cas; — pauvre garçon . pauvre garçon; — nous ne pouvons guère choisir le moment de notre mort, sans cela nous vivrions toujours, je pense ; eh ! —
Edda n'avait pas perdu un mot de ce discours.
— Mon papa vivra toujours, là-haut; — plus loin , plus haut que les étoiles , vous savez ; — où Dieu est avec Jésus ! — Le petit garçon prononçait toujours ce nom avec un respect tout particulier, comme s'il eût voulu se mettre en garde contre une trop grande familiarité.
— Bien répondu, mon ami! s'écria le vieux monsieur en le prenant sous le menton; — mais c'est un vrai savant! — il a appris son catéchisme , à ce que je vois. Ah! dans ma jeunesse on ne prenait pas tant de peine pour les enfants ; — ainsi le petit bonhomme a échappé à la révolte de Gwalior; — Mme Herbert a-t-elle perdu d'autres enfants là-bas?
— Non, elle n'a jamais eu que celui-ci.
— Son mari est mort avant la révolte; — ah ! elle a été plus heureuse que bien d'autres.
Il vit Nora changer de couleur, et il regretta ce qu'il venait dédire. «Ah! j'oubliais, Anderson m'a raconté. » Je vous assure que, dans ce moment-là, on était trop heureux de n'avoir à penser qu'à soi. Nous n'étions pas plus en sûreté à Calcutta qu'ailleurs ; — tantôt le bruit courait que les Cipayes allaient s'emparer du fort et pointer les canons contre les navires et les vaisseaux à l'ancre, pour empêcher tout secours d'arriver pendant le massacre des Européens, tantôt que les indigènes marchaient sur Delhi; — que saisje? mais rien ne peut donner l'idée de la panique du 14 juin, — lorsqu'on désarma les Cipayes dans les casernes; — on croyait que tout était perdu, c'était un sauve qui peut général , on emportait avec soi ce qu'on possédait de plus précieux, ou on se barricadait dans sa maison, prêt à se défendre avec les armes qu'on avait pu se procurer ; et après tout ce ne l'ut qu'une panique.
Nora Cameron n'était pas de ceux , lorsque l'occasion se présente de rendre témoignage de sa foi, qui la laisse passer sans en profiter; elle s'efforça de dompter son émotion, mais l'effort même qu'elle lit pour paraître calme trahissait son agitation intérieure.
— Vous me dites, monsieur, qu'il y avait des gens fort effrayés, quoiqu'il n'y eût aucun sujet réel de crainte à avoir, et je le crois ; car c'est une chose terrible que de mourir lorsque l'éternité se présente à vous sombre et ténébreuse; et je crains, monsieur, que plusieurs parmi les grands de la terre avec qui vous passez votre vie n'aient aucune espérance par de-
là la tombe. Je ne connais ni leurs habitudes, ni leur manière de vivre, car mon lot a été avec les petits de ce monde; mais j'ai vu, monsieur, tout l'opposé de ce que vous venez de me raconter; j'ai vu un pauvre catéchiste regarder la mort en face, ferme et sans trembler, — oui, et cependant elle venait au-devant de lui, une torche enflammée d'une main et une épée nue de l'autre.
Et la pauvre femme ne put s'empêcher de raconter à l'homme du monde, dans un langage simple et pathétique, la fin tragique de son mari et de ses enfants. « Ah! monsieur! mon faible cœur envia le sort de mon mari mort pour sa foi, et de mes enfants : mais je pleurai et je priai pour que mon péché me fût pardonné, et qu'il me fût donné aussi de sceller ma foi de mon sang; jusqu'à présent la mort m'a épargnée, mais je sais qu'un jour je pourrai dire : « Seigneur! tu laisses maintenant ton serviteur aller en paix! »
C'était un langage nouveau pour M. Springfiekl : il ne pressa pas Mme Cameron de rester plus longtemps, mais il prit congé d'elle avec un ton de respect assez différent de la familiarité avec laquelle il l'avait reçue au premier moment. « Dieu bénisse le petit garçon, » dit-il en posant la main sur la tête d'Edda.
Le lendemain de cette visite, Nora écrivit en Angleterre, que leur passage était arrêté sur le Diomède et qu'ils partiraient dans quelques jours. M Springfield avait choisi ce navire comme le plus convenable dans ses arrangements pour les passagers.